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Titre: D_un plateau l_autre
Auteur: Fr_d_ric Mathieu

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2012

D’un plateau
l’autre
Le journalisme à la sentine
Frédéric Mathieu

Tous droits réservés

2

Sommaire
Les réseaux du pouvoir .................................................. 5
De l'anti-sarkozysme comme cache-sexe ................... 16
L’éducation du journaliste ........................................... 29
Le pluralisme médiatique ............................................ 46
Le décryptage et l’expertise ......................................... 54
Mange ta bouillie ! La purée du 20 Heures ................. 72
La sanctification du web .............................................. 79
Dispositifs et rhétoriques de lutte ............................... 92
Les sondages d'opinion .............................................. 112
Un narcissisme de corporation .................................. 126
En guise de conclusion .............................................. 133
Annexe : L’arborescence multinationales-médias .... 137

3

4

D’un plateau l’autre
Lorsque les conquistadores eurent terminé de décimer
l'armée Inca de l'empereur Huayna Capac 1, ils firent à leurs
dépens la connaissance de la cinquième colonne des Indiens
Shuars, passés maître dans l'art de façonner des têtes réduites
(tsantza). Cet admirable artisanat a, semble-t-il, inspiré nos
experts, économistes et journalistes. Rien ne se perd…

Les réseaux du pouvoir
Si l’on en croit les sondages d’opinion, les Français
feraient de moins en moins confiance aux journalistes. Que
signifie cette suspicion que même les sondages d’opinion ne
parviennent pas à « redresser » ? Pourquoi ce désaveu ? Les
relais du savoir souffriraient-ils de mauvaise fâme ? Les
accuse-t-on de collusion, de connivence ou de complicité
avec les politiques ? Rien de tout cela. Ce qui dérange n’est
pas leur bien-pensance, mais leur communauté de pensée. Ce
1

Avec force courage (et couvertures imprégnées de variole).
Le terrorisme bactériologique n’est pas né de la dernière
pluie…
5

qui dérange n'est pas leurs allégeances ou leur manque
d'objectivité. Sans même qu’il soit besoin d’analyser la
teneur des débats, ni la désaffection massive d’un public
agacé qui s’en retourne vers le web, l’évolution récente de la
carte des programmes en témoigne d’elle-même. Le succès
grandissant des émissions de proximité telles que Face au
Français, mettant aux prises des politiques avec le commun
des « braves gens », ce plébiscite des émissions qui les
confrontent im-médiatement, donc sans média, sans
incursion journalistique ou parabase intempestive, met en
avant le fait que l’essentiel des journalistes – se réclamant à
84 % de la gauche socialiste selon un sondage IPSOS daté de
2001 ; ayant voté le « Yes against the No to Win » pour plus
de 90 % d’entre eux – n’incarne plus la médiation auprès du
peuple. Ce qu’ils relaient n’est plus l’information, mais
l’idéologie.
Les journalistes sont des êtres mobiles qui, pareils aux
sophistes, ne prêchent jamais longtemps aux mêmes endroits.
Qu’on se rassure, le turn-over ne semble pas trop les
embarrasser. Á l’aise. La plume est tout-terrain. Le cirage
polychrome. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont une carte de
presse… Mais la banalité de ces pratiques n’ôte rien à
l’étonnement que pareille volatilité suscite encore ici et là
depuis « la France qui se lève tôt », de l’autre côté de l’écran.
Des remous dans la plèbe. Des convulsions sans suites. Des
mutineries rabiques jusqu’ici balayées d’un revers de mépris.
Mais surtout, des questions. Que signifie le fait qu’ils
puissent changer de rédaction comme de cravate sans
6

retourner leur veste ? Sont-ils intègres au point d’être
impartiaux ? Non pas ; bien au contraire ! S’ils sont
interchangeables, c’est qu’ils pensent tous comme une seule
tête, qu’ils opinent tous en corps, portés par le mainstream :
c’est le « gros animal » dénoncé par Platon. Nos journalistes
et politiques sont liés par le destin. Ils défendent l’intérêt
d’une caste, privilégient la volonté d’une caste, prennent
sempiternellement le parti du parti de leur caste. De droite,
de gauche, tous ont leur rond de serviette au déjeuner du
Siècle (cf. infra : Les tentacules du Siècle). Tous ont leur
siège au banquet des puissants. D’aucuns fréquentent
l'Horloge ou le Rotary Club ; d’autres se pressent au portillon
des Think Tanks libéraux. Certains préfèrent l’atmosphère
chamarrée de la Péniche ou du Fouquet’s (« une brasserie
populaire », précise Christian Estrozy) ; quand les plus
internationalistes, les plus intéressés, postulent pour intégrer
le CFR ou les sessions annuelles du réseau Bilderberg. Ils
constituent ainsi avec les politiques des maçonneries
opaques, conglomérats d'industriels, d'idéologues et de
grands éditorialistes. Tous ces réseaux, toutes ces coteries
cotées de caciques crapoussins prospèrent dans le silence
complice des petits arrangements, des commerces obreptices
où se pratiquent à qui mieux-mieux les renvois d'ascenseur.
Et ce genre d’ascenseur est fort rarement « social »...
Fréquenter les puissants, sans doute est-ce leur métier. –
Pas les servir. Pas s’asservir. Pas leur lécher les bottes. Pas
leur prêter la main, ni manger dans leur main. Qu’importe si
le grain leur plaît. Le « peuple » ne mange pas de ce pain-là.
7

Ce n’est pas là ce qu’il attend d’un journaliste. Mais qu’est-ce,
au juste, que l’on attend d’un journaliste ? À quoi cela sert-il
– devrait servir – un journaliste ? À percer du secret. À
forcer des serrures. La moindre association, depuis les
éminentes Trilatérales, B'nai B'rith et maçonneries,
jusqu’aux plus dérisoires amicales de boulistes, engendre du
secret. Toute société, communauté, ou administration file du
non-dit. Un journaliste n'est utile démocratiquement que s’il
enlève une pelure de l'oignon. Ou bien c'est un chien de
garde. Le peuple attend des journalistes qu’ils soient les oies
du capitole et non les roquets du pouvoir. Il n'attend pas des
journalistes qu’ils soient « indépendants ». L'indépendance
est tout au plus un idéal de la raison pratique : on la postule,
personne n’y croit. Un journaliste indépendant, c'est un
chômeur… voire un perchiste, à la rigueur. Ce qu'en
revanche le spectateur est en droit d'espérer, et notamment
de la télévision publique, c'est la pluralité dans l'offre.
Pluralité qui brille de plus en plus par son absence. Jetons un
œil sur la situation. Elle n'est pas rose. Ni vraiment colorée.
Le petit peuple des médias s’est reproduit dans la touffeur des
canopées comme une armée de clones. Les clones ont tout
colonisé. Ils distribuent les cartes de presse. Ils filtrent les
plateaux télés ; ils filtrent les intervenants ; ils filtrent les
idées. Ils uniformisent tout. Les derniers Mohicans, ceux qui
croyaient pouvoir survivre au rouleau compresseur de la
pensée inique connaissent le même destin – tragique – des
Cyrano : morts en sursis. Les résistants du PAF se comptent
au mieux sur les doigts de la main… et disparaissent
régulièrement comme des phalanges de yakuza…
8

La planète médiatique orbite autour d'un seul soleil ;
c'est un soleil qui brûle ceux qui s'en approchent trop. Les
spectateurs se lassent d'un tel soleil. À quand l'éclipse ?
Autant préférer l'ombre : on y circule moins à l'étroit. Il faut
bien se garder, si les audiences sont en chute libre, d'en faire
porter l'ensemble de la responsabilité à l'éventail du satellite
de la TNT. Les journalistes pourraient s'en aviser, s'ils n'était
pas si prétentieux… Pétitionner ? Pour la pluralité ? Autant
pisser dans un violon… C’est tout le système qu’il faudrait
renverser, à commencer par les structures de formation des
journalistes. Ces Grandes Écoles (cf. p. 31), viviers d’élites,
les introduisent mécaniquement aux tractations les plus
malsaines. En marge du virus de la pensée unique, il s’y
contracte au quotidien des amitiés contre-nature et des
pactes de sang. Le journaliste fraternise avec le politique
dont il feindra plus tard de critiquer les décisions – tout en le
ménageant, en passant sous silence la seule information qui
valait d’être dite. Un partisan de l’hypothèse Gaïa y verrait
l’incidence de « boucles de rétroaction » : les journalistes,
avec leur esprit de ruche, sont à l’image de ces symbiotes
capables de créer les conditions d’une atmosphère propice à
la survie de leur espèce. Agiraient-ils par carriérisme ? On ne
peut l’exclure. Mais pas nécessairement. Il ne s’agit pas tant
d’opportunisme que d’adéquation, si ce n’est de (con)fusion,
tout à la fois sociale et idéologique. C’est librement qu’ils
disséminent leurs spores. Leur propagande recouvre leurs
désirs. Leurs analyses recoupent leurs représentations. Leur
univers est cousu de poncifs et de corrélations biaisées qu’ils
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ont appris à décliner dans les écoles de para-politique, au
côté des sujets inchoatifs de leurs futurs articles. Quand on
vit au milieu des roses, on en prend malgré soi l’odeur.
Parlons-en, des écoles. Elles préludent aux réseaux ; ou
les réseaux sont plus exactement le prolongement de ces
écoles. Elles sont l’aquamanile avant le grand bassin. La
conche du pied. On y fermente. On y barbote. On prend
contact avec le vice avant de se jeter à l’eau. Avant de se
stabiliser par la fréquentation de cénacles informels, la
collusion mentale du journaliste, du politique et de
l’économiste s’explique d’abord à la lumière de ce parcours
scolaire commun. C’est d’abord, en effet, du fait qu’ils
viennent des mêmes écoles, ont fréquenté les mêmes
cantines, se sont farci pendant plusieurs années les mêmes
discours des mêmes apôtres du marché global ; pour tout cela
et plus encore qu’ils partagent aujourd’hui les mêmes (et
seules) idées : eurolibéralisme, fédéralisme, droit d’ingérence
et caviar au dîner. Leur collaboration s’appuie sans doute sur
une embase de convictions communes, de celles que
l’énarchie prodigue dans ces écoles (comme autrefois la
scolastique), hauts-lieux du servage mondialiste. Journaliste,
politique, expert, économiste et même politologue sont
comme les cinq orteils du pied, les appendices d’un même
bourgeon de chair, sinon de chaire. Trop proches. Bien trop
amis. Si bien qu'ils doivent s'accommoder quotidiennement
des torsions cérébrales – ne disposant que mal à l’objectivité
– que leur imprime leur réciproque fascination ; fascination
de nature mimétique qui les gémine et les oppose tout à la
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fois. Le politique veut la reconnaissance, qu’il trouve auprès
du journaliste ; le journaliste (souvent un politique manqué),
veut sa place au soleil, qu’il trouve auprès du politique. Le
soleil luit pour tous. Pourquoi les ombres n’auraient-elles pas
également droit à leur place au soleil ? Lacan, fort de son
expérience du second type (la fac après les cours…), disait
qu'« il n'y a pas de relations sexuelles » ; disait aussi que
l'illusion d'amour, en dernière psychanalyse, n'est rien de
plus que « la rencontre heureuse de deux névroses ».
Assurément, de la névrose, les journalistes et politiques en
ont à revendre. Des névroses en pagaille. Névroses croisées,
névroses complémentaires, errantes dans le bocage du
séminaire, qui devaient tôt ou tard finir par rencontrer «
l'autre moitié ».
Et c'est ainsi que se forment les couples. Les mariages
vont bon train sur les rails de la gloire. D'amour et de raison.
De fric et d'influence - car la beauté d'un homme est aussi
dans sa poche. Peut-être aussi parce que la femme, pas plus
que Rome, ne se sont (dé)faites en un jour ; parce qu’un bon
plan peut être un plan de carrière avant d’être un plan cul ;
parce que gravir les marches de l’Élysée comme on gravit les
marches de Canne vaut bien la peine de contrefaire les
femme-trophées de réception pour cératode calleux. On leur
reproche leur liaisons contentieuses, étroites, bien trop
étroites ; leurs mésalliances qui fleurent l'opportunisme et la
promo canapé ; leurs conflits d'intérêts, qui sont, à dire les
choses, tout le contraire : des placements à long terme ; leur
cumul d'influence - à deux, c'est mieux ; et tout cela, dans la
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plus stricte homogamie sociale. Ils n'en ont cure. Ils
répondent : c'est l'amour ! Et ta soeur… C'est qu'ils sont l'un
pour l'autre des passe-droits. Le journaliste a la primeur du
scoop. Il a l'info de première main. La cueille au saut du lit,
littéralement. Le politique, pour lui, a son nom dans la
presse. Avec des gentillesses autour. Des petites attentions,
plaisir sucrés dans les échos, des gâteries matinales dans les
colonnes des grands journaux. Une bonne audience en
perspective. Bref, se faire voir pour être vu : c'est la formule
gagnante. No fuck no gain. Nos têtes d'affiche l'ont bien
compris : Dominique Strauss-Kahn est marié avec Anne
Sinclair, égérie du Huffington Post, Jean-Louis Borloo avec
Béatrice Schönberg, François Hollande convole avec Valérie
Trierweiler, Arnaud Montebourg avec Audrey Pulvar.
Mystère pour Jean-Luc Mélenchon, qui cache et protège sa
nouvelle compagne, mais forme un vrai tandem avec Pierre
Laurent, patron du PC et ancien journaliste de L’Humanité,
tout comme Hollande le fut au Matin de Paris et Nicolas
Hulot - pionnier de l'environnementalisme sponsorisé - à
Sipa Press, ainsi que Jean-Michel Baylet, propriétaire de La
Dépêche du Midi et candidat PRG. Comment, instruits de
cet état des lieux, prétendre encore à l'inintrication des
cercles de la presse et des cénacles du pouvoir ?
Les adultères. Les affres du concubinage. Les
réconciliations. Les extases du ménage. Ses déchirements et
ses suturations mouillées. C'est par ce jeu d'allégories, plus
que douteux, mais hautement symbolique, que Sarkozy s'est
employé à qualifier ses relations avec la presse. Je t’aime ;
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moi non plus. C'est le retour des parades amoureuses des
pingouins massés sous les perches comme sur leur zone de
lek. Dans un discours propitiatoire de janvier 2007, devant
son public du moment – pas moins de quatre cent
journalistes triés sur le volet, tassés les uns contre les autres,
et sacrifiant comme de coutume aux libations de champagne
sur les marbres polis du palais de l'Élysée –, le président
confesse, de sa voix blanche, qu’il « ne détecte dans [leur]
couple aucun des stigmates annonciateurs d’un divorce ».
Pour sûr, pas de stigmates. Le Premier Cercle – les
Elkabbach, les Dassault et Mougeotte qui trônent aux
premières loges – esquissent un geste d’encouragement. Le
président ne se fait pas prier. Ils seront mémorables, les
vœux de cette année. Sur l'escabeau coulent les mots bleus : «
Vous les connaissez [les augures du divorce] : d’abord la
lassitude. Franchement, je ne détecte pas la lassitude.
Ensuite, votre exigence. Je vous remercie. Avec moi, vous ne
renoncez pas. » L’image de Cécilia se superpose à celle des
journalistes : « Je vois bien vos tentatives pour me remplacer,
pour essayer autre chose, pour espérer ailleurs. L’herbe est
toujours plus verte ailleurs. Jusqu’à présent, vous êtes
toujours revenus. » Fidélité. Médias prodigues. Apex de
l’émotion. L'amour abat tous les obstacles : c'est l'éternel
retour de l'autre. Dans Confessions Intimes, c’est le moment
où c’est qu’on pleure, parce que ça picote dans les yeux
tellement c’est kitch. Dis-nous tout Nicolas, ne garde rien
pour toi : les Français doivent savoir. C'est essentiel pour leur
gouverne intestinale.

13

Et le Phœnix élyséen d'entonner le refrain de son chant
praliné : « Je suis passé aussi vis-à-vis de vous par des hauts et
des bas. Au début, on a tellement envie de séduire. Rien n’est
trop beau pour vous convaincre. On prend pour des
trahisons ce qui n’est au fond qu’une liberté professionnelle.
Puis on vous aime beaucoup moins. Puis, avec l’expérience,
on se dit que tous ces rapports n’ont pas leur place entre
responsables politiques et journalistes. Quand on met des
sentiments dans des rapports professionnels comme nous
avons, on se trompe ». « Des trahisons », dit-il… Il connaît
ça, le balladurien ; nous, plus encore. Le mot prend toute son
épaisseur dans la bouche d'un hâbleur qui nous a tous rendus
cocus. L’enfant dans le dos, c’était plutôt Lisbonne, plutôt
l’Otan, plutôt – dès 2004 – la cession au rabais des onces et
lingots d'or de notre banque de France (600/3000 tonnes) sur
ordre de l'Europe (et) des Américains - le cours de l'or ayant
gonflé, dans l'intervalle, de 94 %… Sur cette affaire, bien
sûr, on garde le silence. À croire la « liberté professionnelle »
précédemment citée, au demeurant fort encadrée. Retenons
seulement, pour le moment, la morale de l'histoire. Morale
tragique s'il y en a jamais eu : entre le journaliste et le
politique, l'amour est impossible. Trop de choses les
séparent. Bien trop d’obstacles… - Ou pas assez. Ne forçons
pas l'hypocrisie. La vraie morale c'est : qui paie gagne. Paie le
maquereau pour avoir derrière toi le petit peuple du tapin.
Paie Bolloré, Paie Bouygues, paie Lagardère ; paie un peu
plus : t’auras yacht en sus. Ne l'ayons pas trop courte - je
veux dire, la mémoire. Rappelons-nous que Sarkozy n'a pas
toujours eu contre lui l’ire de la presse. Il s'est d'ailleurs
14

acquis suffisamment d'alliés, suffisamment longtemps, pour
l'emporter aux urnes. D'une compagne perdue (- si elle
revient, il annule tout -), Nicolas se console par une
campagne remportée. Ce qui ne tue pas vous rend plus fort.
Cette digression pour l’attester : le cœur-à-cœur du
politique et du journaliste n'a pas besoin d'être réel pour
fonctionner à plein. L'exemple vient d'en haut avec le
président du jour ; celui de 2012 n'augurant rien de à cet
égard de franchement rassurant. Ah… Mais quel exemple
pour la jeunesse ! Qu'on ne s'étonne pas après que les
nouvelles recrues empruntent le même chemin. Le poisson
pourrit par la tête. Au sortir des écoles, les vocations
s’affirment : d’aucuns deviennent acteurs ; d’autres
commentateurs. Les politiques font leur business ; les
journalistes suivent, et polissent leur ego, jamais très loin de
leurs alter-ego. On passe parfois d’une classe à l’autre, par
chèque ou par piston. Mais nul n’est dupe et, comme disait
Castoriadis, « ce n'est pas parce qu'on a changé de trottoir
qu'on a changé de métier ». Les presse-tituées tapinent au
bras des oligarques, femmes de méninges au service de
l’Empire. Les anciens labadens, accoutumés aux mêmes
dortoirs, n’ont d’ailleurs pas perdu cette habitude que de
coucher ensemble. Forgés dans le même fer, ils sont du
même métal comme dirait Lapalisse. Du même métal,
vociférant, guidé par les caprices de la théologie du NOM. Ils
vivent de leurs mensonges, perchés sur leur petit nuage
sucré. Et leur discours, prétendument sérieux, se perd bien
vite dans les brumes opiacées de l’idéologie. Qu’ils se
15

prétendent « acteurs » ou « rédacteurs », il y a longtemps
qu’ils ont perdu de vue la terre. Longtemps déjà qu’ils se
laissent emporter, bercés de prose et de notions mythiques,
au gré des courants de pensée ascendants ; sans résistance,
qu’ils s'abandonnent aux mêmes catégories, frémissent dans
le mainstream. Même pedigree, même traçabilité, même
auge, même maîtres, même « niche idéologique », même zèle
à garder closes les portes du système : les journalistes, les
politiques et les économistes sont comme trois têtes montées
sur le même corps. Chimère canine aux trois gueules de
Cerbère. Chimère un jour, chimère toujours.

De l'anti-sarkozysme comme cache-sexe
Bien sûr, le pouvoir officiel essuie régulièrement les
coups des médias officiels. C'est que le vrai pouvoir n'est pas
nécessairement là où l'on croit. Le vrai pouvoir se reconnaît
à cela qu'on ne le critique pas. A fortiori lorsque le vrai
pouvoir se révèle justiciable d'une autocritique. En Sarkozy,
on critique l'homme, pas le discours. Ou bien la com’, pas les
arrière-pensées. Pas l’impensé. On concentre le tir sur la
personne présidentielle. On ne critique pas ses choix. On ne
critique pas l'Europe, l'euro, l'OTAN, qui cependant
dessinent nos politiques ; pas davantage la commission qui
mûrit nos budgets, non plus que les articles du TFUE ;
articles 32 et 63, entre autres, qui neutralisent d'avance toute
tentative de restaurer une politique sociale ou d'enrayer
l'épidémie des délocalisations ; article 123 qui interdit aux
banques centrales nationales de monétariser les déficits
16

publics, et les condamne à s’endetter sine die sur les marchés
obligataires ; le Traité de Rome, qui, chaque année, nous
somme de reverser 21 milliards d’euros à la Commission
européenne pour percevoir en « aides européennes » moins
du tiers de ces 21 milliards, c’est-à-dire 7 milliards alloués en
subventions – merci la PAC ! – principalement réattribués
aux géants de l’agro-alimentaire, tandis que nos agriculteurs,
quand ils ne se suicident pas, meurent à crédit. Sans oublier
le MES (le Mécanisme Européen de Stabilité), INDECT (le
« jumeau diabolique » d’ECHELON), ou le « Nouveau
Marché Transatlantique » (NMT ; TABD pour les
Américains) prévu pour 2015, qui veille à l’inauguration d’un
« marché sans entraves ». Cette organisation, confédérant les
150 plus grosses entreprises européennes et américaines,
ayant pour vocation de conseiller les administrations des
deux blocs respectifs (il serait superflu de préciser que le
TABD dispose d’un accès régulier à la Commission
européenne, qui perçoit ses résolutions et rend raison de leur
mise en application). Non. Niet. Labès chouïa. Ce n'est rien.
Trois fois rien. Des riens qui ne comptent pas, qui ne se
voient pas, dont on ne vous dira rien. Parce qu'il n'y a rien à
dire. Poussière que tout cela. Bon pour les conspirationnistes.
Pour les négationnistes. Pour les salauds. Badauds, passez
chemin !
Les journalistes, eux, savent ce qui fait sens, ce qui
mérite d'être excipé dans le flot trouble de l'actualité. Les
journalistes sont des gens consciencieux. Eux connaissent les
priorités. Le recensement des petites phrases, le comptage
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des bons points, la coulisse des meetings, les clashes ad
hominem : elles étaient là, les vraies priorités. Celles Qu'il
Fallait Couvrir (CQFC). Pas le projet ACTA, pas nos morts
de Libye, pas le FESF ; les états d'âme de Rachida Dati. Dati,
vous dis-je ! Dati et ses talons, ses falbalas somptuaires, ses
fanfreluches haut-de-gamme, son chemisier provoc’ en
feston de cannabis, son dérapage au Parlement de Strasbourg
(ville siège du Conseil de l’Europe, à deux pas de l’ENA ; il
n’y a pas de hasard), sa lutte contre Fillon, le méchant mâle
parachuté dans sa circonscription, ah oui, son gosse… Et
nous qui, tout ce temps, pensions au cycle de Doha, aux OPA
des banques, au « conflit de civilisation », au dossier Swift, au
lent démantèlement de la démocratie ! Fous que nous
sommes ! Lorsque le sage montre la lune, le singe regarde le
doigt. Et singes nous fûmes de n'avoir pas su voir à quel
point les médias avaient su faire usage de leur Totale
Indépendance et de leur Grande Pénétration pour faire de
nous des téléspectateurs conscients, des votants éclairés.
Libres comme l'air comme des poissons dans l'eau. Sachant,
pour lors, que si l’objurgation majeure des journalistes (le
style présidentiel) n’attente jamais à l'idéologie, c'est
simplement qu'il n'y a pas d'idéologie. Seulement des vérités.
Pendant toutes ces années qu’ils nous assénaient leur cancan
sur la manière dont Sarkozy n'aurait pas dû faire ce qu'il
fallait de toute façon qu'il fît (faut pas pousser mémé dans les
orties), ils s’employaient bravement à développer notre
conscience critique. Nous étions comme Émile, naïf,
lorsqu'ils étaient Rousseau, des pédagogues discrets. Ingrats,
tandis qu’ils nous servaient le monde sur un plateau d'argent.
18

Et nous qui doutions d’eux ! Merci pour la leçon. Mille fois
merci, et cent mille fois pardon. Une pareille dévotion
réclame plus qu'un éloge, une médaille du mérite. Dommage
que Sarkozy s'en soit déjà chargé.
Pas d'idéologie… Qu'ils disent… On dit aussi parfois que
si l’on demandait à un poisson d’énoncer la composition de
son environnement, la dernière chose qu'il y verrait serait
rien moins que l'eau. L'eau coule de source. Quoi de plus
transparent que ce dans quoi l'on baigne ? Ce qui va de soi ne
fait pas pièce ; ce qui fâche, en revanche, c'est un « fitness ».
Et Sarkozy par-ci, et Sarkozy par-là. On critique Sarkozy,
mais Sarkozy n'est qu'un exécutant. Son style déplaît ; n’est
pas « dans le ton » ? So, what ? Est-ce tout ce que les
journalistes ont à lui reprocher ? Son « style », c'est faire
passer sa soumission pour du volontarisme. Devancer ses
échecs. Sauver les apparences. Combien sont loin du compte
ceux qui le qualifient de « décideur » ou d'« hyper-président
» ! Son autoritarisme est celui du macho, typique au
demeurant des sociétés matriarcales où l’homme fanfaronne
en public parce qu’il est dominé, s’écrase devant sa mère ou
son épouse dans la sphère familiale. Sarko s’écrase devant
Merkel. Merkel, « le carnet de chèque », tient la culotte et
tient l’Europe. La France, c’est le cheval ; l’Allemagne, c’est
le jockey (et la culotte de cheval). Quand les Allemands
calculent, les Français rêvent. N’en déplaise à De Gaulle, le
« couple franco-allemand » n’est plus qu’une feuille de vigne
qui se réduit à la Javel mondialisée comme peau de chagrin.
D’usage hexagonal, du reste, d'usage franco-français. Pour les
19

Allemands, cyniques, c’est encore Washington qui mène la
danse ; et les Länder, et les patrons, et la finance, et
Disneyland Bruxelles. Pas Sarkozy. Sarkozy braille mais ne
mord pas. C'est un morceau de volonté auquel manque
toujours la puissance. Et les gonades. Un héros musilien,
pétri de qualités dont on ne voit jamais la couleur. La
condition post-adamique de l'homme qui voulait trois
milliards ; et se désole, dans l’irrésolution de son
papillonnage programmatique, des flux et des reflux d’égouts
de son incompétence.
Être anti-sarkoziste quand Sarkozy n'est rien, c’est n’être
contre rien. Être anti-sarkoziste quand Sarkozy ne fait
qu'homologuer sagement les décisions des eurocrates - ceux
qui financent les groupes de presse - c’est, pour un
journaliste, pisser contre le vent. Et se foutre du monde. On
aurait donc grand tort d'imaginer que l'anti-sarkozisme
patenté de la presse officielle soit le symptôme d'un
désaccord de fond. Tout se joue là, sensible, apert ; à la
surface, dans le détail, l'inessentiel, l'épidermique ; dans la
« manière » : le « style » encore. Tout dans la forme. Dans la
formule et le slogan. À croire que gouverner n'est plus
prévoir ou décevoir (quoi que…), mais tenir l'étiquette, «
faire bonne figure », donner des gages à Papy Voise.
Organiser des safaris dans les banlieues comme on prospecte
les savanes. « Kärcheriser » les « sauvageons ». Ratisser vieux.
Verser dans l'agit-prop pour faire jaser la rombière à
bagouzes et maintenir ses étiages dans les circonscriptions
revêches. Ratisser large. Viser communautaire. Cultiver
20

l'équivoque, sacrer des génocides, produire autant que de
besoin des lois de circonstance pour pénétrer l'électorat
dormant. Lorgner, l'œil pétillant, les terres arables du Front
National. Quant aux réformes sociales : classées sans suite.
Promesses sans lendemain. « Quand faire, c'est dire »… La «
parole riche », exsangue, fait alors droit à la formule de
communication. La langue de bois, langue du pouvoir
(entendre par « pouvoir » la langue qui s'oppose à l'« agir »)
septicémise les organes de la « gouvernance ». Epidémie de
spin doctors, pandémie de publicitaires. Jacques Séguéla
reprend la com’ en main. Pour le meilleur et pour le pire. Et
ce que « Jacques a dit », Sarko répète. Le rôle du journaliste ?
Laisser courir. Dépiauter les slogans. « Sarkonjurer ».
Pourquoi ? Comment, en dépit de leur commun alignement
euro-atlantiste, comprendre la détestation que vouent les
journalistes au « président des riches » ? Le culte de l'Empire,
le rêve européen n'est-il pas également le fil d'Ariane de leur
pensée ? La haine de Sarkozy – entendons bien : du
personnage et non des idéaux – peut être reconduite à deux
fondements, on le verra, plus volontiers déclaratifs que
vraiment substantiels.
Les pouvoirs qu’il n’a pas, « Sarko » se les arroge dans les
affaires de main courante. Ce que ses prédécesseurs
considéraient comme l’intendance et déléguaient à leur
ministre, Sarkozy s'en empare et ne lâche plus l'affaire. Sarko
s'ingère partout où on ne l’attend pas (une mauvaise
habitude). Ainsi à la télévision. De là sa première « faute », sa
« maladresse » ; sa forfaiture que l'Église constituée du clergé
21

cathodique considèrera comme son « péché originel ».
Regrets. Notre homme n'aura de cesse que de s’en amender.
En vain. Nombre de journalistes ne lui pardonnent pas - et
ne lui pardonneront jamais - d'avoir fait réviser la loi de
manière à nommer, et révoquer à sa guise les présidents de
France Télévision, de Radio France, ainsi que trois des neufs
censeurs du CSA. Il achevait ainsi de faire de ces trois
organisations des entreprises sarkocéphales. Telle intrusion
ne pouvait qu'être contre-productive. Les concussions, les
péculats peuvent demeurer monnaie courante ; ils ne
doivent pas tomber dans le domaine public. Ils risqueraient
d'entacher de soupçon la profession du journaliste. Qui sait
jusqu'où est prêt à aller un journaliste pour retrouver sa
crédibilité perdue ? Croyant renforcer son assise, le président
travaillait à sa perte. La défiance des lecteurs se mit à
prospérer sur le constat d'une collusion pyramidale. La
connivence devenait trop visible ; au point que pour survivre
à cette crise de confiance, les journalistes en sont venus à
renouveler chaque jour la preuve de leur autonomie. De
crainte d'être taxés de subordination, ils versent
aveuglément dans l'algarade. Pour proclamer l'indépendance
dont ils se targuent, ils attaquent le patron. Or, justement, ils
attaquent le patron. Ils attaquent Sarkozy, « le style », jamais
la ligne politique ; le « personnage », jamais les convictions.
Le choix de l'euro, de l'Europe fédérale, du mondialisme, de
l'Amérique, de l'OTAN, d'Israël, de la Banque, du « courage »
(austérité), de la désindustrialisation, de la libéralisation, de
la technocratie ; rien de cela ne paraît faire problème aux
yeux des « sentinelles de la démocratie ». L'objet de leur
22

imprécation, c'est le « profanateur de la fonction
présidentielle », le prévaricateur ; l'homme qui, pour
reconduire les analyses du rite selon René Girard, aura fait
basculer le modèle élatif de médiation externe à médiation
interne. Ce n'est en aucun cas la charpente idéologique qui
préside à ses choix. Gageons que sur ce point, l'accord est
sauf. Les apparences aussi. Les journalistes se prétendent «
tous contre » ; ils sont de fait « tout contre », c'est-à-dire bien
trop près.
Hormis le « style présidentiel », le ressort principal de la
contestation – volontairement superficielle – des journalistes
est le clivage Droite/Gauche dans lequel ils s'inscrivent. Un
clivage suranné, ectoplasmique, depuis bientôt trente ans.
Clivage qui a pris fin avec la victoire de la « Deuxième
Gauche ». Avec l'instauration des « Quatre Libertés ». Avec
Delors et l'Acte Unique. Avec la mandature de trop de
François Mitterrand. Clivage qui se reflète à l'infini dans le
miroir aux alouettes des éditorialistes et des commentateurs
qui feignent encore d'y croire, cependant même que la
fracture « Oui/Non », « Souverainiste/Mondialiste », émiettait
définitivement l'embase de ces catégories ; d'abord avec le
Traité de Maastricht, puis avec le référendum scotomisé de
2004 sur le Traité de Rome (ou TCE) qui deviendra le Traité
de Lisbonne. Aveugles à ces dichotomies, les journalistes ont
persisté dans l'illusion d'un monde régi par une diérèse datée
pour involuer dans le giron sécure de représentations
mortuaires. Un monde vrillé par le divorce irréductible entre
« Séides du Capital » et « Soldats du Progrès ». Le simili23

conflit PS contre UMP se présentant comme l'ultime
expression - expression « sociétale » - de ce conflit
Droite/Gauche
au
terme
de
ses
pérégrinations
philosophiques ; autrement dit, en lieu et place de
l’acception traditionnelle, tantôt régalienne (relaxe ou mort
du roi), tantôt marxiste (Travail ou Capital), hugolienne
(révolte ou loyalisme), philosophique (liberté ou égalité),
soixante-huitarde (le mouvement ou la réaction) et
anthropologique (homme naturel de Hobbes ou de Rousseau,
qui s'assortissent d'une conception sécuritaire ou
émancipatrice de la constitution) que cette opposition
Droite/Gauche a pu successivement ou simultanément
symboliser2.
L'actuel clivage Droite/Gauche revêt le masque
epsilonesque et dérisoire du débat « sociétal ». Acception
sociétale d'une fêlure politique qui s'exonère de toute
disceptation ou prise de position sur le terrain social. Le
champ social n'a plus voix au chapitre. Procès futile et
dépassé que celui du social. Il erre au champ des merles.
Adieu Zola, Balzac, Hugo. Le « débat de société » a coupé

2

On pourrait, semble-t-il, augmenter cette série d'une
acception gastronomique, voire érotique (selon IFOP, les
électeurs de gauche auraient une vie sexuelle plus
dynamique que leur collègues de droite), avec tout ce que
cela implique en termes de distribution sociale,
géographique, ethnique et générationnelle du potentiel
électoral.
24

court aux « archaïsmes de la lutte des classes ». L'Europe a
remplacé le prolétaire par l'immigré au panthéon de la
gauche moderniste. La Gauche a baissé pavillon. Pour le plus
grand bonheur de Parisot et des thuriféraires du lumpen
élastique. Sa lutte est désormais celle du sans-frontiérisme ;
en cela s'accorde-t-elle avec la Droite. Proximité,
promiscuité, déshérence politique. Les postures de la
Gauche, la Droite finit toujours par les concrétiser,
multipliant, à Gauche, les cas de conscience. Comme l’a
montré René Girard, le grand secret et le moteur le plus
puissant de la rivalité n'est pas la divergence des concurrents,
mais bien l'unicité
de l'objet qu’ils désirent.
L’indifférenciation suscite la violence « différante ». Et c'est
cela, « l’insupportable identité de l'autre », qui provoque l’ire
les journalistes. Nous l'avons dit, plus de 84 % des
journalistes en France se déclarent socialistes ; le reste pige
(milite) au Figaro (un tel ratio explique sans mal, du reste, la
menue surestimation du candidat Jospin lors des
présidentielles de 2002). Ils n’en partagent pas moins les
mêmes choix politiques. PS et UMP votent de concert plus
de 95 % des lois que leur impose le Parlement européen (que
lui impose en fait la Commission, seule détentrice du Droit
d’Initiative). Leur désaccord ne porte pas sur l'essentiel, mais
sur ce fameux « sociétal », incontournable sociétal et son
cortège de questionnements vitaux pour la nation : sur le
mariage homosexuel, sur le droit de vote des étrangers, sur la
prohibition de la fessée. L'aile droite et gauche du château
libéral – royalement figurées par les noces Bruni/Sarkozy,
symétriquement par les chauffeurs de salle (et délinquants
25

fiscaux) Johnny/Yannick Noah – ne s'opposent plus que pour
la forme. Les rats des villes méprisent les rats des champs. De
même les journalistes, cinquième colonne de la
condescendance de Gauche, conspuent le président,
incarnation de l'arrogance de Droite, dont ils partagent, au
fond, tous les alignements.
« Dessine-moi un programme ». C’est l’exercice - ô
combien difficile - auquel se sont attelés les partis
orthodoxes. Dessiner un programme. Un programme dans
l'Europe ; programme malgré l'Europe. Programme
suffisamment folié pour ne pas sembler vide ; suffisamment
lesté pour ne pas décoller à la moindre bourrasque. La
matière morte, la forme fait les frais de ce lifting aux oléolats.
Mais la forme sans matière laisse passer la lumière. Et qui
pour l'incarner, ce programme pellucide ? Un homme à son
image, diaphane ou saturé d'hélium. Le « spectre politique »
n'aura jamais si bien porté son nom. Mitterrand l'avait dit,
prophétique : « Après moi, il n'y aura plus de grands
présidents. » Les journalistes l'ont pris au mot. Les politiques
ont intégré la nouvelle donne ; le fait que, désormais,
n'importe qui peut devenir président. N'importe qui, c'est-àdire, « l'homme normal » ; qu'importe au demeurant puisque
tout un chacun a les capacités de ne rien faire. Et pour cause
: la souveraineté française n'est pas française. Il n'est pas
même certain, si l'on remonte la chaîne de commandement,
qu'elle soit européenne. Qu’il soit romain, ou byzantin, ou
germanique, ou napoléonien, ou bismarckien, ou hitlérien,
ou, ultimement, américain, chercher l’Empire, c’est toujours
26

chercher l’Aigle. Le terme de « souveraineté » dérive du latin
médiéval superanus ; force est d'admettre qu'effectivement,
nous l'avons dans le baba. Comme à chaque fois, somme
toute, que reparaît en France la hiéraldique du drapeau bleu
piqueté d'or – de fleurs de lys, d’abeilles, d’étoiles –, attestant
du primat de la souveraineté céleste, de droit divin, sur la
souveraineté du peuple (le drapeau bleu-blanc-rouge depuis
le Consulat) ; savoir, en langage juridique, la préemption du
droit communautaire sur le droit national, du TCE sur la
Constitution française. Tout est écrit d'avance, la réforme des
retraites comme les clôtures d'usine. Les Français ne sont pas
dupes. Ils votent de moins en moins. Ont détecté la fraude.
Ils savent que leur président-lige se soumettra comme ses
prédécesseurs. Au pire, laudateur enthousiaste de ce nouvel
ordre en devenir. Au mieux, spectateur désolé d'une pièce
écrite par d'autres…
On ne peut dès lors plus s’étonner de constater combien
les prétendus « débats d'experts » ou d'éditorialistes sont
insipides et boursouflés. Des paroles et des actes nous en
délivre chaque semaine notre content. C dans l'air chaque
après-midi. C'est qu'ils sont à l'image de la présidentielle : les
contondants n'y répondent pas réforme contre réforme,
projet contre projet, mais bien plutôt rejet contre rejet. Ils
guettent des occasions pour s'opposer – ils n'en trouvent pas.
Commence alors la foire aux petites saillies assassines. Des
taillades in petto. Des coups de poignard sotto voce.
L’escalade à l’esclandre. Comme à Florence. Comme au
temps des Médicis. Chacun recherche ce qu'il a perdu : le
27

peuple pour la gauche, la nation pour la droite. Un vrai
concours Lépine de la démagogie. Avec en sus, pour tenir la
cadence, quelques petites « idées » bien vite abandonnées.
Des mesures, des paroles, des promesses de façade dont on ne
verra jamais la couleur. Rien en tout cas avant la fin de la
présidentielle. Et sans doute rien après. Car dans le fond,
l'acceptation du dogme reste indépassable. Dans un camp
comme dans l'autre, le totem, le tabou, l'interdit, résiste à
tous les cribles politiques : nul doute que l’article 50 du TCE
restera pour longtemps un secret bien gardé. « Merkozy », «
Merkollande », c'est benêt-blanc et blanc-benêt. « Pensez le
changement » : changez le pansement. Les journalistes,
pendant ce temps, se chargent de faire l’animation. Disons
plutôt… la réanimation. Et le filtrage. L'antisepsie. La
colature. On ne rigole pas avec les codes et les dress-codes de
la démocratie. On n'entre pas à la télévision comme dans un
bar à gaupes. Pas sans passeport. Pas sans un rôle bien défini.
Les médiacrates procèdent aux vérifications. Ils veillent au
grain, et ne laissent rien passer. Or, comme disait Pascal, qui
fait l'ange fait la bête : aussi leur zèle ne connaît-il pas de
limite. Bien sûr, parce qu’il faut bien tout de même
entretenir le mythe de la pluralité, ils sélectionnent parmi
les dissidents des underdogs. Comme dans un match de boxe.
Des candidats factices - sinon complices - à faire mousser
pour occuper le terrain. De ceux que l'on appelle, aux USA,
des « opposame ». Quels candidats ? Précisément ceux qui
n’ont rien à proposer (non plus) : j’ai nommé Cindy Lee, du
Parti du Plaisir ; Dédé l'Abeyau alias le Bouffon vert ;
Morsay, le seul humain capable d’enchaîner 44 fois le terme
28

« p.te » en 9 minutes d’allocution (soit une moyenne
phénoménale d'un « p.te » toutes les 12.27 secondes !) ; ou
bien encore Maxime Verner, dont le seul programme est
d'avoir vingt bougies. On ne tolère que les olibrius ; jamais
les authentiques contestataires, jamais les adversaires sérieux
tels que François Asselineau (dont vient d'être effacée la page
Wikipédia) ou François Amanrich, un partisan de la
« clérocratie ».
Uniquement les « idiots utiles », les
« ramasse-miettes » et les « épouvantails » (FN ?). Histoire de
démontrer, ab absurdo, qu'hors de l'Église, point de Salut. Et
ce n'est pas Éva (dans le mur) Joly qui nous contredira…

L’éducation du journaliste
L'éducation du journaliste rend bien évidemment raison
d'une grande partie de sa pensée. Toutefois, la charge
subjective et affective de cette pensée n'est pas soluble dans
l'écheveau de ses acquisitions, fréquentation et leçon
magistrale. Il y aurait place pour une critique un brin plus
radicale du mythe de l'objectivité ; critique philosophique,
s'entend, plutôt que simplement sociologique. Les habitus
n'expliquent pas tout. Pas plus que les rapports de force ; pas
plus que l'exigence de conformisme intégrée dans les grandes
écoles ; pas plus que la catégorie sociale dont l'idéologie,
pour Marx, pour Horkheimer, pour Habermas et les tenants
de l'école de Francfort, serait l'écume, la spumescence ou
l'épiphénomène. Avant que d'aborder cet aspect du
problème, celui de l'instruction - nous le verrons, toute
relative - des journalistes, il nous faut dire deux mots des
29

conditions d’énonciation qui rendent indépassable ce biais de
subjectivité ; partialité dont toute parole, dont tout discours
se trouve lesté ab initio. Qu’ils soient - ou pas journalistiques. Et c'est bien ce pourquoi, parce qu'il est
homme avant que d'être journaliste, le journaliste se trouve
toujours déjà plongé dans un rapport tonalisé face à
l'actualité. Il ne la « transcende » pas ; n'est pas ce « Moi
désincarné », juge impartial ratiocinant qu’a cru découvrir
Kant. C'est une originalité de Heidegger que d’avoir aperçu
que certaines représentations nous installent dans le monde,
nous rendent palpables certaines de ses propriétés (l'ennui,
entre autres, modèle la perception du temps). Notre regard
dépend toujours d’un « cercle herméneutique » qui féconde
une approche, créé des attentes, un tropisme affectif qui substructure la compréhension globale que nous avons des
événements. Notre rapport au monde n'est ainsi jamais
neutre. Notre rapport au monde n’a d’objectif que l’illusion
d’en être spectateurs.
Nous en sommes juges. Juges et partie. Juges de ce
monde pré-peint à la couleur des préjugés qui nous habitent ;
partie d'un tout teinté de nos passions. Rien d'important ne
se dit sans passion. Ne jamais croire un journaliste qui se
prétend « dépassionné ». Surtout s’il en a l’air. Le propre des
idéologies, c’est de se nier comme telles (c'est même à cela
qu'on les reconnaît)3. Il y a donc bien de l'idéologie dans le

3

C’était bien là toute la contradiction du socialisme
scientifique. Contradiction consubstantielle à la théorie30

discours du journaliste. Ils font des choix, mais refusent
d'être de ceux qui choisissent. Les journalistes parlent : les
journalistes, irrémédiablement, transmettent une opinion.
Cette opinion, il faut qu’ils l’aient conçue, donc en partie
reçue. De l’expérience, de la raison, ou de la tradition : les
trois sources classiques de la connaissance - donc de l'erreur
- ; à tout le moins depuis que Locke, explorateur et véritable
père de la notion de « conscience », aura réglé son compte à
l’innéisme cartésien. De fait, ils l'ont reçue ; mais de trois
sources à la fois. Ex habitus, ex cathedra, de rationis. Les
Grandes Écoles sont l'estuaire du mainstream. Les Grandes
Écoles permettent ce triple enseignement. C’est la raison
pourquoi ledit mainstream est si bien implanté.
Indélogeable. Inamovible. Équipage délétère d'opinions
chevillées comme une tique à son poil, comme un symbiote à
son rocher de chaire. Les Grandes Écoles, ces pépinières à
tiques, propagent cette opinion unique qui domine
aujourd'hui, qui devra dominer demain ; qui doit rester, pour
dominer, celle de la future hyperclasse. Elles la propagent
d'abord par une pédagogie directe, la catéchèse revendiquée
de l’homo economicus. Ensuite, de manière dérivée, par

même. Une théorie considérant toute idéologie comme la
superstructure sociale des rapports de travail pouvait-elle
s'excepter d'elle-même et prétendre à la scientificité ? Le
sophisme de Marx consiste à faire valoir que la classe
prolétaire, n'ayant rien pour elle-même, n'aurait pas
d'intérêts privés ; qu'elle serait donc « universelle » et non
intéressée - c'est-à-dire objective.
31

capillarité ; l'environnement de pensée et le biotope social au
sein duquel macèrent nos apprentis élites - journalistes,
politiques, économistes - les imprégnant d'un fumet cortical
comme autant de légumes cuisant à l’étuvée dans leur
bouillon de sous-culture. Enfin, par un effet de perversion
logique de ce que Kant aurait appelé des fonctions du
jugement, hypothéquant les concepts purs de l'entendement
ou ses catégories. À ceci près qu'il faut soustraire à ces
catégories toute pertinence transcendantale. Élaborées,
incorporées, elles sont le fait d'acquisitions. Acquisitions sur
le long terme qui ne vont pas sans heurts : les moins
anesthésiés parmi les « apprenants » se rendent bien compte
de l'opiniâtreté que mettent les faits à ne pas se laisser
docilement dissoudre dans la théorie. Ils subodorent le loup.
Voient bien que tout cela ne colle pas. Serait-ce assez pour
inquiéter leurs professeurs ? Pour les amener à infléchir
quelque peu leur système de propositions ? Non pas. Tout
l'intérêt des Grandes Ecoles est d'accorder, d'articuler ces
différents acquis en une représentation du monde - à défaut
d'être juste (adequatio res et intellectu) - impérissable et
cohérente. Et, d'évidence, elles y parviennent. Pour peu
qu’elles tiennent les paysans loin du château, le réel à
distance, la populace dans l'angle mort de la bibliothèque.
Puis il y a la carotte, qui motive bien aussi. Un bon salaire,
une voiture clé en main, peut-être un ministère pour les
politiciens. Une caméra, un poste à la télé, des bakchichs en
pagaille pour les futurs journalisants. Lors, forcément, on fait
moins la fine bouche…

32

Mais tant s'en faut que tous les étudiants se révèlent
aptes à détecter la fraude. La grande majorité se plie sans
résistance au lavage de cerveau. Des trois fondements de la
connaissance susmentionnés - tradition, expérience, raison -,
c'est la raison, donc les catégories (induites) qu'elle mobilise,
qui retiendront notre attention. Le journaliste acquiert des
cribles de pensée. Il s'approprie les idées directrices propres à
sa caste ; de celles qui formeront plus tard son horizon de
compréhension. Reste à savoir comment, par quels moyens,
il vient à se saisir de ce tissu de concepts - ce « bocal
conceptuel ». À si bien s'en accommoder qu'il en devient une
seconde peau. Sorte d'instinct de pensée. De réflexe anobli.
Comment il en arrive à sacrifier tout résidu d'esprit critique
au Dieu de sa chapelle. Car tout cela ne va pas de soi. On ne
peut pas, par la seule force de la volonté, déterminer la foi.
Pas plus que l'homme qui désirait dormir - invoquant le
sommeil de tout son désespoir - ne parviendrait à
s'endormir. Pas plus, de même, que le bouddhiste zen qui,
par sa volonté, s'applique à étouffer sa volonté, cause de
souffrance. Pas plus encore que le mondain Stendhal qui
voulait sembler naturel, recherchait l'authenticité et se
désespérait d'y parvenir jamais - précisément parce qu'il la
recherchait. Pas plus, enfin, que le bachelor ou la princesse
en quête de leur âme sœur ne sont sensibles aux traits d’Éros
: on ne peut aimer vraiment qu’abstraction faite de la
motivation (relevant parfois de l’obsession, sociale ou
bovaryste) de tomber amoureux : sans doute faut-il y voir la
raison d’être de l’alcool… C’est sans conteste la limite des
speed-dating et des pick-up artists. Dans tous ces cas, la
33

volonté fait pièce à l'acte4. Comme s’il y avait un « excès de
volonté » qui serait l'image symétrique de l'acrasie, la
faiblesse de la volonté. Amour, sommeil, croyances ; il y a
des choses que l'on ne peut vouloir que de manière oblique.
Il y a des cibles que l'on ne peut atteindre qu'en ne les visant
pas. Elster appelle « effets essentiellement secondaires »ces
cas-limites, rétifs à toutes les stratégies frontales. Le fidéisme
aveugle et sans réserve de nos journalistes s'inscrit dans cette
catégorie d’effets. Il ne se décrète pas. Son obtention devra
par conséquent relever de processus indépendants des
volitions, et même de la conscience qu'on peut avoir de cette
acquisition. Nul n’est dindon volontairement.
On ne naît pas dindon : on le devient. On le devient sous
les auspices d'une « grammaire cognitive ». Grammaire
protocolaire inculquée dès le premier âge, qui s'assortit
d'automatismes ou de réflexes conditionnés. De même
qu'Ivan Pavlov conditionnait ses chiens à saliver à la
perception seule de stimuli sonores, de même les journalistes
en herbe, au son de certains mots, tissent des fils de pensée
qui les conduisent toujours aux mêmes stéréotypes. Il est un
fait que toute grammaire, tout système syntaxique fait fonds

4

Un grain de sable à mettre au discrédit de la conception
volontariste de la liberté. Soit également, pour replacer le
paradoxe dans un contexte plus contemporain, une
restriction plus que sévère du champ d'application de la
théorie du choix rationnel (cœur théorique de la macroéconomie et de la théorie des jeux).
34

sur un carcan de règles. Ces règles, dans l'horizon de la
pensée journalistique, ne sont pas lestées d'exceptions
comme elles le sont généralement avec les langues parlées ;
mais au contraire - pour requérir un minimum d'effort - les
plus simples possibles. Ainsi s’accordent-elles au principe
heuristique d'économie intellectuelle, intronisé après
Leibnitz dans le giron de l'épistémologie allemande par Ernst
Mach. Rapidité, simplicité, commodité : c'est là toute
l’efficace que vise à déployer la méthode Assimil de la pensée
correcte. Le succès est au rendez-vous. Car force est de
constater que la mayonnaise prend. Quelques années de
pratique assidue des éléments de langage suffisent à faire du
plus alerte des esprits un parfait ventriloque de ce
catholicisme cathodique. On en déplore chaque jour le
préjudice humain. Il n'est qu'à prendre la mesure des ravages
qu'il produit sur les intervieweurs et, plus encore, sur les
présentateurs de journaux télévisés : des bustes articulés tout
en surface et maquillage, en mise en plis indéformable,
mimant la politesse robotisée des valeurs établies, corps
déserté de toutes imperfections, froid et glissant comme un
poisson insaisissable…
« Chiens de garde », selon le titre d'un essai de Serge
Halimi (récemment porté à l'écran), ils réagissent
viscéralement à des « keywords » prédéfinis par des petits
jappements prédéfinis. Les variations sont pauvres ; le propos
désolant. Câblé. Téléphoné. La gamme est à l’avenant :
« protectionnisme = repli sur soi », « euro = bouclier contre la
mondialisation », « démocratie = suffrage universel »,
35

« mariage homosexuel = progrès social », « croissance =
richesse ».
Question-réponse,
action-rédaction,
les
journalistes usent et abusent de ces petites astuces en circuit
court. Ils font en cela songer aux machines de Turing dont la
conversation, pour humaine qu’elle se veut, ne parviendra
jamais à simuler l'intelligence que leur programme de base
n'implémente pas. Le journaliste, de fait, s'échappe rarement
de son programme. Plusieurs raisons rendent compte de cet
asservissement, dont la première et principale est qu'il est
programmé pour ne pas attenter à son programme (on
retrouve bien la troisième loi de la robotique telle
qu'énoncée par Asimov). À cette détermination de
conception ou de hardware s'ajoutent trois autres
déterminations pratiques pouvant forcer le journaliste à
rester dans les clous, au diapason du PAF. Ces
déterminations pratiques fonctionnent comme des parades
ou stratégies de survie dans l'univers impitoyable de la
presse. Elles définissent la seule échappatoire du journaliste,
devant incessamment faire face aux trois écueils mortels
inhérents à sa profession : la pertinence accidentelle (la
pertinence n'est jamais opportune), le manque de temps, le
« dérapage ».
– La pertinence, celle d'une remarque, celle d'une
question, peut mettre à mal – ou mettre au jour – les avaries
d'une idéologie cependant partagée. Il en va pour les
idéologies comme pour les religions. Les perspicaces
théologiens l'avaient compris : il n'est, pour éprouver sans
crainte les fondements de sa foi, qu'un croyant véritable. Lui
36

seul peut, sans appréhension, s'autoriser à déférer la
théologie au tribunal de la raison. C'est qu'il est convaincu
que nul arcane ou vérité qu'il pourra pénétrer ne pourrait
ébranler la catéchèse ; bien au contraire, tous la
renforceront : tel est le sens de l'expression qui fait de la
philosophie un auxiliaire de la théologie. Au vrai, cette
assertion trouve bien vite ses limites. Elle peut être déviée et
retournée pour constituer une excellente carapace
rhétorique. Les philosophes l'utilisaient ainsi pour démonter
la dogmatique tout en se prétendant de loyaux serviteurs de
Dieu. Assurément, le croyant peut consolider le dogme ;
mais il peut également lever des lièvres.
Le journaliste, croyant hyperbolique, n'est donc pas à
l'abri d'un trait de pertinence plus ou moins volontaire. Une
telle saillie serait fort malvenue, et quoiqu’accidentelle,
nuirait à la complicité du journaliste et de l'interviewé. Bien
pis, elle risquerait d'alerter l'auditeur sur les contradictions
consubstantielles à ce système qui prône tout à la fois
l'Europe et la démocratie, l'austérité et le pouvoir d'achat, la
guerre et les droits de l'homme, le républicanisme et les
quotas, le « vivre-ensemble » et le conflit de civilisation. Elle
risquerait d'en révéler les failles, de faire ingénument la
preuve que ce système n'est pas un palais d'or, mais un
mirage d'idéologues ; en bref, une tour de Pise bâtie sur du
sable mouvant. L'heureuse issue d'une interview, et même la
rédaction d'un bon article, exigent par conséquent que soit
posé un cadre de pensée rigoureusement délimité. Dans le
premier cas, le différé sera privilégié ; dans le second, un
37

chef de rédaction se chargera de valider l'orthodoxie du
texte. Reste à pallier les dangers du direct. Quand la censure
n'est plus possible, l'autocensure prend le relais. Mais même
l'autocensure n'est pas la panacée. L'intervieweur peut
toujours dérailler, et s'oublier dans le feu de l'action. Au bout
du compte, la police du média ne saurait faire l'économie
d’un garde-fou supplémentaire touchant à la personne du
journaliste. Deux solutions existent pour mettre en place ce
garde-fou : soit recruter des journalistes suffisamment subtils
pour être à même de taire les points sensibles, soit s'assurer
qu'aucun des journalistes n'aura jamais l'idée d'une question
pertinente, qu'une telle question ne franchira jamais les
pores de son cerveau. Est-il besoin de préciser laquelle de ces
deux voies a été préférée ?
Il faut aménager les conditions de reproduction d'une
carence culturelle pérenne. Les grandes écoles de
journalisme planchent avec fougue sur ce projet. Cette
carence culturelle, il s'agira ensuite de la faire avaler. Pour
cela, quoi de plus efficace qu'un « principe humaniste » ? Le «
principe humaniste » est à toute fin pratique. Il vient à point
nommé. Il est inattaquable. Chaque fois qu'un « principe
humaniste » est invoqué, c'est pour couvrir une saloperie.
Qu'importe : le « principe humaniste » ne peut pas être
contesté (parce qu'il est « humaniste »), non plus qu’une
mesure prise au nom d'un « principe humaniste » (parce
qu’« humaniste » est son principe). Quant au principe retenu
pour amorcer l'érosion du savoir, ce sera « l'égalitarisme », ou
plus précisément, « l’égalité des chances ». La décérébration
38

de masse transite ainsi comme une lettre à la poste,
s'inscrivant tout naturellement dans l’écheveau du généreux
projet d’ « ouverture à la diversité (ethnique, jamais sociale) »
dont les Sciences-Po et autres cathédrales de la pensée
correcte abusent pour percevoir les subsides de l’État –
quitte, pour cela, à liquider tous les concours et les épreuves
« discriminantes » de culture générale. Au reste, un
journaliste inculte, grégaire et sans recul présente toujours
un certain potentiel qui lui assure une chance non
négligeable de remplacer un jour PPDA sur TF1 (Pernaut
reste invaincu). Un ultime avantage consiste dans
l'autosatisfaction perpétuellement renouvelée dont s'autorise
le pantin qui s'ignore. Le journaliste ignare se satisfait
d'autant de son état qu’il se croit à l'abri de l'ignorance
populacière. Ses formateurs, les maîtres chien, se sont fait
fort de lui faire avaler qu'il savait déjà tout, qu'il n'était rien
de par le monde qu'il ne sût pas déjà (Platon l'a dit, c'est
imparable). Aussi son ignorance (qui se croit docte) peut-elle
se redoubler de sa propre méconnaissance, et n’accoucher
jamais que d'une curiosité mort-née. Quant à la charge
polémique des interviews, c'est déjà beaucoup dire qu'elle se
réduit à la portion congrue. Toutes les critiques, toutes les
attaques portées par nos intervieweurs contre des
personnalités du monde de l'intendance sont cosmétiques,
superficielles, formelles. Elles ricochent en surface. Loin du
credo. Loin des présupposés. On ne reproche pas à ses amis
d'être de mèche avec soi-même.

39

– Le manque de temps peut constituer un sérieux
handicap pour les métiers de l'actualité. Les délais sont
serrés, les événements s'enchaînent et le bouclage n'est
jamais loin. Le journaliste travaille à flux tendu pour rendre
son canard compétitif. Il use à cet effet de divers subterfuges
pour combler les pages blanches : les échos, les sondages, les
dépêches prémâchées (toujours signées d'un point), voire à
l'appel du « frigo » (le placard à papier). La différence entre
les pas-très-différents journaux ne se joue véritablement que
sur le terrain de la « course au scoop ». Là encore, pas le
temps de faire dans la dentelle. De l'image, du poncif :
emballé, c'est pesé. Une matinée : un reportage. Un
déplacement : une interview. Les rubriques, les sujets, les
échos, les victimes et leurs agresseurs, tout se décide au cours
de quinze minutes matutinales de réunion du comité de
rédaction. L'effervescence est perpétuelle. Et la priorité
statutairement catégorique accordée au direct rend
impensable l'exégèse d'un quelconque événement. Si l'on
admet qu'une analyse intelligente ne se peut faire que de
sang-froid, un journaliste ou, mieux, un envoyé spécial,
propulsé tel un homme canon dans l'immédiat que promeut
son média, ne pourra jamais qu'appliquer sa lentille
d'interprétation (celle des experts qui tiennent le diapason)
de manière indistincte à tous les faits d'information. Les
événements se règlent sur son analyse. Son analyse précède
les événements. La conclusion devance l’enquête et la rend
obsolète. Le temps n’est plus à l’investigation. Bien loin :
l'urgence semble de plus en plus donner aux persiflages au
ras du sol dont l’efficacité culmine avec le buzz. Au fur et à
40

mesure que les frontières entre les deux partis (du même
gâteau) se brouillent, la presse se met en quête de la petite
saillie qui fuse.
Ce manque de temps, ce manque d'idées contraint ainsi
le journaliste à ne jamais qu’égratigner l'actualité qu’il est
censé « couvrir ». La presse se presse, les dépêches tombent
dans la dépêche, la réflexion se perd au milieu des fumées. Il
y a trop à traiter, surtout pour qui sait déjà tout… et plus
encore, tout ce qu’il convient – ou non – de publier, de
quelle manière le publier. Il arrive cependant que la bêtise
(cf. supra) et la célérité journalistique contrarie l’idéologie
qu’elle entend promouvoir. Il y a pour ces cas-là d’autres
recours : les consultants. Quand un sujet technique achoppe
la barque lisse de la démagogie, le journaleux cède la parole à
la camarilla. Un tiercé d’Alain Minc, Jacques Attali, BernardHenri Lévi reprend le flambeau millénaire du prophète juif
pour rappeler la plèbe à la sévérité du dogme (Monnaie ou
Dieu unique, sans-frontiérisme ou visa du peuple apatride
(« la France est un hôtel »), gouvernement mondial
expressément souhaité sur la colline de Sion) – au risque
d’attirer sur elle les foudres des Marchés, le tonnerre de
Mammon. En temps de doute, pour rendre plus crédible la
menace, ils se réclament de « spécialistes » (des techniciens
de l’entubage, jamais plus d’une trentaine, qui se relaient
d’un plateau l'autre, qui la renforcent d’expertises, qui la
saupoudrent d’un sabir technocratique propre à décourager
l’intelligence. Tout en frayant les marécages, ils troublent
tous leurs eaux pour qu'elles paraissent profondes. L’opacité
41

des choses est un rempart pour notre vigilance et par là
même un réconfort. Dormez, braves gens, car les troupeaux
sont bien gardés !
– Le « dérapage » marginalise en tant qu’il est
potentiellement dépositaire d’une pensée authentique, et
donc dangereuse (l’étonnante créativité des rhapsodes du
radar épuise à ce sujet toutes les intensités du supplice
olfactif : « puant », « nauséabond », etc.). Contre le drift, la
conduite assistée. On met en place des garde-fous. On
déploie des barrages. On dresse des sentinelles à détecter les
phrases à risque. On les excommunie. On balise à la craie les
autoroutes de la pensée unique. On incite l’usager à référer
toute conduite ou comportement un tant soit peu suspect
aux « autorités compétentes » (le CSA). La délation, une
passion bien française…
Contrôles, amendes, censure, retrait de permis,
éthylotests intellectuels, ces mesures « en aval » se renforcent
« en amont » de précautions contre les turpitudes de la
pensée. On prévient l’accident par le salage des routes, en se
taillant un inconscient « éthique », « républicain » et
antidérapant. Perpétuation d’un inconscient sécure que vient
consolider l’introduction dans le langage de termes
détournés, conjurant par avance tout « crime par la pensée ».
Parmi ces monstres de novlangue à mettre entre chevrons,
citons le « plan social », naguère licenciement massif ; le
« demandeur d’emplois », héritier du chômeur, ou bien
encore le « capital humain », indiscutablement plus
42

« proactif » (surexploité), « flexible » (débauchable) et
« dynamique » (servile) que l’ouvrier, cet « activiste
vociférant » dont les braiments grossissent la « grogne des
syndicats »
(la
grève
vue
par
J.-P.
Pernaut).
L’ « intervention » remplace la guerre ; le vieux – embase
électorale de l’UMP – cède place au majestueux « sénior »
(tenant dans son bec un fromage, etc.), tandis que le
« consommateur malin » perd ses airs de pigeon naïf.
Lentement, la geôle devient « maison d'arrêt », puis « centre
pénitencier », de « détention », puis « espace carcéral » ;
environnement connu pour sa grande « mixité sociale »
(promiscuité), où les « individus connus des services de
police » côtoient les « travailleurs/euses du sexe » et les
« populations de l’Est » coupables de « mendicité agressive ».
Le tout supervisé par les « gardiens de la paix », sous la
pupille alerte des caméras de « vidéo-protection » (surveillance). La crise exigera quant à elle un abaissement
des « charges (alias cotisations) sociales », un « plan
d’ajustement » ou « d’équilibre des finances » (rigueur)
pouvant aller jusqu’à la « politique budgétaire renforcée »
(mise sous tutelles des parlements) homologuée par les
« experts » (financiers) de Bruxelles. Essaimage de concepts à
faire vomir plus d’un Goebbels ; que l’on voit quadriller les
colonnes de la presse, que l’on se désespère d’entendre
rabâchés par les plus « concernés », et que l’on sait dessiner la
topographie mentale de tous les nouveaux journalistes. Des
bien-pensants que leur paresse intellectuelle pousse à se
conformer à « l’intellect agent » de la pensée globale, ce
« réservoir d’idées » qu'ils se font un devoir de connecter à
43

tous les postes de télévision. Longtemps qu’ils ne pensent
plus que par slogan, ces journalistes, par enfilage de termes
vides aussi nombreux et panachés parfois que la tirade d’un
Pokémon.
Ce formalisme Bourbaki de la pensée fait le lit
médiatique d'une propagande qui n'envie rien à celle qu'a pu
subir l'URSS du temps de la guerre froide. Quoique le terme
de « propagande » ait pris un tour péjoratif au cours de la
seconde moitié du XXe siècle, la République des lettres se
laisse lentement glisser dans le bain sirupeux du totalitarisme
tranquille. Le pouvoir, les pouvoirs, expérimentent diverses
méthodes en sous-main pour forger l'homme nouveau. Ne
pouvant plus compter sur le concours des propagandes
traditionnelles, noires, blanches ou grises des militaires pour
propager leurs valeurs et croyances, ils en appellent à la «
propagande glauque », la seule en mesure de répondre à la
double exigence de la furtivité et de la performance. Cette
propagande d'un genre nouveau décrit un mode particulier
de la propagation de la pensée unique tirant parti de
cinquante ans d'études de marketing. Elle s'autorise
d'influences inconscientes, d’effets de sidération, de
suggestions chroniques, de forçage de pensée, d'hypnose à la
Mesmer et autre procédés puisés au catalogue des sciences
psychologiques (psychologie cognitive notamment), pour
produire des effets de contraintes, connus et étudiés dans les
situations expérimentales : effet d’amorçage (priming), de
simple exposition, de conditionnement évaluatif, de
modelage (modeling), etc.
44

L'avantage décisif de la propagande glauque est qu'elle se
peut réaliser de façon non délibérée. Bien plus, elle est autoréplicative. D'après le psycho-sociologue Jean-Léon Beauvois
(Les illusions libérales), elle serait particulièrement active
dans les démocraties dites libérales où les médias sont la
propriété de quelques grands groupes industriels et
financiers (Chomsky, Herman, n'auront de cesse que de le
dénoncer). L'auteur insiste sur le fait que ce modèle de
propagande est caractéristique d’un système médiatique non
pluraliste au sein duquel des journalistes peuvent continuer à
affirmer et afficher leur déontologie. Elle n'implique pas des
journalistes qu'ils se soumettent à un quelconque credo ; les
credo qu'ils défendent sont les credo qu'ils croient. En
somme, plutôt que d'imposer les conversions, on ostracise les
hérétiques. Seuls restent en lice les dévots authentiques. Leur
défense du système s'en trouve d'autant plus renforcée
qu'elle s'avère tout sinon factice ou simulée. Le religieux
perce au travers comme une ombre chinoise. Cette religiosité
diffuse est cependant à double entente. Elle suinte de la
chaire au parvis. Déjà, le philosophe Hegel disait que la
lecture du journal du matin était chez les modernes
l'équivalent de la prière des laudes chez les chrétiens. S'il
faut l'en croire, alors les journalistes seraient nos prêtres et
nous, leurs paroissiens.
Un soupçon de nuance dans ce réquisitoire : il n’engage
pas l'ensemble de la classe journalistique ; seulement la
portion bien délimitée d'entre elle qui s'adresse au public. Il
45

ne concerne en rien les envoyés spéciaux, commissionnaires
de l’international, non plus que les pigistes, soutiers de
l'information. Ces deux catégories du lumpen anonyme
pourraient inversement prétendre à toute notre
reconnaissance. Au reste, même au plus près du quorum
cathodique, il demeurera toujours une frange intègre et
dissidente de va-t-en-guerre qui nous empêche de
condamner la profession en corps, de même que la présence
d’MC Solaar dans l'univers du rap français nous interdit de le
considérer - le rap français - comme une musique de singe.
Ces maquisards, de moins en moins nombreux, travaillent à
rétablir des vérités cachées dans l'ombre sur la toile ou sous
le feu nourri de leurs collègues. L'exemple est peu suivi.
Malgré ces poches de résistance, la tendance générale est à
l'appauvrissement. Le débat de fond, ce libre-échange de
points de vue contradictoires, sera probablement le seul à ne
pas faire long feu. Les courants d’opinion se diluent peu à
peu dans le grand bain du mondialisme libéral eurofédéraliste comme autant d'affluents se jetant dans la mer.
Tous tendent à s'uniformiser ; rien ne réchappe au principe
d'entropie. Inexorablement, le pluralisme des médias tend de
manière asymptotique vers le cimetière…

Le pluralisme médiatique
Le pluralisme, c’est comme le général de Gaulle : c'est
bien parce qu'il est mort qu’on le convoque à tout propos.
On ne risque plus grand-chose. D'où il repose, l'intéressé ne
démentira pas. Pas plus que ne démentiront ceux qui n'ont
46

pas voix au chapitre. Les autres. Les pas d'accord. Les tiers
malavisés. Oh ! si vite évacués lorsqu'ils ont l’heur d'avoir
tribune qu'on se demande parfois s'ils existent vraiment. Un
dissident, dans les médias, ce ne peut être qu'un humoriste un connard flatulent grassement rémunéré5 qui rit de sa
propre lâcheté, rompant le pain de la messe quotidienne de
la pensée unique. La pratique ordinaire de la diversité à la
télévision française, ce sont les chiffres du bonheur dans l'exURSS. Personne n'est dupe et personne n’est heureux,
hormis sans doute les cadres du parti. Le pluralisme, on
conviendra qu'il se fait rare. Et qu’il est fort mal accueilli. Il
y a, parmi les journalistes, des gens sincères qui cependant y

5

A l'image de Guillon, 80 000 euros par mois. Guillon, ou
l'humoriste qui trouvait « exorbitant » le montant du salaire
alloué au président de la république, au demeurant quatre
fois moins élevé que le sien. Stéphane Guillon sur Canal+,
c'est au bas mot 9000 euros par émission dominicale (Salut
les Terriens) ; à quoi il faut adjoindre les émoluments
radiophoniques de ses chroniques de l'aube, plus ses cachets
pour participation (pour auto-promotion) aux émissions de
divertissement (trois-quatre à la semaine) ; sans oublier, bien
sûr, les royalties perçues sur le négoce en cavalerie de ses
bouquins écrits à quatre mains (merci chérie !), une occasion
pour lui de ressasser en cinq volumes son éviction de France
Inter (la liberté de pensée serait morte avec lui). Une
éviction qui, soit dit en passant, lui aura tout de même
rapporté pas moins de 200 000 euros de dommages et
intérêts…
47

croient encore – ou veulent y croire ; tout en se gardant bien
de creuser la question plus à fond. Ce ne sont pas les vieux
briscards pliés à l'exercice ; pas les éditocrates blanchis sous
le harnais ; pas les fossiles qui cirent les pompes et pompent
les sires. Ce sont les jeunes recrues, les bleus, les CDD, les
utopistes, pas encore déniaisés. Tout journaliste aura un jour
été puceau. On n'est pas Rastignac avant d'avoir été Justine.
Pas Bel-Ami avant d'avoir été Candide ou l’Ingénu. Il y a un
processus de perversion. Un devenir-pervers. On entre pur,
on observe les codes - on ressort lessivé. Il faut très vite
choisir, à la croisée des chemins, entre partir et se renier. Un
journaliste, « ça ferme sa gueule ou ça démissionne », comme
dirait l'autre. Les arrivistes écraseraient donc leurs idéaux
pour satisfaire au principe de réalité. Les écœurés
convertiraient leur amertume en méchanceté (Arlette
Chabot) ; les autres, par un habile retournement, leur haine
de soi en narcissisme (Pascale Clark).
« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers ».
C'est le constat, tragique, sur lequel s'ouvre le second
discours (sur L'origine et les fondements de l'inégalité parmi
les hommes) signé du jeune Jean-Jacques Rousseau.
Rousseau, champion de la démocratie réelle, ennemi du
système représentatif oligarchique imposé par Constant,
Sieyès et affidés à la faveur de la contre-révolution.
Rousseau, brillant jusqu'à la dernière larme de sa plume
persécutée d’anachorète paranoïaque. Rousseau, ce génie
mal-aimé, à qui les journalistes feront encore l'affront de
préférer Voltaire, le délateur, le cuistre, son ennemi de
48

toujours. Voltaire, dont l'effigie mortuaire triomphe au
Panthéon. Voltaire, incarnation rétrospective de l'esprit
libéral. Voltaire, le saint-patron des journalistes, que ces
derniers convoquent avec des trémolos glaireux : « Je ne suis
pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai
jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire ». D'entre ces
deux formules - celle de Rousseau et de Voltaire -, on laissera
libre le lecteur de discerner laquelle serait la plus à même de
rendre compte de l'actuelle ligne de conduite du journaliste
d'information. Toujours est-il qu’on ne peut pas franchement
lui reprocher d'avoir mis trop d'entrain à protéger la liberté
de parole d'individus comme Pierre Hillard, Alain Soral,
Étienne Chouard, Pierre Jovanovic, et autres bulldozers du
web - dernière place-forte de la résistance, ultime contrepouvoir au totalitarisme médiatique. L'exorde de Rousseau
semble en revanche moins étranger au mode de
fonctionnement du journalisme contemporain. Tout comme
le paradoxe qu’il renferme : le journaliste, au service de Sa
Majesté l'euro, n'est pas, ab initio, servile. Car il faut bien
qu'avant de devenir arriviste (Jean-Michel Apathie),
monomaniaque (Edwy Plenel6), ou carrément puant (Franz
Olivier Giesbert – abrégé FOG, qui porte bien son nom) ;
avant de s'imprégner de cette saveur propre à la profession,
les jeunes recrues aient un jour eu la conscience blanche et
l’âme idéaliste. Les journalistes n'ont pas toujours porté les

6

Obnubilé par Sarkozy comme l’est Achab par Moby Dick.
Encore un héros en sursis qui risque de mal vivre la passation
de pouvoir…
49

fers. Pas consciemment du moins. Ce n'est qu'après que cela
se gâte…
Dans l'entre-deux, une sujétion jusqu'à présent nesciente
devient seulement, progressivement, servitude volontaire. La
crise de la trentaine… Toujours est-il qu'auparavant - avant
de faire les frais de cette prise de conscience - ils se seront
viscéralement pénétrés de leur rôle. Tous persuadés qu'ils
sont d'être de ceux qui jettent au visage des puissants les
doléances des croquants méprisés. De ceux qui livrent aux
petites gens la vérité des princes. Ils s'imaginent les acteurs
flamboyants d'une liberté de pensée, qui, sans eux,
s'éteindrait comme le feu des vestales. Le paradoxe n'est pas
moindre. Rendus sensibles au pluralisme d'opinion par une
solide pédagogie de l'auto-persuasion qui n'envie rien à la
méthode Coué, ils mettent visiblement un point d'honneur à
ne surtout pas la respecter. Le raisonnement est aux petits
oignons, limpide comme de l'eau de roche : les autres
opinions n'étant pas foncièrement « démocratiques », «
républicaines » ou quelqu’autre adjectif qu'on emploiera
pour les disqualifier, elles n’auraient pas à faire l'objet de la
même attention. S’exonérant du « cercle de raison » (A.
Minc), les relayer serait attentatoire au pluralisme
d'expression. Simple. Efficace. Sauver le pluralisme :
bâillonner le fascisme. Pas de liberté pour les ennemis de la
liberté. Et c'est ainsi, en intériorisant ces double-binds, qu'un
journaliste de bonne foi en arrive peu à peu à devenir
l'obstacle de sa déontologie.

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