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LIRE LE JOURNAL, DU POÉTIQUE AU POLITIQUE : PERSPECTIVES
ET PERPLEXITÉS
Jacques Migozzi
BSN Press | A contrario
2009/2 - n° 12
pages 5 à 12

ISSN 1660-7880

Article disponible en ligne à l'adresse:

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-a-contrario-2009-2-page-5.htm

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Migozzi Jacques , « Lire le journal, du poétique au politique : perspectives et perplexités » ,
A contrario, 2009/2 n° 12, p. 5-12.

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Introduction }

Lire le journal, du poétique au politique:
perspectives et perplexités
Jacques Migozzi

Le numéro spécial «Récit journalistique et culture médiatique» rassemble les textes

5

révisés après discussion de six communications présentées lors du cycle de rencontres
internationales «Idéologie et stratégies argumentatives dans les récits imprimés de
grande consommation. XIXe-XXIe siècles», organisé entre février 2006 et octobre 2007
par le Centre de recherches sur les Littératures Populaires et les Cultures Médiatiques
les périodiques d’information au sein de l’espace public depuis l’avènement de la
culture médiatique 1, ce faisceau d’articles présenté par la revue A Contrario est le pendant d’un autre volume collectif électronique, «Roman populaire et idéologie», consacré, selon la même problématique de cadrage initial, aux fictions de grande consommation en régime médiatique: ce numéro «cousin» et complémentaire est porté par la
revue en ligne à arbitrage scientifique Belphégor [http://etc.dal.ca/belphegor/], qui est
l’émanation de la Coordination internationale des chercheurs en littératures populaires
et culture médiatique. Par cette double publication croisée et simultanée nous espérons
prouver en acte les vertus de la pluridisciplinarité requise par les récits multimédiatiques caractéristiques de la modernité (et de la postmodernité?) démocratique.
Pour tirer pleinement parti de la lecture des six contributions ici réunies, un rappel
liminaire du balisage programmatique du cycle de rencontres 2006-2007 paraît nécessaire, car tous les textes s’y
référent au moins implicitement, quand ils n’en questionnent pas de manière critique les attendus.
Nous sommes partis d’un constat peu contestable:
depuis la querelle fondatrice du roman-feuilleton dans les
années 1840 et tout au long de l’expansion de la culture
médiatique, la gratuité insane des récits dédiés au divertissement du grand public a constamment été dénoncée

1

Pour une saisie historique de
cette formation culturelle nouvelle voir Dominique Kalifa,
La culture de masse en France. 1.
1860-1930, Paris: La Découverte,
2001; Jean-Pierre Rioux et JeanFrançois Sirinelli (éds), La culture
de masse en France de la Belle Époque
à aujourd’hui, Paris: Fayard, 2002;
Jean-Yves Mollier et al. (éds),
Culture de masse et culture
médiatique en Europe et dans les
Amériques. 1860-1940, Paris: PUF,
2006.

No 12, 2009

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de l’Université de Limoges. Centré sur les enjeux des récits non fictionnels portés par

{ Introduction

Lire le journal, du poétique au politique: perspectives et perplexités

par les élites de tous bords. Stigmatisés comme «poison pour les âmes» ou «opium du
peuple», détournant tour à tour du salut, de la conscience civique ou de la conscience
de classe, les romans populaires, les publications sérielles «de hall de gare», les périodiques jouant du sensationnel, les romans-photos, les digestes, les comics…, ont en
effet été durablement suspectés d’imposer subrepticement un prêt à penser/prêt à
rêver. Les récits imprimés de grande consommation, qu’ils soient explicitement fictionnels ou s’inscrivent dans un entre-deux problématique entre fabulation et référentialité documentaire – comme le fait divers, le reportage, ou le discours
d’information scénarisé – ont pu dès lors être désignés, et parfois étudiés, comme un
instrument de dressage culturel, au service d’une domination idéologique dont les

6

«industries culturelles» constitueraient des vecteurs aussi efficaces qu’aimables. Puisqu’ils recyclent le «discours social» et ipso facto le confortent et l’enrichissent, les
récits de grande diffusion ont pu donc être crédités d’une indéniable dimension argumentative, qui imprégnerait les imaginaires individuels et modèlerait l’imaginaire
collectif en enserrant le lecteur dans les rets de la sérialité doxique et des stéréotypes.
longue date tenté de mobiliser le pouvoir captateur et la force persuasive du récit pour
les mettre au service de leurs entreprise d’éducation populaire et/ou de leurs stratégies
d’édification: dès le cœur du XIXe siècle, les catholiques ont ainsi engagé une contreoffensive résolue contre la «littérature industrielle» en lui opposant des fictions bienpensantes visant un large public fraîchement alphabétisé, tandis que Hetzel diffusait
la bonne nouvelle progressiste et scientiste dans son Magasin d’éducation et de
récréation. Si l’on peut porter aujourd’hui sur ces textes prescriptifs et normatifs un
regard critique et/ou ironique, leur floraison n’en témoigne pas moins des homologies
entre l’idéal-type du récit exemplaire – tel qu’a pu le théoriser Susan Suleiman – et
le modèle poétique paralittéraire – proposé naguère par Daniel Couégnas: redondance, pansémie, primat accordé aux fonctions phatique et conative, axiologie dualiste et univoque, propension à la stylisation des personnages et à la stéréotypie… 2
En bref, beaucoup d’indices concordent pour attester que les récits imprimés de
grande consommation, qu’ils relèvent apparemment du seul paradigme de la lecture
de loisir et de détente/évasion ou qu’ils affichent plus ou moins ouvertement leur visée
didactique, intègrent à leur économie narrative une forte dimension argumentative,
qui mérite d’être étudiée de manière approfondie et sans exclusives ou cloisonnements
disciplinaires.
2

Susan Suleiman, «Le récit
exemplaire», Poétique, N° 32, 1977,
pp. 468-489; Daniel Couégnas,
Introduction à la Paralittérature,
Paris: Seuil, 1992.

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Nous avons par conséquent convié littéraires, historiens, linguistes, politistes, sociologues, spécialistes des
médias et de la communication… à explorer ensemble:

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Prenant acte de ce potentiel argumentatif, divers réseaux militants ont par ailleurs de

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Lire le journal, du poétique au politique: perspectives et perplexités

– les modalités énonciatives, rhétoriques et pragmatiques et les « paliers »
(Ruth Amossy 3) de ce dire narratif-argumentatif;
– la propension de certains genres ou sous-genres à porter l’accent sur cette dimension
argumentative;
– l’activation de cette même dimension par certains contextes socio-historiques
(construction conflictuelle de la démocratie moderne au XIXe, expansion coloniale et
désillusions post-coloniales, Guerre froide, processus de mondialisation, etc.);
– la déclinaison différente de cette composante argumentative du récit selon la
médiativité du support (fascicule, périodique, livre, etc.), textuel ou icono-textuel;
– les modulations de l’argumentation, directe ou «oblique», induites par la circula-

7

tion transmédiatique des récits;
– la manière dont les lecteurs-récepteurs appréhendent cette dimension argumentative et s’y ajustent, entre consentement et sécession.
En optant pour un tel angle d’attaque, et a fortiori en osant «exhumer» la notion
un risque. Le pari tout d’abord: l’heure nous paraissait peut-être venue de reconsidérer
sous l’angle de leur possible impact idéologique, avec la lucidité d’intellectuels «intégrés», ces récits qui structurent notre imaginaire partagé et modélisent nos représentations. Les quinze dernières années ont vu de fait quelque peu refluer au sein du
monde universitaire, du moins dans leur expression formelle et théorisée, les points
de vue «apocalyptiques» 4 sur la modernité médiatique gangrenée par les industries
culturelles, et simultanément s’affirmer, par des dialogues interdisciplinaires inédits,
des convergences nouvelles pour aboutir à une saisie plus fine de ces récits circulants,
plus attentive à leur hybridité et à la complexité éclectique
des pratiques d’appropriation développées par des publics
disparates et des individus-multitudes. Le pari a-t-il été
gagnant? Nos lecteurs en jugeront… Mais réouvrir à nouveaux frais ce chantier de recherches supposait de prendre
simultanément un risque, celui de cautionner à notre
corps défendant le vieux discours de suspicion et de stigmatisation qui s’attache aux récits aimés du grand public,
d’accréditer donc, comme Marc Lits nous le fit remarquer
en toute amitié lors de la table ronde conclusive, «la doxa
de l’aliénation qui reste dominante face aux productions
médiatiques contemporaines» 5. Témérairement, nous
persistons ici, en espérant ne pas sacrifier au dogmatisme
de postures critiques de principe héritées de l’École de

3

Ruth Amossy, L’argumentation
dans le discours. Discours politique,
littérature d’idées, fiction, Paris:
Nathan Université, 2000.
4

On aura compris que se trouve
ici repris le distinguo établi par
Umberto Eco in Umberto Eco,
Apocalittici e integrati, Milan:
Bompiani, 1964.

5

Pour de plus amples échos de
cette discussion contradictoire,
voir Jacques Migozzi, «Balises
liminaires» et Jacques Migozzi,
«Roman populaire et idéologie:
bouquet final de notes en forme
de points d’interrogation», in
Belphégor, N° 10, 2009,
[http://etc.dal.ca/belphegor/].

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d’«idéologie» au fronton de nos travaux, nous avons, délibérément, fait un pari et pris

{ Introduction

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Francfort et pour autant ne pas sous-estimer, à force d’idéaliser les usages de lecteursspectateurs «braconniers», la force de frappe du storytelling 6. Le risque a-t-il été évité?
Nos lecteurs en jugeront…
Chemin faisant, la dynamique de nos échanges a en tout cas fait litière de deux
idées reçues. Elle a fortement souligné d’une part qu’on ne saurait réduire la notion
d’«idéologie» à un instrument de dressage et de manipulation, car celle-ci peut, en
vertu même du double sens de «dominer» dans la formule fétichisée d’«idéologie
dominante» comme le note Nestor Capdevilla après Étienne Balibar, être valorisée
comme force d’«intégration» tout autant qu’être dénoncée comme «domination»

8

oppressive. Études attentives à l’appui, il a été d’autre part collectivement acté que la
cuirasse de monologisme dont sont couramment parés les récits imprimés de grande
consommation masque une polyphonie tout aussi indéniable sur le plan argumentatif,
polyphonie que le lecteur investit sur le plan éthique de sens pluriels au gré de son

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À la lumière de ces rappels, qui visaient à dégager le socle commun des deux volets
accueillis par A contrario et Belphégor, il est du même coup possible selon nous de voir
saillir au fil du présent volume trois séries de remarques intriquées, que nous n’aurons
garde d’appeler conclusions tant leur statut d’hypothèses de travail appelle à nos yeux
de nouvelles investigations.
Le bouquet des cinq études de cas présentés ci-après par Anne-Claude AmbroiseRendu sur le fait divers criminel dans la presse populaire française Fin de siècle, par
Laurent Martin sur l’emblématique et nonagénaire Canard enchaîné, par Françoise
Revaz, Stéphanie Pahud et Raphaël Baroni sur la feuilletonisation d’une polémique
6

Christian Salmon, Storytelling.
Une machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris:
La Découverte, 2007. Quel qu’ait
pu être le succès médiatique de
cet essai pugnace… et «apocalyptique» au sens d’Eco, la rigueur
scientifique devrait conduire au
demeurant à faire preuve de circonspection vis-à-vis de certaines
de ses thèses pour le moins hâtivement échafaudées.
7

Pour reprendre trois paradigmes explicatifs proposés respectivement par Paul Bleton, Richard
Hoggart ou Pierre Bourdieu.

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récente autour des chiens dangereux déployée par la
presse quotidienne suisse romande, par Roseline Koren
sur les récits de chiffres dans la presse écrite française
contemporaine, ou encore par Laurence Mundschau sur
les derniers numéros des titres de presse belges francophones scénarisant leur disparition, nous semble tout
d’abord indéniablement valider l’idée-force développée
par Marc Lits dans sa contribution d’ouverture: le médiatique est intrinsèquement narrativisé, et l’assomption de
la culture médiatique instaure – irrémédiablement? en
tout cas irrésistiblement – un nouvel espace public narratif symbolique, où la part de discours délibératif tend à

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encyclopédie de lecteur sériel, de son ethos de classe ou de sa trajectoire 7.

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se réduire jusqu’à parfois s’évanouir. Reste alors plus que jamais à scruter le rôle structurant et névralgique des supports dans la construction des connaissances partagées
par le grand public, sans céder à la facilité de désigner ce processus démocratique
d’acculturation comme le prêt à penser/prêt à rêver du «temps des foules», du «temps
des masses» ou du conditionnement mass médiatique. Ce n’est certes pas toujours
chose aisée, car l’historien ne peut que constater souvent, comme le fait ici même
Anne-Claude Ambroise-Rendu sur son corpus d’analyse, la primauté de «l’effet de
masse synchronique du discours social [qui] surdétermine la lisibilité des textes particuliers qui composent cette masse». Par la répétition inlassable des mêmes motifs et la
feuilletonisation itérative de macro-récits, à l’instar de celui martelé par Le Petit
Parisien tout au long de l’année 1880 sur «l’ordure cléricale», la presse pourrait-elle, par

9

sa capacité même au ressassement narratif, imposer «à l’usure» à son public des représentations collectives en les soustrayant au champ de l’argumentation raisonnée et
contradictoire, telle que la théorisaient et la prônaient Chaim Perelman et Olga
Olbrechts Tyteca 8 ? Il n’est pas forcément incongru de le penser, comme y inclinait

Quoi qu’il en soit, si l’on accepte l’hypothèse soutenue par Marc Lits après Louis
Quéré d’une mutation fondamentale et progressive de l’espace public depuis
l’avènement de la culture médiatique, qui par sa dynamique propre tendrait à baliser le
dicible/le pensable/l’argumentable de et dans nos sociétés, on peut se prendre à rêver,
en croisant les approches comparatives et les études sectorielles, d’une histoire longue
de l’espace public, saisi dans ses métamorphoses et ses cassures. Laurent Martin a par
exemple souligné que la naissance du Canard enchaîné était coalescente à
l’effondrement d’un certain modèle délibératif jusqu’alors dominant – en apparence
– sous le coup de boutoir de l’événement-monstre de 14-18. Marc Lits lui-même, en se
penchant non sans inquiétude sur les nouveaux usages induits par internet, où «le
gain relationnel est aussitôt annulé par une perte identitaire», semble suggérer que la
récente montée en puissance d’un récit postmoderne, conjuguant éclatement de la
«configuration» et déflagration de la «reconfiguration» – pour employer la terminologie de la mimesis ricœurienne – pourrait marquer la fin d’un espace public fondé
sur un récit médiatique communément partagé. Affaire à suivre donc, avec vigilance.
Vigilance, intellectuelle et éthique: telle est en effet la deuxième clef de lecture possible de ce recueil d’études convergentes. Car le récit journalistique, quel que soit son dosage d’information et de
divertissement, s’avère un laboratoire du jugement moral,
si l’on pose avec Jean-Michel Adam que «tout récit […]

8
Chaim Perelman et Olga
Olbrechts Tyteca, Traité de
l’argumentation. La nouvelle rhétorique, Bruxelles: Éditions de
l’Université de Bruxelles, 1970.

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Françoise Revaz dans le débat suivant son exposé.

{ Introduction

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peut être défini comme une interrogation portant sur les raisons d’agir, sur les degrés
d’intentionnalité (motifs, buts) et donc sur la responsabilité des sujets» 9. Il convient
donc, comme le rappellent en écho Roseline Koren et Françoise Revaz, Stéphanie
Pahud et Raphaël Baroni, de balayer la fausse opposition entre narration et argumentation, puisque toute mise en intrigue implique la recherche – fût-elle bien sûr inconsciente – d’un ébranlement intellectuel et moral. L’axiologisation des postures émotionnelles est ainsi fortement soulignée par Anne-Claude Ambroise-Rendu, lorsqu’elle
analyse l’offensive du Petit Parisien contre les ecclésiastiques accusés de pédophilie,
comme par Francoise Revaz, Stéphanie Pahud et Raphaël Baroni lorsqu’ils repèrent la
scénarisation dramatisante mise en œuvre par les journalistes pour émouvoir le lec-

10

teur et l’intéresser au débat en jouant de la figure pathétique d’un enfant défiguré par
un molosse. Dans les deux cas le pathos ne saurait être réduit à une simple recette de
racolage discursif, car par-delà – et sans doute grâce à – son indéniable fonction de
captation il s’affirme comme un levier argumentatif de premier ordre par sa capacité à

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Chacune à leur manière, les six études contribuent du même coup à dégager les
linéaments d’une «éthique du discours», que Roseline Koren appelle vigoureusement
de ses vœux en opposant la rectitude éthique de l’argumentation, ouvertement posée
et assumée comme «une négociation rationnelle qui a des prises de position axiologiques pour enjeu» 10, au pilonnage argumentatif qui s’avance masqué sous les charmes narratifs de la diversification, de la spectacularisation de l’information, voire du
chiffre médusant. Face aux mises en scène et en récit médiatiques tentées par le sensationnalisme, jusqu’à culminer dans l’infotainment, il paraît en effet nécessaire de dénu9

Jean-Michel Adam, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris:
Seuil, 2002, p. 26.
10
Ce point de vue vient d’être
réaffirmé et approfondi sur le
plan de ses soubassements et
implications théoriques dans la
première livraison de la revue
électronique Argumentation et
analyse de discours: voir Roselyne
Koren, «Pour une éthique du discours: prise de position et rationalité axiologique», in Argumentation et analyse du discours, N° 1,
«L’analyse du discours au prisme
de l’argumentation», mis en ligne
octobre 2008,
[http://aad.revues.org], consulté
le 29 janvier 2008.

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der avec opiniâtreté, et par le détour de l’analyse narratologique ou linguistique, les amalgames et autres
court-circuits logiques de l’«argumentation naturelle»
mobilisée par la presse, mais il paraît tout aussi salubre de
casser les pattes aux stéréotypes que charrient les journaux, comme l’a toujours fait Le Canard enchaîné et son
corrosif bêtisier. Par des voies diverses, pourrait ainsi être
questionnée la doxa objectiviste du discours journalistique contemporain, qui nie la symbiose de l’information
et du commentaire et campe sur la partition simpliste
faits vs commentaire pour mieux légitimer ses «effets
d’objectivité» (effets de réel, citations, photographies,
stratégies d’effacement énonciatif…). Le recours aux
«chiffres» dans le corpus des 80 articles analysés par

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orienter le jugement.

Introduction }

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Roselyne Koren pare par exemple tous les textes d’une aura rationaliste et permet aux
rédacteurs de déployer commodément un ethos valorisant et irréprochable, alors
même que par des gradients de narrativité peu soupçonnés s’opèrent des transgressions discrètes du dogme de l’objectivité.
C’est enfin sur des perplexités renouvelées vis-à-vis de la polyphonie du forum médiatique contemporain que débouche la présente livraison d’A Contrario. Que le journal,
mosaïque de discours et mélange de voix, soit la chambre d’échos d’un intertexte social
matriciel et relève à ce titre d’un hyperdialogisme est une évidence. Peut-on pour autant
considérer que les mises en scène discursives de débats contradictoires, dont la presse
généraliste est friande, sont réductibles à une stratégie de captation, qui s’ajusterait à la

11

diversité sociétale des opinions? Sans exonérer les périodiques d’information d’hier et
d’aujourd’hui de toute démagogie, on peut toutefois rappeler avec Françoise Revaz, Stéphanie Pahud et Raphaël Baroni que «la mise en perspective d’arguments contraires permet d’envisager un débat sous tous ses angles et de garantir une multiplicité de points de
ambiguïtés de la feuilletonisation médiatique peuvent être pareillement questionnées:
faut-il y voir un redoutable vecteur de persuasion par ressassement, imposant sur la longue durée une représentation normative? Faut-il plutôt considérer que l’étirement du
récit et la pluralité possible des protagonistes peut favoriser à l’inverse, au sein du
public, la construction de points de vue alternatifs, selon une dynamique de confrontation multipolaire? Il n’est pas jusqu’aux fonctions sociale, morale et politique de la satire
dans les médias de nos sociétés démocratiques qui n’aient fini par être sondées dans
leurs ambivalences. Par sa force de désacralisation carnavalesque, la satire s’avère en
effet un précieux ferment critique, qui peut déstabiliser l’ordre du discours et le discours
de l’ordre, en prenant à revers les figements discursifs du Pouvoir. Mais la raillerie ne
vaut pas pour certificat de subversion, a fortiori de progressisme: jeu de massacre, fondé
sur des procédés de rabaissement et une rhétorique du mépris – analysée en son temps
par Marc Angenot dans L’écriture pamphlétaire 12 –, la satire
peut non seulement être parfois mise au service d’un projet

11

de manière systémique, dans le cadre d’une sorte de «phy-

Patrick Charaudeau, Les médias
et l’information. L’impossible transparence du discours, Bruxelles:
De Boeck, 2005, p. 153.

sique sociale», aux processus symboliques de régulation

12

conservateur ou réactionnaire mais surtout peut participer

qui permettent d’évacuer les tensions au sein d’une société
en proposant des exutoires discursifs à des poussées
contestatrices, comme a pu le faire en son temps «la littérature du trottoir» de la Belle Époque étudiée par Jean-Yves
Mollier 13.

Marc Angenot, L’écriture pamphlétaire. Typologie des discours
modernes, Paris: Payot, 1982.
13
Jean-Yves Mollier, Le camelot et
la rue. Politique et démocratie au
tournant des XIXe et XXe siècles,
Paris: Fayard, 2004.

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vue, ‹attitude discursive qui parie sur la responsabilité du sujet interprétant› 11 ». Les

{ Introduction

Idéologie, mutations de l’espace public, construction problématique de points de
vue, éthique du discours: tout chercheur qui s’attache aux récits médiatiques, au bout
de ses analyses «techniciennes» sur la poétique narrative et la dimension argumentative des textes, débouche sur un questionnement de nature morale et politique.

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