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La salle de torture où ils m’ont emmené était relativement grande et assez bien éclairée. Il y avait
beaucoup de monde et d’agitation. J’avais les yeux bandés mais j’arrivais à apercevoir les ombres. Les
tortionnaires parlaient entre eux. Ils n’échangeaient que des obscénités avec un accent typiquement de
l’Est. Certains avaient un accent purement algérois. Ils m’attachèrent à une table après m’avoir allongé
sous les crachats et les coups de poing. Je ne pouvais me protéger et esquiver les coups car j’étais
solidement ficelé à la table de torture et mes yeux étaient bandés. Un tortionnaire m’a versé dans la
bouche de l’eau des W-C. Il a répété l’opération à plusieurs reprises. Mon ventre se gonflait de plus en
plus. Il voulait éclater. Un autre s’est mis à me donner des coups de poing dans le ventre. C’était
affreux. Je vomissais toute l’eau nauséabonde qu’on m’avait fait ingurgiter de force. C’était atroce.
Lors d’une autre séance de torture, ils m’amenèrent à nouveau dans cette salle, les yeux bandés
puis m’allongèrent cette fois-ci à plat ventre sur la table. J’ai senti que quelqu’un voulait m’introduire
un bâton dans l’anus. Il criait comme un fou. C’était probablement un obsédé sexuel. J’avais
atrocement mal mais je résistais en me crispant au maximum. Devant l’impossibilité d’introduire le
bâton, un autre tortionnaire lui a suggéré de boucher mon anus avec de la colle. En effet, j’ai senti peu
après un liquide visqueux et collant. J’ai senti aussi l’odeur particulière de la colle. Il s’agissait d’une
colle forte et rapide. Durant plusieurs jours, je n’ai plus pu faire mes besoins naturels. C’était horrible
et très douloureux. Tout effort de défécation était atroce. Je voyais la mort devant moi.
Lors d’une autre séance de torture, j’avais les yeux mal bandés. Je voyais un tortionnaire qui
m’appliquait un pistolet relié à une prise de courant électrique sur le dos de mon pied. Ce pistolet
provoquait des décharges électriques extrêmement douloureuses qui me soulevaient de la table. Mes
cris et mes supplications n’avaient aucun effet sur sa conscience. Les cicatrices persistent à ce jour.
Pour faire arrêter ce supplice je disais n’importe quoi, je dénonçais mes voisins, mes amis, mes
parents. Ils m’ont menacé d’amener mon épouse si je ne disais pas la vérité.
Un jour j’ai assisté à la torture d’un jeune citoyen de Baraki, Ahmed Chabha. Les tortionnaires ont
amené sa femme, très jeune. Elle a assisté aux tortures de son mari. On a aussi amené sa mère. C’était
affreux comme scène. Une mère et une épouse dans une véritable épouvante, assistant à la torture. De
quoi devenir fou. Les tortionnaires ne répondaient qu’à leur instinct bestial. Aucun respect ni pudeur
vis-à-vis des femmes. Par la suite, j’ai appris que Ahmed Chabha a été condamné à mort par la cour
spéciale d’Alger. Après huit jours passés à Châteauneuf, j’ai été transféré au commissariat central
d’Alger. Là aussi, j’ai été torturé dans une salle située au sous-sol. Ils ont commencé par m’accuser de
prononcer des prêches contre le pouvoir. J’avais les poignets attachés par des menottes, derrière le dos.
L’un des tortionnaires m’a pris par les cheveux et m’a cogné la tête sur les escaliers. Pendant mon
séjour au commissariat central, j’entendais des cris et des hurlements aussi bien d’hommes que de
femmes. C’était infernal.
Le dernier jour de torture, ils m’ont attaché à nouveau les poignets derrière le dos avec des
menottes et m’ont allongé sur le sol. Ils se sont mis à me donner des coups de pied au visage sans
aucune retenue. Du sang giclait de ma bouche et de mon nez. Ils m’ont cassé une dent et la base du
nez. Encore une fois, pour arrêter ce supplice, j’ai dénoncé mon frère qui était innocent. J’ai dit aux
tortionnaires qu’il aidait la résistance alors que c’était totalement faux. C’est un montage que j’ai
inventé pour que la torture cesse. Je ne pensais pas que ces sauvages allaient amener mon frère, pour
une confrontation. Quelques heures plus tard je me suis retrouvé face à lui. J’avais honte, à moitié
dévêtu, le visage tuméfié par les coups. Il m’a reconnu difficilement. Il était pâle. Des larmes coulaient
de ses yeux. Il m’a dit : « Que Dieu te pardonne, mon frère. » J’avais vraiment honte.
Après vingt-trois jours de garde à vue et de tortures, j’ai fini par signer un procès-verbal sous la
menace d’une reprise des supplices. Je n’avais pas le choix. Je « reconnaissais » apporter mon aide à la
résistance populaire en médicaments et en argent. Je venais d’échapper à la mort. J’ai vu de mes
propres yeux des citoyens mourir sur la table de torture. J’ai vu des citoyens morts, suspendus au
plafond par des menottes. Un autre a été brûlé vif au chalumeau. C’était atroce. Il a agonisé devant
moi. Je ne pouvais rien faire que réciter la chahada. Il demandait désespérément de l’eau. Il est mort
sans étancher sa soif. J’ai assisté à des choses horribles à Châteauneuf. Un citoyen de Boumerdès,
nommé Houmine Mohamed Arezki, imam de profession, a été sauvagement torturé. Ils l’ont éventré
puis lui ont arraché les yeux. C’était monstrueux.
À ma libération, après avoir été acquitté, j’ai raconté à un voisin avocat ce que j’ai vu et j’ai décrit
plus particulièrement la scène où le malheureux Houmine a été éviscéré et où ses yeux ont été
arrachés. L’avocat, très politisé, est resté ébahi. Il m’a appris que la presse et plus particulièrement le

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Algeria-Watch – Algérie : La machine de mort – Témoignages de victimes de la torture