Serge Latouche Entre mondialisation et décroissance. L'autre Afrique (decroissance ecologie FMI OMC capitalisme developpement localisme imperialisme) .pdf



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Entre mondialisation et décroissance
L'autre Afrique

Du même auteur:
Critique de fùnpérialisme, Paris, Anthropos, 1979.

Fa.lIt-il refuser le développement. ?, Paris, PUF, 1986.
L'Occidentalisat ion. du monde. Essai sur la sig niftcat.ion,
la porlée et les limites de l 'uniformisation planétaire, La Découverte, 1989 .

La Planète des nallfragés , La Découvert e, 1991.
L'économie dévoilée. du budget familial aux contraintes planétaires,
ouvrage collectif dirigé par Serge Latouche, ed. Autrement, 1995.
La, Mégamachine. Raison technoscientifique, raison économique

et m.ythe du progrès , La Découverte 1 MA USS, coll. Recherches, 1995.
Réédition 2004.
L'Autre Afrique, entre don et marché, Albin Michel, 1998.
Les dangers du marché planétaire, Presses de Sciences Po, 1998.

La Planète uni/orme, Climats, 2000
La déraison de la raison éC01wm.ique ; Du, délire d 'efficacité au principe
de préca.ution, Albin Mic hel, 2ool.
Justice sans lùnil.es, Fayard , 2003.
Suroivre au développement. De la décolonisation de l'imag ùwùe économique
cl la construction d 'une société alternative, Mille el Une Nu its, 2004.

Le pari de la décroissance, Fayard, 2006
Petit I.mité de la décroissance sereine, Mi lle et Une Nui ts, 2007.

Serge LATO UC HE

Entre mondialisation et décroissance
L'autre Mrique

Préface de Gilles LUQUET

Coll cclion

La ligne d'hori zon

Ce li vre est publi é
dans la collection La Ligne d'horizon
dirigée par Jean-Marc Luquet

Dans la même collection:
Du chômage à l'autonomie conviviale
Ingmar Granstedt
Carnet de voyage en Pologne
Françoi s de Ravignan

A paraître :
Carnets de voyage en Inde
François de Ravignan
Aucun respect pour les vaches sacrées
Gordi an Troëller - Marie-Claude Deffarge

ISBN 2-952-67606-2

© À plus d'un titre éditi ons 2007

Préface
France Inte r au début du moi s de mars 2008, proposait une ém ission sur les
Le journaliste y décrivait la
« sortie de la forêt » de ces peuples et la lransfonnatioll de leurs relations avec
les bantous, la part de la population noire qui domine la « mod ernit é
africa ine » . D'.ap rès le reportage, les bakas sont de plu s en plus réduit s au rang
« bakas » ou pygmées COlllm e on les nomme ici.

cie domestiques ... Un effet du développement puisqu e les forêts nourri cières
élant dé truites à des fin s d'ex ploitation économiqu e. l'arri vée de la
« civilisa tion occide ntal e lot ob lige les peuples « a rchaïques It à adopter, pe u
ou prou , Ull mode de vje « urba in » e l d épe ndant.
De rni er avalar illustrant le « développement rée ll e ment ex istant .. , cell e
hi stoire baka convient bien au propos te nu par Se rge Latou che : le
déve loppe ment est cause de peti e d'identit é, de savoir être et de savoir viv re.
Des régress ions qui empêchent un véri table épanouissement de l' humanit é.
Da ns les a nnées 1970, Fra nçois Partant avait déjà dénoncé ce processus. Dans
un e ntretien sur France Culture diffusé e n mai ] 995, il fai sait remarquer <lue
l'Occ ident était clans une impasse e t que, dans celte perspecti ve, ,' idée de
t< retour en arrière» n'était pas du tout absurd e ! L'idée d'impasse de celle
société modem e, faite de possession e t de ri chesse matéri elle, est d'aill eurs
déve loppée avec brio par Jean Claud e Mi chéa dans son ouvrage L'empire dn
moindre maL.
Se rge Latou che s'est déjà att elé depuis 1986 à la critique du développement ,
e t au débat sur la décroissa nce à partir des années 2000. Pour lui , ce débat
concellle les « pays du Nord ~ , mais aussi l'e nsembl e de l'human ité et la
planè te ell e-même. En pmii culi er, les fam euses relati ons t< Nord-Sud », la
décroissa nce au Nord é ta nt nécessa ire pour que le ud rede vi enne autonome.
Mi eux, nous dit-il , il faut le laisser tranquill e ... Pour re prendre le mol de
Saillir Amin , il faut e nvi sager un e « déconnex ion mondial e» afi n que ces
peupl es trouve nt ou retrouvent le ur base de vi e sans entra ve.
Comment déc roître ? Le premi er ac te d'i ndé penda nce dépend des habitant s
des pays du Nord. Il s'agit de « décoloni ser notre imagin aire» pour penser les
processus qui nous pennellront d'avoir ulle consomma tion moins li ée aux
approvis iollne ments prove nant du Sud. Plus généraleme nt , il cOllviendra de
recons idérer notre mode de vie. El que peuvent faire les pays du Sud pour que
nos effOli s convergent avec les leurs .? Not re tradition bie n-pe nsa nte nouS a
inculqué l' idée que nous de \'ons les aide r, mai s ne serai ent-il s pas en mesure

5

de nous ëtider bi en mi e ux qu e l' in verse?
Sous l' impact des pays occidentaux , l'Afrique d w nge de vi sage. Cel ui déc rit
par Georges Balandier clans L'Afrique ambiguë à la fin des ann ées 1950 n'a
plus cours. A cell e époque, le coloniali sme« voul ait )) int égrer l'Afrique dans
la modernit é et le concert des nations. Aujourd'hui , il y a au moins deux
Afriques. Celle qui int éresse, ici, Serge Latouc he, c'est l'Afrique de prox imit é,
ce ll e qui rés iste à la mondiali sation. Contraint e et forcée, lai ssée pour compte.
Ce lle qui vise l'indépendance ou J'autonomie économiqu e source d'avenir et
d'espéra nce.
Da ns L'autre Afrique, Serge Latouche a nticipait la disparition de l' Afriqu e du
point de vue des grands crit ères mondiaux en vigueur: statistiquement ,
l'Afriqu e hors Maghreb et sa ns l'A friqu e du sud ne représent e, au début du
vin gt-et-uni ème siècle qu'aut our de 1,5 % du PNB mondi a l! Au regard des
crit ères économiqu es, ell e n'ex iste pas. Pourtant, nous rassurait- il , en
voyageant sur ce continent , on rencontre toujours des ge ns qui vivent , ma is
souvent en « dehors de l'éco nomi e ». C'est l'autre Afriqu e, pas t:elle des
structures de dépe ndance a u marc hé mondial , pas cell e des dirigea nt s et des
élites, celte de « l' homm e de la rue ») ou des cha mps. Ou, comme on le dit ici,
de la soc iété civil e.
Dans ce seco nd li vre sur l'Afrique, il approfondit son ra isonnem ent en
introdui sa nt un débat sur la soc iété « d'après-développeme nt », qui sév it
depui s la fin de la seconde guelTe mondi ale. Sa réfl ex ion re nvo ie a uss i à la
not ion de décroissance, cO lllme le titre de l'ouvrage le menti onne.
Dix a ns séparent les deux livres. Aujourd' hui , le mot décroissance rassemble
un e gra nde partie 'des gens e t des énergies qui s'é lèvent contre le
dysfon cti olln ement de notre soc iété. Ce n'est plus seulement une luit e anti ca pitaliste, une posit ion contre le néo-libérali sme ou ulle perspecti ve pour une
aut re mondiali sati on.
C'est la plise en compte dans l' urgence des limiles de la pla nète et du
cataclysme qui nou s me nace. C'est a uss i la convi cti on qu' il faut cha nge r
d' imaginaire pour se projeter dans un a utre ave ni r et penser autrement que par
les filtres étroit s de l'économi e régissant la vie de tous. C'est la certitude qu' il
faut arrête r celte foUe course en avant appe lée croi ssa nce qui nous bouscul e
aujourd ' hui vers les pe rspecti ves qui mell e nt en péril la plan ète, la
biodi vers ité et I;hum anité.
Co ndamn és, « ils n'ont d'a utre choix pour survivre qu e de s'organiser selon

un e autre logique " . « C'est la grande leçon de l'autre Afrique II . Serge
Latouche étudie alors l'Afriqu e dans la mondialisation, dan s l'échec de
l'occid entali sation mal gré la pervers ion de systèmes comm e l'anat ocisme. Ilia
regard e au ss i dans cette alt ernative de la « soc iét é civil e» où le soc ial passe
avant l'économique, où les monnaies qui favorisant les relati on s en dehors du
marché ne fon ctionnent pas comme les monnai es national es, où la logique du
don structure une pat1ie des relation s entre les personnes regroupées pour
survivre ... Il propose ensuite ce qui , e n Afrique, rel èverait d' une pe rs pec ti ve
positive pour le deven ir conjoint de la planète et de la vi e.
L1 déc roi ssan ce est-ell e un luxe pour ri ches? Si tel n'es t pas le cas, quel s
pourrai ent être les liens entre l'Europe et la « voi e afri caine ? Serge
Latou che invite à le revi sit er ») des idées comme le « multiculturali sme ou la
notion de « valeurs uni versell es transcendantes et uniques II . Sur le th ème de
la dém esure et de la « dérai son économique », Serge Latouche propose
d'opposer « rationalit é occ idental e» e t «sagesse afri cain e" . Enfin , l'aut eur
nou s invit e à reconsidé rer les notions de fronti ères et d'échan ge dans un
chapitre consacré à celle cat égorie flou e d'économi e informelle. Alors,
demande-t-il en conclusion , qui peut aider qui ? En tout cas, nous rappell e-!il , « pour a ider sans domination ni arrogance, il faut avoir à dema nd er )) !
Pe ut-être faut- il évoquer ici, pour fi ni r, Albert Té voédjrè, auteur béninoi s cité
par Serge Latouche. Son li vre La pauvreté richesse des peuples indi que, selon
son édit eur, « les princ ipal es alt ernatives qui peuvent se rés um er ain si :
• non pas une accumulation matéri ell e diri gée par la course au profit maxima l
et stimulée par le désir du « touj ours plu s », mai s un bi en-être fond é sur la
maîtri se des besoins, intégrant tout es les val eurs de culture ;
• non pas des transfel1 s mimétiques de technologie, mai s des échanges
harmoni eux respectant la capacit é autonome de chaqu e pa rt enaire ;
• non pas une « burea.ucratie d'Etat " centrali sée, parfois arbitraire et
toujours ri goureuse, mai s une « république coopérative » alliant la Iibel1é
de l'esprit et la di sc ipline sociale, où la solidarité et la pau vreté vécues
devienn ent source d'épanoui sse ment personn el et d'e nrichi sse ment
coll ectif ;
• non pas un e di vision int ernational e du tra vail , mai s l'autonomi e créatrice
des peupl es dans un échange int ernational rééquilibré. »
1)

1)

j

Gill es Luqu et

Avant propos
Suite à la demande insisl.an te de Illon ami Jea n-Marc Luque t, de
c he rche r des tex tes nOIl publi és pour e n faire Ull petit li vre dans sa
bell e coll ec tion de La ligne d'horizon, j'a i rassembl é lIll certa in
nombre d'int e rventi ons faites ces derni ères ann ées, sur le th ème cie
L'autre Afrique1 e t di sponibles dan s un recoin de mon ordina teur. Ces
diffé re nts tex tes, postéri eurs il la publicati on du li vre, ayan t souve nt
des dévelo ppe me nts co mmuns, j e me suis efforcé de limiter les
redites par des coupures (signalées par le s igne « ( . . . ) ») quand
celles-c i n'en comprome tt ent pas la co mpréhe ns ion. 115 ont, cert es,
été repris au moins pour parti e dan s mes li vres e t mes articles
réce nt s. Toutefoi s, il nous a semblé qu 'offert s au lec teur non spécialisé, sous ce tte form e moins forme lle et plus access ible, ils prése ntai e nt un int é rêt. Le pre mi e r tex te, qui se rI d ' introduc ti on,
De l'Afrique ambiguë à l'A utre Afrique, est tiré de la préface faite
pour la traduc tion italie nn e d' un rapport d' Emmanuel Mounie r sur
une mission faite ell Afriqu e e n 1946. Le seco nd, L'Afrique dans la
mondialisation es t un e co nfé re nce fa ite à Bamako (Mal i) e n
septembre 2000. Le trois ième L'a utre Afri qu e e ntre la décroi ssan ce
e t la mondialisation, qui donn e son titre au rec ueil , es t un e confére nce fait e à Barce lone e n Juill e t 2007. Le quatri è me
L'occidentalisation cl l'heure de la « globalisation. Défi e uropéen et
sagesse afri caine» est une confé re nce fait e à Dakar e n mars 2005.
La cinquiè me, Rationalité occidentale et Sagesse africaine est un e
co nfére nce. Le s ixième: Frontières économiques et communautés en
Afrique, provient d' une co mmuni cation pour un colloque à Gè nes e n
déce mbre 2004. Le septi è me, qui sel1 de conclusion, L'AfruJue peul.elle contribuer à résoudre la crise de l'Occident? es t un e interventi on fait e au I V~ congrès intern atio na l d'é tud es afri caines à Barcelone
les 12-15 janvie r 2004.

S.L.
1 L'autre

8

Afriqlle. Er/Ire don et marché, Albin Michel Pa ri s, 1998.

Sommaire

(

Introduction • De l'Afii<luc amhiguë à l'auboc Ali"ÙluC

Il

IJAfIi<lue dans la mondialisation........................ ........

19

L'impact dest ructeur du marc hé mondial

sur l'Afrique ...... .... ... .. ... .. .... ........................... ......

22

Valternative de l'autre Afrique ... .. ... ... .................

32

Conclusion .. ... .. ... .. .. ............................... ... ... ... .. ..

43

.... IJallb'c Aliiquc cnboc la déCl'Oi'&U Ice ct la 1Il00xliaiisatioll 4-5
-c;
~
Le pa radoxe afri ca in de la décroi ssance .............. 46
Le projet d'une société a utonome africaine.. .. ... ...

54

Con clusion ...... ....... .. .. .........................................

60

Üoccidentalis.'1tion à l'hcUl'c dc la « g10bali<;atiOll »
Déli em'opéeu e t voic a1iicaine .................................

62

L'il lusion du Illulti c ultural is me ... .... ... ..................

64

Plaidoyer pour un piurive rsa li sllle ..... ............ ... ...

74

Ecouter l'autre............ ... .... ... ... .. .. .........................

79

,
Rationalité occidentale et SagL'SSe africaine ................ .

)

La dérai son de la rationa lité sans limite .. ....... .. .. .

81
82

La sagesse dé mocratique paradoxale
de la palabre ................ ... ... .. ... ...................... ...... .

88

Le dialogue des masques ................... .... .. ... ... .. ... .

97

Frontières éconollliClUcs el COUUlllUIaUtés cn Af."iqlLe ..

99

)

Le paradoxe ma rcha nd e n Afrique et la

nébuleuse de la soc io économie neo-clanique .. ...

101

Les marchés rencontre africains ... .. .................... .

110

Conclusion .............. ....... .... .. ..................... ......... . 116

E

n guise de conclusion • L'Afi'Hlue pent-elle conll"Ïhue,'
a résoudre la crise de l'Occident? ........... .................. 118
Le paradoxe de la question ......................... ... ... ...

118

I.:échec prévisible du développement
«

alternatif » à l'africajne. .. ... .. ... ...... ....................

120

L'autre Afrique cO lllme modèle de sort ie

de l'économie .................. .. .... ... .. .. ........................

131

Conclusion ... ... .. ...... .. .... ........... ...... ... ... ...... .. .. ... .. 134

[nlre U1omliruil!u lion e l

J éc roi~@ ,,",:c

(]"ulr,; Arr;'lll'!

Introduction
De ('Afrique alllbiguë
à l'autre Afri((1le
« A la lI:mit.e, l 'Afrique aura.it. pu/aire ce
que /, 'Occidenl. afini par faire. Si elle ne
l'a pas fait., ce n'eSI. pasfiw.t.e
d 'imaginat.ion ou de moyel/s, mais parce
qu'elle a voulu autre chose .l' .
Michael Singlet.oll?

J
1

ai mis le pied sur la terre d'Afrique, pour la
remière fo ,un pe tit matin de novembre 1964, sur

la rlaine (aérof ort dans le dialecte belge local) de la
C=:t:;djili pour rejoindre mon poste de coo pérant à
I
téopoldville, capitale du Congo ex-belge comme on
disait alors. Personne n'aya nt été prévenu de mon
arrivée, je me sui s retrouvé seul au mili e u d'Afri ca in s
inconnus dans un pays déchiré par une guerre civile

(déjà). Les mercenaires de Moïse Tschombé et les parachutistes belges vell aient de prendre le contrôle de
Stanleyvi Ue, forçant les « rebelles» dont un certain
Kabila à se réfugier en bJ'Ou sse.
2 Afriq/le.~. Le sens d'Ilne démarche. in Catalogue de l'ex position Vi van t Univer.3.
Mu sée royal de l'A friqu e centraJc de Tervuren , 1992.

11

Entre la plaine e t l'hôte l Stanley (siège de l'ambassade
de France) où j'ai fini par aboutir, j'a i c m vo ir dé fil er les
images d e l' Afriqu e immé morial e te ll e qu e Marc
All egret, le j eun e compagnon d'André Gide, les avait
fi xées dans les ann ées 20 et qu'Emma nuel Mouni er

de va it les retrouver en 1947. Les femmes au x seins nus
faisant la toilette dans le marigot entre les bananie rs e l
les champ de manioc, les cases de pi sé aux toits de

pai lle, les coule urs e t les odeurs d' un e te rre é picée à la
végé tation exubérant e.

Cell e Afrique ambi guë fut racontée dans les ann ées 30
par Mic he l Le iris, le collabora teur d e Ma rcel Griaule e t
d e l'ex pédition e thno colon iale d e coll ecte e ncyclopédiqu e qui , pa rti e tlu pays Dogon s'acheva e n É thi opie.
C'est encore celle qu' A ndré Gide rencontra dans son

voyage au Congo (e t au Tchad), lors qu'il dé nonça les
excès des compagnies à charte et d'une coloni sation

abusant du travail forcé. Tre nte ans plu s tôt, l' illus tre
fran co-itali en Snvorgnan ci e Brazza avait écrit, avan t cie

mourir, un rapport officiel sur le même suje t. Il y dénon çait, en particulier, la trahison par J'administration coloniale des traités d'amitié qu'il ava it s igné au nom de la
France avec le ro i des Baté ké. La critiqu e était tellement c inglante qu e l'on re non ça à le publi e r et, il ce
jour, il est demeuré introuvable. C'est ce tt e Afrique-là
qu e vi s ite Emma nu e l Mouni er à la fin de la de uxième
guerre mondial e el c'est aussi de ces abus qu'il se fail
l'écho tout e n s'efforçant d 'en atté nu er la portée. C'es t
aussi plus ou moins dans celle Afrique-là que j'ai atte rri
20 ans plus tarcl. Le souve nir de la chicote (fou et) y était

12

Enlrjl IIIOlllli" IÎ!!ul;on c l d êcro;!Ii!!lIlCC L' uulre

AfrÎIIIU~

e ncore c uisant. Mes premie rs étudiants avaie nt tous été
initiés . Du pre mier coup d'oe il , 011 reconnaissa it le

Mossi du Bambara, le Mucongo du Muluba. On pouvait
mê me savoir, d'après le type de scarifica ti ons fac ial es, s i
0 11 avait affa ire à un Yoruba casté , un comme rçant ou un
noble. Mouni e r traverse ce tte Afrique, entre colonisation ratée et. improbable indépendance, avec un humani s me généreux e Lporte s ur elle un regard où la luc idité
se mêle à un insupportable paternali sme. C'est la faillite

du proj et colonial qui se révè le dans l' imposs ible décoloni sation. Les récents débats en France sur le bilan de
la coloni sation sont déjà e n filigran e dans le diagnostic
que Mounier porte dans l'imm édiat après-guerre. « Ce
n'est pas le mome nt d'oubl ier, écrit-il, qu'à tra vers beaucoup de sotti ses ou de crimes, notre présence a tout de
même appo rté au Pays Noir la paj x c ivile, l'initiation à
l'hyg iè ne, à l'éco nomi e mod e rn e , à la c ulture» .

Introduire au Sud la logique de la croissance et de la
modernité sous prétexte de le sortir de la misère créée
par cette même croi ssance, au risque de l'occidentali ser
un pe u plus, était-ce vra ime nt une bonne idée? Mounie r

n'affronte pas directe me nt la question . (... ) Toutefois,
da ns son chapitre s ur « Les mirages du N ige r »,
Mounie r se livre à une c ritique humori stique et fé roce

de l'offi ce du Niger. Il pe nse ne dénoncer que le délire
d'un technocrate ap puyé pa r un pui ssant lobby économique, mais en fai t, c'est la logique même du développement qui est visé. Celui-ci sacrifi e toujours les
hommes concrets au bonheur d'une humanité abstraite

du futur. Le grand proje t d'aménagement du Niger a

13

d'aill eurs été repris (sans plus de succès) par le Mali
socialisle de Modibo Keita. On retrouverait les mêmes
dérives et les mêmes excès avec les grands barrages

qu' il s'agisse de la Na rmada en Inde ou des trois gorges
en Chine.
I.:Afriqu e à peine el mal décoloni sée où je dé barqu ais
é tait e ncore proche de celle qui commença it à s'émanciper eL que Mounier a traversée. C'é tait encore

l'Afrique des ndoki (sorc iers), des nki ssi (esprits) et des
nganga (guérisseurs), des «évolués» (l'élite afri ca ine)
et de la bro usse. En .1965, à Tsika pa, alors capil ale de
l'U nion kassaïenne, l'une des vingt e l une provinces de

l'ex-Congo belge morce lé, on trou va it une pe tite case de
te rre el de chaume couTonn ée d'une bande de ca licot qui
indiquait

«

Ministère de la Stati stiqu e ». Si l'on pOlissa it

la curi osil é jusqu'à franchir le seuil de terre battue, on
découvrait une pièce unique séparée en deux pa r une
étoffe pendue à une fi celle. Dans l' un ou l'aulre des
de ux bureaux, quand on de mandait à la marna e n train

d'ajuste r indéfinim ent son pagne rutil ant, s i des documen ts e l des inform ati ons é tai ent di s ponibles, on s'ente ndait in va riableme nt ré pondre : (( Pas encore, on

attend les ord inaleurs ». Il y a un peu plus d' un quart de
siècle à peine, alors que les mondes de couleur étaient
offi ciell ement déli vrés de la présence des Bl ancs, l'occid entalisation ava il ce parfum de canular insolit e,
comme ces vie illes photos de c hefs coutumie rs portant
un chapeau haut de forme, au milieu de leurs regalia

traditionnels.
Aujourd'hui , la mondi alisation est passée par là. Les

14

[nlrt! 1I100ulinli ilulioli el ,Ié c roisij nn,·,: I.'uulr,: ArriClu,:

satellites de télécommuni cation sont lancés. Les interconnexions se mette nt en place. Les autoroutes de l'information so nt en cha nt ier. Les relais sont assurés pour
que les marchés fina ncie rs fon ctionnent comme une
place unique ouverte vingt-q uatre heures sur vingtquatre . Les informat ions, les s pectaeles, les modes, les
ordres et tous le urs contenus c irculent instanta nément ,
en temps réel, du Nord a u Sud et de l'Ouest à l' Est. Les
rideaux de fer et de bambou eux-mêmes n'y ont pas
résisté; la pauvreté et la dé rélicti on trop icale n'y on t pas
fai t obstacle.
Aujourd' hui , lorsqu'on débarque au cœur de l'Afrique
noire, à Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso, on
tro uve dans le centre de la vi lle officielle les mêmes architectures de verre et d'ac ier, les mêlnes autoroutes (s ur
qu elques kilomètres seul ement . .. ), les Inêlnes encombrements que dans n' importe quelle métropole .. . Les cybe rcafés, les téléphones porta bles sont partout. Le climat , la
cou leur locale, l'état dégradé des installations, la façon
originale d' habiter les défroqu es étrangè res créent certes
un irréduc tible dépaysement. Il sera it malhonnête de le
nier. Cependant, le centre de la capitale, avec ses infrastructures, ses équipements, ses bâtiments ad ministratifs,
ses installations économ iques et financ ières, bat au
rythme de la tecluwpole transnat ionale. Cette petite
métropole de la savane africaine est branchée sur la
grande cité monde. La planète est en passe de devenir un
village. Un certain exotisme colonial a di sparu. 11 n'y a
plu s de femmes au seins nus et les citoye ns ne porte nt
plus leur carte d'identité s ur leur visage.

15

Dans la ville elle-même, toutefoi s, on voit des spectacles
insolites. Sorti des deux ou trois artères principales, officielles et mimétiques, on plonge dans un monde différe nt. De pittoresques enseignes peintes de couleurs
vives annoncent les échoppes les plus diverses : je unes
pou lets télévisés (cuits à la broche derrière une vi tre),
coiffures africain es, doloti è res (fabri cantes et vendeuses
de bière de mil), réparations en tout genre. Les innom-

brables tabliers (marc hand s installés devant une table)
el sauveleurs (vendeu rs à la sauvette) e ncombrent les
trottoirs; les marchés diu rnes ou noc turn es sont le lieu

des trafics les plus in attendus ; les ustensil es divers sont
fabriq ués avec de la ferraille de récupération, les chaussures avec des pneus usagés. les fam euses s tatuettes de
bronze coulées à cire pe rdue sont faites avec des carters
et des bobines de dynamo provenant de voitures à la

casse. C'est le règne des débrouiLLards comme se désignent eux-mêmes les acLeuJ'S de J'économie souterraine.
C'est LIll e autre plan ète. Ce t autre monde vil au sein de

la métropole, entretient avec ell e des rapports
complexes et multi ples. La vitalité, la créativité, le
dynamisme de celle sphère informeLLe, sont moins liés à
la mascarade de la modernité du centre urbain qu'au
monde étrange qui encercle la vi lle. Moins indifférent
au développeme nt par la force des choses que leurs
frères de la ca mpagne, ce petit pe up le des marges
urbaines est constitu é aussi d'exclus de la grande

société.
Il y a désormais deux Afrique, une Afriqu e oFfic ieUe et
l'autre Afrique. Céconom ie offi c ielle mimétique et

J6

Enlre lIIomli a liilll l.inn e l Ilêcroi!!!!RIICe L'uulrl: Afril lUl'

déculturée est. celle que pressentait et redoutait Mouni er
lorsqu'il sti gmatisait «ces renégats (q ui) n'arriveront
qu'à produire, dans l'écume de quelques grand es vill es,

de fau x Europée ns, des Européens e n contre-plaqué,
qui ne seront ni d'Europe, ni d'Afrique, mais de la pairie

la mentable des ralés el des pantins - . Cette Afrique officiell e a bel et bi en élé battue (rappelons que le Produil
Inlé ri eur Brut de Ioule l' Afrique subsaharie nne représente moins de 2% du produit mondial). (... ) Vautre
Afrique esl celle de l'auto organi sation des exclus . On
pouvait la pressentir à Kinshasa en 1964, el nous

l'avons observée e n particulie r à Grand Yoff, dans les
années 90, mais il était impossibl e à lin Blanc de l'ima-

gine r e n 1947. (... )
Véritable socié té a he rnative en a tte nte pOlentie lle d'une
reconnai ssance par une émergence sur la scène politiqu e et int.ernation ale, cett e expérience subit tout de
même les menaces répétées d'une mondialisa tion tri om-

phante e l arroga nte (même en c rise).
L'invasion des média internationau x à travers radios,

télé, inte rn et, téléphones portabl es a des effets corrosifs
sur le li en social par la colonisation de l' imaginaire. Il

suffit de pe nser au désir des jeunes de quitter ce qu' il s
fini ssent par considérer comme un enfer pour les

paradis artific iels du Nord contre les portes desqu els ils
vonL se fra casser. L'arrivée massive des produits de
consommation de masse chinois très bon marché fait
parfois concurrence aux artisan s de la récupération qui
ava ient tri omphé des ex portations manufacturées européennes. Les processus d'individuation , sans engendrer

17

un véritable individualis me, réussissent à entamer la
solidarité qui fait te nir l'univers alternatif. Enfi n, la

pollution sans frontière rend de plus en plus inviva bl e
un environnement dégradé. Une véritable société de
consommation de seconde main avec des vie illes

bagnoles déglinguées, des téléphones portables q ui ne
fon ctionnent pas, des ordi nateurs de récupération, et
tous les rebuts de l'Occident, ronge comme un cancer la

capacité de résister dans la di ssidence. Il est à souhaiter
que la crise au Nord arrive à temps, pour laisser toute sa
c hance à l'autre Afrique.

Quoiqu' il en soit, la leçon de l'au tre Afrique est à
retenir. El le réside dans la construction d'u ne possible
alternati ve au déli re techno économiq ue de l'Occident.

La démonstration est faite de la capacité de survie par
les stratégies relationnell es fondées sur l'esprit d u don
et la dé mocratie de la palabre. CAfrique, a-t-on pu
écrire, est un contine nt e n réserve de développement.
Nous pensons que l'Afrique effecti vemen t est un conti-

nent en réserve, pas du développement qui y a fait
faillite, mais bi en d'u n après-développement. Entre
l'Afriqu e ambiguë qu'a vis itée Emmanuel Mounie r et la

dou ble Afrique actuelle (l'autre Afri que et l'Afrique officiell e) il y a eu le na ufrage de la décolon isation et de ce
développement dont son pate rnali sme humani ste rêvaü
pour l'ex-empire fran çais tout en vou lant préserver son

authenticité. Une gageure impossible.

18

": lIlrt: 1ll001l lia li"lll io ll CI . lécro i",~ nIlCC L'n ui re Afr i' I"C

VAfriqlle
dans la mondialisntion
Ce qu'on ne perçoit pas, ou ce qu '011. perçoit
mal, c'est que l'Afrique est dans (loule le seul
contine nt à produire encore de la relation
sociale ou, pius précisément, cl innover
socialement (. . .) Le cOII.t.in ent africain
fabriqu e l 'ft antidote ... sous nos yeux, maù
nous ne Le voyons pas. Ce qu.'on a appelé
l'ft afro-pessimisme ... esl. salis doule l'une des
plus grandes fau.t.es de jugement. de ces vingt.
dernœres ann.ées. La vit,alù é protéiform.e du
continent noir pourrait bien produire, queLque
jour; le miracle africain. Ce n 'est pas une
certitude, seuLement. un pari et lm espoir.
Ils ne SOlit pas dénués de raisons. »
Ph ilippe Engellwrd·1

l

a mondialisation, ou globali.sation comme di sent les
anglo-saxons, es t un concept à la mode. Les é volutions
récentes l' imposent ; il fa it partie de l'esprit d u temps.
En quelques années, s inon en q ue lques moi s, tous les

3 Phi li ppe Engelha rd , t.:homme mondial, Arlea, 1996, pp. 28·29.

19

problè mes sont devenus globaux : la finan ce el les
échanges économiques, bie n sûr, mais au ss i l'environ-

nement, la techniqu e, la communication, la publicité, la
culture el même la politique. Aux Etals Unis surtout,
l'adjecl if glob(t/ s'est retrou vé tout d'un coup accolé à
tous ces domaines. On parle des pollutions globales, de
la télévision globale, de la globalisation de l'espace
politique, de la société civ ile globale, de la gouve rnance
globale', du tec/l/W globalisme', elc. Sans doute, le
phénomène qui se cache derri ère ces mots n'est pas si

nouveau . Des vo ix prophétiques annonça ient de puis
plus ie urs décennies l'avènemen t d'u il «( village plané-

taire» Oe global village du canadi e n Marshall Mc
Luhan), des spéc ialistes parlaie nt d'occidentalisation,
d'uniformisation ou de moderni sation du monde, e l les

hi storie ns en décela ienl tous les symp tômes dans des
évolutions de longue du rée. Alors qu 'y a- t-il de
nouveau?
La mondialisation, sous l'appare nce d'un constat de fait
ne utre, est aussi, en fait, un slogan qui incite à agir dans
le sens d'une transformation sou haitable pour tous. Le
vocable es t loin d'être innocent, il laisse entendre qu'on
serai t en face d'un processus anon yme et universel
bénéfiqu e pOlir l'humanité et non pas que l'on es t
en traîn é dans une entrepri se souhaitée par certain s et à
l eur profit, présentant des risques énormes et des

4 David Held , Democrac)' ami/h.e g lobal on/cr. From the modem sllt/e

cosmopo/i/(mgovemol/ce. Cam hridge Polil y Press, ]995.
Le techl1oglobalismc, Hel atiolls internati onal es et
stratégiques, nO8 , ]992.

(0

5 Delphine Kluger.

20

Eulre lIIondilllisaliou 1:1 (1.~cr oi~IUl cc l 'nuir e Arri'III C

dangers considé rables pOlir tous. Plus que la mondialisation
«

du

marché,

ce tte entrepri se

conce rn e

la

marchandi sa ti on » du monde, et c'est ça qui est

nouveau et dangereux. Comllle le capil.al auq uel elle es t
intimement li ée, la mondi alisation es t en fait lin rapport
social de domina ti on et d'ex ploitation à l'échelle plané-

taire. De rrière l'a non ymat du processus, il ya des bé néfi ciaires et des victim es, les maîtres et les esclaves. Les
principaux représentants cie la méga machine sa ns

visage s'appe Ue nt le G7, le Club de Paris, le complexe
l'.M.UBanque mondia le/O.M.C, l'OCDE, la chambre de
commerce intern ati onale, le forum ci e Davos, mai s auss i
des instituti ons moins connues aux sigles éso tériqu es
mais dont ]' Înllu ence es t énorme: le Comité de Bâl e sur

le

s upe rvIs ion

banca ire,

l' [OSCO

(Inte rna ti onal

Orga ni za tion of Sec uriti es Comm iss ions) qui es t
l'Orga nisation intern ati onale des commi ssions natio-

nal es é me Uri ces de titres obli ga ta ires, l' ISMA
(Inte rnational Securiti es Mm'ket Association), q ui joue
un rôle équivale nt pour les marc hés de titres obli gataires, l'ISO (Industri al S tandard Orga ni sation) c ha rgé
de définir les normes industrielles. Enfin, il ne faut pas
négliger les grandes entrepri ses d'audits et de consultant.s, les grand cabinets d'avocats et les fo ndati ons

privées.
Il est évide nt qu'en laissant pe nser que le phé nomène
es t irrésistibl e et sa ns limite on se rend dans une
certaine mesure compli ce de ce qui arri ve. La mondialisa ti on n'est sûrement pas heureuse pour tout le monde

21

(et en partic uli e r pour l'Afrique' ) et il est tout à fait
poss ible de concevoir un autre destin.
Les dange rs sont parti cul ièrement fOlts pour le Sud du
monde et l'AfrÎclue en partic ulier. Je tenterai de voir ces
dange rs et e n pa rtic ulier l'étrangle me nt par la dette
dan s une première parti e et j'évoquerai l'issue « alternalive» de l'autre Afriqu e dans une deuxième pmtie.

Vimpact destructeur du marché
mondial sur l'ADique
Dès l'origine, le fon ctionn ement du marché est un fonc-

tionnement transnational, voire mondial. Le triomphe
récent du marché n'est que le triomphe du « tout
marché » . Il s'agit du dernier avatar d'une très longue
hi stoire mondiale. La première llloncliaJisatioll propreme nt planétaire date de la conquê te de l' Amérique
lorsque l'Occident pre nd conscience de la rotondité de
la Te rre pour la découvri r et asseoir se conquêtes.
Lorsque

«

le temps du monde fini commence» suivant

la formule de Paul Valé ry.
Celle premi ère mondialisa tion a peut-être été plus décisive que les suiva ntes . E lle a accélé ré les échanges de

6 Pour faire passer l'Uruguay round , l'OCDE ava it fa it un modè le de
s imulation à 7SO<X> équations (lu i devait dé montre r <lue le monde
se rait gagnant d'environ 200 milliards de dolla rs par an. Toutefo is, il
reconna issait que l'Afrique riscluail quant à e lle de perdre 3 milliards
de do ll ars.

22

[litre 1lI0Ildiali;!alioli ct tlé croill81111Ce L'outre Arr;'luc

plantes, d'animaux. mais aussi de maladies avec la

conquête par l'Europe des Amériques. Pour l'Afrique
cela a signifi é la traite esclavagiste.
Une deuxième mondialisation daterait de la conférence
de Berlin et du partage de l'Afriqu e entre 1885 et 87,
sui vie d'une colon isat ion intégrale . Une tro is ième aurait

démarré avec la décoloni sation et l'ère des développements. Pour l'Afrique cela a signifié des États mimétiques e t nationalita ires 7 , une déculturati on sans

précédent, des éléphan ts blancs et la pollution.
Les dangers les plu s visibles de l'actuell e mondiali sation se manifestent à travers la perversion du li bre-

éc hange et l'étranglement de la dette.

lx" pel"Vel"SÎon du 1ibl"~change
Les méfait s du libéralisme économique sur les pays du
Sud ne sont pas nouveaux, depuis l'époque où les occide nt.aux se sont arrogés le droit d'ouvrir à coup de canon
la vo ie au libre comme rce. Des guelTes de l'opium au
commodore Perry en passant par l'é limination des tisserands indie ns, l'analyse des conséquences désastre uses,

pour les pays faibles, de la division internationale du
trava il n'est pl us à faire. Les procédés actuels impulsés
par le FMI et les plans d'ajustement structurels, la
Banque Mondi ale et l'OMC renouvell en t le genre.
Cependant, avec la mondialisation actuell e de l'économie, la conc urrence de la mi sère du Sud se retou rne
7Voir Ahmadou Kouroullla , En oueruUlIll. le vole des bêles slLll/)oges.

Scuill 998.

23

auss i contre le Nord et es t en train de le détruire à son
tour. Des pans entiers du ti ssu industri el 50nl d'ores el
déj à délabrés, certaines économies, cert aines régions
sont proprement sini strées, et ce n'es t pas fini. Tandi s
qu'on conti nue à détruire l'agri culture vivri ère et l'élevage des pays d'Afrique en y ex porta ni ft ba s pri x nos

excéde nts ag ri co les (d 'aille urs s ub ve ntionnés), les
pêcheurs, ou en tout cas les pêcheri es, de ces mêmes
pays ruinent nos propres pêcheurs en ex portant les poissons de leur misère.
Toutefoi s les effets pervers du libre-échange sonl surtout

sens ibl es dan s les pays du Sud . Les pays les moins
avancés (P.M.A : Pays pas moyen avancer comme on dit

a u Bén in ...) ont tout à perd re à l'ouverture sans précaulion de leurs marchés. Les exemples du cacao el de ]a

banane mérite nt a ussi d'être médités. Alors que le cours
mondial du cacao était au plus bas dans les années
quatre-vingt, et que les économies du Gha na et de la
Côte d'ivoire subi ssa ient de ce fait une cri se drama-

tique, les ex pe rts de la Banque Mondiale ne trouvaie nt
ri en de mieux que d'encourager el de finan cer la plan tati on de milliers d'hec tares de cacaoyers enlnclonés ie, en
M alaisie el aux Philippines. On pouva it encore espérer

quelques profits sur la misère plus producti ve des
travai lle w·s de ces pays-là .. . Pour couron ner le tout, les
Europée ns, à Bruxell es, s'ali gnant. sur la se ul e
Angleterre, ont honte usement capitu lé devant le lobby
des grands chocolat ie rs. Défini ssant le chocolat comme
un produit pouvant conte nir jusqu'à 15% de graisse
végé tale bon marché (sans vérification vraime nt fiable)

24

Enl re lIIomlialilj ll liOIl Cl I l é l 'r'-l i!l~ aIl Ce L'aul re Afrillu c

a ulre que du beurre de cacao, onl fail pe rdre à la Côle
d' ivoire el au Ghana quel{lueS millia rd de pl us. Faul-il
se scandaliser si clan s ces conditions certain s planteurs

onl arrac hé le urs pl a nl s pour fa ire d u haschic h ?
Le cas de la banane es t lié au stabex, ce mécan isme de
ga rantie de rece ttes d'ex p0l1a ti on oclToyé par les pays

du marché commun a ux pays A. C. P. (A fri que, Caraïbe,
Pacifique) . Ce système in stauré par les conventions de

Lomé (de 1à 5) ava il été sa lué un peu hâti vemenl comme
la mise en oeuvre d'un nouvel ordre économ ique in ternationaL Le pri x de la banane ac h e té~ en Guadeloupe,
en M artiniqu e, aux Canaries ou en Afriqu e Noire perm et
aux producteurs locaux de survivre (avec bien sûr de
grandes inégalités de situation sui va nt qu' il s'agisse
d'ouvriers agricoles, de petits ou de gros planteurs,

nalionaux ou é lra ngers ...). Sans ê lre nu ls, les résuhals
ont été médiocres avec certains effets pervers. De tout e

faço n, c'éta it e ncore lro p pour les experls du GATI qui
onl réc la mé el on l pralique me nt obtenu le dé man lèlement de ces entraves aux « lo is du marché ») .
Poussés par les mu hin ati onales nord américa ines,

comme Chiquil a Brands (ex United Fmù) el Cas lei &
Cooke, qui conlrôle nl l'essenlie l de la production el de
la distribulion des ré publ iq ues bana niè res el des pla nlations de ' Colomb ie, les pays d'A mérique cenl ra le
re layés par les Élals Uni s onllraîné l'Europe deva nl les
panels du GATI' puis de l'organ isati on des règlements
des différents (O. R. D.) pour dé noncer les barriè res el
e nl raves au li bre jeu du marché. Ils ve ule nl à 10u l prix
accroître leur pari de marché grâce aux salai res de

25

mi sère des oU\'n ers agricoles, dont des centaines on t
succombé à l'em ploi incons idé ré de né ma toc ides
(poison contre les ve rs). L:ORD leur a donné raison.
« Vous menez la pire des gue rres économiques contre un
peuple sans défense. Vou s importez nos bananes et nous
lai ssez dans la misère, les confl its e t la souffrance» a
déclaré le prés ident des planteurs de bana nes de la
petite île de Sai nte Luc ie e n comme ntant le ve rdict et en
condam nant la campagne « politique me nt incorrecte »
de l'ad ministration Clinton. Ce résultat a é té obtenu
d'auta nt plus facileme nt que les Européens ne présente nt pas un front uni . Les Alle ma nds rechignent à paye r
le urs bananes un peu plus c he r. Au Préside nt Jacques
Chirac reproc hant celte trahison à son ami Koh l, e t
dé nonçanll es conditi ons « pire e ncore que l'esclavage»
de la production sur les plantat ions américaines, le
c ha ncelier alle mand a ré pliqué: « La morale est une
c hose, les affai res en sont une autre »,
Avec le démant èlement des régulations nationales, il n'y
a plus de lim ite inférie ure à la baisse des coûts et a u
cercle vic ieux suicidaire, C'est un véritable je u de
massacre entre les hommes, entre les peupl es et au
dé triment de la nature ...
Finale ment, on peut dire que ractue lle marc handisation
totale n'épargne pas l' Afriq ue. Elle assume la form e
parti c ul iè re de la « Zaïri saLion », c'est à dire de la
commercialisati on e l privatisation intégrale de la vie
politique . Les rappOlt s soc iaux, l'accès aux postes, aux
diplômes, aux pouvoirs, tout est englobé dans la sphère
marchande. Le marché colonise l'État beaucoup plus

26

[ulre m lllll!i ulÎ s olÎolI Cl tl éc ro issH ll ce l ' nuire AfrÎI!u e

que l'inverse. t:issue de ce processus c'est ce que Jean-

Françoi s Baya rd a appelé la voie somalienne de développement fond é sur le trafi c de la drogue, la criminal ité
d'Etat, l'industri e des prises d'otages, le stockage des
déchets industri els toxiques et ainsi de suite.

L'éb-anglement de la dette
C'est dans ce contexte de rapports de domination

« impériali stes» No rd-Sud, qu'il faut situer le problème
de la dette. La dette n'est qu'un des éléments de l'ensemble qui contribue à l'étranglement de l'Afrique.
Comme le dit, en effet, André Franqueville : « Il y a une
réell e hypocrisie à prétendre favori ser le développement
des pays pauvres tout en les pillant sans ve rgogne » .
« Les deux fac es du pillage actuel du Sud par les pays
riches, poursuit-il, sont bie n connues : d'une part, un
rembourseme nt ex igé sans faille d'une de lle ex terne en
réalité inextinguible parce qu'elle augmente à mes ure
de son re mboursement à la faveur d'un e ngre nage financ ie r réelle ment machiavél ique, d'autre part un pillage
des ressources naturelles, matières pre mières, minérales et énergétiques, productions agricoles (et en conséquen ce la ruine des sols) pour obli ger à ce
rembourse me nt. De surcroît, ce pillage se trouve
renforcé par la dévaluation des prix de ces matières
pre mi ères, savamme nt organi sée sur le marché inte rnational el déclarée iné luc table, et soumis à l'inj onction
néolibérale d'exporter toujours davan tage cell es-ci pour
que soient accordés de nouveaux prêts. Depui s les

27

conquê tes colonial es le saccage es t continu; sa derni ère
forme est ceUe de l'accapareme nt des ressources génétiques de ces pays grâce à des dépôts de brevets
usurpés, tel cel ui des Nord-Améri cain s s ur la quinoa e n
Bolivi e »8.
On n'épiloguera pas ic i s ur la faç:on dont s'est mis e n

place le piège de la delle, entre recyclage des pétrodollars par les banques après 1974 et élévation conjonctu relle des taux d' intérêt pour le financement de la dell e
américaine. Les mythes du développement à crédit
propagés par le Nord, souvent en toute bonne foi , et les
illus ions de l'éc hange e nde tteme nt-cro issa nce économique entretenues au Sud ont été à la foi s les a libis et
les argumen ts du drame . Ains i, comme disent Foltorino,
Guillemin e t Orsenna :
«

L:Africa è un cimetero di elefanti bianchi / .. ./ A diffe-

re nza de i ve ri pachidermi , ahimè non è pe ro' in via di
es linzione . Si traita di una constru zione sontu osa,
inutile, costosa, c he in più ha la faco ltil di aggrava re il
de bilo de i paes i africani , di nOI1 funzionare, di tra sformars i nel giro di pochi 81lni in l'ovine, in ruggin e 0 in
fantas mi. Di ghe, ceme ntifici, albe rghi nel deserLo,
zlicc herifi ci, centrali e le llri che, i bran chi degli elefanli
bian c hi ce lpes tano l'A fri ca, s pre mono la finan za
pubblica, a rri cchi scono le imprese occidentali con la
compi acenza, se non con J'incoraggial11e nto, del le organizzazionÎ Înte rn8zÎonaii »9 .
La perve rs ion intrinsèque de l'anatoc is me (i nté rê ts
Bt\ndré Franquev ill e, op. cil. 1>1). 17- 18.
9 E. fOllorino, Chr. Guillt!rnin , E. Orsennn, Besoin d 'Afrique , Paris,

Fayard 1992. pp. 32-33.

28

[nlr.: mnl1lli olii!lIliu .. ct

.I.:e rui;j~ "n ,: e

l ,'"utre Afri'iu e

composés), étrangl e le dé bite ur dès lors que celui -ci
utili se l'a rge nt pour financer des dé pe nses improductives (armeme nt ou consommation) ou fa it de mau vaises
affaires. Ra ppelons qu 'un sou placé à trois pour cent du
temps de Charlemagne produira it désorm ais des globes
d'or. Une nouvell e de scie nce-fi c ti on , intitulée « intérêt
composé» imagine un héros voyagea nt dans le passé
afin juste ment d' investir quelques pièces de me nue
monnaie dont les intérêts lui serviront à construire sa
machine à remonter le tempsl0 ! Les fonds de pension
sont un peu da ns cette situation, pas l'A friqu e ! Certes,
la c roi ssance aussi obéit e n théori e à la même loi , en un
siècle le P NB serait multiplié par 867 avec un taux de
10 % ! Hé las! les Plan s d 'Ajustement Struc ture l
imposés par le FMI laisse nt peu d'espo ir d'atteindre
durablement de tels taux. Il faut toujours exporte r plus
et dégager des recettes d'exportation , ce qui a pour
résultat de faire ba isser les cours. Comme pour Sisy phe,
on est condamné à remonter indéfiniment la pe nte. Le
fard eau revient toujours plus lounl. Mê me une [oi s
conJi squées les receLt.es d'ex port.ation obten ues laborieuseme nt, les nouveaux e mprunts n'arriven t pas à
apurer les inté rê ts échus. U ne foi s mi s en place, l'étrangleme nt se resserre, la dette nourrit la dette. La thé rapeutiq ue infernal e des in stituti ons fin a nc iè res
inte rnation a les ac hève le malade e n prétendanL Je
guérir. Uant ique représentation du va mpiri sme des
usuri ers se trouve ain si re nou velée.
10 cité par R ex Butl er in Ad/eter le Lemps, Traverses n033-34. Politi que
lin de siècle, Pa ri s 1982.

29

l:étau de la dette (pour re prendre le titre du li vre
d'AmÎnala Traore 11) constitu e un excellent moyen de

tenir les pays du Sud en étroite subordination. « Grâce
à l'étau de la delle externe et de la baisse des cours des
matières premi ères, éc rit André Franqueville, s'est mise
en place une recoloni sation sous la coupe des organi smes financiers internationaux dont les Etats-Unis
sont le fer de lance»". On a clamé à grand ren folt de
publicité l'annulation poss ible de 80 % de la delle des
pays les plus pauvres (Les PPTE, pays pauvres très
endettés) en juin 1996 lors du G7 de Lyon, puis lors de
celui de Cologne le sacrifice des riches est monté
jusqu'à 90 %. Toutefois, derrière l'effet d'annonce, il
s'agit d'u ne vaste escroquerie.
Les données sont impitoyables et révèlent l' inJécence,
voire l'obscénité de la prétendue générosité du Nord .
Entre 1982 et 1998, les pays du Sud ont remboursé
quatre foi s le montant de leurs dettes. Néanmoins,

celles-ci étaient toujours quatre foi s plus élevés qu'en
1982 et atteignaient 1950 millions de $! Le tiers-monde
rembourse chaque an née plus de 200 milliards de $,
alors que les aides publiques au développement (prêts
remboursables compri s) ne dé passent pas 45 milliards
de $ par an. l:Afrique s ubsaharienne, quant à ell e,
dépense quatre fois plus pOlU' rembourser sa delle que
pour toutes ses dé penses de santé et d'éducation. Les
mesures d'annul ation frisent le mauvais ca nular. 11 fau l,
11 L'étoll. L'A/rique dans un monde saflSfrontières. Actes Sud , 1999.
12 André Franquev ill e, Du CamerQun li ln Bolivie. Retours slIr lUI, iû/léraire, Karthala. Pari s 2000, p. 13.

30

.: nlrc ulOmlialil!!lIlioll e l tlécroi;;~ nllcc L'lIulre Afrillu c

en effet, distinguer Irois Iypes de delles : celles envers
la Banque Mondiale et le FMI, qui jusqu'à très récemment n'étaie nt pas négociables", mais qui pour les pays
d'Afrique représentent de 30 à 75 % de leur endettement, celles envers les instituti ons privées qu'il est hors

de question d'annuler et qui représenl enl plus de 50 %
de l'endettement des pays lalino-a mé rica in e t asialiques, celles e nfin d'El ais à Elals donl l'annulalion
seule esl e nvisageable. Celle-ci doit être négociée au
cas par cas avec le Club de Paris, pour les pays très
pauvres et très endettés.
Ain si, un pays d'Afrique noire qui doit, par exemple,

quatre milliards de dollars, dont de ux à la Ba nque
Mondiale-FMI et un à des banques privées, pe ut espérer
une annulation de 80 à 90 % du millia rd resta nt dû au
Club de Paris. Toutefoi s, un artifice lechnique réduit
encore le montant. Si un rééchelonnement , comme c'est

probable, a déjà e u li eu (par exempl e sur 600 millions,
l'annulation ne portera que sur la part non rééche-

lonnée, soit au mie ux 360 millions, c'est-à-dire 9 % du
total de la de tte. C'est ainsi que jusqu'à présent, les
monta nts annulés re présentent 25 milli ards de $, soit
moins de 2 % de l'ensemble '4 ! On es t loin de la revendication de l' inilialive jubilée 2000 qui pOl1 erail sur
environ 300 milliards el qui esl très en deçà de l'ampl eur du problème. Même si toutes les deites étai ent
vra iment an nulées, tous les

«

mécanismes» qui onl

13 Depuis que le bon mons ieur Cmmlessus est devenu conseiller du
pape, ceUe dett e pourrait être aussi annulée à hau leur de 30 % .
14 Eric Tou ssain l. Briser la. spirale infernale de la delle, Le Monde
diplomalique. Paris, se plembre 1999.

31

engendré celte situation perverse resterai ent en place.
La parti e recommencerai t de plus bell e. Ce n'est pas
l'endettement qui crée la pauvreté, mai s l'i nverse. E n
dépit de ce que l'on nous fail cro ire, répudier la dell e,
comm e j e l'ai toujours préconi sé, n'aurait probablement
pas de gros effets dommageables sur le plan économi que
pour les pays intéressés, b ien au contraire. L'irréalisme

de la proposition est ai lle urs. POUl' les pays d'Afrique, e n
tou t cas, cela serait tout simplement suicidaire. Leur

indé pe nd ance est tota le me nt fic ti ve . S i le Chili
d'Alle nde a été victime d'un coup d' État fome nté pal' la
C1A et ATT pour avoi r touché au x intérêts améri cai ns,
tous les régimes d'A friq ue infiniment plus fragil es sont

sous é tro ite surve illa nce. lis doive nt obé ir a u doigt e t à
J'oeil. La résistance étant ain si vou ée à l'échec, il ne leur
reste plus que la disside nce.

]]alternative de l'aub'e Afiique
Pourquoi l'autre Afrique? l:Afrique offi cielle, l' Afriqu e
des indé pe ndances a fait fai llite économiq ue me nt et
politique me nt. Fa illite économique : moins de 2 % d u
PNB mondia l, l'équivale nt du l'lB Belge ou des 15
premi ères fortun es de la planète ... 330 milliards de $ en
2001, soit 30 milli a rds de moins qu e les subve ntions
payées celte année-l à aux agri culteurs des pays du

Nord . Fa illite politique : coups d' Etats, gue rres c iviles,
corruption, gé nocides .. . Tout cela a été à la source de
l'Afropessùnisme. 1butefoi s, si ce con stat d'échec fai t

32

Enlre IIlUIltliHIÎlsniion t!l tl écrui !!8l11u'c L'nuire Afri'ilitl

unanimité, y compri s chez les caelres afri ca ins, ce n'est

que l'échec de l' Afrique Offi cielle. C'est l'échec de l'occ ide ntalisation (et la mondialisati on n'est que la poursuite du même processus), c'es t à dire du miméti sme
économique el politique. Fort heureusement, il ex iste

une « autre» Afrique. La s urvi e de 600 à 800 millions
de rescapés ti ent même du miracle. l:autre Afrique,
c'est l'Afriqu e des sa van es, des forêts et. des vill ages,

l'A friqu e des bidonv illes et des ba nli e ues populaires,
bre f « la socié té c ivile », l'Afrique des confé rences
nati onales. Une Afriq ue bien vivante, capabl e de s'auto
orga ni ser dans la pénuri e et d'inventer une vrai e joie de
vi vre.
Face à la mondialisation, à Comnùnarchandisation du

monde, au triomphe planéta ire du tout marché et à l'économicisation des esprit s, les laissés pour compte du
Nord et du Sud, condam nés dans la logique dominante à
di sparaître, n'on t d'autre choix pou r survivre que de
s'organi ser selon une uutre logique. li s doivent in venter,
et cert ains au moins in ven tent effecti vement, un autre
système, une autre vie. C'est là la grande leç:on de
l'autre Afriqu e.

La débrouille est une réac tion déjà ancie nne dans le
ti ers-monde, et en particuli er en Afrique Noire, face à la

faillit e du dé ve loppe me nt. Il s'agit d'une réa lité multiforme depui s le trafi c de drogue jusqu'aux stratégies
ménagères de survie. l'ex péri ence qu e j 'é voqu erai
concerne principalement la société néo-cl anique Ott

ve rnac ulaire de Grand Yoff, une banli eue de Dakar. JI
s'agit a u fond d'une soc iété de 100 000 personnes

33

(Grand-Yoff) qui vivent largeme nt de le ur autoprodllction sa ns créa tion de monnai e, grâce à la densi té de

réseaux sociaux dits néo-claniques .

La situation d'exclusion de la grande soc iété à laquelle
sont condamnées les masses des banlie ues africai nes,
détruit et dénie toute significa tion appaI'e nte, offic iell e,
à leur ex istence. Hors de la grande société et de ses
valeurs unive rselles, en effet, la vie ne peut avoir de
sens. Pourtant, les « naufragés du développement » e n
s'auto organisant dans la débrouille bri cole nt une vie e n

marge. Les laissés l'ow· compte de la grande société,
désormais Illondiali sée, réali seraie nt le miracle de le ur
s urvi e e n ré inve ntant du li e n social e l à trav ers le foncti oll nement de ce social. Excl us des formes canoniques

de la modernité, la citoye nneté de l'Etat- nali on et la
participation au marché national et mondial, il vivent,
en effet, grâce aux réseaux de solidarité « néo-claniques»
qu'i ls mettent en place. Le secret de cette relative réussite tient aux stratégies relationnelles. Ces stratégies
incorporent toutes sortes d'activités «économiques »,
mais ces activi tés ne sont pas (ou faiblement) profess ionnalisées . Les expédi e nts, les bri colages, la
débrouill e de chac un s'inscri vent dans des réseaux: les
reliés, ceux qui sont liés entre e ux forment des g rappes.
ALI fond , ces stratégies fond ées sur un je u subtil de
t,iroirs soc iaux et économiques sont comparables aux
stratégies mé nagères, qui sont le plus souve nt les stratégies des ménagères, mai s transposées dans une société
où les membres de la famille élargie se compteraient par
centaines 15 . Les réseaux se s tructurent, en effet, sur le

34

Entre

llIon,li al i ~n Lioll

c l {léc .. oi ~lIltn CC L ' UIIII'c Afri'luc

modè le de la fa mille selon la logique claniqu e, avec des
mè res soc iales et des aînés sociaux, sans oubli er la
fameuse « parenté à pla isante ri e» des ethnol ogues 16 •
Quelle est la logique de fon cti onne me nt de cette société
marginale? Cette œC01wnûe vernac ulaire s'a rti cule-te lle à l'économ ie mondi a le et qu el rôle y joue la
monnaie?

La logique du don
L'argent (Xaali s, en Wolof) est omniprésent. e n fait e t
dans l'imagina ire, mai s il n'a pas la même s ignification,
ni le même usage s ur notre pla nèt.e et s ur cell e de l' informe l. Dan s la grande soc iété, l'a rge nt, équivale nt
gé né ral, est un e 3?stract ion. Il est la m.onna.ie 17 . Le billet
15 L'importa nce du nombre ne t ient pas seu lement à la diffé ren ce de
conce ption de la famille (rôl e limité de la fa mill e nu cléa ire, existence
de la polygamie, gm nd e féconuité, etc.), ni même à la force des liens
de parenté constituant le cla n, ell e ti en t aussi a u fait que les reliés, souventtrèB divers, par la rel igion , l'ethni e, le statut social, et qui sont en
grand nombre, pe uven t ê tre plu Bou moins incorporés da ns la famille
élargie.
16 Emma nuel Nd ione : D)'ruuniquc urbaine d'une société en grappe,
ENDA-Dakar 1987. et Le don et. le recours, ressorts de l'éCOT/amie urbaine . ENDA-Dakar 1992. En Amé rique La tin e, on trouverai t des
stru ctures comparables, sinon identiques, au Pérou et a u Chili , se lon
Ma nfred Max Neef, au Mexique se lon Gustavo Esteva. Voir e n pm1 ic uli er Max Neef « contri bu ti on à une th éo ri e alternative pour un déve loppeme nt à échelle humaine. CEPA un (Ce ntl'O de Alt e rnativas de
Desa rTollo) Sa ntiago du Chili. 1986 et Esteva, Une nouvelle SOllrce d 'espoir: • le.~ margùuw.;x If , lnte rc ulture nOll9, Printe mps 1993, Montréal.
17 Sur cdtc d istin ction a rgent et monn aie, vo ir par exe mpl e Jea n
Joseph Goux, La. monnaie ou. L'a.rgent dans « L'économie dévoi lée"
so us la d irecti on de Serge La tout:he, Revue Aut rement , Pa ri s, 1995.

35

de banque et les pièces sont d'ull usage restre int. La
monnaie est avant tout comptable ; elle c ircule à tra vers

les c hèques et les ca rtes d e crédit. C'est un jeu d'écriture qu i détermine l'essenti el des droits des agents dans
la cité grâce à la garantie d'in stitutions so lides, les
banques. Dans les banli e ues popul aires d'Afriqu e, au
contraire, l'argent est conc ret e t tangibJe, il est instrument d'acqu is ition de pos itions par le je u des placement s. Il prend volonti ers les form es archaïques des
bijoux d'or e t d'argent, voire du bétail ou des pagnes, qui

affi chent des statuts. Les alhaji du Nige r (ceux qui ont
fait le pèlerinage en Arabi e Saoudite) se forcent leur vie
durant à faire un rictus pour exposer les dents en or
q u' ils se sont fait poser à la Mecque .. . Cet argent sert à
nou rrir les réseaux soc iaux. Les intéressés e ux-mê mes
parl e nt d'argent cha"d et d'argent)Toid. Vargent appropri é au sein des réseaux s'oppose à la monnaie du
Blanc, extérie ure e t abstra ite. Le pre mie r, géné raleme nt
piécettes et toutes petites coupures (mais auss i parfoi s
de grosses liasses), ple ines de sueur et de crasse, est
noué dans le coin d'un pagne et enfoui dans les vêteme nts, sorti avec précaution et réticence, compté et
recompté avec l'espoir d'un rabais . Le second est celui
des ONG, de l'assistance technique. Il se c hiffre en
millions e t se di lapide dans l'abstrait. Les multipl es
tontines partic ipent de ce fon ctionne me nt diffé re nt de
l'arge nt. Ces « banques des pauvres », bie n différe ntes
de le ur récupération par la Banque mondiale sous la
form e du « micro c rédit », assure nt un contrôl e social de
l'usage de l'épargne, ma is rempli sse nt e ncore bi en

36

Ellirc

mOllllhlli ~ ulioll

cl

Il éc roi ~l!ull c e

l ' uulre Afrillu e

d'a utres fon ct.ions sans parle r des festi vités qui les
accompagne nt.
La monnaie et même les rapports marchands feraie nt
ainsi fon c tionn e r une socié té non marc ha nde.
Entendons nous bien, on ve ut dire pru' là une société
qui, tout en pratiqua nt des échanges nombre ux et e n
connaissant une circulation monétaire intense, n'obéit
pas massive me nt à la logique marchande. L'obligation
de solidarité domine encore largeme nt la vie économique et sociale. Ce qui frappe l'observate ur à l'écoute
des grappes de reliés de L'économie néo-clanique, c'est
l' importance du temps, de l'énergie e t des ressources
consacrés au x relations sociales. Si "on dé ploi e une
ac ti vité intense, il serait abusif dans la plupart des cas
de parler de travail au sens arti sanal du te rme. Prê ter,
e mprunte r, donn e r, receVOIr, s'entraide r, passer
commande, li vre r, se re nse igner supposent des
re ncontres, des visites, des réceptions, des discussions.
Tout cela pre nd un temps considérable et occupe une
partie importante de la journée, sans parler du temps
consacré à la fêle, à la danse, au rêve ou au jeu ...
Tout ce qui est reç:u est placé immédia tement à l'intéri eur du réseau, qu' il s'agisse de denrées ou d'a rgent 18,
soit parce qu' il est dû, soit parce qu'on anticipe la
nécessité d'a voir à emprunter, soit a ussi, eLdans tous les
cas, parce qu'on aime à [aire profiter ses proches de ce
que l'on vient de recevoir el qu'on cherche à le ur [aire
plaisir. On est très conscient qu' un bie nfait n'est ja mais
18 L:End a-G raf a inauguré un système de g uichets de marché, géré par
les femmes ell es-m êmes qui ass ure la sécurit é des dépôts fait s sur le
ma rché même et permel des prê ts imporl anl s. Le suecès est considérable et le système est en ple ine ex pan s ion,

37

perdu. L:attitude gé né rale est le sentime nt d e d evoir
bea uco up à ses reliés plutôt que celui d'être un créancier
qui se fait toujours avo ir. Si le don fonctiollne bie n,
chac un des ac te urs estime avoir reç u plus q u' il n'a
donné, tand is qu e s i le systè me fonc ti onne mal chacun
pe nse avo ir reç u moi ns 19 • Ce sentim ent es t é videmmen t
fondame ntal pour la bonn e marc he des logiques oblatives
(ma is ce n'est sû rement pas le cas partout). Les ge ns de
Gra nd Yoff parl ent e ux-mêmes d e tiroirs pou r désigne r
ces placements e t investi ssements reLat.ionnels. Ces
tiroirs détenus par les reliés sont indifféremment économiques e t soc iaux. Symétri que ment, en cas de besoin , et
le besoin est ici quas i-e ndémique, 0 11 mobilisera la
grappe, on ta pera d ans ses différents tiroirs. Souve nt , on
ti rera s ur un tiroir pour placer dans un a utre .
lei co mme partout, le li e n socia l fonct ionne s ur
J'échange ; mais l'échan ge, avec ou sans mon na ie,
repose plus s ur la trip le obli ga tion de donner, cie recevoir e t de rendre telle qu e l'anal yse Marcel Mauss qu e
s ur le marc hé. Ce qui esi centra l et fondamental dans la
logique du don c'est q ue le lien re mplace le bien".

Économie né<K:lallique el économie l11.ondiale
U est clai r qu e, mal gré tou te l'ingé nios ité d es reliés, la
socié té ve rn aculai re ne viL pas en au tarc ie e t ne pe ut
19 Jacques Godboul el Johannc Charbonneau, l..At deue POSù.ùJe dans le
lien familial, in Ce qu e donne r veut dire, don et intérêt, Revue du
MAUSS, N° l, Ut découverte, Paris 1993.
20 Jacques Godbout , en collaborat ion avec Alai n Caillé, L'esprit. du dOT/ ,
La dl!couve rte, 1992.

38

produire Lout ce don t e ll e a besoin. Et d'abord, la nourriture . Toute la nourriture péri urba ine, en effet, n'est pas

produite sur place. Pour Kinshasa, on évalua it en 1990
à un ti ers l'apport local e n prod uits maraîchers, ce qui
pour une mét.ropole cie cette importance est déjà cons idé rable 21. Même s i la couverture est sû re me nt moi ns
forte pour les autres produits alime ntaires, et en partic u-

lier les céréales, c'est un ordre de grandeur créd ible
pOUl" beaucoup de villes du Sud. Madame Fatou SaIT
dans une thèse de sociologie, a fait, dans un esprit très

proche, une étude de l'économie d'un quartier de
P ikine, Medina Gounass . Ses résultats vo nt tout à fa it
dans le même sens. 49,99 % des besoins sont couverts

par la producti on locale paysanne et al1isanale, 22,76 %
par le secteur capitali ste local et seulement 27,23 % par
les importatio/l.s . Encore q ue sur ces 27,23 %, 20,02 %
concernent le ri z, le café et le thé qui vien nent des
paysans de l'int.érie ur. 7 % seulement prov ienne nt donc
des économies étrangères 22 . La couverture pour les
biens manufacturés est beaucoup plus fo rte et pe uL-être
s upérie ur à 1000/0 en valeur, les exportations dépassa nt
21 Hill e l Rapoport . L'approvis ionnement vivrier de la, ville de Kinslw.m
(Zai"re) : St.ratégies d 'adaptation li la crise du sp/.ème alim en/aire ..
Rappolt Cedi llles-Paris H, 1992 el Cah iers de sciences humai nes, Ors10 01 , vol 29 nO4, Paris 1993. Gérard Gu e ra nde l, Les cultures ml/ratchères à. Kinshasa, Travaux e t docu me nt s de géographie tropica le,
CEG ET, n058, 2ème trimestre 1987.
22 Marginalité urbaine et développement . Une conlradic/ion a.utogérée
par lesJemmes. L'expérience d 'une banlielle urbaine de Dakar. Thèse,
Paris VIII , ju in ] 99 ] . Voir aussi Pie rre-Philippe Rey, Au/.o organisation de quartiers " irrégllliers » de Dakor- Pékine (Sénégal) et remise en
cause du cO/lcept de secleur informel, Revue Tiers Monde, nO 14 1,
Janvier-mars 1995 pp. 223-230.

39

les import.aJ.ioft!i. Tous les bi ens, cependant, ne peuvent

ê tre produits sur place. La fripe rie, les produits radioélectroniques, et beaucoup de matéri aux doivent être
importés, ainsi que l'essence, la médecine occidenlale

et l'éducation inte rnationale (dont la nécessité n'est pas
év idente ... ). Une part non négligeable de ces importations obéit encore à la logique du don et des réseaux.
JI e n est ains i de ce qui c irc ule avec la pare ntèle de la
campagne ; il en est. ain si également d'une part non

négligea ble des bie ns ma nufacturés qui est introduite
grâce aux reliés é tablis à l'étranger. LI reste qu' il y a une
parti e in compress ible d 'import.ations qui ne peul
échapper à la logique ma rc ha nde et doit être payée en
bonnes espèces sonnantes et Irébuchanl es, ex igence

dramatique pour les produ its pha rmaceutiques. Si les
exportations de produits de l'informel ne couvrent pas
ces importations nécessaires, ce qui es t plu s que
probabl e, le solde de la « bala nce comme rciale» ne
pe ut être payé que par le solde positif de la « bala nce
des capit aux ». Avec le monde offi ciel, la logique économique retrouve ses droilS, et les bi ens symboliques n'ont
plus cours.
Cela nOUS plonge au coeur des problèmes du pôle monétaire. L'uni vers de l'économie néo-claniqu e crée des
valeurs symboliques. certes, mais ne crée pas encore de

titres de paie me nt va lidés ell dehors de sa sphère et de
ses dépendances. Bien au conlraire, il ulilise largement
pour sa circulalioll Înl erne ta monnaie créée par les
instituti ons du monde offi ciel, en l'espèce un organi sme

extra national , la BCAO (Banque Centrale d' Afrique de

40

Enlr,' IUOIllIiIl!iilulinn 0;1 oI écn.i;jijuII(·C 1.',,"lr,; Afri'l',e

l'Ou est). A la diffé re nce des SE Ls, les réseaux néoclaniques préféraient le dé tourne me nt de l'arge nt réell ement exista nt dont la transcendan.ce gara ntit le pou voir
fétiche à l'inve ntion d'un e monnaie locale. Hs n'ont pas
eu besoin jusqu'à mainte nant d'une unité de compte
fi c tive (glands, grains d e sel, cocagne, e tc.) pour
construire une pyramide de crédit e t faire c irculer les
créances et se réa ppropri er jusqu'à un certain point la
monnai e étran gère.
Pour détournée qu'elle soit dans ses nombreux usages,
cette monnai e doit d'abord ê tre captée. On sa it qu e bie n
des ge ns viven t un pi ed dans l'offi c iel et un pied dans
l' in fo rm e l. En pa rt.ic uli er, les sa lariés normaux vie nne nt
s'approvi sionner e n partie da ns l' informe l. Toutefoi s, ces
re ntrées sont ins uffi santes pour couvrir les ùnportations,
et les besoins intern es. On sa it. d'autre part, que la
monnaie ne chôme pas entre les mai ns de ses déte nteurs
dans les banli eues afri ca ines . C'est une monnai e aussi
brûlante qu e cell e de la grand e s pécul ati on int e rnational e ... L'argent sitôt reç u est « pl acé ») dans le réseau,
c'est-à -di re re mi s e n ci rc ula ti on. Les tontines, les
caisses d'épargne mutuelles, les dons, les prêts sont
auta nt. de tiroirs qui absorbe nt in stantanément la liqui dité. Sans e ntrer da ns des raffin ement.s techniques s ur la
définition de la masse mon é taire (pi èces, bill e ts,
comptes de dé pôt s, comptes à te rm e e tc.), rappe lons la
formul e simplifiée et tau tologique de l'équation des
écha nges: M V = PT. Dans cette ex pression, M est la
masse monétaire, P le ni vea u mo yen des prix, T le
volume des transactions en monnaie, V est donc la

41

vitesse de rotation ci e la monnaie, c'es t-à-d ire le nombre

de fois qu'au cou rs de la période un mê me billet a é té e n
moyenne utili sé.

D'après les e nq uêtes faites par l' Enda à Gra nd Yoff en
1990-91, on pe ut éval ue r e n pre miè re approx ima tion la
vitesse de circ ulati on de la monnaie (le V de l'équation
des écha nges) à 7, ce qu i est considé rable". Reste le
mys tère de la masse moné taire (Le M de l'équation des
écha nges). Il prov ient des reven us que les reliés captent
de la sphère offi cielle, e t essentiellement des salaires
perçus en échange des prestati ons cie travai l. Les mêmes
enquêtes dOll na ient un revenu monétaire moyen de

40.000 Francs C.F.A. par mois et par unité famili ale
moyen ne de 12 personnes. Pour les 100.000 habita nts
de G ran d Yoff, cela représentera il li Ile masse monéta ire
da ns la circ ulation courante de M = 330 milli ons de
F.C.F.A. Cette llIasse qui rentre périodiquement , doit
co rrespo ndre approximativement à la va leur des imporlal.Îons mensuelles, si on admet que ]a thésaurisati on est

nulle ou inchangée, pui squ'elle correspond à ce qui SOli
en un Illois du circuit.
Et alors, quel est le ni veau de vi e de ces reliés en nombre

de dollars per capita (ou même en te rme de développement humain) Jemandera l'économiste impénitent ?

On

peut multipl ier les indices contradic toires ou ambivalent s

de ce gen re de vie. Le systèm.e de pri x qui règne da ns la
sphère néo-clanique est inc royable ment bas. Le pouvoir
d'achat du Franc C.F.A. est très différen t de ce qu'il est
2.1 On l'é\'ulue à 4,3 pour la France. Monique Beziade, La mOfllwie el.
ses mécanismes. La découverte, coll. Repères, Pari s 1992, p. 4 t.

42

Ellire lIIolldinliiilulion cl .lée roiMHII CC L' nuire Afri{IU C

hors de la s phère, e t plus e ncore de son co urs inte rn ati onal . Cela é tant, co nn aissa nt à pe u près MV e t moyenna nt qu elques hypoth èses s ur P, on pourrait se ri squ er à
proposer un e éva lu a ti on de 1~ le volume des transactions.
E n se donn a nt un taux d e change réali ste e ntre a rgent
ch.aud e t a rgent froid, (d isons deux pour un par un e
approxima ti on basse), on a urait un c hiffre de l'équi va len t
du P.LB de Gra nd Yoff ce qui ne sera it pas la plus
mau va ise es tim ati on statistiqu e du n i\'ea u de vie des
naufragés. Soit 9 240 Millions en équivale nt FF de 91 e t
12000 fra ncs par têt e"- Quelle est la s ignifi ca tion de ce
reve nu , s inon de fai re pièce a ux évaluati ons object.ives des
stati stiqu es inte rn at ionales? Cela aboutit donc à releve r
le ni vea u de vie réel des « naufragés du développe me nt »
de troi s à cinq foi s . Toutefoi s, comm e on part d' un chiffre
incroyable me nt bas, e n metta nt le ur dénuement e t le ur
précarité e n comm u n les reliés du gra nd Yoff produ ise nt
de la dignité, une grande ric hesse de vie sociale et une
indén ia ble joie de vivre, mai s il s res te nt très loin de l'opu le nce ...

Conclusion
~éconornie néo-clan ique peu t ê tre vue co mme une forme
de di ss ide nce et de résis tan ce à la mondi ali sation cie

N Comment arrivon s- nous à ces chiffres? MV = 330 Milli ons X 7, soil
PT = 2310 Millions de Francs CFA chauds ou 4620 de Fran cs CFA
co urant s. Cela nous donne 924 FF par Illois ou approxi mat ivemen t
12000 FF pal' an.
25 Yvonne Mi gnot -Lefebvre el Mi chel Lefe bvre, Les palrimoines du.
fUI.ur, Les sociélés aux prises (t'vec la. mondiali.wlioll , L' Harmatt an,

Pm·;" 1995. P. 235.

43

l'économ ie, c'est-à-di re à l'économicisation du monde.
11 s'agit d'une ré ponse locale à un défi global. Sa ns bruit
et sans déclara tion, les « informe ls» de Grand YofI
mette nt e n oeuvre le « principe de subs idiarité du
travai l el de la production » . Autre me nt dit, l'éche lon
loca l doit être pri vilégié a u nom du socia l dans tou te la
mesu re du possible tant que c'est rai sonna bl e 2s • Les
leçons de l'a utre Afrique dans la construc tion d' une
a lLernative au dé lire techno économique. consiste da ns
cette démonstration de la capacité de survie par les stratégies re lationnelles fondées sur l'es prit du don.

44

E n l r e llIomli nli!!nLi o ll e l ,l éc:ro i~lUu:,: L',mlre Afri' l" C

Vautre Afrique
entre la décroissallce
et la ••• omlialisatioll
Et pourtant J Q ~ pOlLrrait.-il arriver de mieux au:'(, habit.ants
des pa' "p Iw res qu.e de 'Voir leur PI B baisser ? (. .. ) La ha usse

C]j1l~u~r:PrjIB"11.e mes ure rien d 'au.t.re que L'accroissem.ent, de

l 'hénwrragie. Plus celui-ci a.ugmente, plus la nal.ure est
dét.mite, les hommes {diénés, les .~)'slèm.e$ de solidarité
déma.ntelés, les techniqILes simples mais efficaces et les sa voiraire ancestralL'f, jetés aux oubliettes. Décroître pour les
lbitants des pays pau'vres signifierait donc préserver leur
fJ. Ltrirnoine naturel, quitter les u.sines à sueur pour renouer avec
'agricu.lt.ure vi'vrière, l'artùanat el. le petit comm erce,
eprendre en main lellr dest.i.née commune. »
Herué René Martin t ,.,

q

u'ente nden t proposer pou r l'Afri que (et plus généralement pour le Sud) les « parti sans de la décroissa nce» ou les « objecte urs de croissance» ? Sur ce
volet im porta nt cie la question le plus souve nt mis de
coté, il conv ient de leve r l' hypothèque. Comme l'écologie dont elle est fill e, la décroissance est souve nt
acc usée d'être un luxe à l' usage des « riches », obèses

26 Hervé Re né Mal1in, Éloge de La .~impLicilé 1IOlof/l.aire , Flammarion.
2007, p. 209.

45

de surconsommation. Com men t généraliser aux pays
sous-dé veloppés, et e n particulier à l'Afrique, une telle
propositi on a lors mê me qu'ils ignorent e ncore les bie nfait.s sinon les méfait s de la croi ssa nce? Les « objecteurs de croissance », e n répéta nt qu'il s'agit d'une
proposition concerna nt seulement le Nord, ont , à le ur
insu, nourri le male nte ndu . « La décroissance équitabl e,
écrit ai nsi Paul Ari ès, n'est pas la décroissa nce de tou t
pour tous: e lle s'applique a ux surdéve loppés, à l'exc roissance, à des sociétés et à des classes sociales dont
la boulimie est responsable de cette captation des
ri chesses qui cond uit à la destruction de la planète et de
l' humain dans l'homme » 27. Ji importe donc de clarifie r
ce qu'on pe ul appeler « le paradoxe» africa in de la
décroissance, puis de voir que l sens pe ul avoir pour
l'Afrique le proje t d' introd uire le cercle ve rtueux de la
décroissance et comment, à partir d'un mouve me nt « en
spiral e » .

Le paradoxe africain de la décroissance
ous attribue r le proje t d'une « décroissance ave ugle »,
c'est-à-dire d'une c roissance négative sans re mi se e n
qu estion du système, et nous soupçonner, comme le font
ce rtains « alte r économi stes» (économ istes pal1i sans
d'une mûre mondiali sation , d' une autre c roi ssance, d'un
autre développeme nt ou d' une a.utre économi e ... ), de
vouloir interdire aux pays du Sud de ré oudre le urs
27 Paul Ariès. Décroi.uallce 0/1. barbarie, Coli ns, Lyon 2005, p. 163.

46

problè mes, participe de la s urdité sinon de la mauvai se
foi. Notre projet de constru ction , au Nord comme au
Sud, de sociétés convivia les autonomes e t économes
implique, certes, de parler plus d'une « a -croissan ce »,
comme on parle d'a-thé is me, que d'une dé-croissa nce.
Toutefois, il s'agit bi en, dans tous les cas, de sortir cie la
croissance et don c du dé veloppement. En affirmant q ue
le Sud de vra it avoir droit à un « temps» de cette
m.audite croissance, faute d'avoir connu le dé ve loppement, nos adversa ires se retrou ven t coincés dans une
con tradiction . Si la société de croissance est insout enable a u Nord, par qu el miracle le devie ndrait-ell e all
Sud ? En réalité, ils montre nt qu' il s n'arrivent pas à
di ssoc ier la c roissance avec un « C » minuscule d'avec
la Croissance avec un « C » majuscule. El final e ment, à
sorti r de l'imaginaire de la croissance.
Mettons les pieds dans le plat. Si re me ttre e n callse la
société de croissance déses père Billancourt, comme
certains res ponsables d'A'ITAC le souti enne nt, ce n'est
pas une req ualification d'un développe me nt vidé de sa
substance économique (<< un développe me nt sa ns croissance )~) qui redonne ra espoir e l joie de vivre aux
drogués d' une croissance mortifè re. N'est-ce pas fa ire
pre uve, e n o utre, d' un s inguli e r mé pris po ur les
travai lle urs que de les croire immatures au point de ne
pas s'apercevoir ni comp rendre qu e le gâtea u de la
société de consommati on est toxique, mê me s i, comme
pour tout un chacun, il ne sera pas Cac ile pour e ux d'y
re noncer ?
A l'in verse, ma inteni r ou, pire e ncore, introduire la

47

logique de la c ro issance au Sud sous pré texte de le sortir
de la misère créée pa r cette même cro issa nce ne peut
que l'occ identa liser un pe u plus . U y a, dans la propositi on qui part d' un bon sentime nt de nos ami s alte rmondia listes de vouloir, tout partic uli ère me nt en Afrique,
( construire des écoles, des centres de soins, des réseaux
d'eau potable e t retrouver une autonom ie alimentaire 28 »,
un ethnoce ntrisme ordinaire qui est précisément celu i du
déve loppeme nt. Le cadeau n'est-il pas empoisonné?
De deux c hoses l' une : ou bi en on demande a ux pays
intéressés ce qu'il s ve ul e nt, à trave rs leurs gouve rn eme nt s ou les enquêtes d' une opini on ma nipulée par les
médias, et la ré ponse ne fai t pas de doute ; ava nt ces
« besoins fondam e ntau x» que le paternalisme occide ntal le ur a ttribue, ce q u' « ils» ve ul ent, ce sont des
cl imati seurs, des porta bles, des réfri géra teurs e t surtout
des « bagnoles» ; ajou tons bi en sûr, pour la joie des
responsables, des centrales nucl éaires, des rafales e t
des c hars AMX ... Ou bie n on écoute le c ri d u coeur du
leader paysa n Guaté maltèque : " Laissez les pa uvres
tra nquilles et ne le ur parle z plus de dé ve loppeme nt ,,".
'Jo us les a nima te urs des mouvements popu la ires, de
Vanda n. Shi va, Ek ta l'arishad e n Inde à Em ma nue l
Ndione au Sénégal, le disent à le ur raçon. Laissez les
peuples d u Sud tranqu ill es, lai ssez-les trouver la solu tion a ux problèmes que VOLI S leur avez créé e L ne le ur
imposez plus vos modèles de dé veloppement. Car, e nrin,
s'il importe incontestable me nt a ux pays du Sud de
28 Jea n-Marie Ha rribey. /Jéveloppem.cnl. durable : le grand éca rt.
L'HumnnÎlé du 15 j uin 2004.

29 Alain Cras. Frag ilité de la puissaflce. Fayard. 2oo3. p. 249.

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[nlr.: llIolidinlil!lIliOIl e l ~I ét;roi;jij .. nce L'nuIre Mri.!IU·

« retrouver l'aut onomie alimentaire» c'est donc que

cell e-ci avait été perdue. En Afrique, jusque dans les
années soixante, avant la grande offen ive du développement, elle ex istait encore. N 'est-ce pas l' impéri alisme

de la colonisation, du développement et de la mondialisa tion qui a détruit ce tte autosuffi sance et qu i aggrave

chaq ue jour un peu plus la dépendance? Avant d'être
massivement polluée par les rej ets industri els, J'eau ,

avec ou sans robinet, y était le plus souvent potable.
Qua nt au x écoles et aux centres de soins, sont-ce les
bonnes institutions pour introduire e l défendre la culture

et la santé? [van III ich a émis de séri eux doutes sur leur
pertin ence pour le Nord 30 . Ces réserves doivent être infiniment renforcées en ce qui concern e le Sud, COmme

certa ins intellectuels de ces pays (trop peu sans doute ... )
s'y emploient. Ainsi, E. Ndione dénonce l'école à l'occidental qui mutile les pe tits Sénéga lais et les rend
inaptes à se débrouiller dans la vie. La sollicitude du
Blanc qui s'inquiète de la décroissance au Sud dans le
Jouable dessein de lui venü en aide es t suspec te. « Ce
qu'on con tinue d'appeler a.ide, souligne justement Majid
Rahnema, n'est qu'un e dépense destinée à renforcer les
stru ctures génératri ces de la misère. Par contre, les
vic tim es spoli ées de leurs vrais biens ne sont jamai s

aidées dès lors qu'elles cherchent à se démarquer du
système productif mondi ali sé pour trou ver des altern ali ves conformes à leurs propres aspira ti ons »31 .

Paradoxalement, le projet de la décroissance est né en
La parution de ses oe uvres com plè tes. (Fayard, 2004 e t 2005), est
l'occasion de relire en parti culier Vile société s an~ école el Némésù médicale qui resLenl plei ne lne nt d'ac tu alit é.

30

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