Solve et coagula.pdf
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Solve et coalgula La femme est l'être le plus parfait entre les créatures ; elle est une créature transitoire entre l'homme et l'ange. Honoré de Balzac Entre Louis et moi, c’était une amitié qui datait de l’école, et même si nos chemins avaient divergé nous ne nous étions jamais perdus de vue : les mêmes liens nous unissaient encore à l’approche de nos trente ans. Il était devenu libraire, son érudition et sa gentillesse lui attiraient de nombreux clients, et ainsi sa boutique du boulevard St Germain marchait bien lorsque commença notre étrange aventure. Moi, je venais de finir mes études de médecine et exerçait à la Salpêtrière. Pourtant je me surprenais quelquefois à envier Louis dont la profession, loin de la souffrance qui remplissait les grandes salles des hôpitaux, lui permettait de rechercher les plus rares et les plus curieux ouvrages dans le domaine qui nous passionnait tous les deux : l’occultisme. De plus je m’étais trouvé mal à l’aise, plongé dans le milieu de la faculté où la plupart prônaient des idées matérialistes et scientistes. Heureusement en 1888, j’y rencontrais un autre étudiant, Gérard Encausse, qui venait de fonder la revue « L’Initiation » et qui me renforça dans l’idée qu’il n’y avait pas de contradiction entre la science et une vision spiritualiste de la place de l’homme dans l’univers. Plus tard il orienta nos recherches de documents secrets et nous fit rencontrer d’autres personnalités brillantes comme Péladan ou Stanislas de Guaita. Notre démarche étant celle de chercheurs, après avoir été initiés à l’Ordre Martiniste et celui Kabbalistique de la Rose-Croix, nous préférâmes poursuivre en solo, en duo plutôt, en dehors des cercles et de leurs querelles d’école. Un printemps, lors de la dernière décennie du siècle, Louis devint particulièrement fébrile ; il venait d’acquérir, après bien des péripéties, un ancien ouvrage, lui-même transcription annotée d’un traité de la renaissance, sur les applications magiques de la Cabale. - Il ne s’agit plus là d’un grimoire de campagne ou de rituels pseudo-iniatiques, me dit gravement mon ami. Il y a là le chemin de la réalisation du Grand-Œuvre, qui est de dépasser notre condition contingente d’êtres matériels. Le secret, m’expliqua-t-il, était contenu dans la formule alchimique « Solve et Coagula » : dissoudre et coaguler ce que Paracelse appelle la lumière astrale, ce par quoi tout être et toute forme existe. Sublimer la matière grossière en matière subtile. La première étape indiquée par le livre est, afin de se familiariser avec le processus, de faire l’opération inverse, plus simple : il était possible, dans certaines conditions, de faire s’incarner dans notre forme d’existence un des esprits aériens qui évoluent, invisibles, autour de nous. Après avoir consulté les tables astrologiques, il établit le jour et l’heure propices à l’évocation et deux semaines après, à la tombée du jour, nous nous rendîmes à la petite maison qu’il possédait aux environs de Paris, et que nous appelions notre « Templum ». C’était là que nous procédions à nos expériences hors du commun. Un mélange d’exaltation et d’angoisse nous dilatait à la fois la poitrine et nous serrait les entrailles, alors que nous tracions les diagrammes sur le sol et disposions les instruments rituels. Si tout marchait 1 comme prévu, nous allions agir directement sur le mercure alchimique, l’étoffe dont sont tissés tous les mondes, et voir se solidifier devant nous un des mystérieux habitants de l’éther. La cérémonie devant se dérouler à l’extérieur, c’est dans le jardin que nous nous étions installés, bien couverts, car le printemps était encore froid et une pluie fine tombait. A mesure que Louis psalmodiait les paroles sacrées en hébreu et en latin, le vent prenait de la force et faisait bruire de plus en plus fort les arbres environnant. Je me souvins que Guaïta nous avait dit que l’air était le véhicule privilégié des fluides subtils, et que le vent porte de nombreux élémentaux. Louis haussa la voix et je rajoutais des herbes dans le brûle-parfum. La nuit changeait : une opalescence baignait le jardin et nous aperçûmes des formes imprécises flotter au dessus de nous. A mesure que les incantations de mon ami roulaient, devenant menaçantes, les apparitions se précisaient, prenaient des formes humaines ou animales et, comme prises de panique, s’éloignaient vers le ciel. Louis pointa sa baguette sur la plus proche et répéta sa formule. La créature sembla alors se condenser, se solidifier en un corps blanc qui perdait de l’altitude. Il y eut un cri et un bruit mat au sol. Nous nous précipitâmes vers le lieu de la chute. J’approchais ma lanterne. Dans une flaque de boue gisait une jeune femme, vêtue seulement de ses longs cheveux blonds. Son corps laiteux était aussi parfait qu’une statue de Vénus antique. Je me penchais vers elle, examinais son pouls, sa respiration. Son organisme était celui d’une humaine, sans connaissance, mais en bonne santé. Nous la portâmes dans la maison, enroulée dans nos manteaux. Un silence gêné régnait entre nous : devant cette créature si belle et qui semblait si innocente, couchée sur le canapé, nous nous demandions pour la première fois si notre expérience était légitime : de quel droit l’avions-nous ainsi arrachée à la liberté du monde astral ? Je lui fis respirer des sels et elle ouvrit des yeux comme je n’en avais jamais vus, de grands yeux parfaitement violets. De sa peau, de ses cheveux, émanait un parfum naturel extrêmement délicat, qui rappelait celui des fleurs et des pins sur la Riviera, au mois de mai, en plus subtil. - Maudits sorciers ! Murmura-t-elle. Pourquoi m’avez-vous fait ça ? - Mademoiselle, dit alors Louis, nous ne sommes pas des sorciers mais des étudiants en magie. Nous n’avions aucune intention de vous nuire, et dès que possible nous vous ferons recouvrer votre état antérieur. Nous la ramenâmes à Paris, chez moi qui possédait un appartement plus grand. Je lui laissais ma chambre et dormais dans le salon, nous avions acheté des vêtements pour elle. Les premiers jours elle parla peu. De par sa matérialité nouvelle, ses gestes étaient gauches. « Je suis si lourde, disait-elle, et si laide dans cette forme que je ne peux changer »…Timidement nous lui expliquions qu’elle était la plus belle femme que nous connaissions, mais cela ne la consolait pas. Elle aurait pu nous apprendre tellement de choses sur la vie dans d’autres plans d’existence ! Mais nous n’aurions jamais osé l’interroger, englués dans nos remords. Il fallait réparer. Mon ami calcula que l’opération inverse serait possible à la prochaine lune. Jusque là pour survivre elle devait apprendre à manger, et absorber des aliments solides, même liquides, était très pénible pour elle, cela lui donnait la sensation de s’alourdir encore plus, de s’enfoncer dans l’organique. - Vous n’êtes peut-être pas des méchants sorciers, disait-elle, mais sans le vouloir vous avez été très cruels. Renvoyez-moi vite à mes semblables, les filles et fils de l’air. S’il vous plait ! Vous aurez mon pardon… Elle nous regardait de ses yeux violets. Nous rêvions de la garder avec nous. Et en même temps de la rendre à son bonheur. Hélas ! A la lune suivante, le rituel échoua. Après une nuit à réciter nos invocations en vain, nous dûmes cesser à l’aube, en proie à l’épuisement et au désespoir. Les lois occultes qui gouvernent l’univers font que la descente vers le plus épais est plus facile que l’ascension
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