Le Vieux Sorcier.pdf
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Le Vieux Sorcier Les souvenirs d'enfance sont toujours très flous, souvent riches en émotions, et nous reviennent sans crier gare. Certains même sont si étranges qu'on n'est jamais vraiment surs de les avoir vécu. Peut-être ne sont-ils que des rêves à peine marquants venus d'une époque ou les souvenirs se mélangent. En tout cas, celui-ci est resté en sommeil jusqu'à aujourd'hui, où un évènement étrange me l'a rappelé. Je me souviens parfaitement de cet appartement miteux qui nous effrayait tous, dans notre quartier décrépit aux rues ridiculement étroites. Je ne pouvais l'avoir rêvé, car il m'est arrivé plus tard de l'apercevoir de nouveau en repassant dans les environs, non sans un puéril mais incontrôlable frisson. Impossible de savoir qui a utilisé le terme en premier, mais pour nous il s'agissait unanimement de la "Maison du vieux sorcier". Cet appartement n'était pas en harmonie avec le reste des habitations, et jurait par sa laideur. Tapi dans un angle mal conçu, le petit porche à son entrée était incroyablement isolé des rayons du soleil. Fortuitement, il en était de même la nuit car aucun des deux lampadaires adjacents ne daignaient fonctionner. Nous évitions tous cet endroit comme la peste, et pourtant toutes sortes d'anecdotes me parvenaient à son sujet. Je ne l'avais moi-même jamais vu, ce sorcier, mais à lʼépoque certains des autres gamins m'ont narré leur rencontre. L'un parlait d'un vieillard à la peau séchée comme une momie, qui rôdait la nuit pour attraper les chats errants avant d'en faire son diner ou des potions maléfiques. Un autre disait l'avoir aperçu une nuit de pleine lune, et que c'était un homme incroyablement grand. Il portait un énorme manteau dans lequel grouillaient des insectes et des vers, et il donnait des ordres à toutes les vermines des égouts. Je l'imaginais comme un monstre, mais j'étais loin de me douter de la réalité. Je l'ai rencontré ce jour étrange, celui où mon ballon percuta sa vitre à peine entrouverte. Il s'engouffra dans l'appartement sombre après un instant en suspens, tout comme ceux qui roulent sur le panier de basket avant de se décider. Quelle idée de jouer ici, on n'a pas pu s'empêcher de faire des passes en marchant. Evidemment, personne ne me soutenait. "C'est ton ballon, tu te débrouilles". Je devais choisir entre me confronter à une peur palpable ou perdre un vulgaire ballon, mais même superstitieux et effrayé, un enfant reste un enfant. J'avançais seul sous le porche obscur, les autres n'ont pas demandé leurs restes. Le ciel était teinté de bleu foncé, le moment à la fin d'une journée à peine trop chaude. Cet instant légèrement sombre, qui précède le crépuscule, et laisse naitre les premières fraicheurs du soir. Cette fois-ci, l'atmosphère était presque irréelle, et sa beauté laissait place à une froideur morbide. Je frappais à la grande porte en bois. Pas de réponse. La poussant à peine, je l'entrouvris pour découvrir un petit couloir à peine discernable dans l'obscurité. J'avançais et le silence me faisait peur. Une porte au fond. Une unique porte, plus neuve et visiblement bien fermée. Cette fois, j'envisageais sérieusement de rebrousser chemin. Finalement, j'avançais comme un zombie, pris de vertiges. Face à cette porte, je me sentais comme le sauteur à l'élastique: je devais me jeter, mais j'attendais une impulsion en moi qui irait contre ma peur. J'ai frappé. Après un long silence, j'ai frappé une seconde fois. Tandis que je commençais à m'agiter sur place, j'ai jeté un œil vers ma gauche, et mon sang se glaça. Dans la pénombre, je vis une minuscule fenêtre dans le mur du couloir, à ma hauteur. Elle donnait certainement sur une pièce de l'appartement. À travers celle-ci, des yeux me fixaient, déformés par le verre, me scrutant comme un prédateur fixant un animal effrayé. Mon corps bondit alors, et une longue plainte rauque perça le silence, émanant de ma gorge nouée. Je courus à toutes jambes, avec lʼimpression atroce d'être terriblement lent et malhabile dans mes mouvements. Dehors, la nuit commençait à tomber pour de bon, et la lueur jaunie des réverbères perçait l'obscurité. Excepté, bien sur, pour les deux qui jouxtaient le porche, mais je les ai dépassés trop vite pour m'en soucier. Quelques rues plus loin, je me remis à marcher pour reprendre mon souffle. J'avais hâte de rentrer, quitte à me faire gronder pour l'heure tardive, au moins j'y serais en sûreté. Mais je n'étais pas prêt de l'être, car au détour d'une rue sinueuse, j'ai perçu un vacillement faible dans la lumière terne des lampadaires au dessus de moi. Progressivement, ils s'éteignirent, et l'obscurité gagna du terrain. Il n'y avait pas une étoile pour luire, pas une fenêtre éclairée pour me laisser estimer les habitations. Un noir total, épais même, dans lequel on s'imagine baigné dans une encre pâteuse. Là où il est impossible de savoir si l'on a réussi ou non à garder les yeux ouverts. Je n'avançais plus. Dans le silence et l'obscurité, j'étais seul, assis, au centre d'un îlot d'effroi. Je compris que je ne pouvais plus fuir, alors j'ai jeté un regard derrière moi. Un minuscule îlot de lumière. Cette tâche jaunâtre m'aveuglait après une telle pénombre. Un lampadaire s'était allumé, un petit cercle visible dévoilait le vieil homme. Il avait une silhouette ventripotente et courbée, disgracieuse. Je n'avais pas le choix, je ne pouvais pas continuer à tâtonner dans les ténèbres. Je suis retourné sur mes pas, m'approchant de cet homme au regard étrange, comme un animal blessé sans possibilité de fuite. Il était vêtu comme un vagabond, et une odeur abominable émanait de lui. Il était à peine plus grand que moi, ce qui pour un adulte était pratiquement nain. Clairsemé de poils de barbe roux, le crâne à peine garni, le visage étrangement dissymétrique, il était affreusement laid. Une expression incroyablement malsaine le rendait encore plus repoussant. Ses vêtements tachés était ceux dʼun vagabond, et lʼodeur qui en émanaient aurait pu renverser lʼestomac des plus vaillants. Presque comme un robot, je me suis mis à le suivre tandis qu'il marchait en silence vers la maison maudite. Sans dire un mot, j'ai tenté de déchiffrer son expression pour savoir ce qu'il comptait faire de moi, mais je ne voyais qu'un démon grimaçant. Il n'y avait que nous deux dans les rues, et le son du frottement de ses vêtements crasseux résonnait à un rythme régulier. Lorsque nous arrivâmes au porche, il poussa la porte de bois machinalement, et je dus me faufiler rapidement avant qu'elle ne se referme sur moi. Le couloir était, cette fois ci, totalement obscur, et j'eus une poussée d'angoisse à l'idée de perdre de vue l'homme qui me précédait. Après un bruit de clé, la seconde porte s'ouvrit et la lumière tamisée de l'appartement nous parvint. Jʼy entrais après lui, avant de fermer derrière moi la lourde porte. Je tremblais comme une feuille. L'appartement était éclairé par de nombreuses lampes faiblardes dispersées sur tous les meubles. Les murs étaient vieux et s'effritaient ostensiblement, parfois masqués par des tapisseries éculées, qui laissaient transparaitre à leur pied un amoncellement de peinture écaillée. Une forte odeur régnait. La première pièce visible était une sorte de salon, au centre duquel trônait une épaisse table en bois, qui n'a probablement pas été correctement débarrassée depuis des lustres. Contre le mur de droite, un bureau rempli de notes et de feuilles volantes. J'y ai vu aussi ce qui m'a semblé être des artefacts magiques, mais mon imagination m'a peut-être joué des tours. A gauche de la porte, la pièce présentait un petit renfoncement en arrière. Cette minuscule pièce rectangulaire longeait le couloir sur sa gauche et je compris de suite que c'est par là que les yeux du sorcier m'avaient scruté à mon premier passage. Le vieil homme était parti dans d'autres pièces face à l'entrée, mais je n'ai pas osé le suivre. Dans la toute petite pièce contre le couloir, il y avait deux chaises de bois, ainsi qu'un tas de vêtements et de déchets puants, signe que l'homme vivait presque exclusivement dans ce minuscule espace. Bien évidemment, sur le mur, il y avait une petite fenêtre permettant d'observer la toute dernière partie du couloir, devant la porte. L'une des chaises, très usée, était vide: probablement celle qu'il occupait en permanence. Sur la seconde, plus neuve, je vis une petite masse de fourrure ronde. Il s'agissait d'un chat recroquevillé, enrobé d'une magnifique et épaisse fourrure rousse et blanche. Il ne bougeait pas d'un pouce. Il ne broncha pas non plus quand je me mis à le caresser. Il était si parfaitement immobile que je m'enquit de savoir s'il était bien vivant. Sursaut. A ce moment là et sans raison apparente, l'animal se raidit, se retourna brusquement et souffla avec une agressivité incroyable. En l'espace d'un instant, je vis son visage abominable et déformé, et dans ses yeux de tailles inégales une fureur surnaturelle. Je n'eus le temps de retirer mon bras qu'il m'agrippa, me mordant de toutes ses forces, comme enragé. Ce fut l'une de mes plus grandes frayeurs, tant ce chat m'évoquait un furieux mort-vivant, mais je me rendis rapidement compte qu'il ne me causait aucune douleur. En le regardant de plus près, j'ai remarqué que le pauvre animal n'avait plus de griffes ni de dents, ce qui ne l'avait apparemment pas amputé de sa témérité. Prenant conscience qu'il ne s'agissait que d'un animal infirme, je le repoussais sans trop de mal. C'est à cet instant que le vieil homme puant revint dans le salon, mon ballon entre les mains. Le gros chat se calma alors à la vue de son maître. Sans surprise de m'avoir vu me débattre avec son animal taré et probablement tout aussi consanguin que lui, il me tendit mon bien. — Tiens, tâches de ne plus le perdre. — Merci, mʼ sieur.
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