Hannah Arendt et la Condition Humaine.pdf
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Hannah Arendt et la Condition Humaine En 1998 était publiée aux États-unis, quarante ans après sa sortie, une seconde édition du livre le plus célèbre de Hannah Arendt “The Human Condition”1. Près de dix ans après nous ne disposons en français que de l’édition de 1961, sous un titre réducteur, en collection de poche2, sans aucun index, et avec une préface de Paul Ricœur probablement « trop philosophique et insuffisamment politique ». L’introduction de Margaret Canovan à la seconde édition américaine n’a toujours pas été traduite tout comme son étude globale de la pensée politique de Arendt, datant pourtant de 1992. La réception de la pensée d’Arendt reste ainsi en France, pour l’essentiel, limitée au cercle respectable des philosophes, alors qu’elle est principalement étudiée dans les pays anglo-saxons par des « penseurs politiques ». L’actualité et la dynamique politiques de cette œuvre sont ainsi largement sous-estimées chez nous. Dans le cadre du travail lancé en 2007 avec la création de deux blogues complémentaires consacrés à la pensée de Arendt, je propose cidessous une traduction personnelle de cette préface de Margaret Canovan. Hannah Arendt est avant tout la théoricienne des commencements. Tous ses livres sont des récits de l’inattendu (que cela concerne les horreurs inédites du totalitarisme ou l’aube nouvelle des révolutions) et les réflexions sur la capacité humaine à commencer quelque chose de nouveau imprègnent sa pensée. Quand elle publie La Condition Humaine en 1958 elle adresse elle-même quelque chose d’inattendu au monde, et quarante ans plus tard l’originalité de ce livre est plus forte que jamais. N’appartenant à aucun genre, il n’a connu aucun équivalent, et son style et sa construction restent très spécifiques à leur auteur. Bien qu’Arendt n’ait jamais essayé de rassembler des disciples et de fonder une école de pensée, elle a été une grande éducatrice, ouvrant les yeux de ses lecteurs à de nouvelles façons de voir le monde et les affaires humaines. Le plus souvent sa manière d’éclairer les angles morts de l’expérience est faite de nouvelles distinctions, la plupart du temps ternaires, comme si les dichotomies habituelles étaient trop restrictives pour son imagination intellectuelle. La Condition Humaine est très fournie en distinctions : entre travail (labor), œuvre (work) et action ; entre pouvoir, violence et force ; entre la terre et le monde ; entre propriété et richesse ; et beaucoup d’autres souvent établies à partir de recherches étymologiques. Mais ces distinctions sont liées à une manière plus controversée de remettre en cause les truismes contemporains. Car, dans ce qui est certainement le trait le plus inattendu du livre, elle trouve dans la Grèce antique le point d’Archimède à partir duquel jeter un œil critique sur des façons de penser et d’agir que nous considérons comme allant de soi. En effet, sa ferme conviction que nous pouvons tirer d’utiles leçons de l’expérience de personnes vivant il y 2500 ans défie la croyance moderne dans le progrès. Les références continuelles aux Grecs augmentèrent le sentiment de confusion de beaucoup des lecteurs de La Condition Humaine, qui trouvèrent difficile à comprendre ce qui était réellement traité dans le livre. Voici un long texte qui ne répond à aucun schéma préétabli, plein d’aperçus mais manquant d’une structure argumentative explicite. La question la plus urgente à laquelle répondre est donc, à quel exercice se livre Arendt ? A la fois la difficulté du livre et la fascination durable qu’il exerce viennent de ce qu’Arendt fait beaucoup de choses en même temps. Il y a plus de fils de pensée entrelacés qu’il n’est possible d’en saisir à la première lecture et même des lectures répétées peuvent amener des surprises. Mais une chose que Arendt ne fait clairement pas c’est de la philosophie politique au sens habituel du terme : c'est-à-dire offrir des prescriptions politiques appuyées sur des arguments philosophiques. Les lecteurs habitués à ce 1 2 The University of Chicago Press La condition de l’homme moderne, Pocket/Agora
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