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HISTOIRE, LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE : UN TRAVAIL
D'INNOVATION LANGAGIÈRE
Lorenzo Bonoli
BSN Press | A contrario
2010/2 - n° 14
pages 27 à 38

ISSN 1660-7880

Article disponible en ligne à l'adresse:

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-a-contrario-2010-2-page-27.htm

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Bonoli Lorenzo , « Histoire, littérature et philosophie : un travail d'innovation langagière » ,
A contrario, 2010/2 n° 14, p. 27-38.

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Histoire, littérature et philosophie:
un travail d’innovation langagière
Lorenzo Bonoli

Ma contribution propose d’aborder la triangulation entre histoire, littérature et philo-

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sophie à partir d’un point de vue épistémologique pour réfléchir sur les analogies qui
relient ces trois disciplines au niveau des modalités de constitution de leurs connaissances respectives. Le point de départ sera le suivant: y a-t-il un dialogue possible
entre ces trois disciplines? L’interrogation suivante sera d’ordre épistémologique:
pour la philosophie? Enfin, on s’interrogera sur la manière dont se constitue le savoir
dans ces disciplines.
Notons d’emblée, qu’une telle approche présuppose déjà que l’on puisse traiter la
question de la connaissance pour les trois disciplines, c’est-à-dire non seulement pour
l’histoire et la philosophie, comme nous sommes habitués à le faire, mais aussi pour la
littérature. Ce présupposé, qui permet un premier rapprochement, n’est pas en soi
évident. Jusqu’il y a quelques années, ces trois disciplines évoluaient sur des chemins
relativement indépendants: leur mode de fonctionnement, leur rapport à la réalité et
leurs connaissances étaient considérés comme profondément différents. Aux questions que je viens de soulever, on aurait répondu simplement de la façon suivante: la
connaissance historique est la reconstitution des faits du passé; la littérature, se limitant à évoquer des mondes imaginaires, n’a aucune portée de connaissance; et la
philosophie situe son savoir au niveau des connaissances premières ou, si l’on veut,
métaphysiques.
Depuis quelques décennies, par contre, la situation a changé radicalement. Avec la
diffusion de conceptions épistémologiques de nature constructivistes et l’ouverture
des savoirs à l’interdisciplinarité, non seulement il est devenu possible d’évoquer un
dialogue constructif entre ces trois disciplines, mais il est apparu aussi que leurs
modalités de construction des connaissances n’étaient pas aussi différentes que l’on
croyait. Au contraire, ces disciplines présentent un fonctionnement cognitif et

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qu’est-ce qu’une connaissance, respectivement pour l’histoire, pour la littérature et

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Histoire, littérature et philosophie: un travail d’innovation langagière

épistémologique qui peut être rapproché, et ce sera sur ce rapprochement que je proposerai de voir non seulement une condition de possibilité d’une conversation triangulaire, mais aussi un élément de grand intérêt qui devrait nous pousser à approfondir
une telle conversation.
Histoire, littérature, philosophie et la diffusion du constructivisme
À partir des années 1970, la diffusion des conceptions épistémologiques d’orientation
constructiviste a été à l’origine d’une profonde remise en question du fonctionnement de
plusieurs disciplines dans les sciences humaines et ailleurs, entraînant également une
révision des frontières disciplinaires traditionnelles. Dans ce contexte de changement,

28

une notion particulière – celle de fiction – s’est retrouvée au centre des débats dans
plusieurs disciplines: histoire, anthropologie, critique littéraire et, dans une moindre
mesure, en philosophie.
La fiction est apparue comme une notion qui permettait de déstabiliser la concepcommun qui semblait pouvoir se rattacher à toute discipline se fondant d’une manière
ou d’une autre sur le texte écrit pour établir, fixer et transmettre ses connaissances.
La notion de fiction dans les sciences humaines
En faisant un pas en arrière, on s’aperçoit que la notion de fiction se retrouve au centre
des réflexions en sciences humaines au moment où le paradigme positiviste – qui
avait jusque-là dominé les positions épistémologiques – commence à être mis en
doute sous la pression du nouveau paradigme constructiviste. Le développement de
ces nouvelles positions entraîne en particulier un changement radical au niveau de la
conception du langage et de son fonctionnement épistémologique: d’une conception
qui voyait dans le langage scientifique un instrument neutre et transparent à travers
lequel transmettre des représentations adéquates de la réalité, les sciences humaines
s’orientent vers une conception du langage comme lieu complexe de construction des
connaissances.
Ce changement de conception épistémologique a obligé les différentes disciplines à
revoir leurs spécificités et leurs frontières dans un mouvement qui a été motivé entre
autre, comme le relève Vincent Debaene, par la volonté ou la prétention de ne pas
rester «dupe des ‹Grands Partages › (entre science et littérature, entre ethnographie et
fiction, entre réel et imaginaire, entre objectif et subjectif, etc.)» et par «le constat
enthousiaste d’un ‹brouillage ›, d’une ‹hybridation ›, d’une ‹porosité › des pratiques discursives (ethnographie, récit de soi, fiction, science, littérature, toutes formes dont on

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tion traditionnelle de la connaissance, tout en se présentant comme un dénominateur

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s’émerveille qu’elles ‹communiquent › entre elles après avoir décrété que les frontières
qui les séparaient n’étaient pas pertinentes)» (Debaene 2005: 224).
C’est dans ce contexte que la fiction s’est imposée dans les sciences humaines
comme une notion en mesure de souligner la nature construite du savoir, en opposition
notamment avec la conception représentative ou reproductive de la connaissance qui
découlait des positions positivistes; en particulier elle est parue en mesure de souligner l’importance du travail d’écriture du chercheur, un travail de mise en forme – ou
mieux d’in-formation et de trans-formation – des connaissances.
Or, il est apparu qu’un tel travail d’écriture se retrouve au centre de pratiquement

29

toutes les disciplines des sciences humaines: de l’histoire, de l’anthropologie in primis,
mais évidemment aussi de la littérature et de la philosophie, pour autant qu’on accepte
de les inclure dans les sciences humaines. Ce constat a poussé certains discours
jusqu’à assumer, du moins implicitement, une sorte d’équation d’équivalence en
fiction = construction = écriture = sciences humaines = littérature = philosophie. Une telle équation est naturellement exagérément simpliste et généralisante,
mais elle reflète bien le mouvement de nivellement des catégories et des frontières
disciplinaires traditionnelles qui a eu lieu sous l’effet de la notion de fiction. C’est dans
un tel contexte théorique qu’un historien tel que Hayden White peut affirmer que les
textes historiques sont des «fictions verbales» 1 ou qu’un anthropologue comme
Clifford Geertz peut suggérer que les textes ethnographiques sont des «fictions, fictions au sens où ils sont
2

‹fabriqués › ou ‹façonnés» .
Du côté de la littérature
Aussi du côté de la littérature, la notion de fiction, relue à
la lumière de la nouvelle épistémologie constructiviste,
s’est retrouvée au centre des débats disciplinaires. Mais,
paradoxalement, dans ce domaine traditionnellement
confiné à la non-connaissance, ces débats ont permis
d’évoquer et de défendre l’idée que la fiction (et la littérature en général) peut avoir une portée cognitive et donc
présenter un intérêt épistémologique. Si dans le cadre du
positivisme logique, la fiction était considérée comme un
discours sans référence, sans valeur de vérité ou carrément
mensonger (en tout cas sans aucun intérêt pour la

1
Cf.: «En général il y a eu une
certaine reluctance à considérer
les narrations historiques pour ce
qu’elles sont manifestement le
plus: des fictions verbales, dont le
contenu est autant inventé que
trouvé et dont la forme a plus en
commun avec leurs correspondants en littérature qu’avec ceux
dans les sciences» (White 1978:
84, ma traduction).
2
Cf.: «[les textes ethnographiques] sont des fictions,
fictions au sens où ils sont ‹fabriqués› ou ‹façonnés› – le sens
initial de fictio – non parce qu’ils
seraient faux, qu’ils ne correspondraient pas à des faits, ou qu’ils
seraient de simples expériences
de pensée sur le mode du ‹comme
si» (Geertz 1998 (1973): 87).

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mesure de réorganiser les rapports entre les différentes disciplines évoquées:

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réflexion épistémologique), avec l’avènement des positions constructivistes s’ouvre la
possibilité de concevoir de nouvelles modalités de référence à la réalité et de nouvelles
modalités de participation à la constitution des connaissances.
Dans ce nouveau cadre théorique, c’est paradoxalement la dimension proprement
fictionnelle et imaginaire de la littérature qui trouve une valorisation au niveau cognitif et épistémologique. En cela Ricœur a sûrement contribué à cette réévaluation de la
portée de la fiction en insistant par exemple sur la possibilité de concevoir des modalités non directes et non descriptives de référence au réel, comme il l’affirme clairement
dans la citation suivante:

30
«La fiction a, si l’on peut dire, une double valence quant à la référence: elle se dirige
ailleurs, voire nulle part; mais parce qu’elle désigne le non-lieu par rapport à toute
réalité, elle peut viser indirectement cette réalité, selon ce que j’aimerais appeler un
nouvel effet de référence. Ce nouvel effet de référence n’est pas autre chose que le pou-

Du côté de la philosophie
En ce qui concerne la philosophie, il est plus difficile d’évaluer l’impact produit par ce
changement de paradigme épistémologique. D’une part, ne s’étant jamais considérée
comme une science objective, la philosophie n’a probablement pas été particulièrement affectée par les nouveautés introduites par le nouveau paradigme; d’autre part,
d’autres changements importants, parallèlement à la diffusion du constructivisme,
ont participé à modifier en profondeur la discipline durant les derniers cent ans.
En effet, on s’accorde à dire qu’à partir du début du XXe siècle, la philosophie a vécu
un changement important dans ses préoccupations et ses intérêts: d’une réflexion centrée sur des questions métaphysiques, elle a évolué vers une réflexion d’ordre transcendantal, qui se situe au niveau des conditions de possibilité des discours, des savoirs et
des croyances. Dans ce déplacement, un rôle clé a été joué par le «tournant linguistique» – qui a marqué et marque encore profondément la réflexion philosophique –
en mettant au centre de la discipline les questions relatives au langage et aux discours
(il suffit de penser à la logique formelle, à la question de la référence et de la valeur de
vérité, à la théorie des actes de langage, aux thèmes de la traduction et de l’interprétation, au courant herméneutique ou à la déconstruction, etc.).
Il faut cependant préciser que le «tournant linguistique» débute avec le néoempirisme ou l’empirisme logique, donc dans un contexte caractérisé par des

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voir de la fiction de redécrire la réalité.» (Ricœur 1986: 246)

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conceptions épistémologiques positivistes. C’est seulement ultérieurement, à partir
des années 1950, que cet intérêt pour les questions relatives au langage se croise avec le
développement du constructivisme, donnant lieu à d’autres «tournants»: on a pu en
effet parler de tournant pragmatique 3, textuel 4 ou herméneutique 5.
En ce qui concerne le rôle que la notion de fiction a pu jouer dans l’évolution
récente de la philosophie, il me semble pouvoir affirmer que, à la différence des autres
disciplines ici convoquées, il a été relativement secondaire. Bien sûr, la philosophie
s’est beaucoup intéressée à la fiction: de Frege et Russell à Ricœur, en passant par
Searle et bien d’autres. Mais à la différence des autres disciplines, la fiction est restée
un objet d’étude pour la philosophie et elle n’est pas devenue un moteur de chan-

31

gement interne à la discipline elle-même.
La philosophie, n’ayant jamais réclamé une référence directe et descriptive à la
réalité objective, elle n’a pas été aussi menacée par le décrochage suscité par la fiction.
sciences humaines, le moteur de changement et de rupture vis-à-vis des positions traditionnelles a été un mouvement de relativisation mettant en question le lien privilégié entre la philosophie et la vérité.
On assiste ainsi à une déflation de la valeur de vérité du discours philosophique qui
apparaît clairement dans les positions relativistes, déconstructivistes ou même
conversationnalistes qui se sont développées ces dernières décennies. À titre d’exemple,
je citerai la position de Richard Rorty, philosophe américain, qui, dans son Homme
Spéculaire, après une critique de la tradition moderne, conclut que la philosophie n’est
rien d’autre qu’un style de conversation particulier, comme la littérature ou l’histoire 6.
Il s’en suit que «le propre de la philosophie […] est de poursuivre la conversation et
non pas de découvrir des vérités objectives» (Rorty 1990:
377). Dans cette optique la notion de «représentation adéquate › n’est rien d’autre qu’une manière de révérence, tout
à fait machinale, par laquelle nous rendons leur politesse
aux croyances qui nous aident à arriver à nos fins»
(Rorty 1990: 21).
Que ce soit sous l’influence de la notion de fiction ou
du relativisme, ce qui me semble ressortir clairement de
cette reconstruction, c’est la prise de conscience, dans les
trois disciplines évoquées, du rôle joué par la médiation

3

Voir notamment Françoise
Armengaud (1985). Cf. aussi Jürgen Habermas (2001) qui offre
une présentation intéressante des
enjeux majeurs soulevés par le
«tournant de la pragmatique linguistique».
4

Cf. Maurizio Ferraris (1986).

5

Cf. Jean Grondin (2003).

6
On retrouve ici le nivellement
des frontières dont on a fait allusion auparavant.

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À bien y regarder, plutôt qu’un mouvement de fictionnalisation, comme pour les

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linguistique dans le fonctionnement épistémologique de la discipline. Aujourd’hui
cela ne nous semble pas particulièrement original, mais il n’en a pas été toujours ainsi:
tant que l’on concevait le langage, dans les sciences humaines et ailleurs, comme un
instrument neutre qui adhérait à la réalité ou à la pensée, et la connaissance comme le
produit d’un tel langage, il était impossible de concevoir des analogies entre ces trois
disciplines: on voyait uniquement des pratiques distinctes qui s’occupaient d’objets
distincts. Or, c’est justement cette prise de conscience qui me permet aujourd’hui de
voir un dénominateur commun entre ces trois disciplines et, sur cette base, de les inviter à une conversation commune.

32

Une deuxième étape dans la diffusion du constructivisme
Aujourd’hui, nous nous trouvons dans une situation qui a énormément évolué, non
seulement nous avons laissé derrière nous la conception positiviste du langage et de la
connaissance, mais nous avons également dépassé la période où il fallait à tout prix
dénoncer le caractère fictionnel ou relatif de tel ou tel discours. On pourrait même
constructivistes: non plus une étape révolutionnaire, mais une étape de normalisation
(pour reprendre les catégories de Kuhn). En effet, à des degrés différents, l’orientation
constructiviste s’est imposée un peu partout dans les sciences humaines et ailleurs, et
la nécessité de se démarquer d’une conception positiviste traditionnelle est de moins
en moins présente.
Cela provoque aussi une perte de la valeur transgressive et polémique de la notion
de fiction. Affirmer aujourd’hui que l’histoire ou l’anthropologie présentent une
dimension fictionnelle n’est plus aussi hérétique qu’il y a cinquante ans. On assiste
ainsi à une sorte de banalisation de la notion de fiction, à sa transformation d’une
notion polémique et révolutionnaire en une notion presque normale, qui vient souligner simplement que tout savoir est construit. Mais cette
7

Cf. Vincent Debaene: «La fiction
entendue comme construction est
une catégorie qui englobe toute
production discursive cohérente;
elle ne s’oppose à rien sinon à la
(supposée) ‹naïveté› de l’optique
réaliste traditionnelle qui aurait
pour défaut de s’ignorer ellemême en postulant un langage
transparent » (2005: 223).
8
Cf. Clifford & Marcus (1986),
Debaene (2005), Schaeffer (2005),
Colleyn (2005), Bonoli
(2007/2008).

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affirmation à l’intérieur du paradigme constructiviste ne
présente plus aucun intérêt: c’est un acquis et sa répétition risque d’être perçue justement comme une banalité 7.
On peut alors s’interroger sur l’intérêt que nous pourrions encore avoir à utiliser une telle notion. Peut-être
comme le suggèrent plusieurs auteurs 8, il faudrait recentrer
la notion de fiction sur les pratiques d’écriture littéraire et
artistique et renoncer à son emploi généralisé, qui conduit
inévitablement à un panfictionalisme (tout est fiction)

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affirmer que nous sommes dans une deuxième étape de la diffusion des orientations

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dont l’intérêt, dans le contexte épistémologique actuel, est limité. Ce qui paraît plus
urgent, c’est de revenir sur les particularités des différentes disciplines, en reconstruisant leurs frontières disciplinaires, mais à partir d’une base épistémologique nouvelle.
À cet égard, je trouve extrêmement intéressants les derniers travaux de Jean-Marie
Schaeffer sur la fiction et en particulier l’article «Quelle vérité pour quelle fiction?».
Après avoir constaté un emploi imprécis du terme de fiction, résultat d’une conception inadéquate de la référence, Schaeffer essaie de préciser les différents emplois de la
notion de fiction en distinguant les différentes modalités de construction de représentation dans les disciplines qui ont évoqué cette notion (comme l’histoire, l’anthropolo-

33

gie ou, naturellement, la littérature).
Sa démarche montre bien, d’une part, qu’avec le changement de paradigme épistémologique, la façon d’aborder la fiction change aussi: elle n’est plus abordée dans son
opposition avec un discours vrai, mais elle est étudiée en fonction de ses contextes
spécificité de la fiction ne réside pas dans la non référentialité des représentations,
mais dans la façon dont nous adhérons à ces représentations» (Schaeffer 2005: 34).
D’autre part, l’approche de Schaeffer montre aussi qu’aujourd’hui nous ne pouvons
plus nous contenter d’appeler fiction tout discours construit, mais qu’il faut pouvoir
redécrire, à la lumière de la nouvelle épistémologie, les particularités de toutes les pratiques d’écriture qui, dans la phase révolutionnaire de la diffusion du constructivisme,
ont été frappées par l’étiquette généralisante de «fiction». Dans cette optique, la perspective constructiviste offre une grille d’analyse nouvelle à partir de laquelle tenter de
décrire les pratiques de construction de savoir à l’intérieur des disciplines. Si les conceptions positivistes du langage et de la connaissance, en concevant une relation directe et
descriptive entre le langage scientifique et la réalité, nous avaient habitués à penser dans
un seul mouvement le sens, la référence et la connaissance, le constructivisme nous
invite par contre à les séparer. Une telle épistémologie nous invite en particulier à distinguer quatre niveaux lors qu’il s’agit d’analyser la construction des connaissances:
1) le travail de modélisation symbolique opéré par le langage, c’est-à-dire le travail
de construction de représentations compréhensibles qui donne à voir un objet, qu’il
soit réel ou imaginaire;
2) l’établissement de la référence, qui nous renvoie à un élément extratextuel,
factuel ou émotionnel, qui motive et justifie le travail de modélisation;

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d’emploi et de ses modalités d’usage. Schaeffer affirme symptomatiquement que «la

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3) l’évaluation de la valeur épistémologique de telle ou telle représentation au sein
de la communauté disciplinaire de référence;
4) la perception que l’on a et l’usage que l’on fait des représentations produites.
En considérant ces quatre niveaux, on s’aperçoit que les trois disciplines partagent
certes un même travail de modélisation symbolique: histoire, littérature et philosophie
construisent des représentations censées véhiculer des significations compréhensibles
et donnant à voir des objets réels ou imaginaires. En revanche, en ce qui concerne les
autres niveaux, des différences importantes apparaissent. En ce qui concerne le

34

deuxième point, par exemple, le discours historique, à la différence de la littérature et
de la philosophie, doit toujours pouvoir se référer à un objet extralinguistique (une
trace, un document du passé) qui justifie et motive la construction d’une représentation. Le critère de la référence intervient en outre comme un des éléments décisifs
pour qu’une évaluation positive de la représentation historique ait lieu. Or, ce n’est pas
réel, tout en étant possible, ne joue pas le même rôle pour évaluer la valeur d’une
représentation à l’intérieur de la discipline; dans certains cas, comme la science-fiction
ou un type de philosophie spéculative, la capacité de s’éloigner d’une référence directe à la
réalité peut être considérée comme une qualité particulière de certaines représentations.
Enfin, il est aussi évident que l’on ne perçoit pas et que l’on n’utilise pas de la même
façon les représentations issues de ces disciplines: on ne citera jamais un texte de philosophie ou de littérature pendant un procès, alors qu’on pourra se référer à un texte
d’histoire pour reconstituer une situation particulière; et parallèlement, il pourra
nous arriver de pleurer en lisant un roman ou un texte d’histoire, alors que cela ne
nous arrivera probablement jamais en lisant un texte philosophique. Sans pouvoir
analyser davantage dans ce contexte ces quatre niveaux, je vais me concentrer uniquement sur le premier pour approfondir les particularités de ce travail de modélisation
symbolique qui semble offrir une base commune reliant les trois disciplines.
Un travail aux limites du langage
Histoire, littérature et philosophie retrouvent un dénominateur commun dans le travail de construction de modélisations symboliques. Il s’agit bien sûr d’un travail de
réorganisation, de sélection et de structuration d’éléments connus ou de connaissances bien établies, mais aussi d’un travail de «création», d’«innovation» et
d’«invention». Ce que j’appellerais une «avancée» dans ces disciplines – c’est-à-dire
une production écrite qui va être considérée comme innovante et introduisant de

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le cas pour la littérature ou la philosophie, où la référence directe à un objet du monde

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nouvelles connaissances – est liée au geste de porter au langage quelque chose qui,
jusque-là, n’avait pas encore été dit ou avait été oublié: un fait du passé lointain, un
agencement de faits inédits, l’expression originale d’une émotion ou un nouvel agencement conceptuel.
Souligner cette dimension créative n’a, en soi, rien de particulièrement original.
À bien y regarder, l’idée même de fiction portait en soi les idées d’invention et d’imagination, mais ces dernières avaient cependant été mises entre parenthèses de manière à
privilégier la dimension de la construction. Peut-être que la dimension inventive et
imaginative est-elle apparue trop transgressive et dangereuse pour que l’on puisse
l’intégrer dans une nouvelle conception de la connaissance. Mais si, comme je le sug-

35

gère, on sépare le travail de modélisation symbolique de la question de la référence et
de l’évaluation épistémologique d’une représentation, alors on s’aperçoit que cette
dimension créatrice, limitée à un niveau strictement linguistique, ne compromet pas
la possibilité de développer un discours en mesure de véhiculer des connaissances; en
décide à un autre niveau.
Dans une optique constructiviste, la connaissance – ou mieux, une avancée au
niveau des connaissances – n’est pas la formulation d’une description adéquate d’un
fait réel, ni la construction d’une représentation qui correspondrait à un fait extratextuel, mais plutôt une production nouvelle de sens. On pourrait ainsi dire qu’il s’agit de la
production nouvelle et originale d’une représentation qui respecte des critères méthodologiques disciplinaires et qui est assumée par la communauté scientifique de référence comme une représentation adéquate à véhiculer un savoir.
Le fait de concevoir une avancée au niveau des connaissances comme une production
nouvelle de sens justifie au fond le présupposé de départ de ma réflexion, à savoir celui de
concevoir aussi la littérature comme un lieu de constitution des connaissances. En outre,
cette formulation rejoint l’idée d’«innovation sémantique» développée par Ricœur dans
son étude sur la métaphore. L’innovation sémantique est le résultat d’une création langagière originale qui surprend par son caractère impertinent; elle est la «production d’une
nouvelle pertinence sémantique par le moyen d’une attribution impertinente» (Ricœur
1975: 9). Une telle attribution impertinente se situe aux limites du langage familier; elle en
explore les potentialités et ose des agencements inhabituels et parfois même dérangeants.
Or, il me semble que ce contraste entre une formulation originale et un état de la
langue particulier n’est pas une caractéristique propre uniquement à une avancée en

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sachant en particulier que leur statut éventuel de «connaissance sur le monde réel» se

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littérature; il se retrouve également lorsqu’on décrit une avancée dans d’autres disciplines, dans la mesure où l’énonciation d’une découverte ou d’une nouveauté a toujours quelque chose de transgressif et nécessite un certain délai pour qu’elle soit intégrée dans les formulations familières.
Prenons quelques affirmations, reconstruites hypothétiquement, liées à des découvertes célèbres. Prenons par exemple Laurent Valla qui affirme «la Donation de
Constantin est un faux»; ou Galilée quand il dit «il y a des montagnes sur la lune» ou
Enrico Fermi quand il énonce que «l’atome peut être divisé». En portant au langage
quelque chose de nouveau, ces énoncés n’ont pas simplement dévoilé une vérité

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cachée, ils ont aussi «innové» le langage de leur discipline. Ces énoncés ont fixé des
agencements de mots qui, dans le jeu de langage de leur discipline à une époque
donnée, n’étaient pas usuels. Ils étaient des agencements en un certain sens impossibles, insensés, agrammaticaux. Dans le système ptoléméen, parler de montagne sur la
lune n’avait pas de sens, ni dans la physique ancienne dire que l’atome (l’indivisible)
célèbres qui ont marqué des tournants en philosophie: par exemple «je pense, donc je
suis» de Descartes ou «le langage est la maison de l’être» d’Heidegger.
Ces chercheurs ont produit une sorte d’innovation sémantique – pris naturellement dans un sens assez vaste, qui ne se limite pas à la figure de la métaphore, mais
qui intéresse plus généralement la production d’impertinences au niveau des jeux de
langage des différentes disciplines. Ils ont engendré une innovation sémantique qui
n’est pas tellement éloignée de l’effet produit par le vers d’Eluard «la terre est bleue
comme une orange». Ces chercheurs ont dit quelque chose qui n’avait encore jamais
été dit dans un tel contexte, et ils ont attribué à ces affirmations une valeur qui, normalement, était limitée seulement à d’autres affirmations déjà bien ancrées dans le jeu
de langage de leur discipline.
À l’intérieur d’un langage disciplinaire spécifique, l’énoncé d’une découverte produit toujours un effet de décrochage par rapport au discours établi; il engendre inévitablement un effet d’impertinence. En cela, l’énoncé d’une nouveauté n’est pas automatiquement et immédiatement vrai: tout d’abord il est étrange, il est surprenant et doit
être accepté et assimilé au jeu de langage familier reconnu par la communauté de référence. Si l’on considère cela, on comprend mieux certaines implications liées à la
célèbre affirmation de Ricœur selon laquelle: «la première manière dont l’homme
tente de comprendre et de maîtriser le divers du champ pratique est de s’en donner une
représentation fictive» (Ricœur 1986: 247).

a contrario

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pouvait être divisé… De façon analogue, on pourrait mentionner quelques phrases

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Histoire, littérature et philosophie: un travail d’innovation langagière

Cette citation ne renvoie pas tant à l’idée que, pour maîtriser le champ pratique, il
faudrait s’inventer des représentations imaginaires, qu’à l’idée que les premières descriptions d’un fait nouveau ont un rapport avec le langage habituel qui crée un décrochage analogue à celui de la fiction. De telles descriptions sont censées produire des
représentations de quelque chose qui n’a jamais été évoqué auparavant; elles doivent
instituer en même temps l’objet et le langage adapté pour le décrire. En cela, elles
innovent non seulement au niveau de l’ontologie d’une discipline (définissant
l’ensemble des objets ou des faits possibles) mais aussi au niveau de l’état du langage
propre à cette discipline. Pour cette raison, ces représentations «pionnières» restent
en quelque sorte suspendues, comme le sont les représentations fictionnelles, en
attendant leur acceptation et leur intégration dans le langage familier d’une discipline.

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Pour conclure, je ne peux qu’insister sur l’intérêt qu’il y aurait à approfondir ce
niveau de modélisation symbolique qui implique une exploration des limites des jeux
de langage des disciplines respectives et qui est indispensable pour arriver à la formucette réflexion en analysant les détails de ce travail de modélisation à l’intérieur même
de chaque discipline; et pour cela il faudrait pouvoir instaurer une conversation avec
des spécialistes de ces disciplines… conversation que j’espère avoir, d’une façon ou
d’une autre, contribué à stimuler.

a

Références
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BONOLI, Lorenzo (2007), «Fiction, épistémologie et sciences humaines», A Contrario,
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BORUTTI, Silvana (2001 [1991]), Théorie et Interprétation, pour une épistémologie des sciences humaines, Lausanne, Payot.
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COLLEYN, Jean-Pierre (2005), «Fiction et fictions en anthropologie», L’Homme, N° 175176, pp. 147-163.
DEBAENE, Vincent (2005), «Ethnographie/fiction», L’Homme, N° 175-176, pp. 219-232.
FERRARIS, Maurizio (1986), La svolta testuale, Como, Unicolpi.
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GRONDIN, Jean (2003), Le tournant herméneutique de la phénoménologie, Paris, PUF.

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lation d’une nouveauté, d’une avancée. Évidemment il faudrait pouvoir poursuivre

{ Dossier

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HABERMAS, Jürgen (2001 [1999]), Vérité et justification, Paris, Gallimard.
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RICŒUR, Paul (1975), La métaphore vive, Paris, Seuil.
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RICŒUR, Paul (1986), Du texte à l’action, Paris, Seuil.
SCHAEFFER, Jean-Marie (1999), Pourquoi la fiction?, Paris, Seuil.
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N° 175-176, pp. 19-36.

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WHITE, Hayden (1978), Tropics of Discourse. Essays in Cultural Criticism, Baltimore et
Londres, John Hopkins University Press.


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