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son histoire, entre ce qu’il est et ce qu’il a été; en réalité, le rapport qui unit ces deux choses est si étroit qu’on a
peine de les séparer. La question serait elle plus simple si l’on considérait le phénomène linguistique dans ses
origines, si par exemple on commençait par étudier le langage des enfants? Non, car c’est une idée très fausse de
croire qu’en matière de langage le problème des origines diffère de celui des conditions permanentes ; on ne sort
donc pas du cercle.
Ainsi, de quelque côté que l’on aborde la question, nulle part l’objet intégral de la linguistique ne s’offre à nous;
partout nous rencontrons ce dilemme: ou bien nous nous attachons à un seul côté de chaque problème, et nous
risquons de ne pas percevoir les dualités signalées plus haut; ou bien, si nous étudions le langage par plusieurs
côtés à la fois, l’objet de la linguistique nous apparaît un amas de choses hétéroclites sans lien entre elles. C’est
quand on procède ainsi qu’on ouvre la porte à plusieurs sciences - psychologie, anthropologie, grammaire
normative, philologie, etc., - que nous séparons nettement de la linguistique, mais qui, à la faveur d’une méthode
incorrecte, pourraient revendiquer le langage comme un de leurs objets.
Il n’y a, selon nous, qu’une solution à toutes ces difficultés: il faut se placer de prime abord sur le terrain de la
langue et la prendre pour norme de toutes les autres manifestations du langage. En effet, parmi tant de dualités,
la langue seule paraît être susceptible d’une définition autonome et fournit un point d’appui satisfaisant pour
l’esprit.
Mais qu’est-ce que la langue? Pour nous elle ne se confond pas avec le langage; elle n’en est qu’une partie
déterminée, essentielle, il est vrai. C’est à la fois un produit social de la faculté du langage et un ensemble de
conventions nécessaires, adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les
individus. Pris dans son tout, le langage est multiforme et hétéroclite; à cheval sur plusieurs domaines, à la fois
physique, physiologique et psychique, il appartient encore au domaine individuel et au domaine social; il ne se
laisse classer dans aucune catégorie des faits humains, parce qu’on ne sait comment dégager son unité.
La langue, au contraire, est un tout en soi et un principe de classification. Dès que nous lui donnons la première
place parmi les faits de langage, nous introduisons un ordre naturel dans un ensemble qui ne se prête à aucune
autre classification. A ce principe de classification on pourrait objecter que l’exercice du langage repose sur une
faculté que nous tenons de la nature, tandis que la langue est une chose acquise et conventionnelle qui devrait
être subordonnée à l’instinct naturel au lieu d’avoir le pas sur lui.
Voici ce qu’on peut répondre : D’abord, il n’est pas prouvé que la fonction du langage, telle qu’elle se manifeste
quand nous parlons, soit entièrement naturelle, c’est-à-dire que notre appareil vocal soit fait pour parler comme
nos jambes pour marcher. Les linguistes sont loin d’être d’accord sur ce point. Ainsi pour Whitney, qui assimile
la langue à une institution sociale au même titre que toutes les autres, c’est par hasard, pour de simples raisons de
commodité, que nous nous servons de l’appareil vocal comme instrument de la langue: les hommes auraient pu
aussi bien choisir le geste et employer des images visuelles au lieu d’images acoustiques. Sans doute cette thèse
est trop absolue; la langue n’est pas une institution sociale en tous points semblable aux autres; de plus, Whitney
va trop loin quand il dit que notre choix est tombé par hasard sur les organes vocaux; ils nous étaient bien en
quelque sorte imposés par la nature. Mais sur le point essentiel, le linguiste américain nous semble avoir raison: