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Je saisis fébrilement mes crayons, craignant que l’image ne disparaisse dés que je
m’en fus détourné. Mais elle était toujours là. Je la reproduisis alors soigneusement, comme
un copiste devant un modèle. Lorsque je l’achevais, la lumière du jour filtrait à travers les
persiennes et le chant des oiseaux retentissait dehors. Pour la première fois depuis
qu’Eléonore était sortie de ma vie, je venais d’achever un portrait. Sur ma feuille s’était
matérialisée une femme à la beauté hautaine, qui aurait pu représenter La Reine de Saba, ou
une patricienne romaine. Epuisé, je me couchais et dormis d’un sommeil ininterrompu, la joie
au cœur : je renaissais à mon art !
A mon réveil, vers deux heures de l’après midi, je considérais le portrait que j’avais
tracé, mais lorsque je voulu revoir le visage sur le mur, je ne le vis plus. Il est vrai que la
différence d’éclairage, l’heure de la journée, la disposition de celui qui regarde, font
apparaître dans la même tache une configuration différente. Etrangement, je ne percevais plus
la femme, mais seulement le lac devant lequel elle se tenait. Le système nerveux, le cerveau,
produisent des illusions selon des modalités que nos scientifiques n’ont pas fini d’explorer,
me dis-je. Bien que le décor du lac ne fût pas aussi étonnant que ma vision de la veille, je
m’apprêtais à en tirer un croquis, lorsque mon attention fut attirée par la tenture qui couvrait
le mur et cachait la porte, à ma gauche. La lumière du jour jouant sur les caprices du tissu, je
vis dans les replis l’apparence d’arbres, et entre eux des animaux issus d’un bestiaire de rêve :
chimères, hybrides de mammifères et d’insectes, un cheval au buste de femme, un cerf
ailé…Je les dessinais à leur tour, puis la faim se faisant sentir je décidais d’aller prendre un
repas dans un petit restaurant proche
Lorsque je revins, le jour baissait et j’allumais le lampadaire. Les ombres s’étendirent
dans la pièce et je regardais à nouveau la tenture. La source différente de lumière y faisait
apparaître, à la place du rideau d’arbres, la série de colonnes d’un mystérieux temple.
Nonchalamment appuyée contre l’une d’elle, surgit une silhouette, celle d’une femme de
haute taille, aux longs cheveux. Ce n’était qu’une ombre chinoise mais je discernais sans
peine la forme de son corps, qui semblait couvert de voiles légers. Je la reconnus d’emblée :
c’était la même créature aristocratique dont le visage s’était formé dans la tache murale. Cette
fois je pouvais la dessiner en pied, complétant son absence de traits avec le portrait que j’en
avais réalisé. Je baignais dans « Le Royaume » avec une intensité jamais atteinte durant ma
liaison avec Eléonore.
Etrange rêve éveillé que cette femme qui surgissait à nouveau ! J’aurais été moins
étonné si elle avait ressemblé à mon ancienne maitresse. Mais de quel recoin obscur de mon
âme venaient ce visage et cette allure particulière qui étaient si étrangers à Eléonore? Et puis
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