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Nom original: 14 janvier 2011 à Tunis le jour où Ben Ali est tombé.pdf
Titre: 14 janvier 2011 à Tunis : le jour où Ben Ali est tombé
Auteur: Par Pierre Puchot

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les auditions publiées sous l'onglet «Prolonger»),
aucun procès, aucune action en justice relative à cette
journée, n'a pour l'heure été officiellement diligenté ?

14 janvier 2011 à Tunis : le jour où Ben Ali
est tombé
Par Pierre Puchot
Article publié le jeudi 10 novembre 2011

Si le 14 janvier 2011 reste dans les mémoires comme
le jour qui a fait basculer le monde arabe dans un
processus révolutionnaire historique, les Tunisiens
étaient encore loin de connaître tous les détails qui
ont conduit au départ de l'ex-président Ben Ali. Dans
un article publié le 10 août 2011, Mediapart révélait
déjà les grandes lignes de ce qu'il s'est véritablement
passé le 14 janvier 2011 à Tunis. Beaucoup de zones
d'ombre subsistaient, notamment sur les rôles joués
par des personnages clés, comme le général Rachid
Ammar, ou l'ancien ministre de la défense, Ridha
Grira.

Les pages sélectionnées par Mediapart, que l'on
pourra pour partie consulter en cliquant sous l'onglet
«Prolonger», concernent les écoutes téléphoniques
et les auditions de dix-sept personnalités (dont
la présentation se trouve également sous l'onglet
«Prolonger»).

Mediapart a pu prendre connaissance du dossier
d'instruction émanant du tribunal militaire, qui a repris
également une partie des auditions menées par la
justice civile (dont celle de l'ancien directeur de la
sécurité présidentielle impliqué dans une tentative
de coup d'Etat, Ali Seriati). Ces documents, établis
grâce aux auditions de plusieurs dizaines de personnes,
confirment les révélations de notre article du 8 août. Si
le dossier contient plus de 1.200 pages, nous en avons
extrait la partie qui nous a semblé la plus significative
pour retracer aujourd'hui un nouveau récit, plus précis
et plus détaillé, de la journée.

Voici donc le récit de cette journée, tel que nous avons
pu le reconstituer, raconté par les acteurs eux-mêmes
via les retranscriptions de l'enquêteur tunisien.
Au matin, un bilan de 28 morts annoncé à Ben Ali

• Matinée du 14 janvier, au Palais présidentiel
Ali Seriati (extrait de son audition ci-dessous) appelle
le président Ben Ali : «Vingt-huit personnes ont été
tuées dans les dernières 24 heures, dont deux à
Tunis centre et six au Kram (situé à trois kilomètres
du palais), plusieurs armes ont été dérobées dans
les postes de police. De plus, le service des
renseignements du palais m'a fait parvenir un rapport
annonçant que certains internautes avaient préparé
des manifestations sur l'avenue Habib-Bourguiba
demandant la chute du régime ; J'ai d'ores et déjà
fait parvenir ce document au directeur de la sûreté
nationale et au chef d'état-major de l'armée de
terre. Cette journée sera d'autant plus difficile qu'elle
coïncidera avec les funérailles qui auront lieu au

Outre leur importance historique, l'existence de tels
documents nous amène également à nous interroger
sur les intentions de la justice tunisienne, et du général
Marouane Bouguerra, à la tête du tribunal militaire :
pourquoi, alors que la plupart des auditions ont eu
lieu de mars à juin 2011 (voir le document ci-dessous,
page de garde du dossier d'instruction, ainsi que

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début de cet après-midi.» «Le président m'a alors
ordonné de ne pas divulguer le nombre de morts et
de donner 5000 dinars par famille de victime afin de
calmer les esprits», raconte-t-il lors de son audition.

Samir Tarhouni : « Hafedh, fais très attention : retiensles, je peux compter sur toi ? J'arrive tout de suite ! »
Il raccroche, rassemble onze de ses hommes et se
dirige vers l'aéroport de Tunis-Carthage.
• 14 h 25, début de l'opération de la BAT
Le détail de la version du colonel Tarhouni, confirmé
par les auditions de la justice militaire tunisienne, a
déjà été publié par Mediapart, dans l'article «Ce qu'il
s'est vraiment passé le 14 janvier à Tunis». Extraits
de cet article : «Un premier groupe de douze hommes,
le colonel Samir Tarhouni et un de ses capitaines à leur
tête, quittent Bouchoucha, pour l’aéroport de TunisCarthage. Sur la route, le colonel appelle sa femme,
détachée à la tour de contrôle de l’aéroport. Il lui
demande de bloquer tous les appareils sur le tarmac.
Elle hésite, puis lui répond qu’elle ne peut les retarder
que de 15 minutes... À 14h35, le groupe de la BAT est
reçu par les agents de police de l'aéroport, très étonnés
de sa présence. À la question du colonel, qui leur
demandait où se trouvaient les Trabelsi, le directeur de
la sûreté de l'aéroport, Zouheir Bayéti, répond qu'ils
sont dans le salon d'honneur, qu'ils s'apprêtent à quitter
pour monter à bord de l'avion.» Lire la suite de ces
minutes décisives à l'aéroport en cliquant ici.

• 14 heures, début de l'opération de la BAT
(Brigade anti-terrorisme)
(Auditions de Samir Tarhouni et Hafedh El Ouni,
documents ci-dessous; notre précédent article, «Ce
qu'il s'est vraiment passé le 14 janvier à Tunis»)
Les manifestants affluent vers le quartier général des
unités d'intervention (dont la BAT) à Bouchoucha,
près de Tunis. Le commissariat du quartier voisin
vient d'être incendié, les manifestants se dirigent vers
la maison d'arrêt voisine de haute sécurité. De son
quartier général, le colonel Samir Tarhouni (colonel
de la Brigade anti-terroriste dont l'audition peut être
consultée ici), en état d'alerte maximale, suit les
événements via sa radio HF, le réseau interne du
ministère de l'intérieur. Il entend que des manifestants
se rapprochent désormais de l'aéroport de TunisCarthage.

La Tunisie en état de siège

• 15 heures, l'état de siège est décrété, Ridha Grira
devient l'homme le plus puissant du pays après le
président Ben Ali

S'inquiétant pour son épouse, aiguilleur du ciel et
travaillant ce jour-là à la tour de contrôle de l'aéroport,
Samir Tarhouni décide d'appeler un ancien collègue,
l'adjudant Hafedh El Ouni (agent de police de la
sécurité des vols, également auditionné), qui travaille
aussi à l'aéroport:

Le niveau 3 d'alerte a été décrété, la Tunisie se trouve
sous le coup de la loi martiale. Ridha Grira, en tant
que ministre de la défense, au-dessus de tous les
généraux de l'armée, devient légalement et en pratique
l'homme le plus puissant du pays après Ben Ali. Ce
qu'il fait remarquer à Rachid Ammar par téléphone
(son audition peut être consultée ici):

Samir Tarhouni : « Allo Hafedh, j'ai entendu dire qu'il
y avait du grabuge à l'aéroport ?»
Hafedh El Ouni : « Non, il n'y a rien de grave. Par
contre, la famille présidentielle est regroupée dans
le salon d'honneur, et ils vont s'en aller. J'ai même
appris que Belhassen (Trabelsi, le frère de la femme
du président Ben Ali) allait les rejoindre.»
Samir Tarhouni : «Comment ? Ils s'en vont en ce
moment même, alors que la Tunisie est à feu et à
sang ?»
Hafedh El Ouni : « Oui, ils sont en train de se
rassembler, je ne comprends pas exactement. »

«C'est maintenant moi le seul qui donne les
instructions dans ce pays !
— Oui, je sais, monsieur le ministre», répond Rachid
Ammar.
Le général Ahmed Chebir (lui aussi auditionné),
de la Direction générale de la sécurité militaire
(DGSM, équivalent de la DGSE française), prend

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les commandes de l'armée de terre, en plus de celle
de la DGSM. Ainsi mis à l'écart du ministère de la
défense, Rachid Ammar est envoyé auprès du ministre
de l'intérieur.

• 16 h 23, selon le compte-rendu de l'audition
de Rachid Ammar, Ridha Grira ordonne
l'assassinat de Samir Tarhouni pour libérer les
Trabelsi.

Une version confirmée par Ridha Grira (son audition
peut être consultée ici) : à 15 heures, le ministre de
la défense se trouve dans la salle des opérations de
l'armée de terre en présence d'Ahmed Chabir, lorsqu'il
reçoit un appel du président Ben Ali. Celui-ci lui
demande d'envoyer Rachid Ammar au ministère de
l'intérieur, afin de coordonner les opérations militaires
avec celles du ministère de l'intérieur.

Ridha Grira appelle le général Rachid Ammar, qui
se trouve toujours auprès du ministre de l'intérieur
Ahmed Friaa, dans la salle des opérations du ministère.

• 15 h 55, le ministre de la défense, Ridha Grira,
prend les premières dispositions pour mettre un
terme à la «prise d'otages» de la famille Trabelsi

Grira répète alors les mêmes directives d'éliminer les
agents de la BAT détenant la famille Trabelsi.

Grira : «Monsieur le président m'a annoncé que la
brigade anti-terrorisme s'est alliée avec les intégristes
islamistes et ont pris en otages sa famille à l'aéroport.
Il ordonne d'abattre sur-le-champ ces traîtres.»
Ammar : «Attendez monsieur le ministre, pouvez-vous
répéter ce que vous venez de dire, que je mette le hautparleur de mon téléphone afin que M. Friaa (ministre
de l'intérieur) l'entende également.»

Le ministre de la défense demande au général Taieb
Laadjimi (chef d'état-major de l'armée de l'air, dont
l'audition peut être consultée ici) de faire dépêcher
des hélicoptères à partir de l'aérodrome de l'Aouina
en direction de Bizerte (quartier général des groupes
des Forces spéciales de l'armée de terre), afin de faire
venir cette unité spéciale d'élite de l'armée, dans le but
de délivrer les Trabelsi. Le général envoie plusieurs
hélicoptères de type BHT.

Note : Rachid Ammar a été auditionné après Ridha
Grira et Ahmed Friaa. L'ancien ministre de la défense
n'a donc pu répondre à la moindre question sur ce
passage, ni sur les déclarations de Rachid Ammar,
le 14 janvier à 18 heures, qui figurent en page 4
de l'article. Lors de son audition, Ridha Grira nie
cependant connaître l'existence même de la prise
d'otages par le colonel Tahrouni. De nombreuses
incohérences et oublis figurent dans son témoignage,
notamment lorsque Ridha Grira est confronté aux
écoutes téléphoniques de l'avion présidentiel. «Nous
avons demandé à l'entreprise américaine "Satcom
direct" de nous lire les données de la boîte noire du
TS-100 (l'avion de Ben Ali), explique l'enquêteur. Ces
données nous indiquent que Ben Ali vous a appelé le
14/01/2011 à 18:46:27 pendant 5 minutes, à 19:46:27
jusqu'à 19:56:15 et à 20:56:17 pendant 5 minutes, et
enfin à 21:25:09 pendant 3 minutes. Confirmez-vous
l'existence de ces communications ?»

• Peu après 16 heures, le colonel Sik Sallem,
responsable de la sécurité du palais présidentiel,
entend par radio qu'une prise d'assaut du palais
par les manifestants est imminente.
La radio HF annonce qu'une foule de 5000 personnes
menace de prendre d'assaut le palais de Carthage.
Un climat de peur s'installe, plusieurs hommes
commencent à abandonner leurs postes plutôt que de
faire face à cette foule (audition de Sik Sallem).

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«Non, vos appareils sont défaillants», répond Ridha
Grira.

décollage est prévu à 17h30 de Tunis-Carthage vers
l'Arabie saoudite, mais ne mentionne pas la présence
prévue de Ben Ali (dont le nom de code est : TUN 01).

Ces «oublis» et dénégations de Ridha Grira sont
annotés en marge du compte-rendu de son audition,
qui l'on peut consulter en cliquant ici.

• 16 h 54 arrivée par hélicoptère des Forces
spéciales de l'armée à l'Aouina

Interrogé par un journaliste de l'hebdomadaire
Réalités, lors d'une rencontre organisée samedi 29
octobre dans les locaux de la fondation Temimi, sur
ce passage de l'audition du général Rachid Ammar,
Ahmed Friaa aurait déclaré ceci : «Je n'ai pas entendu
le contenu de la conversation. Cela ne veut pas dire
qu'elle n'a pas existé.»

Le cortège présidentiel, accompagné de l'unité
spéciale du Groupe d'intervention et de protection
de personnalité (GIPP, sous le commandement d'Ali
Seriati), entre dans la base aérienne de l'Aouina
au moment où les Forces spéciales de l'armée de
terre (convoquées par Ridha Grira) arrivent par
hélicoptère à partir de Bizerte (audition du général
Taieb Laadjimi).
• 17 heures, en apercevant l'arrivée des
hélicoptères avec l'unité spéciale de l'armée
(GFS), le colonel Tarhouni de la BAT demande
l'aide de l'unité spéciale de la garde nationale

«Monsieur le président, je suis désormais dans
l'incapacité d'assurer votre sécurité en Tunisie»

• 16 h 30, Ben Ali accompagne les membres de sa
famille pour qu'ils prennent seuls l'avion
Le président Ben Ali quitte le palais pour accompagner
sa famille à l'aéroport militaire de l'Aouina: sa femme
Leila, Mehdi Ben Gaid (fiancé de Halima), ainsi que
Halima (fille de Ben Ali) et Mohamed (fils de Ben
Ali). Le vol est bel et bien prévu pour aller directement
en Arabie saoudite (pas d'escale en France). Ben Ali
a l'intention de regagner le palais par la suite. Le plan
du vol 16 indique (voir document ci-dessous) que le

Samir Tarhouni, qui retient toujours la famille Trabelsi
à l'aéroport civil de Tunis-Carthage, aperçoit un ballet
d'hélicoptères au-dessus de l'Aouina. Il ordonne à ses
hommes de se déployer en position défensive.
Puis il appelle le colonel de l'Unité spéciale de la
garde nationale (équivalent du GIGN), Larbi Lakhal.
Durant son audition, ce dernier a donné sa version de
la conversation :
– Samir Tarhouni : «La famille Trabelsi est en train de
se rassembler à l'aéroport, ils vont se tirer, et moi, je
suis sur place. Rejoins-moi je t'en prie, il ne faut pas
les laisser partir.»

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Larbi Lakhal ordonne alors à ses hommes, censés
protéger le palais, de prêter main forte à la BAT, et
s'empresse de les rejoindre.

de son premier mariage), ainsi que son époux, Slim
Zarrouk, et leurs enfants, afin de leur permettre de fuir
vers l'île de Djerba.

• Peu après 17h, le directeur des unités
d'intervention de la police, Jalel Boudriga, est
dépêché sur place afin de négocier la libération
des otages
• A 17 h 37, Ridha Grira est informé que Ben Ali
est monté à bord, l'avion décolle à 17 h 47

Les colonels de l'unité spéciale de la garde nationale,
Larbi Lakhal, celui de la Brigade anti-terroriste de la
police, Samir Tarhouni, ainsi que celui de la Brigade
nationale d'intervention rapide de la police, Zouheir
El Ouefi, s'entretiennent, selon ce dernier, avec Jalel
Boudriga, directeur des unités d'intervention de la
police :

A 17h37, le général de l'armée de l'air Taieb Laadjimi
informe Ridha Grira que le président est monté à
bord d'OSCAR-OSCAR (nom de code de l'avion
présidentiel), et qu'il s'apprête à décoller bientôt. Le
ministre réplique : «Ils ne sont pas encore partis ?
Qu'ils fassent vite, qu'ils fassent vite !»

«Quelles sont vos requêtes ?, leur demande Jalel
Boudriga.

A 17h47, l'avion présidentiel décolle avec à son bord
Ben Ali et sa famille.

— Nous voulons que la télévision nationale soit
présente pour filmer le transfert de ces individus (les
Trabelsi) à l'armée», répondent en substance les trois
colonels.

Note : La version de Taieb Laadjimi est en
contradiction avec les propos de Ridha Grira, tenus
lors de son interview sur Radio Mosaïque du 8 mars
2011. L'ancien ministre de la défense y déclarait
notamment avoir été très surpris lorsque son général
de l'aviation l'a informé que l'avion présidentiel avait
décollé avec Ben Ali à son bord.

Jalel Boudriga fait part de leurs requêtes à sa hiérarchie
par téléphone.
• Au même moment, le président Ben Ali est
informé par Ali Seriati que sa sécurité n'est plus
assurée, et monte dans l'avion

Après le décollage de l'avion présidentiel, Ali Seriati
se dirige vers le salon d'honneur de l'aéroport
militaire avec Mohsen Rhim (directeur du protocole)
et le colonel du GIPP (Elyas Zalleg), pour attendre
Ghazoua, comme le lui avait demandé Ben Ali.
• 17 h 47, apprenant le départ de Ben Ali, Sami
Sik Salem, à Carthage, tente en vain d'avoir de
nouvelles directives

Selon le compte-rendu de son audition, Ali Seriati est
informé de la situation et des nombreuses défections
au profit de la BAT par le général Ammar. Au pied
de l'avion présidentiel, Ali Seriati annonce à Ben Ali
que l'USGN et la BNIR ont rallié la BAT: «Monsieur
le président, je suis désormais dans l'incapacité
d'assurer votre sécurité en Tunisie.»

Du palais, après avoir appris le décollage de Ben Ali
par radio, Sami Sik Salem, numéro 3 de la sécurité
du palais, tente de joindre Ali Seriati, sans succès. Il
décide alors de contacter le colonel Adnene Hattab
(second de Seriati), qui lui conseille de se «trouver un
coin » pour se « cacher».

Le président Ben Ali mesure l'ampleur du danger. Sa
fille Halima le suppliant de monter à bord, il décide
alors d'accompagner sa famille, et demande à Ali
Seriati d'attendre Ghazoua (fille de Ben Ali, issue

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De peur que le palais ne soit pris d'assaut par
les manifestants, Sami Sik Salem décide alors de
contacter Rachid Ammar sur le numéro de téléphone
direct de l'état-major de l'armée de terre:
Sami Sik Salem : « Allo, général Ammar ?
— Non, c'est le général Ahmed Chabir au bout du fil.
— J'ai besoin de parler personnellement au général
Ammar.
— Qu'y a-t-il, je suis à votre disposition.
— Excusez-moi, je dois parler personnellement au
général Ammar.
— Essayez donc de le joindre au ministère de
l'intérieur.»

Une fois l'escorte en face du domicile de Fethi
Abdennadher, celui-ci s'avère absent de son domicile,
et a éteint son téléphone.
• Vers 18 heures, nouveaux ordres de Ridha Grira
Selon Rachid Ammar, Ridha Grira lui demande
personnellement de tuer Tarhouni, Lakhal, ainsi que
leurs hommes, ce que Rachid Ammar refuse. Il
demande par ailleurs à Taieb Laadjimi d'arrêter Seriati.
En attendant Ghazoua et sa famille, Ali Seriati
demande de son côté la mise à disposition d'un Hercule
C-130 au chef d'état-major de l'armée de l'air, afin
d'amener la fille de Ben Ali à Djerba. Ce dernier en
informe son ministre, et ne rencontrant pas d'objection,
il fournit l'appareil.
Ridha Grira s'étonne cependant : «Mais que fait encore
Seriati ici, pourquoi ne s'est-il pas envolé avec Ben
Ali ?» Il ordonne son arrestation sur-le-champ. A son
tour, Taïeb Laadjimi ordonne donc au colonel Lyes
Lemnekbi de prendre deux officiers avec lui pour
mettre Ali Seriati aux arrêts.

• Sami Sik Salem prend la décision d'appliquer la
procédure constitutionnelle en cas de vacance du
pouvoir
Le colonel Sik Salem appelle le premier ministre
Mohamed Ghannouchi (dont l'audition peut être
consultée ici):

Ridha appelle ensuite Rachid Ammar, qui se trouve
toujours au ministère de l'intérieur, et lui ordonne
d'éliminer la BAT et l'USGN afin de libérer les
Trabelsi :
– Ridha Grira : « Il faut tuer ces gens-là à l'aéroport,
il faut tous les tuer, frappez-les avec la force
nécessaire.»
– Rachid Ammar : « Je refuse, M. le ministre. Je
sais comment négocier avec ces hommes, je vais m'en
occuper. Il y a beaucoup de monde à l'aéroport, ils
sont trop armés, il faut éviter la force qui ne pourra
mener que vers un bain de sang.»

– Sami Sik Salem : « Le président a fui le pays avec
sa famille. La Tunisie est sous votre responsabilité, ne
la laissez pas se perdre.»
– Mohamed Ghannouchi : «Ce n'est pas moi le
principal responsable dans ce cas. Il faut convoquer le
président du parlement, le président de la chambre des
conseillers et le président du conseil constitutionnel.»
– Sami Sik Salem : «Je vous fais tout de même venir
une voiture blindée et une escorte jusqu'au palais. Je
ferai de même pour chacune des personnes que vous
avez citées.»

S'étonnant que son ministre ne l'ait ni informé du
départ du président Ben Ali ni de l'arrestation d'Ali
Seriati, Rachid Ammar lui demande la raison de cette
dernière décision. Ridha Grira lui livre cette réponse
énigmatique : « Il (Ali Seriati) veut le beurre et l'argent
du beurre.»
• Ali Seriati demande au colonel Elyas Zalleg et
ses hommes de rentrer au palais, et demeure seul
dans la caserne militaire

Sik Salem contacte les trois autres et envoie quatre
voitures blindées ainsi que des hommes armés, pour
ramener :
Mohamed Ghannouchi : premier ministre.
Foued M'bazza : président du parlement.
Abdallah Kallel : président de la chambre des
conseillers.
Fethi Abdennadher : président du conseil
constitutionnel.

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Ali Seriati se dirige vers le salon d'honneur de
l'aéroport militaire avec Mohsen Rhim (directeur du
protocole de la présidence) et le colonel du GIPP
(Elyas Zalleg), pour attendre Ghazoua, comme le lui
avait demandé le président Ben Ali.

– Lyes Lemnekbi : « Prends tes hommes et rentre
maintenant. »
– Elyas Zalleg : « Que se passe-t-il ?»
– Lemnekbi : « Écoute mon conseil, et rentre chez toi.»
• 18 h 17 : arrestation d'Ali Seriati en présence de
Ghazoua et son époux Slim Zarrouk

Dans le salon, stressé, Elyas Zalleg parle avec le
directeur du protocole (propos rapportés par ce dernier
lors de son audition) :
– Elyas Zalleg: « On va encore traîner ici ? »
– Mohsen Rhim: « C'est à M. Seriati qu'il faut le
demander.»
Elyas Zalleg se dirige vers Ali Seriati :
– Elyas Zalleg: « Qu'est-ce qu'on attend pour rentrer ?
»
– Ali Seriati : « Allez-y, rentrez tous, moi, je reste
encore. Essayez de vous diviser en plusieurs groupes
afin de ne pas attirer l'attention...»
Mohsen Rhim s'adresse à son tour à Ali Seriati :
– Mohsen Rhim: «Vous rentrez avec moi au palais
Monsieur ?»
– Ali Seriati : «Vas-y, rentre, moi je reste encore, il n'y
a pas de problème.»
Mohsen Rhim rentre au Palais.
De son avion, le président Ben Ali appelle Mohsen
Rhim :
– Ben Ali : « Ali Seriati est près de toi ? »
– Rhim : « Non, monsieur le président, je viens de
le laisser dans le salon d'honneur de la caserne de
l'Aouina. »
– Ben Ali : « Est-ce que ma fille Ghazoua et Slim
Zarrouk, son époux, sont arrivés ? »
– Rhim : « Je ne les ai pas vus, mais Seriati est là-bas
et les attend. »
– Ben Ali : «Merci.»
• Le colonel Lyes Lemnekbi prend ses dispositions:
appliquer les ordres et arrêter Ali Seriati

Lorsque Ghazoua et sa famille arrivent finalement
au salon d'honneur de l'Aouina, c'est pour assister à
l'arrestation d'Ali Seriati. L'officier Lyes Lemnekbi lui
demande de remettre son téléphone et son arme. Ali
Seriati obtempère, mais ne donne qu'un seul téléphone
alors qu'il en avait un second, d'urgence.
Par la suite, il resta dans le salon d'honneur aux côtés
de Slim Zarrouk, Ghazoua et leurs enfants. Ceux-ci,
également retenus dans le salon, attendent leur avion
pour aller à Djerba.
Selon son audition, Slim Zarrouk, effrayé par
l'arrestation d'Ali Seriati, appelle Ridha Grira et décide
de ne plus prendre l'avion pour Djerba, souhaitant
rentrer chez lui. Ridha Grira ordonne à son général de
l'aviation de permettre à Zarrouk et Ghazoua de rentrer
chez eux. Le général Taieb Laadjimi ordonne à son
tour à Lyes Lemnekbi d'assurer la sortie de la fille de
Ben Ali afin qu'elle puisse rentrer tranquillement chez
elle.
• Fouad Mebazaa et Abdallah Kallel aux portes du
palais de Carthage
Les deux premières voitures arrivent aux portes du
palais, avec à leur bord Fouad Mebazaa, président du
parlement, et Abdallah Kallel, président de la chambre
des conseillers. Mais les gardes en fonction devant
l'entrée les arrêtent, estimant que les directives de
Sik Salem ne leur suffisent pas. Après négociation,
ils demandent à la salle des opérations d'obtenir
l'approbation d'Ali Seriati. La salle des opérations
contacte donc Ali Seriati sur son second appareil,
alors que celui-ci se trouve aux arrêts dans le salon
d'honneur de l'Aouina.

En se dirigeant vers le salon d'honneur où se
trouvaient Ali Seriati et ses hommes, le colonel Lyes
Lemnekbi, colonel de l'armée de l'air, croise le colonel
Elyas Zalleg du GIPP (qui vient donc d'être congédié
par Seriati). Les deux hommes se connaissent depuis
longtemps.

« M. Seriati, MM. Mebazaa et Kallel sont aux
portes du palais et le premier ministre (Mohamed
Ghannouchi) est en route, pour y pénétrer.»
– Ali Seriati : «Qu'ils rentrent.»

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Peu après, Mohamed Ghannouchi (finalement arrivé),
Fouad Mebazaa et Abdallah Kallel rappellent Seriati
afin de l'informer de leur intention d'appliquer
le protocole indiqué dans la constitution en cas
de vacance du président. Le général donne son
approbation.

République, le gouvernement, même s'il est l'objet
d'une motion de censure, reste en place jusqu'à la fin
de cet empêchement.
Le Président de la République informe le président de
la chambre des députés de la délégation provisoire de
ses pouvoirs.»)
Note : Ni Fouad Mebazaa, actuel président de
la République tunisienne, ni Abdallah Kallel,
actuellement en détention, n'ont, à notre connaissance,
été auditionnés. Leurs dépositions ne figurent pas
dans le dossier. Le jour de sa démission du poste
de premier ministre, le 27 février 2011, Mohamed
Ghannouchi a livré une version toute différente,
sur le site d'information tunisien Kapitalis : «J'ai
téléphoné au ministre de la défense et cet appel a
sauvé le pays d'un bain de sang.» Voici la totalité
de son témoignage publié sur le site tunisien : «Le
14 janvier, alors que les manifestations massives
se déroulaient sur l’avenue Habib-Bourguiba, j’étais
dans mon bureau. Quand le gouvernement a été
dissous et que j’ai été nommé par l’ex-président pour
constituer un nouveau gouvernement, j’ai décidé de
quitter mes fonctions. Aussi, le vendredi 14 janvier,
je suis resté jusqu’à 18h pour réunir mes papiers
personnels et partir pour ne plus revenir. J’étais très
affecté, ainsi que ma famille, par les dépassements
que le pays a vécus. Alors que je m’apprêtais à sortir,
j’ai reçu un appel téléphonique du responsable de la
garde présidentielle qui m’informe que le président
a quitté le pays et me demande d’assurer l’intérim.
Je lui dis ma décision de quitter mes fonctions. Il
raccroche, puis rappelle et me dit qu’il se passerait des
choses graves et qu’il y aurait une mer de sang si je
n’assumais pas mes responsabilités. Il a ajouté que si
je ne rejoignais pas d’urgence le Palais de Carthage,
il me ferait assumer la responsabilité de tous les
morts qui tomberaient. Je me suis d’abord assuré que
l’ex-président avait quitté le pays. J’ai téléphoné au
ministre de la Défense et cet appel a sauvé le pays d’un
bain de sang. Sans informer ma famille, j’ai rejoint
le Palais de Carthage. Je suis entré au Palais. J’ai
trouvé MM. Mebazaa et Kallel. Et on m’a demandé
de prendre la responsabilité pour combler le vide
constitutionnel. La suite vous la connaissez.»

• Tentative d'application de l'article 57 de la
constitution avec Mebazaa
Mohamed Ghannouchi, Fouad Mebazaa et Abdallah
Kallel se réunissent dans le studio de tournage du
palais et, après avoir officiellement constaté l'absence
de Ben Ali, ils décident dans un premier temps de faire
appliquer l'article 57 de la constitution tunisienne.
Détail de l'article 57 de la constitution tunisienne :
«En cas de vacance du Président de la
République pour cause de décès, de démission ou
d'empêchement absolu, le Conseil constitutionnel se
réunit immédiatement et constate la vacance définitive
à la majorité absolue de ses membres. Il adresse une
déclaration à ce sujet au président de la Chambre
des conseillers et au président de la Chambre des
députés qui est immédiatement investi des fonctions de
la Présidence de l'Etat par intérim.»
Foued Mebazaa déclare qu'il n'est physiquement pas
en état de supporter cette responsabilité et suggère
donc Abdellah Kallel. Le colonel Sik Salem intervient
et s'écrit : «Non, pas celui-là !»
D'après son audition (disponible intégralement sous
l'onglet «Prolonger»), Mohamed Ghannouchi affirme
avoir suggéré l'application de l'article 56 pour
faciliter celle, le jour suivant, de l'article 57, qui
devait permettre à Fouad Mebazaa de devenir
président. (Voici le détail de l'article 56 : «En
cas d'empêchement provisoire, le Président de la
République peut déléguer par décret ses attributions
au Premier ministre à l'exclusion du pouvoir de
dissolution de la chambre de députés. Au cours
de l'empêchement provisoire du Président de la

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Directeur de la publication : Edwy Plenel

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• Application de l'article 56 de la constitution avec
Mohamed Ghannouchi

– Ghanouchi : «Entendu.»

Le premier ministre intervient, et annonce que, au
titre de l'article 56, il peut également assumer cette
responsabilité. Il procède ensuite à l'enregistrement de
la vidéo. Par la suite, Sim Sik Salem envoie la cassette
au siège de la télévision nationale.
Sur mediapart.fr, une vidéo est disponible à cet endroit.

• A 19 h 15, Mohamed Ghannouchi appelle Samir
Tarhouni afin de comprendre ses intentions

• 19 h 30, Tarhouni remet les Trabelsi entre les
mains de l'armée de l'air

Après la diffusion de l'allocution, Adnen Hattab,
se trouvant au palais en compagnie de Mohamed
Ghannouchi appelle le colonel Lakhal (USGN) qui,
lui, était en compagnie des autre colonels :

Le général Chabir (général de la Direction générale
de la sécurité militaire, équivalent de la DGSE)
ordonne au colonel Elyes Lemnekbi d'aller récupérer
les Trabelsi des mains de Samir Tarhouni. Lorsque
Lemnekbi va récupérer les Trabelsi, la télévision
nationale est présente.

– Hattab : « Allo, Larbi ? Passe-moi Tarhouni,
Mohammed Ghannouchi veut lui parler.»
Lakhal demande alors à Tarhouni s'il accepte de parler
à Mohamed Ghannouchi. «Bien sûr, passe-le-moi »,
répond-il.
– Tarhouni : « Mes respects, Monsieur le Président»
– Ghannouchi : «Je suis le premier ministre. »
– Tarhouni : « Alors mes respects, M. le Premier
ministre. »
– Ghannouchi : « Selon la constitution, je suis
le président provisoire, et après votre coup d'Etat,
souhaitez-vous être président ? Ou bien avez-vous une
autre personne en vue pour ce poste ?»
– Tarhouni : « Je vous prie d'accepter mes excuses, M.
le Président, nous, nous travaillons sous vos ordres et
sous les ordres de nos supérieurs. Et nous venons de
capturer cette bande de mafieux (la famille Trablesi,
ndlr), et souhaitons les remettre à Rachid Ammar.»

Nous sommes en novembre 2011, et les Tunisiens
attendent toujours que la lumière soit faite sur les
événements du 14 janvier. Pourquoi les contreinterrogatoires et confrontations entre, notamment, le
général Rachid Ammar (qui accuse l'ex-ministre de
la défense, Ridha Grira, d'avoir ordonné l'élimination
du commando qui a arrêté la famille Trabelsi) et
Ali Seriati – actuellement en détention, tout comme
Abdallah Kallel, et qui réclame à cor et à cri un procès
public – ou entre l'ex-premier ministre Mohamed
Ghannouchi et le colonel Sami Sik Salem, n'ont-ils
pas été menés ? Dix mois après les faits, et malgré
toutes les auditions menées, la justice tunisienne ne
s'est toujours pas décidée à communiquer sur les
événements cruciaux d'une journée qui restera comme
l'une des plus importantes de l'histoire de la Tunisie.

Directeur de la publication : Edwy Plenel
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