Entretiens - Emil Cioran.pdf

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Fernando Savater: Vous avez écrit: «Un livre doit fouiller les blessures, et même les irriter. Un livre doit être un danger.» En quel sens vos livres sont-ils dangereux ? Je crois qu'un livre doit être réellement une blessure, qu'il doit changer la vie du lecteur d'une façon ou d'une autre. Mon idée, quand j'écris un livre, est d'éveiller quelqu'un, de le fustiger. Étant donné que les livres que j'ai écrits ont surgi de mes malaises, pour ne pas dire de mes souffrances, c'est cela même qu'ils doivent transmettre en quelque sorte au lecteur. Un livre doit tout bouleverser, tout remettre en question. J'écris pour moi, pour me libérer de mes obsessions, de mes tensions, rien de plus. J'écris pour me défaire d'un fardeau. Un livre qui laisse le lecteur pareil à ce qu'il était avant de le lire est un livre raté. *** Mais j'ai du vivre toujours déchiré intérieurement parce que je n'ai pas trouvé d'issue hors de moi, et dans une grande tension, contraire à ma vision de la vie. Bien que j'aie de la vie une sombre conception, j'ai toujours eu une grande passion pour l'existence. Une passion si grande qu'elle s'est inversée en une négation de la vie, parce que je n'avais pas les moyens de satisfaire mon appétit de la vie. Ainsi, je ne suis donc pas un homme déçu, mais un homme intérieurement abattu par trop d'efforts. La passivité était pour moi un idéal inaccessible. On m'a demandé pourquoi je ne choisis pas le suicide. Mais le suicide pour moi n'est pas quelque chose de négatif. Au contraire. L'idée que le suicide existe me permettait de supporter la vie et de me sentir libre. Je n'ai pas vécu comme un esclave mais comme un homme libre. *** Au fond plus rien ne signifie quelque chose pour moi, je vis sans avenir. L'avenir est pour moi exclu à tous égards: quant au passé c'est vraiment un autre monde. Je ne vis pas à proprement parler hors du temps, mais je vis comme un homme arrêté, métaphysiquement et non historiquement parlant. Il n'y a pour moi aucune issue parce qu'il n'y a aucun sens à ce qu'il y ait une issue. Je vis ainsi dans une sorte de présent éternel sans but, et je ne suis pas malheureux d'être sans but. Les hommes doivent s'habituer à vivre sans but et ce n'est pas aussi simple qu'on le croit. C'est en tout cas un résultat. Je crois que mes pensées se ramènent à cela: vivre sans but. C'est pourquoi j'écris très peu, je travaille peu, j'ai toujours vécu en marge de la société, je suis apatride et c'est bien ainsi. Je n'ai plus besoin de patrie, je ne veux appartenir à rien. *** Rire est une manifestation nihiliste, de même que la joie peut être un état funèbre. *** Ils procèdent d'une même vision de la vie, d'un même sentiment de l'être. Ils expriment la réaction d'un marginal, d'un pestiféré, d'un individu que rien ne rattache plus à ses semblables. Cette ne m'a pas quitté. Ce qui a changé, c'est ma façon de la traduire. Avec l'âge – et c'est la grande honte de la vieillesse – on n'adhère plus à ses idées avec la même intensité. Dans ma jeunesse, ce qui n'était pas intense me semblait nul. Ce n'est pas un hasard si mon premier livre fut une explosion. Le néant était en moi, je n'avais pas besoin de le chercher ailleurs. Déjà le pressentiment m'en était venu enfant, à travers l'ennui, facteur de découvertes abyssales. Je pourrais citer avec exactitude le moment où j'eus la sensation du vide, l'impression d'être éjecté du temps. Je n'ai jamais cessé d'éprouver ce vide, il est devenu pour moi une rencontre presque quotidienne. Ce qui est capital, c'est la fréquence d'une expérience, le retour insistant d'un vertige. *** J'errais toutes les nuits dans les rues en proie à des obsessions funèbres. Durant cette période de tension intérieur, j'ai fait à plusieurs reprises l'expérience de l'extase. En tout cas, j'ai vécu des instants où l'on est emporté hors des apparences. Un saisissement immédiat vous prend sans aucune préparation. L'être se trouve plongé dans une plénitude extraordinaire, ou plutôt, dans un vide triomphal. Ce fut une expérience capitale, la révélation directe de l'inanité de tout. Ces quelques illuminations m'ouvrirent à la connaissance du bonheur suprême dont parlent les mystiques. Hors de ce bonheur auquel nous ne sommes qu'exceptionnellement et brièvement conviés, rien n'a une véritable existence, nous vivons dans le royaume des ombres. Quoi qu'il en soit, on ne revient jamais le même du paradis ou de l'enfer. *** La nuit elle prend une dimension extraordinaire. L'extase musicale rejoint l'extase mystique. On éprouve le sentiment de toucher à des extrémités, de ne pouvoir aller au-delà. Plus rien d'autre ne compte et n'existe. On se trouve immergé dans un univers de pureté vertigineuse. La musique est le langage de la transcendance. Ce qui explique les complicités qu'elle suscite entre les êtres. Elle les plonge dans un univers où s'abolissent les frontières. La musique doit vous rendre fou, sinon elle n'est rien. *** Essayez d'être libre: vous mourrez de faim. La société ne vous tolère que si vous êtes successivement servile et despotique; c'est une prison sans gardiens, mais d'où l'on ne s'évade pas sans périr. *** C'est un autre temps et un autre monde, puisque la vie n'est supportable qu'à cause de la discontinuité. Au fond, pourquoi est-ce que l'on dort ? Non pas tellement pour se reposer, mais pour oublier. Le type qui se lève le matin après une nuit de sommeil a l'illusion de commencer quelque chose. Mais si vous veillez toute la nuit, vous ne commencez rien. A huit heures du matin vous êtes dans le même état qu'à huit heures du soir et toute la perspective sur les choses change nécessairement. Je pense que si je n'ai jamais cru au progrès, si je n'ai jamais été dupe de cette duperie, c'est aussi à cause de ça. *** Au négatif ou au positif, comme on veut, mais on a un autre sentiment du temps. Ce n'est pas le temps qui passe, c'est le temps qui ne passe pas. Et ça change votre vie. C'est pour cela que je considère que les nuits blanches sont la plus grande expérience que l'on peut faire dans la vie, elles vous marquent pour le reste de votre existence. Le secret de l'homme, le secret de la vie, c'est le sommeil. C'est ça qui rend la vie possible. Ma vision des choses est le résultat de ces veilles, j'ose dire les «veilles de l'esprit». *** Céline a dit de que l'amour était l'infini mis à la portée d'un caniche. C'est la meilleure définition que je connaisse. S'il n'y avait pas ce double aspect, cette incompatibilité perturbatrice, il faudrait laisser ce sujet aux gynécologues et aux psychanalystes. En plein délire sexuel, n'importe qui a le droit de se comparer à Dieu. Ce qui est curieux, c'est que l'inévitable déception postérieure n'affecte pas le reste de la vie, qu'elle soit momentanée. Il m'est arrivé de me dire que l'on peut avoir une vision postsexuelle du monde, vision qui serait la plus désespérée possible: le sentiment d'avoir tout investi en quelque chose qui n'en valait pas la peine. L'extraordinaire, c'est qu'il s'agit d'un infini réversible. La sexualité est une immense imposture, un mensonge gigantesque qui invariablement se renouvelle. Sans doute, le moment présexuel triomphe du moment postsexuel: c'est l'infini inépuisable dont parle Céline. Et le désir est cet absolu momentané impossible à éradiquer.

  



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