Reposeenpaix (Repose en paix 02.pdf)

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Repose en paix Par Eric Fesquet Valborgne – Octobre 2007 Stephane Bartoli serrait la lettre entre ses mains tremblantes. Il l'avait parcouru plusieurs fois afin d'être certain qu'il ne rêvait pas : Stephane mon amour, ton absence est insoutenable, j'ai besoin de toi, le temps est interminable depuis que je suis seule dans ce lieu que nous aimions tant. Il est devenu si obscur, si humide. Il m'arrive parfois de te parler, comme si tu te trouvais tout près de moi. Tu m'avais pourtant dit que rien ne pourrait nous séparer... jamais. Il est grand temps de réparer nos erreurs et de panser nos blessures, viens me retrouver dans notre chalet de Blackwood. Tu me manques tellement... Ta femme qui t'aime toujours et t'attend impatiemment... Couchée sur du vieux papier jauni par le temps, l'écriture penchée était aisément identifiable. Chaque mots l'avaient terrassé au plus profond de son être. Non, il ne rêvait pas, c'était comme si le temps ne s'était jamais écoulé, comme si Sarah avait enterré la hache de guerre et lui avait pardonné, comme si toutes ces années avaient été gommées en seulement quelques secondes. Les larmes lui brouillèrent la vue et il écarta la feuille pour éviter de la souiller. Revenant progressivement à un état plus rationnel, la colère commença à se manifester, chassant sa douleur passagère. C'est une blague ? pensa-t-il. Il examina l'enveloppe... le tampon de Saint-Pierre-lesVallons y était appliqué avec la date d'hier, mais aucun nom d'expéditeur ne figurait au dos. Après l'avoir déposé sur la table du séjour avec son billet, il se dirigea maladroitement vers le bar pour se servir un whisky. Il but avec empressement. L'alcool lui fit du bien et sa respiration retrouva un rythme normal. Au-dehors, le vacarme du boulevard Michel Poiré n'en finissait plus. Les travaux du tramway avaient débuté la semaine précédente et l'empêchaient de dormir durant la journée. Le ronflement continuel des machines, ses nuits comme gardien à l'hôtel l'Abeuradou, la fatigue accumulée depuis des mois... il était surmené, à cran et cette journée ne pouvait pas plus mal commencer. Adossé au bar, il observa la lettre d'un oeil méfiant. Viens me retrouver dans notre chalet de Blackwood Il descendit son restant de whisky et s'en servi un autre. Blackwood était le nom anglais pour désigner la forêt qui se dressait juste aux abords du chalet, quelques kilomètres seulement au-dessus de Saint-Pierre-les-Vallons. Saint-Pierre était à une heure de route et Stephane n'avait plus mis les pieds au chalet depuis que sa femme avait disparu huit ans auparavant. À l'époque, les enquêteurs pensaient qu'elle avait volontairement quitté la maisonnette, laissant derrière elle quelques affaires sans importances. La thèse de l'accident fut ensuite évoquée, puis enfin celle du meurtre. Il y avait là-haut une multitude d'endroits où elle aurait pu faire une chute mortelle ou croiser la route d'un individu peu recommandable. À partir du chalet, on pouvait emprunter un chemin qui longeait le flanc de la montagne et la forêt sur plusieurs kilomètres, un trajet que Sarah affectionnait tout particulièrement pour la beauté du paysage. Elle aimait s'y promener seule ou en sa compagnie et s'installait parfois pour peindre tel ou tel décor. Les indices sur sa disparition furent bien maigres, si bien qu'aucun corps ne fut jamais retrouvé. Stephane avait du mal à dissiper son trouble. Il jeta un coup d'oeil vers le portemanteau... entre son pardessus neuf et son vieil anorak rouge, la clé du chalet était toujours là, suspendue avec les autres reliques. De forme grotesque et légèrement rouillée, elle se démarquait de ses consoeurs par sa longueur. Elle n'avait pas bougé de là depuis que les policiers étaient venus la lui rendre en 1999. Sarah avait quitté définitivement leur appartement de Valborgne le 23 juillet de la même année, tard dans la nuit. Après qu'ils eurent fait l'amour, Stephane avait fondu en larmes devant elle et lui avait tout avoué : ses retards successifs après le travail ; ses escapades le week-end pour aider un ami à repeindre son appartement ; les concours de pétanque le dimanche... « Sarah... j'ai eu une aventure. » Elle ne s'était doutée de rien, à aucun moment elle n'avait ressenti ce qui se tramait dans son dos. « Tu as pris ton pied au moins ? » lui avait-elle lancé les yeux en larmes. L'expression de Sarah lui avait fait mal et le hantait encore aujourd'hui. Son regard avait changé et la petite lueur qui égayait ses yeux depuis qu'il la connaissait avait disparu, dissipée par le mensonge et la rancoeur. « J'aurais dû écouter ma mère, dire que j'ai failli avoir des enfants avec ce... dégénéré » avait-elle marmonné, juste assez fort pour qu'il l'ait entendu. Elle avait rempli sa valise en lui signifiant bien qu'il n'avait pas intérêt à venir la rejoindre « làhaut ». La porte avait claqué, jetant un silence effrayant dans l'appartement. L'envie d'en finir l'avait alors traversé, vivre sans elle était inconcevable, et maintenant, vivre avec l'était aussi. Stephane n'avait jamais évoqué cette fameuse dispute à qui que se fût. Même Josiane, la mère de sa femme, n'avait rien su, sa fille n'ayant pas eu l'occasion de lui en parler. Dieu merci, sans ça, il n'osait pas imaginer ce que cette folle lui aurait balancé à la figure. Elle l'aurait probablement tenu responsable de sa disparition et harcelé pendant des mois. À l'époque, il n'était pas rare que Stephane restât à Valborgne pour son travail alors que dans le même temps, Sarah séjournait quelques jours dans leur chalet de Blackwood pour peindre. Mais elle ne passait jamais plus d'une semaine sans donner un petit coup de fil à sa mère. C'était elle qui avait soupçonné que quelque chose n'allait pas, n'ayant plus de nouvelles de sa fille depuis fort longtemps. Il aurait tant aimé que Sarah l'ait pardonné, qu'elle ait pu accepter de lui donner une seconde chance, qu'elle ait pu lui écrire une lettre comme celle-ci, mais ce bout de papier n'était qu'une contrefaçon imaginée par un esprit malade, une personne qui avait su pertinemment que ces mots là lui feraient mal, le rendraient fou. Allait-il se rendre là-bas ? C'était totalement absurde, pourquoi ferait-il une chose pareille ? Que pensait-il trouver dans cette vieille baraque abandonnée ? Tout ça n'était que pur délire... mais au fond de lui, il savait qu'il s'y rendrait. Un soupçon tenace montait en lui et ne cessait de le torturer : la lettre pouvait très bien venir de Josiane. Elle le haïssait depuis le jour où sa fille le lui avait présenté. Cette femme avait même tenté de la faire changer d'avis avant leur mariage, n'hésitant pas à lui balancer que son futur mari n'était qu'un perdant doublé d'un alcoolique et que l'épouser serait la pire erreur de sa vie : « Écoutes moi bien Sarah, cet homme ne t'apportera que du malheur, crois moi, les cartes ne mentent jamais... » Les mots de Josiane résonnaient encore dans son crâne. Il était rentré plus tôt ce jour là et avait interrompu la conversation en entrant dans la pièce. Sur la table du séjour, Josiane avait étalé son jeu de tarot dans un ordre bien défini et certaines cartes avaient déjà été interprétées par ses soins. La marmite était pleine. Fou de colère, il s'était précipité sur les cartes et s'était mis à les déchirer violemment avant de les plonger dans la cheminée. Face aux flammes, il avait secrètement savouré son geste et un rire avait menacé de déformer son visage... il s'était retenu par égard pour Sarah. Josiane s'était mise à geindre et ses yeux l'avaient foudroyé. « Ordure ! lui avait-elle craché avant de s'en aller, tu ne l'emporteras pas au paradis espèce de scélérat ! » Quelques jours plus tard, il était tombé malade. Une nausée récurrente lui avait pourri le quotidien durant de longues semaines et il n'avait pu s'alimenter correctement sans rejeter tout aliment, aussi liquide fut-il. Sévèrement amaigri, il avait dû être hospitalisé en urgence contre son grès. Un des médecins lui avait confié plus tard qu'à quelques heures près, il serait passé de vie à trépas. Il avait toujours pensé que Josiane lui avait lancé un sort, que cette femme était une sorcière. Bien que, d'ordinaire peu enclin à ce genre de phénomènes, il avait fini par admettre que la mère de Sarah avait des aptitudes indiscutables dans plusieurs domaines, notamment pour retrouver des objets perdus, entrevoir l'avenir ou encore, servir d'intermédiaire aux esprits afin que ceux-ci communiquent par écrit. Sarah lui avait bien souvent relaté des histoires à ce propos, si bien qu'il avait fini par demander à Josiane de lui retrouver un coupe-ongles qu'il avait égaré depuis plusieurs semaines. Il ne lui avait pas fallu plus de cinq minutes avant qu'elle n'ait mis la main dessus. Elle lui avait tendu du bout des doigts. Son visage était resté impassible et seul ses yeux avaient trahi un plaisir certain. Elle l'avait troublé et plus jamais il ne l'avait regardé de la même manière. Cette vieille garce devait encore habiter Saint-Pierre, il lui aurait été facile de poster l'enveloppe. Au fil des minutes et après avoir relu pour la énième fois la lettre, il prit sa décision : il prendrait la route dès demain, pour comprendre cette affabulation grotesque et connaître le responsable de cette lettre. L'excitation montait à mesure que les kilomètres qui le séparaient de Saint-Pierre-les-Vallons diminuaient. Il était parti en milieu d'après-midi, la tête encore embrumée par sa cuite de la veille. En conduisant, il jetait parfois un regard plein d'appréhension sur le trousseau de clés déposé sur le siège passager. Il y avait ajouté la vieille clé rongée par le temps. La rage commença à monter en lui, prenant le pas sur toutes ses autres émotions. Il tenta de trouver un indice sur l'identité de cet être abjecte, mais seul le visage de Josiane Bodoin lui revenait constamment, comme une évidence. Il s'imagina, en serrant les dents, qu'il étranglait cette folle jusqu'à ce qu'elle n'ait plus un souffle de vie. Cette pensée lui fit du bien et il se calma un peu pour se concentrer sur la route. Le chalet se trouvait à cinq kilomètres de la ville. De là-haut, on avait une vue imprenable sur Saint-Pierre-lesVallons. Ils avaient acheté cet endroit seize ans auparavant, à un riche anglais de soixante douze ans du nom de Charles Breiner. Cet homme devait retourner en Angleterre pour des raisons de santé et ce petit bout de terre l'embarrassé un peu. Tout au long de la visite, Breiner n'avait pas été insensible au charme de Sarah et Stephane avait été convaincu que la beauté de sa femme avait fait penché la balance du bon côté. Charles Breiner – qui n'avait d'yeux que pour la jeune femme - leur avait même fait un prix à la seule condition que le chalet gardât son titre de « Chalet de Blackwood ». Ils avaient accepté bien volontiers et le vieux monsieur leur avait laissé son bien pour une bouchée de pain. Le nom « Blackwood » était en fait une pure invention, brodé par le vieil anglais excentrique. Stephane et Sarah en avait beaucoup rit, mais ils avaient néanmoins conservé cette distinction qui avait fini par faire parti intégrante du chalet, à titre officieux bien évidemment. À partir de cette époque là, les meilleurs moments qu'ils aient passé ensemble s'étaient déroulés là-bas. Un week-end sur deux, ils partaient s'isoler dans cet endroit perdu, excités comme deux jeunes amoureux à qui les parents auraient laissé la maison pour une durée indéterminée. Un vrai petit paradis, et un coin idéal pour le repos et la méditation. Arrivé à Saint-Pierre, le paysage lui fut méconnaissable; les maisons s'étaient construites, les commerces également et la circulation était saturée par les automobilistes qui sortaient de la nouvelle autoroute pour s'engouffrer en plein centre ville. Oui... tout ça avait bien changé. En traversant la ville, il finit par tomber sur une enseigne qu'il connaissait bien : « Le Café de l'union ». Celui où il avait l'habitude de se rendre avec Sarah. Une pointe d'émotion monta en lui. Il freina brusquement et parvint à s'engager de justesse sur le parking, essuyant au passage, les coups de klaxon du véhicule qui se trouvait derrière lui. « Ça va ducon ! J'suis pas d'ici ! » cria-t-il en jetant un coup d'oeil dans son rétroviseur. Il gara son 4x4 et l'automobiliste qui l'avait suivi déboîta pour se mettre à son niveau. La grand-mère qui était au volant lui adressa un sourire amical avant de brandir son majeur dans sa direction. Elle démarra en trombe en laissant Stephane sur le carreau. Quand il pénétra dans le bar, il constata que l'établissement avait changé de propriétaire. Derrière le comptoir, un jeune homme frêle avait remplacé la silhouette imposante de Monsieur Spiegel. Accoudé au bar, Stephane crut reconnaître Henry Malet, un des gardes de la mairie, un homme

     



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