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Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert Général et écrivain militaire La vie comme l'oeuvre de Guibert semblent placées sous le signe de la précocité. À 13 ans, il parcourt avec son père les champs de bataille de la guerre de Sept Ans.Homme des Lumières, dont l'intelligence fait l'admiration et l'envie des salons parisiens, il participe activement à la réforme du système militaire français entreprise par le comte de Saint-Germain à la suite de l'humiliante défaite de 1763. Si la raison inspire sa démarche, il comprend que dans les affaires militaires d'autres facteurs interviennent : " Je cherche à démêler dans les événements l'influence que le hasard a pu avoir sur eux, et les ressorts et quelquefois les fils imperceptibles qui en ont été les causes." Dans l'oeuvre de Guibert se sont succédés, en un court laps de temps, deux "systèmes" de la guerre - dont les antinomies ont favorisé les interprétations erronées ou tendancieuses - qui témoignent d'une évolution contradictoire étonnament rapide de sa pensée, déstinée à rester incomprise ou mal perçue par la suite. Le premier est l'Essai de tactique générale publié en 1773 ; le second, qui reçoit pour titre Défense du système de la guerre moderne, paraît en 1779. L'Essai (loué par Voltaire) pose en axiome la nécessité d'une armée de citoyens-soldats animés par l'esprit patriotique. Cet instrument puissant pratiquera une guerre de mouvement manoeuvrant des unités nombreuses bien articulées en ordre mixte sur de très larges fronts, dont les colonnes d'assaut percent les fronts adverses, déjà ébranlés par les feux d'artillerie. Ardent promoteur du système divisionnaire, Guibert en fait un facteur essentiel d'un accroissement de la mobilité et de la rapidité d'armées aux effectifs de plus en plus nombreux. Guibert sait tout le parti qu'il est désormais possible de tirer de la combinaison du mouvement et du feu, même s'il n'accorde pas encore à l'artillerie la même importance que le fera Bonaparte, il est vrai 25 ans plus tard. "L'artilelrie est aux troupes ce que sont les flancs aux fortifications", écrit-il dans l'Essai. Avant Clausewitz, Guibert est en fait le critique le plus radical des incapacités du XVIII e siècle, qui ne fait pas sérieusement la guerre en raison de l'inéxpérience des officiers généraux et du manque d'entraînement des troupes, qui ne savent comment manoeuvrer. Trouvant dans Frédéric II l'annonce d'une magistrale exception, il récuse"cette manière de ne jamais faire la guerre en masse, c'est-à-dire, de ne point manoeuvrer avec toute son armée à la fois ; de ne point oser donner de grandes batailles, enfin de se morceler, de se compromttre sans cesse en corps séparés". C'est tout le contraire qu'il préconise : "L'art consiste à s'étendre sans se mettre en prise, à embrasser l'ennemi sans se désunir, à enchaîner les mouvements et les attaques sur le flanc." La combinaison des manoeuvres reçoit pour finalité la bataille décisive, seul moyen de dénouement du conflit. Cosmopolite, ami de la paix, Guibert dédie son ouvrage "à ma patrie". La raison coexiste chez lui avec le sentiment national. Au fond de lui-même, il porte la somme des contradictions d'un courant de pensée qui, récusant la monarchie absolue au nom des Lumières et de la raison, de la liberté et de l'égalité, précipite les peuples dans les passions d'un patriotisme destructeur. Parvenu aux extrémitésd logiques de son premier système, Guibert comprend que, loin de conduire à la paix entre les peuples, le patriotisme des Lumières engendrera une guerre plus efficace, parce que rationalisée, et infiniment plus brutale, parce que guidée par la passion. Pour autant, Guibert n'envisage enccore ni la guerre à but absolu ni la mobilisation en masse. Il est donc abusif de penser qu'il ait entrevu la guerre napoléonienne dans sa pleine dimension. Mais sa vision est suffisamment précise pour qu'en 1779 sa Défense du système de la guerre moderne corrige brutalement la conception antérieure. Percevant les effrayantes conséquences du système qu'il a conçu, rejetant les "vapeurs de la philosophie", Guibert revioent à la conception traditionnelle d'une guerre mesurée recourant à des troupes professionnelles utilisant l'ordre mince de la ligne de bataille, manoeuvrant en oblique selon le modèle frédéricien. Dénonçant le pacifisme irréaliste des philosophes ("déclarer contre la guerre [...] c'est battre l'air de vains sons"), il annonce "les maux exceptionnels qui risquent de s'abattre sur des peuples et des teritoires engagés tout entiers dans la guerre". Finalement, c'est une armée professionnelle de qualité qui devrait assurer, au mondre coût financier et moral, l'indispensable protection des peuples contre "les princes ambitieux ou injustes". L'existence de ces deux systèmes, le second récusant le premier, a souvent déconcerté les lecteurs de Guibert. Souvent, on a vanté l'Essai en ignorant l'existence de la Défense et inversement. Clausewitz est évidemment fasciné par la prémonition de la Grande Nation en armes ; à l'opposé T.E Lawrence trouve dans Guibert le désaveu par anticipation de Clausewitz et de Foch. Véritable stratège à une époque où le terme n'est encore guère employé, Guibert a compris qu'il n'est pas possible de limiter la connaissance de l'action militaire à l'étude, aussi brillante soit-elle, des seules opérations. Inspiré par Machiavel, il intitule un des chapitres de son ouvrage "influence que le génie des peuples, l'espèce de leur gouvernement et de leurs armes ont sur la Tactique". Même s'il conserve le terme de tactique, Guibert a fragmenté l'objet en autant de catégories, qui correspondent à l'activité stratégique dans sa globalité politico-militaire. Son dernier ouvrage, De la force publique considérée dans tous ses rapports (1790), tend à la création d'un système stratégique complet. "La force publique d'une nation a pour objet de pourvoir à sa sûreté commune, d'une part contre les troubles et les désordres du dedans, et de l'autre contre les ennemis du dehors... sans la force publique, les pouvoirs, les contrepoids, la liberté elle-même, tout cela n'eszt qu'un assemblage d'idées vaines et fragiles." Revenant sur les traces de Montesquieu et de Rousseau, Guibert cherche, à travers la force publique, l'état d'équilibre d'une société et d'un système international. La construction de Guibert repose sur 4 piliers "inséparables qui se fondent et se réunissent en un seul" : force et institutions politiques, force et diplomatie, force et ressources disponibles, organisation interne de la force. "Un seul" ? Quelle est donc cette unité sinon la grande stratégie, ou stratégie, ou stratégie intégrale, comme expression de l'existence du sujet de la politique en acte ? En ce sens, même si Guibert emploie encore le terme de "grande tactique", la relation qu'il établit entre la génèse des forces, la conduite des opérations et la politique intérieure et extérieure des États est fondatrice de la stratégie dans sa moderne globalité.
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