Nouvelle 3 (Les siestes les plus courtes sont les meilleures.pdf)
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Je courais. J'étais à peine vêtu, à savoir d'une sorte de longue blouse moisie qui avait le mérite de ne pas trop gêner mes mouvements. A mes trousses, ce qui semblait être une dizaine d'humanoïdes particulièrement difformes. Ils hurlaient, grognaient, émettaient des sons aigus abominables et grattaient le sol comme des animaux enragés. A ce stade, on peut appeler ça des animaux, bien que ça serait une insulte faite aux bêtes que de les comparer à de telles créatures. Toujours est-il que ces choses étaient bien réelles, avec pour seule envie de goûter à ma chair, ce qui ne fut pas sans aller à l'encontre de mes convictions. S'il me tenait à cœur de savoir si j'allais m'en sortir entier, il est aussi important de savoir comment je me suis retrouvé dans cette situation déplaisante… Il y a maintenant bien des d'années j'étais un biologiste réputé, et, sans me vanter, je pense avoir beaucoup contribué à la science. Avec ma femme et nos deux enfants, nous avons même décidé de déménager aux Etats-Unis, où je pus trouver une place de chercheur pour l'impressionnante NASA, l'agence spatiale américaine. Curieux pour un biologiste me diriez-vous, mais la nature de mes recherches y est pour beaucoup. Comprenez bien, je n'ai pas d'affection particulière pour les astres et les fous qui prennent place dans des poubelles volantes pour y mettre les pieds. Ce juteux contrat était dû à l'intérêt croissant des américains pour la cryogénie, car j'étais à ce jour le seul chercheur à parvenir à "ramener à la vie" des insectes après un séjour au congélateur, grâce à des procédés physiques et chimiques de mon invention. Je ne compte pas vous détailler les procédés en question, car seule une poignée de passionnés parviendrait à suivre ce discours sans sombrer dans un sommeil proche de la mort encéphalique. En tout cas les fonds débloqués pour mes recherches étaient — presque littéralement— astronomiques. Avec les moyens à ma disposition, je parvins, après quelques années de tâtonnements et plusieurs tonnes de rongeurs sacrifiés, à ramener à la vie le premier mammifère cryogénisé de l'histoire. Je reçus d'ailleurs pour cette occasion le prix Nobel de biochimie en 2122, mais ça, vous le savez certainement déjà. A partir de là, la méthode ne cessa de progresser, si bien que le travail devint quasiment mon seul moteur de vie. Les garçons grandissaient aussi vite que des bambous en pleine saison, et leur mère nʼavait de cesse de me harceler pour que je contribue à leur éducation. Durant cette période, il n'y avait que parmi les éprouvettes et les rongeurs apeurés que je me sentais chez moi, alors son avis ne pesait pas bien lourd. Cependant, elle en avait quand même un, et elle le prouva en décidant repartir en France avec nos fils. Bon, il est vrai que la solitude est assez désagréable quand on a été marié durant vingt ans, mais une maison sans enfants, c'est quand même drôlement plus calme! Débarrassé des attaches qui freinaient mes travaux, je pus enfin consacrer le temps qu'il fallait à mes découvertes. Cependant, bien que mes recherches étaient sur le point d'aboutir, les ressources financières redevinrent problématiques. En effet, le gouvernement ne soutenait plus la recherche avec autant de vigueur qu'autrefois, suite à 1 divers krachs financiers et autres broutilles d'économie mondiale. Le pire, c'est que j'en étais à la phase finale de mon travail: l'expérimentation sur lʼêtre humain. Mon directeur de recherches, d'une monumentale mauvaise foi, prétexta des questions d'éthique pour ne pas nous fournir en cobayes. Nous nous étions mis d'accord autrefois pour que ça ne soit pas un problème, mais il a préféré retourner sa veste. Soit. L'avantage quand on vit détaché de ses lambeaux de famille, c'est que les seules personnes qui nous mettent en garde face à un risque ne sont pas assez proches pour oser nous arrêter. Mes collègues me l'ont dit, faire l'expérience sur soi-même n'est pas une bonne idée. Pourtant le risque était négligeable. Je connaissais mes recettes sur le bout des doigts, j'avais pris le temps de recalculer tous les paramètres biologiques qui entraient en compte, ainsi que ceux qui pouvaient interférer avec la bonne conservation de ma carcasse. Tout est au point. C'aurait été certainement plus drôle si ce n'était pas un projet secret, car je suis sûr que les journalistes auraient adoré cette histoire. J'étais prêt. J'avais pleinement confiance en mon équipe, qui m'accompagnait depuis quelques années. Les séances d'irradiation se passèrent assez bien. C'est étrange de subir des manipulations qu'on a fait subir à d'autres pendant toute une vie. Les injections successives me faisaient tourner de l'œil. Le froid commençait à m'envahir, je me sentais partir et je ne pouvais rien faire. J'étais assez serein, comme avant une anesthésie générale, sauf que celle là allait durer six mois et se ferait dans un énorme congélateur. Ensuite, de ce que je me souviens, ce ne fut que le néant C'est dur de se réveiller de ce genre de "nuit". Une douleur atroce et lancinante dans tout le corps. Un froid incroyable, mortel même. Des muscles raides et qui ne répondent presque plus, des articulations rigides, un ventre sens dessus dessous, et la tête sur le point d'éclater. “L'enfer existe“, me disais-je, mais je n'avais encore rien vu. Je fus ensuite surpris de ne voir personne de mon équipe pour ramasser ma viande dégelée. Me lever par moi-même, après avoir retiré le tuyau qui occupait ma trachée, était une véritable torture. Ensuite ce fut l'état de la chambre froide qui m'a surpris. Une quantité incroyable d'eau et de saletés noirâtres jonchait le sol, et la porte, bien que toujours grossièrement fermée, était dans un état pitoyable. La machinerie de refroidissement était entièrement noircie et semblait tirer la tête des vieux moteurs trop encrassés. Dans l'état où j'étais, prendre pleinement conscience de la situation n'était pas facile. Je me suis donc levé avec difficulté, toujours dans l'espoir de retrouver mon équipe, puis un lit chaud. Le réveil dans un tel état est une expérience si pénible qu'elle occupe tout l'esprit. A ce moment-là, je ne pensais pas à grand-chose. Je ne savourais pas la gloire d'être le premier homme à être cryogénisé, et je n'avais pas prêté attention non plus à l'éventualité d'avoir été victime d'un incident technique. Sorti de la chambre, la perspective de l'accident prit forme dans mon esprit comme un monstre s'animant dans une terre fangeuse. "Accident", voila un mot qui peut avoir de nombreuses significations. 2 Toutes négatives, évidemment. Tout était noirci. Ca peut presque sembler anodin, mais dans un petit monde où tout les décors, ou presque, sont blancs, le noir jure atrocement aux yeux d'un habitué des espaces clos tel que moi. De minces rais de lumière éclairaient le couloir, provenant des fenêtres détruites et de l'encadrement de la porte, ouverte vers la clarté extérieure. Les dégâts ressemblaient à ceux d'un incendie survenu il y a des lustres, suivi d'une longue période d'abandon des lieux. Peu à peu, je me réveillais pour de bon et les désillusions sortaient de leur terrier. L'odeur, que je parvenais progressivement à saisir, était un étrange cocktail de fragrances nauséabondes que je n'avais pour la plupart jamais connues. Plusieurs années avaient du s'écouler depuis que le complexe avait été déserté par mes assistants. Ceux-là même qui, par ailleurs, avaient laissé la pile nucléaire s'épuiser, me maintenant dans cet état. Je n'osais pas sortir à l'air libre. Plus je me posais de questions sur les évènements récents, plus la perspective du monde de dehors m'effrayait. Je parvins à trouver cette sorte de blouse trop ample, que j'ai déjà citée dans les premières lignes de ce récit, et m'en vêtit. Je partis alors à la recherche de la base de données du complexe, en espérant y trouver des réponses à mes questions avant de me risquer à l'extérieur. Jʼimplorais de lʼaide, dʼune voix frêle et enrouée, mais en vain. Au fur et à mesure que je marchais dans les couloirs délabrés, mon désir de connaissance laissa place à celui, plus instinctif, de rencontrer une personne vivante pour me répondre. Mes pas résonnaient entre les murs craquelés et le désespoir m'envahit. Avant de pouvoir parvenir aux bureaux où fut autrefois stocké le journal de bord de l'équipe, je perçus des réponses à mes appels. Moins que des réponses, il s'agissait plutôt de petits éboulements, grincements et grognements qui me glacèrent d'effroi. Il me semblait impossible que ces sons inhumains et discordants puissent annoncer quoi que ce soit de bon. Mon cœur sur le point de rompre d'angoisse inondait mes tempes d'un rythme assourdissant, tandis je que rebroussais chemin de toutes mes forces. Les couloirs semblaient interminables, et les bruits qui m'horrifiaient incroyablement proches. Je me ruais vers l'extérieur, quand la soudaine et aveuglante lumière du jour me fit, malgré moi, ralentir un bref instant. La lumière était douloureuse pour mes yeux fragiles, mais ce n'était rien comparé à mon corps qui me tiraillant entièrement. Non, la douleur et l'horreur venaient de ce que je voyais: Une vaste étendue de rocailles et d'arbres morts, tous noircis par un mal puissant. Ce qui était, à mon souvenir un lieu riche en végétation était devenu une ruine, un cauchemar mort et noir. L'instant, pourtant infinitésimal, où j'ai observé avec effroi ce décor a suffi à mes assaillants pour sortir à leur tour. Je les ai vus. Ils étaient aussi noirs et sans âme que les terres alentours. Difformes, asymétriques, claudicants, tarés. Je peinais à croire qu'une telle abomination puisse fouler la terre. Mais le pire de tout, c'étaient ces sons abominables qu'ils émettaient. Ils ne pouvait pas faire partie d'un système de communication, Il s'agissait de borborygmes atroces, discordants, parfois incroyablement aigus, qui vrillaient mes tympans et martelaient mon cerveau meurtri. 3
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