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Algérie : la machine de mort
Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Témoignages de victimes de la torture
Nous remercions ceux qui nous ont permis de reprendre les témoignages qu’ils avaient déjà publiés
dans d’autres ouvrages. Au début de chaque témoignage, figure le nom du témoin et la date de son
arrestation (certains témoins ont choisi de rester anonymes ; ils sont indiqués par une *). À la fin de
chaque témoignage figure, chaque fois que possible, le lieu et la date ou ce témoignage a été recueilli.
Nous lançons un appel pous nous faire part de vos témoignages à envoyer à l'adresse: algeriawatch@gmx.net
A* Ahmed, 1993
Je m’appelle Ahmed. J’ai fait mon choix. Je vais vous décrire ce que j’ai vécu comme souffrances
et tortures entre les mains des tortionnaires de cette dictature qui assassine les enfants de ce pays. Je
vous parlerai de l’eau des WC qu’on me donnait à boire et du pistolet à décharges électriques qu’on
m’appliquait sur les pieds. Je vous parlerai aussi d’un compagnon d’infortune que j’ai trouvé dans la
salle de torture et qui avait refusé « d’avouer » des faits que voulaient lui coller ses tortionnaires.
Comment on a ramené sa mère de cinquante-cinq ans pour la déshabiller et la torturer devant lui. Je
vous dirai tout de ce que j’ai vécu, pour que l’histoire se souvienne de ce qui s’est passé en Algérie.
Je me rappellerai toujours de cette salle de torture, des tâches de sang qui couvraient ses murs
sombres et du bruit de tous ces outils de torture.
J’ai été libéré il y a seulement trois jours du bagne de Serkadji où j’ai été arbitrairement incarcéré.
C’est un honneur pour moi et je remercie Dieu pour cette épreuve de la vie.
J’ai été arrêté le 10 octobre 1993 vers 2 heures du matin à mon domicile à El-Madania par une
trentaine de policiers cagoulés dont certains étaient en tenue civile. Ils ont fait irruption brutalement
dans la maison de mes parents, réveillant en sursaut toute la famille. D’emblée, ils ont demandé après
moi. J’ai alors décliné mon identité. L’un des policiers cagoulés m’a pris avec brutalité par le col de
ma veste de pyjama et m’a jeté contre le mur. D’autres m’ont insulté en proférant des obscénités
devant mes frères et mes parents âgés. Ils m’ont mis les menottes, bandé les yeux et jeté dans un de
leurs véhicules qui a démarré vers une destination inconnue. La durée du voyage n’a pas excédé le
quart d’heure. Par la suite, j’ai appris que j’étais à l’école de police de Châteauneuf. Des semaines de
tortures accompagnées d’un isolement total. Mes parents ne savaient pas où je me trouvais.
Je ne comprends pas comment on dispose arbitrairement de la vie de citoyens et qu’on bafoue aussi
facilement leur dignité. J’étais à la merci de détraqués qui insultaient, frappaient et torturaient en toute
impunité sous l’oeil approbateur d’officiers qui supervisaient les opérations. Il n’y avait dans ce
sinistre lieu ni foi ni loi. C’était la préhistoire.
Je ne cacherai jamais mes principes et mon appartenance au courant politique islamique. Je suis un
militant du FIS. De temps à autre j’assurais des prêches dans les mosquées de mon quartier où je
parlais de droit, de justice et de la voie de Dieu. Je transmettais aux jeunes les modestes connaissances
apprises dans les ouvrages que je consultais en autodidacte. Je n’ai pas eu la chance et les moyens de
poursuivre des études universitaires, ni même secondaires. Je n’ai pas eu les mêmes facilités que les
enfants de la nomenklatura, mais j’ai une dignité et un honneur qu’eux n’ont pas. La modeste situation
de mes parents ne m’a pas permis de connaître les grandes écoles. Mais ma foi en Dieu m’a permis
d’apprendre seul, et de travailler aussi pour subvenir aux besoins de ma famille pauvre.
Ils m’ont descendu dans un sous-sol et jeté dans une cellule glaciale et étroite. Elle était très
sombre. Seule la lumière du couloir nous éclairait passablement.
Algeria-Watch – Algérie : La machine de mort – Témoignages de victimes de la torture

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