L'Armure Magique (conte) (L'Armure Magique.pdf)

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L’Armure Magique.  Il n’y a pas si longtemps, au sein d’un puissant royaume, vivait un jeune fou. Blessé par les flèches de la plus belle des Déesses, il ne se séparait plus d’une drôle d’armure, lourde et sans éclat, qu’il avait dégotée dans le magasin miteux d’un vieux magicien. Il s’était dit alors, observant le terne objet : « Cette cuirasse protégera mon cœur, ce casque masquera ma souffrance. C’est là ce qu’il me faut : un homme fort ne doit pas dévoiler ses faiblesses ! Magicien ! Combien coûte cette magnifique armure ? – J’ai bien peur qu’elle ne te coûte fort cher, mon garçon ! répondit l’enchanteur, l’air énigmatique. Tu ne pourras l’acquérir qu’en échange de ton animousse ! – Qu’est-ce donc ? demanda le jouvenceau. – C’est la parcelle de ton âme qui fait naître tes larmes ou tes sourires, jeune ami ! – Ce n’est que ça ? Très bien, je vous la donne ! » Le vieux sorcier chercha alors dans l’une de ses poches, aussi profonde qu’un sac, parmi une multitude d’artefacts magiques, une petite fiole, de couleur sombre. – Ah ! La voilà… Tu es bien sûr de toi ? reprit le magicien. Le jeune homme acquiesça vivement. Le vieillard sortit donc une dague à lame de pierre. – Soulève ta chemise. Attention, ce sera douloureux ! », avertit l’enchanteur. Puis il piqua, d’un coup sec, la poitrine du jeune homme, qui sentit un aiguillon froid atteindre son cœur. Tout occupé, les dents serrées, les yeux fermés, à taire sa douleur, il ne vit pas la boule de lumière irisée quittant son corps, instantanément aspirée par le flacon magique. Quelques gouttes de sang perlaient de l’égratignure faite par la dague. Le vieux magicien sourit ; il devenait difficile de trouver une animousse aussi pure chez les sujets de ce royaume aux mœurs rudes. Ce pauvre naïf, comme tant d’autres, ignorait les pouvoirs merveilleux que renfermait cette étincelle de vie ! Fier de lui, le jouvenceau revêtit l’armure, qui s’ajusta toute seule. Raccompagnant le jeune homme à la porte de son échoppe, le sorcier lui adressa un dernier mot, le visage fendu d’un rictus malveillant : « Oh, j’ai oublié un détail… Une fois la cuirasse enfilée, impossible de l’enlever ! Hi hi ! Adieu, mon garçon ! » Puis la porte grinçante se referma brusquement. Le jeune homme haussa les épaules. Cela lui importait peu ; il était invulnérable à présent !  Ainsi équipé, le jeune homme quitta son village pour chercher gloire et fortune à travers le vaste royaume. Solitaire, il se fichait bien des regards apeurés ou intrigués qui évitaient ou suivaient son passage. L’Armure magique lui donnait un air inquiétant, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Il se sentait plus sûr de lui, plus libre… Et, surtout, la douleur due aux blessures infligées par les traits de la Déesse avait disparu ! Le jouvenceau grandit ainsi, des années durant, s’appliquant à l’étude du métier des armes, engagé dans l’armée du Roi. Si l’armure ne l’avait pas rendu plus fort, elle lui permettait de résister à tous les coups portés contre lui, ce qui avait fait de lui un combattant redouté. Mais tous ignoraient l’indicible tristesse qui s’était emparée de son cœur. Personne ne soupçonnait le tourment qu’il endurait, chaque nuit, engoncé dans une armure qui s’alourdissait de plus en plus et qui, toute cabossée, interdisait toute détente à son corps endolori. Une souffrance lancinante, à l’endroit du coup de dague magique, avait remplacé son ancienne douleur. Qu’importait ! N’était-ce pas le prix à payer pour devenir un grand homme ? Le buste raide, la poitrine étouffée, la démarche du jeune guerrier suscitait maintes moqueries parmi ses camarades ; il n’était pas rare, en effet, qu’il trébuche ou cogne les murs et piliers du château. Sa maladresse et son étourderie naturelles étaient décuplées… Rêvant de gloire et d’aventure, notre jeune soldat, comme aveugle, s’accrochait aux tentures ou glissait sur les crottins de cheval, pour le plus grand bonheur de ses compagnons d’armes ! Son existence lui devenait pénible, dénuée de toute saveur. Le jeune homme se mura dans un morne silence, que ses frères d’armes assimilèrent à du mépris. Il se rendait compte à présent de l’utilité de l’animousse ; les perles de larmes soignent les peines, hématomes de l’âme, et les éclats de rire ont le pouvoir extraordinaire d’amener de la lumière partout, même dans les endroits les plus sombres ! Le jeune homme avait compris son erreur. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, prisonnier de cet étau de métal, il s’entraîna sans relâche, des années durant, pour devenir l’un des Preux du Royaume. Terreur des Ellikons, gnomes malfaisants qui saccageaient les terres septentrionales du Royaume, vainqueur du cruel troll Balor, qui avait dévoré de nombreux voyageurs passant sur les routes royales, le jeune chevalier acquit de la renommée. Un jour, il fut invité à la Cour du Roi.  Dès son entrée dans la vaste salle d’audience du palais, le Roi l’interpella : « Bienvenue à toi, chevalier ! » Puis, considérant le jeune homme de la tête aux pieds : « Grande est ta valeur, et pourtant, ton allure est celle d’un épouvantail ! Pourquoi garder cette armure grossière ? Je t’en ferai forger une dans le métal le plus brillant et gravée des plus beaux entrelacs ! – Je suis sous l’empire d’un sortilège, Sire. Rien ni personne ne peut m’ôter cette armure. – Un maléfice, dis-tu ? Le souverain se tut un moment, pensif. Puis, sortant de son silence, le Roi s’adressa de nouveau au chevalier : – Je t’ai mandé pour récompenser tes loyaux services ; que désires-tu ? Ne puis-je t’aider à te libérer de ce fardeau ? Le guerrier hésitait. Il n’avait jamais agi qu’au service de la justice. Demander au Roi une faveur bafouerait ce désintéressement… Mais l’Armure pesait trop lourd sur ses épaules, désormais. – J’aimerais retrouver l’enchanteur qui m’a vendu cette cuirasse, Majesté. – Qu’il en soit ainsi. Je te libère de mon service jusqu’à ce que tu aies retrouvé ce magicien ! Tiens, prends cette bourse, et que ta quête ne soit pas vaine ! » Le jeune homme s’inclina, faisant grincer son Armure, et prit congé. C’est au détour d’un couloir faiblement éclairé par les lueurs tremblotantes de quelques flambeaux, que notre jeune chevalier fit une rencontre qu’il ne devait jamais oublier. Par l’escalier adjacent au couloir, descendait, d’un pas léger, une jeune femme aux cheveux d’or et au regard rieur et envoûtant, bleu comme l’azur… Elle disparut rapidement, semblable aux fées discrètes. Ébloui, le jeune homme se tenait coi, hébété. Il reprenait à peine ses esprits, quelques instants après le passage de la jeune femme, qu’il percuta la porte fermée devant lui. Honteux, il ne put s’empêcher de sourire… Sourire ! Par quel miracle ? Le charme de la damoiselle avait rompu, l’espace d’un instant, la malédiction de l’Armure ! Avait-elle remarqué sa présence ? Son enthousiasme s’éteignit aussitôt. Quelle femme prêterait attention à ce paladin vêtu de haillons ? Assombri, son regard se détourna de l’escalier. L’Armure s’alourdit encore. Le jeune chevalier différa son départ du château de quelques mois, au cours desquels il tâcha de se rapprocher de la jeune dame. Ils échangèrent même quelques mots. Elle sut déceler dans le regard de cet homme maladroit l’affection qu’il lui portait, sans qu’il sache l’exprimer. Mais l’Armure oppressait de plus en plus son propriétaire, jour après jour. Aussi, bien qu’il eût préféré rester au château, le jeune chevalier se résolut-il au départ. Il ne pouvait même pas évacuer un peu de sa tristesse en versant quelques larmes… Il resterait absent longtemps. Peut-être l’oublierait-elle, ou serait-elle séduite par un autre chevalier… Le jeune homme maudit son destin.  Il mena sa licorne d’un galop furieux à travers le monde connu et même au-delà, pour retrouver le vieux sorcier détenteur de son animousse, au cours d’un long périple. Bien sûr, celui-ci lui échappa – c’était un magicien, tout de même ! Harassé et désespéré, le chevalier renonça, se résignant à laisser triompher la Fatalité. Ainsi revint-il au Royaume. Un soir, désœuvré, battu par une pluie torrentielle, il s’arrêta devant une grande auberge à l’ambiance animée. Après avoir abrité son destrier, fourbu, à l’écurie, il pénétra dans la taverne. « Salut, ami ! Entre vite, avant que le dragon ne te dévore ! clama le tavernier, d’un ton mystérieux. – Le dragon… Quel dragon ? – Quoi, tu n’es pas au courant ? D’où sors-tu, l’ami ? – Je reviens de loin. L’aubergiste, considéra un instant son nouvel hôte avant de répondre. – Ça se voit… Un dragon à la puissance de feu et à la férocité inconnues jusqu’ici sévit dans les landes désolées à quelques lieues d’ici. Ceux qui le croisent n’en réchappent pas. » Alors que le chevalier s’apprêtait à payer sa pinte de cervoise, il s’aperçut que son escarcelle lui avait été subtilisée. Il remarque alors, dans un coin de la salle, un lequin comptant les deniers de sa bourse. Il s’apprêtait à malmener le coquin quand l’aubergiste lui conseilla de n’en rien faire. « Laisse-le, l’ami. Ces brigands de lutins sont aussi infernaux qu’idiots. Ils veulent dénombrer tout ce qu’ils voient et ne se tiennent tranquilles que lorsqu’ils ont quelque chose à compter !... Pour compenser la perte de ta bourse, tu pourras rester ici le temps que tu veux. – J’accepte ta proposition, tavernier… Je vais tout de même lui donner de quoi s’occuper un bon bout de temps. » Le guerrier réfléchit un instant. Il saisit soudain un sac de farine, qu’il renversa sur la tête du lequin. Ce dernier, lâchant une bordée d’injures, entreprit tout de suite de compter une à une ces poussières blanches… Il paraît qu’aujourd’hui, on le trouve encore assis au même endroit ! L’excitation régnant dans l’auberge n’était pas le fruit de la joie ou de beuveries. Tout le monde parlait de l’armée royale dépêchée contre le dragon, dont on n’avait plus de nouvelles depuis des jours. Les rumeurs allaient bon train ; on racontait que le monstre l’avait totalement détruite. Le chevalier ne s’en souciait guère. Il cherchait, rêveur, un moyen de conquérir le cœur de la jeune femme du château, espérant qu’il n’avait pas trop tardé. Mais il ne la connaissait pas suffisamment pour savoir ce qui lui plairait… Un haut fait d’armes ? L’idée lui apparut alors comme une évidence : il fallait affronter ce terrible dragon. Rajustant le long manteau dissimulant son armure, le chevalier but une nouvelle rasade de bière et sortit, sans un mot.  Les pensées vagabondes du guerrier revenaient vers Elle. C’était un peu comme si elle l’accompagnait, où qu’il aille. Mais au cœur de ces landes calcinées, sous les cieux menaçants, où la terre murmure sa douleur, le chevalier mesurait le poids de sa faiblesse et de sa solitude. Gisaient, çà et là, sur le sol, des débris d’armes et de boucliers. L’expédition royale avait échoué. Le ventre gonflé après un tel festin, le dragon somnolait derrière un éboulis d’énormes rochers. Le chevalier mit son casque et dégaina doucement son épée. Mais l’ouïe d’un dragon est très fine. Il se redressa brusquement de toute sa hauteur, déployant ses immenses ailes, et fit face à son adversaire. Le reptile venait de terrasser une armée entière et voilà qu’une tête brûlée le défiait seul… Quel peuple étrange que celui des Hommes ! Le dragon cracha un déluge de flammes. Celui-ci savait – quelle ironie ! – que le seul défaut de la cuirasse naturelle du dragon se trouve à l’endroit du cœur, dépourvu d’écailles. Il traversa, au prix d’un grand effort, la tourmente enflammée qui le dérobait à la vue du monstre, pour l’atteindre, protégé par l’Armure et le casque

     



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