Rue des douves, la nouvelle (laruedesdouves.pdf)

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Squats – Photo n°16 : La rue des Douves par Jérôme Noël Julien... J'ai le béguin pour lui depuis qu'on s'est rencontrés au lycée, section Images & Son. C'est un photographe, promis à un avenir brillant. Sa petite silhouette malingre dessine des muscles secs. Son visage s'organise autour d'un nez long et épais, dont l'ombre cache des lèvres fines. Il porte des cheveux soyeux qui balayent son front et qui se cassent en mèches molles sur le rebord de ses lunettes rondes. Il a une distance qui attise la curiosité. Julien est une espèce rare et solitaire qui se faufile dans les bandes mouvantes, entre amphis et cafés. Il a un truc qui plaît aux filles, beaucoup avouent leurs soupirs. Anita Hidalgo, en Art & Comédie, raconte qu'une fois, elle s'est arrangée pour le coincer chez elle, de lui envoyer un signal qu'elle espérait assez clair. Elle lui a carrément sauté à la braguette. Il se serait enfui, la traitant de folle. Elle finit toujours son anecdote en ajoutant, l'œil gourmand, qu'elle a senti un : « putain de concombre » sous ladite braguette... Tout à l'heure, il m'a appelée. La surprise le disputait à une joie sauvage. Le combiné me chuchotait sa voix rare et grave. -Salut, c'est Julien. T'as deux minutes ? -Bien sûr, Julien, je déclenche le chrono. Clic. Un petit rire me bruisse au tympan. Mes jambes flageolent. - Chloé... Je suis sur une série de squats en ce moment. Julien et ses séries. Vingt et une photographies autour d'un sujet. Un trimestre par thème. Il les expose, sans bruit, à la Mauvaise Réputation, une librairie branchée de Bordeaux. L'autre jour, j'y suis passée, une copine m'ayant dit y avoir vu le dernier McCarthy en poche. Je n'ai pas trouvé mon livre. J'en ai profité pour visiter l'exhibition de Julien : Animaux morts dans la ville. Audessus d'une pile du dernier Koji Suzuki, une photo, la n° 8 : Portée de chiots. Dans le fond d'une poubelle s'alignaient des corps en duvet doux, étrangement raides et dont les chairs se soudaient dans un amas putréfié. On pouvait sentir l'odeur âcre de charogne excitant les parasites. Insoutenable. Je tâche de cacher mon trouble. − Les squats ! Décidément, après les rats à la cervelle éclatée, tu restes dans une veine presque trop joyeuse...Julien, ton toubib a changé ton traitement ? − Ah, tu as vu l'expo à La Mauvaise Réputation ? Tu te rappelles la n°8 ? C'est les chiots dans la poubelle... − Oui, particulièrement sordide, celle-là. − Je l'ai vendue, fanfaronne-t-il. Je me demande quel genre de psychopathe peut avoir envie de ça dans son salon. - Bon, si je t'appelle ce n'est pas pour parler de ça... Mes sources m'ont en appris de bien belles sur toi, Chloé Plisson, il paraît que tu as fréquenté des squats, il y a quelques années, et je voudrais que tu me confirmes une adresse. Mon coeur se glace, je suis certaine qu'il va me parler de la rue des Douves. - C'est le... attends... dit-il, dans un bruit de papier qu'on déplie. Le 48 rue des Douves ? La nana qui m'a filé l'adresse est pas sûre du numéro, par contre elle est positive sur le nom de la rue. Tu la connais peut-être, cette fille ? Myrtille, elle était en Espace & Design et actuellement, elle prépare les Monologues du Vagin, avec la troupe de Marco. De toute la faune interlope de cette époque, je ne me souviens pas d'une Myrtille design et vaginale. Par contre, le carnage de la rue des Douves revient brutalement me hanter. Il y a quelques années, durant une nuit d'horreur dans ce squat, un mec s'est levé pour massacrer tout le monde, animaux compris. Pour ajouter au sordide, le charnier tarda à être découvert, l'odeur avait fini par alerter les voisins. L'horreur a saisi la ville et l'affaire a défrayé la chronique, s'invitant dans les 20 heures. − Non je me rappelle pas la fille. Par contre, je me souviens de Jérôme et d'Olivier qui sont morts, lâche-je, comprimant mes sanglots. − Oh, Chloé... pleure pas... Enfin, ces mecs, c'était plus ou moins des loosers, non ? demande-t- il, désinvolte. Ca fait plus de quatre ans, maintenant. Je veux faire des photos de cet endroit en témoin du monde justement, en rapporteur de la barbarie humaine. Tu vois ce que je veux dire ? Je suis agitée d'émotions contradictoires. Sentant mon trouble, Julien reprend : − Enfin, Chloé... Des gens meurent tout les jours et moi, tant que je ne le suis pas, je fais ce qui me semble important. Je me sens profondément ridicule, c'est lui qui a raison. Si je veux me libérer à jamais, je dois aller làbas et dire définitivement adieu à Jérôme et à Olivier. Je prends une décision qui m'étonne moimême. − C'est bien le 48 de la rue des Douves, soufflé-je, vaincue. Tu comptes y aller maintenant ? − Oui, au moins pour des repérages. La mairie a dû raser le quartier et à tout les coups, je vais trouver un parking, lâche-t-il, dans un soupir lourd. Ok, je t'y rejoins. Tu as raison, Julien, il faut que je tourne cette page. Je peux entendre sa surprise. Sa voix trahit une excitation étrange. Et je dois l'avouer, très flatteuse. − T'es sure ? J'veux pas que tu te sentes obligée... − Non, j'y tiens. Et puis, je vais pas laisser un gringalet comme toi aller tout seul là-bas ! − Ouais, ricane-t-il mais il ajoute, sérieux d'un coup : Tu me fais plaisir, Chloé. Vraiment. A tout de suite. Mon intuition féminine ne me trompe pas. La perspective de me faire bécoter par Julien et de vérifier par moi-même l'existence de son putain de concombre chassent les fantômes de mon esprit. Mon cœur s'enflamme et du chaud vient se glisser dans ma petite culotte. Je n'en reviens pas de retourner là-bas. Je m'étais pourtant promis de ne jamais le faire. Comme quoi, un joli garçon peut défaire les serments les plus sacrés. En entrant dans le quartier, je m'aperçois que depuis la tuerie, j'ai toujours évité de m'en approcher de cette rue pavée, large et anonyme. Je ressers mon châle autour de mes épaules, cherchant la chaleur qui manque à mon humeur. Je tâche de la tourner vers la vie, vers le soleil, vers Julien. Je songe à ce que je vais lui dire, j'imagine des scénarios pour l'éblouir et déjà j'aborde cette rue, si longtemps ignorée. Mon coeur s'accélère, ma gorge s'assèche et j'ai envie de faire pipi. Est-ce pour Julien, au loin, qui se fige par saccades au gré des clichés? Ou est-ce par ce qui est le centre de son attention, la façade intacte du 48 de la rue des Douves ? Je serre mon châle autour de mes épaules et je le rejoins. - T'as vu ?, dit-il, très excité, en pointant son appareil vers la façade, c'est incroyable ! Il est toujours là ! Je ne pensais pas ! Ah la la. Dis, Chloé, c'est pas incroyable ? − Si, ça l'est, grincé-je en lui claquant une bise, maussade. La façade crépie s'est à peine noircie. Je constate, avec soulagement, que la porte et les volets ont été murés. - Super idée, le châle, Chloé, remarque t-il... Tout à fait à point nommé pour cette ambiance lugubre. En effet, la rue est silencieuse, le ciel gris hésite à bruiner. - Tu veux pas t'asseoir sur les marches, devant la porte murée, que je te prenne en photo ? dit-il en me guidant pour m'installer sur le perron. Je me laisse faire, flattée par l'attention qu'il me donne. − Oui, comme ça, c'est bien. Défais tes cheveux, s'il te plaît, et serre ton châle autour de toi. Oui, c'est bien, tu es magnifique, Chloé. Une vraie enfant du post-monde. Je suis totalement déboussolée, heureuse et confuse, ne sachant comment me mettre pour lui faire plaisir. Je détache mes cheveux, je serre mon châle, en évitant de regarder frontalement l'objectif. En même temps, je suis saisie par une horreur glacée de me tenir là, où les corps de mes amis ont pourri dans la crasse et l'oubli. Julien, lui, est tout à sa prise de vue. Au bout d'un moment, il revient me chercher, me serrant la main et ne la quittant pas. Sous son énorme nez, ses lèvres fines sont presque invisibles mais je sais qu'il me sourit avec tendresse. Il m'étreint gauchement, je le serre contre moi et les larmes me montent aux yeux comme une crue inattendue. Julien me remet vite les pieds sur terre. − C'est comment dedans ? Tu t'en souviens ? Myrtille m'a parlé d'une cour et d'une porte, derrière. Peut-être qu'elle n'est pas murée ? − Tu ne comptes pas y entrer, tout de même ? dis-je en raffermissant mon étreinte. − Bien sûr que si, dit-il, déterminé. Si je peux. J'ai fait le tour, avant que tu arrives. Par la rue du Mouton, il y a un mur qu'on peut grimper et normalement, on doit atterrir dans la cour de cet immeuble, dit-il en désignant la façade aveugle et muette. Je connais cette courette ceinte par les immeubles voisins et un mur sur la rue du Mouton. De là, une porte mène aux souvenirs d'un carnage. − Non, Julien, dis-je en posant ma tête sur son épaule, allons plutôt manger une gaufre. Mon humour ne le déride pas. − Allez, Chloé. Viens avec moi, on sera tranquille. Ses mains bougent avec lenteur sur mes hanches et mes seins, montent et descendent en caresses subtiles. Je sens une raideur pousser contre ma cuisse. J'y pose la main, souffle retenu, et je la flatte. Anita Hidalgo a raison. Autant pour ma petite culotte. D'épais bras de lierre ventousent le mur, rue du Mouton. L'ascension pour des poids plume comme nous sera facile. − Attends cocotte, je vais voir. − Ne m'appelle pas Cocotte ! Julien grimpe le mur, agrippé aux branches, faisant bruire le feuillage. - Ah merde, y'a des tessons de verre et des bouts de ferraille cimentés tout en haut. Faudra faire gaffe. Soudain, il a comme un jappement. Quoi ? Dis-je, affolée. − La porte, je la vois. Ils l'ont pas murée. Mon sang se fige. − Et on peut descendre ? − Attends, ouais, mais il faudra sauter, il y a un petit rebord en dur, sur la gauche. Deux petits sauts d'un mètre cinquante. C'est jouable, Chloé ? La passion et la raison se dispute ma décision. − Je viens voir. − Bon, je me jette... Ne t'empale pas sur les tessons, ça serait difficile à expliquer, aux Urgences. Je le vois disparaître du haut du mur. Un bruit sourd suit. − C'est OK, c'est facile, viens. Le malaise s'installe en moi, dès que je rejoins Julien. Ces idées new age de dire adieu aux morts m'apparaissent comme d'incommensurables conneries pour petits blancs bien nourris et je me contrefous, maintenant, de Jérôme et d'Olivier. Qu'ils continuent de pourrir ! Je suis nerveuse, je maudis la passion, je n'ai plus envie d'être là. Et pourtant, j'y suis parce que sottement, je cherche à éblouir un garçon, il faut que je l'assume, maintenant. Julien donne des coups de pied secs et rapides dans la porte. Je gémis quand elle cède. Julien me prend par la main et nous franchissons le seuil. Il me lâche vite pour agripper son appareil et mitrailler à tout va. Il ne s'arrête que pour faire des réglages avec des gestes habitués. Je me tiens, serrée dans mon châle et je me sens gauche. Je ne peux m'empêcher de trembler. Nous sommes au pied de l'escalier. Une rampe d'acier coule du puits de jour. Le filet de lumière poussiéreuse qu'il distribue arrache des paliers, des portes colorées. Le peu de fois ou j'y ai dormi, c'était toujours au premier étage, où les chambres étaient occupées par les noceurs de passage. C'est là que le boucher de la rue des Douves s'est immolé après ses sacrifices à un dieu stupide. - Julien... Il est fasciné par le dessin qui occupe le mur qui nous fait face. Il représente un immense calamar très réaliste qui tend ses tentacules à l'assaut des étages. Il me fiche la frousse. Tout ici me fiche la frousse. Et surtout l'étrange silence ponctué des clics incongrus de l'appareil photo. Je cherche à étreindre Julien mais il se dégage. − Allez, viens, chuchote-t-il. − Embrasse-moi, au moins. −

     



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