Pourquoi le féminin épicène (Pourquoi le féminin épicène.pdf)
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Sur l’utilisation du féminin épicène dans un article de linguistique Je reconnais qu’utiliser le féminin comme genre épicène peut a priori sembler inapproprié dans le cadre conventionnel que constitue la rédaction d’un article scientifique. Cependant, cette utilisation du féminin est le fruit de réflexions échelonnées sur plusieurs années et suscitées par un parcours des plus riches en linguistique, profil sciences humaines. Quelques unes de ces réflexions sont présentées ici. Au cours de mon parcours, j’ai entendu à plusieurs reprises d’éminents et d’éminentes linguistes critiquer la féminisation, sous prétexte que féminiser équivaudrait à ne pas comprendre les rouages de la langue française. Il serait nécessaire pour une langue d’avoir un genre qui englobe les autres, une forme par défaut choisie par la langue. Le masculin, lorsqu’il englobe le féminin, ne serait par conséquent pas un « vrai masculin », mais une simple forme homophonique de celui-ci. Une analyse synchronique du français confirme en effet la justesse d’une telle analyse bien qu’elle demeure incomplète. En effet, d’un point de vue diachronique, ce n’est pas la langue qui a choisi le masculin comme genre épicène. Je ne suis pas seule à le croire : le genre, pour Sapir comme pour nombre d’autres linguistes, a son origine dans un découpage de la réalité qui varie selon les sociétés. C’est ce découpage qui a laissé son empreinte sur la langue. […] Meillet[…] (1921), parlant du domaine indo-européen, [met] en avant la composante sociale. (Yaguello, 1978, p. 115116) Ainsi, nombre de linguistes (et de chercheuses et chercheurs en sciences humaines en général) reconnaissent que le fait que le féminin soit inclus par le masculin découle des situations sociales respectives des hommes et des femmes lorsque les normes se sont cristallisées. Cet état de chose à lui seul me semble suffisant pour agir en conséquence (selon la maxime pragmatique qui dit que dire, c’est faire), mais il y a plus. Peut-être que des études en linguistique nous apprennent effectivement que le masculin épicène est un fait synchronique, mais ces études en linguistique ne sont malheureusement pas le lot de tout un chacun. Je me permets encore une fois de citer Yaguello : Tout comme les autres catégories grammaticales, le genre est perçu et vécu, au moins jusqu’à un certain point, par les locuteurs, comme renvoyant à l’ordre « naturel» des choses, et ce, en dépit des incohérences, des classifications le plus souvent arbitraires de ce qu’on a appelé genre grammatical par opposition au genre naturel. Fait qu’ont reconnu les linguistes. (1978, p. 113-114) (C’est elle qui souligne.) Yaguello poursuit en citant Roman Jakobson, qui affirme que même « une catégorie comme celle du genre grammatical, que l’on a souvent tenue pour purement formelle, joue un grand rôle dans les attitudes mythologiques d’une communauté linguistique» (1959, p. 84). Jakobson ajoute d’ailleurs un peu plus loin que le premier problème que les traducteurs du slave ont rencontré concernait la manière de rendre le symbolisme exprimé par les genres. Le philosophe John Austin révolutionnait dans les années 60 la sémantique véri-conditionnelle en affirmant qu’on ne peut réduire un énoncé aux conditions de sa vérité. Selon Austin, il fallait au contraire prendre en considération les valeurs illocutoire et perlocutoire de ce qu’il nomma « actes de langage ». Tout énoncé est un acte qui agit sur le monde, sa valeur illocutoire constitue l’action qu’il exécute en tant que tel, sa valeur perlocutoire est la réaction qu’il génère. De ce point de vue, il est à mon avis erroné de penser qu’utiliser un masculin épicène n’a aucune conséquence sur le monde. Choisir de préserver la tradition ou bien opter pour des changements dans nos habitudes langagières sont toutes les deux des avenues qui ont des répercussions, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas penser qu’une des options est neutre. Pourquoi, alors, ne pas simplement féminiser? La féminisation des textes est en effet une habitude acquise dans de plus en plus de domaines, et l’Office québécois de la langue française la régit et l’encourage dans le but de rendre visible la présence des femmes dans les textes, et, par là même, leur place dans la société. Il est important de noter que je n’utilise pas le féminin épicène parce que je m’oppose à la féminisation, bien que les règles l’encadrant actuellement soient pour le moins insuffisantes. Au contraire, je féminise habituellement mes textes (y compris celui-ci). Dans mon article, deux raisons m’ont poussée à utiliser le féminin épicène. Tout d’abord, comme je travaillais dans un cadre linguistique, je souhaitais démontrer que j’étais une bonne élève et que je comprenais bien le principe d’utiliser, par souci d’économie, une forme déjà existante comme genre épicène. Je pensais ainsi parer les reproches d’ignorance linguistique que reçoivent parfois les textes féminisés. Ensuite, je souhaitais m’inscrire, au moins en partie, dans le cadre de la recherche-action. Les scientifiques ne sont pas simplement des sujets qui ont des discours sur des objets. Le fameux paradoxe de l’observateur de Labov indique bien que le sujet influence son objet, que cet objet se transforme et qu’il agit à son tour sur le sujet initial. La chercheuse ou le chercheur et son environnement de recherche sont donc dans un rapport langagier fondé sur une dialectique constante. Je sais que le fait d’utiliser le féminin épicène suscitera des réactions, et, dans l’optique de provoquer l’échange verbal entre moi-même et ceux et celles qui m’entourent, cette tactique me permet d’atteindre mon objectif, ce qu’une féminisation de plus en plus institutionnalisée n’aurait pas nécessairement fait. Pour conclure, permettez-moi de mentionner que cette pratique est loin d’être aussi indue qu’elle n’y parait à première vue, surtout dans le domaine de l’acquisition. Voici quelques exemples tirés d’articles linguistiques (tous du domaine de l’acquisition) qui se servent d’un féminin épicène (c’est moi qui souligne dans toutes les citations) : « when the learner detects a disparity between the output of her grammar and the adult target, she will lower […] (Boersma et Levelt, 2003, p. 4); « According to a proposal by Smolensky (1996a), the learner will use for comprehension the same Optimality-Theoretic grammar that she uses in production […] » (Boersma et Levelt, 2003, p. 22); - -
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