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anorexie mentale et fantasme (l'oeuvre d'amelie nothomb) # lu et très intéressant .pdf



Nom original: anorexie mentale et fantasme (l'oeuvre d'amelie nothomb) # lu et très intéressant.pdf
Titre: doi:10.1016/j.neurenf.2003.12.007

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Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 52 (2004) 44–51
www.elsevier.com/locate/neuado

Article original

« Anorexie mentale et fantasmes.
À propos de l’œuvre d’Amélie Nothomb. »
« Anorexia nervosa and phantasms. About Amélie Nothomb’s work. »
G. Séné *, B. Kabuth
Service de pédopsychiatrie, hôpital d’enfants, 54510 Vandœuvre-lès-Nancy, France

Résumé
Dans cet article nous nous proposons de donner des exemples concrets de fantasmes propres aux patients souffrant d’anorexie mentale tirés
de l’œuvre d’Amélie Nothomb. Pour cela, nous avons d’abord recherché les fantasmes rapportés par les anorexiques mentaux au cours de
psychothérapies analytiques ou d’inspiration analytique et publiés dans la littérature médicale. Nous avons ensuite choisi de les classer en cinq
catégories pour réaliser une grille de lecture : les fantasmes concernant l’alimentation, ceux en rapport avec le corps, ceux liés aux relations
avec autrui, ceux se rapportant à la maîtrise du temps et de l’espace et ceux communs aux quatre catégories précédentes. Pour finir, nous avons
envisagé le travail de l’écrivain comme une voie de guérison possible par l’intermédiaire d’un mécanisme de sublimation. Pour conclure, nous
nous sommes penchés sur la valeur heuristique de l’œuvre d’Amélie Nothomb concernant les troubles du comportement alimentaire à la fois
pour le patient, l’entourage et les médecins.
© 2003 Elsevier SAS. Tous droits réservés.
Abstract
In this article we propose ourselves to give some concrete examples of the phantasms particular to patients suffering from anorexia nervosa
extracted from Amélie Nothomb’s literary work. For this purpose we first looked for the phantasms reported by anorexic patients during their
analytical psychotherapies or inspired by analysis and found in medical publications. Then we chose to classify them in five categories to
provide a reading scheme: phantasms about eating, about one’s body, about one’s relationships, about time and space control, and those
common to the four previous categories. Finally we considered the writer’s work as a possible way of recovery through a process of
sublimation. As a conclusion, we studied the heuristic value of Amélie Nothomb’s work regarding the problem of eating disorders for the
patient, his familiars and the doctors as well.
© 2003 Elsevier SAS. Tous droits réservés.
Mots clés : Troubles comportement alimentaire ; Psychanalyse ; Littérature
Keywords: Eating disorders; Psychoanalysis; Literature

Les psychanalystes se sont toujours intéressés aux arts et
notamment à la littérature, car la création artistique semble
avoir un pouvoir révélateur qui permet très souvent de nous
livrer les secrets de fantasmes inconscients à caractère universel (ainsi, « le complexe d’Œdipe » doit beaucoup à
Sophocle) [1,11,26]. Il est donc probable que les expériences
et les fantasmes d’une personne qui a souffert d’anorexie
mentale transparaissent dans son œuvre.
* Auteur correspondant.
Adresse e-mail : gaelle.sene@laposte.net (G. Séné).
© 2003 Elsevier SAS. Tous droits réservés.
doi:10.1016/j.neurenf.2003.12.007

Partant de cette constatation, il nous a paru intéressant,
pour étudier et mieux comprendre les troubles du comportement alimentaire dans l’œuvre d’Amélie Nothomb, de s’appuyer sur les données de la psychanalyse. En effet, cette
méthode d’investigation du psychisme consiste essentiellement en la mise en évidence de la signification inconsciente
des paroles, des actions et des productions psychiques imaginaires d’un sujet, tels que les rêves et les fantasmes [18]. Le
Sujet et son Moi cherchant à échapper aux contraintes et à
l’emprise du réel [27] utilisent ces constructions de l’imagi-

G. Séné, B. Kabuth / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 52 (2004) 44–51

nation qui présentent « la structure d’un scénario, au sens du
théâtre ou du cinéma, au service de la réalisation du désir » et
qui peuvent être analysés [25].
Nous avons donc choisi de rechercher et d’étudier les
fantasmes propres aux patients souffrant d’anorexie mentale
dans l’œuvre d’Amélie Nothomb [27]. Pour cela, comme il
n’existe pas — à notre connaissance — de classement
concernant ces fantasmes, nous avons recherché dans la
littérature médicale ceux que rapportaient les patients souffrant d’anorexie mentale, au cours de psychothérapies analytiques ou d’inspiration analytique [27]. Puis, nous avons
classé ces fantasmes pour réaliser notre propre grille de
lecture grâce à laquelle nous avons étudié l’ensemble de
l’œuvre d’Amélie Nothomb [27].
Ce travail est tiré de la thèse de doctorat en médecine du
premier auteur, intitulée « Anorexie mentale et fantasmes. À
propos de l’œuvre d’Amélie Nothomb ». Il s’appuie sur des
exemples significatifs tirés de cette œuvre afin d’analyser ces
fantasmes propres aux anorexiques [27].
1. Amélie Nothomb, un auteur à succès
Avant de se pencher sur la grille de lecture et l’étude de
l’œuvre, dressons un bref portrait d’Amélie Nothomb à travers sa vie et son œuvre.
1.1. Biographie [27]
Amélie Nothomb, jeune écrivain belge, très populaire et
médiatisée, publie chaque année pour la rentrée littéraire et
ce, depuis 1992, un roman. Elle a également écrit des nouvelles et des paroles de chansons pour la chanteuse Robert.
Ses romans sont traduits dans plus de 30 langues. Elle a reçu
de nombreux prix littéraires, dont le grand prix du roman de
l’Académie française pour Stupeur et tremblements. Elle est
d’ailleurs un des rares auteurs à vivre de son écriture.
Elle est née au Japon, où son père était diplomate. Ce
séjour l’a beaucoup marquée. Elle a aussi vécu avec sa
famille dans de nombreux pays d’Asie et brièvement à NewYork. Elle n’a découvert la Belgique qu’à l’âge de 17 ans.
Amélie Nothomb ne cache pas le fait qu’elle a souffert
d’anorexie mentale, qu’elle appelle son « ennemi intérieur ».
Elle a, depuis, des goûts alimentaires particuliers : par exemple les aliments très pimentés, le thé très infusé, la plupart des
fruits pourris, dont le goût se rapproche de l’alcool. Elle dit
s’être sortie de son anorexie grâce à l’écriture, mais ne parle
jamais explicitement d’anorexie mentale dans son œuvre
(sauf dans son roman paru en 2002, Robert des noms propres).
Bibliographie : Tableau 1.
2. La psychopathologie et les fantasmes propres à
l’anorexie mentale
Remarque préalable : nous avons choisi d’utiliser le masculin pour parler des anorexiques par convention grammati-

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cale, même si la majorité des anorexiques sont de sexe
féminin.
Dans l’anorexie mentale, les fantasmes sont le fruit d’une
profonde régression vers des stades de la petite enfance
[17,19]. Ils sont archaïques et donc égocentriques, mégalomaniaques et relèvent de la toute puissance [17]. La problématique de dépendance y est centrale [8,9,19]. En effet, la
question de la séparation–individuation qui se joue à l’adolescence réactive les problématiques de différenciation originelle (sujet–objet) et la dépendance primitive qui se jouaient
alors autour de la relation orale au sein, dans laquelle la
frustration introduit à la dimension du temps et à la différenciation soi–non-soi, sujet–objet [19].
Le refus de manger est au premier plan [17]. Il permet
d’abord de restaurer une certaine estime de soi défaillante et
apaise des tensions psychologiques (comme l’anxiété, la
dépression, et divers troubles de la personnalité), mais il
contribue à les pérenniser par la suite du fait de son inefficacité à apporter un soulagement durable et en profondeur, car
il tend à l’autorenforcement et à l’aggravation secondaire des
troubles [8].
Les anorexiques ont une fascination pour les aliments
[16,17,29]. Mais la nourriture n’est pas libidinalement investie [17]. En effet, l’anorexie mentale ne correspond pas à une
fixation au stade oral [17]. La nourriture est surtout vécue
comme une intrusion grave dans l’intégrité corporelle des
sujets [17].
En fait, le conflit se situe essentiellement au niveau du
corps, qui est idéalisé sous l’apparence d’un corps mince,
érigé, asexué et impubère [2,3,10,13,17,22,29]. Les anorexiques font tout pour avoir un corps toujours plus mince ou plus
maigre et pour retarder ou empêcher l’arrivée de la puberté
qui les effraie, car les transformations corporelles qu’elle
provoque, remettent en cause la relative indifférenciation
sexuée de la période de latence [17,29]. Il existe un refus
d’entrer dans le monde des adultes [10]. En revanche, le fait
d’avoir perdu et de continuer à perdre toujours plus de poids
et parfois d’avoir une apparence cachectique ne les inquiète
pas du tout, au contraire, elle les rassure sur le fait qu’ils
arrivent à maîtriser leur corps [17].
En ce qui concerne l’intérieur du corps, les différents
organes y sont perçus de façon relativement indifférenciée
[13]. Ainsi, les organes et l’appareil digestif sont réduits à un
simple tube [13,14,17,23], rempli et vidé sans fin [17].
Ce corps doit également avoir des propriétés particulières.
Il doit être pur, phallique, source de pouvoir, mais aussi
manipulable [17,23]. Il est considéré comme un ennemi
menaçant qui ne doit pas être brutalement détruit, mais seulement maintenu en respect [28]. Il est vécu comme éternel et
immortel [3,17,19]. Les anorexiques confondent disparition
dans le sens d’évanescence, et mort [24]. Car ils s’imaginent
être au-delà des contingences matérielles [17]. C’est un des
paradoxes de l’anorexique ; il se détruit pour s’assurer de son
existence [15]. Cet effet destructeur n’est pas recherché pour
lui-même et l’anorexie n’est donc pas une conduite suicidaire
[3,15,17]. En fait, chaque anorexique se vit comme un « pur

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G. Séné, B. Kabuth / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 52 (2004) 44–51

Tableau 1
Bibliographie d’Amélie Nothomb
Années : Romans (R), nouvelles (N) et
paroles de chansons (C) :
1992

Hygiène de l’assassin (R)

Abréviations
des titres utilisés
dans l’article :
HYG.

1993

Le sabotage amoureux (R)

SAB.

1994
1995

Les Combustibles (R)
Les Catilinaires (R)

COMB.
CAT.

1996

Péplum (R)
L’existence de Dieu (N)
Attentat (R)
Contente d’être une fille (N)
Un renard sur l’estomac (N)
Mercure (R)
Stupeur et tremblements (R)

PEPL.

Le Mystère par excellence (N)
Brillant comme une casserole
Métaphysique des Tubes (R)
L’appel de la Succube (C)
Sans Nom (N)
Aspirine (N)
Cosmétique de l’ennemi(R)
Celle qui tue (C)
Sorcière (C)
Nitroglycérine (C)
Le chant des sirènes (C)
À la guerre comme à la guerre (C)
Requiem pour Amélie (C)
Robert des noms propres (R)
Antéchrista (R)

MYST.
BRILL.
META.
APP.
SANS
ASP.
COSM.
CELLE
SORC.
NITRO.
CHANT
GUER.
REQ.
ROB.
ANTE.

1997

1998
1999

2000

2001

2002
2003

ATT.
REN.
MERC.
STUP.

Éditeurs :

Prix littéraires :

Albin Michel

Prix René-Fallet,
Prix des Libraires en Allemagne.
Albin Michel édition scolaire de Magnard Prix de la vocation,
Prix Alain-Fournier,
Prix Chardonne et
Prix Atout-Lire.
Albin Michel
Albin Michel
Prix du jury Jean- Giono,
Prix Paris-Première,
Prix Franco -européen et
Prix Roland-de- Jouvenel.
Albin Michel
« La revue générale »
Albin Michel
« La revue générale »
Albin Michel
Albin Michel

Grand Prix du roman de l’Académie
française.
Prix Internet et
Prix de l’Association des libraires du
Québec.

Albin Michel pour le grand livre du mois
La Pierre d’Alun
Albin Michel
chanson pour la chanteuse Robert
Magasine Elle
ouvrage collectif éponyme
Albin Michel
chansons pour la chanteuse Robert

Albin Michel
Albin Michel

esprit » [23] et l’activité intellectuelle se trouve érotisée [17].
Elle est vécue comme indépendante du corps [3,17].
Le corps réel est donc vécu comme une entrave [4,17]. Il
est dénié, de même que les besoins et les sensations corporelles [13,17,29]. En fait, les anorexiques refusent et dénient
toute dépendance [17], la satisfaction et le plaisir sont apportés par le fonctionnement propre et donc par le rejet et la
non-satisfaction des besoins et notamment des besoins corporels vitaux [15,17,20]. Ainsi, la satiété, la chaleur, le sommeil, le repos sont rejetés [7,17,23,29]. La sensation de vide
corporel activement recherchée et contrôlée [7,17,23] est
garante de leur absence de dépendance et de leur existence
[17]. L’anorexie peut être considérée comme une addiction
[15,29], celle du désir d’être vide, de n’être rien [21]. C’est
une défense contre le vide mental et un moyen de lutter
contre l’angoisse du risque de morcellement de leur corps
[6,13,17]. En effet, les anorexiques ont un idéal de complé-

tude [19]. Ils se vivent comme des entités totales, autarciques
plus qu’autonomes pour tenter de se situer hors du manque
[13,17,19]. En fait, ils ne peuvent renoncer à rien et finissent
par renoncer à tout par un renversement complet et ce, grâce
au déni [19]. Un autre paradoxe est qu’ils se retrouvent
encore plus dépendants d’un environnement dont ils cherchaient à se libérer [16]. La recherche de la faim peut culminer dans l’apaisement résultant de ce qui a été appelé l’« orgasme de la faim » [17]. Le plaisir érotique est profondément
perturbé [10]. Il est massif et brutal et ne va plus être séparé
des excitations douloureuses, mais va être intriqué à elles et
ce qui devrait être désagréable devient source de jouissance
[10]. C’est l’intrication masochiste du plaisir et de la douleur
[10].
Il existe donc un clivage entre le corps idéalisé et le corps
réel [13,17,28]. C’est seulement grâce au regard d’autrui que
les anorexiques peuvent parfois apercevoir de façon furtive

G. Séné, B. Kabuth / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 52 (2004) 44–51

leur corps réel [13]. Cependant, cette image est trop menaçante pour être structurante et elle est le plus souvent refoulée
[13]. Mais les anorexiques peuvent ressentir une jouissance
perverse lorsqu’ils saisissent dans le regard de l’autre un
instant de stupeur et d’horreur à la vision de leur propre corps
[13]. Ce corps n’est d’ailleurs souvent appréhendé comme
laid que par autrui et non par les anorexiques [13].
De plus, le regard de l’autre est pour les anorexiques un
garant de leur existence [17]. À aucun moment, les anorexiques n’envisagent que l’attention d’autrui ne soit centrée sur
eux, ni que l’autre n’abonde dans ce qu’ils souhaitent
[16,17]. En fait, l’autre doit être séduit, puis rejeté sans fin
[17]. Il doit être maintenu très proche pour être manipulé et
maîtrisé [16,17], mais il ne doit pas non plus être trop proche,
car il ne doit pas devenir envahissant, ni provoquer une
dépendance [16,17]. C’est pourquoi, tout ce qui est incorporé
est considéré comme mauvais [17].
D’ailleurs, les relations avec autrui ne sont souvent pas
des échanges [17]. Elles sont vécues comme des vols réciproques [16]. Les anorexiques ne peuvent aimer qu’eux-mêmes
[17]. Mais ils aiment une image idéalisée et désincarnée [17]
et pour eux, aimer, c’est détruire [6]. Le désir de l’autre à leur
égard est vécu comme une agression intolérable [13,17].
Ainsi, la sexualité représente une menace du fait de la survenue de sensations corporelles nouvelles et de la peur de
l’intrusion de l’autre [16]. Elle est donc mise à distance et
niée [17]. Le plaisir est apporté par l’auto-érotisme [17]. Il a
une valeur masturbatoire, même si la masturbation est rare
[17]. Les relations sexuelles sont également peu fréquentes
[28]. Elles sont uniquement là pour rassurer les anorexiques
sur le fait que leur corps fonctionne correctement [7,17,28].
L’adolescence constitue une période de reviviscence des
sentiments de dépendance. Or, les anorexiques refusent et
luttent contre ce dont ils ont à la fois peur et besoin, c’est-àdire tout ce qui pourrait les aliéner [17]. Ils se vivent tout
puissants [17]. Ils pensent être capables de vivre en autosuffisance [17,20], sans dépendre de rien, ni de personne
[17,20], ni de la nourriture, ni de leur corps [29], — qu’ils
maintiennent en respect —, c’est-à-dire ni d’autrui, ni du
temps qui passe. Selon la profondeur de la régression, les
anorexiques pensent aussi qu’ils ont ou qu’ils auront un
destin grandiose, ils imaginent même parfois avoir des pouvoirs divins ou être Dieu [17].
Les anorexiques ont en effet une fierté de la maîtrise [5,6],
qui leur permet de restaurer une estime de soi défaillante
[17]. Le plaisir qui en résulte est un plaisir de toute puissance
et non de la rétention comme lors d’une fixation au stade anal
[17,28].
La perte de contrôle (dont la crise boulimique) est en
revanche une hantise [4–6,17,29]. Elle est vécue dans la
honte et avec culpabilité [4,6,17].
La spécificité des fantasmes rapportés par les anorexiques
mentaux n’est pas seulement due à leur contenu, mais au fait
qu’ils envahissent complètement le psychisme. En effet, des
personnes sans troubles psychopathologiques peuvent avoir
les mêmes.

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3. Fantasmes anorexiques dans l’œuvre d’Amélie
Nothomb
Nous avons choisi pour étudier les fantasmes de nous
appuyer sur la réflexion et la logique de travail de G. Darcourt
selon lequel, pour les anorexiques, manger ou manger
« rien » ou bien grossir ou maigrir peut être le moyen
d’exprimer un certain nombre de fantasmes [10]. Pour clarifier la réflexion, nous avons classé les fantasmes rapportés
par les anorexiques en cinq groupes [27] :
• les fantasmes liés à l’alimentation ;
• ceux liés au vécu corporel ou à l’image du corps ;
• ceux liés aux relations avec autrui ;
• ceux liés à la maîtrise du temps et de l’espace ;
• et ceux communs à ces quatre domaines.
Ces fantasmes peuvent bien sûr se recouper.
Cette classification nous a servi de base pour créer notre
grille de lecture de fantasmes propres à l’anorexie mentale
(Tableau 2). Nous l’avons utilisée ici pour l’œuvre d’Amélie
Nothomb. En voici quelques exemples parmi les plus significatifs :
• ainsi, en ce qui concerne l’alimentation, pour les
anorexiques, inconsciemment manger ou manger
« rien » peut être le moyen :
C de fantasmer des aliments ;
C de ressentir la satiété ou la vacuité et de se remplir ou
de se vider parfois sans fin.
Ainsi, dans Le sabotage amoureux la jeune héroïne
raconte la guerre que se font les enfants du ghetto de
San Li Tun, qui était un des lieux de résidence des
étrangers travaillant à Pékin dans les années 1970. Les
armes de certains de ces enfants sont des plus inhabituelles : «Nous avions découvert que certains d’entre
nous possédaient une grâce d’élection : les fées qui
s’étaient penchées sur leur berceau les avaient rendus capables de vomir presque à volonté.
Il suffısait que leur estomac fût lesté pour qu’il fût à
même de se délester.
Ces gens forçaient l’admiration.
La plupart d’entre eux recouraient à la méthode
classique du doigt enfoncé dans le gosier. Mais
certains étaient beaucoup plus impressionnants : ils
s’exécutaient par le seul pouvoir de leur volonté. Par
une extraordinaire pénétration spirituelle, ils avaient
accès aux centres émétiques du cerveau : ils se
concentraient un peu et le tour était joué.
L’entretien de la cohorte des vomisseurs évoquait
celui de certains avions : il fallait pouvoir les
ravitailler en vol. Nous avions bien compris que
vomir à vide n’était pas rationnel.
Les plus inutiles d’entre nous furent donc préposés au
carburant émétique : ils devaient dérober aux cuisiniers chinois de la nourriture facile à manger. [...]
nous avions découvert la pierre philosophale du
vomi : un mélange d’huile de salade et de café

48

G. Séné, B. Kabuth / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 52 (2004) 44–51

Tableau 2
Grille de lecture (Thèse Séné : « Anorexie mentale et fantasmes. À propos de l’œuvre d’Amélie Nothomb. »)
En ce qui
concerne :
l’alimentation :

inconsciemment, pour les personnes souffrant d’anorexie mentale :

le vécu corporel et
l’image du corps :

grossir ou maigrir peut
être le moyen :

manger ou manger
« rien » peut être le
moyen :

les relations avec
autrui :

la maîtrise du
temps et de
l’espace :

d’une manière
générale :

manger ou manger
« rien » ou grossir ou
maigrir peut être le
moyen :

la sublimation par
les mots :

écouter, parler, lire ou
écrire peut être le
moyen :

– de fantasmer des aliments.
– de ressentir la satiété ou la vacuité et de se remplir ou de se vider parfois sans fin.
– de ne pas ressentir ou de rechercher l’ « orgasme de la faim ».
– de se vivre comme un ensemble harmonieux d’organes ou comme un « corps tube ».
– d’avoir un « corps mort », énorme, qui immobilise et échappe à la volonté ou d’avoir un corps mince,
érigé, maîtrisé et contrôlé.
– d’avoir un corps distordu ou d’avoir un corps séducteur, mince, érigé, « phallique ».
– d’accepter l’existence du corps réel avec ses besoins et ses pulsions et parfois de se vivre comme un
« animal » ou de le nier et de chercher à avoir un corps maîtrisé et contrôlé, parfois symbole de pureté et
de se vivre comme un « pur esprit ».
– d’accepter ou de refuser le passage à la vie adulte, c’est-à-dire d’avoir un corps sexué ou de garder ou de
retrouver un corps de la période de latence avec sa relative indifférenciation sexuée.
– d’avoir chaud et sentir que l’on grossit ou d’avoir froid pour se rassurer sur le fait que l’on est toujours
maigre ou que l’on ne grossit pas.
– de sentir que son corps forme une unité ou de le sentir se morceler.
– de se voir ou non dans le regard d’autrui.
– de se séparer de la figure maternelle tout en maintenant des liens très forts, d’avoir des relations
fusionnelles ou non et de prouver son amour ou son amitié ou de ne pas les donner.
– de revendiquer sa sexualité ou de s’en désintéresser et de la nier.
– d’incorporer l’autre ou d’être dévoré par lui.
– d’avoir des sentiments d’impuissance et d’inefficacité et de dire ses difficultés et sa peur vis-à-vis de
l’indépendance ou de se sentir indépendant et d’avoir des sentiments d’autosuffisance.
– de penser que l’on aura une vie ordinaire ou de penser que l’on est Dieu, de se croire investi d’une
mission divine ou de penser plus simplement que l’on aura un destin grandiose.
– de se sentir mortel ou de penser que l’on peut disparaître sans mourir et même être éternel.
– de perdre le contrôle et d’en éprouver de la honte et de la culpabilité et de vouloir se punir pour l’apaiser
ou de réussir à tout maîtriser et de se sentir tout puissant et d’en être fier.
– de ressentir du plaisir et de la souffrance successivement ou simultanément avec des choses qui
devraient être agréables ou désagréables.
– de se sentir sali, souillé ou de se purifier.
– de mettre en mots ce que l’on ressent et de verbaliser ses fantasmes.

soluble. C’était ce qui ressortait le plus vite. [...]
Ceux qui véhiculaient tant de nourriture étaient
appelés les «réservoirs ». Un vomisseur devait toujours être escorté d’au moins un réservoir. » (SAB.
p. 133–134) ;
C c’est aussi un moyen de ne pas ressentir ou de rechercher l’« orgasme de la faim » :
le personnage principal de Sans Nom témoigne de ce
plaisir rarement verbalisé par cette phrase très explicite : « j’aime la faim, ce riche creux de l’être tout
entier qui laisse entrevoir des possibilités de jouissances inconnues des ventres pleins. » (SANS p. 5) ;
• de même, en ce qui concerne le vécu corporel et
l’image du corps inconsciemment grossir ou maigrir
peut être le moyen :
C de se vivre comme un ensemble harmonieux d’organes
ou comme un « corps tube » : ainsi, dans Métaphysique
des tubes, Amélie Nothomb présente le bébé qu’elle
était comme un Dieu réduit à un corps tube. Elle écrit :
«Les seules occupations de Dieu étaient la déglutition, la digestion et, conséquence directe, l’excrétion. Ces activités végétatives passaient par le corps
de Dieu sans qu’il s’en aperçoive. La nourriture,

toujours la même, n’était pas assez excitante pour
qu’il la remarque. Le statut de la boisson n’était pas
différent. Dieu ouvrait tous les orifices nécessaires
pour que les aliments solides et liquides le traversent.
C’est pourquoi, à ce stade de son développement,
nous l’appellerons Dieu le tube. » (META. p. 9) ;
C d’avoir un « corps mort », énorme, qui immobilise et
échappe à la volonté ou d’avoir un corps mince, érigé,
maîtrisé et contrôlé : ainsi dans Les Catilinaires, le
personnage le plus marquant est celui de Bernadette
Bernardin, qui «n’était autre qu’un énorme organe
digestif. » (CAT. p. 105). «Sa peau — enfin, la membrane qui entourait ce morceau de gras — était lisse
et sans rides. » (CAT. p. 91). Ce qui fait dire à l’auteur :
«Un kyste, cette chose était un kyste » (CAT. p.
91).Elle est aussi comparée à une «créature fellinienne » (CAT. p. 90), parce qu’elle «était à la limite
de l’humain [...] quelque chose d’énorme et de lent.
Il s’agissait d’une masse de chair qui portait une
robe, ou plutôt que l’on avait enrobée dans un tissu. »
(CAT. p. 90–91) ;

G. Séné, B. Kabuth / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 52 (2004) 44–51

C c’est aussi le moyen d’avoir un corps distordu ou
d’avoir un corps séducteur, mince, érigé, « phallique » ;
C c’est également le moyen d’accepter l’existence du
corps réel avec ses besoins et ses pulsions et parfois de
se vivre comme un « animal » ou de le nier et de
chercher à avoir un corps maîtrisé et contrôlé, parfois
symbole de pureté et de se vivre comme un « pur
esprit » ;
C c’est aussi le moyen d’accepter ou de refuser le passage à la vie adulte, c’est-à-dire d’avoir un corps sexué
ou de garder ou de retrouver un corps de la période de
latence avec sa relative indifférenciation sexuée.
L’exemple le plus significatif est, dans Hygiène de
l’assassin, celui de Prétextat Tach et de sa cousine qui
cherchent à prolonger au maximum leur enfance. Voici
le récit de cette expérience raconté bien des années
plus tard par la journaliste qui enquête sur Prétextat
Tach : «Vous avez 14 ans, votre cousine en a 12. Vous
avez atteint le point culminant de l’enfance [...] On
ne vous l’a jamais dit, mais vous savez obscurément
qu’une dégradation terrible vous attend, qui s’en
prendra à vos corps idéaux et à vos humeurs non
moins idéales pour faire de vous des acnéiques
tourmentés. » (HYG. p. 120–121). «Vous convainquez
[Léopoldine] que la puberté est le pire des maux
mais qu’elle est évitable. [...] vous décidez solennellement de ne jamais entrer dans l’adolescence. [...]
vous inventez toutes sortes de mesures pseudoscientifiques destinées à rendre vos corps impropres
à l’adolescence. [...] Vous avez créé ex nihilo ce que
vous appeliez une «hygiène de l’éternelle enfance »
[...]. Persuadé que la puberté fait son œuvre pendant
le sommeil, vous décrétez qu’il ne faut plus dormir,
ou du moins pas plus de deux heures par jour. Une
vie essentiellement aquatique vous paraît idéale pour
retenir l’enfance : [...] vous passerez des journées et
des nuits entières à nager dans les lacs du domaine,
parfois même en hiver. Vous mangez le strict minimum. Certains aliments sont interdits et d’autres
conseillés, en vertu de principes qui me semblent
relever de la plus haute fantaisie : vous interdisez les
mets jugés trop « adultes », tels que le canard à
l’orange, la bisque de homard et les nourritures de
couleur noire. En revanche vous recommandez les
champignons non pas vénéneux mais réputés impropres à la consommation, tels que les vesses-de-loup
[...]. Pour vous empêcher de dormir, vous vous
procurez des boites de thé kenyan excessivement fort
[...] : vous le préparez noir comme de l’encre, vous
en buvez des doses impressionnantes. » (HYG.
p. 121–123). Si bien que Prétextat et Léopoldine, à
respectivement 17 et 14 ans, ne présentent : «aucun
signe d’adolescence. C’est très curieux : [ils sont]
tous les deux immenses, maigres, blafards, mais
[leurs] visages et [leurs] longs corps sont parleurs:

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on dirait deux géants de 12 ans. Le résultat est
pourtant superbe : ces traits menus, ces yeux naïfs,
ces faciès trop petits par rapport au crâne, surmontant des troncs puérils, des jambes grêles et interminables. » (HYG. p. 135). «Le plus grand choc, c’est
[Prétextat] [...] tellement beau, [...] les traits tellement purs, les membres tellement fins, et une complexion si asexuée — les anges ne doivent pas être
bien différents. » (HYG. p. 135) ;
C c’est également le moyen d’avoir chaud et de sentir
que l’on grossit ou d’avoir froid pour se rassurer sur le
fait que l’on est toujours maigre ou que l’on ne grossit
pas ;
C c’est aussi le moyen de sentir que son corps forme une
unité ou de le sentir se morceler ;
• en ce qui concerne les relations avec autrui, inconsciemment grossir ou maigrir peut être le moyen :
C de se voir ou non dans le regard d’autrui ;
C de se séparer de la figure maternelle tout en maintenant
des liens très forts, d’avoir des relations fusionnelles
ou non et de prouver son amour ou son amitié ou de ne
pas les donner ;
C de revendiquer sa sexualité ou de s’en désintéresser et
de la nier ;
C d’incorporer l’autre ou d’être dévoré par lui.
Ainsi, dans Attentat, Épiphane Otos n’hésite pas à
exposer sa laideur et ses difformités au regard des
autres pour exister. Il dit : «ma sexualité ne s’exprima
qu’à travers deux activités : la masturbation et
l’épouvante. L’onanisme correspondait au versant
mystique et ténébreux de ma personnalité. En revanche, quand j’avais besoin d’émotions érotiques plus
sociales, je me baladais dans la rue et j’observais les
réactions des gens qui me voyaient : je leur offrais en
toute obscénité ma laideur, je faisais d’elle un
langage. Les regards dégoûtés des passants me donnaient l’illusion d’un contact, l’impondérable sensation du toucher. » (ATT. p. 43–44).
«Pour quelques élus, faire l’amour doit être l’absolu,
la suprême expérience, le souverain bien. Mais
quand on a pour corps une caricature telle que la
mienne, l’acte sexuel doit ressembler à un grouillement de larves, à un frottement de chair flasque.
M’imaginer dans le ventre d’une femme me soulève
le cœur.
Le plus beau cadeau qu’un être de mon espèce puisse
offrir au sexe, c’est l’abstention pure et simple. »
(ATT. p. 96–97) ;
• en ce qui concerne la maîtrise du temps et de
l’espace, inconsciemment grossir ou maigrir peut
être le moyen :
C d’avoir des sentiments d’impuissance et d’inefficacité
et de dire ses difficultés et sa peur vis-à-vis de l’indépendance ou de se sentir indépendant et d’avoir des
sentiments d’autosuffisance ;
C de penser que l’on aura une vie ordinaire ou de penser
que l’on est Dieu, de se croire investi d’une mission

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divine ou de penser plus simplement que l’on aura un
destin grandiose.
Ainsi, dans Stupeur et tremblements, Amélie-San résume l’évolution de ses ambitions tout au long de sa
vie : «Récapitulons. Petite, je voulais devenir Dieu.
Très vite, je compris que c’était trop demander et je
mis un peu d’eau bénite dans mon vin de messe : je
serais Jésus. J’eus rapidement conscience de mon
excès d’ambition et acceptai de « faire » martyre
quand je serais grande.
Adulte, je me résolus à être moins mégalomane et à
travailler comme interprète dans une société japonaise. Hélas, c’était trop bien pour moi et je dus
descendre un échelon pour devenir comptable. Mais
il n’y avait pas de frein à ma foudroyante chute
sociale. Je fus donc mutée au poste de rien du tout.
Malheureusement — j’aurais dû m’en douter —, rien
du tout, c’était encore trop bien pour moi. Et ce fut
alors que je reçus mon affectation ultime : nettoyeuse
de chiottes.
Il est permis de s’extasier sur ce parcours inexorable
de la divinité jusqu’aux cabinets. [...] La stupéfaction passée, la première chose que je ressentis fut un
soulagement étrange. L’avantage, quand on récure
des cuvettes souillées, c’est que l’on ne doit plus
craindre de tomber plus bas. » (STUP. p. 123–124) ;
C c’est aussi le moyen de se sentir mortel ou de penser
que l’on peut disparaître sans mourir et même être
éternel.
• d’une manière générale, inconsciemment grossir ou
maigrir peut être le moyen :
C de perdre le contrôle et d’en éprouver de la honte et de
la culpabilité et de vouloir se punir pour l’apaiser ou de
réussir à tout maîtriser et de se sentir tout puissant et
d’en être fier.
Ainsi, dans Cosmétique de l’ennemi, Textor Texel
raconte comment, en nourrissant ses chats, il est pris
d’une envie impérieuse de manger leur pâtée qui pourtant le dégoûte : «Il fallait ouvrir des conserves de
poisson et écraser leur contenu avec du riz. Cette
besogne m’inspire un dégoût profond. L’odeur et
l’aspect de ce poisson en boîte me donnaient envie de
vomir. [...] Je me suis livré à cette tâche durant des
années, puis l’impensable s’est produit. J’avais donc
12 ans et demi et j’ai ouvert les yeux sur la pâtée
pour chat que j’étais en train de pétrir. J’ai eu un
haut-le-cœur mais j’ai réussi à ne pas vomir. Ce fut
alors que, sans savoir pourquoi, j’ai porté à ma
bouche une poignée du mélange et je l’ai mangée [...]
je me mis à bouffer, à bouffer, poignée après poignée, cette glue poissonneuse. [...] C’est ainsi que je
ne laissai pas même une miette de poisson au fond de
la bassine. [...] Je sentais bien que ce n’était pas moi
qui avais voulu manger, c’était une force supérieure
et suprême qui m’y avait contraint. [...] C’était un
ennemi, à l’intérieur de moi, qui m’avait forcé à

manger ! [...] C’est atroce de se repaître de la bouffe
des chats. D’abord parce que c’est très mauvais.
Ensuite parce qu’après on se hait. On se regarde
dans la glace et on se dit : « Ce morveux a vidé la
gamelle des chats. ». On sait qu’on est soumis à une
force obscure et détestable qui, au fond de son
ventre hurle de rire. » (COSM. p. 27–31) ;
C c’est aussi le moyen de ressentir du plaisir et de la
souffrance successivement ou simultanément avec des
choses qui devraient être agréables ou désagréables ;
C c’est également le moyen de se sentir sali, souillé ou de
se purifier.
4. La sublimation par les mots est-elle une voie
de guérison possible ?
Elle est actuellement définie comme « véritable travail
intrapulsionnel distinct du refoulement, et qui exige une
transformation préalable de la libido d’objet en libido du Moi
pour se voir ensuite assigner de nouveaux buts. » [12].
Ainsi, dans Hygiène de l’assassin, l’écrivain Prétextat
Tach explique à un journaliste venu l’interviewer le parallélisme qui existe pour lui entre la nourriture et les mots : «Je
pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis
comme je mange : çà ne signifie pas seulement que j’en ai
besoin, çà signifie surtout que çà entre dans mes composantes et que çà les modifie. » (HYG. p. 63).
5. Conclusion
Le but de cet article est de donner concrètement un aperçu
de la façon dont les fantasmes propres aux patients souffrant
d’anorexie mentale sont présents dans l’œuvre d’Amélie
Nothomb.
Pour la thèse [27] nous les avons recherchés dans l’œuvre
grâce à notre grille lecture puis nous les avons analysés en
détail de façon didactique. La recherche s’est avérée très
fructueuse. En effet, nous avons trouvé dans l’œuvre d’Amélie Nothomb au moins un exemple — mais souvent beaucoup
plus — pour chaque fantasme. Leur analyse nous a permis de
montrer l’importance de la problématique propre à l’anorexie mentale dans cette œuvre.
Penchons-nous sur les différences qui existent entre l’œuvre d’Amélie Nothomb et les livres que publient depuis
quelques années, de nombreux anorexiques ou anciens anorexiques. Ces derniers sont surtout des récits de vie dans
lesquels ils racontent sans véritable recul leur anorexie mentale et ses symptômes au quotidien. Les difficultés alimentaires sont en général au premier plan. On y parle aussi
notamment des souffrances du corps, des difficultés d’entrer
en relation avec autrui. On peut se demander si ce genre de
récits a un pouvoir thérapeutique pour son auteur, mais aussi
pour ses lecteurs ou si ce sont de simples témoignages, qui
peuvent mettre en garde le lecteur ou bien au contraire lui
« donner des recettes ».

G. Séné, B. Kabuth / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 52 (2004) 44–51

Les écrits d’Amélie Nothomb, quant à eux, ne parlent
jamais d’anorexie mentale explicitement — sauf le roman
paru en 2002, Robert des noms propres — cependant l’anorexie mentale et sa problématique sont partout. Il existe en
effet un décalage entre le contenu manifeste et le contenu
latent. Si bien qu’il n’est pas simple pour une personne qui ne
connaît pas — ou pas bien — les troubles du comportement
alimentaire de se rendre compte qu’il en est question. Pourtant quel que soit le lecteur, les écrits d’Amélie Nothomb
laissent rarement indifférents. Ils provoquent le plus souvent
un fort engouement ou une répulsion sans que le lecteur
sache effectivement à quoi cela renvoie de façon inconsciente. Mais si l’on connaît l’anorexie mentale et sa psychopathologie, la lecture de cette œuvre permet d’identifier des
fantasmes propres aux anorexiques, ainsi que la problématique qui y est associée. Amélie Nothomb nous donne des
exemples concrets de fantasmes anorectiques et nous permet
ainsi de mieux les comprendre. En outre, son écriture est
caractérisée par son autodérision. Savoir prendre du recul en
se moquant de soi-même est peut-être le premier pas vers la
guérison.
Il faut donc une initiation pour accéder à une compréhension plus approfondie de l’œuvre d’Amélie Nothomb du
point de vue des troubles du comportement alimentaire. Les
patients n’ont souvent pas les connaissances psychopathologiques nécessaires pour comprendre ce qu’il y a derrière les
mots dans cette œuvre en ce qui concerne les troubles du
comportement alimentaire. Mais peut-être peut-elle leur permettre de faire écho à ce qu’ils ressentent ? Pour ces derniers,
cette œuvre peut enrichir leurs connaissances et améliorer
leur compréhension de l’univers mental des anorexiques et
donc peut-être de mieux prendre en charge les anorexiques
mentaux ainsi que leur famille.
Néanmoins, notre travail n’est qu’un angle d’approche de
la richesse impressionnante de l’œuvre d’Amélie Nothomb.
La problématique de son œuvre ne se résume pas en effet aux
troubles du comportement alimentaire. Il serait également
possible avec autant d’intérêt d’étudier d’autres thèmes : « La
sexualité », « Le Japon », « Les mythes », « La religion »...

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Remerciements
Nous adressons tous nos remerciements à Amélie Nothomb pour sa confiance et à Nicole Simonet pour son aide si
précieuse.

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Références
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