Barberousse08.pdf


Aperçu du fichier PDF barberousse08.pdf - page 1/28

Page 12328


Aperçu texte


Le réalisme scientifique et la métaphysique des sciences
Michael Esfeld
Université de Lausanne, Section de philosophie, Michael-Andreas.Esfeld@unil.ch

(pour Anouk Barberousse, Denis Bonnay et Mikaël Cozic (dir.) :
Précis de philosophie des sciences, Paris : Vuibert 2008)
Résumé
Cet article prend pour point de départ les réponses réalistes majeures aux défis de la sousdétermination et de l’incommensurabilité. Ces réponses servent de base épistémologique au
projet visant à construire une métaphysique des sciences qui réunit les connaissances
scientifiques dans une conception cohérente et complète de la nature. Ce projet accorde une
position privilégiée aux théories physiques fondamentales. Dans ce contexte, l’article se focalise
sur les distinctions entre, d’une part, propriétés intrinsèques et relations et, d’autre part,
propriétés catégoriques et propriétés causales, montrant comment les théories physiques
fondamentales contemporaines soutiennent la position métaphysique du réalisme structural.

1.

Le réalisme scientifique

La métaphysique des sciences est le projet de développer une vision cohérente et complète
de la nature sur la base des théories scientifiques. On peut également parler de philosophie de
la nature. Toutefois, on préfère aujourd’hui le terme de « métaphysique des sciences » pour
distinguer ce projet d’une philosophie de la nature purement spéculative, sans ancrage dans
les sciences et sans contrôle méthodologique. La métaphysique des sciences appartient à la
philosophie analytique qui, depuis son tournant métaphysique, ne consiste plus uniquement en
l’analyse du langage mais, plus largement, en un discours systématique et argumentatif visant
la compréhension du monde et la position que nous y occupons – en bref, ce en quoi consiste
la philosophie depuis Platon et Aristote. Par « métaphysique », on n’entend pas une théorie
spéculative portant sur un domaine d’être présumé existant au-delà du monde empirique,
mais, au sens aristotélicien, le développement de catégories générales qui cherchent à saisir
l’être du monde empirique (cf. Aristote, Métaphysique, livre 4). La particularité qui distingue
la métaphysique des sciences du courant dominant de la philosophie analytique, c’est son
ancrage dans les sciences : on expose une position métaphysique sur la base des
connaissances que les théories scientifiques actuelles apportent (voir Ladyman & Ross, 2007,
chap. 1, pour marquer cette distinction).
Ce projet présuppose évidemment une forme de réalisme scientifique. On peut caractériser
le réalisme scientifique par les trois propositions suivantes (voir Psillos, 1999, introduction,
Sankey, 2002, et Esfeld, 2006, chap. 1) :
(1) Proposition métaphysique : l’existence et la constitution de la nature sont indépendantes
des théories scientifiques. L’indépendance est à la fois ontologique et causale : l’existence
de la nature ou sa constitution ne dépendent pas du fait qu’il y ait ou non des personnes
qui construisent des théories scientifiques. S’il y a des personnes qui développent des
théories scientifiques, l’existence de ces théories ne cause pas l’existence ou la
constitution de la nature.