Moulins à Vent (Moulins à Vent.pdf)

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Moulins à Vent. On l’avait pourtant prévenu… Poursuivi par les gens d’armes du seigneur des lieux, Math avait dû fuir, une fois encore. Sa liberté de ton irritait jusqu’aux plus hautes autorités. Bien qu’il fût un guérisseur de talent, il se trouvait régulièrement exilé des différents fiefs où il exerçait son art, condamné pour quelque bon mot au sujet de puissants personnages… Il ne troublerait plus l’ordre public, désormais. Il partit à la recherche de ce pays légendaire où les Hommes, libres, se gouvernaient eux-mêmes, animé du ferme espoir que cette quête ne serait pas vaine. Libres… De fables en légendes, de contes en inventions, Math avait longtemps erré, séduit par ces pistes imprécises. Il avait exploré le monde connu… Sans succès. Un jour, égaré dans le dédale rocheux d’un massif montagneux, il maudit ces moulins à vent, ces chimères après qui il courait et qui ne le menaient nulle part. Parvenu sur une corniche à flanc de montagne, battue par les vents, Math se réfugia dans une caverne… Une poterne était aménagée dans la paroi ! Math déboucha sur une verte vallée abritant un joli bourg et de vastes champs… Un grand four en briques rouges trônait au milieu de la place centrale, très animée. Un moulin en pierres blanchâtres, équipé à la fois d’ailes et d’une roue hydraulique, se dressait à proximité du village, en aval d’un torrent impétueux. Un groupe de villageois aperçut Math et l’invita à se présenter : « Qui es-tu, étranger ? - Je suis Math le guérisseur, pour vous servir. » Math se demandait si cet endroit, isolé du monde, appartenait à un quelconque seigneur : « Est-ce un moulin banal, là-bas ? - Banal ? - Est-il la propriété de votre suzerain ? - Suzerain ? se récrièrent-ils. Nous n’en avons point, plaise aux dieux ! Nous sommes nos propres maîtres ! » Il avait réussi ! Il l’avait trouvé, ce pays dont il rêvait ! Les villageois acceptèrent de l’accueillir au sein de la communauté – on avait toujours besoin d’un rebouteux… Le nouveau citoyen s’installa dans une masure abandonnée, qu’il remit en état. La vie du village, hors moissons, était rythmée par le ballet rituel autour du four et du moulin. Des groupes de familles œuvraient, tour à tour, à la confection du pain, des brioches, des galettes. Et dans l’attente de la mouture des grains ou de la cuisson des pâtes, on bavardait… « Pour qui veut ouïr des nouvelles, au four et au moulin, on en dit de belles ! » lançait le vieux Maxime, 1 sentencieux voisin de Math, dès que celui-ci s’enquérait des nouvelles du village et de l’Extérieur. Math, alors, ne percevait aucunement l’ironie du dicton cité par le vieillard… Rétribué en boisseaux de blé pour ses soins, Math eut rapidement l’occasion de goûter la saveur de ces croustillantes conversations. Celles-ci ne se résumaient pas aux persiflages habituels sur les déboires de son prochain, dès que l’on avait épuisé les sujets tels que la pluie et le beau temps ou l’art culinaire. Autour du four ou à l’entrée du moulin, on parlait aussi politique – surtout lorsque le temps était maussade. Cette enclave libre semblait ignorer l’apathie fataliste des peuples soumis. On se passionnait pour l’administration du village par le bourgmestre et les édiles l’assistant dans sa tâche. L’opinion les fustigeait ou les encensait selon l’état des récoltes, le sens du vent. De même qu’on défendait jalousement son tour au four ou au moulin, on faisait avant tout prévaloir ses intérêts, tout simplement. Le vieux Maxime se plaisait à le répéter : « Chacun tire l’eau à son moulin ! » Seuls quelques idéalistes rêvaient de partir, sabre au clair, porter l’étendard de la liberté à travers le monde ; ils astiquaient leurs outils et ne s’aventuraient jamais au-delà des pâtures. Cette effervescence atteignit son apogée au moment des élections. Math, dont l’office était devenu indispensable, avait été rapidement adopté par bon nombre de ses concitoyens. Apprécié, il n’était plus ce curieux étranger que l’on regardait d’un œil circonspect. Mais sa liberté de ton, même ici, n’était pas du goût de tous les villageois. Fidèle à lui-même, Math critiquait ouvertement la gestion du Trésor par l’édile Invidus. L’intéressé avait beau vertement renvoyer Math à son moulin, il masquait difficilement son malaise dès que l’on évoquait le caractère incohérent, voire douteux, de sa gestion des stocks céréaliers du village. Le vieux Maxime clamait, péremptoire : « Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces deux-là ne cuisent pas au même four ! » Les débats à ce sujet devenaient animés. « L’étranger menace notre affaire. Ça jase, au four et au moulin… rageait Invidus, réuni avec deux compagnons d’insomnie. - Laissons-lui une part du gâteau, il se taira, suggéra l’un des sbires. - Débarrassons-nous de lui, proposa l’autre. - Non. Notre inimitié est notoire. N’éveillons pas les soupçons, déclara Invidus. Si les langues marchent, les bruits courent… Il faut le discréditer, détourner la vindicte populaire sur lui, avant qu’il ne soit trop tard. Vous verrez, ce n’est pas sorcier… » Math ne comprenait pas cette hostilité soudaine de certains villageois à son encontre, ces regards fuyants ou méfiants lorsqu’il se rendait au moulin ou faisait cuire son pain au four de la place, ni ces chuchotements, dès qu’il tournait le dos ou faisait mine s’en aller. Il ne pouvait entendre que des bribes de phrases : « sorcellerie », « rites démoniaques »… Mais cela restait sporadique et venait 2 d’individus qu’il fréquentait peu. Il ne s’en soucia guère. Puis une partie des villageois reprit le pli de l’appeler « l’Etranger », oubliant jusqu’à son véritable nom. Une rumeur confuse accompagnait désormais chaque pas de Math en dehors de sa maison. D’aucuns confiaient à leurs voisins, qui prenaient soudain un air scandalisé : « Il paraît que l’Etranger est un espion des Seigneurs de l’Extérieur, qui projettent de nous envahir et de nous soumettre. Il vaudrait mieux le chasser. » Le vieux Maxime, amusé, rapportait tous ces ragots à Math, qui ne sortait quasiment plus de chez lui. A l’aide de quelques briques, ce dernier s’était construit un petit four, écrasant luimême son grain dans un grand cratère avec une grosse pierre polie. Il était révolu, le temps où l’on entrait chez Math comme dans un moulin, pour se voir prodiguer soins et conseils. Les patients se faisaient de plus en plus rares. C’était dangereux – pour la réputation surtout – d’aller chez ce « charlatan » ! On brûle vite ce que l’on a encensé. Toute sa vie, Math avait tenté de guérir les Hommes, des plus pauvres aux plus puissants. Il savait soigner les corps – mais pas les âmes. Et là, il constatait, impuissant, que le mensonge, la corruption et la haine gangrenaient ce joli bourg. Invidus travaillait mieux au malheur de ses ennemis qu’à la gestion des greniers du village… Math ne doutait pas de l’origine des calomnies. Invidus avait l’avantage du terrain, qu’il connaissait mieux et depuis plus longtemps ; il devait s’appuyer sur un réseau de coquins profitant également de son système de pillage des ressources du village… « Autant se battre contre des moulins à vent », murmurait Math, l’air sombre. « Mais je ne partirai pas. Non, pas cette fois… » C’eût été donner raison à ces infâmes cancans. Emmuré dans cette masure, Math se trouvait à nouveau rejeté. L’exil devait être son lot, sur cette terre… Math prétendait jeter son bonnet par-dessus les moulins, se moquer de l’opinion des autres. En vérité, il souffrait de l’injustice des diffamations. Il souffrait de sa solitude. Reconduit dans sa fonction, l’édile Invidus fêtait sa victoire. La foule constituait un merveilleux instrument. Math avait été mis au ban de la communauté ; Invidus, lui, avait été brillamment réélu. Il avait su détourner l’attention des villageois sur cet étranger insolent. « Une bonne pâte, ce garçon ; il a subi tout cela sans mot dire » ricanait-il. « Quel dommage que sa petite comédie ait fait un four !… Rendons-lui hommage, malgré tout : il a reforgé l’unité du village… Contre lui-même ! » Math ne supportait plus le poids de ces regards inquisiteurs, qui semblaient assiéger en permanence les murs de sa demeure. « Je deviens fou », se disait-il… Invidus, sollicité par tous, protestait : « Je ne puis être en même temps au four et au moulin ! » Il jubilait, en réalité : quelle joie de se sentir important, indispensable ! Mais il savait que cela ne durerait pas.

    



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