Malentendu.pdf

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Il existe des histoires où l’on vous prose des matins radieux, des journées ensoleillées et des soirées aux effluves douceâtres et enchanteresses, eh bien moi j’peux vous garantir que ce lundi qui débute me laisse un sale goût en bouche, une amertume qui vous fait regretter de ne pas avoir crevé durant le week-end. Je m’apprête à rendre visite à un trouduc de La Mouffe qui me doit cinquante euros depuis au moins quinze jours. « Cinquante euros, c’est une misère mon cher ami » me rétorquerez-vous mais quand vous raquez, vous répondrai-je, une misérable pitance à force de larmoiements et de pitié feinte, vous ne faites plus le difficile en matière de remboursement. Je suis un obscur indic qui trahit pour la troisième DPJ du 14ème depuis trois mois environ. On m’avait bien coincé ce jour là et j’vous jure qu’on ne m’y reprendra pas à deux fois mais bon, j’étais mat ! Pris dans une sale affaire de recel — putain de merde, je rendais visite à un pote — une perquisition soudaine de trois malabars en gilet de mousse et biscotos en acier et paf ! Même pas le temps de dire « pouce » et me voilà cuisiné toute la nuit par un inspecteur. Comment qu’y s’appelait déjà ? Pourtant j’oublie pas facilement un crevard et encore moins en uniforme… non son nom me revient pas… mais je peux décrire sa trogne les yeux fermés. Une vieille tête de mec en mal de nourriture, dégingandé et déplumé avec un regard de maquereau, le tout surmonté d’un vieux pardessus et d’une piteuse bouffarde. Si il compte ressembler à Maigret, je me dis que c’est plutôt loupé. Avec ses airs de faux cul il a bien su m’enrubanner et me la mettre profond au bout du compte… à 7 heures j’ai le ventre vide et mon âme est vendue pour pas un rond… y’a pas à dire il sait manœuvrer le bougre. Je dois voir le commissaire dans la soirée mais je me dis qu’un p’tit billet dans la poche serait pas du luxe et puis il me faut des clopes. Ah oui mon cerveau réclame sa dose d’excitant pour retrouver les idées claires. Le boulevard Montparnasse se remplit de véhicules et la station Port-Royal déverse ses premières fournées de joyeux travailleurs. Moi le travail je le fuis. Non par fainéantise mais disons que je ne suis pas curieux ! La tentation d’une journée dans un bureau, à me taper les mêmes collègues jour après jour, devant un plateau de self ou une horloge en plastoc, non ça ne me tente pas ! Moi c’est la rue ! Les sombres odeurs de trouille, de came, de cul et de violence ; ça vous rafistole un homme. Pour peu qu’on y ajoute quelques gonzesses et ça devient le paradis sur terre. Tout cela échappe au petit bourgeois pris dans l’angoisse des horaires qui rythment sa vie et son environnement. Mes compteurs, eux , sont souvent planifiés par les condés désormais et principalement depuis cette nuit. Mon ventre hurle famine et je pense que mon débiteur va en prendre plein la gueule dans quelques minutes. Je serre fortement mon surin – ce connard d’inspecteur ne m’avait même pas fouillé — et la froideur rassurante de la lame envenime mes sens : les mauvais. Des passants me frôlent, me bousculent et toutes ces contraintes urbaines attisent ma haine. J’veux pas, j’veux plus qu’on me prenne pour un con… ah non jamais plus… et le mec va cracher c’qui me doit et fissa sinon j’pense que je reverrai mon inspecteur mais pour d’autres raisons ! Cet enculé de rapiat crèche dans un minuscule atelier de la rue Mouffetard et je ne m’attarde pas à contempler, comme à mon habitude, le Panthéon. Les grandes colonnes et sa bouche béante où entrent et ne sortent plus les Grands Hommes ne m’intéressent pas ce matin. Question Grand Homme il allait être servi l’enfoiré ! Je ne sais où il sera enterré çui-là - et je peux dire que j’m’en fous royal - mais je lui promets d’assister à ses funérailles, les larmes en prime… de joie sans doute. J’arrive dans la rue et j’empoigne fortement mon couteau à nouveau, il me conforte comme un fidèle compagnon, un guide dans les coups durs. Je sonne et j’attends. L’absence de réaction m’intrigue un peu. Je sais que cette enflure a l’habitude de laisser mariner sa flemme au fond d’un plumard mais je retape à la porte et colle mon oreille. Aucun bruit ne filtre à travers la serrure, ce qui me décide à utiliser la méthode forte. D’un coup d’épaule bien centré je défonce la porte et aussitôt un vieux relent de pétards et de paluchage me monopolise le tarin. Dans la pénombre je distingue un bordel digne d’un séisme pakistanais.

     



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