narrativité et presse .pdf



Nom original: narrativité et presse.pdf
Titre: 1Cairn.info
Auteur: 2Cairn.info

Ce document au format PDF 1.3 a été généré par QuarkXPress(R) 7.3 / Mac OS X 10.6.7 Quartz PDFContext, et a été envoyé sur fichier-pdf.fr le 29/05/2011 à 08:57, depuis l'adresse IP 82.225.x.x. La présente page de téléchargement du fichier a été vue 1389 fois.
Taille du document: 620 Ko (20 pages).
Confidentialité: fichier public




Télécharger le fichier (PDF)










Aperçu du document


LE RÉCIT DE CHIFFRES : ENJEUX ARGUMENTATIFS DE LA «
NARRATIVISATION » DES CHIFFRES DANS UN CORPUS DE PRESSE
ÉCRITE CONTEMPORAIN
Roselyne Koren
BSN Press | A contrario
2009/2 - n° 12
pages 66 à 84

ISSN 1660-7880
Article disponible en ligne à l'adresse:

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-a-contrario-2009-2-page-66.htm

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Koren Roselyne , « Le récit de chiffres : enjeux argumentatifs de la « narrativisation » des chiffres dans un corpus de
presse écrite contemporain » ,
A contrario, 2009/2 n° 12, p. 66-84.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour BSN Press.
© BSN Press. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que
ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en
France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs
de la «narrativisation» 1 des chiffres
dans un corpus
de presse écrite contemporain
Roselyne Koren

66

Le rôle qui m’est imparti est d’articuler mon angle d’attaque à celui de Marc Lits 2. Nous
partageons le même intérêt pour les pratiques et les enjeux de la culture médiatique,
mais je suis linguiste, analyste du discours et de l’argumentation; mon domaine de
recherche est la rhétorique de l’écriture de presse et la conceptualisation d’une éthique

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

L’objet de mon étude est la présentation d’un type de récit dont j’analyse les rouages
depuis quelques années dans le cadre d’une rhétorique des effets d’objectivité discursive 3 et que l’on pourrait nommer le récit de chiffres, car les emblèmes d’une pensée
rationaliste positiviste y jouent, contrairement à toute attente, un rôle narratif et argumentatif déterminant. Ils sont en effet passés ces dernières années de la fonction de
«fait brut» ou information technique à celle d’événement saillant 4 qui joue un rôle
central dans la mise en intrigue. Ce récit doit assurément son ancrage dans l’écriture
de presse, son pouvoir et son statut au «ressassement» de modèles narratifs appliqués
indifféremment à des événements aussi divers que les catastrophes naturelles, les
guerres ou les attentats terroristes.
1
Voir dans ce numéro le texte de
Marc Lits où celui-ci problématise la question de l’«effet de narrativisation» et affirme que «le
modèle narratif contaminerait,
médiagéniquement, l’ensemble
du dispositif, de telle sorte qu’il
est majoritairement construit et
consommé sur le mode narratif.
Le médiatique serait donc intrinsèquement narrativisé». Voir
aussi les conclusions générales de
Jacques Migozzi «Roman populaire et idéologie: bouquet final
de notes en forme de points
d’interrogation», in Belphégor,
[http://etc.dal.ca/belphegor/].

a contrario

No 12, 2009

2
Je remercie Marc Lits pour ses
remarques stimulantes.
3

Le paradigme des effets
d’objectivité comprend les indications chiffrées, les effets de
réel, les citations, les photographies, les stratégies discursives
de l’effacement énonciatif, ce
qu’Alain Berrendonner nomme
les «on-vérités», le ton péremptoire qui pratique l’intimidation,
l’ironie dite «situationnelle» ou
ironie du destin «objective» et la
syntaxe paratactique. Il s’agit
pour l’énonciateur subjectif
d’afficher les apparences du locu-

teur «transparent» ou «spéculaire», absent de ses propres dires
et donc un ethos crédible et fiable,
conforme aux normes doxiques
de l’attribution du droit à la
parole dans les espaces publics.
Ce paradigme est lié à la catégorie
d’articles désignée par la qualification «les faits» (vs «les commentaires»). On y trouve le reportage, le compte rendu, le récit et
le «récit événement» dans les termes du Monde, bref tous les genres d’articles qui n’ont pas droit à
la prise de position.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

du discours. Marc Lits est un spécialiste notoire du récit médiatique.

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

Marc Lits précise d’emblée dans son introduction son intention de «contribuer à la
discussion […] sur les rapports entre narration et argumentation» et par narration, il
n’entend pas automatiquement «type textuel spécifique», mais type «particulier» de
«médiation» qui nous permet de «donner du sens dans le chaos du monde, de
l’organiser et de se construire une identité narrative, tant individuelle que collective».
La mention «récit» peut donc, souligne-t-il, accompagner un article qui n’a en fait que
les apparences de la narration. L’argumentation dans ce cas intervient au stade de la
justification des modalités du travail d’organisation et de clarification narratives. Je
considère, pour ma part, l’argumentation comme une logique des valeurs, une éthique
du discours. Elle bascule dans l’idéologie lorsque l’argumentateur dissimule ou veut
ignorer que ses opinions ne détiennent pas le monopole de la vérité. «Le médiatique»,

67

conclut Lits, «serait donc intrinsèquement narrativisé»; l’enjeu majeur de ce phénomène serait la captation de l’auditoire, mais aussi, comme l’affirme encore Louis
Quéré cité par Lits, «une exigence liée à la nature symbolique de la socialisation»,

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

La lecture attentive de mon corpus me conduit à abonder dans le sens de Marc Lits
sur ces points; je souhaite cependant revenir au couple notionnel narration/argumentation afin de problématiser la question de la liberté du narrateur énonciateur. Mon hypothèse est que le récit et la médiation narrative définie par M. Lits
sont des modes de mise en discours de l’information liés à une doxa objectiviste par
des liens essentiels. Le récit, en général, et le récit de chiffres, en particulier, permettraient d’arborer des apparences purement factuelles, de montrer que l’on reconnaît
que ce qui compte, c’est d’assumer la vérité référentielle de ses dires; il présenterait
donc l’avantage considérable de soustraire la narration à la discussion et à la réfutation
quant à la prise en charge des valeurs ou de la vérité. On peut mettre en cause
l’exactitude factuelle d’un récit, mais il est difficile de contester des prises de position
4
(Note de la p. 66.) Je remercie
Françoise Revaz pour ses
remarques et ses suggestions
quant à la distinction entre les
notions de «nœud», de «dénouement» et d’événement «saillant»
et/ou «déclencheur» d’une mise
en intrigue axiologique argumentative. Le rôle polémique des
chiffres dans les débats sociaux
et/ou politiques, le recours aux
lieux de la quantité et de la qualité et le caractère foncièrement
rationaliste des normes de la
parole publique fiable n’ont rien

de nouveau; ce qui l’est par
contre, dans le contexte du récit
médiatique, c’est le changement
de statut de cette preuve technique notoire transformée en
principe d’organisation textuelle.
5
Voir au sujet du pouvoir de captation du récit «Le pouvoir des
Fables» de Jean La Fontaine, où le
fabuliste souligne l’échec du
logos. Pour emporter l’adhésion
de son auditoire, l’orateur recourt
alors au récit des aventures de
Cérès et la fable s’achève ainsi:

«Par l’apologue réveillée,
(l’assemblée)/ Se donne entière à
l’orateur/Moi-même, au moment
que je fais cette moralité/Si Peau
d’âne m’était conté,/ J’y prendrais
un plaisir extrême.» (in Fables,
Paris: Classiques Garnier, 1962,
pp. 209-211). Il n’y aurait donc rien
de nouveau sous le soleil quant à
la supériorité du pouvoir de
séduction et de captation d’une
médiation narrative ancrée dans
l’émotion.

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

entendue comme «une exigence d’histoire irréductible» 5.

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

axiologiques qui arborent des apparences descriptives ou narratives. Un récit peut et
doit avoir, disent les spécialistes, une «dimension argumentative», mais le narrateur
énonciateur, contrairement à l’argumentateur, n’a pas la liberté d’énoncer explicitement ses prises de position. Tous deux partagent cependant un point commun:
l’hétérogénéité de leur identité linguistique. Le sujet d’énonciation est en effet à la fois
autonome et contraint de tenir compte des lois du discours. Qui dit autonomie dit pouvoir de sélection et choix individuels, subjectivité évaluative affective ou axiologique
inscrite dans les mises en mots, créativité de l’imagination verbale; cette autonomie est
cependant à la fois relativisée et légitimée par son contraire: la dépendance inéluctable
à l’égard des axiomes du sens commun et des conditions de l’attribution du droit à la

68

parole également intégrés dans le système du langage. Il n’y a pas de liberté linguistique
absolue de l’énonciateur et le narrateur libéré d’Internet, évoqué par Marc Lits, qui affiche ses prises de position subjectives sans le moindre complexe, continue à écrire ses
«wiki-vérités» 6 dans une langue qui structure et oriente ses prises de position individuelles qu’il le veuille ou non: l’intercompréhension des coénonciateurs et la socialisarente au système du langage correspond, au niveau discursif et textuel, à l’opposition
narration/argumentation comprise comme l’opposition d’apparences réalistes qui protègent et rachètent les prises de position axiologiques ou affectives subjectives; individu et société sont ainsi inéluctablement unis dans la trame verbale des textes.
Je ne prétends donc pas proposer ici une approche inédite du concept de récit, mais
présenter quelques procédures de narrativisation graduelle des bilans de victimes dans
un corpus de plus de 80 articles de presse, publiés dans Libération, Le Figaro, Le Monde,
Le nouvel Observateur et Le Monde diplomatique ou Manière de voir, ces cinq dernières
années. Ceci devrait me permettre de démontrer comment, pourquoi et dans quelles
conditions les récits de chiffres peuvent constituer la condition de possibilité quantitative d’une mise en intrigue qualitative.
Cadre théorique et méthodologique
Je souhaite présenter à présent le cadre théorique et méthodologique qui sert de toile
de fond à cette étude. Je commencerai par une brève présentation opératoire des définitions des concepts de récit et de narrativisation que j’ai choisies et appliquées dans
ce travail, puis je passerai à un développement sur le concept d’indication chiffrée,
paramètre informationnel qui comprend le bilan, et aux
6

J’emprunte ce terme à Daniel
Schneidermann, «La fin des
‹médias finis›?», Libération,
3 novembre 2006.

a contrario

No 12, 2009

liens paradoxaux, mais puissants, qui lient ces constituants factuels de l’information au pathos et à une politisation plus ou moins explicite de l’information. Ces

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

tion des individus sont aussi à ce prix. Mon hypothèse est que cette hétérogénéité inhé-

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

démarches préliminaires serviront de cadre de référence aux commentaires
d’exemples types qui constitueront la seconde partie du travail.
«Récit» et «narrativisation»
Les définitions du récit auxquelles je me réfère sont celles proposées par Adam 7 dans Le
dictionnaire de l’analyse du discours et par Charaudeau 8 dans La grammaire du sens et de
l’expression. Il s’agit, dans le cas d’Adam 9, de l’interaction de trois éléments fondamentaux: la relation de faits chronologique 10, les «actants» ou protagonistes qui prennent
leur destin en main 11 et dont la personnalité est modifiée par l’épreuve narrative et la
mise en intrigue ou mise en sens cruciale, qui est présentée comme une composante fondationnelle. J’ai également intégré dans la définition du concept la question des enjeux

69

existentiels du récit, définis par Charaudeau en 1992. Celui-ci constituerait un mode de
réflexion sur le sens de notre existence et donc aussi sur notre rapport à la mort.
Le concept de mise en intrigue se situe à la croisée de la narration et de
axiologique. Revaz souligne que la visée du récit est de «raconter pour faire valoir une
opinion, induire un jugement de valeur, voire pousser à l’action» 12. Elle insiste également sur le fait que les portraits des principaux protagonistes peuvent être «orientés
[…] positivement [ou] négativement […] pour les besoins de l’argumentation» 13. Ce
point de vue est confirmé dans la présentation d’un numéro de Réseaux consacré aux
«récits médiatiques». Jocelyne Arquembourg y considère qu’il est légitime de dire
avec Ricœur que «le récit, jamais éthiquement neutre, s’avère être le premier laboratoire du jugement moral» 14. Ces prises de position établissent clairement l’existence
7

Jean-Michel Adam, «Récit»,
Dictionnaire d’analyse du discours,
Paris: Seuil, 2002, pp. 484-487.

8
Patrick Charaudeau, Grammaire
du sens et de l’expression, Paris:
Hachette, 1992, pp. 711-718.
9
Voir également l’entrée
«Actions/événements (en narratologie)» du Dictionnaire d’analyse
du discours, op. cit., p. 26. La définition, rédigée par Jean-Michel
Adam, s’y achève par cette
conclusion: «Tout récit […] peut
être défini comme une interrogation portant sur les raisons d’agir,
sur les degrés d’intentionnalité
(motifs, buts) et donc sur la
responsabilité des sujets».

10
Voir au sujet de la «linéarité»
chronologique, Françoise Revaz,
«Le récit dans la presse écrite»,
Pratiques, vol. 94, 1997, pp. 19-33 et
le numéro de Réseaux consacré
aux «récits médiatiques», vol. 23,
N° 132, 2005, pp. 31 et 36.
11
Voir également Jean-Michel
Adam, «Une alternative au ‹tout
narratif›: les gradients de narrativité», Recherches en Communication, vol. 7, 1997, pp. 11-35.
12

Françoise Revaz, «Le récit dans
la presse…», art. cit., p. 28.
13

Ibid., p. 30.

14

L’«opération de jugement»
inhérente au récit, affirme-t-elle,
«y accomplit bien plus qu’une
mise en ordre du réel, elle confère
un sens et une valeur à ce qui est
rapporté» (Jocelyne Arquembourg, «Comment les récits
d’information arrivent-ils à leurs
fins?», Réseaux, vol. 23, N° 132,
2005, p. 35). «Olivier Voirol montre que les récits contribuent à
produire et à recomposer un horizon sémantique normatif de la
reconnaissance. ‹Il valorise autant
qu’il dévalorise, il met en saillance
autant qu’il condamne au silence,
il rend visible autant qu’il invisibilise» (Jocelyne Arquembourg et
Frédéric Lambert, «Présentation»,
Réseaux, vol. 23, N° 132, 2005, p. 21).

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

l’argumentation. Les auteurs consultés accordent une place centrale à sa dimension

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

d’un lien entre narration et argumentation, entendue comme une logique des valeurs.
La rationalité narrative serait donc indissociable d’une rationalité axiologique.
L’intrication et l’interdépendance entre les effets de réel, les apparences neutres
affichées et les enjeux éthiques implicites intentionnels seraient constitutives de la
notion de genre narratif. Il n’est donc pas étonnant que le récit – ou le fait d’afficher la
mention «récit» dans le titre ou le sous-titre d’un article qui n’en est pas vraiment un
– soit aussi fréquent dans l’écriture de presse: ce genre convient parfaitement au type
d’«engagement» paradoxal qu’elle souhaite pratiquer et que Charaudeau a nommé
l’«engagement neutre» 15. Le recours au genre narratif permet de transgresser l’axiome

70

du devoir d’objectivité sans que cela se voie ou ne soit trop visible.
Le concept de «récit» est fréquemment dissocié aujourd’hui de celui de «narrativisation». Les partisans de cette approche partent du point de vue suivant: il faut pouvoir penser les cas où le texte analysé n’appartient pas au genre du récit, mais intègre
sorte que l’auditoire peut avoir l’impression que le texte s’est narrativisé sans être
vraiment devenu un récit. Il y aurait donc des degrés de narrativité comme il y a des
«échelles argumentatives» et des phénomènes ponctuels de polémisation graduelle de
l’argumentation. Cette conception assouplie et scalaire qui distingue entre «récit» et
modalité narrative me semble particulièrement adéquate au corpus de presse construit
en vue de cette communication; je classerai donc les exemples types analysés dans la
deuxième partie de mon travail en fonction du degré de narrativisation des bilans de
victimes et je veillerai à les classer du degré le plus bas, où ne figurent qu’une ou deux
des trois composantes essentielles du récit, au degré le plus haut, où l’on peut identifier
les trois composantes essentielles de tout récit, soit le récit de chiffres proprement dit.
Je voudrais enfin, avant de passer à la question de la mise en mots des chiffres,
commenter brièvement deux exemples types de définitions du récit proposées par des
journalistes, définitions qui me permettront de justifier l’hypothèse des apparences
15

Voir Roselyne Koren, Les enjeux
éthiques de l’écriture de presse et la
mise en mots du terrorisme, Paris:
L’Harmattan, 1996 et, du même
auteur, «Argumentation, enjeux
et pratique de l’‹engagement
neutre›: le cas de l’écriture de
presse», Semen, N° 17, «Argumentation et prise de position.
Pratiques discursives», 2004,
pp. 19-40.

a contrario

No 12, 2009

réalistes «objectives» du récit médiatique écrit. Il s’agit
tout d’abord des rédacteurs d’une brochure intitulée
«Le style du Monde» et publiée par le journal en 2002. On y
lit que «le récit constitue la trame de base de la plupart
des articles», qu’il doit «s’imposer par sa clarté, sa pédagogie, sa progression et se nourrir d’informations exclusives ou significatives. Il permet une mise en scène des
informations.»

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

ponctuellement un récit, ou seulement un ou deux de ses constituants canoniques, de

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

La narrativisation de l’information y est considérée comme inhérente à la rhétorique de l’écriture de presse; elle est essentiellement perçue comme un type de «mise
en scène» à visée pédagogique didactique; la mise en intrigue «significative» est donc
essentiellement pensée en termes cognitifs. Il y est aussi question du pouvoir de captation du récit, évoqué en ces termes: «le style peut être vif et enlevé». Ce dernier y est
donc présenté comme une option facultative, il ne serait pas un facteur de valorisation
ou de dévalorisation, d’identification ou de distanciation, mais un vernis superficiel
facultatif. Ce qui manque à l’appel, c’est le versant axiologique de la mise en intrigue et
une référence explicite aux actants. Quant à l’absence de référence à d’éventuels jugements de valeur, elle est à peine surprenante: la presse écrite ne donne-t-elle pas la primauté à son devoir d’impartialité en matière d’information? Pas de trace non plus du

71

«devoir d’irrespect», second constituant notoire de la déontologie de la profession, ni
de l’exercice d’un contre-pouvoir qui auraient pu justifier le droit de donner au récit un
éclairage contestataire politisé. Le Monde reconnaît explicitement dans cette brochure
qu’il lui arrive de prendre position, conformément aux valeurs qui constituent son
à prendre position que dans des articles comme l’éditorial, l’analyse ou la chronique; le
récit, lui, appartient à la sphère des faits et des événements que le journal affirme pouvoir et devoir séparer des commentaires; il serait linguistiquement possible, selon lui,
de neutraliser la subjectivité inhérente au système du langage, si on souhaite s’en tenir
aux «faits» 16… Ceci confirme donc l’hypothèse selon laquelle la mention «récit» constituerait une technique d’affichage d’un ethos neutre qui se veut fiable et crédible.
L’article de Daniel Schneidermann, publié dans Libération 17 et intitulé «La fin des
‹médias finis›?» est d’un autre ordre. Il oppose deux conceptions antithéthiques du récit:
celle des médias écrits classiques et celle rendue possible par internet. La première correspondrait au «récit fini» ou «récit de synthèse» dont «la promesse est ainsi formulée»:
«voilà ce qui est important, ce qui constitue l’‹Actualité› incontournable. Nous avons
fait la sélection pour vous […]. Vous êtes priés de nous croire sur parole. Le journal
papier refermé […], considérez-vous informés pour la journée. Vous avez accompli
votre devoir de citoyen.»
Les nouveaux médias impliqueraient une promesse
«concurrente», «différente»:
«je vous livre ce que j’ai vu, ou ce que je pense. Ce n’est rien
d’autre que ce que j’ai vu, et filmé […] ou pensé […]. Je suis

16
Voir au sujet de la conception
journalistique descriptiviste du
système du langage Roselyne
Koren, «Argumentation, enjeux
et pratique…», art. cit., pp. 22-25.
17

Libération, 3 novembre 2006.

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

code éthique, et qu’il se considère comme un journal «politique», mais il ne s’autorise

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

conscient de ne pas avoir tout vu, de ne pas tout savoir, ma parole n’est rien d’autre que
ma parole, vous n’êtes absolument pas tenus de la croire sur parole […]. Vous pouvez
aller compléter votre information ici, ou encore là, il suffit de cliquer. La vérité n’est
jamais qu’une wiki-vérité, à laquelle vous êtes priés de contribuer vous-mêmes,
contradictoirement, inlassablement.»
Ce que confirment, entre autres, ces deux conceptions du récit, c’est la pertinence
de la décision de Marc Lits d’accorder une place centrale à la problématique du sujet
narrateur et de son ethos; sujet institutionnel au ton péremptoire dans les anciens
médias écrits, sujet individuel égalitariste dans les nouveaux médias. Deux concep-

72

tions antithétiques s’affrontent ici. Celle des nouveaux médias affiche et assume une
conception déculpabilisée de la prise de position et de l’acte de juger, mais l’enjeu reste
toujours encore la prise en charge de la ou d’une vérité; la fonction argumentative
axiologique de la mise en intrigue n’est soulignée ni dans le premier, ni dans le second
cas, même si l’«énoncé»: «vous êtes priés de contribuer vous-même, contradictoitative de l’interaction du proposant et de l’opposant. Le sujet du discours journalistique classique aurait la rigidité de l’idéologue doctrinaire, le sujet d’Internet aurait la
souplesse du proposant d’une argumentation, mais pas nécessairement la même
conception du rôle fondationnel des interactions verbales. Le narrateur d’Internet ne
croit pas plus que l’argumentateur en l’existence de vérités irréfutables préétablies,
mais c’est un cavalier seul qui ne se soucierait pas de faire adhérer l’autre à ses prises
de position ou qui accorderait peu d’importance à cette adhésion.
Tenants et aboutissants du recours aux chiffres
Le bilan est une sous-catégorie des indications chiffrées. Ce concept réfère à des informations concernant des effets de réel comme les dates, les horaires, l’âge des protagonistes, les dimensions d’un objet ou la surface d’un lieu, la hauteur d’une montagne, etc. Il peut aussi référer aux sondages et résultats d’enquêtes en tous genres qui
contribuent à la construction de l’événement et à la formation de l’opinion; il renvoie
enfin au bilan ou aux techniques de recensement strictement factuel. La visée de ces
constituants du récit informationnel est tout d’abord descriptive. Le mode descriptif
est en fait «un mode d’organisation qui produit des taxinomies (grilles, représentations
hiérarchisées en arbre, en accolades […], des inventaires […] et toutes sortes de listes
qui construisent ou passent en revue certains êtres de l’univers» affirme Charaudeau 18.

18

Patrick Charaudeau, op. cit.,
p. 660.

a contrario

No 12, 2009

L’indication chiffrée peut certes être controversée et
susciter des polémiques, mais elle bénéficie a priori d’un

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

rement, inlassablement» aux «wiki-vérités» semble évoquer la conception argumen-

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

prestige incontestable: le prestige des apparences objectives, de l’évidence et du discours scientifique rationaliste 19. Fonder son interprétation sur des chiffres, c’est se
construire d’emblée un ethos valorisant 20. On lit ainsi dans un article du Monde consacré à la canicule meurtrière d’août 2003 («La canicule prend les proportions d’une
‹catastrophe humanitaire») 21, que «Seule une estimation scientifique à laquelle travaille actuellement l’Institut national de veille sanitaire (INVS) permettra de savoir
exactement le nombre de décès liés à la canicule». On voit donc aussitôt ce qui rend le
bilan séduisant aux yeux du journaliste: il convient parfaitement à la perception spéculaire qu’il a du langage et de son propre rôle: être le miroir des faits, les rapporter
«tels quels», leur servir tout au plus de «haut-parleur». L’indication chiffrée en général et le bilan en particulier font partie de la catégorie des effets d’objectivité qui don-

73

nent à son écriture les apparences de la neutralité.
La description implique toujours cependant un énonciateur et des procédures discursives qui la subjectivisent. Dissocier description/narration et argumentation ne va pas
gissent le plus souvent – et par «interagissent» j’entends: se valident, s’invalident et
se renforcent réciproquement. Bref on ne peut séparer un bilan de son contexte et du
but qu’il poursuit, même si ce but est nommé «information»; ces contraintes contribuent à la subjectivisation du recensement.
Mon intention n’est pas ici de mettre l’accent sur la rhétorique médiatique sensationnaliste des chiffres ni sur les usages polémiques des indications chiffrées, mais sur
un aspect positif du récit de chiffres entendu comme
condition de possibilité d’un questionnement qualitatif et
par qualitatif j’entends critique, politique et/ou axiologique. Les chiffres, données concrètes et scientifiques,

19

Ibid., pp. 665 et 677.

20

Ibid., pp. 237, 692, 694.

21

Le Monde, 20 juillet 2003.

peuvent garder leur pouvoir de validation même lorsqu’ils
construisent une mise en mots hyperbolique de
l’événement. La mise en scène emphatique des chiffres ne
sera pas attribuée alors à des visées de captation sensationnalistes, mais à la volonté de bouleverser afin de susciter la réflexion. Un bilan peut constituer une des formes
que revêt l’impossibilité de dire 22 l’horreur. «N’y a-t-il rien
à faire, devant l’escalade de la violence au Proche-Orient»,
lit-on dans un éditorial du Monde, intitulé «L’Europe au
Proche-Orient» 23, qu’à «attendre en s’attristant que le
nombre de morts de part et d’autre atteigne un niveau

22

Voir Olivier Reboul, cité par
Claude Jamet («La stratégie de
l’évanouissement. À propos des
tempêtes de décembre 1999»,
Mots, N° 75, «Émotion dans les
médias», 2004, pp. 77-87):
«La fonction sémantique de
l’hyperbole est à notre avis, de
dire qu’on ne peut pas vraiment
dire, de signifier que ce dont on
parle est si grand, si beau, si
important (ou le contraire) que le
langage ne saurait l’exprimer».
23

Le Monde, 2 juin 2001.

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

de soi dans la trame des textes où ces trois types de mise en mots discursives intera-

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

suffisamment insoutenable pour que leurs dirigeants envisagent enfin de commencer
à réviser leurs certitudes?» Cette question implique le raisonnement suivant: les hommes
politiques, prisonniers de partis-pris idéologiques sectaires, ont besoin d’un choc
émotionnel violent pour accepter de mettre leurs positions en question; l’inflation 24
des chiffres pourrait, dans le cas des bilans de victimes, remplir cette fonction.
Le bilan est transformé en l’occurrence en événement saillant par une mise en mots
hyperbolique qui a pour fin de mobiliser l’opinion publique; l’acte de dire le caractère
«insoutenable» et alarmant du bilan revêt dans mon corpus les trois formes suivantes:
1) dire l’impossibilité de dénombrer les victimes; 2) mettre en scène de manière

74

hyperbolique le bilan par un rapprochement associatif; 3) produire une série chronologique de décomptes «insoutenables».
Dire l’impossibilité de dénombrer les victimes
Le fait que l’on vienne d’atteindre un de ces sommets quantitatifs les plus forts en
impossible de ces dernières, ressassés par la majorité des médias. «Le ministère de la
santé a d’ailleurs renoncé à compter précisément le nombre de morts en raison d’une
marge d’erreur trop importante dans ces nombres vertigineux», lit-on dans Le Figaro à
propos du Tsunami 25. L’adjectif subjectif affectif «vertigineux» contribue également à
l’amplification de l’information: la catastrophe dépasse ce que l’entendement humain
peut saisir. L’impossibilité du recensement constitue le titre même de l’article du
Monde: «En Asie, établir un bilan de décès s’avère presque impossible» 26. Libération
conclut un an après: «On ne saura sans doute jamais
24

Voir au sujet des «tendances
majeures» de la «rhétorique des
émotions» dans l’«information
écrite», Jean-François Tétu,
«L’émotion dans les médias:
dispositifs, formes et figures»,
Mots, N° 75, 2004/3, pp. 9-19.
Celui-ci signale ainsi que «le
choix des mots» «semble
reposer», entre autres, sur
«l’hyperbole (d’où l’inflation fréquente des chiffres)».

25

«L’Indonésie la plus meurtrie»,
Le Figaro, 1er janvier 2005.

l’étendue exacte des pertes humaines» 27.
Mise en scène hyperbolique du bilan
par rapprochement associatif.
L’emphase résulte de trois types de rapprochements différents. Le premier consiste à comparer le bilan actuel avec
les bilans de catastrophes antérieures du même ordre
ayant eu lieu dans le même pays: «Le bilan de plus de
175 morts enregistré hier dépasse celui de l’attentat contre
la mutuelle juive Amia, en 1994, dernière catastrophe de
grande ampleur à secouer l’Argentine», lit-on dans un

26

Le Monde, 30 décembre 2004.

27

Libération, 20 janvier 2005.

thèque» 28. Second type de rapprochement: la référence à

28

Le Figaro, 1er janvier 2005.

des tragédies contemporaines qui sont d’ores et déjà

a contrario

No 12, 2009

article intitulé «175 morts dans l’incendie d’une disco-

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

matière de victimes d’une catastrophe est signalé par des constats sur le comptage

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

entrées dans l’histoire et servent de norme évaluative. On trouve ainsi dans un article
publié dans la rubrique «Débats et Opinions» du Figaro 29, au sujet du bilan de la canicule de 2003, l’entrée en matière suivante: «Environ dix mille morts. Soit près de trois
fois le 11 septembre [je souligne] ou de sombres multiples des ‹guerres propres› du jour.
Ça n’est pas rien», puis quelques lignes plus bas: «Trois fois le 11 septembre! Mais sans
les images d’anthologie, et sans ces terroristes criminels qui font l’unanimité,
l’indignation et l’émotion sans feinte.» Troisième et dernier type de procédure associative: la quantité élevée au prisme de normes spatiales. On lit ainsi dans Libération au sujet
de la canicule de 2003:
« Dix mille quatre cents morts ! Si le chiffre de surmortalité annoncé hier par les

75

Pompes funèbres générales (Pfg) pour les trois premières semaines d’août s’avère
exact, l’urgentiste Patrick Pelloux aurait raison de parler de ‹catastrophe humanitaire›. Car, comme l’a dit aussitôt Yves Contassot, porte-parole des Verts, ‹cela cor-

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Séries chronologiques et décomptes «insoutenables»
La transformation du bilan en «événement saillant» passe aussi par l’établissement
d’une liste des catastrophes qui ont affecté une collectivité depuis x années. La subjectivité de la démarche est révélée, entre autres, par le fait que la période servant de cadre
à l’évaluation des bilans change d’un journal ou d’un journaliste à l’autre. On trouve
ainsi dans Le Monde, à propos du Tsunami, une liste de dix «séismes» ayant eu lieu dans
différents pays, liste intitulée «Les plus puissants séismes

29

depuis un siècle» 31. Il ne s’agit plus d’un siècle, mais de

«La stratégie du prétoire», Le
Figaro, 25 août 2003.

trois «décennies» dans ce titre de Libération: «Chronolo-

30

gie – Au moins 62000 tués dans des tremblements de
terre en Iran depuis 30 ans» 32. Le Monde, quant à lui, se
contente de recenser à propos du même type d’événement
les victimes de séismes ayant eu lieu durant la dernière
décennie, comme en témoigne cet extrait d’un article de
décembre 2003 qui s’achève par ces mots: «Les séismes
sont très fréquents en Iran. Près d’un millier de secousses
ont fait depuis 1991 environ 17600 tués et 53000 blessés,
selon des statistiques officielles» 33.
L’amplification du bilan pourrait avoir uniquement
pour fin de donner à l’auditoire des sensations fortes sans
lendemain, mais les enjeux de la mise en mots hyperbolique

Voir également, à propos de
l’amplification du chiffre par une
référence à l’espace, cette information signalée par Le Monde
(28 mars 2003) dans un article sur
le rapport d’activité de l’année
2002 de la Commission nationale
consultative des droits de
l’homme: «Ces violences et
menaces (il s’agit de menaces
racistes et/ou antisémites, qui
jusqu’alors étaient concentrées
sur les départements de l’Ile-deFrance) se sont disséminées sur
l’ensemble du territoire. 31 Le
Monde, 29 décembre 2004.
32

Libération, 26 décembre 2003.

33

Le Monde, 27 décembre 2003.

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

respondrait à la disparition d’une ville telle que Saint-Jean-de-Luz›.» 30

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

peuvent être plus complexes comme l’indique cet extrait de l’article «11 septembre, la
triple rupture», médiatisé par Libération: «La première rupture est liée au franchissement d’un seuil quantitatif près de 3000 morts induisant de facto un bouleversement
qualitatif. Pour la première fois […] cette capacité de destruction est désormais à la
portée d’entités non étatiques» 34 (je souligne). Le franchissement de ce seuil est présenté ici comme la condition de possibilité d’une réflexion éthique sur le passage de la
pensée à l’action: «La triple rupture du 11 septembre suggère de se confronter à» un
risque «qui revêt désormais une importance nouvelle. Celui de la surenchère.» Le
chiffre «insoutenable» a en l’occurrence pour fonction de susciter la réflexion sur
l’émergence de formes inédites de gestion des conflits internationaux et sur les

76

mesures à prendre. On est loin de la description fataliste du «cours inexorable» des
violences. La logique du passage de l’argument de la quantité à celui de la qualité 35
soulignée par l’auteur de l’article, Marc Hecker, chercheur à l’Institut français des
relations internationales, est également envisagée et conceptualisée par deux chercheurs en analyse du discours et en sociologie. Adam cite ainsi un extrait de Charlotte
frappante à celui des indications chiffrées: «l’intensité […] a atteint un seuil au-delà
duquel l’accroissement quantitatif produit un changement qualitatif» 36. Le sociologue
Jean-Pierre Esquénazi souligne, quant à lui, dans un numéro de Mots consacré aux
«Émotions dans les médias», le phénomène suivant:
«Je ne suis poussé à penser que lorsque je suis touché ou
34

Libération, 11 septembre 2006.

atteint par quelque chose que je ne contrôle pas. Il me semble

Voir à propos des définitions
des lieux, de la quantité et de la
qualité, Chaïm Perelman et Lucie
Olbrechts-Tyteca, Le traité de
l’argumentation. La nouvelle rhétorique, Bruxelles: Éditions de
l’Université de Bruxelles, 1970,
pp. 115-125.

que nous devons garder à l’esprit cette prémisse essen-

35

36

tielle, au moment d’examiner les ressorts de ‹ l’émotion
médiatique ›. Car elle signifie que nous devons rester
attentifs au potentiel d’ébranlement intellectuel que
contient toute annonce exceptionnelle.» 37
Le pouvoir des chiffres n’est cependant pas toujours

Jean-Michel Adam, «Variété
des usages de si dans
l’argumentation publicitaire», in
Marcel Burger et al. (éds), Argumentation et Communication dans
les médias, Laval: Éditions Nota
bene, 2005, p. 99.

chiffres peut être perçue comme une forme de déréalisa-

37

tion ou de déshumanisation du récit et/ou de dérive de

Jean-Pierre Esquénazi, «Vers
la citoyenneté: l’étape de
l’émotion», Mots, N° 75, «Émotion dans les médias», 2004,
pp. 47-56.

a contrario

No 12, 2009

bénéfique. Si l’impact émotionnel du bilan peut provoquer l’«ébranlement intellectuel» et moral qui constitue
l’un des enjeux de la mise en intrigue, l’inflation des

l’information spectacle. On peut se demander alors si
l’enjeu de la narrativisation est encore un questionnement
éthique ou s’il ne vise que la diffusion d’un sentiment de

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Hybertie où le fonctionnement discursif de l’adverbe d’intensité correspond de façon

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

peur. Ceci implique la modification du rapport des médias écrits à leurs auditoires car
la peur conduirait à un état de dépendance propice aux procédures d’influence idéologiques. L’inflation des chiffres impliquerait alors que le narrateur «court-circuite» 38
les autres «segments narratifs» et propose un «récit mort-né», une «ébauche» lacunaire de récit dont l’espace serait essentiellement occupé par le bilan. Sa transformation en événement saillant et majeur impliquerait alors la «disparition» du «récit événement» dont parlait la brochure du Monde, disparition «dans une sorte de ‹trou noir›
du récit» affirme Jamet 39, fatal à tout ce qui n’est pas quantifiable. Sans doute est-ce à
ce «trou noir» que Pierre Marcelle fait allusion dans «des morts innommables» publié
le 12 octobre 2005 dans Libération après un séisme au Pakistan. Il y regrette en effet que
les reportages cherchent essentiellement à satisfaire la «promesse d’un record absolu

77

(en nombre de victimes bien sûr)» d’où l’impression de «ne rien avoir vu». L’énoncé
«30000 ou 40000 vies» balayées» par la catastrophe naturelle réduirait les victimes
«indéterminées» et «innommables» à une masse «anonyme»; les chiffres ont fait

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Éric Fottorino dénonce ainsi, dans Le Monde du 21 septembre 2004 («Busherie»), ces dérives du quantitatif qui
contribuent à faire oublier que
«derrière les chiffres, il y a des morts. Toutes sortes de morts.
Des civils et des militaires, des ‹armes à la main› et des ‹qui
passaient par là›, qui ne passeront plus nulle part.» 40
Il évoque la disparition du réel, le vide chiffré qui le
remplace en ces termes: «L’Irak est devenu une énorme
statistique de mortalité violente. Voici qu’on se met à tracer des courbes, à remplir des diagrammes et que ces diagrammes se substituent aux réalités concrètes de la guerre
et à l’évocation des individus qui en sont les victimes. Le
diagramme, la courbe et le bilan créent assurément les
apparences d’une information «objective» distanciée et
experte, mais ce type excessif de distanciation ne risquet-il pas de rendre l’information inintelligible?
Troisième et dernière dérive: la mise en scène sensationnaliste où le chiffre a essentiellement pour fin, reconnaît Daniel Schneidermann dans Libération, de «porter
une surenchère» 41 et où le journaliste se contente donc de

38

Voir Claude Jamet: «Une première façon de jouer de l’émotion
réside dans cette suggestion du
caractère indicible de
l’événement: tout est trop violent,
démesuré, sans référent historique… pour que l’on ait ‹les mots
pour le dire›. Alors que le lecteur
pourrait s’attendre à un récit
circonstancié, il constate cette
absence paradoxale,
l’évanouissement du fait»
(op. cit., p. 78).
39

Ibid., p. 80.

40

Voir également cet extrait d’un
article de l’écrivain et dramaturge
Alain Foix, médiatisé par Libération (10 novembre 2005) et intitulé «Compter pour qui?»: «C’est
pratique la sociologie, cela permet de compter et révéler pour
mieux cacher l’individu sous les
grandes masses. Z’avez un problème existentiel, Monsieur Ibrahima? Monsieur Trésor aussi?
Rassurez-vous, souriez, vous êtes
comptés. Tout serait pour le
mieux dans le meilleur des mondes chiffrés.»
41

«Un couvre-feu pour les
médias?», Libération,
11 novembre 2005.

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

disparaître les individus et les ont donc déshumanisés.

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

procurer des sensations fortes qui ne débouchent sur aucun questionnement.
L’émotion n’a plus rien de commun alors avec celle qui suscite la réflexion et la mise
en intrigue axiologique, elle est devenue stérile. Il s’agit d’alimenter, poursuit Schneidermann au sujet des bilans des agressions commises dans chaque ville lors de
l’insurrection des banlieues, «cette étrange fébrilité, mi-angoisse mi-exaltation,
chaque matin au réveil, cette fascination ambiguë pour le désastre (le record a-t-il été
battu?). Nul ne saurait jurer en être épargné.» 42
Ce qui sort renforcé de ce recensement, c’est essentiellement la rhétorique de
captation qui se contente de «tambouriner» les chiffres «manière Téléthon» et

78

de «détailler» quotidiennement les bilans macabres afin de tenter de décupler
l’émotion 43.
De la théorie à la pratique: illustrations
Je voudrais passer à présent à quelques exemples types. Je

Idem.

43

Idem.

44

Libération, 8 octobre 2005.

commencerai toutefois par une des traces discursives les
plus immédiatement visibles: les titres des reportages qui
concernent des événements aussi divers que les catastrophes naturelles, les attentats terroristes, la maltrai-

45

Ibid., 12 octobre 2006.

46

Le Monde, 21 avril 2007.

sociale à l’égard des femmes, etc. En voici quelques-uns

47

Le Figaro, 1er janvier 2005.

sélectionnés parmi des dizaines de cas identiques:

48

Libération, 26 mars 2003.

49

Ibid., 26 avril 2005.

50

Le Nouvel Observateur, du 14 au
20 mars 1996.

51
Voir à ce sujet Jocelyne
Arquembourg, «Comment les
récits…», art. cit., pp. 27-50.
Voir aussi Jean-François Tétu,
«L’émotion dans les médias…»,
art. cit., p. 19: «Il y aurait ainsi une
représentation critique implicite
d’un pouvoir qui constituerait le
véritable destinateur de l’action
représentée.» Il pourrait donc y
avoir derrière la mise en scène
émotionnelle des bilans «un présupposé de nature politique, qui
trouve dans une situation émouvante […] une façon de dire
l’ordre ou le désordre du monde».

a contrario

No 12, 2009

tance des enfants, les victimes du chômage ou l’injustice

«Séisme: des milliers de morts» 44, «Décompte macabre
en Irak» 45, «Au moins 170 morts à Bagdad dans une série
d’attentats» 46, « 175 morts dans l’incendie d’une discothèque»47, «Peut-on chiffrer le nombre des victimes?» 48,
«L’aide en chiffres» 49, «Bob Allen: 80 millions par an,
40000 licenciements» 50. Compter est présenté comme un
type d’accès au savoir et d’évaluation privilégié. L’aide
n’est plus pensée en l’occurrence en termes axiologiques
qualitatifs, mais en chiffres. Faire le portrait de Bob Allen,
c’est dire son identité au prisme du nombre d’employés
qu’il a réduits au chômage. On pourrait voir dans cette
mise en mots le premier jalon d’une mise en intrigue critique politisée 51, mais cela n’annule pas la pertinence de
l’argument selon lequel l’excès de chiffres traduirait la
soumission du journaliste en mal de légitimation aux
diktats d’une doxa objectiviste qui régule l’attribution du

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

42

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

droit à la parole. Ce qui serait donc sacrifié, c’est la représentation et la compréhension
de réalités sociales complexes.
Une rubrique de Libération intitulée «Le chiffre du jour» constitue le degré minimal
de narrativisation dans mon corpus. Ce qui me semble significatif ici, c’est le fait de
considérer l’indication chiffrée comme un objet justifiant la création d’une rubrique à
part entière 52, où est présenté chaque jour un chiffre record concernant des sujets
ayant trait à la vie économique, financière, politique ou à des phénomènes de société.
L’un des exemples de mon corpus est consacré aux soldats américains tués en Irak.
L’article s’intitule: «2» 53 ; il a pour sous-titre: «Le nombre de soldats américains tués
chaque jour en Irak» 54. «2» remplit la fonction d’événement central de l’intrigue. C’est

79

un article d’une dizaine de lignes entièrement constitué par la liste d’informations suivante: le chiffre global des victimes depuis «l’invasion de mars 2003», la moyenne
quotidienne des soldats tués, le pourcentage des soldats blancs, des soldats noirs et
des soldats hispaniques, le pourcentages des soldats tués respectivement par trois sornationale. L’article se termine par le chiffre global des «forces américaines en Irak»:
160000 hommes. Il y a des dates, mais pas de relation événementielle chronologique
rectiligne; il n’y pas de protagonistes qui affrontent leur destin, résistent et en sortent
mûris ou meurtris, sauf si l’on considère les soldats comme des civils assumant leurs
responsabilités de leur plein gré. Il n’y a pas enfin de termes subjectifs où poindrait
une mise en intrigue axiologique. Et pourtant, la nature des objets chiffrés: «les forces
d’occupation», les soldats tués, les morts comptés d’après leur appartenance ethnique,
les projectiles qui les ont atteints, le statut de réserviste ou de militaire de carrière, le
chiffre 2, titre de l’article, et celui de 160000, qui en

52

sociable, dans la mémoire collective, d’autres bilans, ceux

Voir Roselyne Koren «Argumentation et prise de position…», art. cit., pp. 35-36, au
sujet de l’analyse d’un autre genre
de texte où les chiffres et les
bilans de victimes du racisme et
de l’antisémitisme constituent les
événements saillants.

des victimes irakiennes bien plus nombreuses, ressassés

53

constitue la clôture, tissent la trame discursive d’un récit
implicite, celui du destin de soldats citoyens qui payent le
prix de l’occupation, rassemblés dans la mort, toutes ethnies confondues. L’évocation du chiffre «2» n’est pas dis-

quotidiennement par ces mêmes médias. Il contraste
enfin avec «160000» qui clôt la rubrique. D’autres questions surgissent ici: 2 morts par jour sur 160000… est-ce
peu ou beaucoup? Cela aura-t-il des incidences sur la longueur du séjour des troupes en Irak? Cela suffira-t-il à
entraîner le retrait des troupes? Le caractère factuel des
chiffres augmente considérablement le rôle de l’interprète

Voici d’autres titres d’articles
publiés récemment:
«275 millions d’euros pour rénover le RER B», «130 millions en
jeu ce soir pour le Super Euro
Millions», «361491 dollars la
minute de guerre», «4 millions
de grippés prévus cet hiver en
France».
54

Libération, 11 novembre 2005.

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

tes d’armes différentes, le pourcentages des réservistes et des membres de la garde

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

qui se doit d’assumer presque seul le passage du quantitatif au qualitatif.
L’énonciateur, quant à lui, bénéficie des gratifications et du confort d’apparences rationalistes mathématiques sans être exposé aux attaques de la réfutation.
Second type de narrativisation partielle: l’article entièrement consacré à un recensement chronologique. On ne dispose apparemment que de l’un des trois constituants
canoniques du récit: la relation d’événements rectiligne. Ce type d’article accompagne
toujours un précédent article ou «récit événement» auquel il semble donc ajouter un
complément d’informations purement factuel. La catastrophe ou l’attentat sont ainsi
inscrits dans une série d’événements identiques. Mon exemple type s’intitule «Les

80

principaux séismes dans le monde». Il est paru dans Le Figaro du 27 mai 2006. Cette
liste fait suite à un «séisme qui a frappé […] l’île indonésienne de Java»; le journal
recense 23 séismes de 1990 à 2006, «depuis une quinzaine d’années».
La mise en intrigue des chiffres y passe tout d’abord par le fait que dans 8 des
«plus de» ou «au moins» qui impliquent l’argument implicite: c’est beaucoup. La série
oriente inéluctablement la lecture vers une comparaison entre le nombre des victimes;
il ressort de cette comparaison que deux mille morts semble être un bilan moins tragique que 5000, 7000 ou 70000, si bien que l’on peut se demander, comme le Canard
enchaîné du 31 janvier 2001 au sujet du terrorisme en Algérie: «On compte les morts,
mais les morts comptent-ils encore?» Autre conséquence de la mise en mots chronologique: la compétition macabre dont l’enjeu semble être le statut de bilan «record
absolu» 55. On est ici dans le cas de la mise en scène sensationnaliste analysée ci-dessus.
55

Ce type de mise en mots met en vedette le destin de

«Des morts innommables»,
Libération, 12 octobre 2005.

l’homme aux prises avec la cruauté inexorable de la nature

56

et de ses cycles de destruction infernaux ou, dans le cas

«Dix-sept mois après le tsunami, l’Indonésie à nouveau frappée», Libération, 29 mai 2006.
57
Ce genre de message implicite
sous-tend de même le paragraphe
de clôture rituel de nombreux
récits d’attentats actuels, de
conflits armés ou de catastrophes
naturelles. Là où l’impact des
chiffres pourrait déboucher sur
un questionnement éthique propice à la réflexion et à l’action, les
bilans de victimes y prônent, de
par leur place à la fin du reportage, une acceptation fataliste des
faits.

a contrario

No 12, 2009

des chronologies d’attentats terroristes, happé par une
spirale incontrôlable d’actes criminels. La «série noire» 56
fait entendre une voix qui tient le discours implicite suivant évoqué par un article du Monde du 21 septembre
2004: «Tout cela va donc continuer. Le temps et le sang
s’écoulent de concert. […] La machine à tuer s’emballe et
personne ne semble en mesure de la stopper» 57. Il ne reste
plus qu’à se demander: à quand le prochain attentat?
Comme l’affirme Adam: «le choix de la relation plutôt que
de la mise en récit complète permet de mettre l’accent sur
le cours inexorable des événements» 58.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

23 séismes le bilan des victimes est subjectivisé par des adverbes de quantité comme

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

Troisième type de narrativisation: le récit de chiffres proprement dit. Exemple type: un
article du Figaro du 30 août 2003 sur le bilan des victimes de la canicule qui a coûté la
vie à plus de 10000 personnes âgées en France. L’article s’intitule: «11435 morts en deux
semaines»; le chiffre est présenté dès le titre comme l’événement à retenir. La relation
chronologique rectiligne y est constituée par l’histoire de la découverte de bilans de
plus en plus alarmants: on est progressivement confronté à «une catastrophe sanitaire
sans précédent» 59. Les protagonistes qui jouent un rôle actif dans les débats et les
controverses publiques se divisent en fait en deux camps respectivement valorisé et
dévalorisé: celui des médecins urgentistes qui osent dire la gravité de la situation et
résistent à la frilosité ou aux dénégations des représentants du pouvoir exécutif et
celui des représentants de l’État et de ses institutions. L’intensification de l’émotion

81

passe par des qualifications subjectives hyperboliques comme «catastrophe», «sans
précédent», «ce mois meutrier», «il n’y a pas d’équivalent en France sur une période
aussi courte d’une catastrophe de cette ampleur en matière civile», «cette exceptionnelle canicule jamais observée depuis 1873», mais on peut aussi considérer que
détails qui stipulent le nombre des morts dans les diverses régions de France 60 et par
l’inflation d’indications chiffrées en provenance de sources officielles diverses et multiples, qui donne au lecteur
un sentiment de vertige. Les conditions de l’«ébranlement
intellectuel» dont parle Esquénazi sont donc bien réunies;
elles convergent vers une mise en intrigue polémique qui
impute essentiellement la faute de la mauvaise gestion de
cette rupture de l’ordre écologique aux institutions et stigmatise leurs tentatives de dénégation. Voici quelques
illustrations éloquentes: les premières estimations du
gouvernement sont désignées comme erronées, ce qui
pointe donc l’incompétence de ses services
d’investigation; le ministre de la santé se contredit, il n’est
donc pas fiable: «Le ministre de la santé avait démenti, le
16 août, le chiffre de 5000 morts publié dans la presse,
avant de le juger ‹plausible› le lendemain». Ce sont en fait
essentiellement les médecins, représentants de la société
civile, qui ont assumé leurs responsabilités du début à la
fin de la catastrophe.

58
Jean-Michel Adam, «Une alternative…», art. cit., p. 35.
59

Voici quelques-unes des qualifications des diverses étapes de la
découverte: «un premier bilan
partiel et provisoire», «en attendant le bilan final, probablement
beaucoup important», «ce constat dépasse très largement les
premières estimations du gouvernement», «en date du 14 août, de
‹1500 à 3000 morts› alors que, dès
le 10 août, le médecin urgentiste
Patrick Pelloux avait sonné la
sonnette d’alarme en annonçant
les 50 premiers décès liés à la
canicule en Ile-de-France»,
«Entre le 7 et le 10 août, les pompiers de Paris […] ont dû faire
face à un triplement des décès par
rapport à la semaine précédente,
puis entre le 10 et le 13 à un pic
brutal avec une multiplication
par dix».
60

Je voudrais passer à présent à une quatrième et dernière
illustration qui concerne la déontologie de l’écriture de presse.

Voir plus haut le développement consacré au rapprochement
associatif au prisme de normes
spatiales.

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

l’amplification, condition de possibilité de la mise en intrigue qualitative, passe par les

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

Il s’agit d’un article de Jean-Claude Guillebaud intitulé «Cinq jours de dérapage médiatique analysé heure par heure Roumanie; qui a menti?» et publié dans le Nouvel Observateur du 5 au 11 avril 1990. L’article a pour fin de retracer l’histoire du dérapage médiatique de Timisoara, dérapage concernant le bilan des victimes d’un massacre qui
aurait eu lieu dans cette ville roumaine et qui aurait coûté la vie à plus de 4000 victimes (en réalité 27) enterrées selon les rumeurs dans une fosse commune. Selon les
médias de l’époque, la Révolution aurait fait globalement 70000 victimes alors qu’en
fait il y n’en a eu que 689. L’intérêt de ce texte consiste dans le fait qu’il constitue un
exercice d’autocritique de la profession. La gestion de cette autocritique va nous permettre d’entrer dans les coulisses de la genèse de l’information chiffrée; autre avantage

82

et non des moindres: cet article permet de problématiser le fait qu’en dépit du titre
axiologique de l’article: «Roumanie: qui a menti?» et du fait que la pratique de
l’autocritique est une preuve de rationalité, les procédures discursives et argumentatives confondent culpabilisation et responsabilisation et aboutissent à l’imputation de
la responsabilité du dérapage médiatique aux adversaires politiques de Ceaucescu et

La relation chronologique des événements est annoncée dès le sous-titre de l’article
par l’énoncé: «Cinq jours de dérapage médiatique analysés heure par heure». L’une des
fins de Guillebaud est donc le récit des circonstances qui ont conduit au ressassement
presque général («Tout le monde – ou presque – s’est trompé sur la Roumanie») du
faux bilan des victimes et donc au «fossé […] vertigineux […] entre une réalité et sa traduction médiatique […] tambourinée» en boucle par plusieurs chaînes: la Cinq,
France-Inter, etc. Il y a donc eu «surenchère médiatique» alimentée par la crainte de ne
pas être à la hauteur des informations sensationnelles diffusées par des médias
concurrents.
Quant à Guillebaud, principal protagoniste de la narrativisation de la genèse d’un
dérapage-monstre, il oscille entre la narration chronologique, et donc entre une mise à
distance de la question de la responsabilité collective, et un travail de mise en intrigue
qui passe par l’argumentation des thèses explicatives suivantes: l’imprudence générale
était due à «l’attente inconsciente d’une tragédie», «la certitude plus ou moins avouée
[…] que les choses se passeraient nécessairement très mal en Roumanie» et enfin à
«une certaine dose de mauvaise conscience rétrospective» due à l’oubli de la Roumanie
reléguée dans les coulisses de l’information française pendant de nombreuses années.
Les médias auraient donc contribué à la diabolisation à outrance de Ceaucescu et
amplifié la «langue de bois de l’horreur» en diffusant et répétant des bilans de
victimes invraisemblables pour dédommager le peuple roumain. Ce qui manque à ce

a contrario

No 12, 2009

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

non pas aux médias…

Articles }

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

récit, c’est un questionnement éthique sur les enseignements du dérapage. Guillebaud
met essentiellement l’accent sur des causes psychologiques et sur «le désir irrationnel
et désespéré des Roumains […] d’une réécriture sanglante de leur histoire» qui
explique leur empressement à diffuser les rumeurs les plus délirantes. L’article se termine par la réponse à la question «Roumanie: qui a menti?», réponse qui disculpe les
médias et culpabilise les opposants au régime de Ceausescu. Ce récit dont l’événement
clé est un faux bilan de victimes, rendu possible par les présupposés et les idées reçues
des médias de l’époque, démontre néanmoins, a contrario, qu’un chiffre mis en scène
par une rhétorique hyperbolique à visée idéologique peut exercer une influence qualitative considérable sur la vie politique soit, en l’occurrence, contribuer à accélérer la
destitution d’un régime dictatorial et «servir de pièce à charge lors du procès expéditif

83

de Ceausescu».
En conclusion…
Je voudrais revenir, au moment de conclure, à mon point de départ: l’argumentaire de
socialisé comme un animal narrativisé, traversé par des récits construits selon des formes radicalement nouvelles et ouvertes» (je souligne), 2) la citation de Georges Balandier évoquée afin de réfuter la thèse de «la fin de la mise en récit»: «le politique ne
disparaît pas, il change de forme: il ne disparaît pas parce qu’il est indissociable du
tragique toujours présent, en tout temps, dans toutes les sociétés». Le récit de chiffres
est, comme j’ai tenté de le démontrer, l’une de ces formes qui doivent leur nouveauté à
la transformation de bilans en événements clés, mais ni cette nouveauté ni celle des
mises en récit des internautes ne peuvent être considérées comme «radicales» au
prisme du système du langage. On pourrait croire, du fait de ses apparences positivistes, que le récit de chiffres a eu raison de la subjectivisation de l’information et de
ses enjeux argumentatifs implicites, comme il peut avoir raison de la description
concrète détaillée des événements, mais nous avons vu qu’il n’en est rien et que la mise
en intrigue émotionnelle et/ou axiologique ne «disparaît pas», mais «change de
forme». Aussi puissante que soit l’inflation des chiffres,
soit la part soi-disant objective des réalités sociales,
aucune force ne peut annuler la part subjective du récit,
soit les enjeux argumentatifs de ces mêmes chiffres. S’il
en est ainsi, c’est que les mises en mots et les mises en
scène du récit transposent à l’échelle textuelle
l’interaction qui lie individu et société 61, objectivité apparente et subjectivité discursives dans le système du langage. Aucune mutation ne pourra rien changer au fait que

61

Individu et société sont d’ores
et déjà associés dans la part inaltérable du système du langage
comme l’atteste cette affirmation
du linguiste Émile Benveniste:
«La société n’est possible que par
la langue; et par la langue aussi
l’individu»; «l’individu et la
société» sont ensemble «fondés
dans la langue» (Problèmes de
linguistique générale, Paris:
Gallimard, 1966, t. 1, pp. 25-26).

No 12, 2009

a contrario

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

Marc Lits – et plus particulièrement aux deux points suivants: 1) «saisir l’homme

{ Articles

Le récit de chiffres: enjeux argumentatifs de la «narrativisation»des chiffres…

même les «wiki-vérités» sont énoncées dans une langue qui allie perpétuellement
liberté et contrainte… tout au plus chacun des genres de récit pourra-t-il orienter la
régulation de ces deux forces en fonction de l’identité et de la décision du sujet
d’énonciation, et c’est déjà très appréciable.

a

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

a contrario

No 12, 2009

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_fc - - 82.225.14.35 - 29/05/2011 07h13. © BSN Press

84



Documents similaires


narrativite et presse
argumentation et recit presse
ving 110 0067
tdm 012 0011
georges perkins marsh
la bataille des noms de rues d alger


Sur le même sujet..