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VIVAT Yann
Année Universitaire 2009-2010
Institut Universitaire et Technologie II
Département Carrières Sociales
Université Pierre Mendes France, Grenoble

Directeur de mémoire : Sandrine IRACHABAL

« La société de masse ne veut pas la culture mais les loisirs. »
Hannah Arendt

« La jouissance sans contrepartie est l’arme absolue de l’émancipation individuelle. »
Raoul Vaneigem

Remerciements
___________________

En préambule de ce mémoire de fin d’étude, je tiens à remercier l’ensemble des
personnes qui m’ont soutenu, apporté leur aide, et m’ont permis d’approfondir ma
réflexion.
Plus particulièrement, Sandrine Irachabal directeur de ce mémoire, pour le temps
qu’elle m’a consacré, les conseils qu’elle m’a donné, et ses encouragements dans mes
moments de doutes.
Ce mémoire représente pour moi l’aboutissement des deux années d’étude
passées à l’IUT, il est le fruit de la pluridisciplinarité. Je tiens donc à remercier
l’ensemble des Professeurs qui m’ont permis d’acquérir de nouvelles connaissances et
de développer mon esprit critique.
Enfin, merci à l’ensemble de mon entourage, pour avoir apporté un regard
extérieur sur mon travail, m’avoir soutenu et supporté dans cette période.

Sommaire
___________________

Introduction................................................................................................................. p. 1
Première Partie : Le divertissement nécessaire pour tous...................................... p. 6
I Les loisirs indispensables pour l’homme ................................................................... p. 8
I.1) Loisir et divertissement : une forme d’évitement....................................... p. 8
I.2) Vide de l’existence, confrontation au réel et hypocrisie morale. ............. p. 10
I.3) Désenchantement du monde et besoin de croyance. ............................... p. 13

II Pratique de loisir et frustration................................................................................ p. 15
II.1) L’accès aux loisirs dans la société du besoin.......................................... p. 15
II.2) La place du socioculturel dans la satisfaction des besoins .................... p. 18
II.3) Frustration, révolte et changement social .............................................. p. 23

Deuxième Partie : De l’usage des loisirs dans la société........................................ p. 27
I Économie et marchandisation des loisirs .................................................................. p.29
I.1) Les pratiques socioculturelles affranchies des logiques marchandes....... p. 29
I.2) Les loisirs : une appropriation différenciée.............................................. p. 32

II Du « loisir populaire » au « loisir de masse » ......................................................... p. 36
II.1) La notion de classe sociale...................................................................... p. 36
II.2) Entre individualisme et collectif : quelle évolution ? ............................. p. 40
II.3) Un modèle de consommation à atteindre................................................ p. 44

Troisième Partie : Entre holisme et individualisme .............................................. p. 47
I Les loisirs face aux faits sociaux .............................................................................. p. 49
I.1) L’influence des loisirs sur la reproduction sociale................................... p. 49
I.2) L’intégration des normes sociales par les loisirs...................................... p. 52

II Entre vrais et faux besoins : les loisirs au service de l’Etat de bien-être ? ............. p. 55
II.1) La notion de vrais et faux besoins dans notre société ............................. p. 55
II.2) L’institutionnalisation, un contrôle des oppositions ? ............................ p. 57
II.3) De l’émancipation à l’hédonisme, changement de l’usage du
temps libre....................................................................................................... p. 59

III Quelle liberté ?....................................................................................................... p. 61
III.1) Une émancipation possible par le collectif............................................ p. 62
III.2) Les limites d’un collectif pouvant être source d’aliénation................... p. 63

Conclusion ................................................................................................................. p. 66
Bibliographie ............................................................................................................. p. 68
Sommaire des annexes.............................................................................................. p. 72

 

1  

Introduction
____________________

« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et c’est
pourtant la plus grande de nos misères »1. Cette citation extraite de la liasse 171 de
« Les Pensées » de Pascal pose la question du rôle, et de ce qu’apporte le
divertissement, tout en mettant en avant ses limites. Les loisirs qui sont une forme de
divertissement, sont reconnus dans le droit international, depuis la Conférence
Internationale de Genève en 1924. Cette dernière stipule que « considérant qu'en
adoptant dès sa première session, à Washington, une Convention sur la durée du travail,
la Conférence générale a eu notamment pour objet de garantir aux travailleurs, outre les
heures de sommeil nécessaires, un temps suffisant pour faire ce qui leur plaît, ainsi que
l'indique exactement l'étymologie du mot loisirs »2. Certains caractérisent notre société
comme étant une société de loisirs, force est de constater que le premier d’entre eux, la
télévision, occupe un français plus de 3 heures par jour en moyenne3. Tout comme il est
aisé de constater le développement d’équipements de loisirs de plein air, comme
l’accrobranche, les viaferratas, chemins de randonnée et autres. Enfin, les divers parcs
d’attractions disséminés sur l’ensemble du territoire ne désemplissent pas.
Dans l’ensemble de mes expériences en centre de loisir et en séjours vacances,
j’ai pu à de nombreuses reprises constater, à travers différentes structures, la récurrence
de la dialectique du loisir. Globalement, l’ensemble de l’action socioculturelle dans
l’expérience que j’ai acquise, était guidé par la mise en place de loisirs pour les enfants
et pour les jeunes. Dans les projets éducatifs et pédagogiques, le loisir est souvent
qualifié comme étant éducatif. Sur le terrain, je m’interrogeais souvent de la pertinence
de l’organisation de certains loisirs, communément qualifiés de consommation, qui ne
                                                                                                               
1

PASCAL, Blaise. Les Pensées, Gallimard, Paris, 2nd Ed, 2004, Liasse 171.
Conférence Internationale du Travail, Genève, 1924, p.644
3
Annexe A : Chiffres de l’Insee, Durée d’écoute de la télévision et de la radio.
2

 

2  

me semblaient pas cohérents avec les objectifs de l’éducation populaire. Suite à l’étude
de l’histoire de ce mouvement, et de ses objectifs, j’ai particulièrement été interpellé par
la notion d’émancipation des classes populaires, par rapport aux classes dominantes, via
l’éducation. Même s’il est difficile de définir l’éducation populaire, qui évolue et
change à travers les époques, la notion d’émancipation reste présente. Elle seule conduit
à la liberté, or, cette dernière représente pour moi, le but ultime de la vie d’un homme.

Traiter de cette question de l’émancipation et des loisirs, et la confronter à ce
qu’il peut se faire dans l’animation socioculturelle aujourd’hui, au delà de l’intérêt que
je peux personnellement lui porter, peut intéresser les professionnels de ce secteur. En
effet, la vie professionnelle pousse à l’action, et ne permet à priori pas de prendre du
recul et du temps sur notre pratique. Mon mémoire de fin d’étude se veut comme une
réflexion en lien avec la pratique, mais avec un recul nécessaire permis par le cadre
universitaire. Il peut donc potentiellement intéresser l’ensemble des professionnels de
l’animation, qui souhaiteraient prendre du recul sur leurs actions. Par ailleurs, la
question de l’émancipation semble concerner plus globalement l’ensemble de la
population.
Le lien que je fais dans ce mémoire de fin d’étude, entre les loisirs et
l’émancipation, est le fruit de la rencontre entre ce principe de l’éducation populaire, et
les pratiques des organismes qui se revendiquent de ce mouvement, et qui proposent des
loisirs. À partir de cet exercice qu’est le mémoire de deuxième année je souhaiterais
définir une éventuelle tension entre ces deux aspects théoriques et pratiques, en étudiant
si les loisirs pratiqués sont vraiment facteurs d’émancipation ou non. Nous allons tout
au long de ce mémoire, nous demander, quels rôles et fonctions ont les loisirs dans
notre société, et si l’animateur socioculturel, qui axe sa pratique autour de l’organisation
de loisirs, permet l’émancipation de son public. Finalement, comment est-il possible de
s’émanciper ? Les loisirs permettent-ils cette émancipation ? Plus largement quel rôle
jouent les loisirs dans notre société ? Nous formulerons l’hypothèse de départ, plutôt
pessimiste, mais qui est issue de mon expérience professionnelle, selon laquelle, les
loisirs en général, et tel qu’ils sont organisés actuellement, dans les structures
socioculturels, ne sont plus animés par cet volonté d’émancipation.

 

3  
J’ai axé mon travail sur l’émancipation, c’est à dire que nous allons tenter de

discerner ce qui peut être porteur de cette idée, pour ensuite la confronter au terrain. Il
était possible de faire l’inverse, c’est à dire prendre pour point de départ les loisirs
pratiqués sur le terrain d’étude, pour ensuite déterminer dans quelle mesure ils étaient
porteurs d’émancipation. Toutefois, il me semblait plus pertinent de comprendre les
mécanismes pouvant mener à l’émancipation d’une part, puis le rôle des loisirs dans
notre société d’autre part, pour ensuite définir une éventuelle tension. Par ailleurs, il me
semble important de rappeler, que nous allons confronter théorie et pratique. L’idée est
bien de pointer, ce qui, au regard des recherches sur l’émancipation, correspond ou non
avec les pratiques des loisirs en général, et particulièrement, des organismes
socioculturels aujourd’hui. Il n’est donc en aucun cas question d’un quelconque
jugement de valeur sur les pratiques des uns ou des autres, étant donné que si
l’émancipation est pour moi primordial pour être libre, il n’est pas évident qu’il en soit
de même pour l’ensemble de la population et pour les acteurs socioculturels. En outre,
nous tentons dans cet exercice de faire un travail de recherche, tout jugement de valeur
est donc de fait exclu.
Nous utiliserons, pour étayer le raisonnement, trois terrains d’études distincts, le
Centre Socio-Culturel du Pouzin, d’une part, qui permet d’avoir une approche des
pratiques socioculturelles dans un milieu rural. De plus, ce terrain comme son nom
l’indique, mêle une action sociale, au sens de Centre Social, à une action
socioculturelle, au sens ou ils organisent un certain nombre de centres de loisirs et de
séjours vacances. Ils appartiennent à la fédération des Centres Sociaux en France.
L’Association des Centres de Loisirs d’autre part, qui elle situe son action dans
l’agglomération Grenobloise, et offre l’image d’une association uniquement centrée sur
les centres de loisirs et les séjours vacances. Elle fait partie des associations dites
ressources pour la Ville de Grenoble, c’est à dire qu’elle gère un ensemble de structures.
De surcroit, elle est la plus importante des associations socioculturelles de Grenoble, par
sa fréquentation et son budget, et elle est affilié à la fédération des Francas. Enfin, nous
étudierons la Caisse Centrale d’Action Sociale des énergéticiens (CCAS), c’est à dire le
comité d’entreprise d’Electricité de France et Gaz de France. Ils développent
particulièrement des séjours vacances, et représentent un intérêt particulier, de par leur
indépendance financière issue de ce statut de comité d’entreprise. Les grandes
orientations éducatives et pédagogiques de cet organisme sont décidées par

 

4  

laConfédération Générale du Travail, un syndicat majoritaire dans les instances
décisionnelles, et s’appliquent sur l’ensemble de l’organisme. Une variété des terrains
d’études permettront une relative diversité des sources, et ainsi ne pas tirer de
conclusions strictes sur un seul exemple qui peut être l’exception. D’autant que ces trois
organismes ne se sont pas issus d’une seule et même fédération.
A partir du terrain d’étude, j’ai fondé mon analyse sur les projets éducatifs des
organismes socioculturels, mais aussi sur leur programmation d’activité. Certes, j’aurais
pu faire des entretiens avec les principaux acteurs du terrain. Toutefois, par souci de
transparence et d’objectivité j’y ai renoncé, car j’ai trouvé que les documents qui
émanent des structures sont d’une part incontestables, et que d’autre part ils
m’apportaient l’ensemble des éléments nécessaires à mon travail.
Nous centrerons par ailleurs, l’étude de terrain sur le public jeune c’est à dire
entre 12 et 18 ans, avec qui j’ai particulièrement travaillé lors de mes diverses
expériences d’animateur. C’est un public qui me semble particulièrement intéressant,
car il est à un âge ou il commence à pouvoir de lui même, répondre aux injonctions
sociales, politiques et économiques. Cette catégorie de jeune, à cet âge dont certains
diront qu’ils peuvent être en crise, paraît se chercher, tente de se définir. En outre, ils
sont ceux qui vont entrer dans « l’âge adulte » avec l’ensemble des nouvelles
responsabilités attenantes. Il semble donc pertinent de voir à travers les loisirs qui leur
sont proposés, dans quelle mesure ces derniers seraient susceptibles de les conduire à
l’émancipation.
En terme d’étude « théorique », nous allons sur certaines parties de ce mémoire,
utiliser particulièrement certains auteurs. Par exemple, Alain Corbin et son œuvre
« L’avènement des loisirs 1850-1960 » sera utilisé à plusieurs reprises pour son analyse
socio-historique. Le travail approfondi de cette œuvre, et la fréquence de l’utilisation
qui en est faite, sans autres sources, se justifie car elle est le fruit d’un collectif, donc
d’un ensemble d’historiens. D’ailleurs, tout au long de ce mémoire, j’ai mentionné dans
les notes de bas de page, concernant « L’avènement des loisirs 1850-1960 », l’historien
qui sous la direction d’Alain Corbin avait écrit le chapitre dont je fais référence.

 

5  
Le travail de recherche m’a conduit dans un premier temps, à me demander,

pourquoi nous évoluons dans une société qui utilise ne permanence son temps libre.
Puis nous avons replacés cette interrogation dans le contexte de ce que l’on appellera la
société du besoin, pour ensuite analyser le rôle des organismes socioculturels dans ce
contexte. Nous interrogerons par la suite l’usage des loisirs dans notre société, et
l’évolution de ce dernier dans le temps avec une lecture sociale de l’histoire. Enfin,
nous questionnerons la place et le rôle des loisirs face aux faits sociaux, pour finalement
opposer deux concepts que sont le holisme et l’individualisme, et déterminer quelle
émancipation et donc quelle liberté est possible.

Première Partie
____________________

Le divertissement nécessaire pour tous.
 

 

7  

Le temps que chacun d’entre nous possède est utilisé de différentes manières.
On peut parler du temps passé au travail, le temps passé à effectuer les tâches
quotidiennes, le temps consacré à l’éducation. Il est possible d’une part, de caractériser
l’ensemble des activités humaines nécessaires à la vie, et d’autre part, celles qui ne le
sont pas. Que fait l’homme lorsqu’il a subvenu à ses besoins vitaux, ou ceux de sa
famille ? On peut imaginer qu’il se reposera sans doute, mais ne restera pas inactif au
sens ou il s’occupera l’esprit en permanence. Ce temps, plus ou moins long selon les
époques et le contexte socio-économique sera communément appelé le « temps libre ».
La première question sera donc de comprendre pourquoi l’homme ne peut s’empêcher
de combler ce temps disponible, par ce que l’on appellera ici divertissements ou loisirs.
L’animateur social et socioculturel par l’essence même de son travail, fait partie
de ceux qui organisent et permettent l’occupation de ce temps libre. Il met en place des
dispositifs tels que l’aide aux devoirs, mais surtout il propose des activités dites de
loisirs. Il s’agira alors de définir la notion de loisir, de se demander dans quelle mesure
elle s’intègre ou non dans le milieu économique, et enfin s’interroger sur la pertinence
de « démocratiser »4 ces pratiques.

                                                                                                               
4

On entend dans ce contexte : « démocratiser » comme l’objectif de donner accès au plus grand nombre
aux loisirs.

 

8  

I Les loisirs indispensables pour l’homme.
I.1) Loisir et divertissement : une forme d’évitement.

Dans notre société occidentale, le temps libre s’est développé avec la mise en
place des premiers congés payés de deux semaines, par le Front Populaire en 1936. Une
tendance qui fut amplifiée jusqu’à l’obtention des cinq semaines de congés payés dont
nous bénéficions encore actuellement, pour atteindre son apogée avec les lois sur les 35
heures5 de travail hebdomadaire du gouvernement de Lionel Jospin. Ce phénomène a
toutefois trouvé ses limites plus récemment avec l’actuel Président de la République,
qui prône le retour de la « valeur travail », comme l’atteste sa formule « travailler plus
pour gagner plus »6. Globalement le temps libre tend donc à augmenter, comme le
confirme une étude de l’Insee7, qui estime à 3 heures et 50 minutes le temps libre
moyen quotidien d’un français en 1999 contre 3 heures et 32 minutes en 1986. Si la
hausse du temps libre est à relativiser, c’est qu’il faut la replacer dans le contexte, et
voir l’évolution générale depuis la fin XIXème siècle où la vie des ouvriers, et donc de
la majorité de la population, se résumait à l’assouvissement des besoins physiologiques
et au travail.
La question qui se pose est donc de savoir pourquoi en toute circonstance
l’homme, particulièrement pendant son temps libre, reste en perpétuelle activité. Il est
intéressant de connaître l’étude de l’Insee8 qui montre la répartition du temps dans la
journée, entre le temps physiologique, le temps de travail ou d’étude, le temps
domestique et le temps libre. Ils correspondent tous à une occupation générale, hormis
le temps libre que l’on peut donc imaginer comme un moment d’inactivité au sens strict
du terme. Or, d’autres études montrent que ce temps libre est très largement occupé par
                                                                                                               
5

Loi n°98-461 du 13 juin 1998 d'orientation et d'incitation relative à la réduction du temps de travail (dite
loi Aubry).
6
« La meilleure manière de protéger le travail, c'est de le réhabiliter en permettant à ceux qui travaillent
davantage de gagner davantage. Il ne faut pas avoir honte de vouloir une vie plus facile pour sa famille,
une meilleure école pour ses enfants, un appartement plus grand pour être heureux. Je propose d'exonérer
de charges sociales les heures supplémentaires et le rachat de jours ARTT. Cela renforcera le pouvoir
d'achat des salariés et la compétitivité de nos entreprises. De même, si les fonctionnaires veulent travailler
plus, il faut leur en donner le droit. » Extrait du discours de Nicolas Sarkozy à Douai. 26/03/2006.
7
Annexe A : Chiffres de l’Insee, Evolution des temps sociaux quotidiens.
8
Ibid.

 

9  

ce que l’on peut appeler le divertissement. En France, la télévision est le principal
divertissement selon l’Insee, avec une moyenne quotidienne de 3 heures par personne
en 20089. Finalement le temps libre n’est pas vraiment libre, au sens où il reste
continuellement occupé par un certain nombre de distractions.
Une autre étude sur les pratiques et la consommation culturelle, développe un
chapitre sur les pratiques des loisirs et du temps libre10. Nous pouvons en extraire des
données concernant la définition des loisirs, en terme de fonctionnement, par ceux qui
les pratiquent. En 2007, 15% des personnes interrogées déclarent définir leur temps de
loisir comme un temps « d’expression et de création », 15% comme un temps pour « ne
rien faire, se reposer », 24% comme un temps pour « réfléchir, penser, et développer
son esprit critique », enfin une large majorité 46% le définissent comme un temps où il
faut « être actif d’une manière ou d’une autre ». Force est dès lors de constater que
seulement 15% privilégient l’inactivité, contre une large majorité, 85% d’actifs. Ces
derniers sont donc selon l’étude continuellement occupés pendant leurs temps libres,
mais qu’en est-il alors de ceux qui déclarent « ne rien faire, se reposer » ? Il est donc
pertinent de se demander que recoupe ce dernier item. « Ne rien faire, se reposer » est
certes synonyme d’inactivité physique, ou mentale en terme d’effort à fournir.
Toutefois, même lorsque l’on ne fait rien, notre psychisme reste en perpétuelle activité,
nous pensons constamment.
Dès lors, on peut s’interroger sur les raisons qui poussent les individus à
s’occuper, à faire quelque chose de ce temps libre. On peut qualifier les différentes
occupations de divertissement, qui se définit selon le dictionnaire Littré11 comme
l’action de divertir. Or, divertir se définit comme « tourner d’un autre côté, détourner,
écarter » et au figuratif « divertir quelqu’un, détourner son esprit vers un autre côté »12.
Clément Rosset illustre cette idée car il « entend par divertissement, non pas
particulièrement jeu ou amusement, mais d’une façon générale tout ce qui vient occuper
l’esprit humain »13. Il est par ailleurs possible d’effectuer un lien entre l’action de
divertir et la notion d’évitement. En effet, l’évitement en psychologie peut se déterminer
                                                                                                               
9

Annexe A : Chiffres de l’Insee, La durée d’écoute de la télévision et de la radio.
Pratique et consommation culturelle en communauté française, Courrier hebdomadaire 2009/20312032, n° 2031- 2032, p. 5-70
11
LITTRE, Emile. Dictionnaire de la langue française, Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1958.
12
Ibid.
13
ROSSET, Clément. Le monde et ses remèdes, Presse Universitaire de France, Paris, 2nd Ed, 2000, p.130
10

 

10  

comme un mécanisme de défense, mis en place par les individus, qui permet d’éviter la
confrontation avec les différentes sources d’angoisses potentielles. Le divertissement
peut alors être pensé comme une manière pour l’homme de détourner son esprit des
questions potentiellement angoissantes qu’il pourrait se poser.

I.2) Vide de l’existence, confrontation au réel et
hypocrisie morale.

Si l’homme s’occupe perpétuellement, par son travail, les tâches domestiques, et
les divertissements pendant son temps libre, on peut donc penser qu’il est évitant. La
perpétuelle occupation permet donc de se prémunir contre l’ennui, pouvant être source
d’angoisses comme l’illustre cette citation de Clément Rosset14 « Pascal et
Schopenhauer l’ont également vu : l’ennui est la maladie mortelle par excellence ». On
comprend donc que l’ennui au sens de l’expérimentation du vide de la vie et de son
insignifiance, peut conduire à des comportements suicidaires. En effet, l’homme va se
confronter au cours de sa vie à des questions que l’on peut qualifier d’existentielles.
Pourquoi vit-on ? Quel sens donner à la vie ? Que sommes-nous dans l’univers ?
Qu’est-ce que la mort ? Qu’y a-t-il après ? En quoi sommes-nous utiles ? Pourquoi
sommes-nous ainsi ? Tous ces questionnements dont nous avons tous fait l’expérience,
et qui définissent l’homme15 doivent trouver des réponses ou subir l’évitement par les
divertissements au sens large du terme. Dans le premier cas, les réponses apportées
pourront être de l’ordre de la science, pour ce que l’on arrive à expliquer. En revanche,
ce qui n’est pas expliqué par la science le sera par la croyance, de telle sorte que chacun
poursuive sa vie.
Le divertissement permet d’éviter cette confrontation au réel, un réel bien vide
car « il y a derrière les emblèmes, les images, les miroirs : un vide, un gouffre, l’Abîme
de l’existence humaine. C’est cet Abîme qu’il faut habiter »16. Le divertissement peut
être alors considéré comme performant ou non dans l’atteinte de son objectif. Il
semblerait que de futiles divertissements, tels que les jeux, le sport soient le moyen le
                                                                                                               
14

ROSSET, Clément. Le monde et ses remèdes, Presse Universitaire de France, Paris, 2nd Ed, 2000, p.128
SARTRE, Jean-Paul. L’existentialisme est un humanisme, Gallimard, Paris, 1996
16
LEGENDRE Pierre, La fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits, Paris, 1996, p.12
15

 

11  

plus approprié pour échapper au tragique. En effet, notre esprit se laisse facilement
prendre à ces divertissements qui ne demandent aucun effort intellectuel. Toutefois,
Clément Rosset montre comment le divertissement que l’on peut qualifier de simple,
relève d’une certaine honnêteté entre les individus et leur conscience17. Il est clair que
lorsque, nous regardons un film comique, nous avons conscience de la futilité de ce que
nous allons regarder, et nous avons surtout conscience que cette distraction est faite
pour « nous changer les idées »18. L’idée de l’honnêteté de la conscience est alors
d’autant plus crédible que dans cet exemple, c’est l’individu qui est demandeur du
divertissement, et il a cet objectif de « tourner son esprit d’un autre coté ». C’est
pourquoi, Clément Rosset introduit la notion de « croyance en l’importance », qu’il
qualifie de « particulièrement hypocrite », mais d’une singulière efficacité contre
l’ennui. En effet, il explique que l’importance construit un environnement où il se passe
quelque chose, où l’esprit va pouvoir se divertir sans prendre conscience que cette
distraction - que l’individu ne conçoit pas comme tel - n’est en réalité que la version
hypocrite d’une distraction futile. Clément Rosset illustre cette idée en disant « L’idée
d’importance est donc une idée chère entre toutes pour la conscience hypocrite »19.
Dans nos sociétés dominées par la science qui dicte des vérités, il y a de moins
en moins de place pour le pourquoi. Pierre Legendre dit à ce sujet « Il n’est au pouvoir
d’aucune société de congédier le « pourquoi ? », d’abolir cette marque de l’humain. Et
pourtant… L’effondrement du questionnement, en cet Occident trop sur de lui-même,
est aussi impressionnant que ses victoires scientifiques et techniques »20. Le fait que
l’on se pose ces questions existentielles induit que l’on réfléchisse à plusieurs réponses,
tant positives que négatives, pour ensuite trancher. Par exemple, la question du sens que
l’on peut donner à la vie, certains disent que leur vie a du sens, car ils ont un rôle, une
fonction, qu’ils qualifieront d’importante. On retrouve cette notion d’importance qui
finalement permet de se détourner du fond de la question posée, car si tout est plus ou
moins important, alors finalement rien ne l’est. En effet, le plus souvent et cela est
humain, on cherche la justification de notre existence, et en aucun cas les individus
cherchent à démontrer l’inverse. Ceux qui se livrent à l’exercice d’établir que leur vie
                                                                                                               
17

ROSSET, Clément. Le monde et ses remèdes, Presse Universitaire de France, Paris, 2nd Ed, 2000, p.129
Expression couramment utilisée par les individus, pour justifier leurs choix d’un divertissement dit
futile, plutôt qu’une occupation dite importante.
19
ROSSET, Clément. Le monde et ses remèdes, Presse Universitaire de France, Paris, 2nd Ed, 2000, p.128
20
LEGENDRE Pierre, La fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits, Paris, 1996, p.7
18

 

12  

n’a pas sens, risquent la dépression voir le suicide étant donné que ce dernier représente
la seule alternative à la vie. Il est clair que la négation de l’intérêt de la vie n’est
psychologiquement pas tenable. D’autant que nous évoluons dans une société qui
sacralise la vie, où vivre devient une fin en soi. Pour s’en persuader, nous pouvons nous
tourner vers le débat sur l’euthanasie en France, où malgré de nombreuses affaires,
l’Etat ne légifère toujours pas sur la question. Certes, un sondage montre que 86,3% des
français seraient pour la légalisation de l’euthanasie21, un chiffre à relativiser d’une part
parce que le sondage a été réalisé suite au débat enclenché par une affaire ayant ému
l’opinion publique. Et d’autre part, le sondage signifiait bien de savoir si l’on devait
légaliser l’euthanasie, dans le cas de « maladies incurables », ce qui appuie l’idée que
finalement l’euthanasie viendrait mettre fin à ce qui paraît inéluctable. Cette
sacralisation de la vie est l’expression de notre héritage culturel judéo-chrétien, qui
paraissait être le plus efficace des remparts pour répondre aux questions du
« pourquoi ?». De nos jours, cette sacralisation se retrouve dans le néohygiénisme
ambiant, où l’on explique à l’ensemble de la population comment bien manger, qu’il
faut faire de l’exercice, ce qui conduit à plus de plaisirs22. La finalité étant d’être en
bonne santé pour vivre plus longtemps. Toutefois, qui se préoccupe de la question de
l’intensité, de la qualité de la vie, de sa richesse ? La hausse de l’espérance de vie
comme étant une fin en soi apparaît comme étant le discours dominant. Force est de
constater les discours politiques dans le contexte actuel de débat sur la réforme des
retraites, où l’ensemble des acteurs s’entendent sur le fait que « l’espérance de vie a
augmenté, et qu’il faut s’en réjouir »23.
Dans ce contexte global, se pose alors la question du choix que nous ne pouvons
pas faire. En effet, d’une part chaque individu met en place des mécanismes de défenses
pour justifier son existence. D’autre part, on s’aperçoit que notre société occidentale
érige un véritable tabou autour de la valeur de la vie. Il devient donc difficile de
réinterroger la pertinence qu’il y a d’être en vie et de vivre, étant donné que nous
évoluons dans un modèle qui pose comme acquis le fait que la vie n’a pas de prix.
                                                                                                               
21

87% des français favorables à l’euthanasie, Nouvel Observateur, 23 juin 2008.
Site internet de l’Institut National de Prévention et d’Education pour la Santé, en collaboration avec le
Ministère de la Santé et des Sports, qui est la référence http://www.mangerbouger.fr/
23
Discours pouvant être relevé lors de diverses interviews d’hommes politiques dans les médias, et qui se
trouve dans divers magazines s’intéressant à la question, http://www.senioractu.com/25-ans-de-plus-desperance-de-vie-et-consequences-socio-economiques-pour-le-monde_a5387.html
22

 

13  

I.3) Désenchantement du monde et besoin de
croyance.

Afin de palier le vide de l’existence, et l’insignifiance de la vie, l’homme va
outre les divertissements avoir besoin de croire. Ce besoin, en dehors du fait qu’il
permet de détourner l’homme du vide de l’existence, permet de donner un sens à la vie.
L’homme va donc mettre en place un certain nombre de dogmes, qui évolueront selon
les époques, les contextes sociaux, politiques et économiques. Durant l’ensemble de la
période du Moyen Age, le dogme religieux était seul et inébranlable, l’ensemble des
individus se pliait aux lois divines incarnées par le Clergé. Puis, les croisades ont permis
des premières fissures de la doctrine par la redécouverte des avancées scientifiques et
politiques de l’antiquité. Les balbutiements de la science vont peu à peu apporter des
réponses dites rationnelles aux questions existentielles de l’homme. Max Weber va
théoriser cette évolution qu’il conceptualisera sous l’appellation de « désenchantement
du monde »24 ou « Entzauberung der Welt ». La sémantique utilisée par Weber à travers
le mot désenchantement, dénote une pointe de nostalgie. En effet, le préfixe « dés »
signifie la décadence, le déclin, puis l’on peut distinguer le « chant » qui renvoie aux
incantations, à la mystique, tout en induisant une certaine harmonie25. Il se place dès
lors dans un courant de pensée qui considère ce phénomène comme en rupture avec un
monde harmonieux passé, qui était régi par des valeurs et donnait du sens à la vie. Il
établit une relation entre l’avènement de la science, qui explique de plus en plus de
phénomènes naturels, et la perte proportionnelle d’influence de la religion. Cette science
en pleine expansion va selon Weber tenter de tout expliquer, et donc réduire la place de
l’imaginaire et du rêve.
Toutefois, d’autres auteurs vont se positionner dans une vision dite positiviste du
désenchantement, comme Auguste Comte qui à travers sa « loi des trois états »26
consacrera l’état de science comme l’ultime étape de l’évolution. Il qualifie le premier
état de théologique, où la loi divine s’applique à la société, et que cette étape est selon
                                                                                                               
24

WEBER Max, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, Paris, 1964
Emmanuèle et MENARD, Philippe. Dictionnaire étymologique et historique de la
langue française, Librairie Générale Française, 1996
26
COMTE, Auguste. Discours sur l’esprit positif, Vrin, Paris, 2nd Ed, 1995
25  BAUMGARTNER,

 

14  

lui, indispensable car elle prépare l’évolution27. Suit l’état métaphysique, ou abstrait, qui
est considéré par Auguste Comte comme une étape où l’on va raisonner et produire des
notions abstraites. Enfin, l’humanité lorsqu’elle se sera émancipée des questions :
« d’où venons nous ? » et « où allons nous ? », pourra expérimenter l’état scientifique
ou positif qu’il illustre en disant « Ainsi, le véritable esprit positif consiste surtout à voir
pour prévoir, à étudier ce qui est afin d'en conclure ce qui sera, d'après le dogme général
de l'invariabilité des lois naturelles »28. L’émancipation du dogme religieux considéré
comme un agglomérat d’interprétations naïves, laissera donc place à la raison et à la
rationalité.
Il est intéressant de faire la relation entre les avancées de la science, le
désenchantement du monde et la révolution industrielle. De surcroît, mesurer le
potentiel impact de ces phénomènes sur chaque individu. En effet, Max Weber a
théorisé les relations qui existent entre « l’éthique protestante et l’esprit du
capitalisme »29, et force est de constater des rapports entre les premières contestations
de l’Eglise et l’influence grandissante de la science. On peut donc penser, que la chape
de plomb mise en place par les autorités religieuses a commencé à se fragiliser dès les
Croisades, par l’importation de savoirs. Ce facteur va plus ou moins participer du
schisme au sein de l’Eglise Catholique et permettre la Réforme Protestante. Le
développement du capitalisme à partir du milieu du XVIIIème siècle va dès lors pouvoir
se combiner avec les avancées scientifiques pour créer une « grappe d’innovation »30.
Parallèlement la Révolution Française de 1789, que certains ont qualifié de bourgeoise,
va permettre de débrider le capitalisme, jusqu’à la Révolution Industrielle au début du
XIXème siècle. Cette dernière va être par certains aspects très contestée, toutefois elle
sera créatrice d’une forte poussée de la productivité, qui peu à peu sera répercutée sur
les ouvriers afin qu’ils renouvellent au mieux leur force de travail.
Si l’on juxtapose ces phénomènes, force est donc de constater une baisse de
l’influence religieuse par les avancées scientifiques, associées à une potentielle baisse
du temps de travail, permis par une forte productivité. D’où une éventuelle libération de
                                                                                                               
27

COMTE, Auguste. Discours sur l’esprit positif, Vrin, Paris, 2nd Ed, 1995, p.49
Ibid. p.74
29
WEBER Max, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, Paris, 1964
30
Notion établie par Joseph Aloïs SCHUMPETER qui explique les périodes de forte croissance
économique, comme la Révolution Industrielle, par une innovation centrale (en l’occurrence au XIXème
siècle : la machine à vapeur) qui va induire une série d’autres innovations connexes.
28

 

15  

temps, comme l’exprime André Rauch « par là même, il traite le problème d’un temps
(dimanche ou autre jour de fête, vacances ou autres périodes de congés scolaires) qui,
après avoir appartenu à Dieu, semble devenir le bien essentiel de la société
industrielle »31 : les balbutiements de ce que nous appelons le temps libre. Cependant, il
faut d’ores et déjà que le divertissement se développe pour habiter ce nouveau vide, et
un nouveau dogme est créé pour assouvir notre besoin de croyance. Dès lors, si l’on
peut associer le désenchantement du monde à une certaine émancipation du dogme
religieux. Et que le vide laissé par cette émancipation se comble - car l’homme à besoin
de croire - par un nouveau dogme. Pierre Legendre appuie cette idée en disant que « les
échafaudages dogmatiques traditionnels achèvent de s’effondrer sous nos yeux. Etat,
Religion, Révolution, Progrès, ces artifices sont emportés par le déchaînement de
Management scientifique promis à la terre entière. Qu’allons-nous faire de la
désillusion ? ».32 On pourrait donc en conclure que l’émancipation au sens de
l’affranchissement vis-à-vis d’une croyance, conduit l’individu soit à une autre
croyance, soit à la confrontation au vide de l’existence et à l’insignifiance de la vie.

II Pratique de loisir et frustration.
II.1) L’accès aux loisirs dans la société du besoin.

Le progrès technique, notion qui pourrait paraître essentiellement économique,
mais qui recoupe plus largement de nombreuses conséquences politiques et sociales : la
documentation française le définit comme « les nouvelles connaissances ou procédés
appliqués à la production afin de réorganiser les techniques de production, d'améliorer
les biens d'équipement, d'inventer et de mettre sur le marché de nouveaux biens et
services ou de modifier les biens et services existants »33.

                                                                                                               
31

CORBIN, Alain et RAUCH, André. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995,
p.143
32
LEGENDRE Pierre, La fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits, Paris, 1996, p.7
33
La documentation française, L’économie mot à mot, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/

 

16  
Jaime Semprun analyse le progrès technique comme un phénomène induisant

l’instantanéité dans l’ensemble des rapports humains34. En effet, le progrès technique
par essence est synonyme d’accélération, de recherche de vitesse, de productivité, de
performance. Comme nous l’avons évoqué précédemment, il est mis en avant depuis la
révolution industrielle, et il est devenu le fer de lance d’un capitalisme libéral ayant
vocation à porter l’élévation générale du niveau de vie. Ce qui fut en partie le cas, car
force est de constater les baisses successives du temps de travail, et l’élévation générale
des salaires entre la Révolution Industrielle et notre époque. Le développement des
loisirs s’est donc effectué dans un premier temps par les classes bourgeoises, qui avaient
du temps et de l’argent. Les loisirs marquaient alors une différence entre les classes
supérieures et les autres. Thorstein Veblen les rassemble sous l’appellation de « classe
de loisir »35. Ces derniers ont à cœur selon Veblen, de gaspiller ostensiblement leur
temps et leur argent, afin de marquer une véritable frontière avec le reste de la
population. Toutefois, cette manière de faire va avoir pour conséquence de créer les
prémisses d’un besoin pour l’ensemble de la population. Finalement, on pourrait penser
que cette classe de loisir est la première publicité pour la consommation des loisirs.
De nos jours, les loisirs sont devenus une marchandise comme une autre,
soumise au marché, et consommée. Comme toute marchandise, pour qu’elle soit
consommée, il faut créer un besoin, donner envie de pratiquer ces loisirs. On peut
définir le besoin selon Littré comme « être en manque de, avec désir ou nécessité
d’avoir »36. On pourrait alors comprendre l’enjeu de la société de besoin, où l’on est
perpétuellement en manque de ce que l’on désire, et que l’on considère comme
nécessaire. L’accès aux loisirs dans cette société où il faut en permanence répondre aux
injonctions marchandes paraît alors indispensable. Par ailleurs, les besoins sont
encouragés par la société de consommation, car ils participent à la structuration des
rapports sociaux, comme l’explique Jean Baudrillard dans son œuvre « la société de
consommation »37. Ce que l’on peut illustrer en disant, « dis moi ce que tu consommes
et je te dirai qui tu cherches à être ». On peut en conclure l’étroitesse des rapports entre
les notions de société de consommation et société de besoin, la dernière découlant
logiquement de la première. Appliquée aux loisirs, la notion de besoin paraît d’autant
                                                                                                               
34

SEMPRUN, Jaime. L’abime se repeuple, L’encyclopédie des nuisances, Paris, 1997, p.36
VEBLEN, Thorstein. Théorie de la classe de loisir, Gallimard, Paris, 2nd Ed, 1970
36
LITTRE, Emile. Dictionnaire de la langue française, Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1958
37
BAUDRILLARD, Jean. La société de consommation Gallimard, Paris, 1986
35

 

17  

plus éloignée qu’ils ne semblent pas fondamentalement nécessaires à l’homme pour
survivre. Dans l’idée développée par Karl Marx de « salaire de subsistance », la
question des loisirs ne devait pas faire partie de ce qui était sensé permettre l’entretien
de la force de travail. Toutefois, force est de constater que les loisirs occupent une part
non négligeable dans les dépenses des ménages français. En effet, selon l’Insee38 en
2005, les loisirs n’occupent pas moins de 9,7% des dépenses des ménages français en
moyenne. Une donnée à relativiser car c’est une moyenne et que par conséquent,
l’ensemble des français n’usent pas de 9,7% de leurs revenus dans les loisirs, par
définition les moyennes excluent les extrêmes. Mais globalement, cette statistique vient
révéler qu’une très large majorité de la population s’est appropriée les loisirs
marchands.
L’évolution de l’accès aux loisirs marchands, pour l’ensemble de la population
est croissant, selon l’Insee39 entre 1990 et 2005 le marché des loisirs est passé de 45,2 à
79,1 milliards d’euros en France, et en 2005 un habitant a dépensé en moyenne 1257
euros dans les loisirs. Force est dès lors de constater que le système économique et
politique, par un ensemble de facteurs, va créer par paliers du temps libéré du travail, et
des hausses de salaires sur l’ensemble du XXème siècle. En 1906, est votée la loi sur la
semaine de six jours40, puis celle des quarante huit heures hebdomadaires associée aux
huit heures quotidiennes en 1919. La prise de pouvoir du Front Populaire en 1936,
marque une accélération de la baisse du temps de travail, avec la mise en place de la
semaine de quarante heures41, et les deux premières semaines de congés payés42. Ces
dernières vont croitre, et passer à trois semaines en 195643, puis quatre semaines en
196944. Le retour de la gauche au pouvoir en 1981, va induire une nouvelle semaine de
congés payés et le passage à la semaine de trente neuf heures45. Enfin, les lois « dites
Aubry »46 de 1998 et 2000 instituent les trente cinq heures de travail hebdomadaires.
                                                                                                               
38

Annexe A : Chiffres de l’Insee, Poids des loisirs dans les dépenses des ménages.
Ibid.
40
Loi de 1906, instituant la semaine de six jours.
41
Loi du 21 juin 1936, instituant la semaine de quarante heures dans les établissements industriels et
commerciaux et fixant la durée du travail dans les mines souterraines.
42
Loi du 26 juin 1936, instituant un congé annuel payé dans l’industrie, le commerce, les professions
libérales, les services domestiques et l’agriculture.
43
Loi n°56-332 du 27 mars 1956, modifiant le régime des congés annuels payés.
44
Loi n°69-434 du 16 mai 1969, porte à quatre semaines la durée minimum des congés payés annuels.
45
Ordonnance n°82-41 du 16 janvier 1982, relative à la durée du temps du travail et aux congés payés.
46
Loi n°98-461 du 13 juin 1998, d'orientation et d'incitation relative à la réduction du temps de travail
(dite loi Aubry).  Loi n°2000-37 du 19 janvier 2000, relative à la réduction négociée du temps de travail.  
39

 

18  

Parallèlement aux baisses du temps de travail, les salaires ont aussi considérablement
augmenté comme l’illustre une étude de l’Insee montrant qu’entre 1951 et 2007, les
salaires ont augmenté de 253%47. Des données qu’il faut mettre en perspective avec un
ensemble de facteurs ayant permis la baisse globale des prix des biens et services.
La juxtaposition de ces différents phénomènes, à savoir, le développement de la
société de consommation, associé à la baisse générale du temps de travail, et une hausse
des revenus, ont permis le développement de la société de loisirs. Le temps libre tend
donc à intégrer le système marchand, étant donné que la société de consommation
indique aux individus ce qu’ils doivent faire pour être considérés comme faisant partie
de telle ou telle catégorie de la population. Il semblerait que cette orientation soit
favorable au système capitaliste en général, car on peut constater que le temps libre, s’il
est utilisé à consommer, entretient alors de fait la croissance de l’économie, et donc de
l’ensemble des capitaux qui investissent dans ces secteurs. Apparaitrait alors une forme
de consensus, l’ensemble de la population pouvant assouvir ces désirs inconsciemment
conditionnés, et les détenteurs du capital économique eux, pouvant prospérer et créer de
la plus-value sur un secteur économique en pleine expansion.

II.2) La place du socioculturel dans la satisfaction des
besoins.

En fréquentant les structures socioculturelles, les besoins des individus ne
s’effacent pas. De plus le fait même de participer aux centres de loisirs et séjours
vacances, peut être considéré comme la réponse à un besoin, dans certains cas des
parents, dans d’autres des enfants. Il est donc intéressant de se demander à partir du
terrain d’étude, dans quelle mesure les structures socioculturelles répondent à la
satisfaction des besoins du public. Toutefois, un historique sur l’évolution de la place de
l’enfant dans la société, paraît indispensable pour comprendre certains positionnements
actuels.

                                                                                                               
47

Annexe A : Chiffres de l’Insee, Evolution des salaires nets annuels moyens selon le sexe depuis 1951
dans le privé et le semi-public.

 

19  
La place des enfants et des jeunes dans notre société occidentale est toute

particulière, elle est le fruit d’une longue évolution, fortement marquée par la culture
judéo-chrétienne. En effet, avant la diffusion du christianisme, il était courant de
procéder à l’exposition de l’enfant, c’est à dire un abandon souvent fatal lorsque
l’enfant n’était pas recueilli par une autre famille. Pour ceux qui survivent, Aristote les
qualifiera

de

« citoyens

en

espérance »48 ;

la

sémantique

utilisée

explicite

particulièrement le fait que nous ne sommes pas sûrs qu’ils deviennent des citoyens.
D’où une conception particulière de la vie et de la place de l’enfant, qui sera mis au
cœur de la famille par le christianisme proscrivant toute forme d’exposition. Avec la
limite du « pater familias » ayant droit de vie ou de mort sur sa progéniture, une fois
qu’elle n’est plus considérée comme nourrisson49. Puis, jusqu’à la renaissance, l’enfant
sera considéré comme un être faible avant qu’il n’atteigne sept ans, où l’on considérera
qu’il sait distinguer le bien du mal. Il faudra attendre les premiers écrits d’un humaniste,
Erasme50, au XVIème siècle, pour faire naitre l’idée que l’enfant est un individu à part
entière, les prémisses de l’individualisme prôné par les Lumières, et qui diffusera cette
idée lors de la Révolution de 1789. La conception de l’enfance va poursuivre cette
évolution individualiste, tout en se confrontant aux idées collectives issues de
l’Education Populaire du XIXème siècle, et de l’avènement de la République.
Toutefois, cette idée de valeur toute particulière donnée à l’enfant va prendre un nouvel
essor avec les théories développées par Françoise Dolto, point d’orgue de cette
conception de l’enfant comme étant un individu à part entière, et qu’il faut s’adresser à
lui comme à un adulte. Dans un documentaire Claude Halmos dit que « L'apport
essentiel de Françoise Dolto est de dire que l'enfant est à égalité d'être avec un adulte et
que ce faisant il est un analysant à part entière »51. L’enfant alors considéré comme un
adulte est soumis à un certain nombre de besoins auxquels il faut répondre. C’est par
cette logique que l’on peut constater un discours récurent dans les projets éducatifs52 des
                                                                                                               
48

PALMERO, Jean. Histoire des institutions et des doctrines pédagogiques par les textes, Société
Universitaire d’Edition et de Librairie, Paris, 1958, p.39
49
Ibid. p.89-90
50
Ibid. p.136
51
DE MEZAMAT, Arnaud. Françoise Dolto parle de … l’origine… volume 2, Abacaris film, 2008
52
Définition du projet éducatif selon le Ministère de la Jeunesse « Tous les organisateurs des accueils
collectifs à caractère éducatif de mineurs sont tenus d’élaborer un projet éducatif. Ce document prend en
compte les besoins psychologiques et physiologiques des mineurs dans l’organisation de la vie collective
et lors de la pratique des activités, notamment des activités physiques et sportives. Il prend en compte les
spécificités des mineurs accueillis, en particulier d’éventuels troubles de la santé ou de handicaps. Le
projet éducatif définit les objectifs de l’action éducative confiée à l'équipe de direction et d’encadrement,
et les mesures prises par l’organisateur pour être informé des conditions de déroulement de l’accueil. Ce

 

20  

structures socioculturelles, qui consiste à dire que la réponse aux besoins du public doit
venir du public lui-même. Cette idée peut se vérifier à travers le projet éducatif du
Comité d’Entreprise de EDF qui l’exprime ainsi « La CCAS veut construire des séjours
en réponse à cet appel des jeunes à une plus grande liberté et à leurs aspirations à de
nouveaux rapports entre eux et avec les adultes. Les jeunes doivent décider de leurs
vacances et apprendre à vivre ensemble des projets démocratiques »53. Le Centre Social
du Pouzin garde cette même ligne « Le Centre Social doit susciter la participation des
usagers et des habitants à la définition des besoins, à l’animation locale, aux prises de
décisions les concernant »54. En ce qui concerne l’Association des Centres de Loisirs,
« Elle place l’enfant au cœur même de son fonctionnement : elle privilégie
l’épanouissement de chacun en respectant son rythme, ses besoins, ses envies »55.
Ces trois exemples illustrent à différents degrés, cette idée que les enfants et les
jeunes sont des individus en construction, à qui l’on demande quels sont leurs besoins
pour y répondre au mieux. Certes, cette approche apparaît comme évidente, s’inscrivant
directement dans l’idée popularisée depuis 2006 de démocratie participative. Toutefois,
deux éléments invalident cette tendance pourtant à priori évidente. L’enfant, puis le
jeune, ont certes des besoins, mais demandons nous alors d’où viennent ces besoins.
Nous pouvons lier le besoin à la volonté, car l’on veut ce dont on a besoin. Chacun peut
donc penser que cette volonté est libre, en dehors des réponses aux besoins
physiologiques, qui eux, induisent une volonté contrainte. Par exemple, lorsque l’on a
faim, on exprime la volonté de se sustenter, ce n’est en aucun cas la démonstration d’un
choix, mais une obligation physique. En ce qui concerne le reste, nous pouvons penser
que notre volonté est libre, une idée dont Schopenhauer dira qu’elle est issue de la
« conscience naïve »56. En effet, selon lui la volonté n’est en aucun cas libre, car elle est
le fruit de ce que nous sommes. Il est vrai que dans l’absolu, nous pouvons faire une
infinité de choses, si on le veut. Or Schopenhauer explique que ce n’est pas parce que
l’on veut, que l’on fera, et notre choix se limitera donc nécessairement à celui de la
volonté. Cette volonté étant elle-même issue de ce que nous sommes, par conséquent, si
j’étais un autre, ma volonté n’aurait donc pas fait le même choix. Ce dernier, fait par
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   
document est joint à la déclaration du séjour. L’équipe prend connaissance avant son entrée en fonction
du projet éducatif et des moyens matériels et financiers mis à sa disposition ».
53
Annexe B : Projet Educatif du Comité d’Entreprise de EDF.
54
Annexe C : Projet Educatif du Centre Social et Socioculturel du Pouzin.
55
Annexe D : Document de présentation de l’Association des Centres de Loisirs.
56
SCHOPENHAUER, Arthur. Essaie sur le libre arbitre, Rivages, Paris, 2nd Ed, 1992, p.9

 

21  

notre volonté, est la traduction de la motivation la plus forte au sein des différentes
possibilités offertes, et nécessairement conditionné par les pulsions, l’affect, le désir,
l’instinct et la passion57. Or, certains de ces facteurs sont eux-mêmes conditionnés par la
société, et particulièrement par le secteur marchand, un paramètre qui n’était que peu
pris en compte par l’auteur étant donné qu’il a vécu au début du XIXème siècle.
Comme nous avons eu l’occasion de le voir, la société de consommation s’immisce
dans la volonté en créant un certain nombre de besoins. Daniel Mothé illustre cette idée
en prenant exemple de cette croyance en la liberté des vacanciers, « aujourd’hui, les
publicitaires et les météorologues peuvent prévoir la destination des vacanciers, qui
pourtant se sont décidés démocratiquement, le moment de leur départ, les moyens de s’y
rendre, la distribution de leurs occupations, ce qu’ils mangeront, comment ils
s’habilleront, les spectacles qu’ils iront voir, etc. Les hôteliers et les tenanciers de
camping peuvent prédire avec exactitude les « libres » choix de leurs hôtes et leurs
exigences »58. Par conséquent, faire valoir dans les projets éducatifs le fait de tenter de
répondre au mieux aux besoins du public, peut après notre analyse, être considéré
comme une réponse des organismes socioculturels aux injonctions de la société
marchande. Etant donné que cette dernière participe au conditionnement de la volonté,
considérée comme un besoin du public, auquel selon les projets éducatifs il faut
répondre.
Un second élément peut être opposé à la tendance selon laquelle les enfants et
les jeunes seraient le plus qualifiés afin de distinguer, et de répondre à leurs besoins. En
effet, les enfants et les jeunes sont en construction, ils ont donc besoin de repères. Or,
on peut relativiser selon Jaime Semprun, les « théories pédagogiques les plus avancées,
selon lesquelles il convenait de considérer l’enfant comme un individu complet et déjà
autonome, était de vouloir que les enfants n’aient point d’enfance »59. En effet, on peut
d’ores et déjà faire le constat de ce phénomène, où l’enfant devient l’instructeur de ses
parents comme l’illustre la publicité pour une carte bancaire et finissant par ce slogan
« apprendre la vie à ses parents : ça n’a pas de prix ». Tout au long du spot publicitaire,
on voit un enfant juger le comportement de ses parents, avec une voix off de ce même

                                                                                                               
57

SCHOPENHAUER, Arthur. Essaie sur le libre arbitre, Rivages, Paris, 2nd Ed, 1992
MOTHE, Daniel. Le temps libre contre la société, Desclée de Brouwer, Paris, 1999, p.60
59
SEMPRUN, Jaime. L’abime se repeuple, L’encyclopédie des nuisances, Paris, 1997, p.21
58

 

22  

enfant qui leur apprend ce qu’il faut faire pour « sauvegarder la planète »60. De plus,
l’Etat encourage ce genre de publicités, car on peut vérifier que cette dernière a été
lauréate du prix de la Campagne Citoyenne, dans l’esprit du Grenelle de
l’environnement. Dans ce cas, on peut alors se demander quel est le rôle des enfants et
des parents, ces derniers étant considérés comme des enfants qu’il faut éduquer au
respect de l’environnement, et les enfants comme des éducateurs, une sorte d’avant
garde formaté à « l’éco-citoyenneté ». Cette idée d’une enfance qui ne devrait pas se
vivre peut aussi s’observer à travers les phénomènes des « lolitas », où les très jeunes
filles se prennent pour des femmes61. L’Ordonnance de 1945, qui garantissait la prise en
compte de l’excuse de minorité, une juridiction particulière pour les mineurs, la
primauté de l’éducatif sur le répressif62, tend à être modifiée en considérant le mineur
comme responsable, et donc comme un justiciable comme les autres, sans exception
particulière. Le nombre d’exemples pour illustrer cette idée que l’enfant n’est plus
considéré comme tel ne manquent pas comme nous pouvons le constater. L’idée
d’enfant sans enfance et donc sans construction, est la négation de la formation des
individus, laissés alors à la société marchande. L’interrogation devient donc de savoir,
« à quels enfants allons nous laisser le monde ? »63.
Finalement, le fait de considérer l’enfant ou le jeune comme étant le plus habilité
à répondre à ses besoins, comme le souligne les projets éducatifs des organismes
socioculturels, ne fait qu’encourager la négation du statut même d’individu en
construction. Ainsi, ce qui peut leur être proposé dans le cadre de l’animation
socioculturelle vient directement ou non d’eux, car il faut - toujours selon les projets
éducatifs - répondre à leurs besoins, qui sont conditionnés par leurs volontés et donc par
le système économique et social. Il en résulte, dans la pratique, une forte présence des
activités dites de consommation comme « bowling, laser game, hydro speed, karting,
quad, street hockey, moto cross »64. Les organismes socioculturels en pratiquant des

                                                                                                               
60

La campagne publicitaire MasterCard "Priceless" est lauréate du Prix de la Campagne Citoyenne, dans
la catégorie Esprit de Grenelle.
http://www.mastercard.com/fr/personal/fr/mastercard/communication/pub_tele3.html
61
FESTRAËTS, Marion. Génération Lolita, L’Express 18 février 1999.
http://www.lexpress.fr/informations/generation-lolita_632702.html
62
Ordonnance n°45-174 du 2 février 1945 relative à l'enfance délinquante.
63
SEMPRUN, Jaime. L’abime se repeuple, L’encyclopédie des nuisances, Paris, 1997, p.20
64
Annexe E : Programme de Printemps 2010 de Gières Jeunesse, une entité faisant parti de l’Association
des Centres de Loisirs.

 

23  

tarifs très attractifs, grâce aux financements souvent publics, permettent l’accès à ces
loisirs, et participent donc d’une certaine démocratisation de ces activités.

II.3) Frustration, révolte et changement social.

Les organismes socioculturels tendent à la démocratisation des activités dites de
consommation, l’accès à ces services devient donc plus facile pour tout un ensemble de
la population qui en était éloigné. En effet, par les financements publics venant de la
Caisse d’Allocation Familiale, des Villes, et même de l’ensemble des collectivités
territoriales, les organismes socioculturels ont la possibilité de pratiquer des tarifs qui
peuvent être qualifiés de symboliques. La question est donc de savoir quels impacts
cette démocratisation peut avoir sur les individus, sur leur esprit critique, et si ce
phénomène participe à leur émancipation. Autrement dit, nous allons nous demander
quel rôle peut avoir cette démocratisation des loisirs consommables.
Dans notre société, comme nous l’avons évoqué, il faut consommer pour être,
exister socialement et se définir. Une société marchande donc, qui crée un ensemble de
besoins, où la publicité est omniprésente, un français est confronté à environ 200
messages publicitaires en moyenne par jour. Une société où les loisirs s’intègrent de
plus en plus à ce système marchand, et qui participent donc à la socialisation, que l’on
peut résumer ainsi : « je consomme tel loisir donc je cherche à montrer que j’appartiens
à telle catégorie de la population ». Dès lors, l’inaccessibilité à cette consommation
cause une certaine frustration, comme l’exprime Daniel Mothé à travers son exemple,
« il est incontestable que si l’on interroge un estivant au mois d’août sur une plage
encombrée, il répondra qu’il sera heureux. Si l’on interroge celui qui pour des raisons
financières, ne peut fréquenter cette plage, il se reconnaitra frustré »65. Cette notion peut
se définir comme l’insatisfaction d’un désir, d’une attente66, et peut avoir des causes
internes à l’individu, c’est à dire que la personne porte en elle la responsabilité de
l’insatisfaction de son désir, le manque conscient de confiance en soi peut illustrer cette
                                                                                                               
65

MOTHE, Daniel. Le temps libre contre la société, Desclée de Brouwer, Paris, 1999, p.60
DORON, Roland et PAROT, Françoise. Dictionnaire de psychologie, Presse Universitaire de France,
Paris, 2007

66

 

24  

frustration interne. Elle peut être aussi d’ordre externe, où la frustration sera alors issue
d’une contrainte extérieure, comme peut l’expérimenter une personne ayant prévu des
vacances en avion, et qui se trouve condamné à rester à l’aéroport, parce que les cendres
d’un volcan empêchent le trafic aérien. La frustration est donc un sentiment qui peut
conduire à une révolte de l’individu, ou une révolte collective. Notre société fait la
promesse à chacun des individus, qu’il obtiendra ce qu’il mérite. C’est la croyance en la
méritocratie, la légitimation de la hiérarchie et de la domination par le mérite
qu’auraient certains par rapport à d’autres67. Dès lors, la frustration apparaît dans le cas
ou cet engagement n’est pas tenu, car les personnes disposant d’un certain statut vont
souhaiter vivre selon le niveau accordé par leur statut68. Toutefois, la limite de ce
raisonnement se trouve dans l’idée que la société véhicule un certain nombre de normes
en terme de consommation, et nie de fait les statuts sociaux. Par exemple, l’ensemble de
la population doit consommer certains loisirs, qui sont à la base de la socialisation. Chez
les jeunes garçons notamment, il est coutumier d’avoir expérimenté ce que l’on appelle
« Laser Game » ou « Paint Ball ». Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’ensemble
des organismes socioculturels étudiés proposent cette activité69, qu’ils justifient par le
fait que la demande émane des jeunes. Par conséquent, l’individu n’ayant pas accès à
ces loisirs va ressentir de la frustration, et si le groupe d’appartenance de cette
individualité partage ce sentiment, alors il peut provoquer une révolte70. Cette dernière
peut alors devenir un véritable mouvement social au sens large du terme, car comme
nous l’avons vu, il y existe un sentiment d’appartenance au groupe, de plus il n’y a pas à
priori d’obstacle à de potentiels rassemblements, et l’on peut discerner l’objectif de
progrès social (selon ceux qui portent le mouvement)71. Toutefois, certaines formes de
loisir portent en elles l’évacuation de l’accumulation de frustrations. Par exemple la
pratique des jeux vidéo est décrite par Jaime Semprun comme étant un monde « où l’on
est seul, et où l’on éprouve un sentiment de toute puissance »72. Ce sentiment rappel les
origines mêmes de l’homme social, frustré, qui a du renoncer à la toute puissance pour
                                                                                                               
67

Encyclopédie Universalis http://www.universalis.fr/
GUIMOND, Serge. Les mouvements sociaux, Magazine Sciences Humaines n°144, Décembre 2003,
p.29
69  Annexe E : Programme de Printemps 2010 de Gières Jeunesse, une entité faisant parti de l’Association
des Centres de Loisirs.
Annexe F : Programme d’activité du Centre Social et Socio Culturel du Pouzin.
Annexe G : Programme d’activité du Comité d’Entreprise de EDF.
70
GUIMOND, Serge. Les mouvements sociaux, Magazine Sciences Humaines n°144, Décembre 2003,
p.28
71
Ibid. p.24
72
SEMPRUN, Jaime. L’abime se repeuple, L’encyclopédie des nuisances, Paris, 1997, p.26
68

 

25  

vivre en société. Cette forme de loisir vient assouvir cette frustration originelle de
l’homme social, en lui faisant croire par les artifices de la technologie à sa toute
puissance en réalité virtuelle.
Permettre l’assouvissement des normes sociales de consommations, et donc
démocratiser l’accès aux biens et services nécessaires à la socialisation, correspond à
une véritable soumission au système économique. Ce dernier ayant réussi ce formidable
coup de force de créer la société de consommation. Le refus de cet assujettissement peut
alors être créateur de frustration, de révolte et donc potentiellement de changement
social. Or, ce dernier est synonyme de désordre, de conflits pouvant être violents.
Rappelons que les Français tiennent à l’ordre, la dernière élection présidentielle
l’illustre car cette idée a occupé les débats. D’une part, Ségolène Royal disait « Cette
France, nous allons la faire, celle qui, sur la scène du monde aussi, travaillera à instaurer
un ordre juste »73, et d’autre part Nicolas Sarkozy « Exigence d'ordre et d'autorité parce
nous avons trop cédé au désordre et à la violence, qui sont d'abord préjudiciables aux
plus vulnérables et aux plus humbles »74. Il faut donc intégrer l’idée que les pouvoirs
publics ont cette mission du maintient de l’ordre, ou de la paix sociale. Une action donc
légitimée par les électeurs, mais aussi appréciée des détenteurs du capital économique,
qui prospèrent plus efficacement dans une société apaisée. Il semble donc qu’il soit dans
l’intérêt des acteurs politiques et économiques, de limiter les frustrations, pour ainsi
éviter un désordre potentiel. Or comme nous l’avons vu, les structures socioculturelles
par des financements publics, permettent de démocratiser l’accès aux loisirs marchands.
Par conséquent, elles participent à l’évacuation d’une certaine frustration qui ne pourra
donc pas se transformer ni en révolte et encore moins en mouvement social. Il est
troublant de constater la dualité des constats, la population, le monde politique et
économique voulant l’ordre d’une part, et des structures majoritairement financées par
le pouvoir politique permettant de conserver une relative paix sociale d’autre part.
Jacques Chevalier explique que les politiques publiques sont une réponse à une situation
problématique, une insatisfaction, un manque ou une frustration, à laquelle il faut

                                                                                                               
73

Extrait d’un discours de Ségolène Royal à Villepinte le 11 février 2007
Extrait d’un discours de Nicolas Sarkozy, lors de la cérémonie d’installation du Président de la
République au Palais de l’Elysée le 16 mai 2007

74

 

26  

répondre pour tendre « à corriger un dysfonctionnement social, à atteindre un meilleur
équilibre social »75.

                                                                                                               
75

CHEVALIER, Jacques. Politique publique et changement social, Ecole Nationale d’Administration,
Revue Française d’Administration Publique, n°115, 2005, p.387

Deuxième Partie
____________________

De l’usage des loisirs dans la société.
 

 

28  

Nous avons pu dans la première partie, développer l’idée que le divertissement
et les loisirs sont nécessaires à l’homme, étant donné qu’ils participent à le détourner du
vide de l’existence. Puis, nous avons confronté ces loisirs à la société du besoin,
l’implication des structures socioculturelles dans ces phénomènes, pour enfin
déterminer l’utilité de leurs actions. Toutefois, il semble pertinent d’interroger plus
particulièrement l’idée de marchandisation, car certaines organisations socioculturelles
paraissent s’en affranchir, pendant que d’autres semblent s’y engouffrer. Enfin, nous
tenterons d’établir les facteurs qui semblent participer au glissement de la notion
populaire à la notion de masse, à partir d’une lecture sociohistorique.

 

29  

I Économie et marchandisation des loisirs.
De nos jours, comme nous avons pu le constater précédemment, l’animation
socioculturelle tend à s’orienter vers une satisfaction des besoins marchands exprimée
par les usagers. Toutefois, il serait une erreur de généraliser ce constat car certaines
organisations restent affranchies de ce phénomène. Notre réflexion s’orientera vers la
recherche d’éléments pouvant potentiellement expliquer la préservation de ces
organismes du « système marchand ». Ce postulat selon lequel, la marchandisation
serait à l’œuvre induit l’idée qu’auparavant il en était autrement.

I.1) Les pratiques socioculturelles affranchies des
logiques marchandes.

A l’origine de l’Education Populaire il y a ceux que l’on appelle les militants,
ces bénévoles qui s’engagent pour « défendre une cause, lutter pour une cause »76.
L’origine du mot vient d’un emprunt au latin militaire, « être soldat, faire son service
militaire » au XIVème siècle, qui exprime alors « le combat, la lutte ». Puis s’opère un
glissement du sens de ce mot jusqu’au XVIIème siècle, qui signifiera alors « lutter pour
une cause ». Pour ensuite évoluer jusqu’au XXème siècle et finalement prendre le sens
que nous connaissons actuellement « défendre une cause ». Cette définition, malgré les
évolutions, exprime l’idée d’un engagement désintéressé, en tout cas d’un point de vue
économique. Ce militantisme se caractérisait au XVIIIème siècle comme la volonté
d’éduquer les masses, un objectif alors partagé avec les républicains. En effet,
Condorcet disait « éduquer les masses est une ambition politique »77, une idée issue des
Lumières, complétée par les mouvements d’éducation populaires qui différemment de
Condorcet, conçoivent l’éducation globalement, c’est à dire à l’école mais aussi en
dehors. L’idéal républicain va donc se diffuser par l’éducation, avec ceux que l’on
                                                                                                               
76  BAUMGARTNER, Emmanuèle et MENARD, Philippe. Dictionnaire étymologique et historique de la
langue française, Librairie Générale Française, 1996
CONDORCET, Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique, présenté à l’Assemblée
législative les 20 et 21 avril 1792

77

 

30  

appellera les « hussards noirs de la République », terminologie utilisée par Charles
Péguy78, qui décrira ainsi ces instructeurs publics. Ces derniers vont être très actifs dans
les associations d’éducation populaire, comme la Ligue Française de l’Enseignement
fondée par Jean-François Macé en 1866. Puis plus tard, les instituteurs deviendront ces
militants diront certains, ces bénévoles, diront d’autres, qui organisent et encadrent les
premières colonies de vacances. Le glissement sémantique du militant au bénévole est
intéressant, dans le premier cas comme nous l’avons vu, il s’agit de se battre pour une
cause, c’est l’idée d’un engagement politique « orienté ». Le bénévole, lui, désigne au
départ quelqu’un de « bienveillant », qui agit « à titre gracieux »79, on peut donc en
déduire qu’il agirait selon une certaine conception de l’intérêt général, sans visées
politiques à priori.
Les mouvements d’Education Populaire étaient donc déconnectés du système
marchand, et le plus souvent l’accès pour la population était gratuit, du fait que ces
associations vivaient grâce aux militants. Pendant mon stage de première année, je me
suis intéressé à l’histoire de l’Association des Centres de Loisirs, qui fut crée en 1911.
Un dossier avait été constitué par un étudiant en Histoire qui retrace les grandes
périodes de l’ACL. Avec toutes les réserves pouvant être émises sur ce document, nous
pouvons en extraire quelques grandes lignes qui illustrent cette période. Les centres de
loisirs étaient entre 1911 et 1965 gratuits, la municipalité de Grenoble mettait certaines
écoles à disposition de l’association. Une disposition facilitée par le fait qu’une majorité
des membres de l’association était des enseignants de la Ville. Les temps des centres de
loisirs étaient rythmés par la réalisation des devoirs scolaires en premier lieu, puis la
mise en place d’activités éducatives, ludiques et sportives. En ce qui concerne les
colonies de vacances, ce sont encore les enseignants qui encadraient. Toutefois, la
gratuité n’était pas totale, une participation symbolique était demandée aux familles afin
de palier les frais de voyages80. Force est donc de constater un mouvement qui à
l’époque s’affranchissait des logiques marchandes, et grâce à une quasi gratuité, était
accessible au plus grand nombre.

                                                                                                               
78

PEGUY, Charles. L’argent, Equateur, Paris, 2nd Ed, 2008
79  BAUMGARTNER, Emmanuèle et MENARD, Philippe. Dictionnaire étymologique et historique de la
langue française, Librairie Générale Française, 1996
80
Document réalisé par un étudiant en histoire pour l’ACL, 85 ans d’histoire de l’Association des Centres
de Loisirs, 1997

 

31  
Certains mouvements dits d’Education Populaire semblent encore de nos jours

s'émanciper de la marchandisation. Par exemple, la Société des Universités Populaires,
constituée en 1898 en pleine affaire Dreyfus. Cette initiative permettait de rassembler
intellectuels, ouvriers, étudiants, où chacun dispensait gratuitement des connaissances
qu’il avait acquises. Les ouvriers témoignaient de leurs conditions de travail, les
intellectuels dispensaient des cours, et finalement tout le monde apprenait les uns des
autres. Une forme d’éducation permanente, tout au long de la vie, qui rappelle le
concept développé par Léon Trotsky de révolution permanente81. Cette idée de
conscientisation progressive des classes ouvrières, qui permettrait un changement en
profondeur des rapports sociaux, et qui crée les conditions de la stabilité d’un nouvel
ordre. Les Universités Populaires en prônant le principe de gratuité, et avec cet objectif
de transmission de savoirs de qualité tant théorique que pratique, peut s’inscrire dans
cette idée. Aujourd’hui, les Universités Populaires existent encore et sont restées
gratuites82, leur accès n’est donc pas entravé par des considérations financières.
Toutefois, le public participant à ces initiatives est-il aussi divers de nos jours qu’au
début du XIXème siècle ? La limite des nouvelles formes d’Education Populaire
pourrait être les conséquences de la reproduction sociale83. En effet, elle exclurait de
fait, les classes les plus populaires et abandonnerait ce genre d’institution, au profit
d’une élite qui tendrait donc à entretenir sa position sociale. Il est vrai que l’on pouvait
trouver des affiches annonçant les Universités Populaires84, ce qui dénote une certaine
volonté de communiquer. Des dispositions qui n’existent plus actuellement, avec une
communication limitée au réseau internet, avec toutes les limites que cela comporte.
Les mouvements scouts se différencient nettement des Universités Populaires
particulièrement en terme de moyens d’action, mais visent un objectif semblable
d’éducation globale, mais orienté vers la jeunesse avec le « but de contribuer au
développement des jeunes en les aidant à réaliser pleinement leurs possibilités
physiques, intellectuelles, sociales et spirituelles, en tant que personnes, que citoyens
responsables

et

que

membres

des

communautés

locales,

nationales

et

                                                                                                               
81

TROTSKY, Léon. La Révolution permanente, Edition de Minuit, Paris, 1963
Source émanant du site internet de l’Association des Universités Populaires de France (AUPF),
http://www.universitepopulaire.eu/
83
BOURDIEU, Pierre et PASSERON, Jean-Claude. La Reproduction. Élément pour une théorie du
système d’enseignement, Edition de Minuit, Paris, 1970
84
Annexe H : Affiche datant de 1937, qui annonce les intitulés, lieux, dates et heures, des Universités
Populaires.
82

 

32  

internationales »85. L’accès au scoutisme est libre, et gratuit, les quelques frais
engendrés par les activités et colonies sont compensés par diverses actions des jeunes
pour récolter des fonds. Signalons qu’il n’y a que très peu de salariés dans
l’organisation, et que la majorité des encadrants et organisateurs sont bénévoles et
souvent d’anciens scouts. De plus, les camps se déroulent en pleine nature, une forme
de retour aux sources, ce qui, selon les fondateurs du mouvement, permet de développer
l’entraide, la responsabilité, la solidarité entre les jeunes. Cette manière d’envisager
l’éducation, dans une certaine simplicité originelle peut expliquer la préservation de cet
organisme des logiques marchandes au sens large du terme.
Il est clair que de nos jours, très peu de mouvements se revendiquant de
l’Education Populaire, c’est-à-dire d’une certaine conception de l’éducation qui permet
l’émancipation, peuvent se prévaloir d’être eux-mêmes émancipés du système
économique. Comme nous l’avons vu, la gratuité paraît un préalable afin de prétendre à
l’universalité de la diffusion des savoirs défendue par l’Education Populaire. Or, on
peut constater que cette gratuité fait défaut, au fur et à mesure que le monde
économique intègre les organismes socioculturels.

I.2) Les loisirs : une appropriation différenciée.

Les loisirs autrefois réservés à une élite bourgeoise se sont progressivement
développés pour l’ensemble de la population, au départ de manière très simple, par des
fêtes, des jeux. Puis, suite à l’élévation du niveau de vie, et avec la hausse de temps
libre, la masse populaire semblait oisive. Or, l’oisiveté a longtemps été considérée
comme « mère de tous les vices »86, et l’est encore de nos jours. Cette notion est
récurrente dans le discours public, où certains font des liens directs entre l’oisiveté et la
délinquance87. Il faut donc palier ces risques, le temps est considéré comme précieux
par la classe bourgeoise, car c’est le seul et unique bien qui ne peut ni augmenter, ni se
                                                                                                               
85

Annexe I : Projet Educatif des Scouts et Guides de France.
CORBIN, Alain et STRAUSS, Léon. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995,
p.508
87
AZZOUG, Samir. Chômage, oisiveté, misère et injustice sociale : les raisons de la délinquance, La
Tribune, 10 avril 2010
86

 

33  

reproduire. Il convient donc de l’utiliser de la meilleure manière qu’il soit, c’est à dire
l’occuper, ainsi va naître la notion d’emploi du temps, caractéristique de cette idée
d’utilité permanente sans temps mort88. L’occupation des temps libérés pour les
ouvriers devient donc un marché économique potentiellement important et intéressant.
En effet, il faut occuper cette masse de population, leur proposer des loisirs et des
divertissements, le plus souvent à l’image des classes supérieures de l’époque. C’est le
développement des cabarets, des fêtes foraines, et pour les vacances des voyages en
train, favorisés par les cartes de réductions de la SNCF. Le résonnement des capitalistes
en terme de loisirs est le suivant, l’exclusivité élitiste est certes appréciable, mais peut
toujours évoluer vers des services de plus hauts standings et n’est que peu rentable. En
revanche, il y a beaucoup plus d’argent à gagner avec la masse qui aura toujours un
temps de retard sur l’élite89. La classe bourgeoise avait dès lors compris ce qui est
encore valable aujourd’hui, à savoir qu’elle peut continuer à jouir de son exclusivité,
tout en faisant du profit grâce à la masse qui est rentable.
L’industrie du loisir a donc pu se développer au gré de la baisse du temps de
travail et de la hausse du niveau de vie. En outre, l’industrialisation des loisirs a permis
une baisse des prix et donc donner un large accès à ces services pour une grande partie
de la population. En effet, l’industrialisation se caractérise par une forte hausse de la
productivité issue des économies d’échelles90, de la concentration des moyens de
productions, et par la standardisation des biens et services produits. Elle n’est pas sans
conséquence pour les masses populaires qui usent de ces services. En effet,
l’industrialisation est par définition synonyme d’uniformisation de l’offre. En outre, la
production de loisirs de masse dont découle ce procédé, induit une promotion de cette
nouvelle marchandise. Ainsi, les publicitaires et les médias plus généralement vont
participer de cette uniformisation des besoins, donc des désirs, qui se traduit par la
demande, et induit cette massification des pratiques de loisirs. Les associations
d’éducation populaire, vont être alors une forme d’alternative à ce phénomène. Elles
vont par exemple proposer des activités proches de la nature comme les mouvements
                                                                                                               
88

CORBIN, Alain et CSERGO, Julia. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995,
p.167
89
CORBIN, Alain et PORTER, Roy. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995, p.64
90
Les économies d’échelle sont des gains réalisés grâce à l’augmentation de la taille d’une entreprise et
de ses capacités de production. On parlera donc d’économies d’échelle si chaque bien produit coûte
moins cher à produire lorsque les quantités produites ou vendues augmentent. GRENARD, Fabrice.
Histoire économique et sociale de la France de 1850 à nos jours, Ellipses, Paris, 2003

 

34  

scouts. Les associations de jeunesse privilégient la marche, qui peut être analysée
comme une défiance vis à vis de la modernité, et d’un monde où tout va vite grâce à un
certain nombre « d’artifices »91. Néanmoins, cette alternative face à la marchandisation
et l’uniformisation va se soumettre de manière croissante aux marchés des loisirs
comme nous l’avons expliqué précédemment.
L’économie des loisirs va pour se développer, exploiter certain comportement
inhérent à l’homme, tel que la pulsion de mort. Cette dernière, nécessaire pour
compenser l’Eros et éliminer toute forme d’excitation, permet d’atteindre le nirvana,
cette tendance radicale du psychisme tourné vers le néant. Une pulsion de mort toute
relative cependant dans la pratique de certains loisirs. La forte croissance des activités
dites à sensation, telles que certaines attractions de fêtes foraines, les sauts à l’élastique,
les viaferratas, viennent répondre à cette demande issue de la pulsion de mort. Il est
intéressant de constater cette tendance, qui doit être mise en parallèle avec la demande
permanente de sécurité. C’est comme si, finalement, les individus se mentaient à euxmêmes, en pensant risquer leur vie alors qu’à priori le risque est nul. On en vient donc à
l’irrationalité de la peur qui suffit seule à l’expression des pulsions. Car, il est évident
qu’aucune erreur n’est tolérée en général, et d’autant moins dans ce secteur d’activité,
car la connaissance des risques induit une plus grande anticipation des accidents. Cette
tendance à la sécurisation que l’on peut constater de nos jours, peut se comparer aux
mouvements hygiénistes. C’est l’expression d’une société qui ne tolère plus le risque,
qui ne tolère plus les aléas de la vie, et c’est surtout l’expression d’une société qui a
peur. L’hygiénisme comme le sécuritarisme découle de ce que nous avons vu
précédemment, le désenchantement du monde et la culture judéo-chrétienne sacralisant
la vie. Finalement, sur l’autel de ces deux phénomènes devant garantir une vie longue et
paisible à la population, c’est la liberté qui est alors sacrifiée, comme l’illustre Benjamin
Franklin en disant qu’« un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de
sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux »92. De nos jours, le
formidable succès de l’industrie des loisirs est justement le fruit d’une part, de cette
garantie du risque zéro, et d’autre part, de la décharge de responsabilité de ceux qui en
usent. Par exemple, une famille préfère s’amuser en payant, à monter dans les arbres
                                                                                                               
91

CORBIN, Alain et RAUCH, André. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995,
p.147
92
FRANKLIN, Benjamin. Mémoires sur la vie de Benjamin Franklin écrits par lui-même, Jules
Renouard, 1828, p.270

 

35  

dans le cadre d’une installation le permettant, avec du personnel encadrant, plutôt que
de le faire de manière libre. Cette famille ne s’autorise que peu de prise de risque en
dehors d’un cadre défini. Si en pratiquant l’escalade dans les arbres, un accident
survenait, ils se retourneraient alors vers les responsables de l’activité. L’exigence du
risque zéro s’accompagne donc d’une possibilité de sanction souvent judiciaire, dans le
cas de non respect de cette exigence.
L’hygiénisme et le sécuritarisme sont les meilleurs alliés de l’économie du loisir,
ils permettent la réalisation d’un nombre considérable d’activités, mais par définition
payantes. Car les activités gratuites, dans le cadre scolaire par exemple, sont le théâtre
d’une autocensure des enseignants qui ne veulent pas prendre le risque d’une procédure
judiciaire en cas d’accident93. Une sérieuse entaille pour les tenants d’une pédagogie de
type Freinet qui encourage le faire, l’action, et l’expérience94 par définition porteuse de
risque. La baisse notable de la fréquentation des séjours vacances peut aussi s’expliquer
par cette tendance, où même la garantie institutionnelle des organismes socioculturels
ne suffit plus à rassurer les parents. Le politique s’est saisie de ce phénomène et n’a fait
que traduire la volonté globale de plus de sécurité en général, les loisirs et l’école ne
faisant pas exception. Ainsi, l’action éducative en générale perd de sa liberté, et voit
réduire sa possibilité d’action par divers règlements rassemblés dans « Le guide
juridique enfance et espace »95 en deux tomes du CRIDOC96. Par ailleurs la
judiciarisassions de société, où « un traitement juridique ou judiciaire se substitue à un
autre mode de régulation sociale »97, accentue l’autocensure et la surprotection, étant
donné que le moindre accident peut se traduire par des poursuites judiciaires. On
comprend dès lors, les raisons pouvant pousser les institutions éducatives à faire appel
au secteur marchand, qui endosse la responsabilité de potentiels accidents. La
conséquence de cette tendance étant la diminution de l’offre éducative, du fait du
surcoût engendré par le paiement des prestataires marchands. Et surtout, l’image donnée
                                                                                                               
93

BOËTON, Marie. L’éducation risque zéro, La Croix, 01 février 2005
PALMERO, Jean. Histoire des institutions et des doctrines pédagogiques par les textes, Société
Universitaire d’Edition et de Librairie, Paris, 1958, p.424
95
Ce guide crée en 1960 à la demande des organismes socioculturels était constitué à l’époque d’une
dizaine de pages, aujourd’hui il est constitué en deux tomes et compte quelques 1800 pages.
96
Cridoc : Centre de recherche, d’information et de documentation créé à l’initiative des Centre
d’Entrainement aux Méthodes d’Education Active, de la Ligue de l’enseignement et Jeunesse en Plein
Air.
97
JEAN, Jean-Paul, « La judiciarisassions des questions de société », trimestriel Après-demain, n°398,
octobre novembre 1997, p. 21
94

 

36  

aux jeunes et aux enfants qui serait que l’ensemble de leurs activités doit s’effectuer
dans un cadre marchand pour se déresponsabiliser et ne prendre aucun risque.

II Du « loisir populaire » au « loisir de masse ».
II.1) La notion de classe sociale.
L’histoire occidentale depuis l’antiquité, nous montre que les sociétés tendent à
se diviser en différents groupes d’intérêts qui évoluent à travers les époques, induisant
la domination d’un groupe sur l’autre, ou parfois des convergences. Dans l’antiquité,
force est de constater d’une part les citoyens, qui participent à la vie politique, débâtent,
décident, et sont des propriétaires terriens, et d’autre part les autres, esclaves, métèques,
qui n’ont pas ce statut de citoyens et sont soumis. Puis au Moyen-Âge apparaissent les
Trois Ordres à savoir, le Clergé, représentant l’ordre religieux, la Noblesse se targuant
de qualités supérieures se transmettant par le sang. Deux groupes minoritaires en
nombre, mais dominant incontestablement la majorité, qualifiée de Tiers-État qui
regroupe tout ceux qui n’appartiennent pas aux Ordres dominants.
La Révolution Française de 1789 marque le changement de ces rapports entre les
groupes, avec l’émergence d’une nouvelle classe bourgeoise issue du Tiers-État de
l’Ancien Régime, et avec la révolution industrielle, on observe l'apparition d’une classe
prolétaire, amplifiée par une exode rurale98 tardive, qui voit la population rurale passer
de 74,5% de la population en 1851 à 55,8% en 1911. Karl Marx définira sept classes
sociales99, mais s’attarde surtout sur celles qu’il considère comme les plus importantes,
la classe bourgeoise et le prolétariat. Cette première classe bourgeoise se caractérise par
la possession d’un capital économique qui a pu se décupler par le développement
                                                                                                               
98

L’exode rural signifie le phénomène qui voit une partie de la population rurale quitter cet espace pour
aller en ville trouver du travail, en France il commence au milieu du XIXème siècle donc plus tardif que
dans le reste de l’Europe. Son origine s’explique par la révolution industrielle qui a permis une grande
productivité dans le secteur agricole, d’où des destructions massives d’emplois, amplifiés par la « grande
dépression » à la fin du XIXème siècle. GRENARD, Fabrice. Histoire économique et sociale de la
France de 1850 à nos jours, Ellipses, Paris, 2003
99
MARX, Karl. La lutte des classes en France, Gallimard, Paris, 2nd Ed, 2002

 

37  

industriel, et forme cette nouvelle classe dominante qui détient l’ensemble des pouvoirs
économiques, politiques et sociaux. Economique car en amont de la Révolution de
1789, ils détiennent des capitaux considérables, décuplés par la libéralisation autorisée
par le Code Civil de 1804, et leurs investissements dans l’industrie. Ce pouvoir
économique se traduit politiquement par la présence de grandes familles bourgeoises
dans les processus décisionnels, et particulièrement pendant la Monarchie de Juillet où
les Laffitte et Rothschild font leur entrée. Un phénomène confirmé pendant le Second
Empire qui sera législativement favorable aux grands capitaux, signalons la présence
dans les hautes sphères du pouvoir les familles Morny et Pereire. Enfin, cette classe
possède un pouvoir social conséquent, et affirme sa domination, par le contrôle de la
presse qui déjà permettait la transmission de modèles de consommation. Par ailleurs,
l’importance de leurs réseaux mondains leur assure une visibilité publique, et donc de la
reconnaissance. En outre, leur influence devient si grande que l’un d’entre eux, Eugène
Schneider accède à la tête du Corps législatif, c’est également lui qui obtiendra
l’intervention de l’armée afin de contrer les grèves du Creusot100 en 1898101. Force est
de constater une classe bourgeoise dominant sans partage la société française de cette
époque.
Karl Marx oppose dans son ouvrage « La lutte des Classes en France » cette
classe bourgeoise à la classe prolétaire. Il considère le capitalisme comme très efficace
productivement,

mais

contribuant

à

l’appauvrissement

des

travailleurs

par

l’exploitation. Dans « Le capital » Marx en association avec Friedrich Engels définit le
prolétaire comme « le salarié qui produit le capital et le fait fructifier »102, autrement dit
qui crée la valeur ajoutée. L’émergence de cette nouvelle classe sociale est considérée
par Marx comme la conséquence de la concentration des ouvriers dans les usines. En
effet, cette agglomération de travailleurs permet de se reconnaître dans une classe
sociale, et donc de développer une conscience de classe. Ce dernier phénomène va
conduire au développement des associations ouvrières, des syndicats et plus
globalement à l’avènement de la culture ouvrière.

                                                                                                               
100

Le Creusot est une ville où s’établissent les usines de la famille Schneider, en janvier 1870 une
première grève de dix jours donne lieu à l’intervention de l’armée.
101
GRENARD, Fabrice. Histoire économique et sociale de la France de 1850 à nos jours, Ellipses, Paris,
2003, p.19-20
102
MARX, Karl et ENGELS, Friedrich. Le capital, Presse Universitaire de France, Paris, 2nd Ed, 1993

 

38  
Ces deux principales classes sociales constituées vont alors se livrer une lutte

durable selon Marx, avec pour point culminant la révolution prolétaire, qui mettrait en
œuvre la dictature du prolétariat. L’ensemble de l’ancienne société de classe doit être
complètement détruite pour créer une société égalitaire, émancipée des dominations,
faite par et pour le peuple103. Jean Jaurès aura l’occasion d’illustrer cette lutte en disant
que « le système capitaliste, le système de la propriété privée des moyens de production,
divise les hommes en deux catégories, divise les intérêts en deux vastes groupes,
nécessairement et violemment opposés. Il y a, d'un côté, ceux qui détiennent les moyens
de production et qui peuvent ainsi faire la loi aux autres, mais il y a de l'autre côté ceux
qui, n'ayant, ne possédant que leur force-travail et ne pouvant l'utiliser que par les
moyens de production détenus précisément par la classe capitaliste, sont à la discrétion
de cette classe capitaliste. Entre les deux classes, entre les deux groupes d'intérêts, c'est
une lutte incessante du salarié, qui veut élever son salaire et du capitaliste qui veut le
réduire ; du salarié qui veut affirmer sa liberté et du capitaliste qui veut le tenir dans la
dépendance »104. La doctrine Marxiste de la lutte des classes va connaître un fort écho.
En effet, elle guidera la réflexion de Lénine qui conduira la Révolution Bolchevick de
1917. Puis, fortement décriée particulièrement aux Etats Unis durant la Guerre Froide,
jusqu’à la chute du mur de Berlin où les pensées marxistes seront marginalisées. Il
faudra attendre une décennie pour que l’on redécouvre les qualités analytiques de la
pensée marxiste, particulièrement en sociologie et en philosophie.
De nos jours, cette idée de lutte des classes paraît dépassée, en effet, la notion
même de classe peut être redéfinie. Selon l’Insee, en 2007 en France, la majorité que
constituait autrefois la classe ouvrière n’est plus. En effet, seulement 20,1% des emplois
sont considérés comme des emplois industriels,105 contre plus de 36% en 1906 dans un
contexte où l’agriculture parfois encore vivrière représentait 42,7% des emplois. Ce
qu’il faut compléter en signalant qu’en outre, les emplois industriels ont fortement
évolué, le travail s’est mécanisé, d’où l’émergence d’ouvriers plus qualifiés. Cette forte
baisse que connaît le secteur secondaire s’explique par la tertiarisation de l’économie.
En France en 1949, 35,8% de la population active travaillait dans les services, pour

                                                                                                               
103

MARX, Karl et ENGELS, Friedrich, Manifeste du Parti Communiste, Flammarion, Paris, 2nd Ed, 1999
Extrait du discours de Jean Jaurès, Les deux méthodes, 26 novembre 1900
105
Annexe A : Chiffres de l’Insee, Emploi total par grand secteur dans l’Union Européenne, 2008.
104

 

39  

atteindre en France 76,6% en 2007 selon l’Insee106. Par ailleurs, ces modifications
structurelles de l’économie, enclenchée pendant les Trente Glorieuses, se sont
accompagnées d’une très forte croissance économique, en moyenne 5,1% par an entre
1950 et 1973107, permettant ainsi, avec l’appui de mouvements sociaux comme Mai 68,
de changer la structure même de la répartition des revenus en France. Nous sommes
donc passés d’une répartition pyramidale des revenus, où une très large majorité avait
de très faibles salaires pendant qu’une infime minorité s’accaparait les plus hauts
revenus. A une répartition dite de la « toupie d’Henry Mendras »108, où une très large
partie de la population se situe entre les très bas et les très hauts revenus. Ce phénomène
s’explique par la hausse générale du niveau de vie pendant les Trente Glorieuses, et la
mise en place de l’Etat Providence. Les deux associés ont permis une réduction des
inégalités, c’est l’apparition de ce que l’on appelle la classe moyenne qui représente
45% de la population dans les années 1970.
Ces profonds changements économiques et sociaux ne seront pas sans
conséquence. En effet, les représentations autour du salariat ont changé. Autrefois
synonyme d’aliénation et de précarité, l’avènement de la protection sociale et un code
du travail sécurisant, ont rendu de l’attrait à cette forme de travail. Mais la tertiarisation
de l’économie s’est accompagnée de la transformation de la classe ouvrière. Les métiers
emblématiques de cette classe sociale comme les mineurs et les métallos tendent à
disparaître. Conscients de cette réalité qui les menace, les ouvriers vont organiser des
mouvements sociaux avec des événements clés tels que la grève de 1963 des
charbonniers dans le nord, puis en 1967 avec la sidérurgie. La classe dirigeante, elle,
n’évolue presque pas. Quantitativement elle reste très stable, Maurice Parodi
comptabilise quelques 100 000 personnes appartenant à ce milieu. Ce qui représente
0,5% de la population française qui détient l’ensemble des pouvoirs politiques,
économiques et sociaux, ce qui n’est pas sans rappeler la classe bourgeoise après la
Révolution de 1789109. Dans ces conditions, il est légitime de se demander quelle
actualisation de la pensée marxiste nous pouvons opérer. Finalement, la conséquence
fondamentale du passage de la société industrielle et la société des services, semble bien
                                                                                                               
106

Annexe A : Chiffres de l’Insee, Emploi total par grand secteur dans l’Union Européenne, 2008.
GRENARD, Fabrice. Histoire économique et sociale de la France de 1850 à nos jours, Ellipses, Paris,
2003, p.269
108
Annexe J : La toupie d’Henry Mendras.
109
GRENARD, Fabrice. Histoire économique et sociale de la France de 1850 à nos jours, Ellipses, Paris,
2003, p.257-263
107

 

40  

marquer la fin d’une classe sociale, et donc la fin de la lutte des classes que celle-ci
induisait. Certains feront le parallèle entre la classe ouvrière et la nouvelle classe
moyenne travaillant majoritairement dans les services. Or, de nos jours, il est
impossible de distinguer une classe sociale au sens marxiste du terme. Car si la
proximité des facteurs économiques permet d’établir l’existence d’une classe en soi,
l’absence de conscience de classe qui s’oppose à une autre, ne permet pas de la définir
comme telle. De plus, la récurrence de la notion de mixité sociale et de vivre ensemble
dans le discours public, marque cet apaisement de la société, qui ne serait plus
bicéphale. La création des Catégories Socio-Professionnelles par l’Insee110, dans les
années 1950 est la flagrante illustration de ce morcèlement des classes sociales. On peut
donc en conclure que les récentes évolutions économiques et sociales ont disloqué toute
forme de lutte effective des classes, ce qui induit de fait, l’impossibilité d’une révolution
et donc de changement de mode de production.

II.2) Entre individualisme et collectif : quelle
évolution ?
La Révolution Française de 1789 s’est voulue démocratique, et individualiste,
pour rompre avec la tradition holiste. Ce qui peut s’illustrer par la mise en place
progressive du vote qui résulte du Contrat Social de Rousseau qui veut que « l’acte
d’association renferme un engagement réciproque du public avec les particuliers, et que
chaque individu, contractant, pour ainsi dire, avec lui même, se trouve engagé dans un
double rapport : savoir, comme membre d’un souverain envers les particuliers, et
comme membre de l’Etat avec les souverains »111. Malgré cette nouvelle tendance
individualiste, les sociétés traditionnelles, rurales, restent longtemps marquées par un
esprit de groupe, tout comme la révolution industrielle qui a permis la création de la
                                                                                                               
110

La nomenclature de catégories socioprofessionnelles a été conçue par l'Insee en 1954. L'objectif était
de classer les individus selon leur situation professionnelle en tenant compte de plusieurs critères : métier
proprement dit, activité économique, qualification, position hiérarchique et statut. Elle comprenait neuf
grands groupes qui se subdivisaient en trente catégories socioprofessionnelles. Elle a été utilisée par
l'Insee pour le dépouillement des recensements (de 1954 à 1975), pour certaines enquêtes de
consommation, mobilité sociale, mortalité, etc. Cette nomenclature a été abandonnée en 1982 et
remplacée par la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles utilisée notamment
pour les recensements de 1982, 1990, 1999. Source : site internet de l’Insee.
111
ROUSSEAU, Jean-Jacques. Du contrat social, ou principe du droit politique, Librairie Générale
Française, Paris, 2nd Ed, 1996, p.55

 

41  

classe ouvrière. Par ailleurs, les tenants de l’individualisme seront contraints peu après
la Révolution de 1789, de recréer un sentiment d’appartenance, une unité nationale, qui
se caractérise par l’avènement de l’Etat Nation. Nous allons donc nous interroger à
travers la pratique des loisirs, sur les évolutions de ces deux tendances antagonistes,
selon les contextes, les milieux et les époques.
La France du XIXème siècle était majoritairement rurale malgré l’attrait
croissant des villes. Dans ces espaces, l’agriculture était l’activité dominante, les
paysans avaient d’une part leur force de travail, et d’autre part ils étaient propriétaires
de leurs outils de production. Dans cette société rurale traditionnelle, la valeur travail
dominait, l’oisiveté était donc fortement méprisée112, il n’y avait donc pas de séparation
nette entre le travail et les loisirs. L’organisation des rapports sociaux était de type
communautaire du fait de la faiblesse des moyens de communication, établie selon les
proximités géographiques. La cohésion se vérifiait par la force de l’entraide entre les
familles, par les fréquents dons, puis contre dons gratuits qui donnaient une certaine
convivialité dans les relations sociales113. De surcroît, diverses réjouissances étaient
régulièrement organisées comme les veillées particulièrement en hiver, qui trouvaient
leurs justifications dans la mutualisation des moyens d’éclairages. Différentes fêtes,
marquent le changement des périodes agricoles, alors que d’autres étaient d’origines
religieuses114. Enfin, Jean-Claude Farcy conclut cette première description en notifiant
que « ce monde rural traditionnel de la première moitié du XIXème siècle, est encore
peu intégré dans l’économie de marché »115. On peut en déduire que ce monde rural
traditionnel avait donc, à travers les communautés, développé ses propres loisirs et sa
culture populaire. Toutefois, certaines évolutions vont peu à peu mettre à mal ce modèle
jusqu’alors émancipé d’autres influences. En effet, l’intégration croissante du milieu
rural à l’ensemble national par la déconcentration Napoléonienne, et le développement
des services de l’Etat en province. De plus, le développement des moyens de
communications va sortir peu à peu le monde rural de son autarcie économique116. Dès
la fin du XIXème, on peut observer une baisse considérable du nombre de veillées
                                                                                                               
112

CORBIN, Alain et FARCY, Jean-Claude. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris,
1995, p.306
113
Ibid. p.310
114
Ibid. p.314
115
Ibid. p.322
116
Ibid. p.323

 

42  

organisées, et l’organisation des fêtes de villages va devenir les fêtes patronales117. Les
illustrations de la montée de l’individualisme ne manquent pas, ainsi les danses
collectives « cessent d’être l’expression de la communauté pour devenir un simple
plaisir individuel »118. Par ailleurs, le développement d’associations informelles à la fin
du XIXème siècle, et devenant encadrées dès la loi de 1901119, pourrait laisser penser à
un sursaut de l’esprit communautaire. Or, il se trouve qu’en pratique, elles deviennent
de simples rassemblements en fonction de groupements d’intérêts individuels, et
participent donc à la segmentation des communautés. Enfin, l’alphabétisation et le
développement de la lecture, particulièrement au début du XXème siècle exprime bien
cette tendance individualiste. La conséquence de ces changements a été l’adoption
progressive du modèle citadin, qui s’est exporté grâce au développement des moyens de
communication, et à l’exode rurale. On assiste donc à l’imposition de la culture
bourgeoise urbaine, et par conséquent à la destruction de la culture populaire. En effet,
les réglementations se développent, on peut observer la volonté de policer les fêtes, de
bannir le désordre et mettre en place des codes de politesses issues de la bourgeoisie.
Cette moralisation des rapports sociaux se déploie par l’école, et par les nouvelles
administrations provinciales120. L’exemple de l’évolution de la pratique des loisirs dans
le milieu rural traditionnel, confronté à l’individualisme, nous montre comment cette
forme propre et particulière de loisirs, que l’on peut qualifier de populaire, tend à
disparaître au profit d’une normalisation des rapports sociaux et des pratiques du temps
libre imposé par la bourgeoisie urbaine. De nos jours, force est de constater la
soumission du monde rural aux normes urbaines. Ce phénomène est facilité par les
progrès technologiques et l’équipement d’outils de divertissement hautement
individualistes, telle que la télévision, qui, outre sa dimension individualiste, est
porteuse de normes sociales, politiques et culturelles.
Quantitativement, les ouvriers représentent la seconde catégorie de travailleurs
au XIXème siècle, comme nous l’avons vu, Karl Marx considère qu’ils constituent une
classe en soi et pour soi. Nous allons nous intéresser à l’évolution des références en
termes d’usage du temps libre, de cette catégorie de la population, et tenter de discerner
                                                                                                               
117

CORBIN, Alain et FARCY, Jean-Claude. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris,
1995, p.324-326
118
Ibid. p.330-332
119
Loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d'association.
120
CORBIN, Alain et FARCY, Jean-Claude. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris,
1995, p.356-358

 

43  

les transformations de cette classe sociale. Le fait que Karl Marx analyse cette classe
comme ayant une conscience de classe121, on peut en déduire un certain sens du
collectif. Très tôt, certains distinguent deux genres de loisirs populaires, d’une part ceux
qui sont considérés comme étant malsains, qui seraient synonyme d’anarchie, et
d’autres part ceux qui seraient éducatifs et permettraient l’élévation sociale. Les
premiers temps libérés pour les ouvriers étaient souvent utilisés pour fréquenter les
bistrots, ils s’adonnaient à quelques jeux, et se délectaient des spectacles des cabarets.
Faisant ce constat, certaines élites intellectuelles se sont alors attelées à l’organisation
de ces loisirs, afin d’élever la morale de la classe ouvrière, sa promotion intellectuelle,
et son accès à la subtilité122. Ce mouvement va être à l’origine de l’Education Populaire,
toutefois nous pouvons nous interroger s’il n’est pas la genèse d’une première
destruction de la culture populaire que nous avons décrite précédemment. Nous
pouvons donc constater le développement d’un nouveau loisir populaire, plus policé,
plus contrôlé, par un ensemble d’organismes comme les syndicats et associations
dirigés par une élite ouvrière éclairée. Une idée issue des réflexions de Karl Marx, qui
décrit le passage de la société capitaliste à la société communiste par la dictature
éclairée du prolétariat123. Les loisirs populaires ouvriers vont se développer jusqu’à la
fin du XIXème siècle, particulièrement grâce aux associations d’Education Populaire.
L’ensemble des loisirs proposés ayant pour but l’élévation de la classe ouvrière.
Toutefois, la classe de loisirs décrit par Thorstein Veblen124, associée au phénomène
d’industrialisation des loisirs permettant une baisse des coûts, avec la diffusion des
normes sociales bourgeoises par divers procédés dont la presse, participe au
développement de l’individualisme.
Entre l’évolution des classes sociales d’une part, et les changements opérés dans
les pratiques de loisirs d’autre part, force est de constater un mouvement ambivalent qui
tend depuis la Révolution Français de 1789 à l’individualisation des rapports sociaux,
conduisant à la fin progressive des classes sociales. Et d’autre part des résistances
holistes qui se caractérisent par la création de l’Etat Nation. Dans un contexte de
développement économique qui a permis l’élévation globale du niveau de vie, et le
                                                                                                               
121

MARX, Karl. La lutte des classes en France, Gallimard, Paris, 2nd Ed, 2002
CORBIN, Alain et FARCY, Jean-Claude. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris,
1995, p.394-395
123   MARX, Karl et ENGELS, Friedrich, Manifeste du Parti Communiste, Flammarion, Paris, 2nd Ed,
1999
124
VEBLEN, Thorstein. Théorie de la classe de loisir, Gallimard, Paris, 2nd Ed, 1970
122

 

44  

passage à une société de consommation125 par définition individualiste. Au sujet de la
massification, Hannah Arendt nous dit que « La principale caractéristique de l’homme
de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de
rapports sociaux normaux »126.

II.3) Un modèle de consommation à atteindre.
Le développement de la société de consommation, et l’individualisme, sont des
facteurs ayant considérablement affaibli les différentes formes de loisirs et de culture
populaire. Par ailleurs, le fort développement économique après guerre engage un
changement des discours, l’ambition ouvrière devient de « rivaliser avec le bourgeois,
en l’imitant ou en essayant d’avoir des services, des sites, ou des bords de mer plus
cotés. Les slogans de la conquête de la culture sont remplacés par ceux de la conquête
du confort »127. Comme nous l’avons vu précédemment, ce phénomène s’observe dès la
fin du XIXème, puis va s’amplifier au début du XXème, pour atteindre son apogée
pendant les Trente Glorieuses où ce phénomène est décomplexé.
La classe de loisir décrite par Thorstein Veblen va peu à peu, créer l’envie, et le
besoin dans les classes ouvrières par la consommation ostentatoire. C’est à dire la
création d’un statut social par les loisirs que seuls les bourgeois peuvent avoir, et par
une consommation excessive. L’idée n’étant pas moins selon Veblen128 de gaspiller les
ressources en temps et en argent, afin de montrer que cette classe peut se permettre le
gaspillage, ayant des ressources considérables. Il est intéressant de constater l’aspect
ostensible des pratiques bourgeoises, comme l’illustre Roy Porter « la ville avait, avant
tout, été un centre d’activités commerçantes et manufacturières, elle devint de plus en
plus un lieu de consommation et d’agrément, où les plus riches pouvaient se montrer au
théâtre, dans les buvettes des stations thermales, au bal, et devant les magasins chics des
boulevards. La ville de loisirs était née »129. L’usage des loisirs devient donc pour la
classe bourgeoise une manière de se différencier du reste de la population. Par exemple,
                                                                                                               
125

BAUDRILLARD, Jean. La société de consommation Gallimard, Paris, 1986
ARENDT, Hannah. Le système totalitaire : les origines du totalitarisme, Point, Paris, 2nd Ed, 1995
127
MOTHE, Daniel. Le temps libre contre la société, Desclée de Brouwer, Paris, 1999, p.47
128
VEBLEN, Thorstein. Théorie de la classe de loisir, Gallimard, Paris, 2nd Ed, 1970
129
CORBIN Alain et PORTER, Roy. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995, p.28
126

 

45  

la pratique du thermalisme de bord de mer, l’accès aux plages, n’était réservés qu’à la
bourgeoisie au milieu du XIXème siècle, qui pouvait jouir de cette exclusivité, car la
possession d’une voiture était indispensable pour s’y rendre, or cette dernière était
inaccessible pour la majorité de la population. Toutefois, l’arrivée du chemin de fer, et
sa démocratisation à la fin du XIXème, permettait à la masse d’investir ces lieux
autrefois réservés à l’élite. Cette dernière, dans sa logique de différenciation s’est alors
tournée vers d’autres formes de vacances, d’où le développement des paquebots
illustrant cette tendance130. La croissance du niveau de vie, particulièrement sous la
IIIème République va donner un sentiment de richesse, les revenus permettent alors de
largement combler les besoins de base, d’où la possibilité de s’adonner à d’autres
activités. Suite à ces évolutions, de nouveaux loisirs vont être créés, afin de permettre
aux travailleurs « d’imiter, à distance respectable, les privilèges des loisirs de
riches »131.
Ce phénomène se trouve amplifié du fait qu’à la fin du XIXème siècle, la presse
dite populaire, au sens de peu chère, est consommée par les masses mais produite par la
bourgeoisie. Elle devient donc un canal privilégié afin de diffuser son mode de vie,
d’autant qu’elle considère son mode de vie comme universaliste132. En effet, la culture
et les loisirs populaires pratiqués jusque-là par la masse, était une forme de défiance vis
à vis de la classe bourgeoise. Les pratiques du temps libre propre aux masses populaires
étaient un moyen d’émancipation des classes bourgeoises, qui soit pouvait se
transformer en volonté d’émancipation économique, donc de révolution prolétaires,
mais qui au moins laissait la classe bourgeoise avec la perte de sens des pratiques
ostensibles des loisirs. De plus, cette dernière perd avec les loisirs et la culture populaire
une partie de la violence symbolique qu’elle possédait. C’est à dire la perte d’influence
et de la domination culturelle133.
De nos jours, force est de constater la course après un modèle imposé par les
élites. L’exemple des voyages particulièrement en avion est flagrant, au départ réservé à
une élite ayant les moyens d’utiliser ce mode de transport jusqu’à la seconde moitié du
                                                                                                               
130

CORBIN, Alain. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995, p.88
CORBIN, Alain et PORTER, Roy. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995, p.33
132
CORBIN, Alain et CSERGO, Julia. L’avènement des loisirs 1850-1960, Flammarion, Paris, 1995,
p.191
133
BOURDIEU, Pierre et PASSERON, Jean-Claude. La Reproduction. Élément pour une théorie du
système d’enseignement, Edition de Minuit, Paris, 1970
131


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