La Rose et le Vaurien (La Rose et le Vaurien.pdf)

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♣ La Rose Et Le Vaurien ♣ 1 Je m’appelle Rose-Blanche de Peyrolles, j’ai quinze ans. Je ne sais trop comment débuter mon histoire, car il me semble que mon existence se résume à une éternité d’ennui. Je suis arrivée dans la Maison Royale de Saint-Cyr, œuvre de Mme de Maintenon, lorsque j’avais sept ans. Ma mère étant morte quand j’avais trois ans, je vécus les autres années de ma petite enfance avec mon père. Baron sans le sou, il rencontra ma mère lors d’une promenade à cheval. Ma grand-mère maternelle était une femme du beau monde, une riche comtesse, qui ne voyait que par les relations et les bonnes alliances. Aussi, quand ma mère annonça à ses parents qu’elle épousait un baron sans le sou, ils ne réagirent pas en souriant. Maman ne les revit jamais. Grand-mère décéda quelques mois après sa fille, et elle était déjà veuve bien avant ma naissance. Maman avait été déshéritée à la suite de cette violente dispute, nous ne reçûmes donc qu’une infime partie de l’important héritage de grand-mère, mais seulement pour honorer l’exigence de la loi. Ma mère était une femme douce, belle, gentille. Je me souviens encore, même après toutes ces années, du frottement de ses gants de satin sur ma joue, de son parfum de muguet et de ses belles robes. Rouge, bleu, blanc, rose, mauve ; dentelle, soie, satin et mousseline. Elle était l’arcen-ciel dans la vie de mon père. C’est ma tante Clara, la sœur aînée de ma mère, qui décida de m’envoyer à St-Cyr. Mère de cinq filles sur ses huit enfants, elle n’avait pas apprécié le déni et la négligence de mon père à mon égard, et le lui avait reproché assez souvent pendant son séjour annuel chez nous pour que je finisse par l’entendre par mégarde. — George ! Je ne puis tolérer plus longtemps la situation dans lequel vous élevez la petite Rose – si tant est que vous vous occupiez un tant soit peu d’elle, tempêta ma tante, un soir. Je surpris cette conversation alors que je passais derrière la porte entrebâillée. D’une voix douce mais ferme, Clara poursuivit : — Je sais combien vous aimiez Marie, moi et Rose aussi. Mais je suis persuadée que le Seigneur a décidé de la rappeler auprès de Lui pour que vous vous occupiez de Rose-Blanche. J’entendis le poing de mon père s’abattre sur la table avec force, la chaise racla les dalles froides et grises de la cuisine. — Que savez-vous de notre vie ? Vous arrivez ici avec vos belles paroles, et vous pensez que je ne répliquerai rien ?, explosa mon père. Depuis cette dispute, tante Clara ne revint plus à la maison, mais elle m’envoya un cadeau à chacun de mes anniversaires. En partant le lendemain-même de la querelle, elle m’avait dit en me serrant dans ses bras : — Ne vous inquiétez point, ma petite Rose, vous saurez très bientôt que je vous considère comme ma fille. Les jours puis les semaines s’écoulèrent sans que ma tante ne pensa plus à moi. L’attitude de mon père à mon égard ne changea point. L’hiver laissait place à l’automne, lorsque tante Clara donna signe de vie, huit mois après son départ et la dispute avec mon père. Elle m’annonçait dans une missive qu’elle avait enfin réussie à trouver une place à mon nom dans la Maison Royale de Saint-Louis. Le départ était prévu deux semaines plus tard. Ce jour-là, tante Clara vint tout spécialement pour me dire au revoir. Elle me serra dans ses bras, me fit mille et une recommandations sur le voyage et mon attitude. Père ne se montra point. Je montai dans le carrosse, et nous nous mîmes en route. En contournant le modeste château presque en ruine, je l’aperçu. Il me guettait partir par la haute fenêtre du salon, une des seules à ne point être brisées. Je croisai son regard, et j’eus l’impression de ne jamais l’avoir regardé dans les yeux. Peut-être était-ce la vérité, après tout. Je ne sus jamais s’il ne m’aimait pas, s’il avait pitié de moi ou si je ressemblais trop à ma mère. Mais ce que je lus dans son regard me glaça de la tête aux pieds. Je n’y lus pas de l’amertume ou de la haine, comme je le craignais. J’y lus de la souffrance. Tellement de souffrance. Puis, durant le trajet, nous fîmes halte dans un petit village que je ne connaissais évidement pas. C’est ce jour-ci que je fis la rencontre de ma première amie : elle s’appelait Gabrielle de Mormand, et je l’aidai aussi bien que je le pu à surmonter le chagrin engendré par la perte des siens. L’arrivée à Saint-Cyr fut brutale. Nous ne savions point à quoi nous attendre, mais dûmes rapidement nous accoutumer. Gabrielle sembla s’acclimater quelque peu, mais j’eu beaucoup de mal. Je ne connaissais personne, en dehors de Gabrielle avec qui j’avais noué un infime lien amical. Mais ici, impossible d’avoir des amies. La règle la plus difficile fut celle du silence. Comment pouvait-on passer ne serait-ce qu’une journée sans échanger un mot ? Une parole et nous étions sévèrement grondées par nos maîtresses. De plus, mon français était des plus approximatifs, étant donné que j’avais toute ma maigre existence parlé en patois. Je reçus des leçons particulières d’une jeune fille que je garderais toujours en mémoire : Isabeau. Elle était à l’époque bien plus âgée que moi, car elle était déjà dans la classe jaune. Elle m’aida à apprendre un français correct et bientôt, je pu réciter une poésie entière sans une faute. Le souris qui passa un bref instant sur les lèvres de notre maîtresse me fit chaud au cœur. Elle était fière de mes progrès. A la récréation, je m’arrangeai pour approcher le groupe d’Isabeau. — Ah, Isabeau ! J’ai récité ma poésie en français sans une seule faute, et Madame m’a récompensé d’un ruban, lui annonçai-je, au comble de la joie. Isabeau me sourit. — Je vous félicite. Je lui demandai avec inquiétude si elle viendrait encore me donner des leçons. — Je ne vous suis plus utile, vous parlez parfaitement bien el français, à présent, et votre accent du Sud a presque disparu. Je n’osai point lui dire que cela me coûtât qu’il disparaisse. Notre Maîtresse me rappela doucement à l’ordre, e je rejoignis Gabrielle et d’autres camarades de ma classe qui jouaient aux quilles. Je fus fort marrie qu’Isabeau ne puisse plus me donner des leçons, mais je fus déterminer à devenir la meilleure de la classe rouge pour qu’elle soit fière de moi. Je tins la promesse que je m’étais faite et les rubans s’accumulèrent bientôt sur ma robe. Je fus également nommée chef de bande. Gabrielle me félicitait toujours pour mon travail, même si elle ne possédait que quelques rares rubans sur sa robe brune. De nombreux évènements troublèrent la quiétude de notre Maison. Huit grandes jaunes nous quittèrent. Mais le départ qui m’attrista le plus fut celui d’Isabeau. J’avais trouvé en elle la grande sœur que je n’avais point la chance de posséder. Je pleurai trois nuits durant. Ces départs et le durcissement des règles de notre maison nous causa bien de la peine. Beaucoup avaient du mal à si plier, mais je m’efforçai de faire bonne figure. Gabrielle en était. Elle se faisait souvent rappeler à l’ordre par notre maîtresse, plus ou moins durement, se plier de mauvaise grâce à nos travaux d’aiguille et ne cessait de soupirer bruyamment pendant la messe. Cette attitude m’étonnait de mon amie. Lors d’une récréation, je l’entraînai suffisamment loin de nos maîtresses pour lui glisser quelques mots. — Pourquoi faites-vous cela ?, lui demandai-je sans préambule. Elle soupira. C’était bien la preuve qu’elle s’attendait à des représailles. — Saint-Cyr m’ennuie, finit-elle par répondre. Cette maison est devenue un véritable couvent ! Je m’insurgeai de son manque de gratitude envers Sa Majesté et Mme de Maintenon de l’accueillir en ces murs. — Comment pouvez-vous critiquer une maison qui est devenue la votre il y a quelques années, par pure charité royale ?, m’indignai-je en appuyant volontairement sur le mot charité, prenant fait et cause pour notre bienfaitrice et son royal compagnon. — Cette maison est peut-être la vôtre, mais point la mienne ! marmonna-t-elle avec fureur, à défaut de pouvoir crier. Et si j’ai la moindre chance de fuir cet endroit, comptez sur moi pour la saisir ! Tout ici nous est caché ! Même les choses les plus importantes… Je restai un instant interloquée par cette répartie. — Madame vous a-t-elle faite une proposition quant à un possible établissement ?, murmurai-je d’une voix que je voulus rendre plus joviale que soupçonneuse. — Non point. Mais si j’ai la moindre chance de fuir ce couvent, je la saisirai, répéta-t-elle. J’essayai de répliquer quelque chose mais rien ne franchit mes lèvres. J’étais trop déconcertée pour aligner deux idées consécutives. Les maîtresses frappèrent dans leurs mains, annonçant la fin de la récréation. L’après-midi, je me piquai deux fois le doigt avec mon aiguille lors de nos travaux, m’attirant le regard étonné de mes camarades et celui, réprobateur, de Mlle du Pérou. — Peyrolles ! Concentrez-vous sur votre ouvrage plutôt que de rêvasser. Honteuse, je piquai un fard et baissai la tête sur mon travail. Je fis de gros efforts pour me concentrer mais n’y arrivai jamais totalement. La réflexion de Gabrielle revenait sans cesse à mon esprit et me poursuivit deux jours durant. Une nuit où je ne parvenais point à trouver le sommeil, j’entendis remuer dans le lit d’à côté, celui de Gabrielle. Je me redressai sur les coudes et appelai à voix basse : — Gabrielle ? Le bruissement des draps s’arrêta brusquement, le temps d’identifier d’où provenait la voix, supposai-je. — Que faites-vous ? demandai-je encore. — Je quitte Saint-Cyr.

     



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