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Droit à la paresse .pdf



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Le droit à la paresse
de Paul LAFARGUE

«

(1881)

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne
à sa suite des misères individuelles et sociales qui,
depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette
folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de
l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre
cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les
PRUDOLVWHV RQW VDFUR VDQFWLÀp OH WUDYDLO

Avant-Propos

M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849, disait : « -H YHX[ UHQGUH WRXWH SXLVVDQWH O·LQÁXHQFH
GX FOHUJp SDUFH TXH MH FRPSWH VXU OXL SRXU SURSDJHU FHWWH ERQQH SKLORVRSKLH TXL DSSUHQG j O·KRPPH TX·LO HVW LFL EDV SRXU VRXIIULU HW QRQ
FHWWH DXWUH SKLORVRSKLH TXL GLW DX FRQWUDLUH j O·KRPPH ´-RXLVµ » M.
Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna
l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite.
La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre la noblesse, soutenue
par le clergé, arbora le libre examen et l’athéisme ; mais, triomphante, elle changea de ton et d’allure ; et, aujourd’hui, elle entend étayer de la religion sa suprématie économique et politique.
Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allègrement repris la tradition
SDwHQQH HW JORULÀDLW OD FKDLU HW VHV SDVVLRQV UpSURXYpHV SDU OH
christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances,
elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux salariés. La morale capitaliste,
piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la
r r

chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et
ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du
travail sans trêve ni merci.
Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat
qu’ont combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie ; ils ont à monter à l’assaut de la morale et des théories
sociales du capitalisme ; ils ont à démolir, dans les têtes de la
classe appelée à l’action, les préjugés semés par la classe régnante ; ils ont à proclamer, à la face des cafards de toutes les
morales, que la terre cessera d’être la vallée de larmes du travailleur ; que, dans la société communiste de l’avenir que nous
fonderons « SDFLÀTXHPHQW VL SRVVLEOH VLQRQ YLROHPPHQW », les
passions des hommes auront la bride sur le cou : car « toutes
VRQW ERQQHV GH OHXU QDWXUH QRXV Q·DYRQV ULHQ j pYLWHU TXH OHXU
PDXYDLV XVDJH HW OHXUV H[FqV [1] », et ils ne seront évités que par
leur mutuel contrebalancement, que par le développement harmonique de l’organisme humain, car, dit le Dr Beddoe, « FH Q·HVW
TXH ORUVTX·XQH UDFH DWWHLQW VRQ PD[LPXP GH GpYHORSSHPHQW SK\VLTXH TX·HOOH DWWHLQW VRQ SOXV KDXW SRLQW G·pQHUJLH HW GH YLJXHXU
PRUDOH ». Telle était aussi l’opinion du grand naturaliste, Charles
Darwin [2].
La réfutation du Droit au travail, que je réédite avec quelques
notes additionnelles, parut dans “/·eJDOLWp KHEGRPDGDLUH” de
1880, deuxième série.
P. L.
Prison de Sainte-Pélagie, 1883.

r r

1 - Un dogme désastreux

« Paressons en toutes choses, hormis en aimant
et en buvant, hormis en paressant. » Lessing.

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où
règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des
misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent
la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion
moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces
vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre
cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moraOLVWHV RQW VDFUR VDQFWLÀp OH WUDYDLO +RPPHV DYHXJOHV HW ERUQpV
ils ont voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes faibles et
méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d’être chrétien, économe et moral, j’en
appelle de leur jugement à celui de leur Dieu ; des prédications
de leur morale religieuse, économique, libre penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.
Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique.
Comparez le pur-sang des écuries de Rothschild, servi par une
valetaille de bimanes, à la lourde brute des fermes normandes,
qui laboure la terre, chariote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que les missionnaires du commerce et
les commerçants de la religion n’ont pas encore corrompu avec
le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez
ensuite nos misérables servants de machines [3].
Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace
de beauté native de l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations où les préjugés économiques n’ont pas encore déraciné la
haine du travail. L’Espagne, qui, hélas ! dégénère, peut encore
se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et
de casernes ; mais l’artiste se réjouit en admirant le hardi AndaORX EUXQ FRPPH GHV FDVWDJQHV GURLW HW ÁH[LEOH FRPPH XQH WLJH
r r

d’acier ; et le cœur de l’homme tressaille en entendant le mendiant, superbement drapé dans sa “capa” trouée, traiter d’”amigo”
des ducs d’Ossuna. Pour l’Espagnol, chez qui l’animal primitif
n’est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages [4]. Les
Grecs de la grande époque n’avaient, eux aussi, que du mépris
pour le travail : aux esclaves seuls il était permis de travailler :
l’homme libre ne connaissait que les exercices corporels et les
jeux de l’intelligence. C’était aussi le temps où l’on marchait et
respirait dans un peuple d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane ;
c’était le temps où une poignée de braves écrasait à Marathon les
hordes de l’Asie qu’Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes de l’Antiquité enseignaient le mépris du travail, cette
dégradation de l’homme libre ; les poètes chantaient la paresse,
ce présent des Dieux :
“2 0HOLERH 'HXV QDELV KRHF RWLD IHFLW”

.

[5]

Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse :
« &RQWHPSOH] OD FURLVVDQFH GHV OLV GHV FKDPSV LOV QH WUDYDLOOHQW
QL QH ÀOHQW HW FHSHQGDQW MH YRXV OH GLV 6DORPRQ GDQV WRXWH VD
JORLUH Q·D SDV pWp SOXV EULOODPPHQW YrWX » [6]
Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le
suprême exemple de la paresse idéale ; après six jours de travail,
il se reposa pour l’éternité.
Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité organique ? Les Auvergnats ; les Écossais, ces Auvergnats
des îles Britanniques ; les Gallegos, ces Auvergnats de l’Espagne ;
les Poméraniens, ces Auvergnats de l’Allemagne ; les Chinois, ces
Auvergnats de l’Asie. Dans notre société, quelles sont les classes
qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans propriétaires,
les petits bourgeois, les uns courbés sur leurs terres, les autres
acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe
dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature.
Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse
tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en
s’émancipant, émancipera l’humanité du travail servile et fera
de l’animal humain un être libre, le prolétariat trahissant ses
instincts, méconnaissant sa mission historique, s’est laissé perr r

vertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa
passion pour le travail.

2 - Bénédiction du travail

En 1770 parut, à Londres, un écrit anonyme intitulé : “An
(VVD\ RQ 7UDGH DQG &RPPHUFHµ ,O ÀW j O·pSRTXH XQ FHUWDLQ
bruit. Son auteur, grand philanthrope, s’indignait de ce que « la
SOqEH PDQXIDFWXULqUH G·$QJOHWHUUH V·pWDLW PLV GDQV OD WrWH O·LGpH
À[H TX·HQ TXDOLWp G·$QJODLV WRXV OHV LQGLYLGXV TXL OD FRPSRVHQW
RQW SDU GURLW GH QDLVVDQFH OH SULYLOqJH G·rWUH SOXV OLEUHV HW SOXV
LQGpSHQGDQWV TXH OHV RXYULHUV GH Q·LPSRUWH TXHO DXWUH SD\V GH
O·(XURSH &HWWH LGpH SHXW DYRLU VRQ XWLOLWp SRXU OHV VROGDWV GRQW HOOH
VWLPXOH OD EUDYRXUH PDLV PRLQV OHV RXYULHUV GHV PDQXIDFWXUHV HQ
VRQW LPEXV PLHX[ FHOD YDXW SRXU HX[ PrPHV HW SRXU O·eWDW 'HV
RXYULHUV QH GHYUDLHQW MDPDLV VH WHQLU SRXU LQGpSHQGDQWV GH OHXUV
VXSpULHXUV ,O HVW H[WUrPHPHQW GDQJHUHX[ G·HQFRXUDJHU GH SDUHLOV
HQJRXHPHQWV GDQV XQ eWDW FRPPHUFLDO FRPPH OH Q{WUH R SHXW
rWUH OHV VHSW KXLWLqPHV GH OD SRSXODWLRQ Q·RQW TXH SHX RX SDV GH
SURSULpWp /D FXUH QH VHUD SDV FRPSOqWH WDQW TXH QRV SDXYUHV GH
O·LQGXVWULH QH VH UpVLJQHURQW SDV j WUDYDLOOHU VL[ MRXUV SRXU OD PrPH
VRPPH TX·LOV JDJQHQW PDLQWHQDQW HQ TXDWUH ».
Ainsi, près d’un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement
à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de
l’homme.
« 3OXV PHV SHXSOHV WUDYDLOOHURQW PRLQV LO \ DXUD GH YLFHV pFULYDLW
G·2VWHURGH OH PDL 1DSROpRQ -H VXLV O·DXWRULWp > @ HW MH
VHUDLV GLVSRVp j RUGRQQHU TXH OH GLPDQFKH SDVVp O·KHXUH GHV RIÀFHV OHV ERXWLTXHV IXVVHQW RXYHUWHV HW OHV RXYULHUV UHQGXV j OHXU
WUDYDLO »
3RXU H[WLUSHU OD SDUHVVH HW FRXUEHU OHV VHQWLPHQWV GH ÀHUWp HW
d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur de l’”(VVD\ RQ 7UDGH”
r r

proposait d’incarcérer les pauvres dans les maisons idéales du
travail (“ideal workhouses”) qui deviendraient « GHV PDLVRQV GH
WHUUHXU R O·RQ IHUDLW WUDYDLOOHU TXDWRU]H KHXUHV SDU MRXU GH WHOOH
VRUWH TXH OH WHPSV GHV UHSDV VRXVWUDLW LO UHVWHUDLW GRX]H KHXUHV
GH WUDYDLO SOHLQHV HW HQWLqUHV ».
Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal des philanthropes
et des moralistes du XVIIIe siècle. Que nous avons dépassé ce
“nec plus ultra” ! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l’on incarcère les masses ouvrières,
où l’on condamne aux travaux forcés pendant douze et quatorze
heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants [7] (W GLUH TXH OHV ÀOV GHV KpURV GH OD 7HUUHXU VH VRQW ODLVVp
dégrader par la religion du travail au point d’accepter après 1848,
comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze
heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient comme
XQ SULQFLSH UpYROXWLRQQDLUH OH ´GURLW DX WUDYDLOµ +RQWH DX SURlétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d’une
telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un
Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement.
Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se
sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c’est lui qui les a appelées.
Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à
la main, ils l’ont imposé à leurs familles ; ils ont livré, aux barons
de l’industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres
mains, ils ont démoli leur foyer domestique ; de leurs propres
mains, ils ont tari le lait de leurs femmes ; les malheureuses,
enceintes et allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines et
les manufactures tendre l’échine et épuiser leurs nerfs ; de leurs
propres mains, ils ont brisé la vie et la vigueur de leurs enfants.
¾+RQWH DX[ SUROpWDLUHV 2 VRQW FHV FRPPqUHV GRQW SDUOHQW QRV
fabliaux et nos vieux contes, hardies au propos, franches de la
gueule, amantes de la dive bouteille ? Où sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours chantant, toujours
semant la vie en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des
SHWLWV VDLQV HW YLJRXUHX[ " 1RXV DYRQV DXMRXUG·KXL OHV ÀOOHV
HW OHV IHPPHV GH IDEULTXH FKpWLYHV ÁHXUV DX[ SkOHV FRXOHXUV
au sang sans rutilance, à l’estomac délabré, aux membres alanr r

guis !... Elles n’ont jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient
raconter gaillardement comment l’on cassa leur coquille ! Et les
enfants ? Douze heures de travail aux enfants. Ô misère ! Mais
tous les Jules Simon de l’Académie des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie, n’auraient pu inventer
un vice plus abrutissant pour l’intelligence des enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme
que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier capitaliste.
Notre époque est, dit-on, le siècle du travail ; il est en effet le
siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
Et cependant, les philosophes, les économistes bourgeois,
depuis le péniblement confus Auguste Comte, jusqu’au ridiculement clair Leroy-Beaulieu ; les gens de lettres bourgeois, depuis
OH FKDUODWDQHVTXHPHQW URPDQWLTXH 9LFWRU +XJR MXVTX·DX QDwYHment grotesque Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséDERQGV HQ O·KRQQHXU GX GLHX 3URJUqV OH ÀOV DvQp GX 7UDYDLO ­ OHV
entendre, le bonheur allait régner sur la terre : déjà on en sentait
la venue. Ils allaient dans les siècles passés fouiller la poussière
et la misère féodales pour rapporter de sombres repoussoirs aux
délices des temps présents. Nous ont-ils fatigués, ces repus, ces
satisfaits, naguère encore membres de la domesticité des grands
seigneurs, aujourd’hui valets de plume de la bourgeoisie, grassement rentés ; nous ont-ils fatigués avec le paysan du rhétoricien
La Bruyère ? Eh bien ! voici le brillant tableau des jouissances
prolétariennes en l’an de progrès capitaliste 1840, peint par l’un
des leurs, par le Dr Villermé, membre de l’Institut, le même qui,
HQ ÀW SDUWLH GH FHWWH VRFLpWp GH VDYDQWV 7KLHUV &RXVLQ
Passy, Blanqui, l’académicien, en étaient) qui propagea dans les
masses les sottises de l’économie et de la morale bourgeoises.
C’est de l’Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de
O·$OVDFH GHV .HVWQHU GHV 'ROOIXV FHV ÁHXUV GH OD SKLODQWKURSLH
et du républicanisme industriel. Mais avant que le docteur ne
dresse devant nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la situation de l’artisan de l’ancienne
industrie :

r r

« ­ 0XOKRXVH LO \ D FLQTXDQWH DQV HQ DORUV TXH OD PRGHUQH
LQGXVWULH PpFDQLTXH QDLVVDLW OHV RXYULHUV pWDLHQW WRXV HQIDQWV
GX VRO KDELWDQW OD YLOOH HW OHV YLOODJHV HQYLURQQDQWV HW SRVVpGDQW
SUHVTXH WRXV XQH PDLVRQ HW VRXYHQW XQ SHWLW FKDPS » [8]
C’était l’âge d’or du travailleur. Mais, alors, l’industrie alsacienne
n’inondait pas le monde de ses cotonnades et n’emmillionnait pas
ses Dollfus et ses Koechlin. Mais vingt-cinq ans après, quand Villermé visita l’Alsace, le minotaure moderne, l’atelier capitaliste,
avait conquis le pays ; dans sa boulimie de travail humain, il avait
arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et pour
mieux exprimer le travail qu’ils contenaient. C’était par milliers
TXH OHV RXYULHUV DFFRXUDLHQW DX VLIÁHPHQW GH OD PDFKLQH
« 8Q JUDQG QRPEUH GLW 9LOOHUPp FLQT PLOOH VXU GL[ VHSW PLOOH
pWDLHQW FRQWUDLQWV SDU OD FKHUWp GHV OR\HUV j VH ORJHU GDQV OHV YLOODJHV YRLVLQV 4XHOTXHV XQV KDELWDLHQW j GHX[ OLHXHV HW TXDUW GH OD
PDQXIDFWXUH R LOV WUDYDLOODLHQW
« ­ 0XOKRXVH j 'RUQDFK OH WUDYDLO FRPPHQoDLW j FLQT KHXUHV GX
PDWLQ HW ÀQLVVDLW j FLQT KHXUHV GX VRLU pWp FRPPH KLYHU > @ ,O IDXW
OHV YRLU DUULYHU FKDTXH PDWLQ HQ YLOOH HW SDUWLU FKDTXH VRLU ,O \ D SDUPL
HX[ XQH PXOWLWXGH GH IHPPHV SkOHV PDLJUHV PDUFKDQW SLHGV QXV
DX PLOLHX GH OD ERXH HW TXL j GpIDXW GH SDUDSOXLH SRUWHQW UHQYHUVpV VXU OD WrWH ORUVTX·LO SOHXW RX TX·LO QHLJH OHXUV WDEOLHUV RX MXSRQV
GH GHVVXV SRXU VH SUpVHUYHU OD ÀJXUH HW OH FRX HW XQ QRPEUH SOXV
FRQVLGpUDEOH GH MHXQHV HQIDQWV QRQ PRLQV VDOHV QRQ PRLQV KkYHV
FRXYHUWV GH KDLOORQV WRXW JUDV GH O·KXLOH GHV PpWLHUV TXL WRPEH VXU
HX[ SHQGDQW TX·LOV WUDYDLOOHQW &HV GHUQLHUV PLHX[ SUpVHUYpV GH OD
SOXLH SDU O·LPSHUPpDELOLWp GH OHXUV YrWHPHQWV Q·RQW PrPH SDV DX
EUDV FRPPH OHV IHPPHV GRQW RQ YLHQW GH SDUOHU XQ SDQLHU R VRQW
OHV SURYLVLRQV GH OD MRXUQpH PDLV LOV SRUWHQW j OD PDLQ RX FDFKHQW
VRXV OHXU YHVWH RX FRPPH LOV SHXYHQW OH PRUFHDX GH SDLQ TXL GRLW
OHV QRXUULU MXVTX·j O·KHXUH GH OHXU UHQWUpH j OD PDLVRQ
« $LQVL j OD IDWLJXH G·XQH MRXUQpH GpPHVXUpPHQW ORQJXH SXLVTX·HOOH
D DX PRLQV TXLQ]H KHXUHV YLHQW VH MRLQGUH SRXU FHV PDOKHXUHX[
FHOOH GHV DOOpHV HW YHQXHV VL IUpTXHQWHV VL SpQLEOHV ,O UpVXOWH TXH
OH VRLU LOV DUULYHQW FKH] HX[ DFFDEOpV SDU OH EHVRLQ GH GRUPLU HW TXH
OH OHQGHPDLQ LOV VRUWHQW DYDQW G·rWUH FRPSOqWHPHQW UHSRVpV SRXU VH
WURXYHU j O·DWHOLHU j O·KHXUH GH O·RXYHUWXUH »
r r

Voici maintenant les bouges où s’entassaient ceux qui logeaient en ville :
« -·DL YX j 0XOKRXVH j 'RUQDFK HW GDQV GHV PDLVRQV YRLVLQHV
GH FHV PLVpUDEOHV ORJHPHQWV R GHX[ IDPLOOHV FRXFKDLHQW FKDFXQH GDQV XQ FRLQ VXU OD SDLOOH MHWpH VXU OH FDUUHDX HW UHWHQXH SDU
GHX[ SODQFKHV &HWWH PLVqUH GDQV ODTXHOOH YLYHQW OHV RXYULHUV GH
O·LQGXVWULH GX FRWRQ GDQV OH GpSDUWHPHQW GX +DXW 5KLQ HVW VL SURIRQGH TX·HOOH SURGXLW FH WULVWH UpVXOWDW TXH WDQGLV TXH GDQV OHV
IDPLOOHV GHV IDEULFDQWV QpJRFLDQWV GUDSLHUV GLUHFWHXUV G·XVLQHV
OD PRLWLp GHV HQIDQWV DWWHLQW OD YLQJW HW XQLqPH DQQpH FHWWH PrPH
PRLWLp FHVVH G·H[LVWHU DYDQW GHX[ DQV DFFRPSOLV GDQV OHV IDPLOOHV
GH WLVVHUDQGV HW G·RXYULHUV GH ÀODWXUHV GH FRWRQ »
Parlant du travail de l’atelier, Villermé ajoute :
« &H Q·HVW SDV Oj XQ WUDYDLO XQH WkFKH F·HVW XQH WRUWXUH HW RQ
O·LQÁLJH j GHV HQIDQWV GH VL[ j KXLW DQV > @ &·HVW FH ORQJ VXSSOLFH
GH WRXV OHV MRXUV TXL PLQH SULQFLSDOHPHQW OHV RXYULHUV GDQV OHV
ÀODWXUHV GH FRWRQ »
Et, à propos de la durée du travail, Villermé observait que les
forçats des bagnes ne travaillaient que dix heures, les esclaves
des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu’il existait dans
la France qui avait fait la Révolution de 89, qui avait proclamé
les pompeux Droits de l’homme, des manufactures où la journée
était de seize heures, sur lesquelles on accordait aux ouvriers
une heure et demie pour les repas [9].
Ô misérable avortement des principes révolutionnaires de la
bourgeoisie ! ô lugubre présent de son dieu Progrès ! Les philanthropes acclament bienfaiteurs de l’humanité ceux qui, pour
s’enrichir en fainéantant, donnent du travail aux pauvres ; mieux
vaudrait semer la peste, empoisonner les sources que d’ériger
une fabrique au milieu d’une population rustique. Introduisez le
travail de fabrique, et adieu joie, santé, liberté ; adieu tout ce qui
fait la vie belle et digne d’être vécue [10].
Et les économistes s’en vont répétant aux ouvriers : travaillez
pour augmenter la fortune sociale ! et cependant un économiste,
Destut de Tracy, leur répond :
r r

« /HV QDWLRQV SDXYUHV F·HVW Oj R OH SHXSOH HVW j VRQ DLVH OHV
QDWLRQV ULFKHV F·HVW Oj R LO HVW RUGLQDLUHPHQW SDXYUH »
Et son disciple Cherbuliez de continuer :
« /HV WUDYDLOOHXUV HX[ PrPHV HQ FRRSpUDQW j O·DFFXPXODWLRQ GHV
FDSLWDX[ SURGXFWLIV FRQWULEXHQW j O·pYpQHPHQW TXL W{W RX WDUG GRLW
OHV SULYHU G·XQH SDUWLH GH OHXU VDODLUH »
Mais, assourdis et idiotisés par leurs propres hurlements, les
économistes de répondre : Travaillez, travaillez toujours pour
créer votre bien-être ! Et, au nom de la mansuétude chrétienne,
un prêtre de l’Église anglicane, le révérend Townshend, psalmodie : Travaillez, travaillez nuit et jour ; en travaillant, vous faites
croître votre misère, et votre misère nous dispense de vous imposer le travail par la force de la loi. L’imposition légale du travail « GRQQH WURS GH SHLQH H[LJH WURS GH YLROHQFH HW IDLW WURS GH
EUXLW OD IDLP DX FRQWUDLUH HVW QRQ VHXOHPHQW XQH SUHVVLRQ SDLVLEOH VLOHQFLHXVH LQFHVVDQWH PDLV FRPPH OH PRELOH OH SOXV QDWXUHO
GX WUDYDLO HW GH O·LQGXVWULH HOOH SURYRTXH DXVVL OHV HIIRUWV OHV SOXV
puissants ».
Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que,
devenant plus pauvres, vous avez plus de raisons de travailler
et d’être misérables. Telle est la loi inexorable de la production
capitaliste. Parce que, prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles
des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au
vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces
crises industrielles de surproduction qui convulsent l’organisme
social. Alors, parce qu’il y a pléthore de marchandises et pénurie
d’acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les prolétaires,
abrutis par le dogme du travail, ne comprenant pas que le surtraYDLO TX·LOV VH VRQW LQÁLJp SHQGDQW OH WHPSV GH SUpWHQGXH SURVSpULWp
est la cause de leur misère présente, au lieu de courir au grenier
à blé et de crier : « 1RXV DYRQV IDLP HW QRXV YRXORQV PDQJHU
9UDL QRXV Q·DYRQV SDV XQ URXJH OLDUG PDLV WRXW JXHX[ TXH QRXV
VRPPHV F·HVW QRXV FHSHQGDQW TXL DYRQV PRLVVRQQp OH EOp HW YHQGDQJp OH UDLVLQ » Au lieu d’assiéger les magasins de M. Bonnet,
de Jujurieux, l’inventeur des couvents industriels, et de clamer :
r r

« 0RQVLHXU %RQQHW YRLFL YRV RXYULqUHV RYDOLVWHV PRXOLQHXVHV À
OHXVHV WLVVHXVHV HOOHV JUHORWWHQW VRXV OHXUV FRWRQQDGHV UDSHWDVVpHV j FKDJULQHU O·±LO G·XQ MXLI HW FHSHQGDQW FH VRQW HOOHV TXL RQW
ÀOp HW WLVVp OHV UREHV GH VRLH GHV FRFRWWHV GH WRXWH OD FKUpWLHQWp
/HV SDXYUHVVHV WUDYDLOODQW WUHL]H KHXUHV SDU MRXU Q·DYDLHQW SDV
OH WHPSV GH VRQJHU j OD WRLOHWWH PDLQWHQDQW HOOHV FK{PHQW HW SHXYHQW IDLUH GX IURX IURX DYHF OHV VRLHULHV TX·HOOHV RQW RXYUpHV 'qV
TX·HOOHV RQW SHUGX OHXUV GHQWV GH ODLW HOOHV VH VRQW GpYRXpHV j
YRWUH IRUWXQH HW RQW YpFX GDQV O·DEVWLQHQFH PDLQWHQDQW HOOHV RQW
GHV ORLVLUV HW YHXOHQW MRXLU XQ SHX GHV IUXLWV GH OHXU WUDYDLO
$OORQV 0RQVLHXU %RQQHW OLYUH] YRV VRLHULHV 0 +DUPHO IRXUQLUD
VHV PRXVVHOLQHV 0 3RX\HU 4XHUWLHU VHV FDOLFRWV 0 3LQHW VHV ERWWLQHV SRXU OHXUV FKHUV SHWLWV SLHGV IURLGV HW KXPLGHV 9rWXHV GH
SLHG HQ FDS HW IULQJDQWHV HOOHV YRXV IHURQW SODLVLU j FRQWHPSOHU $OORQV SDV GH WHUJLYHUVDWLRQV YRXV rWHV O·DPL GH O·KXPDQLWp Q·HVW FH
SDV HW FKUpWLHQ SDU GHVVXV OH PDUFKp " 0HWWH] j OD GLVSRVLWLRQ GH
YRV RXYULqUHV OD IRUWXQH TX·HOOHV YRXV RQW pGLÀpH DYHF OD FKDLU GH
OHXU FKDLU 9RXV rWHV DPL GX FRPPHUFH " )DFLOLWH] OD FLUFXODWLRQ GHV
PDUFKDQGLVHV YRLFL GHV FRQVRPPDWHXUV WRXW WURXYpV RXYUH] OHXU
GHV FUpGLWV LOOLPLWpV 9RXV rWHV ELHQ REOLJp G·HQ IDLUH j GHV QpJR
FLDQWV TXH YRXV QH FRQQDLVVH] QL G·$GDP QL G·ËYH TXL QH YRXV RQW
ULHQ GRQQp PrPH SDV XQ YHUUH G·HDX 9RV RXYULqUHV V·DFTXLWWHURQW
FRPPH HOOHV OH SRXUURQW VL DX MRXU GH O·pFKpDQFH HOOHV JDPEHWWLVHQW HW ODLVVHQW SURWHVWHU OHXU VLJQDWXUH YRXV OHV PHWWUH] HQ IDLOOLWH HW VL HOOHV Q·RQW ULHQ j VDLVLU YRXV H[LJHUH] TX·HOOHV YRXV SDLHQW
HQ SULqUHV HOOHV YRXV HQYHUURQW HQ SDUDGLV PLHX[ TXH YRV VDFV
QRLUV DX QH] JRUJp GH WDEDF »
$X OLHX GH SURÀWHU GHV PRPHQWV GH FULVH SRXU XQH GLVWULEXtion générale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant de faim, s’en vont battre de leur tête les portes de
O·DWHOLHU $YHF GHV ÀJXUHV KkYHV GHV FRUSV DPDLJULV GHV GLVFRXUV
piteux, ils assaillent les fabricants : « %RQ 0 &KDJRW GRX[ 0
6FKQHLGHU GRQQH] QRXV GX WUDYDLO FH Q·HVW SDV OD IDLP PDLV OD
SDVVLRQ GX WUDYDLO TXL QRXV WRXUPHQWH » Et ces misérables, qui
ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze
heures de travail deux fois moins cher que lorsqu’ils avaient du
pain sur la planche. Et les philanthropes de l’industrie de proÀWHU GHV FK{PDJHV SRXU IDEULTXHU j PHLOOHXU PDUFKp
r r

Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage
forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute
inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la
rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la
PDWLqUH SUHPLqUH DX[ RXYULHUV ,O IDLW SURGXLUH VDQV UpÁpFKLU TXH
le marché s’engorge et que, si ses marchandises n’arrivent pas à
la vente, ses billets viendront à l’échéance. Acculé, il va implorer
le juif, il se jette à ses pieds, lui offre son sang, son honneur.
« 8Q SHWLW SHX G·RU IHUDLW PLHX[ PRQ DIIDLUH UpSRQG OH 5RWKVFKLOG
YRXV DYH] SDLUHV GH EDV HQ PDJDVLQ LOV YDOHQW YLQJW VRXV
MH OHV SUHQGV j TXDWUH VRXV » Les bas obtenus, le juif les vend
six et huit sous, et empoche les frétillantes pièces de cent sous
qui ne doivent rien à personne : mais le fabricant a reculé pour
PLHX[ VDXWHU (QÀQ OD GpEkFOH DUULYH HW OHV PDJDVLQV GpJRUJHQW
on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu’on ne sait
comment elles sont entrées par la porte. C’est par centaines de
millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites ; au
siècle dernier, on les brûlait ou on les jetait à l’eau [11].
Mais avant d’aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises
qui s’entassent ; ils forcent leur gouvernement à s’annexer des
Congo, à s’emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les
murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c’était un duel à mort entre la France et l’Angleterre,
à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux
Indes. Des milliers d’hommes jeunes et vigoureux ont rougi de
leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XIe, XVIe
et XVIIIe siècles.
/HV FDSLWDX[ DERQGHQW FRPPH OHV PDUFKDQGLVHV /HV ÀQDQciers ne savent plus où les placer ; ils vont alors chez les nations
heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser
des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette exportation de capitaux français se termine un beau matin par des complications diplomatiques : en
Égypte, la France, l’Angleterre et l’Allemagne étaient sur le point
de se prendre aux cheveux pour savoir quels usuriers seraient
payés les premiers ; par des guerres du Mexique où l’on envoie
r r

les soldats français faire le métier d’huissier pour recouvrer de
mauvaises dettes [12].
Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu’elles soient, pour éternelles qu’elles paraissent,
s’évanouiront comme les hyènes et les chacals à l’approche du
lion, quand le prolétariat dira : « -H OH YHX[ » Mais pour qu’il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule
aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre penseuse ; il faut qu’il retourne à ses instincts naturels, qu’il
proclame les “Droits de la paresse”, mille et mille fois plus nobles
et plus sacrés que les phtisiques “Droits de l’homme”, concoctés
par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise ; qu’il
se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit.
Jusqu’ici, ma tâche a été facile, je n’avais qu’à décrire des maux
réels bien connus de nous tous, hélas ! Mais convaincre le prolétariat que la parole qu’on lui a inoculée est perverse, que le travail
effréné auquel il s’est livré dès le commencement du siècle est le
SOXV WHUULEOH ÁpDX TXL DLW MDPDLV IUDSSp O·KXPDQLWp TXH OH WUDYDLO
ne deviendra un condiment de plaisir de la paresse, un exercice
bienfaisant à l’organisme humain, une passion utile à l’organisme
social que lorsqu’il sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par jour, est une tâche ardue au-dessus de
mes forces ; seuls des physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient l’entreprendre. Dans les pages qui
vont suivre, je me bornerai à démontrer qu’étant donné les moyens
de production modernes et leur puissance reproductive illimitée,
il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail
et les obliger à consommer les marchandises qu’ils produisent.

r r

$F ǙVJ ǷVJU Ɖä ǷVSdžƴEVDUJƲO

Un poète grec du temps de Cicéron, Antipatros, chantait ainsi
l’invention du moulin à eau (pour la mouture du grain) : il allait
émanciper les femmes esclaves et ramener l’âge d’or :
« eSDUJQH] OH EUDV TXL IDLW WRXUQHU OD PHXOH { PHXQLqUHV HW GRUPH] SDLVLEOHPHQW 4XH OH FRT YRXV DYHUWLVVH HQ YDLQ TX·LO IDLW MRXU
'DR D LPSRVp DX[ Q\PSKHV OH WUDYDLO GHV HVFODYHV HW OHV YRLOj
TXL VDXWLOOHQW DOOqJUHPHQW VXU OD URXH HW YRLOj TXH O·HVVLHX pEUDQOp
URXOH DYHF VHV UDLV IDLVDQW WRXUQHU OD SHVDQWH SLHUUH URXODQWH 9LYRQV GH OD YLH GH QRV SqUHV HW RLVLIV UpMRXLVVRQV QRXV GHV GRQV TXH
OD GpHVVH DFFRUGH »
+pODV OHV ORLVLUV TXH OH SRqWH SDwHQ DQQRQoDLW QH VRQW SDV YHnus : la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d’asservissement des
hommes libres : sa productivité les appauvrit.
Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la
minute, certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille
dans le même temps. Chaque minute à la machine équivaut donc
à cent heures de travail de l’ouvrière : ou bien chaque minute
de travail de la machine délivre à l’ouvrière dix jours de repos.
Ce qui est vrai pour l’industrie du tricotage est plus ou moins
vrai pour toutes les industries renouvelées par la mécanique moGHUQH 0DLV TXH YR\RQV QRXV " ­ PHVXUH TXH OD PDFKLQH VH SHUfectionne et abat le travail de l’homme avec une rapidité et une
précision sans cesse croissantes, l’Ouvrier, au lieu de prolonger
son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il voulait rivaliser avec la machine. Ô concurrence absurde et meurtrière !
Pour que la concurrence de l’homme et de la machine prît libre
carrière, les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le
travail des artisans des antiques corporations ; ils ont supprimé
les jours fériés [13]. Parce que les producteurs d’alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu’ils ne vivaient que d’air et
r r

d’eau fraîche ? Allons donc ! Ils avaient des loisirs pour goûter
les joies de la terre, pour faire l’amour et rigoler ; pour banqueter
joyeusement en l’honneur du réjouissant dieu de la Fainéantise.
La morose Angleterre, encagotée dans le protestantisme, se nommait alors la « MR\HXVH $QJOHWHUUH » (“Merry England”). Rabelais,
Quevedo, Cervantès, les auteurs inconnus des romans picaresques, nous font venir l’eau à la bouche avec leurs peintures
de ces monumentales ripailles [14] dont on se régalait alors entre
deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout « alODLW SDU HVFXHOOHV ª -RUGDHQV HW O·pFROH ÁDPDQGH OHV RQW pFULWHV
sur leurs toiles réjouissantes.
Sublimes estomacs gargantuesques, qu’êtes-vous devenus ?
Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée humaine,
qu’êtes-vous devenus ? Nous sommes bien amoindris et bien dégénérés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné et
le schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé
ont débilité nos corps et rapetissé nos esprits. Et c’est alors que
l’homme rétrécit son estomac et que la machine élargit sa productivité, c’est alors que les économistes nous prêchent la théorie
malthusienne, la religion de l’abstinence et le dogme du travail ?
Mais il faudrait leur arracher la langue et la jeter aux chiens.
Parce que la classe ouvrière, avec sa bonne foi simpliste, s’est
laissé endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle
s’est précipitée en aveugle dans le travail et l’abstinence, la classe
capitaliste s’est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance forcée, à l’improductivité et à la surconsommation. Mais,
si le surtravail de l’ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs,
il est aussi fécond en douleurs pour le bourgeois.
L’abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige
les bourgeois à se consacrer à la surconsommation des produits
qu’elle manufacture désordonnément. Au début de la production capitaliste, il y a un ou deux siècles de cela, le bourgeois
était un homme rangé, de moeurs raisonnables et paisibles ; il
se contentait de sa femme ou à peu près ; il ne buvait qu’à sa
soif et ne mangeait qu’à sa faim. Il laissait aux courtisans et aux
courtisanes les nobles vertus de la vie débauchée. Aujourd’hui,
LO Q·HVW ÀOV GH SDUYHQX TXL QH VH FURLH WHQX GH GpYHORSSHU OD SUR
stitution et de mercurialiser son corps pour donner un but au
r r

labeur que s’imposent les ouvriers des mines de mercure ; il
Q·HVW ERXUJHRLV TXL QH V·HPSLIIUH GH FKDSRQV WUXIIpV HW GH ODÀWH
navigué, pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vigneURQV GX %RUGHODLV ­ FH PpWLHU O·RUJDQLVPH VH GpODEUH UDSLGHment, les cheveux tombent, les dents se déchaussent, le tronc se
déforme, le ventre s’entripaille, la respiration s’embarrasse, les
mouvements s’alourdissent, les articulations s’ankylosent, les
phalanges se nouent. D’autres, trop malingres pour supporter
les fatigues de la débauche, mais dotés de la bosse du prudhommisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de l’économie
politique, les Acollas de la philosophie juridique. à élucubrer de
JURV OLYUHV VRSRULÀTXHV SRXU RFFXSHU OHV ORLVLUV GHV FRPSRVLWHXUV
et des imprimeurs.
Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer
et faire valoir les toilettes féeriques que les couturières se tuent
à bâtir, du soir au matin elles font la navette d’une robe dans
une autre ; pendant des heures, elles livrent leur tête creuse aux
artistes capillaires qui, à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l’échafaudage des faux chignons. Sanglées dans leurs
corsets, à l’étroit dans leurs bottines, décolletées à faire rougir
un sapeur, elles tournoient des nuits entières dans leurs bals de
FKDULWp DÀQ GH UDPDVVHU TXHOTXHV VRXV SRXU OH SDXYUH PRQGH
Saintes âmes !
Pour remplir sa double fonction sociale de nonproducteur et de
surconsommateur, le bourgeois dut non seulement violenter ses
goûts modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques, mais encore soustraire au travail productif
XQH PDVVH pQRUPH G·KRPPHV DÀQ GH VH SURFXUHU GHV DLGHV
Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette
déperdition de forces productives :
« '·DSUqV OH UHFHQVHPHQW GH OD SRSXODWLRQ GH O·$QJOHWHUUH
HW GX SD\V GH *DOOHV FRPSUHQDLW SHUVRQQHV GRQW
GX VH[H PDVFXOLQ HW GX VH[H IpPLQLQ 6L
O·RQ HQ GpGXLW FH TXL HVW WURS YLHX[ RX WURS MHXQH SRXU WUDYDLOOHU
OHV IHPPHV OHV DGROHVFHQWV HW OHV HQIDQWV LPSURGXFWLIV SXLV OHV
SURIHVVLRQV ´LGpRORJLTXHVµ WHOOHV TXH JRXYHUQHPHQW SROLFH FOHUJp
r r

PDJLVWUDWXUH DUPpH VDYDQWV DUWLVWHV HWF HQVXLWH OHV JHQV H[FOXVLYHPHQW RFFXSpV j PDQJHU OH WUDYDLO G·DXWUXL VRXV IRUPH GH
UHQWH IRQFLqUH G·LQWpUrWV GH GLYLGHQGHV HWF HW HQÀQ OHV SDXYUHV
OHV YDJDERQGV OHV FULPLQHOV HWF LO UHVWH HQ JURV KXLW PLOOLRQV
G·LQGLYLGXV GHV GHX[ VH[HV HW GH WRXW kJH \ FRPSULV OHV FDSLWD
OLVWHV IRQFWLRQQDQW GDQV OD SURGXFWLRQ OH FRPPHUFH OD ÀQDQFH
HWF 6XU FHV KXLW PLOOLRQV RQ FRPSWH
7UDYDLOOHXUV DJULFROHV \ FRPSULV OHV EHUJHUV OHV YDOHWV HW OHV
ÀOOHV GH IHUPH KDELWDQW FKH] OH IHUPLHU
2XYULHUV GHV IDEULTXHV GH FRWRQ GH ODLQH GH ´ZRUVWHGµ GH
OLQ GH FKDQYUH GH VRLH GH GHQWHOOH HW FHX[ GHV PpWLHUV j
EUDV
2XYULHUV GHV PLQHV GH FKDUERQ HW GH PpWDO
2XYULHUV HPSOR\pV GDQV OHV XVLQHV PpWDOOXUJLTXHV KDXWV
IRXUQHDX[ ODPLQRLUV HWF HW GDQV OHV PDQXIDFWXUHV GH PpWDO
GH WRXWH HVSqFH
&ODVVH GRPHVWLTXH
6L QRXV DGGLWLRQQRQV OHV WUDYDLOOHXUV GHV IDEULTXHV WH[WLOHV HW
FHX[ GHV PLQHV GH FKDUERQ HW GH PpWDO QRXV REWHQRQV OH FKLIIUH
GH VL QRXV DGGLWLRQQRQV OHV SUHPLHUV HW OH SHUVRQQHO GH WRXWHV OHV XVLQHV HW GH WRXWHV OHV PDQXIDFWXUHV GH PpWDO
QRXV DYRQV XQ WRWDO GH SHUVRQQHV F·HVW j GLUH FKDTXH
IRLV XQ QRPEUH SOXV SHWLW TXH FHOXL GHV HVFODYHV GRPHVWLTXHV PRGHUQHV 9RLOj OH PDJQLÀTXH UpVXOWDW GH O·H[SORLWDWLRQ FDSLWDOLVWH GHV
PDFKLQHV. » [15]
­ WRXWH FHWWH FODVVH GRPHVWLTXH GRQW OD JUDQGHXU LQGLTXH OH
degré atteint par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la classe
nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction
des goûts dispendieux et futiles des classes riches, tailleurs de
diamants, dentellières, brodeuses, relieurs de luxe, couturières
de luxe, décorateurs des maisons de plaisance, etc. [16]
Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par
la jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu’elle en eut,
s’accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur elle
envisagea tout changement. La vue des misérables conditions
d’existence acceptées avec résignation par la classe ouvrière et celle
r r

de la dégradation organique engendrée par la passion dépravée du
travail augmentaient encore sa répulsion pour toute imposition de
travail et pour toute restriction de jouissances.
C’est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que la bourgeoisie s’était imposée comme un devoir social,
OHV SUROpWDLUHV VH PLUHQW HQ WrWH G·LQÁLJHU OH WUDYDLO DX[ FDSLWD
listes. Les naïfs, ils prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le travail et se sanglèrent les reins
SRXU HQ LQÁLJHU OD SUDWLTXH DX[ FDSLWDOLVWHV /H SUROpWDULDW DUERUD
la devise : “4XL QH WUDYDLOOH SDV QH PDQJH SDV” ; Lyon, en 1831,
se leva pour du plomb ou du travail, les fédérés de mars 1871
déclarèrent leur soulèvement la “5pYROXWLRQ GX WUDYDLO”.
­ FHV GpFKDvQHPHQWV GH IXUHXU EDUEDUH GHVWUXFWLYH GH WRXWH
jouissance et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne
pouvaient répondre que par la répression féroce, mais ils savaient
que, s’ils ont pu comprimer ces explosions révolutionnaires, ils
n’ont pas noyé dans le sang de leurs massacres gigantesques
O·DEVXUGH LGpH GX SUROpWDULDW GH YRXORLU LQÁLJHU OH WUDYDLO DX[
classes oisives et repues, et c’est pour détourner ce malheur
qu’ils s’entourent de prétoriens, de policiers, de magistrats, de
geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse. On ne
peut plus conserver d’illusion sur le caractère des armées modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour
comprimer « O·HQQHPL LQWpULHXU » ; c’est ainsi que les forts de Paris
et de Lyon n’ont pas été construits pour défendre la ville contre
l’étranger, mais pour l’écraser en cas de révolte. Et s’il fallait un
exemple sans réplique citons l’armée de la Belgique, de ce pays
de Cocagne du capitalisme ; sa neutralité est garantie par les
puissances européennes, et cependant son armée est une des
plus fortes proportionnellement à la population. Les glorieux
champs de bataille de la brave armée belge sont les plaines du
Borinage et de Charleroi ; c’est dans le sang des mineurs et des
RXYULHUV GpVDUPpV TXH OHV RIÀFLHUV EHOJHV WUHPSHQW OHXUV pSpHV
et ramassent leurs épaulettes. Les nations européennes n’ont
pas des armées nationales, mais des armées mercenaires, elles
protègent les capitalistes contre la fureur populaire qui vouGUDLW OHV FRQGDPQHU j GL[ KHXUHV GH PLQH RX GH ÀODWXUH
r r

Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé
outre mesure le ventre de la bourgeoisie condamnée à la surconsommation.
Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie a
retiré de la classe ouvrière une masse d’hommes de beaucoup
supérieure à celle qui restait consacrée à la production utile et l’a
condamnée à son tour à l’improductivité et à la surconsommation. Mais ce troupeau de bouches inutiles, malgré sa voracité inVDWLDEOH QH VXIÀW SDV j FRQVRPPHU WRXWHV OHV PDUFKDQGLVHV TXH
les ouvriers, abrutis par le dogme du travail, produisent comme des maniaques, sans vouloir les consommer, et sans même
songer si l’on trouvera des gens pour les consommer.
En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de
surtravail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de
la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs
et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices.
Puisque les ouvriers européens, grelottant de froid et de faim,
refusent de porter les étoffes qu’ils tissent, de boire les vins qu’ils
récoltent, les pauvres fabricants, ainsi que des dératés, doivent
courir aux antipodes chercher qui les portera et qui les boira : ce
sont des centaines de millions et de milliards que l’Europe exporte
tous les ans, aux quatre coins du monde, à des peuplades qui
n’en ont que faire [17]. Mais les continents explorés ne sont plus
assez vastes, il faut des pays vierges. Les fabricants de l’Europe
rêvent nuit et jour de l’Afrique, du lac saharien, du chemin de fer
du Soudan ; avec anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone,
des Stanley, des Du Chaillu, des de Brazza ; bouche béante, ils
écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux voyageurs.
Que de merveilles inconnues renferme le « FRQWLQHQW QRLU » ! Des
FKDPSV VRQW SODQWpV GH GHQWV G·pOpSKDQW GHV ÁHXYHV G·KXLOH GH
coco charrient des paillettes d’or, des millions de culs noirs, nus
comme la face de Dufaure ou de Girardin, attendent les cotonnades pour apprendre la décence, des bouteilles de schnaps et
des bibles pour connaître les vertus de la civilisation.
Mais tout est impuissant : bourgeois qui s’empiffrent, classe
domestique qui dépasse la classe productive, nations étrangères
et barbares que l’on engorge de marchandises européennes ;
r r

rien, rien ne peut arriver à écouler les montagnes de produits
qui s’entassent plus hautes et plus énormes que les pyramides
G·eJ\SWH OD SURGXFWLYLWp GHV RXYULHUV HXURSpHQV GpÀH WRXWH FRQsommation, tout gaspillage. Les fabricants, affolés, ne savent
plus où donner de la tête, ils ne peuvent plus trouver la matière
première pour satisfaire la passion désordonnée, dépravée, de
leurs ouvriers pour le travail. Dans nos départements lainiers,
RQ HIÀORFKH OHV FKLIIRQV VRXLOOpV HW j GHPL SRXUULV RQ HQ IDLW
des draps dits de “renaissance”, qui durent ce que durent les
SURPHVVHV pOHFWRUDOHV j /\RQ DX OLHX GH ODLVVHU j OD ÀEUH VR\euse sa simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de
sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et
de peu d’usage. Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque sera apSHOpH O·µkJH GH OD IDOVLÀFDWLRQµ FRPPH OHV SUHPLqUHV pSRTXHV GH
l’humanité ont reçu les noms d’”âge de pierre”, d’”âge de bronze”,
du caractère de leur production. Des ignorants accusent de
fraude nos pieux industriels, tandis qu’en réalité la pensée qui
les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne peuvent
VH UpVLJQHU j YLYUH OHV EUDV FURLVpV &HV IDOVLÀFDWLRQV TXL RQW SRXU
unique mobile un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de
VXSHUEHV SURÀWV DX[ IDEULFDQWV TXL OHV SUDWLTXHQW VL HOOHV VRQW
désastreuses pour la qualité des marchandises, si elles sont une
source intarissable de gaspillage du travail humain, prouvent la
philanthropique ingéniosité des bourgeois et l’horrible perversion
des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail, obligent les
industriels à étouffer les cris de leur conscience et à violer même
les lois de l’honnêteté commerciale.
Et cependant, en dépit de la surproduction de marchandises,
HQ GpSLW GHV IDOVLÀFDWLRQV LQGXVWULHOOHV OHV RXYULHUV HQFRPEUHQW
le marché innombrablement, implorant : du travail ! du travail !
Leur surabondance devrait les obliger à refréner leur passion ; au
contraire, elle la porte au paroxysme. Qu’une chance de travail se
présente, ils se ruent dessus ; alors c’est douze, quatorze heures
qu’ils réclament pour en avoir leur saoul, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans plus rien pour alimenter
leur vice. Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages
reviennent avec la régularité des saisons. Au surtravail meurtrier
pour l’organisme succède le repos absolu, pendant des deux et
r r

quatre mois ; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le vice
du travail est diaboliquement chevillé dans le cœur des ouvriers ; puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de
la nature ; puisque la quantité de travail requise par la société
est forcément limitée par la consommation et par l’abondance de
la matière première, pourquoi dévorer en six mois le travail de
toute l’année ? Pourquoi ne pas le distribuer uniformément sur
les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter de six ou de
cinq heures par jour, pendant l’année, au lieu de prendre des
indigestions de douze heures pendant six mois ? Assurés de leur
part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront plus,
ne se battront plus pour s’arracher le travail des mains et le pain
de la bouche ; alors, non épuisés de corps et d’esprit, ils commenceront à pratiquer les vertus de la paresse.
Abêtis par leur vice, les ouvriers n’ont pu s’élever à l’intelligence
de ce fait que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner
comme l’eau sur un navire en détresse. Cependant les industriels, au nom de l’exploitation capitaliste, ont depuis longtemps
demandé une limitation légale de la journée de travail. Devant la
Commission de 1860 sur l’enseignement professionnel, un des
plus grands manufacturiers de l’Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait :
« 4XH OD MRXUQpH GH GRX]H KHXUHV pWDLW H[FHVVLYH HW GHYDLW rWUH UDPHQpH j RQ]H KHXUHV TXH O·RQ GHYDLW VXVSHQGUH OH WUDYDLO j GHX[
KHXUHV OH VDPHGL -H SXLV FRQVHLOOHU O·DGRSWLRQ GH FHWWH PHVXUH
TXRLTX·HOOH SDUDLVVH RQpUHXVH j SUHPLqUH YXH QRXV O·DYRQV H[SpULPHQWpH GDQV QRV pWDEOLVVHPHQWV LQGXVWULHOV GHSXLV TXDWUH
DQV HW QRXV QRXV HQ WURXYRQV ELHQ HW OD SURGXFWLRQ PR\HQQH ORLQ
G·DYRLU GLPLQXp D DXJPHQWp »
Dans son étude sur les “machines”, M. F. Passy cite la lettre
suivante d’un grand industriel belge, M. M. Ottavaere :
« 1RV PDFKLQHV TXRLTXH OHV PrPHV TXH FHOOHV GHV ÀODWXUHV DQJODLVHV QH SURGXLVHQW SDV FH TX·HOOHV GHYUDLHQW SURGXLUH HW FH TXH
SURGXLUDLHQW FHV PrPHV PDFKLQHV HQ $QJOHWHUUH TXRLTXH OHV ÀODWXUHV WUDYDLOOHQW GHX[ KHXUHV GH PRLQV SDU MRXU > @ 1RXV WUDYDLOORQV
WRXV ´GHX[ JUDQGHV KHXUHV GH WURSµ M·DL OD FRQYLFWLRQ TXH VL O·RQ QH
r r

WUDYDLOODLW TXH RQ]H KHXUHV DX OLHX GH WUHL]H QRXV DXULRQV OD PrPH
SURGXFWLRQ HW SURGXLULRQV SDU FRQVpTXHQW SOXV pFRQRPLTXHPHQW »
'·XQ DXWUH F{Wp 0 /HUR\ %HDXOLHX DIÀUPH TXH © F·HVW XQH REVHUYDWLRQ G·XQ JUDQG PDQXIDFWXULHU EHOJH TXH OHV VHPDLQHV R
WRPEH XQ MRXU IpULp Q·DSSRUWHQW SDV XQH SURGXFWLRQ LQIpULHXUH j
FHOOH GHV VHPDLQHV RUGLQDLUHV ». [18]
Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n’a
jamais osé, un gouvernement aristocratique l’a osé. Méprisant
les hautes considérations morales et industrielles des économistes, qui, comme les oiseaux de mauvais augure, croassaient
que diminuer d’une heure le travail des fabriques c’était décréter
la ruine de l’industrie anglaise, le gouvernement de l’Angleterre
a défendu par une loi, strictement observée, de travailler plus de
dix heures par jour ; et après comme avant, l’Angleterre demeure
la première nation industrielle du monde.
La grande expérience anglaise est là, l’expérience de quelques
capitalistes intelligents est là, elle démontre irréfutablement que,
pour puissancer la productivité humaine, il faut réduire les heures de travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et le
peuple français n’est pas convaincu. Mais si une misérable réduction de deux heures a augmenté en dix ans de près d’un tiers
la production anglaise [19], quelle marche vertigineuse imprimera
à la production française une réduction légale de la journée de
travail à trois heures ? Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre qu’en se surmenant de travail, ils épuisent leurs forces
et celles de leur progéniture ; que, usés, ils arrivent avant l’âge à
être incapables de tout travail ; qu’absorbés, abrutis par un seul
vice, ils ne sont plus des hommes, mais des tronçons d’hommes ;
qu’ils tuent en eux toutes les belles facultés pour ne laisser debout, et luxuriante, que la folie furibonde du travail.
Ah ! comme des perroquets d’Arcadie ils répètent la leçon des
économistes : « 7UDYDLOORQV WUDYDLOORQV SRXU DFFURvWUH OD ULFKHVVH
QDWLRQDOH » Ô idiots ! c’est parce que vous travaillez trop que
l’outillage industriel se développe lentement. Cessez de braire et
écoutez un économiste ; il n’est pas un aigle, ce n’est que M. L.
r r

Reybaud, que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques
mois :
« &·HVW HQ JpQpUDO VXU OHV FRQGLWLRQV GH OD PDLQ G·RHXYUH TXH VH
UqJOH OD UpYROXWLRQ GDQV OHV PpWKRGHV GX WUDYDLO 7DQW TXH OD PDLQ
G·RHXYUH IRXUQLW VHV VHUYLFHV j EDV SUL[ RQ OD SURGLJXH RQ FKHUFKH j O·pSDUJQHU TXDQG VHV VHUYLFHV GHYLHQQHQW SOXV FR€WHX[ » [20]
Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de
bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures
de travail des machines de chair et d’os. Les preuves à l’appui ?
&·HVW SDU FHQWDLQHV TX·RQ SHXW OHV IRXUQLU 'DQV OD ÀODWXUH OH
métier renvideur (“self acting mule”) fut inventé et appliqué à
0DQFKHVWHU SDUFH TXH OHV ÀOHXUV VH UHIXVDLHQW j WUDYDLOOHU DXVVL
longtemps qu’auparavant.
En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés : pourquoi ? Parce que l’Américain, libre et paresseux. aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan
français. Le labourage, si pénible en notre glorieuse France, si
riche en courbatures, est, dans l’Ouest américain, un agréable
passe-temps au grand air que l’on prend assis, en fumant nonchalamment sa pipe.

© ơPVWFM áJǚ úńBOTPO ơPVWFʪF

Si, en diminuant les heures de travail, on conquiert à la production sociale de nouvelles forces mécaniques, en obligeant
les ouvriers à consommer leurs produits, on conquerra une
immense armée de forces de travail. La bourgeoisie, déchargée
alors de sa tâche de consommateur universel, s’empressera de
OLFHQFLHU OD FRKXH GH VROGDWV GH PDJLVWUDWV GH ÀJDULVWHV GH
proxénètes, etc., qu’elle a retirée du travail utile pour l’aider à
consommer et à gaspiller. C’est alors que le marché du travail
sera débordant, c’est alors qu’il faudra une loi de fer pour mettre
r r

l’interdit sur le travail : il sera impossible de trouver de la besogne pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus nombreux
que les poux des bois. Et après eux il faudra songer à tous ceux
qui pourvoyaient à leurs besoins et goûts futiles et dispendieux.
Quand il n’y aura plus de laquais et de généraux à galonner,
plus de prostituées libres et mariées à couvrir de dentelles, plus
de canons à forer, plus de palais à bâtir, il faudra, par des lois
sévères, imposer aux ouvrières et ouvriers en passementeries,
en dentelles, en fer, en bâtiments, du canotage hygiénique et des
exercices chorégraphiques pour le rétablissement de leur santé
et le perfectionnement de la race. Du moment que les produits
européens consommés sur place ne seront pas transportés au
diable, il faudra bien que les marins, les hommes d’équipe, les
camionneurs s’assoient et apprennent à se tourner les pouces.
Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer à l’amour
libre sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée et les
sermons de la morale européenne.
,O \ D SOXV $ÀQ GH WURXYHU GX WUDYDLO SRXU WRXWHV OHV QRQ
YDOHXUV GH OD VRFLpWp DFWXHOOH DÀQ GH ODLVVHU O·RXWLOODJH LQGXVWULHO VH GpYHORSSHU LQGpÀQLPHQW OD FODVVH RXYULqUH GHYUD FRPPH
la bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et développer inGpÀQLPHQW VHV FDSDFLWpV FRQVRPPDWULFHV $X OLHX GH PDQJHU SDU
jour une ou deux onces de viande coriace, quand elle en mange,
elle mangera de joyeux biftecks d’une ou deux livres ; au lieu de
boire modérément du mauvais vin, plus catholique que le pape,
elle boira à grandes et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne, sans baptême industriel, et laissera l’eau aux bêtes.
/HV SUROpWDLUHV RQW DUUrWp HQ OHXU WrWH G·LQÁLJHU DX[ FDSLWDOLVWHV
GHV GL[ KHXUHV GH IRUJH HW GH UDIÀQHULH Oj HVW OD JUDQGH IDXWH
la cause des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre et non imposer le travail, il le faudra. Les Rothschild, les
Say seront admis à faire la preuve d’avoir été, leur vie durant,
de parfaits vauriens ; et s’ils jurent vouloir continuer à vivre en
parfaits vauriens, malgré l’entraînement général pour le travail,
ils seront mis en carte et, à leurs mairies respectives, ils recevront tous les matins une pièce de vingt francs pour leurs menus
plaisirs. Les discordes sociales s’évanouiront. Les rentiers, les
capitalistes, tout les premiers, se rallieront au parti populaire,
r r

une fois convaincus que, loin de leur vouloir du mal, on veut au
contraire les débarrasser du travail de surconsommation et de
gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. Quant
aux bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens,
RQ OHV ODLVVHUD VXLYUH OHXUV LQVWLQFWV LO H[LVWH VXIÀVDPPHQW GH
métiers dégoûtants pour les caser ; Dufaure nettoierait les latrines publiques ; Galliffet chourinerait les cochons galeux et les
chevaux forcineux ; les membres de la commission des grâces,
envoyés à Poissy, marqueraient les bœufs et les moutons à abattre ; les sénateurs, attachés aux pompes funèbres, joueraient les
croque-morts. Pour d’autres, on trouverait des métiers à portée
de leur intelligence. Lorgeril, Broglie, boucheraient les bouteilles
de champagne, mais on les musellerait pour les empêcher de
s’enivrer ; Ferry, Freycinet, Tirard détruiraient les punaises et les
vermines des ministères et autres auberges publiques. Il faudra
cependant mettre les deniers publics hors de la portée des bourgeois, de peur des habitudes acquises.
Mais dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont
perverti l’humaine nature, des cagots, des cafards, des hypocrites
« HW DXWUHV WHOOHV VHFWHV GH JHQV TXL VH VRQW GpJXLVpV SRXU WURPSHU
OH PRQGH &DU GRQQDQW HQWHQGUH DX SRSXODLUH FRPPXQ TX·LOV QH
VRQW RFFXSpV VLQRQ j FRQWHPSODWLRQ HW GpYRWLRQ HQ MHXVQHV HW PDVFpUDWLRQ GH OD VHQVXDOLWp VLQRQ YUD\HPHQW SRXU VXVWHQWHU HW DOLPHQWHU OD SHWLWH IUDJLOLWp GH OHXU KXPDQLWp DX FRQWUDLUH IRQW FKLqUH
'LHX VDLW TX·HOOH “et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt” [21]
9RXV OH SRXYH] OLUH HQ JURVVH OHWWUH HW HQOXPLQHXUH GH OHXUV URXJHV
PX]HDXO[ HW YHQWUH j SRXODLQH VLQRQ TXDQG LOV VH SDUIXPHQW GH
VRXSKOUH ». [22]
Aux jours de grandes réjouissances populaires, où, au lieu
d’avaler de la poussière comme aux 15 août et aux 14 juillet du
bourgeoisisme, les communistes et les collectivistes feront aller
OHV ÁDFRQV WURWWHU OHV MDPERQV HW YROHU OHV JREHOHWV OHV PHPbres de l’Académie des sciences morales et politiques, les prêtres
à longue et courte robe de l’église économique, catholique, protestante, juive, positiviste et libre penseuse, les propagateurs du
malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste, indépendante ou soumise, vêtus de jaune, tiendront la chandelle à s’en
brûler les doigts et vivront en famine auprès des femmes galloises
r r

HW GHV WDEOHV FKDUJpHV GH YLDQGHV GH IUXLWV HW GH ÁHXUV HW PRXUront de soif auprès des tonneaux débondés. Quatre fois l’an, au
changement des saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs,
on les enfermera dans les grandes roues et pendant dix heures
on les condamnera à moudre du vent. Les avocats et les légistes
subiront la même peine.
En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde
par seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales toujours et toujours ; c’est de l’ouvrage tout trouvé pour
nos bourgeois législateurs. On les organisera par bandes courant les foires et les villages, donnant des représentations législatives. Les généraux, en bottes à l’écuyère, la poitrine chamarrée
d’aiguillettes, de crachats, de croix de la Légion d’honneur, iront
par les rues et les places, racolant les bonnes gens. Gambetta et
Cassagnac, son compère, feront le boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant des yeux, tordant
OD PRXVWDFKH FUDFKDQW GH O·pWRXSH HQÁDPPpH PHQDFHUD WRXW
le monde du pistolet de son père et s’abîmera dans un trou dès
qu’on lui montrera le portrait de Lullier ; Gambetta discourra
sur la politique étrangère, sur la petite Grèce qui l’endoctorise et
PHWWUDLW O·(XURSH HQ IHX SRXU ÀORXWHU OD 7XUTXLH VXU OD JUDQGH
5XVVLH TXL OH VWXOWLÀH DYHF OD FRPSRWH TX·HOOH SURPHW GH IDLUH DYHF
la Prusse et qui souhaite à l’ouest de l’Europe plaies et bosses
pour faire sa pelote à l’Est et étrangler le nihilisme à l’intérieur ;
sur M. de Bismarck, qui a été assez bon pour lui permettre de
se prononcer sur l’amnistie... puis, dénudant sa large bedaine
peinte aux trois couleurs, il battra dessus le rappel et énumérera
les délicieuses petites bêtes, les ortolans, les truffes, les verres
de margaux et d’yquem qu’il y a engloutonnés pour encourager
l’agriculture et tenir en liesse les électeurs de Belleville.
Dans la taraque, on débutera par la “)DUFH pOHFWRUDOH”.
Devant les électeurs, à têtes de bois et oreilles d’âne, les candidats bourgeois, vêtus en paillasses, danseront la danse des
libertés politiques, se torchant la face et la postface avec leurs
programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec
des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre
dans la voix des gloires de la France ; et les têtes des électeurs de
braire en choeur et solidement : hi han ! hi han !
r r

Puis commencera la grande pièce : “/H 9RO GHV ELHQV GH OD QDWLRQ”.
La France capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve
GX FUkQH DYDFKLH DX[ FKDLUV ÁDVTXHV ERXIÀHV EODIDUGHV DX[
yeux éteints, ensommeillée et bâillant, s’allonge sur un canapé
de velours ; à ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque
organisme de fer, à masque simiesque, dévore mécaniquement
des hommes, des femmes, des enfants dont les cris lugubres
et déchirants emplissent l’air ; la Banque à museau de fouine,
à corps d’hyène et mains de harpie, lui dérobe prestement les
pièces de cent sous de la poche. Des hordes de misérables prolétaires décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le sabre
au clair, chassés par des furies les cinglant avec les fouets de la
faim, apportent aux pieds de la France capitaliste des monceaux
de marchandises, des barriques de vin, des sacs d’or et de blé.
Langlois, sa culotte d’une main, le testament de Proudhon de
l’autre, le livre du budget entre les dents, se campe à la tête des
défenseurs des biens de la nation et monte la garde. Les fardeaux
déposés, à coups de crosse et de baïonnette, ils font chasser les
ouvriers et ouvrent la porte aux industriels, aux commerçants
et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se précipitent sur le tas, avalant
des cotonnades, des sacs de blé, des lingots d’or, vidant des barriques ; n’en pouvant plus, sales, dégoûtants, ils s’affaissent dans
leurs ordures et leurs vomissements... Alors le tonnerre éclate,
la terre s’ébranle et s’entrouvre, la Fatalité historique surgit ; de
son pied de fer elle écrase les têtes de ceux qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa large main elle
renverse la France capitaliste, ahurie et suante de peur.
Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa
nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non
pour réclamer les “'URLWV GH O·KRPPH”, qui ne sont que les droits
de l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le “'URLW DX WUDvail”, qui n’est que le droit à la misère, mais pour forger une
loi d’airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois
heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d’allégresse,
sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une
résolution virile ?
r r

&RPPH OH &KULVW OD GROHQWH SHUVRQQLÀFDWLRQ GH O·HVFODYDJH DQtique, les hommes, les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement depuis un siècle le dur calvaire de la douleur :
depuis un siècle, le travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs
chairs, tenaille leurs nerfs ; depuis un siècle, la faim tord leurs
entrailles et hallucine leurs cerveaux !... Ô Paresse, prends pitié
de notre longue misère ! Ô Paresse, mère des arts et des nobles
vertus, sois le baume des angoisses humaines !

Appendice

Nos moralistes sont gens bien modestes ; s’ils ont inventé le
GRJPH GX WUDYDLO LOV GRXWHQW GH VRQ HIÀFDFLWp SRXU WUDQTXLOOL
ser l’âme, réjouir l’esprit et entretenir le bon fonctionnement des
reins et autres organes ; ils veulent en expérimenter l’usage sur
le populaire “in anima vili”, avant de le tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission d’excuser et d’autoriser les vices.
Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous
battre ainsi la cervelle à élucubrer une morale dont vous n’osez
conseiller la pratique à vos maîtres ? Votre dogme du travail,
GRQW YRXV IDLWHV WDQW OHV ÀHUV YRXOH] YRXV OH YRLU EDIRXp KRQQL "
Ouvrons l’histoire des peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs législateurs.
« -H QH VDXUDLV DIÀUPHU GLW OH SqUH GH O·KLVWRLUH +pURGRWH VL OHV
*UHFV WLHQQHQW GHV eJ\SWLHQV OH PpSULV TX·LOV IRQW GX WUDYDLO SDUFH
TXH MH WURXYH OH PrPH PpSULV pWDEOL SDUPL OHV 7KUDFHV OHV 6F\WKHV
OHV 3HUVHV OHV /\GLHQV HQ XQ PRW SDUFH TXH FKH] OD SOXSDUW GHV
EDUEDUHV FHX[ TXL DSSUHQQHQW OHV DUWV PpFDQLTXHV HW PrPH OHXUV
HQIDQWV VRQW UHJDUGpV FRPPH OHV GHUQLHUV GHV FLWR\HQV 7RXV OHV
*UHFV RQW pWp pOHYpV GDQV FHV SULQFLSHV SDUWLFXOLqUHPHQW OHV /DFpGpPRQLHQV » [23]
« ­ $WKqQHV OHV FLWR\HQV pWDLHQW GH YpULWDEOHV QREOHV TXL QH
GHYDLHQW V·RFFXSHU TXH GH OD GpIHQVH HW GH O·DGPLQLVWUDWLRQ GH OD
r r

FRPPXQDXWp FRPPH OHV JXHUULHUV VDXYDJHV GRQW LOV WLUDLHQW OHXU
RULJLQH 'HYDQW GRQF rWUH OLEUHV GH WRXW OHXU WHPSV SRXU YHLOOHU SDU
OHXU IRUFH LQWHOOHFWXHOOH HW FRUSRUHOOH DX[ LQWpUrWV GH OD 5pSXEOLTXH
LOV FKDUJHDLHQW OHV HVFODYHV GH WRXW WUDYDLO 'H PrPH j /DFpGpPRQH OHV IHPPHV PrPHV QH GHYDLHQW QL ÀOHU QL WLVVHU SRXU QH SDV
GpURJHU j OHXU QREOHVVH. » [24]
Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres, l’agriculture et les armes ; tous les citoyens vivaient de droit
aux dépens du Trésor, sans pouvoir être contraints de pourvoir à
leur subsistance par aucun des “sordidoe artes” (ils désignaient
ainsi les métiers) qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l’ancien, pour soulever le peuple, accusa surtout Tarquin, le
tyran, d’avoir fait des artisans et des maçons avec des citoyens
libres. [25]
Les philosophes anciens se disputaient sur l’origine des idées,
mais ils tombaient d’accord s’il s’agissait d’abhorrer le travail.
« /D QDWXUH GLW 3ODWRQ GDQV VRQ XWRSLH VRFLDOH GDQV VD ´Républiqueµ PRGqOH OD QDWXUH Q·D IDLW QL FRUGRQQLHU QL IRUJHURQ
GH SDUHLOOHV RFFXSDWLRQV GpJUDGHQW OHV JHQV TXL OHV H[HUFHQW YLOV
PHUFHQDLUHV PLVpUDEOHV VDQV QRP TXL VRQW H[FOXV SDU OHXU pWDW
PrPH GHV GURLWV SROLWLTXHV 4XDQW DX[ PDUFKDQGV DFFRXWXPpV j
PHQWLU HW j WURPSHU RQ QH OHV VRXIIULUD GDQV OD FLWp TXH FRPPH
XQ PDO QpFHVVDLUH /H FLWR\HQ TXL VH VHUD DYLOL SDU OH FRPPHUFH
GH ERXWLTXH VHUD SRXUVXLYL SRXU FH GpOLW 6·LO HVW FRQYDLQFX LO VHUD
FRQGDPQp j XQ DQ GH SULVRQ /D SXQLWLRQ VHUD GRXEOH j FKDTXH
UpFLGLYH » [26]
Dans son “eFRQRPLTXH”, Xénophon écrit :
« /HV JHQV TXL VH OLYUHQW DX[ WUDYDX[ PDQXHOV QH VRQW MDPDLV
pOHYpV DX[ FKDUJHV HW RQ D ELHQ UDLVRQ /D SOXSDUW FRQGDPQpV
j rWUH DVVLV WRXW OH MRXU TXHOTXHV XQV PrPH j pSURXYHU XQ IHX
FRQWLQXHO QH SHXYHQW PDQTXHU G·DYRLU OH FRUSV DOWpUp HW LO HVW ELHQ
GLIÀFLOH TXH O·HVSULW QH V·HQ UHVVHQWH »
« 4XH SHXW LO VRUWLU G·KRQRUDEOH G·XQH ERXWLTXH " SURIHVVH &LFpURQ
HW TX·HVW FH TXH OH FRPPHUFH SHXW SURGXLUH G·KRQQrWH " 7RXW FH TXL
V·DSSHOOH ERXWLTXH HVW LQGLJQH G·XQ KRQQrWH KRPPH > @ OHV PDU
FKDQGV QH SRXYDQW JDJQHU VDQV PHQWLU HW TXRL GH SOXV KRQWHX[
r r

TXH OH PHQVRQJH 'RQF RQ GRLW UHJDUGHU FRPPH TXHOTXH FKRVH GH
EDV HW GH YLO OH PpWLHU GH WRXV FHX[ TXL YHQGHQW OHXU SHLQH HW OHXU LQGXVWULH FDU TXLFRQTXH GRQQH VRQ WUDYDLO SRXU GH O·DUJHQW VH YHQG
OXL PrPH HW VH PHW DX UDQJ GHV HVFODYHV » [27]
Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le
langage de ces philosophes, que l’on vous cache avec un soin
jaloux : un citoyen qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves, il commet un crime, qui mérite des
années de prison. La tartuferie chrétienne et l’utilitarisme capitaliste n’avaient pas perverti ces philosophes des Républiques
antiques ; professant pour des hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote, ces penseurs géants, dont
nos Cousin, nos Caro, nos Simon ne peuvent atteindre la cheville
qu’en se haussant sur la pointe des pieds, voulaient que les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans le plus grand
loisir, car, ajoutait Xénophon, « OH WUDYDLO HPSRUWH WRXW OH WHPSV HW
DYHF OXL RQ Q·D QXO ORLVLU SRXU OD 5pSXEOLTXH HW OHV DPLV ». Selon
Plutarque, le grand titre de Lycurgue, « OH SOXV VDJH GHV KRPPHV » à l’admiration de la postérité, était d’avoir accordé des loisirs aux citoyens de la République en leur interdisant un métier
quelconque. [28]
Mais, répondront les Bastiat, Dupanloup, Beaulieu et compagnie de la morale chrétienne et capitaliste, ces penseurs, ces
philosophes préconisaient l’esclavage. Parfait, mais pouvait-il en
être autrement, étant donné les conditions économiques et politiques de leur époque ? La guerre était l’état normal des sociétés
antiques ; l’homme libre devait consacrer son temps à discuter
les affaires de l’État et à veiller à sa défense ; les métiers étaient
alors trop primitifs et trop grossiers pour que, les pratiquant, on
S€W H[HUFHU VRQ PpWLHU GH VROGDW HW GH FLWR\HQ DÀQ GH SRVVpGHU
des guerriers et des citoyens, les philosophes et les législateurs
devaient tolérer les esclaves dans les Républiques héroïques. Mais
les moralistes et les économistes du capitalisme ne préconisentils pas le salariat, l’esclavage moderne ? Et à quels hommes
O·HVFODYDJH FDSLWDOLVWH IDLW LO GHV ORLVLUV " ­ GHV 5RWKVFKLOG j GHV
Schneider, à des Mme Boucicaut, inutiles et nuisibles esclaves
de leurs vices et de leurs domestiques.
r r

« /H SUpMXJp GH O·HVFODYDJH GRPLQDLW O·HVSULW GH 3\WKDJRUH HW
d’Aristote », a-t-on écrit dédaigneusement ; et cependant Aristote
prévoyait que « VL FKDTXH RXWLO SRXYDLW H[pFXWHU VDQV VRPPDWLRQ
RX ELHQ GH OXL PrPH VD IRQFWLRQ SURSUH FRPPH OHV FKHIV G·RHXYUH
GH 'pGDOH VH PRXYDLHQW G·HX[ PrPHV RX FRPPH OHV WUpSLHGV GH
9XOFDLQ VH PHWWDLHQW VSRQWDQpPHQW j OHXU WUDYDLO VDFUp VL SDU H[HPSOH OHV QDYHWWHV GHV WLVVHUDQGV WLVVDLHQW G·HOOHV PrPHV OH FKHI
G·DWHOLHU Q·DXUDLW SOXV EHVRLQ G·DLGHV QL OH PDvWUH G·HVFODYHV ».
/H UrYH G·$ULVWRWH HVW QRWUH UpDOLWp 1RV PDFKLQHV DX VRXIÁH GH
feu, aux membres d’acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d’elles-mêmes leur
travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du
capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des
esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est
le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des
“sordidoe artes” et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des
loisirs et la liberté.

1. Descartes, /HV 3DVVLRQV GH O·kPH.
2. Docteur Beddoe, 0HPRLUV RI
WKH $QWKURSRORJLFDO 6RFLHW\ ; Ch.
Darwin, 'HVFHQW RI 0DQ.
3. Les explorateurs européens
s’arrêtait étonnés devant la
EHDXWp SK\VLTXH HW OD ÀqUH DOlure des hommes des peuplades
primitives, non souillés par ce
que Pæppig appelait le « VRXIÁH
HPSRLVRQQp GH OD FLYLOLVDWLRQ ».
Parlant des aborigènes des
îles océaniennes, lord George
Campbell écrit : « LO Q·\ D SDV
GH SHXSOH DX PRQGH TXL IUDSSH
GDYDQWDJH DX SUHPLHU DERUG
/HXU SHDX XQLH HW G·XQH WHLQWH OpJqUHPHQW FXLYUpH OHXUV FKHYHX[
GRUpV HW ERXFOpV OHXU EHOOH HW MR\HXVH ÀJXUH HQ XQ PRW WRXWH OHXU
SHUVRQQH IRUPDLHQW XQ QRXYHO
HW VSOHQGLGH pFKDQWLOORQ GX ´JHQXV KRPRµ OHXU DSSDUHQFH SK\VLTXH GRQQDLW O·LPSUHVVLRQ G·XQH
UDFH VXSpULHXUH j OD Q{WUH » Les
civilisés de l’ancienne Rome,
les César, les Tacite, contemplaient avec la même admiration les Germains des tribus
communistes qui envahissaient
l’Empire romain. Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre du Ve siècle, qu’on surnommait le “maître des évêques”, donnait les
barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens : « 1RXV
VRPPHV LPSXGLTXHV DX PLOLHX
GHV EDUEDUHV SOXV FKDVWHV TXH
QRXV %LHQ SOXV OHV EDUEDUHV
VRQW EOHVVpV GH QRV LPSXGLFLWpV
OHV *RWKV QH VRXIIUHQW SDV TX·LO
\ DLW SDUPL HX[ GHV GpEDXFKpV
GH OHXU QDWLRQ VHXOV DX PLOLHX
G·HX[ SDU OH WULVWH SULYLOqJH GH
OHXU QDWLRQDOLWp HW GH OHXU QRP
OHV 5RPDLQV RQW OH GURLW G·rWUH
LPSXUV >/D SpGpUDVWLH pWDLW DORUV
HQ JUDQGH PRGH SDUPL OHV SDwHQV
HW OHV FKUpWLHQV @ /HV RSSULPpV
V·HQ YRQW FKH] OHV EDUEDUHV FKHUFKHU GH O·KXPDQLWp HW XQ DEUL »
('H *XEHUQDWLRQH 'HL.) La vieille
civilisation et le christianisme
vieilli et la moderne civilisation
capitaliste corrompent les sauvages du nouveau monde.

Notes

M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d’observation,
alors même que l’on rejette
ses conclusions sociologiques,
entachées de prudhommisme
philanthropique et chrétien, dit
dans son livre Les Ouvriers euURSpHQV (1885) : « La propension
GHV %DFKNLUV SRXU OD SDUHVVH
>OHV %DFKNLUV VRQW GHV SDVWHXUV
VHPL QRPDGHV GX YHUVDQW DVLDWLTXH GH O·2XUDO@ OHV ORLVLUV GH
OD YLH QRPDGH OHV KDELWXGHV
GH PpGLWDWLRQ TX·HOOHV IRQW
QDvWUH FKH] OHV LQGLYLGXV OHV
PLHX[ GRXpV FRPPXQLTXHQW
VRXYHQW j FHX[ FL XQH GLVWLQFWLRQ GH PDQLqUHV XQH ÀQHVVH
G·LQWHOOLJHQFH HW GH MXJHPHQW
TXL VH UHPDUTXHQW UDUHPHQW DX
PrPH QLYHDX VRFLDO GDQV XQH
FLYLOLVDWLRQ SOXV GpYHORSSpH
&H TXL OHXU UpSXJQH OH SOXV FH
VRQW OHV WUDYDX[ DJULFROHV LOV
IRQW WRXW SOXW{W TXH G·DFFHSWHU OH
PpWLHU G·DJULFXOWHXU »
L’agriculture est, en effet, la
première manifestation du travail servile dans l’humanité.
Selon la tradition biblique, le
premier criminel, Caïn, est un
agriculteur.
4. Le proverbe espagnol dit :
'HVFDQVDU HV VDOXG (Se reposer
est santé).
5. « Ñ 0pOLEpH XQ 'LHX QRXV D
GRQQp FHWWH RLVLYHWp », Virgile,
%XFROLTXHV.
6. Évangile selon saint Matthieu, chap. VI.
7. Au premier congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles,
en 1857, un des plus riches
manufacturiers de Marquette,
près de Lille, M. Scrive, aux applaudissements des membres
du congrès, racontait, avec la
plus noble satisfaction d’un
devoir accompli : « 1RXV DYRQV
LQWURGXLW TXHOTXHV PR\HQV GH
GLVWUDFWLRQ SRXU OHV HQIDQWV
1RXV OHXU DSSUHQRQV j FKDQWHU
SHQGDQW OH WUDYDLO j FRPSWHU
pJDOHPHQW HQ WUDYDLOODQW FHOD
OHV GLVWUDLW HW OHXU IDLW DFFHSWHU
DYHF FRXUDJH ´FHV GRX]H KHXUHV

r r

GH WUDYDLO TXL VRQW QpFHVVDLUHV
SRXU OHXU SURFXUHU GHV PR\HQV
G·H[LVWHQFH µ » Douze heures de
travail, et quel travail ! imposées à des enfants qui n’ont pas
douze ans ! Les matérialistes regretteront toujours qu’il n’y ait
pas un enfer pour y clouer ces
chrétiens, ces philanthropes,
bourreaux de l’enfance.
8. Discours prononcé à la Société internationale d’études
pratiques d’économie sociale de
Paris, en mai 1863, et publié
dans /·(FRQRPLVWH IUDQoDLV de
la même époque.
9. L.-R. Villermé, 7DEOHDX GH
O·pWDW SK\VLTXH HW PRUDO GHV
RXYULHUV GDQV OHV IDEULTXHV
GH FRWRQ GH ODLQH HW GH VRLH,
1848. Ce n’était pas parce
que les Dollfus, les Koechlin
et autres fabricants alsaciens
étaient des républicains, des
patriotes et des philanthropes
protestants qu’ils traitaient
de la sorte leurs ouvriers ; car
Blanqui, l’académicien Reybaud, le prototype de Jérôme
Paturot, et Jules Simon, le
maître Jacques politique, ont
constaté les mêmes aménités
pour la classe ouvrière chez les
fabricants très catholiques et
très monarchiques de Lille et
de Lyon. Ce sont là des vertus
capitalistes s’harmonisant à ravir avec toutes les convictions
politiques et religieuses.
Les Indiens des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs
LQÀUPHV HW OHXUV YLHLOODUGV LOV
témoignent leur amitié en metWDQW ÀQ j XQH YLH TXL Q·HVW SOXV
réjouie par des combats, des
fêtes et des danses. Tous les
peuples primitifs ont donné aux
leurs ces preuves d’affection :
les Massagètes de la mer CaspLHQQH +pURGRWH DXVVL ELHQ
que les Wens de l’Allemagne
et les Celtes de la Gaule. Dans
les églises de Suède, dernièrement encore, on conservait des
massues dites “massues familiales”, qui servaient à délivrer
les parents des tristesses de la

vieillesse. Combien dégénérés
sont les prolétaires modernes
pour accepter en patience les
épouvantables misères du travail de fabrique !
11. Au Congrès industriel tenu
à Berlin le 21 janvier 1879,
on estimait à 568 millions de
francs la perte qu’avait éprouvée l’industrie du fer en Allemagne pendant la dernière
crise.
12. “La Justice”, de M. ClePHQFHDX GDQV VD SDUWLH ÀQDQcière, disait le 6 avril 1880 :
« 1RXV DYRQV HQWHQGX VRXWHQLU
FHWWH RSLQLRQ TXH j GpIDXW GH OD
3UXVVH OHV PLOOLDUGV GH OD JXHUUH
GH HXVVHQW pWp ´pJDOHPHQW
SHUGXVµ SRXU OD )UDQFH HW FH
VRXV IRUPH G·HPSUXQWV SpULRGLTXHPHQW pPLV SRXU O·pTXLOLEUH
GHV EXGJHWV pWUDQJHUV WHOOH HVW
pJDOHPHQW QRWUH RSLQLRQ » On
estime à cinq milliards la perte
des capitaux anglais dans les
emprunts des Républiques de
l’Amérique du Sud. Les travailleurs français ont non seulement produit les cinq milliards
payés à M. Bismarck ; mais
ils continuent à servir les intérêts de l’indemnité de guerre
aux Ollivier, aux Girardin, aux
Bazaine et autres porteurs de
titres de rente qui ont amené
la guerre et la déroute. CepenGDQW LO OHXU UHVWH XQH ÀFKH GH
consolation : ces milliards
n’occasionneront pas de guerre
de recouvrement.
13. Sous l’Ancien Régime, les
lois de l’Église garantissaient
au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours
fériés) pendant lesquels il était
strictement défendu de travailler. C’était le grand crime
du catholicisme, la cause principale de l’irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès
qu’elle fut maîtresse, elle abolit
les jours fériés et remplaça la
semaine de sept jours par celle
de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l’Église pour
mieux les soumettre au joug
du travail. La haine contre les
jours fériés n’apparaît que lor-

sque la moderne bourgeoisie
industrielle et commerçante
prend corps, entre les XVe et
XVIe VLqFOHV +HQUL ,9 GHPDQGD
leur réduction au pape ; il refusa parce que « O·XQH GHV KpUpVLHV TXL FRXUHQW OH MRXUG·KXL
HVW WRXFKDQW OHV IrWHV » (lettre
du cardinal d’Ossat). Mais, en
3pUpÀ[H DUFKHYrTXH GH
Paris, en supprima 17 dans
son diocèse. Le protestantisme,
qui était la religion chrétienne,
accommodée aux nouveaux
besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie,
fut moins soucieux du repos
populaire ; il détrôna au ciel
les saints pour abolir sur terre
leurs fêtes. La réforme religieuse
et la libre pensée philosophique
n’étaient que des prétextes qui
permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d’escamoter les
jours de fête du populaire.
14. Ces fêtes pantagruéliques
duraient des semaines. Don
5RGULJR GH /DUD JDJQH VD ÀDQcée en expulsant les Maures
de Calatrava la vieille, et le 5RPDQFHUR narre que :
“/DV ERGDV IXHURQ HQ %XUJRV
/DV WRUQDERGDV HQ 6DODV
(Q ERGDV \ WRUQDERGDV
3DVDURQ
VLHWH
VHPDQDV
7DQWDV YLHQHQ GH ODV JHQWHV
4XH QR FDEHQ SRU ODV SOD]DV ”
(Les noces furent à Burgos, les
retours de noces à Salas : en
noces et retours de noces, sept
semaines passèrent ; tant de
gens accourent que les places
ne peuvent les contenir...)
Les hommes de ces noces
de sept semaines étaient les
héroïques soldats des guerres
de l’indépendance.
15. Karl Marx, Le Capital, livre
premier, ch. XV, § 6.
16. « /D SURSRUWLRQ VXLYDQW ODTXHOOH
OD SRSXODWLRQ G·XQ SD\V HVW HPSOR\pH FRPPH GRPHVWLTXH DX VHUYLFH GHV FODVVHV DLVpHV LQGLTXH
VRQ SURJUqV HQ ULFKHVVH QDWLRQDOH
HW HQ FLYLOLVDWLRQ » (R. M. Martin
,UHODQG EHIRUH DQG DIWHU WKH 8QLRQ”,
1818).
Gambetta, qui niait la question
sociale, depuis qu’il n’était plus

r r

l’avocat nécessiteux du Café
Procope, voulait sans doute
parler de cette classe domestique sans cesse grandissante
quand il réclamait l’avènement
des nouvelles couches sociales.
17. Deux exemples : le gouvernement anglais, pour complaire aux pays indiens qui,
malgré les famines périodiques
désolant le pays, s’entêtent à
cultiver le pavot au lieu du riz
ou du blé, a dû entreprendre
GHV JXHUUHV VDQJODQWHV DÀQ
d’imposer au gouvernement
chinois la libre introduction de
l’opium indien. Les sauvages
de la Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la conséquence,
durent se vêtir et se saouler à
l’anglaise, pour consommer
les produits des distilleries de
l’Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.
18. Paul Leroy-Beaulieu, La
4XHVWLRQ RXYULqUH DX ;,9e VLqFOH,
1872.
19. Voici, d’après le célèbre
statisticien R. Giffen, du Bureau de statistique de Londres, la progression croissante
de la richesse nationale de
l’Angleterre et de l’Irlande : en
1814, elle était de 55 milliards
de francs ; en 1865, elle était
de 162,5 milliards de francs, en
1875, elle était de 212,5 milliards de francs.
20. Louis Reybaud, /H &RWRQ VRQ
UpJLPH VHV SUREOqPHV, 1863.
21. « ,OV VLPXOHQW GHV &XULXV HW YLYHQW FRPPH DX[ ´%DFFKDQDOHVµ »
(Juvénal).
22. 3DQWDJUXHO, livre II, chap.
LXXIV.
23. +pURGRWH W OO WUDG /DUFKHU
1876.
24. Biot, 'H O·DEROLWLRQ GH O·HVFODYDJH
DQFLHQ HQ 2FFLGHQW, 1840.
25. Tite-Live, livre premier.
26. Platon, 5pSXEOLTXH, livre V.
27. Cicéron, 'HV GHYRLUV, I, tit. ll,
chap. XLII.
28. Platon, 5pSXEOLTXH, V, et les
Lois, III ; Aristote, 3ROLWLTXH, II et
VII ; Xénophon, (FRQRPLTXH, IV et
VI ; Plutarque, 9LH GH /\FXUJXH.

Paressons
en toutes
choses,
hormis en
aimant et
en buvant,
hormis en
paressant.


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