Un curieux réveillon (UN CURIEUX REVEILLON.pdf)
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UN CURIEUX REVEILLON Conte pour le nouvel an Chaque année, c'est pareil. Quel que soit le temps, Georges passe la soirée du 31 décembre à battre la semelle au hasard des ruelles, dans les quartiers réputés mal famés de la ville. D'aussi loin que s'en souvient sa solitude, jamais il ne s'est surpris à se plaindre ni, surtout, à supplier. Malgré toutes les entailles qui se sont acharnées à lui émietter l'existence. Juste un peu froid. En dedans. Quel que soit le temps. Ce soir, ce n'est qu'un réveillon comme les autres. une année de plus ... ou de moins. Quelle importance? Il vagabonde sans but en évitant toutefois les grandes avenues rutilantes où clignotent de manière pathétique les lampions d'un récent Noël dont il s'est empressé d'oublier la morosité. Il s'épargne le spectacle du luxe vomi par les vitrines futiles, les épais relents des restaurants étoilés, les rires suffisants des pochards en goguette. Une neige fine l'accompagne. Bientôt, elle enduvète les pavés disjoints de la vieille place. Il glisse, dérape, manque de perdre un équilibre déjà précaire. Peu importe, il sourit. Parce qu'il marche. L'essentiel, c'est bien de rester debout. Curieux, ce bourdonnement continu qui, ce matin, a élu domicile dans son crâne. Il n'a jamais connu cela. Préoccupant. D'autant que le sourd grondement n'a cessé de s'amplifier au long de l'après-midi. Comme si un plaisantin en augmentait progressivement le vacarme entre ses deux oreilles. C'est avec cet essaim d'abeilles derrière les yeux qu'il descend à présent la petite rue des Pendus. Quelques prostituées grelottent dans la pénombre. En bas, le bistro, chez Fernande. Il se décide à y chercher le réconfort d'un vin chaud et de quelques poignées de mains. Là, on l'appelle Jo. Le bruit lancinant assourdit ses pensées. Presque à en devenir insupportable. Plus tard, il trouvera un refuge dans les cuisines de Chez Marco, l'Italien d'en face. Un repas de nouvel an, en quelque sorte. Composé de restes et de surplus. Des pâtes, en abondance. Quelques gambas, peutêtre. ou un osso-buco refusé par un client. On peut toujours rêver.. . En sortant de chez Fernande, le vrombissement s'emballe soudain dans sa tête. Cela le cloue. Il s'assied en tremblant sur une borne en pierre, se couvre inutilement le visage d'une écharpe élimée sensée le réchauffer. Elisabeth erre depuis quelques heures. Seule. Quittée. Elle qui s'était si tendrement préparée à la fête. Rouge a les légers sous-vêtements. Si transparents. Rouge, la robe du soir. Sournoisement équivoque. Comme le coûteux parfum dont elle s'est abondamment aspergée. En compagnie de Jean, elle devait faire festin puis célébrer la nuit... le plus amoureusement possible. Mais Jean l'a définitivement dédaignée. Sans y mettre des gants. Elle trottine rapidement pour interdire au gel de s'insinuer en elle. Décidément, le haute couture ne fait pas toujours bon ménage avec l'hiver. Elle pourrait faire taire son insatiable besoin d'amour en se perdant dans les endroits à la mode où elle a su faire apprécier du gratin. Là, on l'appelle Elsa. Elle est belle et elle le sait. Sensuelle, dit-on. Mais que peut la fortune quand on a l'âme en peine ? Alors, les conversations ouatées, le champagne onéreux... non, pas ce soir. Faut-il qu'elle soit en mal de caresses pour qu'elle s'égare ainsi dans les entrailles de la cité. Tout lui semble inconnu. C'est sans doute ce qu'elle recherche confusément. L'inaccessible frisson ; celui qui la cabriolerait de l'intérieur. Elle tourne en rond, tentant d'imaginer çà et là la vie simple qui se riche derrière le givre des carreaux de quelques habitations modestes. Ses hauts talons martèlent le trottoir avec un claquement dérisoire. Curieux, ce sifflement pernicieux qui, ce matin, a élu domicile dans son crâne. Elle n'a jamais connu cela. Le phénomène a débuté alors qu'elle se prélassait dans sa baignoire. Au fil de la journée, il n'a cessé de croître. Voilà maintenant que cela ressemble à un feulement de plus en plus strident. Faudra qu'elle en parle au médecin. Elle hésite devant une friterie embrumée. Les odeurs qui en émanent éveillent ses sens. Sous le coup d'une impulsion, elle pousse la porte et entre. Les multiples effluves lui paraissent tout à coup agressifs. Elle se fige, regarde autour d'elle. Un vieux chien pelé remue frénétiquement la queue au pied d'un comptoir derrière lequel un homme énorme et moustachu s'affaire à manipuler graisses et viandes hachées. Les rares personnes attablées suspendent leur mastication, la dévisagent sans vergogne. elle sort. Presqu'en courant. Il est parfois difficile de changer d'univers. Et pourtant, elle désire, elle désire. L'entêtante stridulation occulte peu à peu toutes ses g perceptions. Elle accélère son pas, hors d'haleine. Il s'en faut de peu qu'elle bouscule un jeune homme pressé. Elle se retourne, le voit s'éloigner, navrée de ne pas avoir eu le temps de croiser son regard. La clameur enfle en elle. Le hurlement voudrait sortir-. Toute sa chair le retient. Elle souffre. Elle trébuche. Rue des Pendus, quel drôle de nom. Elle aperçoit le grand type assis au coin d'un carrefour désert. Prostré, masqué d'une vieille écharpe. Un étrange élan la pousse vers cet homme. Elle doit parler, elle doit toucher. Elle pose doucement sa main sur l'épaule. Il lève lentement les yeux vers elle. Elle se penche, il se redresse. Elisabeth ouvre ses bras, Georges tressaille. Le bruit, dans leur tête, s'est accéléré. Paroxysme. Ils s'enlacent brusquement en leur vibrant tintamarre. Je m'appelle Elsa, lui dit-elle. San frêle manteau s'ouvre, sa robe rouge se chiffonne. .. les mains de Georges s'attardent sur l'infini. Je m'appelle Jo. Leurs lèvres se reconnaissent. Dans les deux crâne, soudain, l'insupportable cacophonie s'évanouie. , Chez Marco, il y a comme un air d'enchantement. Un couple d'amoureux s'attarde après avoir goûté à toutes les meilleures spécialités du vieux chef qui les regarde, rêveur. Comment peuvent-ils ainsi rester collés l'un à l'autre? Si près. De vrais siamois. Excusez-moi, on ferme Côte à côte, ils s'enfoncent dans le silence de leur nuit sans fin. André Simon
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