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Dictionnaire critique
du marxisme

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-:: m2C·-:-lfi[I 1 rJ 1.

Gérard Bensussan
Georges Labica
Dictionnaire critique
du marxisme

QUADRIGE / PUF

DICTIONNAIRE CRITIQUE DU MARXISME

VI

bien sur des concepts, du genrefétichi.mu*,polycentr�* ou rlifiçation·, que sur des
contributions de tel ou tel théoricien, Kautsky, Gramsci ou Boukharine.
Il convenait donc de procéder de manière nouvelle.
Se garder toutefois des écueils de la pédagogie militante et du dogmatisme,
n'était-ce pas rencontrer une difficulté combien plus considérable, celle de la
résistance du marxisme, en tant que tel, à se laisser prendre dans un corpus?
Autrement dit, la compatibilité était-elle possible entre une théorie aussi visiblement
dialectique et historique, anti-dogmatique donc dans son principe, et l'art de la
définition, tout aussi visiblement dogmatique, stricto sensu? Renoncer à définir
n'était-ce pas renoncer à la saisie de savoirs? Refuser au marxisme toute prétention
à la scientificité? Par bonheur, nous n'inventions pas ces questions. Elles avaient
déjà été posées, et même résolues par le premier à qui incomba la charge de donner
du marxisme une présentation apte à respecter son caractère apparemment contra­
dictoire. Parfaitement conscient de sa responsabilité, F. Engels, à l'orée du livre m
du CaPital, dont il a assuré l'établissement, précise ceci : « Il va de soi que, du
moment où les cho�es et leurs rapports réciproques sont conçus non comme fixes,
mais comme variables,leurs reflets mentaux (G6liankenabbilder), les concepts, sont,
eux aussi , soumis à la variation et au changement; dans ces conditions,ils ne seront
pas enfermés dans une définition rigide,mais développés selon le procès historique
ou logique de leur formation » (L, Paris, ES, 1957, m, l, 17; MEW, 25, 20)1. Est-ce
bien propre au marxisme? Le même Engels, dans ses travaux préliminaires pour

l'Anti-Dilhring, relève: « Les définitions sont sans valeur pour la science, car elles

sont toujours insuffisantes. La seule définition réelle est le développement de la

chose même, mais ce développement n'est plus une définition » (AD, Paris,

ES,

1971, p. 395). Lénine, à son tour, fustige la « scolastique qui incite les faiseurs
de manuels à faire étalage de leur subtilité dans des « définitions » (o., 4, 46).

C'est dans la pratique,dit-il, que le prolétariat apprend le capitalisme, ses contra­

dictions, son évolution, et c'est cela qu'il faut définir (o., 6, 33). Aux définitions

toutes « forgées », il oppose la « méthode » dialectique de Marx (o., 14, 341); au

juridisme,l'étude des conditions historico-économiques (o., 20,418). Il s'y emploie
lui-même, quand il expose ce qu'il convient d'entendre par impirialimu1 (o., 22,
287-288) ou par « dictature » (o., 28, 243 et s.). Lisant la $cimet tU la Iogiq1/4 de
Hegel, il en extrait des considérations qui recoupent entièrement celles d'Engels :

« Toute chose concrète (... ) est en rapports divers et souvent contradictoires avec
tout le reste, crgo elle est elle-même et autre chose » (o., 38, 131);« La connais­
sance théorique doit donner l'objet dans sa nécessité, dans tous ses rapports mul­

tiples, dans son mouvement contradictoire an ruui fiir sich » (ibid., 200-201). Les
déterminations conceptuelles (Begriffsbestimmungen), insiste-toi!, doivent « marquer
les passages » (ibid., 167)'.

Nous obtenions de la sorte la règle que nous recherchions : établir le procès
de formation historico-Iogique des catégories issues du champ marxiste (cf. irifra);
autrement dit, comment fDter un devenir, comment produire un corps de défini­
tions qui n'en soient pas. Il restait à sanctionner cette règle en la mettant en pra­
tique. Nous l'avons fait, en appliquant à chacune des notions retenues,avec assuré­
ment des bonheurs inégaux, une double grille de lec ture qui confère à notre ouvrage,
1. Cf. ci-après p. x et XI la liste des .br�iations bibliographiques.

2. Quant à noust ainsi qu'on vient de le voir, nous avions la première entrée de ce Dictionna.irl,
DljiniliOfl, qui nous donnait occasion d'illustrer notre propre méthode et les finalit&. O·est pourquoi
elle figure ici à sa place correcte.

VII

AVANT-PROPOS

peIlJOI»-nous, en regard de ses devanciers, une physionomie originale et dans
notre langue peut�tre inédite'. Elle
a

1 La gltWtllogi4

se fonde sur I� caractéristiqu� suivantes :

: chaque terme a été envisagé comme un personnage à qui

on a demandé de raconter son histoire. Pour ce faire, il a fallu parfois le solliciter,
meme le contraindre, quand le récit émanait de son inconscient, mais toujours
se mettre à son écoute avec la patience répétéc de l'archéologue, plutÔt que du
confesseur, chaque strate découverte (pour combien d'enfouies encore ou d'omises?)

étant a priori soupçonnée de remettre en cause l'ordonnancement de toutes les autres,
et du discours donc qu'elles induisaient. L'interview du concept supposait aussi le
talent du bibliothécaire, point très différent du précédent : des text� d� (P�res)
fondateurs, à leur avant et surtout à leur après, qui est (presque) projet d'infini.
A défaut de celui de l'ordinateur, non encore programmé, ou inapte, un travail
artisanal avait à faire se lever un si�le et demi d'occurrences ...

bILa probllmalif1/4

: chaque terme a été traité comme un prévenu auquel on

ne pouvait ajouter foi sur cela seulement qu'il disait de lui-meme. Sous-jacente ou
affichée, confondue avec elle ou s'en séparant, la démarche de l'enquete n'a

cessé

de se faire la complice de celle de l'écoute. Elle en a appelé, chaque fois que ce fut
nécessaire, aux témoins divers, aux relations proch� et lointaines, aux contre­
interrogatoir� et aux fouill�. On sait que l'archéologue, au premier chef celui du
savoir, fait volontiers dans le décryptage en tous genres. Ajoutons que les concepts,
eux aussi, peuvent devenir objets de détournement, de recel, de vol, voire de
meurtre. Clovis nous a

servi d'éponyme: qui a brisé le vase de Soissons? Pas plus

que lui, quelquefois, nous n'avons reçu de réponse, meme lorsque nous avons cru
décent d'en suggérer.
C'est par là, en tout cas, sous la garde de ces deux caractéristiques, qui ne sont
pa. sans garanti�, que ce livre, autre gageure, souhaite s'adresser au curieux
autant qu'au chercheur, afin qu'ils

2

-

se mettent en route et lui tiennent compagnie.

LES ENTRÉES
Elles .'inscrivent, cela vient d'etre dit, dans le champ de la théorie mamte.

Mais qu'entendre par là? Ne SOlnmes-nous

pas en présence d'un nouveau préa­

lable? Nous avons délibérément écarté la question de savoir s'il convenait de
parler du marxisme ou d� marxism�l. Pour une raison de principe : le refus,

déjà dénoncé plus haut, de réduire le marxisme à l'une de ses figur� ou l'un de
ses moments, c'est-à-dire de lui infliger une théorie de la définition que précisé­

ment il récuse. Au nom aussi de la pratique: inscrire dans le domaine marxiste
tous ceux qui s'en sont réclamés. Le lecteur de ce dictionnaire aura toutes occasions
de juger lur pi�ces.
Les entrées retenues appartiennent à plusieurs catégories. Sans etre toutes
spécifiquement marxistes, elles sont néanmoins toutes signifiantes du marxisme,
•• Sicnalons cependant deux petiu livres utiles .. qui, biu qu'ib soient différenu entre eu:<
ct du MIR, participent de la mbne préoccupation: J. Roux, Prltis hùl«iqw th RUlTJtÎJm6.u,w,;-,

Paris, R. Lafl'ODt, '969, ct P. MAMET, Ln 50""" CUl'" """><ÎJ_, Toulouse, Privat, '97°. Le DÎlIifIfI­
IUIi" � " #KiaJ, 4( m.a.rxiate » corrunc le qualifient ICI auteuR, édité par le CEJl.JoI (Centre
d'Etudes ct de Rechcrcbcs manW'CI) aux Ed. Social.. (Psns, '975; rUel . • gB.), qui comble UlUlé­
ment une lacune. ripond, quant à lui, l des pnoccupation. plw �troilcment spécifiées. Vient de
paraltre : ..... "'9<""'" � 'II""",:ùm, JOCi4/ism """ "",,,,,,,,,;,m, de JosefW.LCZYNSJ<I, New York,

Walter de Gruyter, .gB., ct, plus Jiœmment encore, A ditli......ry qft1lllT><ÎJ1 "'ov,1Il, edited by Tom
Bono"ou, London, lhrvard Uoivenity Press, .gB3.
Q. Sur cette question, cf. notre contribution Md"rism, pour l'Eaoc�d Univnstllis, Supp�­
ment, I.V. in /rIII. PariJ. 19Bo.

VIII

DICTIONNAIRE CRITIQUE DU MARXISME

soit qu'elles éclairent sa connaissance, soit que, produites par lui, elles expriment
sa capacité heuristique. A cet égard les

concepts-gouverneurs,

fortement spécifiés et

féconds, ont été l'objet d'un traitement privilégié. Tel est le cas, entre autres, de

Accumulation*, Alliances*, Capital*, Classes*, Co/lsctivisation*, DialutitjU4", Esprit d.
parti., Forl7llJtion économique-sociale·, Hégémonie", Impirialisrrlll*, InternationaliSrrlll*,
Mod. de production*, Opportunisrrlll", Petite-bourgeoisie", Pratique*, &pports d. produc­
tion", Reproduction", Stratégie/tactique", Survaleur" ou Transition". Auprès de ces
seigneurs théoriques, une place, d'analogue dignité, a été accordée aux environ­
nements idéologiques

ProudJwnÎsrrlll ·

ou

:

Aliénation*, Anarchisrrlll* , HégélianÎsrrl"
ll , MalthusianiSrrl"
ll ,

Utopie".

Précisons que la cohérence de notre démarche nous faisait une règle ici égaIe­
ment de nous en tenir aux seules acceptions marxistes.

BlanquiSrrlll

ou

hégélianisrrlll,

en conséquence, ne prétendent nullement exposer la pensée ou l'action de Blanqui
ou de Hegel, mais la ou les représentations que le marxisme en a produite(s). Les
spécialistes, s'ils n'y trouvent pas leur compte, découvriront peut-�tre avec intérêt
des éclairages inattendus de leurs auteurs.

Les différents

devenirs dans le marxisme

Bolche­
Stalinisme"; mais parfois sous leur seul aspect séman­
I711JrxÎsrrlll", l'expression marxÎsrrlll-léniniSrrlll* , ou le mot Riva­

lui-même ont été abordés de préférence sous l'angle historique; ainsi de

visme",

de

Maofs1lu*

tique : tels, le mot

lution·.

ou de

Au rang des occurrences, que l'on peut généralement nommer dérivées,

se rencontrent des objets auxquels la théorie a attribué un statut particulier ou
sur lesquels elle a pris parti : Appropriation*, Bureaucratie., Ch8l711Jg e·, Conscience",
Crédit", Egaliti*, Homrrlll*, Nlgation·, Prix* ou Secret*; ainsi que des questions:
Antisémitisme·, Colonisation*, Droit*, Ecole*, Famille* ou Mariage·. En bonne dialec­
tique de nombreux opposés ont été présentés en couples: Abondance/ &reté, Campagne/
Ville*, Exposition/Investigation*, Général/Particulier* , ou Riforme/Révolution *. A quelques
métaphores enfin on n'a pas craint de donner la parole, du modeste Pudding*
aux ambitieuses Robinsonnades·.
Si la conception et la typographie elle-même nous ont fort à propos dispensés
de sérier des régions où tenir de force des concepts, par exemple Economie, Poli­
tique, Philosophie ou Pédagogie, il n'en apparaîtra pas moins clairement que des
occurrences tendent à se grouper par affinités, que des constellations se forment spon­
tanément et que les concepts s'organisent volontiers en chaînes de sens. Au lecteur,
aidé en cela par les corrélats consignés en fin d'articles, d'inventer ses propres routes.
Ont été par contre délibérément écartées les géographies du marxisme : ses
lieux de naissance, Rhénanie, France, Grande-Bretagne ou Belgique; comme ses
lieux actuels d'exercice, pays

« socialistes » ou socialisants. Sa littérature n'a pas

été non plus retenue: ni les maîtres livres (les autres défient toute recension), ni
les gazettes et journaux où son histoire fut si bavarde. Fut exclu également son

BoulchariniSrrlll*, du Gramscisme*
Trotskisme*. A cela nulle autre raison que celle de l'espace, car la matière,
quant à elle, est d'une richesse à amplement justifier, pour les hommes et les lieux,
sans parler des textes, un ouvrage semblable à celui-ci. Lequel, s'il ne se limite
sans doute pas au basic I711Jrxism, n'a assurément pas la prétention de se faire passer,
bottin, aux quelques -ismes bien commodes près du

ou du

si peu que ce soit, pour une sorte d'Index général de la théorie. Les difficultés
rencontrées par l'éditeur de
rences des

39

.\1arx/Engels Werh pour établir

la liste des seules occur­

tomes publiés' suffisent à montrer ce qu'un tel projet aurait d'exor-

1. On peut espérer que les Index de la no uvelle �farxl Engels G6Sflmlausgabl, en cours de parution,
depuis 1976, par les soins des Instituts du !\.{arxismc·Uninisme d'URSS et de RDA, combleront cette
lacune.

A VANT-PROPOS

IX

bitant et de proprement inaccessible. C'est dire à quel point nous sommes conscients
des omissions et des lacunes de toutes sortes que comporte notre entreprise en son
état actuel et qu'à la dénommer,

3

Dictionnaire

est encore un terme excessif.

LES AUTEURS

-

Leur nombre (plusieurs dizaines), ni leur diversité (de formations, d'orienta­
tions, de générations), ni leurs compétences spécialisées (philosophes, économistes,
sociologues, linguistes, littéraires, historiem, anthropologues, physiciens, polito­
logues, juristes ou psychanalystes) ne constituent, à nos yeux, une garantie suffi­
sante, encore qu'il s'agisse là de véritables prédicables du marxisme, de l'extension
et de l'originalité de son champ - irréductibles

par

principe aux divisions tradi­

tionnelles du savoir. L'assurance essentielle, ou la fiabilité, tient à l'engagement
contracté par chacun de respecter la méthode de traitement des occurrences et
d'adhérer à la conception d'ensemble. Si chaque collaborateur a été laissé libre
de s'adapter au plan choisi, donc aux normes communes, et s'il était inévitable que
l'approche dc la vérité laissât pointer, ici ou là, des marques subjectives, le trai­
tement des entrées du
collection d'essais.

Les

DictùmlUJire

n'en est point pour autant assimilable à une

convictions intimes, si chères aux magistrats,

ni

le goüt de

régler des comptes, cet apanage du chercheur et du militant, n'ont été de

mise,

quoi qu'il en coulAt. Précisera-t-on, d'autre part, que ce livre n'est nullement
celui d'une école de pensée, et moins encore celui d'une chapelle? Qu'il n'est en
rien non plus le

who's who

du marxisme national, et moins encore de l'interna­

tional? Aux séductions de la dogmatique, on a préféré les risques des différences,
qui ont peut-être induit ceux de l'éclectisme. Aux facilités des censures, on a opposé
l'inquiétude des libertés, quitte à en payer le prix de redites, d'écarts, sinon de
contradictions. On a choisi
complicités amicales.

Le

enfin

de troquer les prestiges des signatures contre les

lecteur décidera si la rigueur marxiste s'est compromise

ou abaissée de cÔtoyer le marxisme vivant.

4

-

LA

FICHE TECHNIQUE

Aux nuances près, afférentes à l'importance ou à la qualité des notions ou
concepts, la structure type de chaque entrée est la suivante

a 1 Le titre de l'en/ri. est donné en trois langues, allemand (Al), anglais (An),

ru..e (R); chaque fois que possible les transcriptions retenues sont celles qui sont
adoptées pour les œuvres citées, dans ces différentes langues; on a toutefois conservé,
pour les noms de personnes, les orthographes familières (ex : Boukharine et non
Buharin).

bILe =ps de l'ar/icu,

en particulier pour les concepts-gouvemeurs, est subdivisé

ou combiné en deux parties d'inégale étendue : l'historique qui expose les princi­
pales occurrences du concept dans la tradition marxiste'; la problématique qui,
le plus souvent sous forme de remarques, donne l'état actuel de la (ou des) ques­
tion(s). Les renvois aux œuvres utilisées ou citées mentionnent dans l'article lui­
même l'auteur, l'ouvrage, l'édition et la page; pour Marx et Engels, outre le
renvoi à une édition française d'usage courant, la référence à

MEW

a été générale-

1. Quand il y a, dans la tnodiùon pootbieun: à Marx el Engeb, ou UDine, maintien ou repr0duction sémantique d'wu: 0CCUI'1'e!lce, la mention n'en est pas rappelée.

x

DICTIONNAIRE CRITIQUE DU MARXISME

ment indiquée, surtout quand clIe n'était pas aUbnent repérable (ex. �f. à la
3' éd. de 18 B).
c / La bibliographie eorrespond à un double souci : elle est complémentaire des
références déjà précisées dans le corps de l'article, et, sauf nécessité, lpécifique de
l'en� traitée.
d / Lu corrllats, en fin d'article, prétendent seulement suggérer les cha1nes ou
colUteilatiolU notionnelles les plus prégnantes; il arrive fréquemment que tel ou
tel renvoi permette de compléter, de développer ou d'étendre l'acception du terme
IOUS lequel il figure, ainsi que sa bibliographie.
, / u nom rU PaUÛUT rU far/kù (aUbnent identifiable en se reportant à la liste
des auteurs (ci-après», est réduit à ses initiales, moins par conformité avec la coutume
prévalant en ce genre d'ouvrage que par la tentation de certifier l'objectivité
sous une sorte d'anonymat.

f / us abrluia/ionJ : Pour les ouvrages les plus utilisés,
viations ont été convenues. Voici les plus courantes :
WEW

Erg.

Gruntl.
ES
o.

AD
AP
18 B
CEP
Con/.
Corr.
CP
Cridr.
Cripol.
DCR
ON
ER
GCP

Glosu
GP
lA

Imp.
K.
K4
Lcap
LCF
LI'
LK
M44
Met E
MIC

un

certain nombre d'abré-

Marx/Engels WerM, Berlin, Dietz Verlag, 39 vol.
Ergtinzuttgsband, Dietz Verlag, li vol.
Gruntlrim d4r Kri/ik d4r poli/ischlll lJkonomil, Berlin, Dietz Verlag
Editions Sociales, Paris : l'éditeur des traductiolU françaises de
KM/FE le plus souvent cité
Lénine, Œuvres, Moscou-Paris, 4 7 vol.

Anti-Dühring, de PI!.
Ce que sont lis Amis du p,upù Il COmmlnt ils lu/lmt cont" lis soei41dbnocrates, de Lén.
u 18 Brumaire rU Lauis Napollon Bonapartl, de KY
U contenu konomique du populisme, de Un.
Contribution à lo tritique rU Nconomi, politique, de KY
Corrupo1lli4nu Marx/Engels
Cahiers philosophiques, Un.
Introduction rU 1843, de KW
Critiqul du droit politiqul hig/lien, de KY
U cllwloppement du tapitalism4 en /Wssù, de Un .
Diaùttiqul rU la nature, FE
L'Etat et la rlvolutioll, Un.
La guerrl tWiù en Franu, KY
Critique rUs prograJ1l11W rU Gotha et d' Erjun, KY et PB
La guerr, rUs jJaysanJ, FE
L'idiologie alÙtntJtuJ4, KM/FE
L'impérialism4, stark suprlml du capitalism4, Un.
U Copital, KM
ThIoriu sur la plus-value, KY
uUres sur 1, Copital, KW/FE
uS lutlls rU cltJSsu en Frantl, KM
Ludwig Feuerbach et la fin rU la philosophil classiqul alùmanrU, PB
uttru à Kugelmann, KM
Manuscrits d'économie politiqu, It rU philasophi" KM
Matmalisme et em.piriotritÎcÎSm4, Un.
La maladÏ6 irifantilt du communism4, l, gauchisml, Un.

XI

AVANT-PROPOS
MPC
MPh

NORh

Orfa.
Q.P
Q.J

ReR

SP
Sil.
SPP

TSC

TM

lA rrw.niJes te du PaTti communiste, KM /FE
Mis h", tU la phiwsophie, KM
La nouvelle gaz:elte rh/nant, KM /PE
L'oTigiM tU lafamille, tU la PToprilté pTivle et tU l'Etat,
Que fal',,?, Un.
La qtUs tionjuive, KM
RIvolution et conJre-Tlvolution en AllnnagM, FE
La Sainle Famille, KM/FE
La silUiltion tU la classe labOTÙUS' en Angleterre, FE
Salaire, prix et profit, KM
Tra/}(Jil s alam et capital, KM
Th�sts s ur Feuerbach, KM...

l'E

De m�me ont été retenus quelques sigles, tels :
AIT

PE
FI!lI

IC

KM

MCI
MOI
MPC
MPP
POSDR

s.d.

Association internationale des Travailleurs (Ire Intern:ltionale)
Friedrich Engels
Formation économique-sociale...
Internationale communiste (Ille Internationale)
Karl Marx
Mouvement communiste international
Mouvement ouvrier international
Mode de production capitaliste
Mode de production féodal
Parti ouvrier social-démocrate de Russie
Social-démocratie

g / Lis le tUs entrhs : On trouvera, en fin de volume, une liste des entrées, y
compris les termes n'ayant fait l'objet que d'une simple mention et renvoyant à
des occurrences traitées; les noms de leurs auteurs figurent entre parenthèses.
5

-

ENVOI

Nous exprimons deux souhaits.
Le premier: que ce livre devienne l'appropriation collective qu'il a commencé
d'�tre tout au long de sa confection. C'est la seule manière pour lui d'�tre adéquat
à son objet, la théorie marxiste, en ce qu'elle a tout d'abord été duelle, puis plu­
ridle et .. multitudinaire. Est-ce assez redire, foin de tout académisme, que nous
en appelons à toutes les bonnes volontés aux fins de collaborations, de critiques,
de suggestions, de rectifications ou de compléments?
Le second : que l'on se convainque, si besoin est, que ni les marxistes, ni le
marxisme ne sont vraiment morts. Qu'au contraire, un champ objectif existe,
considérable, productif, bien commun et domaine public, où nous souhaitons que
les savants et les politiques, comme le voulaient Marx et, avant lui, Platon, finissent
par se réconcilier.
Georges LAsICA, printemps IgBl.
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Présentation de la deuxième édition

Trois annéo à peine se sont écouléo entre la parution de la première et de
la deuxième édition de Ce DietÎonnairt critiqru du marxÏStnl. C'est assez dire qu'en
dépit (ou en raison?) de sa crise, le marxisme est loin de si mal se porter qu'on a
pu croire et qu'à tout le moins il continue d'�tre l'objet d'un intérêt soutenu.
Cette seconde édition n'est rien moins qu'une simple reprise de la prc�i�.
Elle est considérablement revue, corrigée et augmentée. En effet, nous avons
pensé devoir apporter d'importantes modifications, après que nous eûmes appelé
de nos vœux, en tgB!, l'appropriation collective d'un travail lui-même collectif,
soit les « critiques, suggestions, rectifications, compléments ». Ce souhait a été
pleinement comblé; en témoignent le volumineux courrier que nous avons reçu,
l'abondance des comptes rendus de la presse écrite, des médias audio-visuels et
des revues spécialiséo, les rencontres et débats. En France, comme à l'étranger,
la qualité de l'accueil fait à notre ouvrage, ainsi que les traductions en cours
- dont, pour l'allemand, les premiers volumes, au format de poche, ont déjà
été publi� chez DasArgument à Berlin -, nous ont été le meilleur encouragement
à prendre en considération, autant qu'il était possible, les nombreuses et diverses
remarques permettant d'améliorer le travail entrepris.
Dix-neuf nOuveaux collaborateurs font leur entrée et apportent, sur des questions
où leur compétence est généralement reconnue, de féconds développements. Le
lecteur trouvera près de 100 nouveaux articles, qui élargis_ent les champs déjà
couverts: Dlmocrati, (- avancée, - directe, - nouvelle, - populaire, etc.),
Etat (- Rapport salarial, - soviétique, - Etatisme, etc.), Motk tk production
(- communiste, - socialiste, - étatique, etc.), Rivolution (- culturelle, - fran­
çaise, - industrielle, - mondiale, - permanente, - scientifique et technique);
qui complètent l'éventail historique (BaboullÎsml, Ecol, tk Budapest, FouriériSf1U,
Lassal/iSf1U, etc.), politique (Antimilitarisme, Colligia/itl, Dimtknct, Exterminisme,
Gauchisme, TitiSf1U, etc.), philosophique (Logiqru, Naturl, ,HatlrialiSf1U, Ontologie,
SpinoÛSf1U, etc.), économique (Keynlsianisme, Physiocrati., Marginalisme, Suhsomp­
tion, etc.); ou encore qui approfondissent les problématiques (CAfE, Dioision du
travail manuellinuluctuel, Transition, Structuralisme, etc.). Le risque de quelques
synthèses, dont la nécessité semblait d�orrnais inévitable, n'a pas été écarté : voir
Communautl, Crises du marxisme, Es/Mtiqu., Id/ologie ou ScÏ4nce. Dans le même esprit,
suivant également en cela des indications convergentes de collaborateurs, utilisa-

DICTIONNAIRE CRITIQUE DU MARXISME

XIV

teurs ou commentateurs, certaines entrées ont été remaniées, parfou meme réécrites.

Les bibliograplùes ont été, pour la plupart, augmentées et mues à jour, les corres­
pondances à l'édition allemande de référence ( MEW) systématiquement rétablies,

lorsqu'elles fauaient encore délàut, et les chaînes de corrélats précisées et affinées'.
Un Index des noms cités dans le corps des articles a été constitué, qui facilitera
la production de nouveaux ensembles de significations pertinentes, trans\'ersaux
et complémentaires de ceux indiqués dans les eorrélats.
Si, comme nous le pensons, ce répertoire des notions du marxisme contribue
combler une lacune, nous ne pouvons que souhaiter, avec bien d'autres, que voie
prochainement le jour son complément, la nomenclature des hommes, des œuvres
et des lieux.
Gérard B ENSUSSAN et Georges LABICA, avril 1985.
à

1. Signalons aux lecteun les plus exigeants qu'ila disposent maintenant d'un pr�cieux outil de
travail avec le

Sathrtgisur 4\1EW,

paru en 1g83 à Cologne, chu Pahl-Rugcrutcin.

Priface à

la troùième édition

Treize ans ont passé deptÙs la deuxième édition rl'fondue et augmentée du

Dictio/ll/a;,e critique du marxisme. Treizeo années tranchft's par la chute du commu­
nislllt'. Comment ccli,· trnisii-me "dition, accueillie dans la collection" Quadrige »,
pouvait-die et devait-die faire place

à cet ;'vénement i'pocal qui fut bien autre
Le marxisme a-t-il

chose qu'un processus, un déclin ou une mon annoncée?

encon' quelque titre à prétendre ..n rl'stituer, mêmt' paniellement, l'intelligence?
Peut-on avec quelqut' "'rieux le tenir pour finalement indemnl' de cet ébranle­
ment?

Le Dictiol/l/airr nt' se devait-il pas de prendre théoriquement aclt· des atten­

dus, ciluses et contenus de ladite chute et, peut-être, s'enrichir a postniori d.. son

impri"visibilité même?
Ces questions emponaient bien sûr, dans leur radicalité, que soit fondamenta­
lement ri-orientée la traditionnelle prise IOn vUe de l'his/Qire, déjà plutôt mise à mal
" tribunal . . l'Il efTct, ses « poubelles .. et
.. pouvait'nt à eux seuls légitinlt'r ct délégitimer pensées ct exphiences,

dans lcs deux éditiom prfcédentes. Si son
son « St'IlS

ilctes ,·t mouvements colll'ctifs, engagt'm,·nt et militillltismes, comment <-chapper à
la tcntiltÎon du sabordagl' pur et simple? Jusqu'à la caricature, l'historicisme se
mord ici

la queue: cc qui le vérifie le dt'stüue. Sa throril' était vaincu(' au nom de
Le communisme était

sa substance théorique, l'historicité dl's pratiques humaines.

donc soluble dans l'histoire. Comme pour toutes les génhations prtci'dentes, la
situation obligeait à filin', dans le marxisme, le tri entre le vivant et l,· Illon - mais
œil" fois

dans une conjoncture si inouïe que celui-ci semblait devoir dHinitive­

ment saisir

cdui-Ià. Ct·s considérations, ces interrog-.uions, ces raisons nous ont

conduit à penser qu'il serait sinon impossible, du moins point imm�diatemem
indispensable de faire pour la prfsente t'dition cc que nous avions fait pour

la

second�: ajouter, rt"ctifit-r, combler, ri'rcrire ou couper, proposer d,· nouv ..aux
cheminements, transwrsaux ou bibliographiques. br.. f mcttrç à jour.
D'abord parce qu,' la chute du communisme, comme celle des corps, a subi
une accélération uniform .. de son propr .. mouvement. L'insertion d,· nouvelles
entrées s'y rapponant (JNrtslroiJœ par t'xt'mple) re\iendrait

à l'enregistreml'nt plat

d'un moment, déjà éphémère, ou d'ull événement pétrilié dans sa signifit'ation his­
toriqu,·. D'autr!'s an id", auraient pu aussi bien augmenter ccII" édition (moluiiali­

sa/ioll, zapatismt...) : aVl'C, du coup, le phil inverse d'ulll' rt'transcription immt'diate
ct fluidifiée de tend'Illces (apparemnlt'nt) lourdes. A défaut de véritablt's innova­
tions conceptuelles, on pouvait égal..mt'nt t..nter de dn'SS<'r la liste des noms multi­
ples des impensés du marxisme désonnais décelables et articulables. C'eût été

XVI

DICTIONNAIRE CRITIQUE DU MARXISME

s'engager dans un .. tout autre entrrprisl' qui par ailleurs ne serait c....tainl'tlwlll pas
vaine, On s,' dira peut-être encore qu'il aurait fallu ..ffeuiller 1.. Die/ioll/Illirt et en
supprimer ClTtaim's l'Illré"s, I\Jais quel s.. rait l'illlérêt d'un réami'nag"JIlI'nt' plus ou
moins improvisi' d'une disposition d'l'ns,'mble? Sans doute aisi', ('(' bricolage
brouillerait, à coup sûr, une lisibilité, un" tonalit<' génhales dont nous Ifardons la
com;ction qu'dl.. l'st celle du marxisme, avec Sl'S dissonances et Sl'� à-coups,
En fin dl' compte, sous ses trois éditions dat"'es, aussi indicalivl's quI' les posi­
tions succl'ssivl's d'un curseur sur Unt' rÎ'gll', 1.. Dictionnaire critiqut du marxismt cons­
titue le témoignage d'une \;1', la \;1' du marxisme dans les conditions déterminées
d'un ('span' ,'t d'unI' époque, r"ous avons donc opté pour la r..prisl' ,'n l'état dt'
l'édition d" 1 !JH:" Est ainsi proposé \.' tahleau vaste et dorénavant à distance (à
bonnI' distan,',' ?) d'lm sitl', Pour autant, il n" s'agit en aucun ,'as d" satisfaire avec
cette édition d" poche une simple curiosit" historique, et moins cnCOf(' un inthèt
archéologiqul", Lr site en question, en l'Ift't, fut d'emblée k dwmp d'u/lf crist et le
terrain occupé un terrain critique, Donc ouvens à tous vents, Dios l'édition
de 1982, nous nous donnions pour but dl' produifl" un corps de dt'finitions qui
,,'en soinlt pas
Disons-le: notrl' marxisme fut spomaném('nt travaillé ct vécu
comme marxisme négatif" si l'on pl"ut dire, marxisme en crise, marxisme sans
dieu ni maître, lA' grand chantier du Die/joll/lllirt, avec aussi ses aVl'nUI'S ,'t ses cons­
tructions, 1.. montre à souhait, Bi..n d,'s articles, relus dans la r<'trospection
inquiète ,'t 1.. souci dl' l'actualisation, annonc<'nt ,'n efef t
dans l'histoire, non point l'.. lle 'lu.. font ks masses mais celle, plutôt nrcrophage,
des histo ri ograplll' s, Le communisme nt' SI' laissant décidément pas p,'nser au sein
du mouvement dl' la matière (en son " int'Iuctabilité "), le marxisme critique du
Dictionnairf, consrqucnt à cet égard, supportait une critique du marxisme l'Omme
ontologie géni'ral,' ayant \'o,'ation à instruir,' dl" tout, comme mythologi.. de la
production ou t'nrar .. comme roman l'osmologique, Ce qui en subsistl' ,'t qui passe
en autn' chose l'our s'y transfomlèr n'impliqu(' l'lus gu<'r.. une adhi'sion théorique
à une systématiciti- glohale et cohésive,
«

H,

«

Voilà pourquoi, nous semble-t-i\' II' J)ic/joll/U/ire eri/iqur du marxÎJmf appelle
encorr, il p a rt i r d" sa fonction d.. témoignage, à d" nouvelles appropriiltio!1s de
pensé.., il sa ri-inv,'ntion théoriqul' l'ar ou pour SI'S It'ctl'urs, Sa rdel'lun' ,'n discon­
tinuité l'all('stl' diversf'ment : ici il s'..fforce de lutter contre le fantôm,' du savoir
absolu, là il tâchl' d.. briser les grands ri'cits ..n questionnements mirrologiques
fragmentés, aill..urs il I"squiSSl' dl'S mod"5 d" déconstruction d..s grandl'S totalités
hl'rm�neutiqu,'s, N'l'st-cc pas à ces carn'fours, précisément, que de jt'unr"s intellec­
tuels continul'nt aujourd'hui d.. rencontra Marx, un autre �brx sans doute que le
Marx" c1assiqUI' 1(' r.1arx communist" ", et d'y trouver unI' p,'n.I'e étonnam­
ment \�Vanll'? Au dnnl'urant, le libhalistll" dont la victoire a t'lit long feu
n'apporte-t-il pas la IUl'uve que Il' marxisnl(' n'pri'Sl'llll' encore la possibiliti- d'une
a1tematiw à SI"S nuisances mondialishs ?
H,

Lr
un

cc

DictÎo,mnirr critique du

marxismt, à ct'III' ;\un.., persiste véritabl ..ment l'Omme

livrt OUl'"/,

Gérard BE:'\SL'SSA:'\ et Georges L\IIICA, octohr.. 1998,

Liste des auteurs

Marc Abeles, an/hropologUi!
Tony Andréani, philoJl)pIu
Paul-Laurent Assoun, pAilosopM
Béatrice Avakian, pAilosopM
Elisabeth Azoulay, I,.,.omis/t
Gilbert Badia, gtrmanis/t
Etienne Balibar, philosopht
Françoise Balibar, ph)'lieitnnt
Gérard Bensussan, phi/osoPM
Ghyslaine Bernier, phi/osopMI
i1alianis/t
Jacques Bidet, phiiosopM
Gérard Bras, philosopM
Suzanne de Brunhoff, konomis/t
Christine Buci-Glucksmann,
pAilosopM
Jean·Luc Cachon, philosopM
Guy Caire, Iconomis/t
Lysiane Cartdiert 'conomistt
Jorge Castaileda, "onomis/.
Serge Collet, sociologUi!
Jean·François Corallo,
philosoplu
Olivier Corpet, soeiologUi!
Jean·Pierre Collen, philosopM
Bernard Couret, an,lkis/t
Alastair Davidson, poli/oIogUi!
Jean·Pierre Deliiez, S«ioIofUi!
André et Francine Demichel,

juristes
Marcel Drach, Iconomis/.
Martine Dupire, anlh,opologue
Victor Fay, journaliste
Osvaldo Fernandez.Diaz,
philosopM
Françoise Gadet, linguislt
René Galliuot, hislorim
Jean.Marc Gayman, Ais""i..
Maurice Godelier. anlhropologUi!
Alain Guerreau, his/orim

... A•
T. A.

P....L.
B.

A.
A.

E. A.
G.

Ba.
E. B.
P. D.

G. Be.

oh. 8
J. B.
G.
s.

Br.
d. B.

C. B.-O.

J .•L. C.

c.
L. c.

G.

J.

c.

s. c.

J.·P.

c.

O. c.
J.·P. C.
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A.

D.

J .·P.

D.

A.

et

F. o.

... o.
M. DU.

v.

F.

o. P.-o.
F. O.

R.
J .....
M.

o.
o.
o.

A. G.

J. o.
Jacquo Guilhaumou, his/ori..
J. oU.
Jean Guinchard, plùlosopM
E. H.
Enrique Hell, pIIilosopMI
hispanis/t
o. L.
Georges Labica, plUJosopM
N. L.
Nadya Labica, lilliraire
P. d. L.
Philippe de Lara, philosoPM
M.-C. L.
Marie-Claire Lavabre,
poli/ologut
c. L.
Christian Lazzeri, phiiosoPM
Jean·Yves Le Bec, philosopM J.-Y. L. B.
Jean.Jacques Lecercle,
J.•J. L.
tJnglici.sle
o. L.
Dominique Lecourt, philosoplu
v. L.
Victor Leduc, plùlosopM

J . P' L.
Jean.Pierre Lefebvre,
gtmraniste
A. L.
Alain Lipietz, économiste
M. L.
Michaël Lôwy, sociologu.
P. M.
Pierre Machercy, philosoph.
M. Ma.
Michael Maidan, philosoph.
L. M.
Lilly Marcou, his/orimnt
F. N.
François Matheron, phjloloplu
s. ".-J.
Solange Mercier.Josa,
philolopM
ph....
Philippe Merle, philosopht
J. ...
Jacques Michel, juris/t
.. . ...
�{aurice �foissonnier, his/orim
G. M.
Gérard 1\lolina, philoloplu
M. MOU.
Mohamed Moulfi, phiiosopM
z. M•
Zdravko Munisic, philosoph.
s. N.
Sami Naïr, philosopht
J . ... . P.
Jean·Michel Palmier,
phi/olopht
w. P.
Michel Pat y, physkitn
JI. P.
Hugues Portelli, polilolog",
P. R.
Pierre Raymond, philosopM
c. R.
Catherine Régulier, li/lirai"
H. R.
Henry Rey, hislDrim
Jean Robelin, philosopM
J. R.

DICTIONNAIRE CRITIQUE DU MARXISME

Maxime Rodinson, islamisant
Jean-Maurice Rosier, lil/hai,.
Elisabeth Roudinesco,

M. R.
J.-M. R.
E. R.

psychanalyste

Pierre Séverac, philosoplot
Gérald Srez, philosOPIot
Danielle Tartakowsky, historiennt

P.

s.
G. s.

XVIII
Nicola. Tertulian, philosoplot
Bruno Thiry, pililosophe
André Tose!, philosoplot
Trioh Van Thao, sociolog lU!
Yves Vargas, philosoPhe
René Zapata, philosophe

N. T.
D. T.
A. T.
T. V. T.

Y.

V.

R. Z.

D. T.

Colette Bernas a été consultée pour la terminologie anglaise.
Blanche Grinbaum et Wieland Elfferding ont assuré le contrôle de la terminologie russe.

A
Abondance/Rareté
AI: 06nj/uss/Se/tmII,il

( "••#Mi/). - An : PI'"I7IS,."it;J. -

R

: lùJkos/'//:gbi/i••

S'il se dessine bien un sens commun de l'économie politique classique à
partir du thème de l'abondance et de la rareté, il apparaît que c'est seule­
ment à la faveur de la confusion de ces deux concepts; car ces auteurs de
l'économie politique classique, dont l'œuvre de Marx est d'abord la cri­
tique, sont eux-ml!mes loin de s'accorder quant à définir ce qui est rare et
à économiser.
Alors que, dans l'économie essentiellement agricole du xvme siècle,
les Physiocrates voient en la fertilité de la terre la cause de toute opulence,
pour Smith, déjà, ce n'est plus de savoir répartir les richesses d'une nature
plus ou moins libérale qu'il s'agit, abondance et disette dépendant, selon
lui, du degré de productivité du travail et de la proportion entre le nombre
des producteurs et celui des improductifs (Richesse des nations, p. 33).
Mais c'est sur l'exemple de Proudhon que Marx peut mettre le plus
clairement en évidence le caractère abstrait et contradictoire de ces notions
(MPh, ES, I, p. 54). La Philosophie de la misère parvient en effet à ce paradoxe
que, la« valeur échangeable» du produit étant proportionnelle à sa rareté,
d'une part, et les choses utiles pro duites en abondane, d'autre part, la
valeur échangeable doit se trouver en raison inverse de la « valeur utile»,
voire devenir nulle, pour une chose indispensable mais en quantité infinie
(MPh, 1, p. 48-49). Or, c'est là ne pas voir qu'il n'y a d'utilité que pour un
consommateur et, par suite, abondance et rareté que relativement à une
demande, dit Jl,larx; il n'y a ni abondance ni rareté en soi pas plus qu'il
n'y a de choses utiles en soi (MPh, l, p. 52-54).
Pourtant, l'inversion la plus remarquable est, sans doute, celle opérée
par Malthus. Ce n'est pas la rareté naturelle qui engendre la pauvreté, mais
la surabondance des hommes, le nombre des subsistances ne croissant, dans
le cas le plus favorable, que selon une progression arithmétique, alors que
le nombre de la population tend, lui, à augmenter selon une progression
géométrique (Essai sur le principe de population, liv. l, chap. 1). Aussi, plutôt
que de s'égarer à la chercher dans une carence de la Providence, vaut-il
mieux, dans ces conditions, comprendre que c'est dans la déraison des
ouvriers, trop prolifiques, que se trouve l'origine de leur indigence (EPP.
liv. 4, chap. 1 à 4) . . . et adoucir de cette manière « le séjour des classes

ABONDANCEIRARETt

2

dominantes dans cette vallée de larmes », ajoute Marx (K 4, ES, 9, t. 2,
p. 125).
S'il n'est pas toujours à ce point cynique, le discours de la rareté se
révèle chaque fois, selon Marx, etre celui de l'idéologic bourgeoise; dire
que le manque de biens de consommation est imputable à une nature
marâtre ou dire qu'il est l'effet d'une « loi de la population», c'est vouloir
justifier et éterniser un mode de production qui nécessite la pénurie pour le
plus grand nombre, bien que n'en soient pas exclus, au contraire, des excès
dans la production. Mais l'économie de la répartition fait abstraction de
l'intéret du capitaliste, et elle oublie que, pour celui-ci, les moyens de
subsistance ne sont que des marchandises à convertir en argent. De là son
ignorance de la surproduction, laquelle n'est pas, effectivement, une sura­
bondance de biens pour l'ensemble du pays, mais seulement l'impossibilité
pour le propriétaire des moyens de production d'échanger ses produits
avec d'autres capitalistes (Grund., ES, t. l, p. 350-351). C'est la « demande
du capitaliste pour la consommation productive» qui fait défaut et non le
« besoin social effectif» (lias wirkliche gesellschaftlicht Bdürfnis) , deux choses
fort différentes que les classiques semblent avoir confondues (K., ES, III. 1.
p. 204; MEW, 25, p. 198-199). Et c'est d'ailleurs là une contradiction
essentielle de ce mode de production où, chacun tendant à réduire au
minimum vital le salaire de ses propres ouvriers, ceux-ci ne peuvent acquérir
le surproduit des autres et leur demande ne peut jamais être une« demande
adéquate» (Grund. , t. l, p. 360). En définitive, la surproduction est la
conséquence du surtravaiJ non rémunéré dont se nourrit le capital, lequel
crée ainsi lui-meme l'obstacle à sa production (Grund. , t. 1, p. 355 et s.;
K., ES, 3, l, p. 259-263; K., MEW, 25, p. 257-261).
Quant aux travailleurs surnuméraires, ces laissés-pour-compte du pro­
grès de la productivité et des périodes de crise, ils constituent en fait
1'« armée de réserve industrielle» indispensable au capital pour les« périodes
de production à haute pression » (K., ES, l, 3, p. 76; MEW, 23, p. 662,
note), et ainsi « le levier le plus puissant de l'accumulation, une condition
d'existence de la production capitaliste» (K., ES, l, 3, p. 75-76; MEW, 23,
p. 661). Car il n'y a pas de loi éternelle de la population, comme le voudrait
Malthus, mais une loi de population propre à chaque mode de production,
celle du capitalisme faisant qu' c( en produisant J'accumulation du capital,
et à mesure qu'elle y réussit, la classe salariée produit donc elle-meme les
instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation
relative» (K, ES, l, 3, p. 74; MEW, 23, p. 660).
Aussi n'est-il pas question pour Sartre, quand il affirme que « toute
l'aventure humaine - au moins jusqu'ici - est une lutte acharnée contre
la rareté» (Critique de la raison dialectique, p. 201), de réhabiliter l'économie
classique ou de « compléter» le marxisme; ce qu'il tente, c'est de définir
la négativité originelle qui rend possible la lutte des classes ellc-même
(CRD, p. 223). Cette rareté dont il parle est « un fait humain» (CRD, p. 214,
note), c'est la rareté qu'il faut entretenir pour que « les groupes d'admi­
nistration, de gérance et de direction» aient leur raison d'être: décider des
excédentaires à éliminer (CRD, p. 222).

- MARX, JOh, ES, p. 43-54; 0..1., ES, p. 7-29 (ldEW, ' 3, p. '5-34) ,
Gallimard, p. 39-43; Gnaui., ES, t . ', p. 34'-4'0; It., ES, l, 1, p. 259'27' (IoCEW, 23,
p. 279-294) ; " 2 , p. 90-9 ' (p. 425-43' ), p. 200, n . 55 ' ; " 3, p. sB-59, nOIe (p. 644-6+6,
n. 75), p. 7°-9 ' (p. 657-677) ; Il, l, p. 7°-72 ( 24, p. 79-8 2) ; Il, 2 , p. 116-"7 (p. 46+-465),
• BmUOORAPH'E.

loi +h

3

ABSOLU/RELA TIF

p. 1 59 (p. 509) ; III, l, p. 203-206 (25, p. 198-200), p. 259-272 (p. 257-270 ) ; IJJ, 3,
p. 220-22 1 , n. 1 (p. 851 -852, n. 53); K 4, ES, 1. l, p. 3 1 -42, p. 63-83, p. 1 6 1-399 p.usim;
t. 2, p. 1 2 1 - 1 29, p. 355-362, p. 4 10-443, p. 592-6:\7, p. 658-7°2. - ENGEU, AD, ES, p. 163,
p. 1 78, p. 293, p. 297, p. 3 1 2. - R. MALTHUS, Essai sur 1. principe d. population, t rad. par
P. e t G. PRtvosT, Paris, Guillaumin, 1845: texte abrégé et reclassé, Paris, Gonthier, 1 963,
passim. - Principes d'Ieonomi. politique, Paris, Calmann-Lévy, ' 969, 3-1 72. - F. QUESNAY,
TablttnJ Itonamique d.s Playsiocratu, Paris , Calmann-Lévy, 1969, passim. - D. RICARDO,
Principes th l'''=i. polilique el th l'im/>4I, Paris, Calmann-lhy, 1 970, p. 9-10, p. 1 3-66,
p. 2 1 8-228, p. 262-2 7 1 , p. 280-283, p. 309-345. - j.-P. SAXTJlE, Critique th la Mison diaJu­
tique, Paris, Gallimard, 1960, p. 200-225. - j..B. SAY, Traill d'leonamil polilique, Paris,
Calmann-lhy, 1 972, passim. - A. SMITH, Rtc/urehn SUT la na/ure et les causes d. la riehesu
des na/ions, Paris, Guillaumin, 1859; texte abrégé, Idées/Gallimard, 1976, p. 33-46, p. 79-87,
p. 1 14- 1 23, p. 2°7-2 14.


CoRRÉLATS. - ChÔmage, Concurrence , Consommation, Malthusianisme, Production.

j.-Y. L. B.
Absol u/Relatif
Al :

A6so/uIIJùÙlIÙJ.

- An :

Ab,./ulIII/IÙlli... -

R :

A6,.ijubt.1iIO_ill/'W.

Le matérialisme historique se pr6ente comme philosophie du relatif,
à l'origine, face à la présentation des philosophies de l 'Absolu, caractéris­
tique de l'idéalisme, à partir des considérations suivantes :
a) Le supposé Absolu, conçu comme Idée dans les formes diverses de
l 'idéalisme objectif et subjectif (de Platon à Hegel en passant par Schelling)
ne saurait être que l'hypostase d'une vérité humaine et trouve sa raison
immanente dans la praxis et la production sociale des moyens d'existence ;
d'où la récusation de la double illusion de perfection et d'indépendance
inhérente aux philosophies de l 'Absolu.
b) La notion même de dialectique, libérée de son hypothèque doctrinale
(conformément au schéma de LF), constitue une forme de relativisme radical,
dans la mesure où tout terme est pris dans une relation d'implication et
d'opposition avec un autre - ce qui invalide la valorisation de l'aséité
métaphysique inhérente à la notion d'absolu.
e) Du point de vue de la théorie de la connaissance, la représentation
dialectique impliquc l'interaction du sujet et de l'objet - interdisant par
là même de placer l'Absolu dans le « Sujet » ou l' « Objet » respectivement
hypostasiés par l'Idéalisme subjectif et l'Idéalisme objectif - dialectique
fondée matériellement par la pmtique qui scelle en quelque sorte le destin
du sujet à celui de l'objet.
L'enjeu de ces différents points n'est autre qu'une pensée de l'hisloire,
qui s'oppose à une pensée de l'Absolu.
De fait, ?vlarx emprunte à Feuerbach les éléments d'une critique
de nature relativiste (au sens cerné à l'instant) ; il s'agit de l'effet du point
de vue de l'anthropologie feuerbachienne, de ramener l'homme du point
de vue spéculatif au point de vue d'une vérité relative à l 'homme m�me.
L'opposition du Ciel et de la Terre, chère à Feuerbach et à Marx dans les
années 1 842- 1 845, atteste ce point de vue. C'est de ce relativisme historique
que se recommande la perspective que Marx nomme « Critique » (voir
notamment Cripol.). C'est encore de l'absolutisme de l'Idée qu'il démonte
l ' illusion dans le fameux chapitre de La Sainte Famille. La parabole en est

ABSTRAIT/CONCRET

4

l'image du Fruit absolu qui recouvre la diversité réelle des fruits. Mais
par ailleurs, en abandonnant le point de vue anthropologique (à partir
des ThF) , Marx donne à ce « relativisme » un fondement sui generis : la
praxis. Dès lors c'est jusqu'aux notions d' « absolu » et de « relatif », soli­
daires dans leur opposition, qui sont virtuellement contestées.
Dans le Ludwig Feuerbach, il est dit que « la philosophie dialectique
dissout toutes les notions de vérité absolue définitive et d'états absolus de
l'humanité qui y correspondent », en sorte qu' « il ne subsiste rien de défi­
nitif, d'absolu, de sacré devant elle » . Cette profession de foi relativiste a
pour finalité d'affirmer que le « caractère révolutionnaire (de la dialectique)
est absolu - le seul absolu, d'ailleurs, qu'elle laisse prévaloir » (LF, ES,
l, 1 8, in Eludu philosophiques).
Avec Matérialisme et empiriocriticisme de Lénine se met en place un régime
nouveau du couple absolu/relatif. Mais c'est significativement à travers un
commentaire du texte sus-cité de l'Anli-Dühring que s'introduit ce régime
(au chap. Il, § 5). Lénine oppose précisément le relativisme d'Engels au
relativisme de Bogdanov, inspiré de Mach : « Pour Engels, l a vérité absolue,
commente Lénine, résulte de l'intégration de vérités relatives » (o., l'l, 1 37).
« Ainsi, la pensée humaine est, par nature, capable de nous donner et nous
donne effectivement la vérité absolue, qui n'est qu'une somme de vérités
relatives » (op. cil. , p. 1 38).
Il faut donc penser simultanément la matérialité comme détermi­
nant absolu et le caractère approximatif du processus par lequel la connais­
sance humaine (scientifique) appréhende cet « absol u ». Donc « la vérité
absolue résulte de la somme des vérités relatives en voie de développement»,
celles-ci étant « des reflets relativement exacts, d'un objet indépendant de
l'humanité », donc contenant un élément de vérité absolue » (o., 5, 8,
322).
Cela s'exprime par un monisme dont Lénine donne la formule dans un
encadré des Cahiers philosophiquu à propos de la Scimce de la logique de Hegel :
« L'absolu et le relatif, le fini et l'infini = parties, degrés d'un seul et même
univers » (o. , 38, 1 04). « Absolu » veut dire dès lors « plus concret » (op. cil.,
p . 2 1 7).
... CoRRRLATS.
Thèse, Vérité.

-

Critique, Dialectique, Dualiame/�{onisme, Théorie de

Ja

connaiuance,

P,-L. A.

Abstrait/Concret

Al : A6sl,okl/K..wtl.

-

An :

Abslracl/ONult.

-

R :

Abslrok"rQ/KMIa,"rQ.

Si ces deux termes paraissent avoir une histoire singulièrement
embrouillée, c'est que leurs acceptions, aussi diverses que contradictoires,
indiquent par elles-mêmes les positions qu'elles induisent dans le champ de
la philosophie. A l'opposé de leur usage néo-positiviste, hérité en bonne
part du nominalisme médiéval et de la philosophie du XVIIe siècle, ils
désignent, dans le marxisme, deux catégories logiques servant à l'analyse
de la structure et du procès de la connaissance scientifique, el non pas le
couple ordinaire perception sensible ou donnée empirique (le « concret » ) 1
forme spéculative ou concept théorique (1' « abstrait »).
Hegel est le premier à avoir mis à mal l'assignation respective du concret

5

ABSTRAIT/CONCRET

à l'espace du réel et de l'abstrait à celui de la pensée. La Science de la logique
montre en effet qu'il est plus aisé à la connaissance de partir d'une déter­
mination abstraite et simple et de progresser dialectiquement jusqu'à la
totalité concrète et vivante puisque celle-ci, qui est la connexion multiple
de déterminations de pensée et de leurs rapports, ne saurait �tre i mmédia­
tement saisie. Dans ce mouvement ascendant, l'abstraction consiste en un
démembrement préalable de la complexité du concret aux fins de parti­
cularisation de ses multiples déterminations. Aussi le système hégélien
procMe-t-il de la plus abstraite des déterminations, l'être pur, si abstrait
justement qu'il s'épuise tout entier à �tre. L'Idée, dans son autodévelop­
pement, s'enrichit de déterminations de plus en plus nombreuses : elle se
concrétise, elle passe de l'être à l'essence, puis de l'essence au concept.
Dans cette discontinuité dialectique, l'universel abstrait du début se produit
lui-m�me comme universel concret de la fin, Monde ou Réalité. L' « idéa­
lisme conséquent » de la Logique (Lénine, CP, 0., 38, 222) donne donc l'auto­
genèse du concept pour l'autogenèse du réel lui-même.
Par réaction, le matérialisme de Feuerbach, libérateur par ailleurs de
grandes quantités d'énergie théorique, rétablit l'opposition abstraite de
l'abstrait et du concret au profit exclusif de ce dernier (cf. Contribution à la
critique de la philosophie de Hegel, 1 839). Contre l'abstraction qui lui sert à
nommer l'essence de la pensée spéculative, véritable inversion du monde,
l'idéologie feuerbachienne veut restaurer dans sa dignité bafouée le concert,
soit le réel, soit encore la nature que l'hégélianisme avait occultés. Le concret
devient alors le domaine exclusif du vrai - de l'homme vrai, de la vraie
communauté humaine, du socialisme vrai, etc. Ce « renversement » de
l'idéalisme hégélien fut vécu et pensé comme une émancipation théorique
par le jeune Marx et les Manuscrits de /844 en sont le témoignage. Il faut
aussi remarquer que ce recours persistant aux vertus pratiques du concret
ou du réel alimente un courant effectif du marxisme interprété comme un
humanisme scientifique.
L'Introduction de / 857 à la Contribution, texte canonique de « méthode »,
donne de l'abstrait et du concret comme catégories logiques-gnoséologiques
ainsi que de leurs relations dans le champ du savoir des définitions devenues
classiques. D'une part, Marx s'y réapproprie l'hégélianisme comme lan­
gage théorique dans lequel il lui est possible de penser un objet de connais­
sance comme synthèse de déterminations multiples et le mouvement de
cette connaissance comme procès objectif. D'autre part, et comme l'avait
compris Feuerbach, il voit dans le système hégélien le lieu d'une gigan­
tesque « illusion », de type spéculatif :
« Il semble juste de commencer par le réel et le concret ... Cependant,
à y regarder de plus près, on s'aperçoit que c'est là une erreur ... Si. .. je
commençais ainsi .... j'aurais une représentation chaotique du tout et, par
une détermination plus précise, j'aboutirais analytiquement à des concepts
de plus en plus simples ; du concret de la représentation je passerais à des
entités abstraites de plus en plus minces jusqu'à ce que je sois arrivé aux
déterminations les plus simples. Partant de là, il faudrait refaire le chemin
à rebours. . . Le concret est concret parce qu'il est le rassemblement de mul­
tiples déterminations, donc unité de la diversité. C'est pourquoi il apparalt
dans la pensée comme procès de rassemblement. comme résultat, non
comme point de départ. bien qu'il soit le point de départ réel... le point de
départ de l'intuition et de la représentation ... Hegel est tombé dans l'illu-

ABSTRAIT/CONCRET

6

sion qui consiste à concevoir le réel comme le résultat de la pensée qui se
rassemble en soi, s'approfondit en soi , se meut à partir de soi-même, alors
que la méthode qui consiste à s'élever de l 'abstrait au concret n'est que la
manière pour la pensée de s'approprier le concret, de le reproduire en tant
que concret de l'esprit. :Mais ce n'est nullement là le procès de genèse du
concret lui-même ... La totalité concrète en tant que totalité de pensée, en
tant que concret de pensée ... n'est . . . nullement le produit du concept qui
s'engendrerait lui-même ... mais celui de l'élaboration qui transforme en
concepts l'intuition et la représentation ... Après comme avant le sujet réel
subsiste dans son autonomie en dehors du cerveau » ( MEW, 1 3 , 63 1-633 ;
Grund. , l, ES, 1980, 34-36) .
Marx définit donc ici, après Hegel, « la méthode qui consiste à s'élever
de l'abstrait au concret » comme la « méthode ... correcte du point de vue
scientifique ». La structure du Capital en fournit une belle illustration
(cf. Lénine, CP, o., 38, 344-345) : à partir des « entités abstraites » produites
par l'économie politique classique, des « déterminations les plus simples »
comme la marchandise ou l 'argent, le premier livre analyse le procès capi­
taliste de production dans sa forme pure. L'exposition du procès de cir­
culation (liv. II ) puis celle des rapports de production capitalistes (liv. m)
permettent d'ensuite saisir le mode de production capitaliste comme
« totalité de pensée » ou « concret de pensée » (Gedankenkonkrttum).
Marx, cependant, n'oublie jamais que le concret est aussi « le point de
départ réel », « le point de départ de l'intuition et de la représentation ».
C'est ce qui fait le sens de la double qualification dont il affecte très fré­
quemment telle ou telle catégorie (exemple : dans travail abstrait, on a,
par là désigné, une détermination unilatérale du travail par le mode de
production marchand ; le travail concrtt, au contraire, définit une pratique
matérielle nécessaire à l'existence de n'importe quel mode de production).
C'est bien qu'il introduit une distinction épistémologique décisive entre
« deux concrets dijflrmts : le concret-de-penslt qu'est une connaissance et le
concrt/-réalité qu'est son objet », ce qui évite de « tomber dans les illusions
idéologiques », de « croire que l'abstrait désignerait la théorie elle-même ...
alors que le COll cret désignerait le réel , les réalités « concrètes » (Pour Marx,
p. 189). Dans ce même texte, L. Althusser, commentant l'Introduction de 57,
en résume la substance en distinguant trois « générali tés » : une « généra­
lité 1 » (l' « abstrait »), soit « une matière première constituée ... de concepts
encore idéologiques . . . de « faits » scientifiques. . . de concepts déjà élaborés » ;
une « généralité II )) (les moyens de production théorique) , « constituée par
le corps des concepts dont l'unité plus ou moins contradictoire constitue
la « théorie » de la science au moment considéré » ; une « généralité III »
(le « concret » ou généralité 1 spécifiée), soit une connaissance scientifique .
• BmLIOORAPIIIE.

-

I. HEGEL, �kt.plidi. der philosophischen Wisunsc""flen, Berlin, Aka­

demie-Yerlag, ' 966, p. 47, 62, 1 03, 1°7, 123, 1 25, 1 53 et B., t57 ; Scitnce dt /a logiqUt, Aubier,
p . 32 et 1., 272 ct s . ; MARX, K'J MEW, l , p. 49-50, Sg-go, 228...229. 4 1 2 ; K., MEW. Il, p. 226,

3°0, 353-354, 393-394; K., HEW, III, p. 33-5°, 385; K 4, liEW, 26/ 1 , p. 60-63, 26/2, p. 100,
'+6, 26/3 , p. 83, <j88 ; L tNI NE, CP, O., 38, p . 38, 8g-go, 1 1 8, 160- 16 1 , 168-1 6g, ' 72, 1 89,
' 92, 19B, 2 1 7-2 19, 222-223, 263.

II. CtsclûtAt. dt< mantistisdIm DiDltkJiJ:, Dietz, 1 974, p. 2 1 1 , 226, 294-299; KaugDrim
rIUITXÏJtisdIm DialtkJiJ:, Dietz, 1960, p. 360-390; L. ALTHUSSI!Jt, cf. également Sur le
rapport de Marx l Hegel, in Htgtl tt la pms/. mtldtml, PUP, '970, p. 92 et 5. et LiTl I. CapiIaJ,
u , 65, Mupero, 197 1 ; K. KOS1It, La diaUetiqUI du C01JI:Tet, Paris, Maspero, '970

tkT

7

A CCUMULATION

(Prague, Dilia éd., 1967) ; A. NEGRI, M...x Gu-d.là tû M...x, C. Bourgeoio, 1979, p. 93 et 5.;
ROIEHTAL, Dit ma,xistisdu tliahlctisdu M.1iuHk (remarquable précis de stalinisme
théorique), Dietz, 1953; du .mme, Du tlialeklisch4 M.1iuHk tltr J1Milisdlm {JkoMmil von Kul
M...x, Dirtz, 1969, p. 393-43 1 .
M. M.

� CORR4LATS. - Cat�orie, Dialectique, GénéralfParticulier, Hégélianisme, Hiotoriquef
Logique, Idéalisme, Plùlo.oplùe, Rationnel/Réel.
G. Be.

Accumulation
AI : AU...ulali"". - An : Accumulalu... - Il :

Nak�lmi••

L' accumulation est le processus de transformation d'une fraction du
surproduit social en forces productives nouvelles_ Elle prend donc la forme
de l'investissement ou consommation productive qui est la non-consomma ­
tion immédiate d'une fraction du produit social. L'utilisation du surproduit
dont le volume dépend de la productivité prend des formes variées selon
les modes de production. Dans le mode de production capitaliste où
l' accumulation constitue « la loi et les prophètes » (MEW, 2 3 , 62 1 ) , elle se
présente essentiellement comme accumulation du capital ou conversion
d'une partie de la plus-value en capital additionnel. Ce processus qui est
ininterrompu revêt à la fois un caractère individuel, à l'échelle d'une
entreprise, et un caractère social, à l'échelle de la société capitaliste. La
plus-value accwnulée est transformée pour partie en capital constant
(moyens de production nouveaux) et pour partie en capital variable
(acquisition de nouvelles forces de travail). Par conséquent, la plus-value
constituant la source de l'accumulation, l'accwnulation capitaliste repose
sur l'exploitation et exige la reproduction des rapports de production
capitalistes : « La reproduction du capital renferme celle de son grand
instrwnent de mise en valeur, la force de travail. Accumulation du capital
est donc en même temps accroissement du prolétariat » (K., ES, 1 ) 3 , p. 55 ;
MEW, 23, 64 1 ) .
Dans l 'étude qu'il fait d e l'accumulation, Marx fait deux hypothèses
simplificatrices. Il suppose tout d'abord que le capitaliste a réussi à vendre
les marchandises produites et a converti en moyens de production et forces
de travail l 'argent obtenu ; en d'autres termes Marx suppose que le procès
de circulation du capital s'est déroulé normalement. Il suppose en outre que
le capitaliste entrepreneur est le seul possesseur de la plus-value, faisant
abstraction par conséquent des partages ultérieurs en profit industriel,
profit commercial, intérêt, rente foncière qu'il étudie au livre III du CaPital.
Dans ce cadre simplifié, il procède en deux phases successives qui sont celles
de la reproduction simple et de la reproduction élargie. Le terme de repro­
duction évoque l 'idée de répétition du cycle de production dans son
ensemble. Il y a reproduction simple, c'est-à-dire répétition du processus
de production dans ses proportions précédentes, lorsque toute la plus-value
obtenue par le capitaliste est consacrée par celui-ci à l' achat de biens de
consommation. La reproduction sera au contraire élargie lorsqu'une partie
de la somme d'argent obtenue par conversion de la plus-value est consa­
crée à l'achat de moyens de production et de forces de travail supplémen­
taires, permettant ainsi l 'accroissement de l'échelle de production.
Les schémas de la reproduction ont pour but de présenter l'organisation
et le fonctionnement du mode de production capitaliste dans une sorte de

8

ACCUMULATION

moyenne idéale. C'est pourquoi Marx prend bien soin de définir chacun
des termes indispensables à sa construction, aussi bien du point de vue valeur
que du point de vue matériel : « Le produit total de la société, donc
l'ensemble de sa production aussi se décomposent en deux grandes sec­
tions : 1 1 Moyens de production, marchandises qui, de par leur forme, doi­
vent ou du moins peuvent entrer dans la consommation productive ;
Il 1 !\Ioyens de consommation, marchandises qui, de par leur forme, entrent
dans la consommation individuelle de la classe capitaliste et de la classe
ouvrière. Dans chacune de ces deux sections, toutes les branches de pro­
duction distinctes qui en font partie ne forment qu'une grande branche de
production unique - les moyens de production pour les unes, les moyens
de consommation pour les autres. L'ensemble du capital employé dans
chacune de ces deux branches de production forme une grande section
particulière du capital social. Dans chaque section, le capital se décompose
en deux parties : 1 1 Capital variable. En valeur, i l est égal à la valeur de la
force de travail social employée dans celte branche de production ; donc à
la somme des salaires payés pour cette force de travail. Au point de vue
matériel, il se compose de la force de travail en action eIIe-m�me, c'est-à-dire
du travail vivant mis en mouvement par cette valeur capital ; 2 1 Capital
constant , c'est-à-dire la valeur de tous les moyens de production utilisés
pour la production dans cette branche. Ceux-ci , à leur tour, se décomposent
en capital fixe : machines, instnlments de travail , bâtiments, bêtes de
travail , etc., et en capital constant circulant : matériaux de production tels
que matières premières et auxiliaires, produits semi-finis, etc. La valeur du
produit annuel total fabriqué à l'aide de ce capital, dans chacune des deux
sections, se décompose en un élément valeur qui représente le capital
constant , consommé dans la production et, quant à sa valeur, simplement
transféré au produit. et en un autre élément de valeur ajouté au produit
par tout le travail de l'année. Ce deuxième élément se décompose encore
en deux parties : l'une remplace le capital variable avancé v et l'autre, en
excédent de ce capital, constitue la plus value pl. Comme la valeur de toute
marchandise particulière, celle du produit total se décompose donc aussi
dans chaque section en , + v + pl » (K. , ES, Il, 5, 49-50 ; MEW, 24,
394-395)·
L'hypothèse de la reproduction simple est qu'une société ne peut repro­
duire, c'est-à-dire produire d'une manière continue, sans transformer
continuellement une partie de ses produits en moyens de production, en
éléments de nouveaux produits. Toutefois l'analyse des rapports capita­
listes dans le cours de la reproduction ne manque pas de faire apparaître
la source véri table du capital : « La reproduction simple suffit pour trans­
former tôt ou tard tout capital avancé en capital accumulé ou en plus-value
capitalisée » (K., ES, 1 , 3 , 1 3 ; MEW, 23, 595). Pour qu'il y ait reproduction
simple, il faut que le montant des moyens de production usés dans chacun
des secteurs (soit ' 1 + '2) soit égal au montant des moyens de production
offerts par le secteur 1 (soit " + VI + pli ) d'où l'on déduit aisément
la condition d'équilibre C2 = VI + plI . Il faut de même que le revenu
formé dans les deux secteurs ( V I + pli + V2 + p12) soit consommé en
biens produits par le secteur Il ('2 + V2 + p12) ce qui, après transfor­
mation, permet de retrouver '2
VI + pli .
Dans l a reproduction élargie une partie d e l a plus-value es t convertie
en capital, donc transformée en achat de moyens de production supplé=

9

A CCUMULATION

mentaires. De ce fait, le cycle de production s'élargit de période en période.

Pour qu'il y ait reproduction élargie, le montant de capital variable et de la
plus-value de la section 1 doit être supérieur au capital constant de la
section 2 (VI + pli > (2) et le capital constant de la section 1 doit croître
plus vite que celui de la section 2 (/lCI > /lC2) . En d'autres termes, la
priorité de l'accroissement de la production des moyens de production sur
la production des objets de consommation est une loi de la reproduction
élargie : c'est le respect de cette règle qui fondera d'ailleurs la planification
socialiste. Les schémas de la reproduction donnés par Marx - s'inspirant

de Quesnay et du circuit physiocratique - supposent une composition
organique du capital i nvariable. Lénine, dans son opuscule A propos de la
question des marchés, a perfectionné ces schémas en tenant compte de l'élévation
de la composition organique, montrant que ce qui croît avec le plus de rapidité
c'est la production des moyens de production pour les moyens de production,
puis la production de moyens de production pour les moyens de consom­
mation et, plus lentement, la production des moyens de consommation.
Depuis la seconde guerre mondiale, les schémas de la reproduction ont
retenu l'attention des théoriciens de la croissance, soucieux de définir les
conditions d'une croissance équilibrée non homothétique. En effet, l'étude
de l'évolution respective des delL't secteurs peut être précisée en utilisant
des coefficients techniques ou coefficients d'input (inputs des moyens de
production, inputs de travail) déterminant le montant d'input nécessaire
pour produire une unité d'output et traduisant des paramètres dont la
valeur numérique dépend de l'état donné des techniques de production.
De même, à partir des affectations possibles de la plus-value (acquisition
de capital constant, de capital variable, ou consommation), on peut chiffrer
des coefficients dont la valeur dépend de décisions économiques (celles des
entrepreneurs en économie capitaliste et qui sont fonction des taux de
rendement anticipé des nouveaux moyens de production ou celles des pla­
nificateurs en économie socialiste, guidés par la « loi de développement,
harmonieux, proportionné de l 'économie nationale »). On aboutit ainsi
à des modèles économiques plus ou moins complexes, montrant que le
taux relatif d'expansion du système économique dépend du taux d'exploi­
tation (lequel reflète à la fois le niveau des salaires réels par travailleur et la
productivité du travail) , de la composition organique du capital, de la
propension à accumuler de la plus-value. Le théorème marxien fondamental
présenté par Okishio et repris par r.. lorishima étant qu'il ne peut y avoir
un profit positif dans l'ensemble des branches que si les travailleurs sont
exploités, on peut alors établir un deuxième théorème selon lequel la
condition nécessaire à l'existence d'un taux de croissance uniforme positif
des moyens de production est l'existence d'un taux d'exploitation positif.
Par ail leurs, s'inspirant de la voie ouverte par Rosa Luxemburg dans
L'accumulation du capital - dans une problématique il est vrai différente de
celle de Marx, ainsi que R. Luxemburg elle-même le reconnaît lorsqu'elle
écrit : « C'est la façon même de poser le problème qui a été dès le commen­
cement mauvaise chez Marx. Ce qui importe, ce n'est pas de se demander :
d'où vient l'argent pour réaliser la plus-value ? mais d'où vient la demande ?
où est le besoin solvable ? » (t. l, p. ( 47) - les théoriciens du sous-dévelop­
pement ont utilisé ces mêmes schémas de la reproduction pour montrer
comment l'accumulation du capital a des effets différents dans les écono­
mies de la périph/rù et dans celles du centre.

ACCUMULATION

10

L'accumulation du capital est le phénomène fondamental sur lequel
viennent se greffer toutes les lois économiques du monde capitaliste : l'élé­
vation de la composition organique du capital en tant que l'accumulation
repose sur l'élévation de la productivité du travail, la concentration abou­
tissant au capitalisme de monopoles, la création d'une surpopulation rela­
tive de travailleurs, etc. Dans le stade du capitalisme monopoliste d'Etat,
l'Etat ne représente plus seulement le support externe de l'accumulation ;
il tend à en devenir un élément majeur, indispensable non seulement par
son rôle institutionnel, mais aussi par l'action qu'il exerce comme organi­
sateur dans le financement de l'accumulation et le procès de concentration
du capital à l'échelle nationale et internationale. Il intervient pour favo­
riser l'accumulation par pression sur les salaires, pression sur la consom­
mation et surtout par la non-rémunération des capitaux publics. Le phéno­
mène de l'accumulation se trouve à la fois maintenu et perturbé à ce stade
du capitalisme d'Etat ainsi que le souligne le Traité marxiste d'économie, le
caPitalisme monopoliste d'Etat : « L'évolution des branches, saisie globalement,
répond bien en valeur au schéma suivant : l'accroissement du montant du
capital fixe (instruments, équipements, installations) est plus rapide que
l'accroissement du capital constant circulant (matières premib'es, matières
auxiliaires, énergie, etc.) ; l'accroissement de ces deux éléments dans le
capital total étant lui-même plus rapide que l'accroissement de la masse
brute des rémunérations (capital variable) en raison notamment des progrès
de la productivité du travail. Mais cette composition organique en valeur
ne peut être saisie directement : elle passe à travers le filtre du marché et
des systèmes de prix effectivement pratiqués. Sans éliminer l'action des
lois du marché et de la formation des prix, le système monopoliste perturbe
profondément les rapports prix-valeur » (Paris, ES, 1 97 1 , 2, 3 1 ) .
Il es t à noter que l a construction d es schémas d e la reproduction a sou­
levé de nombreuses discussions. On n'a pas manqué de souligner l' « erreur»
de Marx consistant dans le fait que. dans ces schémas, les marchandises
produites sont évaluées à leur prix de production et les marchandises uti­
lisées dans la production sont évaluées à leur valeur ; or les marchandises
qui entrent dans le processus de production sont elles-mêmes produites.
On a donc deux évaluations différentes des mêmes marchandises : en prix
si elles sont considérées comme produit, en valeur si elles sont considérées
comme moyens de production. Aussi à la suite de Bortkiewicz, nombreux
ont été ceux qui ont proposé des corrections, utilisant en particulier les
travaux issus de l'école de Cambridge et de P. Sraffa .
BIBUOOIlAPIIIE. - G. ABRAHAloI-FROIS �t E. BEIUlEBI, Théorie dt: la valeur, des prix
et de l'accumulation, Eammniea, 1976; W. ALEXANDER, Kampf um }'faTx. &""sl et critique
th la th/"';I de ra,cumulation, Potsdam, A. ROlle �., 1 932 ; J. BENARD, lA tonetption marxiste
du capital, .ED... . ' 952 ; C. BENJ!TI1, VaituT ,t ripartition. pua. 1 9
74; P. BoCCARA, Sur la mise
en moUlJtl1ltnt du capital, E., 1 9
78; L. von BORTKIEWICZ, On the correclion or Marx'. runda­
menlal Iheoretical construction in the third volume or Capital, in l'. M. SWEEZV, Karl
Marx and t'" cloSl of his syslllm, 1 g68; J. ÜARTELIER, Surproduit et reproduction, PUO, 1 977;
M. DOWIDAR, Les schémas de la reproduction et la méthodologie dc la planification
socialiste, Ti"s }'fonth, 19� ; A. ERLICII, Notes on marxian mode! or capital accumulation,
Amnù<m teonomu revmo, mai 1967, p. 599-6'5; D. HARRIS, On Ma",', scheme or repro­
duction and accumulation, Journal ofpoliJual teonomJ, 1 972, vol. 80, p. 505-522; O. LANGE,
T"-:1 of rtprodwtion and accumulation, Pergamon, 1969; L. LAURAT, L'tJmI1rWl4tion "" capital
d'apris Rosa Lwcnnburg, Paris, M. Rivitl'e �., 1 930; R. LUXJ!loIBURO, L'ocCIl1lltlÛJlion du
caPital, Maspcro, 1 967; M. MORISHDIA, An anal)'lï. orthe capitalï.t proccss or accumulation,


11

ACHAT/VENTE

Mttroteonomica, décembre 1 956, p. 1 7 1 - 1 8S : Traill marxiste d'ltonomit, 1. CQpitalism. mono­
po/ilt. d'Etal, ES, 1971.
� CoRRtLATS. - AchatfVente, Capital, Composition organique, Im�riaIisme, Planifi­
cation, Plus-value, Profit, Reproduction, Transformation.
G. C.

Achat/Vente
AI :

"a'll/ Vtrkarif.

- An :

PurchDS,/SD/'.

- R :

".pUa/Prad";".

L'achat et la vente sont les deux changements de forme conjugu6,
mais séparés et autonomes, en lesquels l'argent décompose l'échange
matériel.
Trois concepts commandent l'analyse marxiste du couple achat/vente :
1 / La séparation des producteurs (ou division sociale du travail) ; 2 / La
séparation des travailleurs des moyens de production ; 3 / Le procès de
circulation du capital.
1 / L'achat et la vente apparaissent d'abord, chez Marx, comme les
deux moments d'un « procès formel » (Fragment, ES, p. 227) induit par la
séparation des producteurs. Les deux textes les plus i mportants sont ici
les chapitres II de la ContributWn et du livre 1 du Capital (Cont., ES, 58 et s. ;
MEW, t. 13, p. 69 et s. ; K., ES, t. l, p. 1 1 3 et s. ; MEW, t. 23, p. 1 1 8 et s. Voir
aussi Grund., ES, t. 1 , p. 1 26 et s.). La division sociale du travail tend à faire
de chaque produit un équivalent général, dont la forme adéquate est
l'argent. Elle lui impose, afin de devenir une valeur d'usage pour son pro­
ducteur, un parcours passant par deux transformations (( métamorphoses ») :
a) M-A (Marchandise-Argent) : transformation de la marchandise en
argent ou vente. :Marx qualifie la vente comme le moment le plus difficile
de l'échange ; celui où la marchandise accomplit son « saut périlleux ».
Autrement dit, le moment de vérité où la marchandise se voit refuser ou
autoriser l'accès au monde des choses socialement utiles. Sous la séparation
des producteurs, cette recherche des objets socialement utiles prend néces­
sairement un caractère aléatoire.
b) A-M : transformation de l'argent en marchandise ou achat.
Tout a':hat est suivi d'une vente. La diachronie de ces deux moments
est représentative de leur appartenance au procès de reproduction du
producteur. Tout achat est vente. Leur synchronie manifeste que ce procès
ne peut s'accomplir que conjugué aux procès de reproduction des autres
producteurs.
La figure M-A-M, la vente complétée de l'achat, dénoue la contradic­
tion qui, sous la séparation des producteurs, oppose la valeur d'usage et la
valeur d'échange. Dans une symétrie, dont l'argent est le centre, elle décrit
un changement de forme et une permutation de place, au CoUTS desquels
ce qui était valeur d'échange devient valeur d'usage.
Mais l'argent n'est pas seulement conjonction de l'achat et de la vente,
il peut en être aussi le disjoncteur. Il partage (spalun) l'échange en deux
moments séparables (trennbar), alors qu'ils étaient indissociables dans le
troc. Cette possibilité de séparation, d'un arrêt de la séquence sur l'argent,
représente poUT Marx la forme la plus abstraite de la crise. (Voir, entre
autres : Lcap, ES, p. 97, et K 4, ES, t. 2, p. 597 ; MEW, t. 26, 2, p. 502.)
L'analyse de l'achat et de la vente, considérés comme simples change­
ments de forme de la marchandise, est reprise dans l'étude de la formule

ACHAT/VENTE

12

générale du capital, où, cette fois, l'achat précède l a vente (K., ES, t. l ,
p. I S I e t s . ; MEW, t. 23, p. 161 e t s . ) . Par un argument déduit de la pério­
dicité de ces deux moments (si tous les échangistes vendent au-dessus de la
valeur, aucun ne peut faire des profits), Marx écarte - ainsi qu'il le fit au
cours de l'hiver 1 8S7- 1 8S8, avant de donner la première formulation cor­
recte de la théorie de la plus-value (Grund., ES, l, 2S4 et s.) - l'idée que la
plus-value puisse sc former dans le procès de circulation.
2 / Dans l'achat et la vente de la force de travail, le couple achat/vente
est rapporté à la séparation ( Trtnnung) des travailleurs vis-à-vis des moyens
de production. Les textes auxquels il faut se référer sont le chapitre IV
du livre 1 du Capi/4J et le chapitre 1 du livre Il ( K., l, l , 1 70 et S. ; MEW, 23,
.
1 8 1 e t s. ; K , J I , l , 32 et s. ; MEW, 24, 34 et s.). L'achat e t la vente d e l a force
de travail, que Marx, à la différence de l'achat et de la vente des marchan­
dises, présente comme un trait spécifique du mode de production capita­
liste, mettent également en jeu la figure M-A-M, la première place étant
occupée par la marchandise force de travail. Cependant, alors que dans
l 'échange de marchandises, la prcmière métamorphose d'une marchandise
(M-A) est simultanément la dernière d'une autre marchandise, la trans­
formation de la force de travail en argent est en m�me temps le premier
moment du cycle du capital (A-M-N) . Alors que la reproduction des pro­
ducteurs séparés était conditionnée par la sanction sociale des valeurs
d'usage produites, celle de la force de travai l est articulée au procès de
mise en valeur du capital.
La vente de la force de travail transfère sa valeur d'usage à l'acheteur.
C'est de suivre en cela le sort commun à toutes les marchandises qui
confère à la force de travail cette faculté, qu'elle ne partage avec aucune
autre, de créer de la plus-value.
3 / Le procès de circulation du capital social, tel qu' i l est exposé par
Marx dans la section 3 du livre Il du Capital ( K., Il, 2, 46 et S. ; MEW, 24,
391 et s.) , fai t jouer ensemble la séparation des producteurs et celle des tra­
vailleurs vis-à-vis des moyens de production. Il ramène l'achat et la vente
des marchandises et de la force de travail à l'achat de moyens de production
par la section Il (section produisant des biens de consommation) et à l'achat
de biens de consommation par la section 1 (section produisant des moyens
de production). Soit, pour se limiter à l'exposé de la reproduction simple,
qui suffit ici, la figure I (v + pl) - A - l I (e). Elle se décompose ainsi ,
si on considère seulement l'échange de I(v) contre une fraction de I1 (e)

a} Force de travai l de la section I-A-biens de consommation ;
b} Biens de consommation-A-moyens de production.
Cette troisième approche du couple achatfvente interdit, contrairement
aux deux premières, de traiter ces deux moments uniquement comme
éléments d'un procès formel. L'ensemble du procès de reproduction n'est
plus seulement conditionné par une suite de transformations ; il dépend
aussi de la nature et de la quantité des marchandises transformées.
C'est dans le cahier 1 des Grundrisse, que Marx rédigea au mois d'octo­
bre 1 8S7, que l'on trouve la première analyse du couple achat/vente en
termes de moments séparés et autonomes de la métamorphose des mar­
chandises (Grund. , ES, l, 126 et s.). Elle est reprise en 1 8S8 dans la Contri­
bution et figure dans Le Capilol, publié neuf ans plus tard. L'analyse de
l'achat et de la vente de la force de travai l s'ébauche, dans la forme qu'elle

13

ACHAT/VENTE

prendra au chapitre IV du Capital, entre juillet 1 858 et février 1 859, suc­
cessivement à travers l 'index relatif aux sept cahiers des Grundrisse (n, 38 1 ) ,
l e chapitre III d u Fragmmt de la version primitive de la Contribution (Cont., 249)
(deuxième moitié de 1 858), l'index intitulé « Références à mes propres
cahiers » et le projet de plan du troisième chapitre de la Contribution, tous
deux datant de février 1 859 (Grund., Il, 388, 399). Quant à l'examen de
l'échange entre les deux sections, les chapitres III et VI des Thlories sur la
plus-value (TV, 1, 109 et s. et 357 et 5. ) ( 1 86 1 - 1 863) en présentent les pre­
miers états. I l est repris dans la section 3 du livre Il du Capital où Engels
rassemble des matériaux élaborés entre 1 865 et 1 878.
Aucune approche, donc, du couple achat/vente, dans les termes de la
problématique j usqu'ici exposée, avant 1857. Ce n'est pas dire pour autant
que la conception de la circulation, « grande cornue » où se métamorphose
toute chose, soit, à cette date, sans précédent dans l'ceuvre de Marx. Dans
les cahiers de notes (Pléiade, Il, 3 et s.) et les Manuscrits dt 1844, c'est
l 'Homme, et non les marchandises, que la circulation altère. Le point de
départ est, déjà, la division du travail, mode aliéné de satisfaction des
besoins. Trois termes ici : l'Homme; le rapport aliéné de l'Homme à lui­
m�me (la division du travail) ; les formes de ce rapport : l'argent et la valeur
(cette dernière étant, par rapprochement avec les catégories de la Science
dt la logique (G. W. F. HEGEL, Sc. de la logique, section 2, Paris, Aubier, 1 969,
t. 2, p. 368 et s.), déduite de l'abstraction du rapport d'échange, de l'indiffé­
rmee du producteur à l'égard de son produit). Deux termes seulement
après 1857 : le rapport social ; les formes de ce rapport. L'argent donne
lieu, dans la problématique de 1 844, à une double métamorphose. D'une
part, celle qui est décrite après 1 857, d'autre part, celle que subissent le�
choses pour pouvoir entrer dans la circulation. Celle-ci n'admet dans sa
ronde que ce qui est vil et tout, à commencer par les valeurs humaines, doit
au préalable s'altérer pour se convertir en argent. Cette qualité de l'objet
comme « être pour l'autre » ct non surface d'inscription de la particularité
propre à chaque individu devient dans Le Capital le problème de la sanction
sociale, prononcée par la vente, du travail particulier. Observons, toutefois,
que Marx ne dira rien après 1 844, pas plus dans Le Capital que dans d'autres
textes, sur le procès capitaliste de transformation de la valeur d'usage. Nous
ne disposons sur cette question que des textes anthropologiques de 1844.
A l'intérieur de ces deux métamorphoses se loge une dialectique de
l'identité et de la différence, également présente, et pourtant changée, dans
les œuvres postérieures à 1 857. Le rapport d'échange, dans la division du
travail , est un rapport de différences : les échangistes se font face avec des
besoins ct des marchandises différentes. De même, dans Le Capital, la méta­
morphose des marchandises, qui fait permuter deux pôles symétriques,
procède de la différence et la reconstitue.
Au contraire, le rapport non aliéné, tel que :Marx l'imagine en 1 8«
- et encore en 1 867, dans Le Capital (K. , li",. " chap. l, IV : « Le caractère
fétiche de la marchandise et son secret », ES. t. 1 , p. 83 ct s., MEW, t. 23,
p. 8s et s.) - est un rapport d'identité, où ('on donne une chose pour la même
chose, amour pour amour, Homme pour Homme. Tandis que, en 1 844
comme après 1 857. (a différence implique la médiation, ('identité suppose
l'immédiateté.
Ce que Marx formule d'inédit dans l'analyse du couple achat/vente ne
tient ni au fai t de rapporter ce couple à la division du travail , Smith l'avait

ACTION RÉCIPROQUE

14

déjà fait ; n i à l a façon de montrer comment i l se dégage du troc, Law et
d'autres l'avaient montré ; ni m�me à l'idée de la simultanéité et de la
séparation de ces deux moments, Quesnay et surtout Mercier de La Rivière
l'avaient déjà remarqué. Sa nouveauté est double. Elle consiste à introduire
l'achat et la vente de la force de travail dans leur relation à la séparation
des travailleurs vis-à-vis des moyens de production. Elle est de considérer
ces moments en tant que termes d'un procès formel. Ce second point doit
être commentl.
Qu'un arrêt puisse se produire entre M-A et A-M, Marx ne le découvre
pas, on l'a dit. L'achat et la vente sont deux moments séparés et auto­
nomes. Or, la critique qu'il adresse à J. Mill à ce propos (Grund. , ES, t. l ,
p . 1 38 et s. ; Cont. , ES, p . 66 ; K . 4 , ES, t. II, p . 597 e t s. ; K., ES, t . 1 , p . 1 22 .
Tous c es passages traitent d e la séparation entre les deux moments, l es
trois derniers contiennent une critique d e J . Mill, J.-B. Say e t Ricardo)
montre de quel sens théorique il charge celte séparation. Puisqu'elle n'est,
au fond, qu'un échange de marchandises, J. Mill réduit la séquence
M-A-M à un troc et en conclut à l'impossibilité des crises (toute offre est
simultanément demande). Cette réduction « logique » manque ce qui,
pour :Marx, est une forme spécifique, un mode d'être de la reproduction
du capital. Et cette forme est si peu évanescente qu'elle constitue la condition
de possibilité générale des crises ; autrement dit, la séparation des produc­
teurs y revêt une existence cri tiq ue.
Poser ainsi la matérialité de la forme engage Marx dans une sémantique
et dans une ontologie.
Une sémantique. 11arx analyse la figure M-A-M, pour nous borner à
elle, 1 1 comme une structure, c'est-à-dire comme un ensemble d'éléments
ordonnés et opérant les uns par rapport aux aUlres, !l 1 comme une structure
significative : la nature des éléments situés aux extrêmes exprime le sens
de la séquence, ou, pour employer le terme d'Aristote, son élément
(a't'oLx,e:LOV). Ou encore, la position médiane de l'argent représente la sépa­
ration des producteurs : en 1 844, Marx disait à propos de Hegel que la
logique était « l'argent de l'esprit » ; ici, la logique (entendons la forme) est
l'esprit (le sens) de l'argent.
Une sémantique qui est aussi une ontologie. Car ce qui est à la fois
présent et absent dans la forme, ce sont les rapports de production. C'est
là qu'ils se déchiffrent car c'est là leur mode d'être. C'est pourquoi la
forme M-A-11 n'est pas seulement résolution de la contradiction (séparation
des producteurs), mais bien développement de celle-ci, puisqu'elle fait
surgir la possibilité des crises. En elle, l'existence même des rapports de
production se transforme.
Circulation, Consommation, Division du travail, Fétichism�, Force de
travail, Homme, Marchandise, Monnaie, Reproduction. Travail, Valeur.
M. D.

... CoRRÉLATS. -

Action réciproque
AI :

W,.ltstlwi,kV1I,.

- An :

ln/na"ion.

- R :

VzaimodQ".i,.

Voir : Absolu/Relatif, Abstrait-Concret, Base, Détermination, Déter­
lninisme, Dialectique, EIre social / Conscience, Forme(s) , Idéalisme, Idéo­
logie, Instance, Mécanisme, ReAet, Reproduction des rapports sociaux,
Super-structure.

AGITA TION/PROPAGANDE

15

Agitation I P ropagande
Al

: �/�.

-

An

: �/�.....

- R

: AtiIMv./l'roI<r,.....

Ces notions liées, doublet fameux et distinction canonique à la fois,
jouèrent un rôle éminent dans l'histoire du mouvement ouvrier russe notam­
ment, dont elles marquèrent, à l'étape de sa constitution, certains moments
importants. G. Plekhanov en fut l'introducteur majeur : « Le propagan­
diste présente beaucoup d'idées à un seul individu ou à plusieurs individus.
L'agitateur présente une seule idée ou quelques idées mais à toute une masse
de gens ... » (Les tâches des socialistes dans la luite contft lafamine en Russie, ISgI).
Fort d e son expérience d'organisation d es masses ouvrières juives d e Russie,
le Bund fut le premier mouvement à en consigner la pratique dans un petit
texte de IB94, De ragitation, rédigé par A. Kremer et préfacé par Martov.
Vers 1 90 1 - 1 902, la question de l'agitation et de la propagande tint une
place décisive dans les débats politico-organisationnels qui agito-ent le
Parti ouvrier social-démocrate de Russie et fut alors une de ces « questions
brûlantes de notre mouvement », selon le sous-titre de Que faire ? Dans ce
texte en effet, Lénine, contre les « économistes », confirme la définition de
Plekhanov et de « tous les chelS du mouvement ouvrier international »
(Q.F, O., 5, 4 1 8) et précise le sens de sa distinction : « . . . Un propagandiste,
s'il traite par exemple le problème du chômage, doit expliquer la nature
capitaliste des crises, montrer ce qui les rend inévitables dans la société
moderne, montrer la nécessité de la transformation de cette société en société
socialiste, etc. Traitant la même question, l'agitateur, lui, prendra le fait
le plus connu de ses auditeurs et l e plus frappant, par exemple une famille
de chômeurs morte de faim, l'indigence croissante, etc., et, s'appuyant
sur ce fait connu de tous, il mettra tous ses efforts à donner à la « masse »
une seule id/l : celle de la contradiction absurde entre l'accroissement de la
richesse et l'accroissement de la misère ; il s'efforcera de susciter le méconten­
tement, l'indignation de la masse contre cette injustice criante, laissant le
soin au propagandiste de donner une explication complète de cette contra­
diction » (ibid. , 4 1 8-4 1 9) . « C'est pourquoi le propagandiste agit principa­
lement par l'lait, l'agitateur de vive voix », écrit Unine (ibid., 4 1 9) qui
illustre son propos en invoquant les exemples des « propagandistes »
Kautsky et Lafargue et des « agitateurs » Bebel et Guesde. Il semble encore
y ajouter l a catégorie des « théoriciens », super-propagandistes en quelque
sorte, et définit les fonctions respectives de chaque groupe par le lieu et les
modes de leurs interventions : l'ouvrage général pour le théoricien, la
revue pour le propagandiste et le discours public pour l'agitateur (ibid.).
Effet historique mondial de cette inscription russe : à partir de 1 9 1 9,
le Comité exécutif de l'Internationale Communiste, puis le Kominform,
ainsi que les secrétariats des Comités centraux des partis communistes
organisent en leur sein des sections ou des départements d'agitation et de
propagande (Agit-Prop) .

LtmNE, o., 2, p. 335-336, 338-339 , 34 1 ; O., 4 , p . 287, 29°-291 , 336 337 ; O., 5, p. 408-409 ; 0., 6, p. 168-16g; o., 42, p. 224-225; O., 43 , p. 31-32; R. LUXElOIURO,
Massenslreik, Partei und Gewerbchaften, in Politise'" Seltriftttl, Leipzig, Redam, 1969,
p. 129 et s. (trad. franç., Maspero, 1964).
� CoRRtUTI.
Anticommunisme, Esprit de parti, InternAtionale(s) , Parti, Permanent,
Strato!gie(ractique.
• BIBUOORAPIfIE.

-

-

G. Be.

AGNOSTICISME

16

Agnosticisme
AI :

ACMStiVmws.

-

An

:

AgMslicism.

- R :

AgMSticium.

T. Huxley avait créé le terme agnostie afin de dissimuler son scepti­
cisme vis-à-vis des options métaphysiques et religieuses. F. Engels reprend
le mot et, l'élargissant considérablement, lui fai t désigner toutc attitude
philosophique admettant un inconnaissable. Hume, Kant et les néo-kan­
tiens sont, de la sorte, rangés parmi les agnostiques. Ils se refusent à convenir
ouvertement que leur conception de la nature est « entièrement matéria­
liste » ; ils sont donc des « matérialistes honteux ». L'idéalisme hégélien, sur
le plan philosophique, et la pratique, industrielle notamment, constituent
les plus probantes réfutations de l'agnosticisme. Lénine reprendra et déve­
loppera amplement cette argumentation .
• BIBLIOGRAPHIE. - ENGELS, LF ; Préf. à Social. ulopique el social. seienlif. (apud KM/FE, Eludes
philo., ES; MEW, 22, 276) ; A. LABRIOLA, Essais.. . , III, LV ; LÉNINE, M et E (3°-3 1 , 92-93,
215-2 16).



CORRÉLATS.

-

Kantisme, Pudding, Théorie de la connaissance, Vérité.
G.

L.

Agriculture
AI :

LanJU'i,"chnjl.

Voir :

- An :

Agricultur,.

- R :

SII'slco, ho�njs/vo.

Collectivisation, Rente, Ville/campagne.

Airain ( Loi d' )

AI : Eh",,,s Lohng,u/z.

Voir

:

- An :

l,on law. -

R :

Zdan,"j zakon zornboénv ploty.

Concurrence, Guesdisme, Lassallisme.

Al iénation

Al : Entfrnndung (frtmd ,' étranger), Enl4usstnmg, VtriW5ttrUig (dusser : extérieur) . - An : Alienalion.
R :

D/adJ"';'.

-

Le mot aliéllatioll est d'origine juridique. Il désigne l'acte par lequel on
se dessaisit, par don ou par vente, d'un bien dont on a la propriété. Les
économistes (notamment Adam S1iùth) en fon t un usage analogue, en
inscrivant sémantiquement le terme dans la relation d'échange. C'est avec
J.-J. Rousseau que l'aliénation est arrachée aux langages spécialisés et se
voit conférer un sens politique et déjà anthropologique, puisqu'elle va
exprimer l 'essence même du COlltrot social. Dont les « clauses, bien entendu,
se réduisent toujours à une seule, savoir l ' aliénation totale de tout associé
avec tous ses droits à toute la communauté ; car premièrement, chacun se
donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et, la condition étant
égale pour tous, nul n'a intérêt à la rendre onéreuse pour d'autres. De plus,
l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut
l 'être et nul associé n'a plus rien à réclamer. Car s'il restait quelqucs droits
aux particuliers, comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût
prononcer entre eux et le public, chacun, étant en quelque sorte son propre
juge, prétendrait bientôt l'être en tous ; l'état de nature subsisterait et l'asso­
ciation deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine » (Le COlltrat

social, 1. VI) .

17

ALIÉNA TION

Il appartenait toutefois à G. W. F. Hegel de hisser l'aliénation, à partir
de ces significations qui lui étaient familières, à la « dignité philosophique»
(E. Bottigelli). Hegel transpose, dans ses Principes de la philosophie du droit,
le sens juridico-économique, celui du contrat d'échange, où l'acte d'alié­
nation d'une propriété fai t passer la volonté de l'arbitraire au raisonnable.
« Non seulement je peux me défaire (mich mtiiussern) de ma propriété
comme d'une chose extérieure (iiusserlich) , mais encore je suis logiquement
obligé de l 'aliéner (entiiussern) en tant que propriété pour que ma volonté
devienne existence objective pour moi. Mais à ce point ma volonté comme
aliénée (mtiiusm/e) est du même coup une autre » (§ 73). Un tel contrat
relève exclusivement de la sphère de la propriété privée ; il est incapable
d'instaurer, comme il en va chez Rousseau, le corps politique. L'Etat,
montre Hegel, ne relève pas des relations de contrat, il est d'une autre
sphère. Hegel , d'autre part, et c'est en quoi consiste son apport le plus
remarquable, va établir une double spécification du concept d'aliénation :
celle de l'En/iillsser/mg, extériorisation, dessaisissement ou « extranéation»
(J. Hyppolite). « L'aliénation n'est le triomphe du négatif qu'en vue de
la réconciliation de l'être avec lui-même par-delà le déchirement.
L'aliénation devient alors l'instrument efficace de la construction pro­
gressive d'une réalité foncièrement rationnelle » (P. Ricœur) ;
celle de l'Entjrmldung, l'alienatio latine, le devenu-étranger, le divorcé.
Le sens est ici celui d'un négatif qui ne travaille pas, qui demeure
brisure (Spalt/mg). C'est la fameuse « conscience malheureuse » de la
Phénoménologie de l'Esprit, perte de soi dans l'autre, dessaisissement d'être
et non plus d'avoir, comme dans la figure de l'aliénation-contrat.
Cette dernière acception prépare le terrain à celle dont L. Feuerbach
fera la théorie dans son Essence du christianisme ( 1 84 1 ) , l'aliénation reli­
gieuse. « La religion, du moins la chrétienne, est la relation de l'homme à
lui-même, ou plus exactement à son essence comme à un autre être. L'être
divin n'est rien d'autre que l'essence humaine, ou. mieux, l'essence de
l'homme, séparée des limites de l'homme individuel, c'est-à-dire réel, cor­
porel, objectivée, c'est-à-dire contmlpUe et honorée comme /III autre être, autTe
particulier, distinct de lui - toutes les déterminations de l'être ( Wuen) divin
sont donc des déterminations de l'essence ( Wesen) humaine » (p. 131).
La richesse de l'homme ayant été confisquée par le divin, hypostasiée en
Dieu, l'entreprise critique, qui mérite pleinement son nom de renversement,
a sa voie toute tracée : elle consistera à faire recouvrer à l' Homme son être
gln/rique aliéné. Nous sommes au cœur même de l'anthropologie philo­
sophique.
Marx aura recours presque indifféremment alL"{ deux mots hégéliens
de En/- ou Ver-tfusserung et d'Entjrmu/ung, mais il privilégiera nettement les
connotations du second, dans une problématique tout d'abord feuerba­
chienne. Les premiers énoncés sont d'incontestable résonance hégélienne :
« Dans l'Etat dit chrétien ce qui vaut c'est l'aliénation (Entjremdung), mais
non l ' Homme » (Q.J, éd. bil . , Aubier, go-g l ) . Reprenant à son compte la
métaphore chère à Feuerbach de la distance Ciel/Terre, 1vlarx opère la
mutation de la critique de la religion en la critique de la politique, de Dieu
à l'Etat. « Analysant alors la nature des rapports entre l'Etat et la société
bourgeoise, 1vIarx montre que, dans cette sOC:�té fondée sur la propriété
privée et la concurrence, l'homme empêché a� mener une vie collective

18

ALltNA TION

conforme à sa vraie nature es t amené à aliéner son etre générique dans l 'Etat
qui joue, sous la forme d'Etat politique, vis-à-vis de la société un rôle ana­
logue à celui du ciel vis-à-vis de la terre. Alors que l'homme mène dans la
société sa vie réelle égoïste, privée, il mène dans l'Etat politique, sphère
de l'intérêt général, une vie collective qui répond à sa vraie nature, mais
de manière chimérique, i llusoire, dans le ciel » (A. Cornu). L'Etat des

Principes de la philosophü du droit a tout perdu de sa pesanteur ontologique,
il n'est plus que « sophistique » , irréalité. Entre le citoyen et l'homme, c'est
la faille. La Question juive épuise à la nommer le vocabulaire du négatif :
(Konftikt) , « scission » (Spaltung) , « contradiction » ( Widerspuch) ,
« opposition» (Gegensat;:;), « antagonisme» ( Widerstrtit) Le meme ouvrage,

« conflit »

..•

d'autre part, prépare le transfert du concept vers le domaine économique :
« L'aliénation (Die Verliusstnmg) est la pratique du dessaisissement (Entlius­
smmg). De même que, tant qu'il est imbu de préjugés religieux, l'homme ne
sait objectiver son etre qu'en en faisant un I!tre étranger (ftemd) et fan­
tastique, de même il ne peut, sous la domination du besoin égoïste, exercer
une action pratique, produire des objets sur le plan pratique, qu'en pla­
çant ses produits, de même que son activité, sous la domination d'une entité
et en leur conférant la signification d'une entité étrangère - l'argent »
(ibid. , 1 42- 1 43).
Avec ses Alanuscrits de 1844, Marx commence par s' installer dans le
propre champ de l'économie politique, dont il déclare accepter les « pré­
misses », le « langage » et les « lois », mais sa perspective est résolument cri­
tique. « L'économie politique part du fai t de la propriété privée. Elle ne
nous l'explique pas » (Erg., l, 5 1 0 ; ES, 55). Or il faut aller du fait, soit
« l'aliénation (dü Entfremdu71g) de l'ouvrier et de sa production », au concept
de ce fait, soit « le travail rendu étranger, aliéné (die entfremdete, entiiusserte
Arbeit) ) (ibid. , 5 1 8 ; 65), si l'on veut exposer le procès de constitution des
catégories économiques e t produire, sous les discours mystificateurs qui les
développent, leur vérité, celle de la séparation de l'homme d'avec son
essence, laquelle, à son tour, mettra au jour la nécessité du communisme, en
tant qu' « abolition positive de la popiili privie (elle-même aliinalion humaine de
soi) (menschliche Selbstentftemdung) et par conséquent appropriation réelle de
l'essence humaine par l' homme et pour l ' homme » ( 53 6 ; 87)' L'erreur de
Hegel peut désormais être exactement assignée. « Hegel se place du point de
vue de l'économie politique moderne, Il appréhende le travail comme
l'tsSt'nce. comme l'essence avérée de l'homme ; il voit le côté positifdu travail,
non son côté négatif. Le travail est le devenirpour soi de l'homme à l' intérieur de
l'aliination (Enttlusserung) ou en tant qu'homme aliini (mttlusserter Mensch) .
Le seul travail que connaisse o u reconnaisse Hegel est l e travail abstrait
de l'esprit. Ce qui , en somme, constitue donc l'essence de la philosophie,
l'aliéna/ioll (EIl/tiusSt'rUllg) de l'homme qui a la connaissance de soi, ou la science
aliénée qui se pense elle-même (sich denkende tIlUiusSt'rte Wissenschofl), Hegel le
saisit comme l'essence du travail et c'est pourquoi il peut, face à la philo­
sophie antérieure, rassembler ses divers moments et présenter sa philosophie
comme la Philosophi e » (574-575 ; 1 32-1 33) . C'est ainsi que la considération
du travail aliéné permet de comprendre comment on substitue l ' « aliéna/ioll
de la conscÎmce de soi (Elltfremdrmg des Selbs/bewusstseins) » à l' « aliénatioll
rhlle de l'essence humaine » (ibid.) et par quel procédé « le philosophe
- lui-même forme abstraite de l'homme aliéné
(eine abstrakte Ges/alt des
mtfrmlde/m i\fmschm) - se donne pour la mesure du monde aliéné (der

19

mifremdttm Welt)

ALllNA T/ON

» (572 ; 1 30) . L 'essence de la philosophie dès lors n'est
pas différente de celle de la religion : (( Si l'on n'abandonne pas la philo­
sophie de Hegel on n'abandonne pas la théologie. » Le dernier des Manus­
crits se clôt sur un vibrant hommage à L. Feuerbach, (( le vrai vainqueur de
l'ancienne philosophie ».
Le passage de la phi losophie spéculative à l'anthsopologie ferait de
l' aliénation une catégorie centrale, si un tel passage était confirmé. Il n'en
sera rien ; les ThèstS sur Froerbach se chargeront d'abattre la statue dressée
quelques mois plus tôt. L'Id/alogie allemande confirmera que l ' aliénation est
bien d'inscription philosophique (ou anthropologique) et qu'il n'y a pas
lieu de la désenclaver. Le maintien du terme n'exprime qu'un retard du
langage. On nous assure que cette concession aux philosophes remplit une
fonction toute (( provisoire », à l ' orée d'un espace théorique à restructurer.
(( . . . Nous voyons, dès maintenant, qu'il ne s'agit pour lui [Stirner qui reçoit
donc l' ultime volée] que de faire découvrir tous les rapports réels aussi
bien que les i ndi�idus réels, tels qu'ils sont, comme étant aliénés (ais
mifre7lldet) (pour nous en tenir provisoirement encore à cette expression
philosophique), de les transformer en cette formule tout à fait abstraite :
l 'aliénation (Enifremdung) . Au lieu de se donner pour tâche de décrire les
individus réels avec leur aliénation (ibid.) réelle et les conditions empiriques
de cette aliénation (ibid.) , la même opération se produit qui consiste à
substituer à l'évolution des conditions purement matérielles la simple idée
de l 'aliénation (ibid.) , de l'étranger (des Fremdm), du sacré, La substitution
de la catégorie de l'aliénation (Enifrtmaung) (encore une détermination
idéelle, qu'on peut prendre au sens soit de contradiction, soit de différence,
de non-identité, etc.) trouve son expression finale et suprême dans la trans­
formation une fois encore de (( l ' Autre » (das Fremde) en (( sacré », de l ' alié­
nation (Enifremdung) en rapport de Moi à une chose quelconque prise
comme sacré » (MEW, 3, 262 ; ES, 3 1 2) .
L e Manifeste du Parti communiste, faisant retour sur la littérature socialiste
allemande, se montrera plus catégorique encore. Il citera comme exemple
d'ineptie philosophique (( l'aliénation (EllliiusserulIg) de l'essence humaine » ,
substituée à (( la critique française des rapports d'argent » (éd. bi!. Aubier,
1 40- 1 4 1 ) .
Est-ce à dire qu'une fois fondée la science d e l'histoire, aux lieu e t place
de l'humanisme philosophique, toute référence à l'aliénation va disparaître,
ou que cette notion a été la victime privilégiée du (( règlement de comptes »
avec la conscience d'autrefois ? On a pu le croire tant sont dissemblables les
problématiques des œuvres de jeunesse et celle de la maturité, ici l'activité
d'un sujet, là l'existence d'un rapport social, le travail aliéné faisant place à
la marchandise. Pourtant le mot est maintenu chez �larx, ainsi qu'on le
constate en de nombreuses occurrences , d'un bout à l'autre des travaux de
critique de l 'économie politique, des Grundrisse au livre IV du Capital.
L'acception technique de l'aliénation-vente ( Veriiusserwlg) ou du (( dessai­
sissement (Entiiusserung) u niversel des marchandises » est, à diverses reprises,
conservée, notamment dans la Contributioll . . . (chap. 1 ) . Mais, hormis cet
usage. force est bien de reconnaître que les connotations de l'EnJfremdwlg ne
survivent plus que comme souvenirs ou comme traces. Ainsi en est-il dans
telle page des Grundrisse. ( La production basée sur la valeur d'échange, à la
surface de laquelle s'opère cet échange d 'équivalents libre et égal , est à sa
base échange de travllil objectivé comme valeur d'échange contre le travail

AulNAT/ON

20

vivant comme valeur d'usage ou, pour exprimer la chose en d'autres termes,
le travail se rapporte à ses conditions objectives - et donc à l'objectivité qu'il
a lui-même créée - comme à une propriété d'autrui : aliénatjOlI du travail
(Entliusserung dtT Arbei/) », dont Marx ajoute qu'elle est « laforme ex/rime de
fatimation (Entfttmdung) ) (Dietz Verlag, 4 1 4-4 ' 5 ; ES, Il, 7-8) . Ou encore :
« Les économistes bourgeois sont tellement enfermés dans les représentations
d'une phase déterminée du développement historique de la société que la
nécessité de l'objectivation des forces sociales du travail leur apparaît insé­
parable de la nécessité de rendre celles-ci étrangères face au travail vivant.
Mais avec l'abolition du caractère immédiat du travail vivant, comme pure
singularité, ou comme universalité uniquement intérieure ou extérieure, en
posant l'activité des individus comme immédiatement universelle ou
sociale, les moments objectifs de la production sont dépouillés de cette
forme d'aliénation (Entjremdung) ; ils sont alors posés comme propriété,
comme corps social organique, dans lequel les individus se reproduisent en
tant qu'individus singuliers, mais individus singuliers sociaux » (ibid. ,
7 1 6 ; 323).
Ainsi en va-toi! dans telle analyse du Capital. « En réalité le rapport
capitaliste dissimule sa structure interne dans l'indifférence totale, l'exté­
riorisation (AusstTlichktit) et l'aliénation (Entjrmldung) , dans lesquelles i l
place l'ouvrier à l'égard d es conditions de l a réalisation d e son propre
travail ( ... ) l'ouvrier se comporte en réalité envers le caractère social de son
travail, sa combinaison avec le travail d'autrui en vue d'un but commun,
comme envers une puissance étrangère (.fremde Macht) » ("IEW, 25, 95 ;
ES, III, ,. 1 03 ) . Que l'on pense au célèbre chapitre du Livre III, intitulé
significativement : « Le capital porteur d'intérêt, forme aliénée ( VtTlJusStT­
lichulIg) du rapport capitaliste » (ibid" 404 ; III, Il, 65) : ou à tel passage du
Chapitre inédit, soulignant « le fait que les conditi ons matérielles indispen­
sables à la réalisation du travail soient devenues étrangères (entjremdet) à
l'ouvrier et, qui plus est, apparaissent comme des fétiches doués d'une
volonté et d'une âme propres ; le fai t enfin que les marchandises figurent
comme acheteuses de personnes » ( trad. UOE, 1 65).
Qu'est-ce à dire ? Sinon que l'aliénation n'a pas seulement perdu sa
position centrale, mais sa propre maîtrise en tant qu'elle n'est plus ce qui
explique mais ce qu'il s'agit d'expliquer. Elle ne se gouverne plus. Elle est
au contraire soumise à des conceptualisations, celles dufétichisme ou de la
réification qui ne tiennent même pas leurs raisons d'elles-mêmes, mais de ce
socle qui les produit comme sa propre mystification, le mode capitaliste
de production.
REMARQUE. - L'aliénation est sans doute la notion qui , par excellence,
engage les interprétations les plus divergentes de la pensée de },farx. Deux
cas limi tes en fournissent la caricature. L'un ignore purement et simple­
ment le terme : il est absent des lexiques d' inspiration stalinienne, qu'ils
soient anciens (cf. Rosenthal et Ioudine) ou récents (cf. l e Lexique de philo­
sophie des éd. de Pékin). L'autre, abusant de la polysémie de la notion,
comme on le constate dans nombre d' usages, pas toujours, ni seulement
journalistiques, provoque une telle inflation des « aliénations » (religieuse,
familiale, sociale, sexuelle, conjugale, etc.) qu'elle retire toute spécificité
au marxisme et, au-delà, à toute entreprise de critique politique.
Laissons de côté et la cécité et le laxisme théoriques. La question fonda-

21

ALIÉNA TION

mentale porte sur l'appréciation de la rupture de 1845- 1 846, autrement dit
le règlement de comptes ». Ici encore, à un tout autre niveau de rigueur
et de scrupule, s'affrontent des th�ses inconciliables. Tel tenant de la
« coupure épistémologique » en dégage les conséquences ultimes : l'aliéna­
tion, qui perdure dans l'œU\Te de la maturité, n'exprime, fUt-ce dans l a
forme d u fétichisme d e la marchandise, que l e maintien d'un errement de
jeunesse; Marx n'est pas parvenu à se défaire totalement de la philosophie
idéaliste (Balibar) . Tel autre, tout en soulignant la portée de la rupture
de 45-46, voit dans la multiple présence de l'aliénation, sous les traits les
plus divers, au-delà de l'lA, « une catlgorie fondamentale du matérUzlisme histo­
rique En d'autres termes ... une catigorie philosoPhique.. . une figure fonda­
mentale de la dialectique » (Sève). Des voies intermédiaires, on s'en doute, ont
été empruntées, entre ces positions ex�mes, qui sont autant de réinter­
rogations du rapport HegelfMarx, de l'anthropologie, ou de la « philo­
sophie »; voir déjà du côté de Lukâcs ou de Korsch.
Il semble cependant qu'il faille accorder la plus grande attention aux
problématiques successives dans lesquelles s'inscrivait la notion d'alié­
nation, avant et surtout après la fronti�re tracée par r-.'larx lui-même :
ne s'agit-il pas d'autre chose que de réajustements ? De restructurations
conceptuelles, où la place et la fonction du terme lui-même importent
davantage plutôt que sa présence ?
Risquons cette conclusion : l'aliénation, en dehors de l' usage juridico­
économique strict ou de son sens philosophique originel, qui ne sont
marxistes ni l'un ni l'autre, n'est qu'une notion confuse dont il conviendra
de se défier.

«

•••

• BIBUOGR...'PHIE.

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Coupure épiSlmologique, Echange,

Essence, Fétichisme, Genre, Homme, Humarusmt:, Mysticisme, Nature, Ontologie (de !'c!tre
locial), Philosophie, R�i/ication, Religion, Renvenement, Travail .
G.

L.

ALLIANCES

22

Alliances
AI : Bllndnûs,. - An : Alli.netS. - R : Alïansy.

Qu'il s'agisse de luttes pour la démocratie ou de luttes pour le socia­
lisme, une politique d'alliances est indispensable au prolétariat : son solo
en effet ne serait qu'un chant funèbre. A cela deux raisons. L'une vient de
ses origines : le prolétariat se recrute « dans toutes les classes de la population »
(MPC, 1 ; MEW, 4, 469). L'autre tient à sa fonction qui est d'assurer partout
la libération de « l'immense majorité » . « Les communistes soutiennent
partout tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique
établi » (ibid., 493) : l'avant-garde n'est telle précisément que par la capa­
cité qu'elle manifeste à entraîner et à organiser les plus larges masses de la
population (Lénine, O., 5, 435). Après comme avant la révolution, « le
prolétariat ne peut vaincre sans gagner à ses côtés la majorité de la popu­
lation » (ibid. , 30, 272).
Toute alliance répond à une double détermination, celle du mode de
production et de la classe qui domine à un moment donné, celle du rapport
de forces spécifique d'une conjoncture. Ainsi le passage du MPF au MPC
transforme, avec le statut de la rente foncière, les rapports de production
et les rapports sociaux par la création des conditions « objectives » d'un
rapprochement entre la grande masse des paysans dépossédés de leur lopin
de terre et la condition des ouvriers. Ainsi les bolcheviks durent-ils, au
prix d'une sévère concurrence, enlever aux socialistes révolutionnaires et
aux autres partis petits-bourgeois, nous dit Lénine, la majorité des couches
laborieuses non prolétariennes (30, 26g).
On peut proposer de distinguer entre divers types d'alliances, nommer
tac/iques, ou « politiques », ou « temporaires », avec Lénine, les alliances
passées entre des formations politiques ou des couches sociales, sur un
objectif circonstancié et pour une durée limitée «( Seuls peuvent redouter
des alliances temporaires, m�me avec des éléments i ncertains, celLX qui
n'ont pas confiance en eux-m�mes. Aucun parti politique ne pourrait
exister sans ces alliances », 5, 368). Le terme de stratégiqlles conviendrait à
des alliances de moyenne ou longue durée, sur programme et visant la
conquête du pouvoir dans une période de transition, par exemple au sein
d'un Front de Libération nationale ou entre PC et ps. Seraient dites enfin
organiques les alliances de classes durables, comme entre prolétariat et
paysannerie, qui valent aussi bien pour la période de prise du pouvoir que
pour celle de la transition et au-delà. On hésitera cependant à marquer des
frontières trop nettes.
La tradition marxiste a abordé et parfois théorisé toutes les formes pos­
sibles d'alliances.
- La première concerne le prolétariat lui-même, qui doit surmonter
la « concurrence entre les ouvriers eux-m�mes », s'organiser « en classe et,
par suite, en parti politique » (MPC, 1; MEW, 4, 47 1 ) ; « la forme supr�me de
l'union de classe des prolétaires » étant « le parti révolutionnaire du pro­
létariat (qui, ajoute Lénine, ne méritera pas ce nom aussi longtemps qu'il
ne saUl A pas lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène indis­
soluble) » \0., 3 1 , 45). Si plusieurs partis représentent la classe ouvrière ou
s'en réclament, ils doivent, à leur tour, chercher à fusionner, ainsi par
exemple que le firent, en 1 906, les fractions bolchevique et menchevique

23

ALLIANCES

au sein du POSDR, ce dernier avec la s.d. polonaise, avec la s.d. lettonne ou
avec le Bund, afin, écrivait encore Lénine, « de réaliser pratiquement l'unité
du prolétariat conscient de toute la Russie, de toutes ses nationalités »
(o., JO, 322).
- D'un point de vue de classe, l'alliance avec la bourgeoisie elle-même
n'est pas nécessairement prohibée. Rappelons qu'Engels, à la fin de sa
Situation, considérait que « le communisme se situe au-dessus de l'antagonisme
entre prolétariat et bourgeoisie et qu'il sera en conséquence plus aisé à la
meilleure fraction de la bourgeoisie de se rallier au communisme qu'au char­
tisme exclusivement prolétarien » (ES, 360 ; MEW, 2, 506). Même si on laisse
de côté cette illusion de jeunesse, on rencontre, dans le Manifeste, l'idéf'
« qu'une petite partie de la classe dominante se désolidarise d'elle et rejoint
la classe révolutionnaire. . . en particulier une partie des idéologues bour­
geois qui se sont haussés j usqu'à l'intelligence théorique du mouvement
historique » (MEW, 47 1 -472). Dans le m�me esprit, K. Kautsky, on le sait,
avancera la thèse selon laquelle ce sont les intellectuels bourgeois, en tant
que porteurs de la science, qui communiquent au prolétariat la conscience
socialiste (Neue <eit, 1 90 1 - 1 902, XX, l, nO 3, 79) ; thèse que Unine reprendra
entièrement à son compte dans QlUfaire ? (o., 5, 390-391). La lutte pour la
démocratie, d'autre part, peut appeler à l'union des deux classes, telle que
la préconisait Marx, pour l'Allemagne des années 60, en opposition à
Lassalle, partisan, lui, d'une alliance entre la classe ouvrière et le mili­
tarisme prussien (cf. F. Engels, Die preussische Militlirfrage und die deulsche
Arbeiterpartei, MEW, 16, 37 et s.) . Elle peut aussi justifier une tactique de
division des forces de la bourgeoisie, comme celle de Lénine en 1905, quand
il oppose « à l'alliance de l'autocratie et de la bourgeoisie » celle « de la
s.d. révolutionnaire et de la démocratie révolutionnaire bourgeoise toute
entière » (o. , JO, 47). Plus près de nous, les luttes anti-fascistes, dans les
pays européens, seront, notamment grâce à la constitution de larges Fronts,
autant d'illustrations de ce type d'alliance.
- Toutefois, la transition au socialisme privilégie des alliances davan­
tage conformes à la nature du prolétariat. L'alliance avec la petite-bour­
geoisie, ou les « classes moyennes » (die Mittelstlinde du Manifeste) , fut la
première à s'imposer. Il est hautement significatif que Marx y ait tout
d'abord insisté à propos de Proudhon, dès sa lettre à Annenkov : « M. Prou­
dhon a le mérite d'être l'interprète scientifique de la petite-bourgeoisie
française, ce qui est un mérite réel, parce que la petite-bourgeoisie sera
partie intégrante de toutes les révolutions sociales qui se préparen t »
(du 28 décembre 1 846 ; Corr. , 1, 458). Dans la Rnnu communisù, en sep­
tembre 1847, on lisait l'analyse suivante : « Prolétaires de la société actuelle
sont tous ceux qui ne peuvent pas vivre de leur capital ; l'ouvrier aussi bien
que le savant, l'artiste aussi bien que le petit-bourgeois ; et, bien que la
petite-bourgeoisie possède encore quelque fortune, il est manifeste cependant
qu'en raison de la terrible concurrence que lui fai t le gros capital, elle
marche à pas de géants vers la condition qui la rendra pareille aux autres
prolétaires. Nous pouvons donc, dès maintenant, la compter comme étant
des nôtres, car elle est aussi intéressée à se préserver de la situation où elle
ne posséderait plus rien du tout que nous sommes, nous, intéressés à en
sortir. Unissons-nous donc et le salut peut en résulter pour les deux parties »
(Introd. historique au MPC, trad. Molitor, Paris, Costes éd., 1953, p . 36 ;
voir aussi le point 18 des Revendications du Parti com11Wnisù en Allemagne,

ALLIANCES

ibid.,

24

222) . L'histoire tourmentée des rapports pc/ps est, à bien des égards,
un effet de ce type d'alliance et des contradictions qu'il véhicule.
- L'alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie est celle qui
prévalut dans les premiers pays où s'engagea le procès de la révolution
socialiste, en Europe (Russie, démocraties populaires) , en Asie (Chine,
Vietnam), en Amérique latine (Cuba) comme, sous nos yeux, en Afrique
(Angola) ; ce qui n'alla pas sans soulever d ' importantes questions théoriques
et pratiques. L'alliance avec la paysannerie vint à l'ordre du jour du mou­
vement ouvrier au début des années 90 du siècle dernier. Prenant la suite
des analyses de Marx dans son Di.t-huit Brumairl ou dans les Gloses et pour­
suivant sa propre réflexion commencée avec la Guerre des paysalls, F. Engels
en fut le premier théoricien, par ses vigoureuses recommandations au Parti
socialiste de passer « de la ville aux champs » , de « devenir une puissance
à la campagne » (Q.P, ES, 1 2 ; MEW, 22, 4B6) et son exposition, à cette fin,
de la structure de classe de la paysannerie, où l' ouvrier agricole côtoie le
petit propriétaire et le gros fermier capitaliste. « Causes économiques » et
« effets politiques », expliquait Engels, sont étroitement liés. Car les rapports
capitalistes de production ont achevé de transformer le statut de la paysan­
nerie : en Angleterre, la Jenny a fait du tisserand-agriculteur un ouvrier
d'industrie et libéré la terre ; en France le petit paysan parcellaire connaît
une situation dans laquelle il « ne peut ni vivre ni mourir » (ibid. , 1 8 ; 492),
or, en protégeant sa propriété on ne protège nullement sa liberté « mais
simplement la forme particulière de sa servitude » (ibid.). En Allemagne,
les hobereaux dépossèdent les paysans et accroissent considérablement leur
part de propriété foncière. Pour la grande masse des paysans, l'union avec
la classe ouvrière est désormais indispensable. C'est à Unine, dans les
conditions spécifiques de la Russie, qu'il appartenait de définir la nouvelle
alliance. Dans ses finalités : le prolétariat entraînera la paysannerie au-delà
de la réalisation de son projet propre, savoir l'obtention de réformes démo­
cratiques, jusqu'au socialisme, à la construction duquel elle demeurera
organiquement associée (o. , 9, 458-459). Quant à ses conditions de possi­
bilité : autonomie et rôle dirigeant de la classe ouvrière qui prend partout
la t!te de tout mouvement révolutionnaire (o . , 5, 435 ; aussi 1 5 , 48 ; 23, 3 1 6 ;
28, 93, 345, etc. ) ; après Marx e t Engels (MPC, 1 ; MEW, 4 , 473), Lénine parle
de la « domination » nécessaire de la classe ouvrière ; rôle du parti : après
Engels, Lénine souligne qu'il lui faut impérativement « faire pénétrer la
lutte de classes au village » (o . , 4, 440) ; l'importance enfin des programmes,
à chaque étape des luttes communes, du Programme de 1 902, où est avancée
l' idée de convaincre le paysan qu'il est de son propre intérêt d'en finir avec
la propriété même petite (o . , 6, 107 et s.) , à celui de 1 9 1 7 , où est proclamé
le mot d'ordre de la nationalisation des terres ( o . , 24, 292-295).
A son tour, dans un tout autre contexte, Mao Zedong, en mars 1 92 7 ,
entamera sa carrière politique e n dénonçant « les mesures erronées prises
par les autorités révolutionnaires à l'égard du mouvement paysan »
(0" 1 , 24; ES, 1 955) et en entreprenant de les rectifier ; ce qui conduira
la Chine à la Longue Marche et à l'instauration de la République
populaire.
- Dans les pays du capitalisme développé, où s'achève le procès de
disparition des exploitations agricoles traditionnelles et où, par conséquent,
la question de l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie a perdu
beaucoup de son importance, d'autres alliances viennent au premier plan

26

ALLIANCES

des précoccupations du mouvement ouvrier et de ses organisations. Elles
concernent des couches sociales dites « nouvelles », soit que de nouveaux
rapports de production les aient fait surgir, comme celles des ingénieurs,
cadres et techniciens, soit que, plus anciennes, elles se soient considérable­
ment augmentées et diversifiées, comme celles des employés ou des intel­
lectuels. Des familles idéologiques ou de grands courants de pensée offrent
également des perspectives de combats communs à la classe ouvrière,
elle-même souvent transformée en profondeur. Les travailleurs immigrés,
dont le poids n'a cessé de s'accroître dans les dernières décennies, s'ils ne
posent pas au prolétariat la question de leur appartenance de classe, n'en
posent pas moins celle des formes et conditions de leur intégration ,• •es
luttes nationales. Des théories économiques ont été produites pour accueillir
ces nouvelles données de la composition de classes et du rapport de forces
dans les formations sociales contemporaines.
Les thèses les plus largement répandues ont été celles du « capitalisme
monopoliste d'Etat » (CME) , adoptées dans les années 60 par les partis
communistes et ouvriers. Des analyses du CME est issu le principe d'une
stratégie politique faisant de la classe ouvrière l'axe du rassemblement de
toutes les classes, couches sociales et courants hostiles à la fraction mono­
poliste de la bourgeoisie et susceptibles de l'isoler. La ligne du PCF, appelant
à son XXIe Congrès à l'Union du Peuple de France, est caractéristique de
cette attitude : « cet objectif - dit la Résolution dudit Congrès (ES, 1 974,
p. 64) - suppose un rassemblement populaire non seulement d'une ampleur
sans précédent, mais encore d'un niveau de conscience politique sans pré­
cédent ». Sont cités comme parties prenantes de cette « large alliance » :
« l'immense masse des salariés, employés, techniciens, ingénieurs et cadres »,
« les intellectuels des différentes disciplines », les « petits et moyens agri­
culteurs » , les « artisans et commerçants », les « petits et moyens entrepre­
neurs », les « militaires » et divers courants de pensée, « chrétiens », « démo­
crates » et « patriotes » (ibid., 74). La stratégie italienne du compromesso
storico répond à un souci du même ordre. Le secrétaire général du PCI,
E. Berlinguer, la définit comme « la rencontre entre les grands courants
populaires de la vie italienne : communistes, socialistes et catholiques »
(interview à Sinon d'août 1 979, citée par M. Valensi, apud Une mimoire
locale. Naples, et son maire. PUF, I gSO). On a affaire là en effet à de très vastes
alliances dont les caractères sont tout à la fois tactiques, stratégiques et
organiques mais dont les équilibres sont sans cesse menacés par l'éclatement
des contradictions sociales qui se condensent dans leur sein.
- Enfin ajoutons que le pouvoir de la période de transition du capita­
lisme au communisme peut lui-même être défini en termes d'alliances. C'est
en ce sens que Lénine décrivait, en juin 1 9 1 9, la dictature du prolétariat
comme « une forme particulière d'alliance de classes entre le proléta­
riat, avant-garde des travailleurs et les nombreuses couches non prolé­
tariennes de travailleurs (petite-bourgeoisie, petits patrons, paysans, intel­
lectuels, etc.) ou la majorité de ces couches... contre le capital... alliance des
partisans résolus du socialisme avec ses alliés hésitants, parfois « neutres )l
alliance entre des classes qui diffèrent sur les plans économique, politique,
social et idéologique » (o., 29, 385). L'internationalisme ne relève pas d'un
autre principe' : « Les communistes - affirmait déjà le Jy[anifesle - tra­
vaillent partout à l'union et à l'entente des partis démocratiques de tous
les pays » (MEW, 4 , 493).
••• •

ANAL YSE

26

• BIBUOORAPHIE.

- LtNINE, L'alliane. d. la ,/iuse outJTib• •, dr u. /HlySIJtIIIeTÙ, Moscou, Ed. du

Progrès; sur les « fautes .. dans ce type d'allianœ, voir Bda KIDI, La Ripubliqlu NmgTois.
drs conreils, Budapest, Ed. Conina, t96� (en particulier p. 338 et 5.); parmi les réflexions
les plus suggestives quant aux probJ�mes posés par les nouvelles formes d' al liances, on
pourr:. se reporter au nO �8 de la revue DialtCli'l"'s, automne 79, en particulier à J'étude de
Nicolas Sartorius, à partir de l'cxp�rience des Commissions ouvrières d'Espagne.
Démo­
Ouvrier(5), Parti, Paysannerie, Petite­

� CoRRÉLATS. - Bourgeoisie, Bourgeoisie nationale, Bund, Conjoncture, art.
cratie, Front, Fusion, Hégémonie, Lulle des classes,

bourgeoisie, Prolétariat, Social-démocratie, Transition.
G. L.

Amour libre
AI

:

F"i. Litbt.

- An

: Fm /.... - R : l,jvbofI ....j... • .

Voir : Mariage bourgeois.

Analyse
AI

: AM!1st.

-

An

: .....!Josis.

-

R : A",di�.

/ 1 C'est par rapport à la méthode propre il. l'économie politique clas­
sique (A. Smith et D. Ricardo, essentiellement) que s'élabore, chez Marx,
un nouveau type d'analyse. La différence spécifique n ' apparaît guère tant
que ce dernil'"r oppose une méthode scientifique en économie aux ressas­
sements de ceux qui restent en deçà de ces « acquis » théoriques (par
exemple, P.J. Proudhon, MPh, II, 1 ) et confondent encore abstraction et
analyse (ibid., 1 ro observation). Par la suite se développe une critique de
l 'économie politique et l'analyse en est la méthode spécifique
l,

1 8 ; MEW, 23, 1 2)

(K., ES,

1,

: s'il ne faut pas opposer mouvement apparent et mou­

vement réel (mais seulement les distinguer) , une méthode est, néanmoins,
requise pour analyser ce procès réel. L'analyse procède à la décomposition

des diverses formes en des formes non point primitives, mais simples :
« L'analyse scientifique de la concurrence présuppose en effet l'analyse de
la nature intime du capital » (K. , ES, 1. 2 , 1 0 ; MEW, 23, 335). Son instrument
est l' abstraction (K. , ES, 1, l , 1 8 ; MEW. 23, 1 2) , ce qui n'implique pas néces­
sairement que la simplification qu'il convient d'opérer (par exemple,
K . , ES, l, l, Ig8; MEW, 23, 2 1 3) entraîne l ' inexistence, dans le procès réel,
de ces abstractions que le procès de connaissance essaie de s'approprier
(en ce sens, Lénine, O., 2 1 , 56 ; 38, 344-5).
L'exemple le plus parlant de l'analyse en acte est fourni par le début du
Capital (Lénine, O., 38, 304-305) : l'analyse de la forme-valeur qui ne va
pas sans une critique des théories classiques, en particulier de celle de
Ricardo (K., ES, Il, 4, 2 1 ; MEW, 24, 23). Marx n'accuse pas Ricardo d'être
tombé dans J'abstraction, mais de ne pas avoir poussé jusqu'au bout (pour
des raisons tant théoriques qu'idéologico-politiques) cette analyse (K 4, ES,
Il, 1 1 2, 1 64 ; MEW, 26, 2, 100, 1 46). En un mot, Ricardo n'analyse pas le
caractère du travail créateur de valeur d'échange (K 4, ES, Il, 183; MEW,
26, 2, 1 6 1 ) . Il est, bien sûr, des exemples fort nombreux d'anaJyse (par
exemple. K., ES, 1, 2, 2og ; MEW, 23, 56 1 ; K., ES, III, 8, 8 ; MEW, 25, 627 et s. :
à propos de l'analyse de la rente foncière) mais il faut, toujours, en revenir

27

ANAL YSE

à une étude du chapitre 1 du livre 1 où est développée l' « analyse de la
marchandise» ( K., r.s, 1, 1 , 5 1 ; MEW, 23, 49). Lénine élucide ce « commen­
cement » en ces termes : « Marx, dans Le Capital, analyse d'abord le rapport
de la société bourgeoise (marchande) le plus simple, habituel, fondamental,
le plus massivement répandu ( . . . ) l'échange des marchandises. L'analyse
fait apparaître dans ce phénomène élémentaire (dans cette « cellule » de
la société bourgeoise) Ioules les contradictions (respective les germes de loutes
les contradictions) de la société contemporaine » (o. , 38, 344-345). L'ana­
lyse est explicitement identifiée à la « méthode » dialectique. aussi bien
par �Iarx que par Lénine. Aller plus avant, ce serait examiner l'origina­
lité d'une dialectique matérialiste.
2 / :Mais il est d'autres occurrences du terme : la notion d'analyse
est de portée et d'usage, sinon universels. du moins « transrégionaux».
Divers textes font intervenir le « concept» d'analyse à propos d'un examen
des grandes « conceptions théoriques » qui se seraient succédé au cours
de l'histoire : dans la pensée grecque, la dialectique « apparaît dans sa
simplicité naïve» (ON, ES, 52 ; MEW, 20, 332) , les Grecs n'étant point par­
venus à « la désarticulation, à l'analyse de la nature» (DN, ibid. ; MEW, 20,
333). Avec les Temps modernes, la décomposition, liée au développement
du procès de connaissance, n'est pas complétée par une activité de connexion
(AD, ES, 53 ; MEW, 20, 20). Une unité dialectique de l'analyse et de la syn­
thèse, dan� la perspective d'un « matérialisme dialectique », devrait se
comprendre par rapport à cette butte-témoin que constitue l'unité de
l'analyse et de la synthèse chez Hegel (par exemple, Ellcyclopédie, § 227 et s.,
§ 238, remarque).
3 / Enfin, il est souvent fait usage, chez Lénine, de l'expression d' « ana­
lyse concrète d'une situation concrète» (par exemple, O., 3, 20 ; 7, 498) :
une telle expression ne reçoit sa signification précise que par l'explication
de la spécificité de l'analyse politique de la conjoncture dans ses liens avec
l'intervention politique effective.
4 / Deux grandes questions, qui s'entrelacent, demeurent débattues :
la spécificité de l'analyse chez Marx, aussi bien par rapport à l'analysp.
économique classique que par rapport à la dialectique hégélienne ; la
possibilité de faire un usage non régional de la notion.
BIBLIOGRAPHIE. - I l Ou peu t partir des remarques de Louis ALTHUSSER (Lire L. Copi/al,
Paris, tg65, § 14). Il faut également tenir compte de]. A. SCIIUMPETER, History ofEconomie
Ano{ysis, New York, '954 (trad. franç., Paris, Gallimard, 3 vol., , 983) ; P. SRAFFA, Produc­
tion of commotlitûs by 11VOIIS of commodilÛS, Cambridge Uniy. Pr_, 1 960. Diverses analyses
se réclamant du marmme : M. ROSENTHAL, Lu probtmus tU 14 dialutiqlll dons LI CapiltJl,
Moscou, 1 960 ; G. DELLA VOLPE, Lo Iogiqw co""'" seU",. historique, trad. franç., Bruxelles,
Complexe, 1 977; L. StVE, Méthodes en sciences économiques, Lo NouveUt Critique, nO 7 1 ,
1974; l'. BOCCARA, Sur la mise tn mouvement du Capital, Paris, ' 978. On trouvera un bilan
intéressant des réinterprétations actuelles de la relation entre les analyses ricardienne et
smithienne et celle propre il Marx dan. la th..., de ]. Bidet, Economie el dia/utique dons
LI Capital (Uniy. de Paris X · Nanterre, ,983, al. paraître) . Ce bilan inclut une estimation
critique des lectures propooées par Sraffa et ceux qui s'en sont inspirés. L'accent est mis sur
la nature économico-politique des cat�ories de la critiqUl de l'économie po li tique par
Marx. Ainsi, Ricardo, de même que toute c( économie pure » ne peuvent concevoir un
« trava i l nu » , et ne peuvent donc pen.,er, dans la force de travail, ni sa dépense, ni sa
contrainte al. la dépense.
" 1 Une présentation c< c lassique » du c< ma térialisme d ia lectique » : Analyse, in PIùIo­
SI1fIIaiscJots WiIrlnbuelt, Leipzig, VEll Bibliographisches Institut, '975, l, 67-70 ' La question

l,

28

ANARCHIE DE LA PRODUCTION
n'a gu� élé r"prise dans la littéral ure de langue françaùe (sauf par

dudion à 1. phiJosop/lU mtJT"ist., Paru, 1980, par exemple, p. 70 el
3 1 Un poinl de déparl : G. LUKAc8, La

G.

LADICA,

Paris, 1 974.


penslt d. Unin.,

Prérapport sur Lénine et la pratique politique,

CoaatLATlI. -

L. SSYE, Uni inlTo­

S. , p. 1 37)·

1 924 (post-face en 1967) ;

Uni,..

•,

ln praliqlM stitlllifiqlM,

C0rUoncture, Dialectique, Grea, Hislorique/logique.
J.-P.

C.

Anarchie de la production
AI.

: ..tMrdIi. tin !'rodakliMo. - An : AM� qfprodwli.". - R : AMrIùjG pr.�.

Manière péjorative de désigner le caractère marchand de la production
capitaliste, c'est-à-dire le fai t que le travail social se présente comme une
« somme de travaux privés, effectués indépendamment les uns des autres »
(K. , ES, 1, 1 , 8 7 : MEW, 23, Sg). Cette indépendance relaùve des travaux qui
s'effectuent dans les entreprises différentes, au sein de la division « sociale »
du travail, s'oppose, selon Marx, à la « loi de fer de proportionnalité »
qui régit les rapports entre travaux parcellaires, dans la « division manu­
facturière » du travail, à l'intérieur des entreprises. Dans le premier cas,
la loi de valeur « s'impose comme force régulatrice, à travers des catas­
trophes, à l'arbitraire déréglé des producteurs privés » ; dans le second cas,
« le nombre proportionnel donné d'abord par la pratique, puis par la
réflexion, gouverne a priori à titre de règle la masse d'ouvriers attachés
à chaque foncùon particulière » (K., ES, 1, 1 l , 46 ; ibid., 376 suiv.).
l\farx voyait l'origine des crises économiques dans ce contraste, que le
développement capitaliste pousserait à son paroxysme. �ais i l ne songeait
nullement à exalter l' « ordre » régnant dans les fabriques. Aux libéraux,
qui refusaient toute intervention de l'Etat dans l' anarchie du marché au
nom de la « liberté d'entreprise », garante de la Liberté tout court, et cla­
maient : « Vous voulez transformer toute la société en une vaste fabrique ! »
i l répondait ironiquement : « Le despotisme de fabrique n'est bon que pour
les prolétaires ! » (ibid.).
Pourtant, à la suite d'Engels, fasciné (comme plus tard Trotski) par la
rigoureuse organisation des compagnies de chemin de fer, et même de
Lénine, qui opposait la « salubre discipline de l'usine » à « l'anarchisme des
petits producteurs marchands », la Ile puis la Ille I nternationales firent
dévier la criùque du capitalisme vers la critique de l'anarchie de la pro­
duction (qui engendrait crises et gaspillages) , oubliant le « despotisme »
de l'organisation capitaliste du travail . . . que l'Etat stalinien étendit, effec­
tivement, à toute la société.
Dans le même temps, les nécessités de l'accumulation intensive condui­
saient effectivement le capitalisme à modérer les effets néfastes de l' « anar­
chie du marché» à travers la programmation étatique et la régulation mono­
poliste. Ce qui amena la social-démocratie allemande (Hilferding) à
parler d'un « capitalisme organisé », antichambre du socialisme, et les
« opéraistes » italiens (Negri) à parler « d'Etat-Plan ».
La thématique autogestionnaire représente actuellement une réaction
contre la tentation d'abolir « par en haut » (par l'Etat) l'anarchie de la
production•

BmLIOORAPHlI!. - Sur les deux types de division du travail el leurs conséquences a
Ch. BElTRLHEDI, Ciz/çoJ korunniqJu ., formu th proprilll, Maspero, 1 970; A. LtPIETZ, Cris.



29

ANARCHISME

tI infIa/üm : pourquoi J, Maspero,

1 979. Sur le c< capitalisme organisé » : Y. LI!CLEllCQ, La
théorie de l'Etat et la lue Internationale, Sur l'Elal, Bruxelles, Ed. Contradictions, ' 977.



CORRÉLATS. - Crise, Division du travail, Planification, Production.

A. L.

Anarchisme

AI : �. -

An

:

AMnhism.

-R

: Ana,IIUm.

Au premier regard, l'anarchisme et le marxisme paraissent former un
couple d'opposés. Ils seraient d'irréductibles ennemis complémentaires.
D'un côté les individus, de l'autre les classes ; d'un côté la l iberté, de l'autre
l'autorité; d'un côté la commune, de l'autre l'Etat ; d'un côté la sponta­
néité, de l' autre l'organisation, etc. Et chacun , retournant à l'autre ses
anathèmes, lui dispute ses prétentions, ses thèses, ses pratiques et jusqu'à
ses mots d'ordre. Entre les deux doctrines, c'est plutôt cependant l'image
du « gouffre » ( FE, L. à Iglésias du :l6 mars 1 894; MEW, 39, :l:l9) , ou de
« l'abîme » (Lénine, O., 10, 69) que l'histoire a imposée.
1 1 Au début, c'est-à-dire au moment où se forment les grands mouve­
ments de protestation contre le MPC et son ordre social oppresseur, les
indistinctions sémantiques règnent. Moses Hess, à qui Marx et Engels
doivent beaucoup, s'en fai t l'écho, quand il évoque, dans sa brochure
Socialisme et commullisme, les idées nouvelles, qui critiquent, comme il dit,
le passé et organisent l'avenir, « . . . de Fichte - écrit-il - date, en Allemagne,
l' athéisme, de Babeuf, en France, le communisme ou, comme dit maintenant,
avec plus de précision, Proudhon, l'anarchie, c'est-à-dire la négation de
toute domination politique, la négation du concept d'Etat ou de poli­
tique » (Moses Hess , Philosophische und sodalislische SchriJten, Berlin, 1 96 I ,
dir. A . Cornu e t W. .Mônke, trad. franç. G. Bensussan apud ,W:oses Hess, la
philosophie, le socialisme, Paris, PUP, 1 985)'
En 1 87:l, après la Commune de Paris, Marx lui-marne oppose l'éty­
mologie aux partisans de Bakounine : « Tous les socialistes entendent par
Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes une
fois atteinte, le pouvoir de l'Etat, qui sert à maintenir la grande majorité
productrice sous le joug d'une minorité exploitante peu nombreuse, dis­
paraît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples
fonctions administratives » (Lu prilePldutS scÎSsians dans l' [nlmM/ïonale ;
MEW, 18, 50 ; trad. apud Sur l'anarchismt. . . , 80) . On ne s'étonnera pas que,
dans ces conditions, des mésinterprétations, bien plus tard encore, aient pu
subsister quant à la question de la « fin » de l'Etat, ainsi qu'en témoigne le
débat entre Boukharine et Lénine (cf. G. Labica, Présentation du Cahier
bleu, Bruxelles, Complexe, 1 977). On retiendra, en conformité avec le sens
premier, que la critique de l'Etat est à la fois le commun dénominateur
des différentes formes d'anarchisme et la pierre d'achoppement de ccux-Ià
avec le marxisme, les uns exigeant un procès de destruction immédiat,
l'autre le programmant dans les étapes de la dictature du prolétariat.
2 1 La complexité des rapports entre anarchisme et marxisme est direc­
tement inscrite dans les imbrications de leur histoire. On distinguera, en
se reportant plus particulièrement aux entrées :
a) Un anarchisme pré-marxiste. Il s'agit en vérité d'un jumeau :
l'individualisme exposé par Max Stirner, dans son maître-livre, l ' Un ique

ANARCHISME

30

et sa propriété ( 1 845).

Quand on sait que l'essentiel de L'Idéologie allemande
est consacré à sa réfutation, on mesure l'importance des enjeux, au moment
précisément du « règlement de comptes avec la conscience philosophique
d'autrefois » (CO/II. , préf.), i.e. de l'avènement du « marxisme ». De la révo­

lution à l'Etat, de la propriété privée à la division du travail, de la société
civile à l'Association, les principaux concepts font l'objet d'un premier
passage au crible. Tandis que la démonstration de Marx exhibe déjà ses
appuis : Saint Max (Stirner) , c'est le processus historique réel mis la « tête
en bas » , c'est de l a spéculation pure, c'est l e point de vue du petit-bourgeois
qui, quoi qu'il en ait, consacre l'ordre établi. En commun, derrière tout
cela, l'appartenance à la gauche allemande et à son entreprise de sape
systématique, B. Bauer, avec qui Marx collabora, le groupe des « Affran­
chis» auquel Engels appartint un temps (cf. A. Cornu, KM et FE, Il, I I I et s.).
Et, par-dessus tout, Hegel, le père deux fois renié de l 'anarchisme indivi­
dualiste et du matérialisme historique, qui lui-même était double. (Voir
dans la Phénoménologie de fesprit la distinction entre la « loi du cœur » et la
« réalité effective » dont la loi opprime en même temps l'individualité
singulière et l'humanité ; trad. J. Hyppolite, Paris, Aubier, 1 939, t. l,
303 ; cf. aussi la volonté devenue « liberté du vide », dont les Principes de la
philosophie du droit nous disent : « Si elle se tourne vers l'action, c'est en
politique comme en religion, le fanatisme de la destruction de tout ordre
social existant et l' excommunication de tout i ndividu suspect de vouloir
un ordre et l 'anéantissement de toute organisation voulant se faire jour »,
introd" § 5; trad. A. Kaan, Paris, Gallimard, 1 940, p. 59.)
b) Un anarchisme para-marxiste. Avec le proudhonisme, il s'agit ,
cette fois d u « fa ux-frère », comme dit l\farx en propres termes (L. à \Veyde­
meyer, 1 er févr. 1 859; MEW, 29, 573 ; trad. apud LK, 106) , autrement dit du
concurrent, avec lequel le communisme, au sein du mouvement oU�Tier.
n'a cessé de s'affronter.
c) Un anarchisme post- et anti-marxiste. Le bakouninisme tient autant
du fils indigne que du cousin convoitant l'héritage, au nom d'une autre
légitimité, géopolitique (celle des pays les moins développés, comme on
dirait aujourd'hui, et des travailleurs les moins prolétarisés).
S'il est vrai enfin qu'il n'existe pas, en quelque sorte par définition, de
corpus anarchiste (mais plutôt des moments historiques i ncarnés par de
hautes figures dont les doctrines servirent de libre référence à des disciples,
des groupes sociaux, des mouvements de masse, des écoles littéraires, des
idéologies ou des publications) , il n'en demeure pas moins, s'agissant des
trois formes que l'on vient de distinguer, qu'elles présentent plus que des
analogies. Leurs liens sont organiques. Elles forment chaine, de l ' aveu de
leurs protagonistes, singulièrement, on s'en doute, de Bakounine ; de l'aveu
aussi de leur adversaire. F. Engels l'a fortement souligné : « L'anarchie
anodine, purement étymologique (c'est-à-dire, absence de pouvoir poli­
tique) de Proudhon n'eût jamais abouti aux doctrines modernes de l'anar­
chisme, si Bakounine ne lui eût pas insuffié une bonne part de la « rébellion
stirnérienne » (L. du 22 oct. 1 889 à Max Hildebrand ; MEW, 37, 393 ;
cf. également LI', § 1 injiru; MEW, 2 1 , 2 7 1 ) .
3 / A la période d es affrontements de principes (lA, MPh) v a succéder
celle des affrontements politiques, qui culmine dans les dernières années
de l'AIT, avec la lutte contre l'Alliance de la démocratie socialiste fondée
par Bakounine. Les choses se développent désormais sur le terrain concret

31

ANARCHISME

des luttes de classes, en Espagne notamment (cf. FE, Les bakouninistes au
travail) , dans le long intervalle entre les deux Internationales et pendant les
premiers congrès de la Seconde Internationale, à l'encontre de ce qu'on
appelle parfois l'anarcho-communisme, dont Kropotkine ( 1 842- 1 92 1 )
sera un d es représentants les plus influents. D'où l e fossé qui se creuse entre
marxisme et anarchisme, et qui amènera Engels à dénoncer dans ce dernier
une « caricature du mouvement ouvrier », financièrement soutenu par les
gouvernements d'Europe et d'Amérique (MEW, 22, 4 1 6 ; trad. apud Sur
l'anarchisme. .. , 1 36). La situation s'aggrave encore avec Lénine. Opérant,
dès le début du xxe siècle, le bilan de quarante années d'anarchisme, il
relève Wle triple incompréhension :
des causes de l'exploitation : rien, constate-t-il, chez les anarchistes,
sur la propriété privée et l'économie marchande (Plekhanov avait déjà
établi ce procès) ; il s'agit d'un (( individualisme bourgeois à l'envers »,
n'entendant rien non plus au pouvoir dominant ;
du développement de la société et, en particulier, de la nécessaire transi­
tion du MPC au socialisme ; l'anarchisme c'est le désespoir de l'intellectuel ;
de la lutte de classes du prolétariat : négation de la politique et de
l'organisation du prolétariat. Au total, aucune doctrine, fiasco des
expériences historiques, soumission à la politique de la bourgeoisie
(o., 5, 333-334) .
L'assimilant souvent au gauchisme ou à l'opportunisme, Lénine revien­
dra sans cesse à l'attaque sur deux fronts, concernant l'anarchisme, contre
ses diverses manifestations historiques, notamment l'anarcho-syndicalisme
et contre ses aberrations doctrinales - l'action directe ou l'opposition entre
(( en bas » et (( en haut ». I nsistant sur le fait que le bolchevisme a dû se
forger en luttant contre l'anarchisme, il fera réprimer, durant la guerre
civile, la révolte de Makhno, qui voulait organiser l'autogestion et abolir
le salariat (cf. Hist. générale du socialisme, sous la direction de J. Droz, t. III,
23-24) et, traquant obstinément son influence au sein du parti, il ne se
lassera pas de proclamer que (( l'anarchisme a été souvent une .orte de
châtiment pour les déviations opportunistes du mouvement ouvrier »
(�IIC, o., 3 1 , 26).
Staline, rappelons-le, entre dans la carrière théorique, avéc un écrit
de 1 907, précisément intitulé Anarchisme ou socialisme ? Il Y rait preuve d'une
certaine modération, en convenant, dès le début : (( Le socialisme comporte
trois courants principaux : le réformisme, l'allarchisme et le marxisme » (cf. Sta­
line, Le communisme el la Russie, Paris, DenoëlfMédiations, 1 968, 55 et s.) ...
Les partis de la I l le Internationale seront les héritiers de cette tradition.
Ils feront leurs ces anathèmes et de la façon la plus intransigeante, chaque
fois qu'ils seront affrontés à des menaces anarchistes. Ce fut le cas, en
France particulièrement, au printemps de 1 968. C'est le cas actuellement
avec les mouvements européens dits (( autonomes ». L'accusation de mani­
pulations policières n'est jamais loin. S'il est vrai qu'elle est trop souvent
systématique et outrancière, face aux expressions spontanées des luttes de
classes dans des situations nationales bloquées (ainsi la Rote Armee Fraklion
er. RFA) , on ne peut perdre de vue que les mo.uvements anarchistes, par
nature, se prêtent, plus que les autres, aux infiltrations.

32

ANARCHO-SYNDICALISME

4 / REMARQUE. - Derrière la légitime auto-défense du communisme,
à l'endroit de son ennemi ... congénital, il faut sans doute convenir que les
complémentarités n'ont pas disparu, même si l'éclipse ùe l'anarchisme, à
quelques résurgences conjoncturelles près, est avérée dans le mouvement
ouvrier. L'anarchisme, pour le marxisme, est peut-être un « châtiment »,
comme l 'avançait Lénine; mais ce jugement doit aujourd'hui être nuancé,
l 'anarchisme est aussi une leçon et, de plus en plus, acceptée comme telle.
Que l'on pense au mouvement associatif, à l'autogestion (à laquelle se
rallient nombre de pc) , au mutuellisme, à la critique (venant de tous côtés
au moins dans les syndicats) des hiérarchies ou de la bureaucratie, etc. La
cohabitation, dans les manifestations de rue les plus récentes, des drapeaux
rouges et des drapeaux noirs n'est peut-être pas seulement symbolique .
BrOUOORAPI-IIZ. - P. ANSART, Marx et l'an4rcJUsrnt, Paris. PUF, 1969; H. ARVON, L'anar­
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� CoRRtUTS. - Anarcho-syndicalisme, Autogestion, Autonomie, Bakouninisme, Blan­
quisme, Commune, Dictature du prolétariat, Emancipation, Etat, Individualisme, Insur­
rection, Mouv.ment ouvrier, Organisation, Petite bourgeoisie, Populi.me, Prolétariat,
Proudhonisme, Spontanéisme, Syndicat, Terrorisme, Violence.
G. L.

Anarcho- syndicali sme
AI

: �iJ:4lismw. - An : Spic.tis",. -

R

:

A�IWn.

Au début des années 1890, alors que la « propagande par le fait » et
le terrorisme conduisaient à l'impasse les groupes anarchistes les plus actifs,
une réorientation de la pratique libertaire intervint. Elle fut influencée par
l'essor du mouvement syndical qui révélait la force de l'action collective
organisée. C'est ainsi que Kropotkine condamnait l'illusion de ceux qui
pensaient détruire « un édifice basé sur des siècles d'histoire » avec quelques
kilos d'explosifs et souhaitait qu'on s'emploie à faire « pénétrer dans les
masses » l'idée anarchiste et communiste. Emile Pouget dans un article du
Père Pli,lard d'octobre 1 894 signalait (( un endroit où il y a de la riche
besogne, pour les camaros à la redresse, ( . . . ) la Chambre syndicale de leur
corporation ».
De cette démarche naquit formellement l'anarclw-SYlldicalisme dont
l'influence sur le mouvement ouvrier, en particulier en France et en Espagne,
fut considérable.

33

ANARCHO-SYNDICALISME

Il s'agit de la rencontre entre un syndicalisme sans idéologie (né direc­
tement de la pratique des luttes des classes) et d'une idéologie sans véri­
table pratique sociale (étrangère en général aux luttes de masse). Ainsi
pénétrèrent dans les milieux syndicaux des idées initialement puisées chez
Stirner, Proudhon, Bakounine, c'est-à-dire chez des théoriciens vigoureu­
sement combattus par Marx et Engels.
A la base de la doctrine anarcho-syndicaliste, on retrouve, comme dans
l'anarchisme, le refus pur et simple de l'Etat. Il entraîne la négation de la
nécessité, pour la classe omTière, de s'organiser et de lutter pour s'emparer
du pouvoir politique. Même s'i! s'agit d'utiliser ce pouvoir pour transformer
la société et aboutir - - à terme - au dépérissement de l ' Etat. C'est ce que
Marx notait dans une lettre à Paul Lafargue le 19 avril 1 8 70 à propos des
conceptions de Bakounine : « La classe ouvrière ne doit pas s'occuper de
politique. Sa tâche se borne à s'organiser en syndicats. Un beau jour, avec
l'aide de l'Internationale, ils supplanteront tous les Etats existants. Voyez
quelle caricature il a fait de ma doctrine ! Comme la transformation des
Etats existants en une association est notre but final, nous devrions per­
mettre aux gouvernements, ces grands syndicats des classes dominantes, de
faire ce que bon leur semble, car nous occuper d'eux, c'est les reconnaître... »
(MEW, 32, 675).
A partir de telles prémisses, l'organisation syndicale tend à s'opposer au
parti ouvrier ou - au mieux - à l'ignorer (cf. la charte d'Amiens, 1 906) ,
elle prétend êtrc la seule force de transformation et d'édification capable
de conduire la révolution socialiste. La grève partielle constitue une
« gymnastique » préparatoire à la grève générale, seul moyen utilisable
pour abattre le capitalisme. Le pouvoir économique de la bourgeoisie
éliminé, les syndicats organisent alors la production sur une base auto­
gestionnaire. Affrrrna nt leur mépris pour l'action réfléchie, les anarcho­
syndicalistes en appellent à la spontanéité au point de s'abandonner au
spontanéisme : « A trop réfléchir, on n'entreprend jamais rien. Il faut aller
de l'avant, se laisser porter par sa propre impulsion naturelle, ne se fier qu'à
soi-même » (Griffuelhes, Les caractères du syndicalismefranfais, Ig08, p. 57-58).
Dans ces conditions, sur le plan des moyens, ils s'opposent aux marxistes
par leur culte de l'individu et des minorités agissantes appelés à mettre en
mouvement les masses passives en recourant à « l'action directe » et au
sabotage. Vis-à-vis des forces armées de la bourgeoisie leur attitude se fonde
sur un antimilitarisme de principe qui trouve son expression dans l'appel
permanent à la désertion.
Dans les pays latins - et ceci est valable pour la France - la relative
lenteur de la « révolution industrielle » qui a ménagé une longue survie à la
petite production de caractère artisanal explique la longue influence d'une
couche ouvrière individualiste exprimant la révolte d'une petite bourgeoisie
« prise de rage devant les horreurs » du capitalisme centralisateur. L'affron­
tement entre les guesdistes qui se réclamaient de Marx et les anarcho­
syndicalistes qui parvinrent à dominer la CGT a marqué l'histoire ouvrière
française de la fin du XIX· siècle. Il est vrai aussi, comme le montrait Lénine,
que l'influence anarchiste « a été souvent une sorte de châtiment pour les
déviations opportunistes du mouvement ouvrier » (MIC, O . , 3 1 ) et qu'elle
est apparue en Europe occidentale comme « le résultat direct et inévitable
de l'opportunisme, du réformisme, du crétinisme parlementaire» (nov. 1 907,
O. , 1 3 , 1 74-). En Russie, au moment du Ve Congrès du POSDR, lorsque Larine

34

ANCIEN/NOUVEA U

e t Axelrod proposèrent la tenue d'un ( congrès ouvrier sans parti », Lénine
caractérisa cette démarche comme la manifestation d'une influence anarcho­
syndicaliste favorisée par la situation née du reflux de la révolution de 1 905.
En novembre 1 907 i l s'accordait avec Lounatcharski pour dénoncer dans le
( courant syndicaliste », ( l ' inconsistance anarchiste de l'organisation,
l'excitation des ouvriers au lieu de la création de la « solide forteresse d'une
organisation de classe », le caractère individualiste petit-bourgeois de l ' idéal
et de la théorie proudhonienne, la stupide aversion de la politique » (o . . 1 3 ,
1 76). I l insista pour que l e Ve Congrès du POSDR s e prononçât e n faveur
de (( la lutte la plus résolue et la plus ferme sur les principes contre le mou­
vement anarcho-syndicaliste dans le prolétariat » (o. , 1 2 , 1 40).
En mars 1 92 1 , lorsque l' Opposition ouvrièTe dirigée par Chliapnikov et
Kollontaï demandait que toute la production soit gérée par les syndicats
et les soviets d'usine, i l qualifia, dans son rapport au xe Congrès du
PC(b)R, cette proposition de « déviation anarcho-syndicaliste manifeste et
évidente » ( o. , 32, 263).
REMARQUE. - La pratique a contribué à modifier les conceptions
anarchistes qui contrariaient par trop l'action syndicale. C'est la raison
pour laquelle on peut parler de l'opposition d'un syndicalisme révolution­
naire, quelque peu différent de l'anarcho-syndicalisme, dont Sorel et
Lagardelle en France, Labriola en Italie se firent les théoriciens. Des mili­
tants à l'origine imbus des principes anarcho-syndicalistes devinrent, dans
les années 1 920, de valeureux militants communistes. En avril 1 920
A. Gramsci estimait qu'il était possible d'obtenir un compromis dans le
différend polémique entre communistes et anarchistes « pour les groupes
anarchistes formés d'ouvriers ayant une conscience de classe », mais non
« pour les groupes anarchistes d'intellectuels professionnels de l'idéologie »
( Ordine Nuovo, 3- 1 0 avril 1920). Le 4 juillet 1 920 la thèse /9 sur les tâches
fondamentales de l ' Internationale communiste estimait « que les succès de
l'action des partis véritablement communistes doivent se mesurer, entre
autres, par la proportion dans laquelle ils auront réussi à gagner les éléments
anarchistes non i ntellectuels et non petits-bourgeois, mais prolétariens et
liés aux masses » (o., t. 3 1 , p. 204) •
... CORR2LATS.

-

Anarchisme, Opposition ouvrière, Syndicalisme.

Ancien / N ouveau
AI : A/luIN_J. - An :

OMIN,w.

-R:

l'vI. M.

ShI....IN_.

La « dialectique » de l'ancien et du nouveau, leur « lutte », est une thé­
matique de provenance hégélienne. Dans Phénoménologie de l'esprit par
exemple, expérience (Erfahrung) nomme le mouvement qui , de la contra­
diction objet/concept, fai t en son résultat surgir d'un savoir ancien un
autre, nouveau (PhibwmenologÏt des Ceis/es, Einleitung, p. 73, Berlin, 1 964).
D'une part , ce mouvement est saisi comme ascendant, allant indéfiniment
de l ' inférieur au supérieur. Cette indéfinité est cependant limitée, d'autre
part, par le frein t/liologique qui fait, dans la systématique hégélienne, du
savoir absolu la fin (dans l'origine : puisque l'idée ne devient que ce qu'elle
est). L'ascension téléologique produit enfin la drculariû idéelle de l'ensemble,
soit la stricte limitation de la dialectique ancien/nouveau à la sphère de la




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