le maroc et sa politique envers l afrique subsaharienne etude .pdf



Nom original: le_maroc_et_sa_politique_envers_l_afrique_subsaharienne_etude.pdf
Titre: etude maroc-afrique2.pdf
Auteur: britsch

Ce document au format PDF 1.4 a été généré par PScript5.dll Version 5.2 / Acrobat Distiller 5.0 (Windows), et a été envoyé sur fichier-pdf.fr le 19/01/2013 à 06:01, depuis l'adresse IP 84.101.x.x. La présente page de téléchargement du fichier a été vue 2858 fois.
Taille du document: 243 Ko (80 pages).
Confidentialité: fichier public


Aperçu du document


Le Royaume du Maroc et sa politique
envers l’Afrique sub-saharienne

ETUDE

Institut français des relations internationales (IFRI)
Auteur : Alain ANTIL
Novembre 2003

Le contenu de cette étude n'engage que son auteur

Sommaire

INTRODUCTION

I.-

Quand le sultan devient roi. Le roi et le système de pouvoir au Maroc … 2
ƒ Le pouvoir limité du sultan
ƒ Le maghzen
ƒ Le Protectorat
ƒ Un souverain au faîte de sa puissance
ƒ Le Roi comme incarnation d’une nation à réunifier
ƒ La religion et la politique étrangère comme mode de renforcement du trône

II-

La politique étrangère de Mohamed V et d’Hassan II ………………….. 16
ƒ La contestation de l’existence de la Mauritanie
ƒ L’affaire du Sahara occidental
ƒ Les conséquences ambivalentes du dossier saharien
ƒ La politique africaine au sein de la politique étrangère
ƒ Les modalités de la politique africaine du Maroc sous Hassan II

III.- La nouvelle politique africaine du Maroc ……………….………………. 32
ƒ Dans

quelles

mesures

peut-on

parler

d’une

“ nouvelle

politique

africaine ” ?
ƒ Une situation économique délicate
ƒ Une activité diplomatique accrue depuis 1996
ƒ Une nouvelle dimension de la politique africaine du Maroc : l’économie
ƒ Les ressorts d’une politique, ou la vision de Mohamed VI
ƒ L’axe Rabat-Nouakchott-Dakar, le nouvel horizon marocain

IV.-

Comparaison avec la Libye et épilogue ………………………………… 56

2

La nouvelle politique africaine du Maroc

INTRODUCTION

Le 27 février 2002, le roi Mohamed VI réussissait le tour de force de réunir les
chefs d’Etat Lansana Conté, Charles Taylor et Ahmad Tejan Kabbah, présidents
respectifs de la Guinée, du Liberia et de la Sierra Leone. Aucun négociateur n’avait
pu réunir les principales parties prenantes des troubles qui ravagent l’une des zones
les plus instables du continent africain.

Ce succès diplomatique est très représentatif de l’intérêt marocain, de plus en
plus prononcé vis à vis de l’Afrique de l’Ouest. Les programmes de coopération se
multiplient dans les domaines de l’agriculture, l’hydraulique, les aménagements
urbains, les infrastructures ou encore l’éducation... Exemple représentatif, durant le
dernier sommet franco-africain de Paris, Mohamed VI et Abdoulaye Wade ont signé
des accords relatifs à l’établissement d’une liaison maritime entre leurs deux pays.

Les liens avec des pays comme le Sénégal, le Mali ou la Mauritanie sont déjà
anciens. Mais la politique africaine du Maroc ne semble plus être confinée à ses
relations d’amitié ou de voisinage, mais s’étendre à de nombreux pays de l’Afrique
noire, concrétisés par des accords de coopération et de baisse des taxes douanières.
Le roi Mohamed VI s’implique également beaucoup en faveur de la suppression de
la dette des PMA (Pays les moins avancés). Compte tenu de ces nouvelles tendances,
il parait utile de conduire une étude sur les aspects nouveaux de la politique africaine

3

du Maroc. Aussi tenterons-nous de présenter des éléments d’appréciation de cette
nouvelle politique et de les replacer dans un contexte plus large pour en saisir les
ressorts profonds.

Sans verser dans l’œuvre d’érudition, l’étude d’une politique ne peut se limiter à
une synthèse de données ponctuelles. Une politique doit être jaugée à l’aune des
ruptures avec la politique précédente, de la place qu’elle occupe dans la hiérarchie
des préoccupations, de l’architecture du pouvoir en place et de ses contingences. La
comparaison avec la politique d’un pays de la région peut également rendre saillants
certains traits essentiels. Le risque qu’encourt l’étude de ce type de phénomène est,
par un naturel processus de focalisation, de surdéterminer l’objet des investigations.
Aussi devrons-nous, tout au long de cette étude, ne jamais perdre de vue le fait que,
malgré d’évidentes connexions avec l’essentiel dossier du Sahara occidental, la
politique africaine du Maroc, et en particulier pour la zone subsaharienne, est un
domaine dont on parle peu au Maroc, sur lequel existent peu d’écrits, et qui
n’intéresse que très secondairement les Marocains, dont les regards se détournent du
continent noir.

Aussi, l’analyse étendue de la nouvelle politique africaine du Maroc, dont les
dates marquantes sont 1996 et l’entrée en fonction du roi Mohamed VI en 1999, et
qui constituera la partie centrale de l’étude, sera accompagnée de trois parties plus
brèves, qui, comme autant de contrepoints, éclaireront la partie principale.

Nous tenterons d’abord d’apprécier la place du roi dans le système de pouvoir
du royaume et les conditions qui l’ont conduit à occuper cette place, ainsi que le rôle
de la politique étrangère dans la pyramide de pouvoir. Nous analyserons ensuite la
politique africaine du roi Hassan II au regard de sa politique étrangère. Cette partie
sera également le lieu d’évoquer une des dimensions cardinales de la politique
hassanienne, c’est-à-dire le problème du Sahara occidental, qui poussera le Maroc à
quitter l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) et ses différentes commissions. La
troisième et principale partie sera pour nous l’occasion d’analyser en profondeur les
tendances majeures de la politique actuelle du Maroc à l’égard de l’Afrique
subsaharienne dans ses aspects diplomatiques, économiques, de coopération, qui

4

illustreront en fait parfaitement le rôle que souhaite jouer le royaume chérifien dans
le monde contemporain. Enfin, l’ultime partie, sera consacrée à une brève
comparaison de la politique africaine du Maroc avec celle d’un autre pays de
l’Afrique du Nord, à savoir la Libye, pour éviter l’effet de loupe et avoir un réel
recul pour évaluer les orientations marocaines.

I Quand le sultan devient roi. Le roi et le système de pouvoir au
Maroc
Le pouvoir limité du sultan
En 788, Idris Ier, descendant d'Ali, gendre du Prophète, qui avait fui l'Arabie,
fonda la dynastie des Idrissides. C’est généralement à partir de cette date que les
historiens parlent d’une véritable entité marocaine. Les Idrissides régnèrent jusqu'en
926 et fondèrent, sous Idriss II, la ville de Fès, qui devint un important centre
religieux et intellectuel. Après la mort de celui-ci, le royaume idrisside entra en
déclin. Alors que l'Est subissait les raids des nomades Beni Hilal, les Fatimides
chiites d'Égypte et les Omeyyades de Cordoue rivalisaient pour étendre leur
domination sur le Maroc. L’histoire du Maroc est ainsi rythmée par une succession
de dynasties : Almoravides, Almohades, Mérinides, Watassides, Sa’adiens,
Alaouites. Si certaines d’entre elles fondèrent de véritables empires, les dissidences
perpétuelles des tribus faisaient du Maroc une entité aux contours flous où les sultans
ne gardaientt leur prééminence que par un équilibrage entre négociation, intimidation
et combat à l’encontre des différents pouvoirs locaux et des forces centrifuges.
C’est avec les Sa’adiens1 (1509-1659) que l’on a recours à un nouveau type de
légitimité, sur une base généalogique, le sharifisme (c’est à dire une généalogie qui
descend en ligne directe de la famille du prophète Mohamed). Autre ciment
politique, les Sa’adiens représentaient, pour les Marocains, l’opposition aux menaces
d’invasions. Le Maroc se sentait en effet menacé par l’éveil de l’Europe et
l’expansion des ottomans. Avant les Sa’adiens, il serait abusif d’évoquer la notion de

5

pouvoir central. Le contexte dans lequel les Sa’adiens vont ériger leur pouvoir se
caractérise par deux points : une société mobilisée contre un ennemi extérieur et une
revendication nouvelle de la part des nouveaux maîtres, une légitimité qui
“ transcende ” toutes les forces en présence puisqu’il s’agit d’une généalogie
“ sacrée ”.
Avec le sharifisme2, le rapport au pouvoir change de nature, c’est par
l’appartenance à une lignée qu’un chef est reconnu comme apte à exercer le pouvoir
suprême. La légitimité devient “ naturelle ” car sacrée, et l’allégeance se porte vers
un descendant du prophète. Le sultan est “ au-dessus ” de la société. Auparavant, le
pouvoir était fondé à la fois sur la religion (défense et/ou propagation de l’Islam) et
des solidarités de type lignagère. Néanmoins les Sa’adiens ne pouvaient s’imposer
qu’en composant avec les pouvoirs locaux, zawiya3 ou fédérations tribales très
puissantes, avec lesquelles les Sa’adiens passaient des alliances ou les combattaient.
De fait, ces pouvoirs locaux étaient des acteurs incontournables de la scène politique.
Les Sa’adiens n’eurent de cesse de rendre l’Etat moins dépendant des tribus,
notamment en recrutant des mercenaires pour créer une armée de métier et en
trouvant de nouvelles ressources financières, distinctes des impôts, comme par
exemple l’or du bled es soudan. C’est en effet à cette époque que les Marocains vont
combattre les pouvoirs politiques au sud du Sahara, comme l’empire de Songhaï. Cet
épisode historique est d’ailleurs très important pour comprendre les revendications
du “ Grand Maroc ” à l’indépendance. Le Maroc a toujours mis en avant son
enracinement saharien.

Les principales dynasties marocaines
Idrissides (788-974)
Idriss II fonde Fès, la capitale, en 808.
Almoravides (1055-1146)
Youssef ben Tachfin, berbère saharien, fonde la ville de Marrakech en
1062 et étend son autorité sur l’Andalousie.
1
2

Cf. Abdallah Ben Mlih : Structure politique du Maroc colonial, 1990, l’Harmattan, p. 45.
Ibid. p. 46.

6

Almohades (1147-1268)
Dynastie berbère du Haut Atlas.
Mérénides (1269-1465)
Wattassides (1475-1554)
Sa’adiens (1549-1659)
Alaouites (depuis 1666)
Moulay Hafid signe le traité de Protectorat en 1912.
Mohamed V devient sultan en 1927
Indépendance en 1956
Hassan II devient roi en 1961
Mohamed VI devient roi en 1999

Mulay al Rachîd met définitivement fin à la dynastie Sa’adienne4. En effet, les
sultans sa’adiens en prônant le sharifisme, pouvaient être concurrencés par n’importe
quel groupe ayant une généalogie le rattachant au prophète. Ainsi, les Alaouites
s’installent en 1666. Ils tentent d’établir de nouveaux rapports entre l’Etat et les
pouvoirs périphériques en systématisant un principe de gouvernement5. En
combinant la force et la diplomatie, la négociation et le commandement, le pouvoir
central tente de s’imposer. Le sultan dispose déjà de la légitimité spirituelle, il tente
de bâtir une légitimité temporelle acceptée par tous. Mais le pouvoir a toujours les
mêmes facteurs de fragilité, en particulier sa faiblesse militaire et sa dépendance
financière vis a vis des tribus sur lesquelles il lève l’impôt. Les Alaouites feront
appel à des esclaves soudanais dans les rangs de leur armée, mais ces derniers ne
tarderont pas à s’ériger en force politique. Sur le plan idéologique, les Alaouites
tenteront d’affaiblir les zawiya et renforceront même le puissant courant malékite. Ils
réussiront à affermir un système de commandement plus centralisé que l’on désigne
souvent par un vocable : le maghzen.

Le maghzen

Le mot signifie littéralement “ magasin ”, c’est-à-dire le trésor, symbole de la
puissance temporelle du Sultan, dont seule la légitimité religieuse peut lui permettre
3
4

Confrérie religieuse.
Cf. Ben Mlih, op. cit. p. 47.

7

de prélever l’impôt musulman. Pour Brahim Labari6 : Les rapports des tribus avec
l’autorité centrale oscillaient entre la soumission (tribus maghzen) et la dissidence
(tribu siba). Les tribus maghzen acceptent à la fois l’autorité temporelle et spirituelle
du sultan. Les tribus siba refusent, quant à elles, l’autorité temporelle tout en
reconnaissant l’aura spirituelle du sultan. Le maghzen désigne l’autorité centrale
chargée de collecter les impôts dans les tribus et d’y faire régner l’ordre. C’est au
cours de la dynastie alaouite, et surtout à partir du sultanat de Moulay Ismail (16721727), que le maghzen commence à désigner l’appareil étatique. Mahdi bou Mhalli
note7 que la notion ne recouvre aucune signification religieuse et qu’elle n’a pas
d’origine religieuse. L’agressivité des tribus et le caractère souvent temporaire de
leur soumission à l’autorité centrale contraignaient les sultans à une mobilité
perpétuelle visant à maintenir leur pouvoir.
Comme le souligne Mahdi bou Mhalli8, le makhzen avait un principal objectif :
s’assurer le contrôle des principaux centres de production qui se trouvaient dans les
villes et les corridors reliant les villes entre elles et le réseau urbain marocain à
l’étranger par où pouvaient circuler les marchandises. Objectif secondaire : servir
d’arbitre aux conflits entre les tribus ou les communautés villageoises ou entre les
paysans et les citadins et cela, en concurrence avec les saints ou avec les chorfas ou
descendants du prophète. Troisième objectif, éventuellement défendre le territoire
face aux visées étrangères. Pour ce faire, le sultan devait faire payer l’impôt et se
déplacer lui-même avec une armée de guichs, c’est à dire des hommes fournis par
certaines tribus en contrepartie de l’exemption d’impôt. Il était donc en perpétuel
déplacement. Ce système était peu efficace et le nombre de “ fonctionnaires ” était
relativement réduit. Quelques gens de plumes et quelques gens d’épée. Les premiers
étaient des citadins liés entre eux de longue date par des mariages multiples. Ils
étaient les secrétaires du Sultan, les vizirs. Ils communiquent avec les caïds investis
dans les zones contrôlées. Les gens d’épée sont des campagnards, le plus souvent
issus des tribus guichs.9 C’est à la fin du XIXème siècle que le sultanat se dote d’un
5

Voir plus bas le paragraphe sur le maghzen.
Cf. Recettes islamiques et appétits politiques. Essai sur les fondements du pouvoir
chérifien, 2002, Syllepse, p. 29.
7
Cf. “ Le makhzen ou la gestion de la violence ”, Autrement, pp. 173-181. p. 177.
8
Ibid. p. 178.
9
Ibid. p. 178.
6

8

véritable gouvernement. Il faudra pourtant attendre la constitution de 1962 pour que
l’appareil étatique ait une existence légale.

Le terme maghzen désigne également, outre la structure étatique, les relations
clientélistes du sultan avec tout ce que le Maroc compte de notables, d’oulémas, de
marabouts ou encore de chefs de tribus. La structure du pouvoir est alors double,
d’une part un système étatique avec son administration, d’autre part un système
d’allégeance de grands notables au sultan et à lui seul. C’est ce système féodal,
appelé néo-makhzen, que dénoncent aujourd’hui les réformistes et les démocrates,
car comme le souligne Thérèse Benjelloun10, le peuple est mis en tutelle par ce
système qui n’a pas à répondre de ses décisions. De plus, comme le pouvoir
décisionnel est détenu sans partage entre les mains du sultan et de ses proches
conseillers, toute critique préalable visant à pointer des problèmes de société ou
nécessaire à l’amélioration d’une institution peut être considérée comme une attaque
personnelle du sultan.

Le Protectorat

Le régime du Protectorat fut imposé au sultan Moulay Hafid le 30 mars 1912.
La convention de Fès attribuait également à l'Espagne la zone septentrionale et le
territoire d'Ifni. Une longue période de pacification du pays s’ouvrit et devait durer
jusqu’en 1934, date ou les dernières tribus du Haut Atlas furent soumises. Incertain
quant aux capacités du sultan à contrôler ses sujets et craignant qu’il ne proclame le
djihad, Lyautey, le premier Gouverneur résident, remplaça ce dernier par son frère
Moulay Youssef. Il transféra également la capitale à Rabat, une ville plus sûre. Le
sultan demeurait en droit le souverain du Maroc, il continuait d’exercer une
souveraineté religieuse, qui légitimait d’ailleurs le Protectorat, car le sultan avait
imposé son sceau au traité. Il n’avait en revanche plus de pouvoir temporel. Car,
même si Lyautey avait reconstruit le maghzen, il avait doublé cette structure d’une
administration coloniale qui avait l’essentiel des pouvoirs sur les zones civiles et
militaires. Seuls les caïds du Haut Atlas gardaient une très large autonomie.

10

Cf. Visages de la diplomatie marocaine depuis 1844, 1991, Editions EDDIF, p. 32.

9

Le Protectorat11
30 Mars 1912 : signature du Protectorat.
12 Août 1912 : Abdication de Moulay Hafid, son frère Moulay
Youssef lui succède.
1920 : Création de l’Office chérifien des phosphates (OCP).
1921-26 : Révolte d’Abd el Krim, en zone espagnole.
1927 : Mort de Moulay Youssef, son fils Sidi Mohamed devient
sultan.
1930 : Signature du “ dahir berbère ”, dénoncé par les milieux
nationalistes.
1934 : Fin de la pacification.
1944 : Le parti de l’Istiqlal publie un manifeste qui réclame
l’indépendance du Maroc.
1947 : Discours de Tanger, dans lequel le sultan réclame
l’indépendance.
1951 : Le Pacha de Marrakech lance un mouvement de protestation
des chefs marocains contre les nationalistes et le sultan.
1953 : Pétition des Pachas et Caïds réclamant la destitution du
Sultan. Exil du Sultan, et remplacement par son cousin Mohamed
Ben Arafa.
1955 : Fin de “ l’interrègne ”, retour de Mohamed Ben Youssef au
Maroc.
1956 : Fin du Protectorat et Indépendance du Maroc.

En 1927, les Français nommèrent Mohamed Ben Youssef, le troisième fils de
Moulay Youssef, sultan, car ils estimaient le jeune prince influençable. En 1930, la
France souhaitait mettre en place une administration plus directe, semblable à celle
qui existait en Algérie. L’administration tenta de désarmer les Berbères en publiant
le “dahir berbère” qui reconnaissait leur spécificité (langue, lois coutumières) par
rapport à l'administration sultanienne.

11

D’après Roger Gruner : Du Maroc traditionnel au Maroc moderne. Le contrôle civil au
Maroc 1912-1956, 1984, Nouvelles éditions Latines.

10

Ce texte entraîna la première réaction nationaliste des milieux arabes, qui
accusèrent la France de vouloir diviser le pays pour mieux asseoir son autorité et
surtout de remplacer le droit islamique par des coutumes païennes. En cela, certains
Marocains estimaient que les colonisateurs s’attaquaient à l’Islam alors qu’ils étaient
censés, selon les accords du Protectorat, protéger la coutume islamique du pays. Si le
jeune sultan signa dans un premier temps le dahir berbère, il s’opposera ensuite
véhémentement à son application. Devant l’opposition du sultan et d’une grande
partie de la population, l’administration française dut se résoudre à retirer ce texte.
Un mois après l’abolition du dahir berbère, le sultan fut acclamé à son arrivée à Fès
au cri de vive le Roi12.

Depuis la décennie précédente, se développait au Maroc un fort courant
nationaliste qui puisait ses forces dans deux courants majeurs : d’une part, de
l’idéologie salafiste, un courant fondamentaliste, prônant le retour aux sources de
l’Islam, qui dénonçait la présence de l’occupant chrétien au Maroc ; d’autre part, le
courant dit des “ jeunes Marocains ”, c’est-à-dire des fils de la grande bourgeoisie de
Fès, Rabat et Salé, ayant reçu une éducation francophone au Maroc et même en
France, et qui créèrent le nationalisme moderne au Maroc.

Ces deux courants, pourtant fort opposés, se rejoindront dans le parti de
l’Istiqlal. Le sultan va représenter le symbole de la résistance pour le courant
nationaliste naissant comme pour une grande partie de la population marocaine. Dès
1928, les “ jeunes Marocains ” avaient instauré la “ fête du trône ” qui traduisait à la
fois leur légitimisme et leur désir de modernisme politique. Aux yeux des
nationalistes, le sultan chérifien devait devenir le roi du Maroc. Les courants
nationalistes se rangèrent donc derrière le roi, les uns parce qu’il avait une indéniable
légitimité religieuse, les autres parce qu’ils pensaient que seul le roi pouvait servir de
catalyseur au nationalisme marocain, car, de par son aura religieuse, il avait une
relation particulière avec chaque Marocain.

12

Cf. Daniel Rivet : Le Maroc de Lyautey à Mohamed V. Le double visage du Protectorat,

11

La popularité du sultan augmentera avec la résistance et la relative liberté de ton
dont il fera preuve au fil des années vis à vis des autorités coloniales. En 1947, au
sortir de la deuxième guerre mondiale, il réclame l’indépendance. Dans les années
qui suivent, il pratique à de multiples reprises la “ grève du sceau ” et paralyse le
fonctionnement du Protectorat. En effet, chaque décision, pour être légale, doit être
paraphée de son sceau, car il est garant de la légitimité islamique de l’autorité. Les
autorités françaises pensent le destituer, comme le leur conseillent certains grands
notables, notamment le pacha de Marrakech, El Glaouï. Le 14 août 1953, Mohamed
Ben Youssef est destitué et il est contraint à partir en exil avec le prince héritier, le
futur Hassan II, d’abord en Corse puis ensuite à Madagascar. Il est remplacé par son
cousin, l’impopulaire Mohamed Ben Arafa pendant la courte période que les
historiens appellent “ l’interrègne ”.

Cette décision aura des conséquences désastreuses pour le Protectorat. En
s’attaquant au Sultan, la politique française touche à la légitimité musulmane du
Maroc et provoque des tensions importantes dans le pays, orchestrées en partie par
les nationalistes et le très structuré parti de l’Istiqlal. En effet, lors de son retour le 16
novembre 1955, Mohamed Ben Youssef jouit d’un immense prestige. Son retour
signe la fin du Protectorat et l’Indépendance, que le Maroc acquière l’année suivante,
en 1956. Le 16 août 1957, le sultan est nommé roi. Le roi et le parti de l’Istiqlal sont
alors les deux acteurs majeurs du champ politique marocain mais aussi des rivaux de
pouvoir pour l’après-indépendance. Le roi parvient pourtant en quelques années à
établir son autorité, aux dépens notamment du parti de l’Istiqlal, qui ne tarda pas à se
séparer en deux tendances : les progressistes et les conservateurs. La monarchie
passe des accords avec les notables ruraux, confortés dans leurs pouvoirs et leurs
privilèges.

Un souverain au faîte de sa puissance

1999, Denoël, p. 9.

12

Bruno Etienne13 estime, quant à lui, que l’histoire marocaine présente une
tendance lourde de renforcement de l’autorité du sultan. Parlant du roi Mohamed V,
il indique : Voilà donc un souverain qui cumule les fonctions de roi, de commandeur
des croyants et de guide suprême. Les anciens souverains ne cumulaient pas, ils
choisissaient. Idriss 1er était Imam, les Almohades ont été califes, Ibn Toumert est
apparu comme le Mahdi (messie) et il s’est fait appeler Imam plutôt que Calife. Ibn
Tachfin a pris le titre d’Amir al-muslimin, prince des musulmans, tandis que Abd el
Mounem s’est fait appeler Amir al-Muminin, prince des croyants. C’est à partir du
XVIème siècle, à partir des Sa’adiens qu’on verra les souverains marocains cumuler
ordinairement les titres. Puis on aboutira avec les Alaouites à la situation actuelle
où sont cumulés tous les titres possibles. En effet, le retour d’exil de Mohamed V,
l’Indépendance du Maroc et son couronnement ont placé le roi dans une situation de
pouvoir qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait connu dans l’histoire du pays.
Mohamed V met alors en place un néo-makhzen qui reprend à la fois les symboles de
l’ancien makhzen : bay’a (cérémonie d’allégeance annuelle, avec baise main du roi,
cadeaux...) mais également l’héritage d’un Etat moderne, plus rationnel
économiquement, légué par le Protectorat.

Le roi cumule alors les rôles de souverain théocratique et de chef d’Etat
moderne avec des moyens de communication de masse qui permettent de relayer son
image et ses discours dans toutes les régions du royaume. Il dispose aussi d’une
armée nationale et des ressources économiques bien plus élevées que ses
prédécesseurs. Même avec la constitution, le roi est véritablement au-dessus des lois
car il détient son autorité de dieu. Il peut toujours promulguer des dahirs qui ont
valeur de lois, sans consulter le parlement.
Le roi est au centre du pouvoir. Madhi bou Mhalli14 décrit la structure de
pouvoir comme un ensemble de cercles qui convergent tous vers le roi. Le premier
cercle est constitué par la famille du roi, le “ clan alaouite ” et des nombreuses
familles alliées par une politique de mariage particulièrement efficace. Le Roi est le
chef de l’armée, une armée beaucoup plus fiable que les guichs des sultans, malgré

13
14

Cf. “ Les arcanes du sultanat ”, p. 189.
Op. cit. p. 180.

13

les coups d’Etat qu’aura à subir Hassan II. Il est l’imam suprême, qui guide la
communauté des croyants et protège les minorités religieuses15, et “ l’ombre de dieu
sur la terre ”.

Il est le Calife, son aura religieuse s’étend au-delà du royaume

chérifien. Il est le chef de l’administration et il est enfin un homme d’affaire au
patrimoine sans aucune commune mesure avec celui de ses prédécesseurs. Cette
dernière fonction se développera surtout sous le règne de Hassan II.

Le roi comme incarnation d’une nation à réunifier
Nous tenons à le proclamer hautement : il n’est pour nous de liberté valable et acceptable que dans le
cadre de l’unité et de l’intégrité du territoire national16.

A l’indépendance, le royaume repose plutôt sur la personnalité du roi que sur
des institutions. Il est la figure du père et entretient, comme l’a démontré Rémy
Leveau17, une relation particulière avec chaque marocain. Dans chaque famille
marocaine, les enfants baisent la main du père et des hommes de la famille, tout
comme les chefs féodaux lors de la cérémonie de la bay’a, baisent la main du roi.
Parce qu’il a incarné la résistance aux Français pendant le Protectorat, le roi incarne
la nation et l’unité de la nation. Les Marocains recouvraient malheureusement leur
indépendance avec le sentiment que le pays a été démembré18 pendant la période
coloniale.

Ce thème de la nation divisée sera utilisé à l’envi par le roi Mohamed V, puis
par Hassan II, mais aussi par le puissant parti nationaliste de l’Istiqlal et sa figure de
proue, Allal el Fassi, leader du parti de l’Istiqlal et promoteur de l’idée du Sahara
marocain. Ce fervent partisan de l’expansionnisme marocain publia, durant l’année
1956, année d’accès de son pays à l’indépendance, une carte du “ Grand Maroc ”.
Par ses propos enflammés, ultra-nationalistes, il finit par imposer son discours au
sommet de l’Etat. Ainsi, dans un texte devenu fameux, il traçait les contours d’un
Grand Maroc : Nous ne serons vraiment indépendants, déclarait-il, que lorsque nous
15

Mohamed V refusera de laisser appliquer les lois du régime de Vichy à l’égard de
l’importante minorité juive résidant au Maroc.
16
Mohamed V, discours du 15 février 1956.
17
Cf. Le fellah marocain, défenseur du trône, 1976, Presses de Sciences Po.

14

aurons entièrement reconquis les terres de nos pères glorieux. Ces terres vont de
Tanger, où je vous parle, jusqu’au fleuve Sénégal, jusqu’à la ville de Saint Louis qui
est Marocaine, comme sont marocains aussi et appartiennent à notre maître le Roi,
Tindouf, Colomb-Béchar, les terres du Rio de Oro et du Soudan jusqu’à
Tombouctou, jusqu’au fleuve Niger ! 19. Dans un premier temps, alors qu’il était clair
que la colonisation espagnole du Rio de Oro et de la Saguiet el Hamra allait encore
durer, les inquiétudes et les revendications se tournèrent vers la Mauritanie, dont
l’Indépendance, toute proche, signifiait la légalisation internationale de l’amputation
d’une partie du “ Grand Maroc ”20.

Le roi ne pouvait en aucun cas rester au second plan sur cette question vitale
pour son pays et d’une importance capitale dans la lutte qu’il menait avec le parti de
l’Istiqlal pour le pouvoir. La question des territoires perdus allait devenir la
préoccupation centrale de Mohamed V et de Hassan II. Ce dossier, qui allait
déterminer durablement la politique étrangère du royaume, devenait l’un des moyens
pour le/les rois d’unir le peuple marocain et de faire oublier l’extraordinaire
concentration des pouvoirs au sommet de l’Etat.

La religion et la politique étrangère comme mode de renforcement du trône

Selon Thérèse Benjelloun21 Si le chef de l’Etat au Maroc a connu, au cours de
l’Histoire du Maroc, une grande diversité de nominations, tous ses titres (Calife,
Sultan, Roi...) ont toujours tourné autour de sa position religieuse, source de sa
légitimité et de son pouvoir temporel. Ainsi, malgré l’évolution du pays vers la
monarchie constitutionnelle, bien qu’il ait été désigné et formé par son père
Mohamed V comme son successeur, Hassan II demandait en 1961, lors de son
accession au trône, l’investiture traditionnelle des oulémas. Le roi revendique et
assume avec attention son rôle de Commandeur des Croyants aujourd’hui comme
hier. Aujourd’hui plus qu’hier peut-être, celui-ci protège son noyau central,
18

Cf. Khadija Mohsen-Finan : Sahara occidental. Les enjeux d’un conflit régional, 1997,
CNRS Histoire, pp. 25-26.
19
Cité in Christine Garnier : Désert fertile : un nouvel Etat, la Mauritanie, 1960, Hachette,
p.109.
20
Cf. la partie suivante.
21
Cf. : Visages de la diplomatie marocaine depuis 1844, 1991, Editions EDDIF, p. 193.

15

intouchable, au cœur de l’imanat, au cœur des champs social, religieux, économique
où se situe la personne du Roi. Ainsi, lors de la bay’a, les hiérarques ne font pas
allégeance à un chef d’Etat mais à un Calife, personne à la fois réelle et mythique. Ce
n’est pas un hasard non plus que la fête du trône soit célébrée, à partir de Hassan II,
le jour de l’anniversaire de la déclaration d’indépendance du pays, le 3 mars. Dans sa
lutte contre les velléités d’hégémonie du parti de l’Istiqlal, l’argument religieux
s’avérera décisif pour assurer la suprématie du roi.

Aussi, la dimension califienne du pouvoir royal appelle clairement une
reconnaissance du leadership religieux au niveau du monde musulman, recherche
d’universalité qui fait du Roi, à ce titre, un arbitre sur la scène internationale22 qui
sera susceptible de diriger le comité Al Qods ou encore de servir d’interlocuteur de
premier plan dans la crise palestinienne.

La politique étrangère n’est que le reflet de la structure du pouvoir. Aussi, la
diplomatie apparaît d’abord comme le domaine réservé du roi, qui élabore la
diplomatie avec quelques conseillers du sérail, plus rarement avec le makhzen, mais
sans jamais en rendre compte à la société.

Après l’indépendance, les partis entrèrent résolument dans le champ de la
politique extérieure mais, comme le note Thérèse Benjelloun23 : lorsque les partis
entrant se sont opposés à la politique étrangère marocaine, c’était par refus global
de la politique du pouvoir royal plus que par la volonté d’intervenir dans un secteur
particulier et essentiel de ce pouvoir24.

Car même dans le cadre d’une constitution, la personne du roi est prééminente.
Dans le domaine de la politique étrangère essentiellement, le Roi mène le jeu
diplomatique, qu’il conçoit et conduit lui-même, quitte à en écarter de ses décisions
les responsables en titre. C’est lui qui interprète les faits qui, dans l’environnement
22

Ibid. p. 194.
Ibid. p. 193.
24
Rachid el Houdaïgui développe une thèse plus nuancée sur le sujet, il repère des phases
où les partis politiques pèsent un peu plus sur-le-champ diplomatique, mais l’essentiel des
décisions dépend de ce qu’il nomme l’UDC (Unité décisionnelle centrale) constituée du Roi,
23

16

international, concernent le royaume. [...] Hautement personnalisée, la diplomatie
marocaine dépend de la “ vision du monde ” du souverain, qui apprécie en fonction
de l’intérêt national dont il monopolise la conception, aidé en cela, d’abord par ses
conseillers, ensuite par les partis politiques et la chambre des représentants25.
Miguel Hernando de Larramendi26 affirme quant à lui que le roi intervenait de trois
manières différentes dans la politique étrangère. Il intervenait d’abord directement
dans les réunions des diverses institutions internationales, ce qui, au fil du temps, lui
avait permis de nouer des relations d’amitié avec un certain nombre de dirigeants de
la planète. Ensuite, il nommait, par des décrets royaux, les membres les plus
éminents du Ministère des Affaires étrangères. Enfin, ses conseillers royaux, répartis
par zones géographiques, rencontraient régulièrement les chefs d’Etat du monde
entier pour un discret lobbying sur le dossier du sahara.
Au même titre que le champ religieux, le champ de la politique étrangère
contribue à solidifier le trône. Avant d’analyser la nouvelle politique africaine du
Maroc, nous reviendrons sur la politique étrangère de Hassan II et la place de la
politique africaine dans sa politique étrangère.

II La politique étrangère de Mohamed V et d’Hassan II
Après l’indépendance, l’essentiel de la politique marocaine consista, dans un
premier temps, à reconstituer le “ grand Maroc ”, projet fédérateur dans lequel le roi
ne voulait pas être débordé par le parti de l’Istiqlal.

La contestation de l’existence de la Mauritanie
La contestation du Maroc à propos de l’existence d’une entité mauritanienne
distincte devait donc être replacée dans une contestation plus globale d’un pays qui
estimait avoir été victime, pendant la période coloniale, d’un véritable
démembrement. Il est à ce titre fort intéressant de se pencher sur l’argumentation
du cabinet royal et de l’armée, qui monopolisent le renseignement stratégique et qui gèrent
le processus décisionnel.
25
Ibid. p. 194.

17

développée alors, pour ensuite aborder, dans un deuxième temps, les modes d’action
qui furent ceux du Maroc.

Le Royaume du Maroc, qui réclamait alors la restitution de ses frontières
naturelles et historiques, usa de trois types de légitimation pour ses revendications27.
Tout d’abord, on utilisa des arguments de type juridique. On se référait notamment
au mystérieux Protocole de 190028 et à l’Acte international d’Algésiras de 1906 qui,
garantissant l’intégrité territoriale du pays, stipulaient que le pays s’étendait jusqu’au
fleuve Sénégal. De plus, les Marocains insistaient sur le fait que certains chefs
mauritaniens, notamment au nord du pays 29, affirmaient tenir leur pouvoir du roi.

Les principaux arguments étaient évidemment de nature historique. Insistant sur
la “ communauté de race et de religion ”, les Marocains ne pouvaient que mettre en
avant les liens historiques évidents entre les deux espaces. Les revendications
historiques s’appuyaient en fait sur trois points. 1- Les populations berbères vivant
au Sahara furent régulièrement envahies et islamisées par des tribus arabes venues du
Maroc qui imposèrent peu à peu leur langue. C’est vrai pour le VIIème siècle, pour le
VIIIème siècle, pour le XIVème siècle et XVème siècle avec les invasions respectives
d’Oqba Bennafi, d’Abderahmane Ibn Habib et des Mâqil (dont descendent les Beni
Hilal et les Beni Hassan). 2- Le second argument de poids consistait en la description
de l’Epopée Almoravide en tentant de montrer que les deux espaces sont
indissociables. Les Sanhadja Lemtouma étaient des tribus berbères nomadisant du
sud du Maroc jusqu’au Niger. Au XIème siècle, un de leur chefs, Yahya Ibn Brahim
El Gedali, introduisit auprès d’eux un théologien nommé Abdallah Ibn Yacine,
disciple d’un professeur de droit Malékite de grande réputation. Il fonda vers 1039

26

Cf. le chapitre intitulé : El rey y la ejecucion de la politica exterior, pp. 99-101 in La politica
exterior de Marruecos, 1997, Editorial MAPFRE, Madrid.
27
On se référera notamment à H. DUPIEZ : “ Les revendications marocaines sur la
Mauritanie et sur le Sahara devant le droit international et devant l’Histoire ” in
Communautés et Continents n° 9 Janv./Mars 1961
28
Cf. Ch. SERGHINI : Le Maroc et la Mauritanie dans les relations internationales, 1982,
Thèse d’Etat en Droit, Université de Nice, Institut du Droit de la paix et du Développement. 2
tomes, p. 226.
29
Tel Ma el Aïnin Cf. CH. SERGHINI op. cit. p. 225.

18

un couvent30 qui commença à diffuser le message du Prophète et à voir grandir sa
réputation. Les adeptes étant de plus en plus nombreux, ils décidèrent de conquérir
de vastes territoires pour que le royaume de Dieu se réalise sur la terre. Sous la
direction de Yahya Ibn Omar, ils commencèrent par soumettre tout le Sahara
Occidental puis, sous la direction d’Abou Bekr, ils se dirigèrent vers le Maroc,
fondèrent Marrakech, qui donna son nom au Royaume Chérifien. 3- Enfin, les
expéditions des Sultans sahariens tels que Moulay Ahmed el Mansour, Ahmed El
Mahdi et le célèbre Pacha Djouder, responsable de la chute de l’Empire Songhaï
dans l’actuel Mali, avaient en commun le désir de contrôler les routes sahariennes
pour s’affranchir du coût trop élevé que pouvait représenter le contrôle des flux d’or,
de sel et d’esclaves par des pouvoirs trop forts au sud. D’ailleurs, si l’on considère la
carte des revendications marocaines, on ne peut qu’être frappé par le fait que cette
“ prolongation saharienne ” voulue par le royaume regroupe les principales routes
caravanières et villes étapes, c’est-à-dire à la fois les axes économiques essentiels
d’hier et les principaux réseaux de diffusion de l’Islam.

Cette remarque nous entraîne vers une argumentation d’un autre type et porte le
débat cette fois-ci sur le plan religieux. Le Maroc insistait sur la différence qui
pouvait exister entre la notion occidentale de territoire étatique et la notion arabe31.
Le territoire serait, dans la conception arabe, fondé non plus sur des faits
géographiques ou historiques mais sur la religion. On ne parle plus de territoire au
sens strict, avec des frontières bien délimitées 32, mais d’un ensemble de fidèles qui
dépendraient du Commandeur des croyants, le roi Mohamed V, Chérif Alaouite,
parce que descendant direct d’Ali, le gendre du Prophète.

Ainsi s’articulait l’argumentation marocaine, qui n’avait de cesse de prouver les
similitudes entre les deux populations (race, croyances et mœurs en général) et de
30

Un Ribat, ceux qui le fréquentaient se nommaient Mrabtins ou Al Mourabitoun,
appellations qui dérivèrent vers le terme “ Almoravide ”, littéralement “ ceux qui viennent du
Ribat ”.
31
Cf. CHEIKH M’BAKE FALL : La construction de la nation mauritanienne dans le sousensemble géopolitique de l’Afrique du Nord-Ouest, 1983, Thèse de troisième cycle en
Relations Internationales, Université de Reims. U.E.R. de Droit et de Sciences
Economiques, p. 61 et FLORY M. : “ L’ensemble mauritanien en tant que notion juridique ” in
Introduction à la Mauritanie, 1979, p 410.
32
Cf. FLORY M. : “ La notion de territoire arabe et son application au problème du Sahara ”
in Annuaire français de Droit international (III), Paris, 1957.

19

confondre, dans un même territoire, des espaces qui n’avaient jamais été liés, à un
même moment, par une même autorité. Les Marocains utilisaient des arguments se
contredisant en partie (peut-on invoquer à la fois un argument de type juridique [au
sens du droit romain avec sa conception du territoire] et un argument de type
religieux qui nie la conception occidentale du territoire, pourtant invoquée
précédemment ?). Les relations entre le Maroc et la Mauritanie, même avant la
colonisation, n’étaient certainement pas aussi importantes qu’on l’affirme
généralement et s’il est vrai que les tribus de l’Adrar, de l’extrême nord et
secondairement de l’Inchiri avaient des relations suivies avec le sud marocain, ce
n’était évidement pas extensible à tout l’ensemble maure et a fortiori au Chemana.

Voyant que la simple argumentation s’avérerait très certainement insuffisante,
les Marocains usèrent de différents stratagèmes pour arriver à leur fin. Ils
commencèrent par des tentatives de persuasions d’hommes politiques. Dès la fin de
l’année 1956, le gouvernement marocain allait nommer des représentants de ses deux
provinces du sud (Rio de Oro et Mauritanie). Il s’efforcera de nouer ou de renforcer
des relations avec des chefs de tribu du nord mauritanien, une politique qui portera
ses fruits car plusieurs personnalités de l’Adrar reconnaîtront la souveraineté
marocaine. Il facilitera l’émergence d’un parti pro-marocain (1958) en Mauritanie, la
Nadha Al Watania qui sera interdit par Ould Daddah33 en 1959. L’épisode le plus
éclatant de cette phase fut certainement le ralliement retentissant de Horma Ould
Babana, (premier député de Mauritanie en 1946 donc personnage incontournable de
la scène politique mauritanienne naissante) aux thèses marocaines et sa fuite34 à
Rabat, qui entraînera avec lui des personnalités de premier plan comme l’Emir du
Trarza Mohamed Fall Ould Oumer. Ce geste sera récompensé par l’octroi de hauts
postes dans l’administration marocaine à des Mauritaniens.

Mais le royaume chérifien utilisera également la force et tentera de déstabiliser
la Mauritanie. On composera à la hâte une Armée de Libération Nationale connue
également par le nom de son leader, Ben Hamou35, qui recrutera, entre autre, chez les
tribus Rgaybat et mènera des actions surtout dans le nord de la Mauritanie, s’en
33

Cf. Ch. SERGHINI op. cit. p. 60.
Il réclamera la qualité de réfugié politique à Rabat
35
Cf. CHEIKH M’BAKE FALL op. cit. p. 71.
34

20

prenant notamment aux installations de la Miferma

36

pensant toucher un point

névralgique. Ces actions mèneront à des affrontements directs avec l’armée
française, à Atar. Ces fréquents accrochages déclencheront une opération de plus
grande envergure, l’opération Ecouvillon, qui sera menée le 10 Février 1958 dans le
Sahara Espagnol avec une coordination franco-espagnole qui décimera la
mystérieuse Armée Nationale de Libération dont le lien avec le Maroc sera toujours
catégoriquement nié par Rabat. Cette lutte violente continuera, surtout à travers une
série d’attentats destinés à marquer psychologiquement les esprits, mais qui
contribueront involontairement à solidariser les consciences contre ces menaces et
alimentera indéniablement un sentiment de méfiance et d’éloignement vis à vis de
Rabat.

La dernière offensive sera diplomatique, le Maroc tentera d’isoler la Mauritanie
en empêchant sa reconnaissance officielle au niveau international. Il entraînera les
pays de la Ligue Arabe à ne pas reconnaître le pays et, dans un premier temps,
boycottera l’OUA37 qui se portait garant de l’intégrité territoriale de ses membres. Le
Maroc finira par reconnaître la Mauritanie, mais un autre dossier, encore plus vital
pour le Maroc, se profilait.

L’affaire du Sahara occidental
Colonie espagnole depuis la fin du XIXème siècle, la pacification de ces régions
ne fut effective qu’en 1934. La présence espagnole fut très discrète, essentiellement
sise dans quelques fortins du littoral. L’Espagne, surtout intéressée par les richesses
halieutiques de la colonie, pratiquait l’indirect rule.

A la fin des années 50, l’Espagne dut faire face aux revendications territoriales
de Moctar Ould Daddah, le futur président mauritanien qui, à la veille de
l’indépendance, réclamait l’unification de tous les territoires peuplés par des Maures,
ce qui incluait évidemment les territoires du Rio de Oro et la Saguiet el Hamra.
Mohamed V, le souverain marocain, revendiquait le rattachement de ces territoires
au nom de droits historiques. En effet, il considérait, tout comme la majorité de ses
36

Société qui exploite les gisements de fer de la Kedia d’Idjill.

21

sujets et le puissant parti de l’Istiqlal, que le royaume était un “ Etat démembré ”
victime de la période coloniale, divisé en 7 zones38 et qu’une indépendance pleine et
entière signifiait le retour de ces entités dans le makhzen.

Des officines marocaines créèrent alors l’Armée de Libération du Maroc du
Sud, regroupant essentiellement des combattants sahraouis, qui concentra ses
attaques contre les Espagnols durant les années 1956 et 1957. Cette armée fut mise
hors d’état de nuire par une action franco-espagnole d’envergure, “ l’opération
écouvillon ” où l’on usa de bombardements aériens. Un autre mouvement, cette fois–
ci indépendantiste, allait naître en 1967, le Front de Libération du Sahara, qui allait
devenir, en 1973, le Front Populaire de libération du Saguiet el Hamra et du Rio de
Oro, plus connu sous son acronyme Front Polisario.

Le 17 septembre 1974, le Maroc et la Mauritanie saisissent la Cour
Internationale de Justice pour lui poser deux questions39 : “ Le Sahara occidental
était-il terra nullius à l’arrivée des Espagnols ? S’il ne l’était pas, quels étaient les
liens juridiques de ce territoire avec le Royaume du Maroc et l’ensemble
mauritanien ? ”. “Dans sa volonté de contenter les deux parties, la cour répondit
clairement à la première question en disant que le Sahara n’était pas un territoire
sans maître, mais donna en revanche une réponse inutilisable à la seconde
puisqu’elle déclara qu’il existait des liens d’allégeance entre le Sultan du Maroc et
les tribus sahariennes, mais sans aucun lien de souveraineté entre le territoire du
Sahara occidental et le Maroc. ”40

Alors que parallèlement, les négociations bipartites et tripartites avec l’Espagne
et la Mauritanie s’enlisaient dans des méfiances réciproques, le roi Hassan II décida
de précipiter l’issue de la crise en initiant en octobre 1975 une action éminemment
37

Le Maroc n’a pas signé le traité d’Addis Abeba.
Le projet dit du “ Grand Maroc ” affirmait que le royaume était divisé entre : 1 – Tanger
(zone internationale) 2 – Le Rif, Ifni et la province de Tarfaya (protectorat espagnol) 3 –
Entre le rif, le sud de l’Anti-Atlas, y compris Tindouf et l’Ouest de l’Algérie (colonie française)
4 – Le Rio de Oro (colonie espagnole) 5 – Le Saguiet el Hamra (occupation militaire
espagnole) 6 – La Mauritanie et une partie du Mali (colonie française) 7 – Ceuta et Mellila
(presides espagnoles)
39
Cf. Khadija Mohsen-Finan : Sahara Occidental. Les enjeux d’un conflit régional, 1996,
CNRS Histoire, p.41.
40
Ibid.
38

22

symbolique, la Marche Verte, qui engendra une énorme mobilisation populaire
puisque 350 000 personnes suivirent le roi. L’Espagne, préoccupée par la fin de
règne de Franco et par sa succession, se retire en février 1976 sans qu’aucune
solution n’ait été avalisée par toutes les parties et par les instances internationales.

Le Maroc et la Mauritanie se partagent alors la colonie espagnole et affrontent le
Front Polisario. Face aux revers infligés par les combattants sahraouis, aguerris,
motivés et lourdement armés par la Libye puis l’Algérie, les Marocains allaient
progressivement construire un mur de défense pour protéger la zone conquise des
très redoutables attaques sahraouies. La Mauritanie, militairement incapable de
répondre aux menaces sahraouies, entra vite dans un cycle de crise politique et
économique. Une junte militaire aux positions neutralistes, voire plus favorables au
Polisario, déposa le président Moctar Ould Daddah en 1978. En effet, durant les
premières années du conflit, les sahraouis avaient concentré leurs attaques sur le
maillon faible, c’est à dire la Mauritanie. Les attaques répétées contre le train
minéralier Zouérat-Nouadhibou avaient lourdement hypothéqué la première
ressource du pays, l’exportation du fer.

Quelques mois après, les nouveaux dirigeants de Nouakchott déclaraient leur
neutralité dans le conflit qui allait désormais opposer le Polisario à Rabat. Le Maroc
se déployait alors rapidement sur le Tiris el Gharbia, partie du Sahara occidental
laissée vacante par la Mauritanie, et y achevait un mur isolant les “ zones rebelles ”
des zones “ pacifiées ”. Un aveu de faiblesse dans une région où 100 000 militaires
marocains étaient stationnés en permanence.

Après une médiation de plus de 10 années, le 30 avril 1988, les deux parties
approuvaient, à Genève, un plan de paix proposé par l’ONU. L’un des points forts de
ce plan était l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Le 29 avril 1991,
par la résolution 690, le Conseil de sécurité des Nations Unies décidait de créer la
MINURSO41.

41

Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara Occidental.

23

Les conséquences ambivalentes du dossier saharien
Les deux conséquences majeures du dossier saharien, pour le Maroc, auront été
le renforcement du sentiment national et du rôle du roi comme incarnation de la
nation. Un évènement majeur de l’histoire marocaine contemporaine illustre cette
tendance : la “ marche verte ”. L’autre conséquence sera un isolement diplomatique
critique dans le monde arabe et en Afrique.
Comme le montre Khadija Mohsen-Finan42, la marche verte procédait sur deux
registres différents. D’une part, cette action était une harka, c’est à dire une
expédition punitive contre des séditieux. Du point de vue sultanien, les sahraouis
rebelles à l’autorité du roi, choisissaient la dissidence et se rangeait de ce fait dans
les tribus siba. Cette marche symbolisait alors les expéditions punitives des sultans
contre les tribus rebelles. La mobilité des sultans était la condition sine qua non de la
pérennité du maghzen. Bien plus que symbolique, des points de ressemblance
existaient dans la manière de lever une harka et l’organisation de cette marche.
Comme dans la harka, les marcheurs avaient été recrutés en fonction des quotas
fixés dans chaque province. Pour la harka, ces quotas étaient déterminés selon la
taille des tribus et leur degré de loyauté43.

D’autre part, cette marche puisait dans une symbolique religieuse très forte,
puisque le roi et nombre de marcheurs arboraient le Coran. Cette marche était
également un djihad contre l’occupant espagnol. Elle revêtait, selon le roi, tous les
caractères de la légalité religieuse : l’allégeance, dans le droit musulman, même si
elle a revêtu différentes formes, n’a pas toujours été une allégeance qui lie l’individu
à l’Amir al-mouminine, mais ce que représentaient cet individu, les groupements, les
tribus et les régions auxquelles il s’apparentait. Nous devons honorer nos
engagements. Il est devenu pour nous impératif, inéluctable et même un devoir
religieux, et nos oulémas sont là pour émettre une consultation, en tant que serviteur
de ce pays, de cette nation en notre qualité d’Amir al-mouminine, liés que nous

42
43

Op. cit. pp. 42-44.
Ibid. p. 42.

24

sommes par le pacte d’allégeance, d’honorer nos responsabilités et d’aller rejoindre
notre peuple du Sahara.44

Le roi jouait sur deux registres faisant directement référence à sa qualité de chef
du makhzen et de protecteur de la religion. Il reprenait ainsi la main face aux partis
nationalistes qui depuis des mois, l’enjoignaient d’agir. Devant la très
impressionnante mobilisation populaire suscitée par la “ marche verte ”, le roi sortit
renforcé, l’unanimité dans le pays fut totale pour saluer cette action. Les journaux et
les partis dénoncèrent l’Algérie et l’Espagne, le consensus fut si complet que dés
1976, le roi forma un gouvernement d’Union nationale, intégrant des ministres de
l’Istiqlal, ce qui n’était pas arrivé depuis le début des années 60, et relâcha également
la pression sur les médias. Il acquit le titre de réunificateur, tout comme Mohamed V
avait eu celui de libérateur. Il sortait enfin de la période des coups d’états et des
contestations virulentes45.

Mais l’épineux problème du Sahara eut également pour conséquence d’isoler le
royaume sur le plan diplomatique. Après que la Mauritanie se fut retirée du conflit
saharien (1978), le Maroc eut à affronter seul les critiques des pays progressistes.
Comme le souligne Khadija Mohsen-Finan, c’est en Afrique Noire que la politique
saharienne du Maroc fut le plus sévèrement jugée dans la mesure où l’occupation
du Sahara occidental allait à l’encontre de deux principes sacralisés par l’OUA, le
droit des peuples à s’autodéterminer et l’acceptation de frontière héritées du
colonialisme.46 En 1981, 26 pays africains avaient déjà reconnu la RASD, qui allait
faire son entrée à l’OUA en 1984, provoquant le départ du Maroc. Au sein de
l’ONU, la position du Maroc était également peu confortable puisque cette

44

Hassan II, discours de lancement de la marche verte, cité par Brahim Labari, op. cit. p. 92
Cf. Thérèse Benjelloun, op. cit. P. 212 : C’est que, en 1974, l’habile stratège diplomatique
qu’est le roi Hassan II avait compris que l’unanimité nationale avait trouvé là un terrain
d’élection. La monarchie en retirait un grand profit pour son capital personnel de légitimité,
jouissait de la faveur d’un consensus national qui, au mépris des contestations d’un régime
que l’opposition dénonçait comme anti-démocratique, faisait de la récupération du Sahara
un objectif national prioritaire et enthousiasmant, unificateur, au point de déjouer les sibas
politiques des partis de l’opposition légale qui s’y engageaient sans réserve avec l’espoir
d’une libéralisation du régime et d’une participation au pouvoir.
46
Op. cit. p. 66.
45

25

organisation adoptait, en 1980, une résolution enjoignant le Maroc de se joindre au
processus de Paix.47

La politique africaine au sein de la politique étrangère

Les premières orientations de la politique étrangère du Maroc, sous Mohamed
V, allaient plutôt inscrire le pays dans le camp progressiste. La diplomatie
marocaine, jusqu’en 1961, sera guidée par trois axes : le soutien aux peuples
colonisés, qui se manifestera notamment par son soutien militaire discret à l’Algérie
ou encore au régime de Patrice Lumumba au Congo ; la lutte pour son intégrité
territoriale ; et enfin, la recherche d’une voie autonome, c’est-à-dire une véritable
émancipation vis à vis de la France. Ce souci conduira Mohamed V à rallier le camp
des non alignés, dans le sillage de la conférence de Bandoeng48. Le Maroc oeuvrait
délibérément en faveur des peuples colonisés. Mû par une volonté unitaire africaine,
le Maroc provoquait avec le Ghana la première conférence des Etats indépendants
d’Afrique à Accra, en 1958.49 Par ailleurs, la conférence anti-colonialiste de
Casablanca de 1961 est le moment fort de cette politique, et un grand succès
diplomatique pour le Maroc.
Selon Abdellah Saaf50, une deuxième période commence avec l’accès de
l’Algérie à l’indépendance en 1962 et avec l’appui que celle-ci apporte aux
différentes tentatives d’ajourner le Groupe de Casablanca, et de créer l’OUA en
Septembre 1963. Le Maroc va adhérer beaucoup plus tard à cette organisation car le
problème de l’indépendance de la Mauritanie et la Guerre des Sables provoquent des
réactions de plus en plus hostiles de la part des pays africains, qui perçoivent de plus
en plus le Maroc comme un pays expansionniste. Le groupe de Casablanca perd
évidemment toute substance.

47

Ibid. p. 67.
Cf. Thérèse Benjelloun, op. cit. p. 207.
49
Cf. Abdelkhaleq Berramdane : Le Maroc et l’Occident. 1800-1974, 1987, Karthala, pp.
147-148.
50
Cf. “ Pour une recherche renouvelée sur les relations maroco-africaines ” in Le Maroc et
l’Afrique après l’indépendance, 1996, publication de l’Institut des Etudes Africaines, Rabat,
pp. 16-17 et entretien.
48

26

Cette tendance allait tout naturellement conduire le Maroc à se rapprocher des
pays occidentaux, tendance qui deviendra un axe majeur de la politique d’Hassan II,
même s’il entretenait des relations cordiales avec le camp socialiste. L’opposition
avec l’Algérie, qui allait devenir une rivalité permanente avec ce pays proche des
non alignés et du camp socialiste allait renforcer la position pro-occidentale du
Maroc51. Abdallah Saaf52 voit une troisième période commencer en 1969 avec la
reconnaissance de la Mauritanie par le Maroc, qui, entre juin 1972 et juin 1973,
assurera la présidence de l’OUA. Cette période, où les relations bilatérales avec le
pays africains s’améliorent, sera celle de la mise en place de nombreux programmes
de coopération économique et culturelle. Ce réchauffement des relations sera entravé
par le dossier du Sahara occidental. Le Maroc restera assez isolé et refusera, dans un
premier temps, d’avoir des relations avec les pays ayant reconnu la RASD puis, à
partir de la fin des années 80, renouera des coopérations plus nombreuses53, même
avec les pays ayant reconnu la RASD.

Hassan II se rangea très tôt dans le camp occidental. Les raisons étaient d’abord,
nous l’avons vu, liées aux revendications territoriales marocaines, qui, aux yeux du
camp progressiste, faisaient du Maroc un pays agressif envers des pays nouvellement
décolonisés. Le Maroc, bien qu’ayant une ouverture sur deux mers, ne présentait pas,
pour le camp occidental, un intérêt stratégique majeur. Pourtant, fort subtilement,
grâce à un réseau de relations patiemment tissées dans les chancelleries du monde
entier, Hassan II réussit à assigner à son pays un rôle particulier qui le mettait à l’abri
de toute volonté hégémonique extérieure. Le Maroc allait occuper un rôle de pont
entre le monde arabo-musulman et l’occident. En pratique, Hassan II a compris dès
son intronisation en 1961 que le champ religieux, et particulièrement le titre de
commandeur des croyants, pourrait constituer non seulement un rempart contre
toute contestation politique mais aussi un instrument d’offensive diplomatique lui
permettant de se propulser au sommet de la scène arabo-islamique et par
contrecoup de s’ériger en interlocuteur privilégié de l’Occident54.

51

Voir plus bas.
Op. cit. pp. 16-17.
53
Entretien avec Mohamed Lamouri.
52

27

Ainsi, la première conférence islamique, pendant laquelle fut créée
l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), se déroula à Rabat en 1969.
Hassan II présidera à plusieurs reprises cette organisation de même que le comité Al
Qods, créé en 1979. Dans le même ordre, le Maroc abrite l’Organisation Islamique
pour l’Education, les Sciences et la Culture et le Centre Islamique pour le
Développement du Commerce55. C’est lors d’un sommet de la Ligue des Etats
Arabes, se déroulant à Fès en 1981-1982 que l’on élaborera le premier plan de paix
global pour le Proche Orient, dont s’inspireront les négociations israélopalestiniennes d’Oslo. Hassan II servira également de médiateur entre Egyptiens et
Israéliens à la veille des accords de Camp David. Ces diverses médiations feront de
lui, aux yeux des occidentaux, un élément stabilisateur de toute la zone
méditerranéenne. Hassan II exercera également le rôle de médiateur dans différents
conflits ou crises du continent africain comme lors des tensions entre la Mauritanie et
le Sénégal en 1989, où encore lors du long conflit angolais, bien que Hassan II
soutînt l’UNITA de Jonas Savimbi. Le Maroc participera également, sur le continent
africain, à plusieurs opérations de maintien de la paix ou de soutien.

En 1960, le Maroc participait à l’Opération des Nations Unies au Congo
(ONUC), le commandant en chef adjoint de cette opération était le Général Kettani,
un Marocain. Mohamed V avait choisi ce type d’action pour tenter d’acquérir une
dimension d’acteur de premier plan au niveau continental, mais Hassan II délaissera
cette option pendant de longues décennies, le Maroc ne participera que trente années
plus tard à une autre opération de maintien de la paix, l’opération “ restore hope ” en
Somalie, en 1992-93.

Car Hassan II entendait plutôt jouer un rôle de stabilisateur et à tenir un rôle
pour devenir le leader des pays modérés du continent. Pour ce faire, il engagera son
pays dans des opérations de soutien, par exemple lors des crises de Shaba de mars
1977 et de mai 1978, au côté de la France, dans le cadre de l’opération Verveine,
mais aussi en Côte d’Ivoire, au Gabon, en Centrafrique, au Sénégal, au Togo, dans
des régimes amis, où Hassan II désirait défendre les valeurs “ du monde libre ”.
54

Cf. Rachid El Houdaïgui : La politique étrangère sous le règne de Hassan II, 2003,
l’Harmattan, p. 131.
55
Ibid. p. 132.

28

Pendant cette période, Hassan II se forgeait un certain nombre d’amitiés fortes parmi
les “ présidents à vie ” du continent (Mobutu, Senghor, Bongo, HouphouëtBoigny...), qui se traduiront par des accords de coopération. Mais le Maroc héritait
également de cette période, en Afrique subsaharienne, d’une image de supplétif des
occidentaux néo-colonialistes, qui persiste encore aujourd’hui.
Néanmoins, comme le souligne Rachid el Houdaïgui56, Le Royaume restera
longtemps à l’écart des Opérations de maintien de la paix (OMP). Il faudra attendre
la fin de la guerre froide pour voir la doctrine marocaine rehausser de nouveau les
OMP sur l’échelle des priorités. En effet, Rabat se rendant compte que le rôle de
stabilisateur régional et continental qu’il prétendait jouer sous le système bipolaire
n’est plus suffisant pour son statut de puissance régionale, renoue avec le rôle de
promoteur de la paix. Lorsque le Maroc dépêcha un contingent de 1250 militaires en
Somalie, les observateurs ont noté que les autorités avaient pris soin que ce
contingent soit autonome d’un point de vue logistique, ce qui démontrait une volonté
de se montrer moins dépendant de la France ou des Etats Unis. Cependant, même si à
travers ses diverses interventions en dehors de son territoire, le Maroc a
effectivement contribué à défendre la paix et la légalité internationale, on constate
que les OMP, comme les opérations de soutien, recèlent un objectif diplomatique
précis. Il faut continuer à se ranger aux côtés des alliés, se montrer fidèle, en échange
d’un soutien de leur part contre toute volonté extérieure ou intérieure de
déstabilisation, notamment pour le dossier saharien.

Les modalités de la politique africaine du Maroc sous Hassan II

Les 12 premières ambassades marocaines en Afrique noire

56

Op. cit. p. 141.

29

Sénégal

1960

Gabon

1974

Guinée

1961

Cameroun

1975

Mali

1961

Libéria

1979

Côte d’Ivoire

1962

Niger

1981

Nigeria

1962

Kenya

1982

Zaïre

1968

RCA

1983

Comme nous avons pu nous en rendre compte dans les chapitres précédents
ainsi que dans le tableau ci-dessus, on peut parler de politique africaine du Maroc à
partir de la décennie 1970. Pendant les quinze premières années de l’indépendance
marocaine, nous avons vu les postures respectives des deux rois et leurs
interventions, mais une véritable politique africaine ne se met en place qu’à partir du
moment où le Maroc reconnaît officiellement la Mauritanie et entre à l’OUA. En
effet, à partir du début des années 70, la politique ne se limite plus aux domaines
diplomatiques ou militaires. Une véritable coopération se met en place57, elle a deux
dimensions : une affirmation de la solidarité sud-sud d’une part et une volonté de
renforcement des relations bilatérales58. Le Maroc et certains pays africains vont
mettre en place divers instruments pour organiser cette coopération. Les relations
avec deux pays serviront de modèle. En effet, le Maroc avait signé une série
d’accords économiques avec la Guinée et le Mali, dans le cadre du Groupe de
Casablanca, au début des années 60. Ces prémices de coopération avaient été freinés
par la dissolution du groupe. Mais ces relations bilatérales serviront de modèle à la
politique de coopération des années 70 et 80.
De l’indépendance jusqu’à 1987, le Maroc n’a conclu que 120 accords59 avec
les pays d’Afrique sub-saharienne, des accords qui n’ont concerné que 17 des 52
pays. Sur ces 120 accords, seulement 32 ont été signés entre 1960 et 197260. Le
57

Cf. Annexe 2.
Entretien avec Abdelaziz Barre, l’un des rares spécialistes de cette question. Il parle de
bilatéralisme sélectif. Cf. “ La politique marocaine de coopération en Afrique. Essai de
bilan. ” in Abdallah Saaf : Le Maroc et l’Afrique après l’indépendance, 1996, publication de
l’Institut des Etudes Africaines, Rabat.
59
Les données, qui proviennent du Ministère des Affaires Etrangères, nous ont été
communiquées par Abdelaziz Barre.
60
Cf. Abdelaziz Barre, op. cit. p. 25.
58

30

retrait du Maroc de l’OUA consécutif à la reconnaissance de la RASD n’a pas ralenti
cette politique bilatérale.

L’étude de la répartition géographique de ces accords laisse apparaître une nette
orientation vers l’Afrique francophone, c’est-à-dire l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique
centrale. Entre 1972 et 1985, 72 des 88 accords ont concerné 12 pays d’Afrique
francophone, avec respectivement : le Sénégal (15), le Gabon (14), le Zaïre (10), la
Guinée et le Mali (8 chacun). Seul un pays non francophone émerge, c’est la Guinée
Equatoriale, avec 6 accords. La répartition de ces accords traduit en fait l’extrême
personnalisation de la politique africaine de Hassan II. Ces pays cités avaient surtout
comme point commun et avantage d’être dirigés par des présidents ayant lié une
fidèle amitié avec le roi du Maroc. Cette amitié reposait sur le partage de certaines
options idéologiques (conservatrices et pro-occidentale) et également sur
l’exceptionnelle longévité de ces présidents. Ces hommes d’Etat, partageant les
mêmes idées et se fréquentant pendant plusieurs décennies, avaient fort logiquement
construit un solide réseau d’entraide. Ce type de politique bilatérale, devait permettre
de s’assurer le soutien des pays alliés sur le continent pour éviter d’être isolé face à
l’Algérie et la RASD.

Toutefois, il faut souligner qu’après son départ de l’OUA, le Maroc, dans un
premier temps, boycotta les pays ayant reconnu la RASD. Mais dés la fin des années
80, il semble qu’Hassan II se soit ravisé et qu’il ait plutôt favorisé une politique de
rapprochement avec ces pays (comme par exemple le Cap Vert) et de lobbying pour
les convertir aux thèses marocaines, ce qui se révélera payant pour certains d’entre
eux. La politique de coopération va alors devenir moins idéologique et plus
pragmatique, et l’on verra une tentative de multiplication des partenaires. Car, sur le
dossier saharien, certains pays amis comme le Sénégal ou le Gabon, ou encore la
Guinée, préconisaient une négociation directe avec le Polisario.
Le type d’accords signé évolua61. Si les premiers accords ont généralement des
intitulés assez globaux, des conventions générales, la coopération va évoluer vers des
accords de plus en plus sectoriels et se doter d’un véritable cadre institutionnel.
61

Entretien avec Abdelaziz Barre et Abdallah Saaf.

31

Ainsi, à partir du milieu des années 70, des commissions mixtes apparaissent, dont la
mission est d’organiser et de gérer une coopération bilatérale dans l’ensemble des
domaines concernés par les accords et conventions. En 1979, l’AGUIMCO (Agence
guinéo-marocaine de coopération) est créée pour renforcer l’ensemble des relations
économiques, techniques, scientifiques et coordonner l’ensemble des actions. Cette
institution restera, avec l’AMAMCO (Agence maroco-malienne de coopération), ce
que le Maroc connaîtra de plus poussé dans le domaine du bilatéral. Ces agences
serviront de modèle à l’AMCI (Agence marocaine de Coopération Internationale62) à
laquelle elles seront intégrées. Cet organisme, qui dépend du Ministère des Affaires
Etrangères, fut créé en 1986.
Les échanges commerciaux entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne63 sont
restés modestes. Comme on peut le voir dans l’annexe 1, la part de l’Afrique a
représenté, selon les années, entre 3 et 8 % de la totalité des échanges marocains
dans la période considérée. Pour la décennie 80, les principaux fournisseurs du
Maroc appartenant à cette zone étaient la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Congo et ses
principaux clients, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Sénégal et le Zaïre.
Les importations portaient essentiellement sur le bois, le pétrole, le tabac, le café, le
sucre, les épices et l’huile de palme. La structure des exportations est plus large, il
s’agissait de produits alimentaires, textiles, ménagers et des produits manufacturés.
A. Barre64 explique que les échanges subissent plusieurs types de contrainte :
marchés intérieurs des pays africains très étroits, économies tournées vers la monoproduction, liens économiques forts avec l’ancienne métropole. Ces caractéristiques
se conjuguent à des contraintes techniques d’inadéquation ou de déficience des
infrastructures.

Pour développer ces échanges, les autorités marocaines ont imaginé une palette
d’outils. Ainsi, en 1976, est créé le CMPE (Centre Marocain de Promotion des
Exportations)65 et instauré un système d’assurance à l’exportation qui garantit
l’exportateur marocain contre le non-recouvrement des créances. Ce système

62
63
64
65

Nous parlerons plus en détail de cet organisme dans la partie suivante.
Cf. Abdelaziz Barre, op. cit. pp. 34-38, et entretien avec Moulay Ismail Taqui.
Ibid. p. 35.
Cf. Partie suivante.

32

d’assurance garantit même le remboursement à l’exposant marocain qui, lors d’une
foire à l’étranger, ne couvre pas les frais engagés par son chiffre d’affaire. Des
sociétés mixtes de commerce et des chambres de commerces, bilatérales, sont
également créées dans les décennies 70 et 80. Malgré ces actions, les échanges
demeurent faibles et les opérateurs économiques marocains restent peu intéressés par
des marchés africains jugés peu prometteurs.

III La nouvelle politique africaine du Maroc
Dans quelles mesures peut-on parler d’une “ nouvelle politique africaine ” ?

L’arrivée d’un nouveau roi, succédant à Hassan II que tous, amis ou ennemis,
considéraient comme un homme doué d’une rare intelligence politique, suscite un
certain nombre de commentaires. A l’enterrement d’Hassan II, un nombre
impressionnant de dirigeants politiques du monde entier étaient présents. C’était
évidemment plus pour saluer un homme d’une exceptionnelle stature que le leader
d’un pays de second plan. Une autre image marque la dimension du personnage : de
retour de difficiles négociations au Proche-orient, Bill Clinton fait escale à Rabat
pour venir saluer Hassan II et le remercier de ses efforts de médiation. Comme nous
l’avons vu plus haut, la politique étrangère, tout comme les affaires religieuses, sert à
consolider le trône. L’extrême personnalisation de la diplomatie tend à faire d’un
changement de roi un élément de rupture quasi mécanique.

Aussi s’est-on inquiété de l’intronisation de ce jeune roi, que l’on disait moins
brillant que son père, plus effacé, et que Hassan II aurait semble-t-il longtemps hésité
à désigner comme son successeur66. Karim Boukhari67 souligne que Mohamed VI
intervient très peu dans les médias, jamais en direct, qu’il semble timide. Mohamed
VI, contrairement à Hassan II, n’a pas été associé très étroitement, en tant que prince
héritier, à la gestion directe du pouvoir. Il est évidemment trop tôt pour lancer des
comparaisons forcément écrasantes pour Mohamed VI, qui a hérité du pouvoir d’un
homme qui a dirigé le pays pendant 38 années, qui de surcroît a été très lié avec la

66
67

Entretien avec Aboubakar Jemaï.
Entretien.

33

génération des pères de l’indépendance. Avec les quelques années de référence dont
nous disposons aujourd’hui, il est tout de même possible d’esquisser les éléments de
continuité et de rupture dans la politique de Mohamed VI à l’égard de l’Afrique
subsaharienne.
Mais Aboubakar Jemaï et Driss Ksikes68 contestent la notion de “ politique
africaine ”. Pour Driss Ksikes, le Maroc, en Afrique, n’a pas encore une diplomatie
qui puisse assurer une constance des relations. Il compare la diplomatie actuelle à
l’envoi des émissaires au XIXème siècle. Ce mode diplomatique “ par élans
successifs ” est, d’après lui, intimement lié à la structure du pouvoir. Le roi impulser
une volonté, les services concernés agissent énergiquement, puis le souffle
commence à retomber, jusqu’à l’impulsion suivante. La politique à l’égard de
l’Afrique subsaharienne repose ainsi sur une succession de politique bilatérales.
Aboubakar Jemaï affirme, quant à lui, que s’il semble délicat de trouver une véritable
vision sur ce sujet, c’est simplement parce qu’elle n’existe peut-être pas. Pour lui, la
politique africaine du Maroc, c’est une politique “ au petit bonheur la chance ”, sans
véritable vision, et surtout sans débat. Il doute de toute façon, même si “ politique
africaine ” il y a, que le pouvoir en fasse une priorité. Le Maroc est tourné vers
l’Europe et les sujets africains intéressent peu de monde. Le phénomène
d’émigration clandestine des ressortissants de pays d’Afrique noire est le seul sujet
concernant l’Afrique dont on parle un peu au Maroc et entre marocains. De plus, les
ambassadeurs marocains nommés en Afrique subsaharienne ou les hauts
fonctionnaires travaillant sur cette zone ne sont pas forcément les personnes les plus
brillantes et la nomination dans ces pays rarement une promotion. Pour lui, la sortie
de l’OUA a été une lourde erreur qui a privé le Maroc d’une tribune et l’a empêché
de peser sur les grandes décisions. Ainsi, bien que le Maroc milite en faveur du
NEPAD, sa position diplomatique l’empêche de pouvoir y jouer un véritable rôle.
Pour Jean-Pierre Habart69, toute la politique étrangère et en particulier la politique
africaine, peut se lire ou se comprendre à travers ce prisme70 qu’est le dossier du
Sahara occidental.

68
69
70

Lors d’entretiens.
Entretien.
Le terme est de Jean-Pierre Habart.

34

Parler d’une “ nouvelle politique africaine ” qui correspondrait à l’arrivée au
pouvoir de Mohamed VI serait évidemment un peu caricatural. La politique africaine
du Maroc, nous avions avancé l’idée plus haut, avait amorcé un virage à partir de
1985, et était devenue plus flexible et plus pragmatique. Cette tendance se
concrétisera par une recherche d’élargissement du nombre de partenaires71. D’une
part, le Maroc maintient les relations avec les alliés traditionnels, malgré des tensions
ponctuelles, comme avec le Sénégal, le Gabon et le Cameroun à propos du dossier
saharien. La multiplication des relations bilatérales s’explique alors par une
recherche d’alliances tous azimuts. Rabat allait réactiver les relations avec des pays
“ amis ” (Tchad, Niger, Congo...) mais également des pays avec lesquels le Maroc
n’entretenait pas de relations en raison de la nature de leur régime. Ainsi, dès 1985,
le Maroc noue des relations d’assez haut niveau avec des régimes de nature politique
très différentes ou des pays qui avaient reconnu la RASD. Car, si dans un premier
temps le Maroc avait décidé de rompre toute relation avec les pays reconnaissant la
RASD, il décide au contraire, à partir de 1985, de militer dans chacun de ces pays
pour le retrait de leur reconnaissance. C’est pourquoi le Maroc entame des relations
avec l’Angola72 à partir de 1985, le Cap Vert à partir de 1987, le Bénin à partir de
1991 ou encore le Togo et le Mozambique.

C’est pendant cette période que le royaume chérifien va créer l’Agence
Marocaine de Coopération Internationale (AMCI)73, un instrument initialement
destiné à la formation des cadres étrangers, domaine qui tiendra une place de plus en
plus importante dans le paysage de la coopération marocaine74. L’autre secteur
nouveau dans lequel le Maroc allait faire profiter de son expérience fut la pêche.

Hassan II essayait d’élargir le nombre de partenaires sur le continent africain
pour rompre l’isolement dû au dossier saharien et au départ de l’OUA. Cette volonté
de développer une coopération plus efficace, moins symbolique, et plus soucieuse du
71

Cf. El Mellouki Riffi Bouhout : “ La politique marocaine de coopération avec l’Afrique
subsaharienne ”, in Abdallah Saaf : Le Maroc et l’Afrique après l’indépendance, 1996,
publication de l’Institut des Etudes Africaines, Rabat, p. 77.
72
Alors qu’il avait auparavant soutenu l’UNITA de Jonas Savimbi. A partir de 1988,
signature d’accords commerciaux et techniques. 1989, création d’une commission mixte de
coopération.
73
En 1986.
74
Entretien avec Abdelkader Al Ansari, Directeur Général de l’AMCI.

35

développement, se renforcera également avec l’arrivée, en 1996, de l’USFP (Union
Socialiste des Forces Progressistes) d’Abdehramane Youssouffi au gouvernement.

Une situation économique délicate

Avant d’entrer dans une analyse détaillée des tendances actuelles de la politique
africaine, il nous semblait utile et intéressant de faire le point sur les actuelles
inquiétudes économiques du royaume chérifien. Selon Thomas Lorne75, depuis la fin
des années 80, le Maroc développe les négociations avec la CEE puis l’UE qui, si
elles ont permis d’ouvrir le marché européen aux productions marocaines,
comportent également une contrepartie. En effet, en 1987, le Maroc entrait à l’OMC
(Organisation Mondiale du Commerce), et s’engageait sur un calendrier de
diminution de droits de douane qui allait durer jusqu’en 1992-93. A cette date, le
Maroc envisageait un accord de libre échange avec la CEE et les Etats Unis, qui lui
aurait permis d’accéder plus facilement à ces marchés. Ces projets n’ont pas abouti.
Les négociations avec l’UE ont repris à partir de 2000, le Maroc s’engageait sur une
structure tarifaire avec des droits de douane de 2,5 à 10 % pour les machines et les
matières premières, de 17,5 à 25 % pour les produits finis ou semi-finis, et enfin de
40 à 50 % pour les productions connaissant la concurrence de productions
marocaines locales. Les taxes sont encore plus élevées pour les produits agricoles. Le
Maroc s’est donc engagé à diminuer ses taxes douanières de manière substantielle
pendant dix ans, ce qui risque de déstabiliser une économie habituée à vivre à l’abri
de ses protections76. On estime que d’ici dix ans, 200 000 emplois seront perdus,
principalement dans le textile77 et la construction automobile. Cette politique n’a pas
vraiment eu, pour l’instant, d’effet bénéfique, pénalisée par un effet de change qui
joue en défaveur du Maroc78. Abdelaziz Barrouhi note79 : Confrontée au défi de

75

Entretien.
F. Zaïm et L. Jaïdi : “ L’accord de libre échange entre le Maroc et l’UE : un pari à hauts
risques ”, pp. 65-78, in Confluences Méditerranée n°21, Printemps 1997, L’Harmattan.
77
Selon Thomas Lorne, seuls deux secteurs de l’économie dépendent réellement de la
demande extérieure. Il s’agit du textile et du tourisme. Or, pour les textiles, la compétitivité
des produits marocains n’est pas excellente. Vis à vis du marché européen, l’avantage
reposait surtout sur l’effet “ circuit court ”. Aujourd’hui, les produits marocains sont fortement
concurrencés par les produits venant d’Europe Orientale et d’Asie.
78
Ibid.
79
Cf. “ Maroc : une situation sociale fortement dégradée ”, in L’Intelligent Jeune Afrique du
22/05/2001.
76

36

l’entrée dans la zone de libre-échange avec l’Union européenne prévue pour 2010,
l’économie marocaine reste handicapée par la faiblesse qualitative et quantitative
du tissu industriel et tertiaire. Le système productif demeure marqué par la
juxtaposition, non complémentaire, de très nombreuses petites entreprises encore
insuffisamment dynamiques et de grands groupes frileux, habitués à vivre à l’ombre
tutélaire du Palais, protégés par les barrières douanières et une fiscalité
préférentielle.
L’économie marocaine est en fait très dépendante de la pluviométrie80. C’est en
effet une économie introvertie, avec une structure de la consommation très
influencée par la santé du secteur primaire. Car si l’agriculture ne représente que
14,8 % du PIB, elle occupe en revanche un peu plus de 40 % de la population active.
Comme le marché marocain est relativement clos, les mauvaises années agricoles
pèsent sur la consommation d’au moins 40 % des ménages et provoquent un effet
d’entraînement sur l’ensemble de l’économie. La succession de sécheresses subie par
le pays pendant la décennie 90, comme par l’ensemble du Maghreb, a donc
lourdement pesé sur la croissance du PIB, presque toujours inférieure à 3 %. De plus,
le Maroc, contrairement à l’Algérie et à la Libye, ne peut mener une politique
économique fondée sur ses ressources minières. Dans les années 70, la hausse du
prix du pétrole était comblée par les ventes de phosphates. Aujourd’hui,
l’endettement dû à l’importation de l’or noir est devenu structurel.

Globalement, l’économie du Maroc l’apparente plutôt à un PMA qu’à un pays à
revenu intermédiaire méditerranéen, ce que semblent confirmer les indicateurs
sociaux. La revue de la Banque mondiale de mai 2000 estime à 19 % la part des
marocains vivant en dessous du seuil de pauvreté, contre 13 % en 1991. Classé au
126ème rang (sur 174) par les indicateurs de développement du PNUD (Programme
des Nations unies pour le Développement), le Maroc souffre d’une dégradation
profonde des conditions d’hygiène, de vie et de santé. Le taux d’analphabétisme est
de 50 % et de 70 % chez les femmes.81 En 2000, 18 % des Marocains avaient accès à
l’électricité et 14 % à l’eau potable contre respectivement 64 et 65 % en Tunisie. Le

80
81

Cf. Abdelaziz Barrouhi : “ Plût au ciel ”, in L’intelligent Jeune Afrique du 23/01/2001.
Cf. Abdelaziz Barrouhi : “ Maroc....

37

taux de lecteurs réguliers de la presse est de 13 personnes, pour 1000 habitants, le
plus faible taux du monde arabe. Dans le même temps, la dépense publique
consacrée aux secteurs sociaux reste très basse : 12 % contre 20 % en Tunisie.

Ces conditions économiques difficiles induisent un solide mouvement
migratoire vers l’Europe, cause de bien des tensions, et surtout un mécontentement
social de plus en plus important, canalisé depuis quelques années par le PJD (Parti de
la Justice et du Développement), un parti islamiste modéré qui accepte encore de ne
se présenter que dans une minorité de circonscriptions lors des élections, pour éviter
un véritable raz de marée.

Une activité diplomatique accrue depuis 1996

Face à ces problèmes intérieurs, le roi a tout intérêt à rester cantonné dans le
champ de la politique extérieure et dans son rôle de défenseur de l’intégrité
territoriale (dossier saharien). Cette posture était relativement aisée lorsque l’USFP
était fortement représentée au gouvernement. Le parti d’Abdheramane Youssoufi
servait alors de paratonnerre à la vindicte sociale. Ce parti en fera d’ailleurs les frais
lors des élections suivantes. Mais la nomination d’un “ premier ministre de
souveraineté ” exposera évidemment davantage le roi Mohamed VI, quelles que
soient les qualités du Premier ministre, Driss Jettou, dont l’ensemble de la classe
politique salue l’honnêteté et le sérieux82.
A partir de 199683, le Maroc semble intensifier ses relations diplomatiques avec
l’Afrique Noire. Au cours de cette seule année, pas moins de six chefs d’Etats
africains ont séjourné au Maroc, contre un seul l’année précédente. Il s’agit d’Alpha
Oumar Konaré, de Joaquim Chissano, de Blaise Compaoré, d’Abdou Diouf, de
Théodore Obiang Nguema et de Lansana Comté. Le Maroc a également reçu les
présidents des Assemblées Nationales ivoiriennes et béninoises et de nombreux
ministres. Par contre, les visites des officiels marocains sont toujours moins
nombreuses. Le roi Hassan II, déjà affaibli, ne se déplace plus beaucoup, seuls

82
83

Entretien avec Driss Ksikes.
Sources : AMCI et entretien Abdelaziz Barre.

38

quelques ministres se déplaceront au Sénégal, au Burkina Faso et en Angola. Ces
visites et ces réceptions donneront lieu, pour la seule année 1996, à la signature de 20
accords de coopération, ce qui est considérable, car rappelons qu’entre 1972 et 1985,
88 accords ont été signés. Selon Mustapha El Halfaoui, du Ministère des Affaires
Etrangères et de la Coopération, dans la première moitié des années 1990, 150
accords étaient en cours, alors qu’en juillet 2003, on en comptait 27084.

Cette inflation de visites et de signatures d’accords va de pair avec l’ouverture
d’ambassades sur le continent africain (17) et l’accueil d’ambassades africaines sur
le sol marocain (20). On notera toutefois que les représentations les plus hautes
(Ambassades réciproques, en gras sur le tableau) concernent les amis traditionnels,
auxquels (Afrique francophone) sont venus s’ajouter quelques nouveaux alliés
(Angola, Soudan). Cette augmentation témoigne à l’évidence de la volonté du Maroc
d’élargir son influence en Afrique sub-saharienne par le renforcement de sa présence.
Cette volonté butte pourtant sur la faiblesse des moyens financiers. Ainsi se met en
place l’idée de s’appuyer sur un réseau de super-ambassades couvrant une aire
géographique déterminée ou une zone économique importante, afin de réduire les
coûts générés par une dispersion du réseau diplomatique85.

Les relations diplomatique du Maroc au 1/07/2003
Les représentations étrangères
au Maroc
AFRIQUE DU SUD

AMBASSADE A RABAT

ANGOLA

AMBASSADE A RABAT

BENIN

AMBASSADE A RABAT

BURKINA FASO

AMBASSADE A RABAT

BURUNDI

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Paris)

CAMEROUN

AMBASSADE A RABAT

CAP-VERT

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Paris)

CENTRAFRIQUE (REP)

AMBASSADE A RABAT

COMORES

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Le Caire)

COTE D'IVOIRE

AMBASSADE A RABAT

DJIBOUTI

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Paris)

ETHIOPIE

84
85

Les représentations du Maroc
à l'étranger
AMBASSADE DU MAROC : LUANDA

AMBASSADE DU MAROC : OUAGADOUGOU

AMBASSADE DU MAROC : YAOUNDE

AMBASSADE DU MAROC : BANGUI

AMBASSADE DU MAROC : ABIDJAN

AMBASSADE DU MAROC : ADDIS-ABEBA

ERYTHREE

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Le Caire)

GABON

AMBASSADE A RABAT

GAMBIE

AMBASSADE A RABAT

AMBASSADE DU MAROC : LIBREVILLE

GHANA

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Le Caire)

AMBASSADE DU MAROC : ACCRA

GUINEE

AMBASSADE A RABAT

AMBASSADE DU MAROC : CONAKRY

GUINEE EQUATORIALE

AMBASSADE A RABAT

AMBASSADE DU MAROC : MALABO

Cf. Annexe 4.
Entretien avec Abdelaziz Barre.

39

GUINEE-BISSAU

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Lisbonne)

KENYA

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Le Caire)

LESOTHO

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Le Caire)

AMBASSADE DU MAROC : NAIROBI

LIBERIA

AMBASSADE A RABAT

MALI

AMBASSADE A RABAT

AMBASSADE DU MAROC : BAMAKO

MAURITANIE

AMBASSADE A RABAT

AMBASSADE DU MAROC : NOUAKCHOTT

NIGER

AMBASSADE A RABAT

AMBASSADE DU MAROC : NIAMEY

NIGERIA

AMBASSADE A RABAT

AMBASSADE DU MAROC : ABUJA

REPUBLIQUE DE CONGO

AMBASSADE A RABAT

REPUBLIQUE DEM. CONGO

AMBASSADE A RABAT

RWANDA

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Le Caire)

SAO TOME-ET-PRINCIPE

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Lisbonne)

SENEGAL

AMBASSADE A RABAT

SIERRA LEONE

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Banjul)

SOMALIE

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Paris)

SOUDAN

AMBASSADE A RABAT

SWAZILAND

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Nairobi)

TANZANIE

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Paris)

TCHAD

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Paris)

ZAMBIE

AMBASSADEUR NON RESIDENT (Le Caire)

AMBASSADE DU MAROC : DAKAR

AMBASSADE DU MAROC : KHARTOUM

Selon Abdelaziz Barre86, trois facteurs ont permis au Maroc de re dynamiser sa
politique étrangère à l’égard de l’Afrique : 1.- l’évolution du problème du Sahara
occidental et des difficultés de l’ONU pour faire aboutir le processus menant au
référendum ; 2.- ensuite, les difficultés internes de l’Algérie ont contraint les
dirigeants de ce pays à se concentrer sur la politique intérieure. De plus, l’Algérie ne
semble plus en mesure, à cette date, d’assurer un soutien diplomatique au Front
Polisario à travers le monde, compte tenu du coût financier, à un moment où
l’Algérie devait mettre en oeuvre d’importantes réformes économiques ; 3.- enfin,
l’abandon par de nombreux pays africains, suite à la dislocation du bloc soviétique,
d’une gestion politico-économique fondée sur les principes marxistes-léninistes s’est
traduit par la mise en oeuvre d’une politique économique destinée à palier le vide
laissé par les pays de ce bloc et à attirer les investissements africains et nonafricains en vue de restructurer ou de reconstruire les économies de plusieurs pays
du continent.87 Le Maroc saisit cette occasion pour mener une politique alliant les
organes gouvernementaux et les opérateurs économiques.

86

Cf. Synthèse annuelle : Le Maroc et l’Afrique noire en 1996, Centre d’études et de
recherches en Sciences Sociales, Rabat.
87
Ibid.

40

En 1997, l’intensité des relations diplomatiques ne faiblissait pas. Pas moins de
27 délégations étrangères rendaient visite au souverain marocain, dont 6 chefs d’Etat,
21 délégations en 1996 et 14 en 1995.
Visites de délégations des pays d’Afrique subsaharienne au Maroc88
Qualité
Chef d’Etat et vice-président

1995

1996

1997

1

6

5

3

2

Premier ministre
Président de Parlement

1

2

Ministres des Affaires Etrangères

1

5

4

Ministre Technique

11

5

16

Total

14

21

24

L’année 1997 fut affectée par les crises congolaises. Après la visite de Mobutu
Sese Seko à Rabat, le porte parole de la rébellion zaïroise, Raphaël Gendu, a
demandé au Maroc de ne pas fournir une aide militaire au Zaïre. Les liens étaient en
effet très forts entre Hassan II et Mobutu (d’ailleurs, ce dernier se réfugiera au Maroc
après sa destitution). Cette même année, le Maroc démentait la présence de
“ mercenaires marocains ” au Congo Brazzaville89. Cette année fut aussi celle qui
viendra récompenser Rabat de ses efforts diplomatiques, car un certain nombre de
pays (le Bénin, le Libéria, le Swaziland et le Togo) ont décidé de retirer leur
reconnaissance de la RASD et d’appuyer le plan onusien de règlement du conflit du
Sahara occidental.

La fin de règne de Hassan II sera marquée par le ralentissement des visites et
des réceptions de délégation, bien qu’Abderrahman Youssoufi ait fait preuve d’une
belle activité dans ce domaine, notamment en 1999, où il effectua une tournée en
Afrique de l’Ouest (Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire, Burkina) qui s’acheva par une
visite à Omar Bongo. Cette tournée fut marquée par l’implication du secteur privé
marocain dans la délégation officielle. La visite au Sénégal fut ponctuée par une
réunion des opérateurs économiques marocains et sénégalais au cours de laquelle un
appel a été lancé par les deux parties pour la constitution de joint-venture dans les

88

Sources : Abdelaziz Barre : Le Maroc et l’Afrique noire en 1997, Centre d’Etudes et de
Recherches en Sciences Sociales, Rabat.
89
Entretien avec Mohamed Lamouri.

41

domaines de la pêche, de la mécanique, du bâtiment, des travaux publics et du
textile.

Une nouvelle dimension de la politique africaine du Maroc : l’économie

Ce qui frappe le plus quand on considère les tendances actuelles avec les
décennies, c’est l’importance croissante du volet économique dans la coopération du
Maroc vis à vis de l’Afrique noire, qui vise en fait une diversification des relations
économiques du Maroc90. Des commissions inter-étatiques mixtes ont ainsi été
créées et réactivées91 lors des très nombreuses visites de délégations étrangères ou
des déplacements d’officiels marocains. Mais le gouvernement essaie d’associer de
plus en plus le secteur privé à cette politique.

C’est dans cette optique que le CMPE, déjà évoqué plus haut, s’avère une
institution très utile et très sollicitée par les autorités marocaines. Selon Mohamed
Chahoub92, le CMPE constitue le principal outil des exportations marocaines à
l’étranger. Ses différentes missions sont de consolider les liens économiques
existants, de trouver de nouveaux partenaires, notamment en diversifiant les relations
auprès d’autres zones géographiques. Globalement, il note une évolution.
Auparavant, les secteurs concernés étaient des secteurs traditionnels (artisanat,
textiles, cuirs, produits agro-alimentaires...), désormais, des efforts particuliers
ciblent l’industrie mécanique et électronique, les Services (BTP, assainissement...)
ou encore les NTIC (monétique, logiciels...). Pour Moulay Ismail Taqui93 , l’Afrique,
autrefois largement délaissée, constitue aujourd’hui une zone plus attractive pour les
investisseurs. Les principales zones ciblées sont l’Afrique de l’Ouest dans son
ensemble mais également l’Afrique du Sud, devenue ces dernières années le
principal partenaire économique du Maroc au sud du Sahara. Les actions menées
pour promouvoir les échanges sont : la participation à des foires internationales et
des salons, l’organisation de missions d’hommes d’affaires, de conseils d’hommes
d’affaires, de rencontres avec des opérateurs économiques étrangers, et enfin la
90

Entretien avec Steffen Wippel, qui anime une équipe de recherche sur la réactivation des
Cf. Annexe 4.
92
Chef du Département Recherches et Etudes de Marchés du CMPE, Casablanca, lors d’un
entretien.
91

42

réalisation d’études prospectives de certaines zones ou de certains pays qui sont
ensuite à la disposition des hommes d’affaires marocains.

Ce travail d’impulsion a en partie porté ses fruits, car un certain nombre de
groupes marocains s’intéressent désormais aux pays de l’Afrique subsaharienne. La
CGEM94 (Confédération Générale des Entreprises Marocaines)95 relaie les efforts du
CMPE auprès des entreprises, notamment en diffusant les informations économiques
sur les marchés des pays d’Afrique. La CGEM est dotée d’une commission Afrique
qui organise des séminaires de présentation de la zone concernée, qui permet aux
différents entrepreneurs ayant des relations avec cette zone de se rencontrer et ainsi
de centraliser l’information. La CGEM est d’ailleurs dotée d’un service de
documentation. La CGEM participe également à des conseils d’affaires bilatéraux
entre les patronats des pays du continent, elle est consultée et elle participe parfois
activement aux commissions mixtes bilatérales. Cependant, cet organisme s’occupe
surtout des grands groupes et très peu des PME/PMI.
Le groupe marocain96 qui semble le plus s’intéresser à l’Afrique Noire est
l’ONA (Omnium Nord Africain), le deuxième groupe du pays derrière l’OCP (Office
Chérifien des Phosphates. Ce conglomérat intervient principalement dans le domaine
de l’agroalimentaire, le secteur de la distribution, le secteur financier (assurance,
banque) et le secteur minier. L’ONA appartient pour 23 % à des assurances, 16 % à
des banques, 14 % à des institutions marocaines, 33 % à des particuliers et 14 % à la
SIGER, qui est un groupe appartenant au roi. La filiale de ce groupe la plus active au
sud du Sahara est, selon Thomas Lorne, la Managem, une société minière qui,
contrairement à l’OCP, intervient plutôt à l’étranger, notamment, pour ce qui
concerne l’Afrique noire, en Guinée, au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les
groupes Chaabi97 et Tazi98 (BTP) sont eux assez présent en Côte d’Ivoire, au Mali,
93

Entretien.
Entretien téléphonique avec M. Hassan Khatar, qui dirige la commission Afrique de la
Confédération Générale des Entreprises Marocaines.
95
L’équivalent du MEDEF français.
96
Entretien avec Thomas Lorne et Mohamed Chahoub.
97
Appartient à la Holding Ynna, et emploie quelques 10 000 employés dans les secteurs de
l’industrie, du BTP (assainissement, adduction d’eau, irrigation), immobilier, pêche,
agriculture, grande distribution...
98
Le groupe Tazi appartient à la Holding ONA. L’une de ses filiales, Smirri BTP (Société
Marocaine d’irrigation et de BTP) a été créée en Guinée en 1994.
94

43

au Sénégal et en Guinée. La RAM a pris des participations dans Air Sénégal, Maroc
Télécom intervient presque à 50 % dans le capital de Mauritel (un opérateur de
téléphonie mauritanien). L’Office Nationale d’Electricité (ONE) est entré dans le
capital de la société sénégalaise SENELEC. On note aussi de nombreux
rapprochements bancaires99, notamment en Guinée, au Mali et au Sénégal et une
présence de plus en plus visible dans les secteurs de la pêche et de l’irrigation.
Mohamed Chahoub nous a également parlé d’activités très importantes au Gabon
dans le secteur du bois et dans la rénovation du chemin de fer trans-gabonais.

Cependant, ces investissements ne se traduisent pas encore par une
augmentation des échanges avec l’Afrique subsaharienne. Les présentations
statistiques par zones présentent généralement les échanges globaux avec l’Afrique
dans son ensemble, il est toujours délicat d’en déduire les échanges réels avec
l’Afrique subsaharienne. Steffen Wippel nous a communiqué des chiffres récoltés
auprès du FMI et recalculés. Les statistiques témoignent de la faiblesse des échanges,
qui restent concentrés sur quelques pays seulement. Durant la décennie 90, le
premier partenaire était le Nigeria, suivi de la Côte d’Ivoire, du Gabon et de
l’Afrique du sud. Les statistiques que nous nous sommes procurées au près de
l’Office des Changes montrent que pour la décennie en cours, l’Afrique du Sud est
devenue le principal partenaire commercial, devant les trois autres pays cités.

Evolution des échanges commerciaux Maroc – Afrique subsaharienne
Année Millions USD Part du commerce
Extérieur marocain
1991
241
2,2 %
1992
273
2,4 %
1993
283
2,7 %
1994
330
2,7 %
1995
354
2,4 %
1996
481
3,3 %
1997
554
3,9 %
1998
119
0,9 %
1999
222
1,1 %
2000
281
1,4 %

99

Selon Steffen Wippel (entretien) : il y a des prises de participation dans la Banque du
Développement du Mali, la Banque Malienne de Crédit et de Dépôt, la Banque Populaire
Maroco-Guinéenne et Maroco-Centrafricaine. Il y a un projet de banque marocosénégalaise.

44

L’irrégularité des chiffres est surtout due au fait que le volume des échanges est
très petit, donc plus sensible à la signature ou non de gros contrats, il est dû
également à leur extrême concentration puisque, comme le souligne Steffen Wippel,
en 2000, 97 % des échanges étaient concentrés sur sept pays.

Les ressorts d’une politique, ou la vision de Mohamed VI

Mohamed VI hérite d’un homme qui disposait d’un rayonnement international
certain et qui a, lors de son règne, récupéré le Sahara occidental (d’où son surnom,
l’Unificateur) et a su profiter de la situation historique pour faire jouer au Maroc un
rôle de pont entre l’Occident et le monde arabe, et se ranger résolument dans le camp
occidental sur la scène africaine. Les relations avec les pays africains, sous Hassan II,
étaient avant tout bilatérales et reposaient en fait sur des relations personnelles avec
des chefs d’Etats africains qui étaient devenus des alliés fidèles et pour certains, des
amis, recrutés surtout dans l’Afrique francophone. Néanmoins, nous avons vu que
les orientations de la politique africaine, sous Hassan II, ont connu plusieurs phases
et qu’il est l’initiateur, à partir de 1996, d’un nouvel élan.

Décrire l’apport de Mohamed VI à ce nouvel élan n’est pas aisé : d’une part
parce que nous n’avons que quatre années de recul et, d’autre part, parce que
Mohamed VI reprend à son compte certaines options de son père sans pour autant
profiter des mêmes atouts. Toutefois, un certain nombre d’axes assez clairs semblent
s’être précisés depuis l’intronisation de Mohamed VI.

Malgré l’absence du royaume chérifien dans les instances de l’OUA, Mohamed
VI tente de trouver des tribunes internationales pour faire entendre la voix du Maroc
en Afrique et dans le monde, notamment en accueillant les sièges d’organisations
internationales100 et surtout en devenant le porte parole des pays endettés. Ainsi
Mohamed VI est-il président du groupe africain à l’OMC et à l’ONU et Président du

100

Selon Steffen Wippel, parmi les organisations dont le siège se trouve au Maroc, on peut
citer les bureaux régionaux de la Banque Africaine pour le Développement et de la
Commission Economique pour l’Afrique ; le Centre Africain de Formation et de Recherche
Administrative pour le Développement, l’Union des Villes Africaines, ou encore l’Association
des Organisations Africaines de Promotion Commerciale.

45

Groupe des 77101. Il tente de s’affirmer dans un rôle d’animateur vis à vis des PMA
et particulièrement des PMA africains, comme on a pu le constater lors de la
Conférence extraordinaire des PMA, à Rabat, les 24 et 25 juin 2003. Ce dossier est
très important pour Mohamed VI et en adéquation avec ses idéaux de politiques
intérieures. Depuis son intronisation, il a en effet maintes fois répété son souci
d’éradiquer la pauvreté au Maroc. Il a pris un certain nombre d’initiatives comme
l’ouverture unilatérale du marché marocain aux PMA102 africains et d’abolir leur
dette ; une mesure qui puise davantage dans le registre du symbolique mais qui n’a,
en pratique, aucun effet.

Cet axe se conjugue avec un autre rôle que Mohamed VI entend faire jouer au
Maroc, un pont entre l’Afrique et l’Europe. Devant le blocage de l’UMA, et le recul
du rôle que jouait auparavant Hassan II dans le monde arabe, (ne parle-t-on pas de
confier la direction du comité Al Qods à un autre chef d’Etat, comme par exemple
Abdallah de Jordanie), Mohamed VI espère faire avancer l’idée d’une intégration
régionale avec l’Afrique de l’Ouest. Cette ouverture vers le sud se déclinera en
plusieurs espaces se superposant.

Le premier espace reposera sur la construction d’un axe solide et prioritaire avec
Nouakchott et Dakar103, ce qui signifie que le Maroc anticipe un règlement favorable
du dossier du Sahara. Le nombre d’accords de coopération, d’investissements dans
des entreprises sénégalaises et mauritaniennes se développe depuis trois ans à un
rythme effréné. La route Nouadhibou-Nouakchott en Mauritanie et le pont sur le
fleuve Sénégal sont les deux derniers éléments d’une route qui ira de Tanger à
Dakar.

On observe également le rapprochement avec un espace plus vaste, l’Afrique de
l’Ouest104, et certaines de ses organisations régionales. L’exemple le plus frappant
est certainement celui de l’UEMOA (Union Economique et Monétaire d’Afrique de
l’Ouest) qui constitue une zone monétaire unique et qui a institué depuis trois ans

101

Créé en 1964 par 77 PVD, à l’occasion de la première cession de la CNUCED.
Entretien avec Saïd Bennourou.
103
Nous traiterons plus en détail de ce sujet dans le chapitre suivant.
104
Cf. Entretien avec Saïd Bennourou, Thomas Lorne et Steffen Wippel.
102

46

une union douanière. En octobre 2000, le Maroc signait avec les huit membres de
l’organisation, un accord préférentiel de commerce et d’investissement, prévoyant
l’abolition partielle des droits de douane. De plus, les deux parties s’engagent à
encourager les opérateurs économiques à des investissements réciproques. [...] Du
côté marocain, certains souhaitent parvenir à un libre échange total, tandis que
parmi les opérateurs économiques de l’UEMOA, certains craignent des
conséquences graves pour le développement économique de l’union en raison de la
forte perte de protection de leurs industries, des opportunités restreintes
d’exportation ; et de l’intérêt évident que présente le Maroc pour les entreprises
étrangères désireuses de s’expatrier, le Maroc leur permettant en effet de profiter
d’un accès simultané aux marchés européens et ouest-africains105. Moulay Ismail
Taqui106 souligne que les préférences tarifaires consistent en la diminution de 50 %
des droits de douane pour une liste de 250 produits. Cette décision constitue la
première étape dans une marche vers le libre échange. Le Maroc souhaite également
s’associer à la CEDEAO (Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest)
qui présente certaines caractéristiques d’intégration régionale et qui est composée
aussi bien de pays francophones que de pays anglophones.

Le Maroc a également rejoint en 2001 une organisation encore plus vaste, le
COMESSA107 (Communauté des Etats Sahélo-Sahariens), appelée également
SinSad. Cette organisation, créée par la Libye en 1998, regroupe 16 Etats “ ayant en
partage le Sahara ”. Cette organisation a pour but la lutte contre la pauvreté dans ses
Etats membres, la promotion du développement économique, l’établissement d’un
marché commun pour les produits agricoles, et la médiation dans les conflits
régionaux. Mais le Maroc peine à peser dans cette organisation, conçue comme un
instrument de la puissance libyenne et une étape dans le panafricanisme de Mouamar
Kadhafi.

COMESSA mis à part, la stratégie du Maroc est à la fois politique et
économique. Mohamed VI souhaite que le Maroc devienne le pont entre l’Europe et

105

Extrait d’un article encore non paru de Steffen Wippel.
Lors d’un entretien.
107
Nous reviendrons plus en détail sur cette organisation dans la partie suivante, dans
laquelle nous évoquerons la politique africaine de la Libye.
106

47

l’Afrique, une plateforme économique et une sorte de hub régional : le Maroc espère
devenir une plaque tournante pour les entreprises internationales qui investissent
sur le sol marocain dans le but de pénétrer le marché africain à partir de ce point
d’ancrage. Certaines entreprises, par exemple dans le secteur informatique ou
automobile, s’y sont déjà installées afin de poursuivre cette stratégie.108

Aussi apparaît plus clairement la logique des investissements dans les pays
africains, et particulièrement Ouest-africains. La présence marocaine est motivée,
nous l’avons démontré, d’abord par un souci de lutter contre l’isolement
diplomatique sur le dossier du Sahara occidental. Mais il semble également que
Mohamed VI et les différentes autorités marocaines veuillent rentabiliser cette
présence politiquement et économiquement. Les autorités marocaines sont
évidemment conscientes de la faiblesse du marché africain qui n’est pas et ne sera
pas, à brève échéance, un eldorado. Mais les tendances des interventions actuelles
semblent indiquer une stratégie à plus long terme. En effet, les interventions, actions
de coopération ou marchés remportés par des marocains en Afrique de l’Ouest,
concernent désormais des secteurs techniques, voire à forte technicité :
infrastructures, téléphonie, BTP, mines, banques, irrigation, agronomie... Au-delà
des investissements à court terme, le Maroc espère que les marchés remportés et les
accords de coopération donneront une image d’un pays actif dans la lutte contre la
pauvreté et le sous-développement, d’un pays qui souhaite partager sa technologie, et
un pays qui envoie sur place des équipes à la fois compétentes techniquement mais
également plus proches des pays africains et de leurs populations que ne le sont les
occidentaux. Le ciblage de ces zones : Sénégal/Mauritanie et UEMOA, au-delà de sa
dimension diplomatique dans le cadre du dossier saharien, doit servir, à terme, un
double objectif : ces zones seront les vitrines du savoir-faire marocain en zone
africaine, et le Maroc vise une certaine “ régionalisation par le bas ”109 en densifiant
ses actions, multipliant les rencontres et les actions.

108

Cf. Steffen Wippel, op. cit. Il cite un certain nombre d’entreprises ayant déjà fait ce
choix : Nixdorf, HP, Xerox, General Tire, Procter et Gramble, Fagor, et diverses entreprises
pharmaceutiques.
109
L’expression est de Steffen Wippel.

48

Les objectifs de diffusion d’un certain savoir-faire s’accompagnent d’une
volonté de plus en plus affirmée de former des élites africaines. Ce volet particulier
de la coopération et des relations avec l’Afrique sub-saharienne n’est pas à
proprement parler nouveau. Au contraire110, l’AMCI avait été créée en 1986 pour
dynamiser ce secteur. Depuis cette date, l’Agence s’efforce d’offrir entre 1500 et
2000 bourses111 à des étudiants africains venus effectuer leur troisième cycle ou un
cursus dans des grandes écoles, contre en moyenne, selon les années, entre 200 et
400 boursiers auparavant112. Mohamed VI a réaffirmé son attachement à ce volet de
la politique africaine car il s’insère parfaitement dans la dynamique évoquée cidessus. Les étudiants africains présents au Maroc viennent en majorité de l’Afrique
de l’Ouest (Guinée, Sénégal, Mali, Tchad, Niger...) et évidemment presque
exclusivement de la zone francophone113. L’intérêt des étudiants africains pour les
formations marocaines est un phénomène général qui touche également l’Algérie et
la Tunisie et s’explique par la qualité des enseignements et par la difficulté de plus
en plus grande d’obtenir des visas et des bourses pour l’Europe et en particulier pour
la France. Yahia Abou el Farah évoque même l’idée d’une sous-traitance, côté
marocain, d’une population d’étudiants refusés par la France. Sans forcément
reprendre à notre compte cette image un peu forte, il semble néanmoins que ce
facteur soit déterminant. Les étudiants marocains sont d’ailleurs eux aussi souvent
les victimes du durcissement des lois d’immigration européennes et françaises.
L’accueil de milliers d’étudiants créera à moyen et long terme une élite
“ marocophile ” dans les pays d’Afrique de l’Ouest. Cet investissement devrait donc
avoir un effet bénéfique en terme d’obtention de marchés. Car ces futures élites
auront côtoyé les écoles marocaines, se seront familiarisées avec les méthodes
marocaines et formeront un réseau de relations de choix en Afrique subsaharienne
pour les institutions et les entreprises marocaines.

Cet exemple va évidemment au-delà de la simple anecdote. Le Maroc semble
vouloir s’investir dans des secteurs légèrement délaissés par l’Europe et
110

Entretien avec Abdelkader El Ansari.
Il s’agit bien sûr du nombre d’étudiants boursiers de l’Etat marocains, auxquels il faut
évidemment ajouter les boursiers des pays africains et les autres étudiants africains inscrits
à leurs propres frais.
112
Cf. El Mellouki Riffi Bouhout, op. cit. p. 74.
113
Entretien avec Abdelaziz Barre et Yahia Abou el Farah.
111

49

singulièrement par la France. Pour Abdelaziz Barre114, il s’agit davantage d’une
complémentarité vis à vis de la France que d’une rivalité, car l’autre axe de la
politique africaine que Mohamed VI souhaite développer est la coopération tripartite.
Le Maroc entend en effet collaborer avec les occidentaux, les institutions
internationales et les pays d’Afrique subsaharienne. Saïd Bennourou évoquait
l’exemple d’un projet de développement qui a fait l’objet de l’envoi de 200
ingénieurs marocains115 dans trois pays sahéliens, avec des financements du PNUD
et de la France. Ce projet, selon lui, représente le modèle de ce que le Maroc aimerait
développer à l’avenir : faire profiter de son expérience de terrain et du savoir-faire de
ses ingénieurs dans des projets de développement financés par le Nord.
Nous atteignons ici évidemment les limites de ce discours116, qui appartient plus
au registre prospectif qu’il ne repose sur la réalité, car on peut légitimement
s’interroger sur la connaissance “ terrain ” des experts marocains. Le Maroc compte
extrêmement peu de spécialistes de l’Afrique. La création en 1989 de l’IEA (Institut
d’Etude Africaine), en 1989, à Rabat, avait vocation à réparer cette lacune.
Cependant, la plupart des enseignants sont des historiens et l’essentiel des
publications de l’institut se consacre à l’exhumation des rapports pré-coloniaux,
entre le Maroc et l’Afrique saharienne117. L’IEA est aujourd’hui un institut dont la
fonction est de mettre en lumière la dimension saharienne du royaume plus que de
former des spécialistes de l’Afrique actuelle. De plus, comme le souligne Abdelaziz
Barre, les hauts fonctionnaires en charge des dossiers africains se désintéressent
totalement de la recherche, des réunions ou des colloques ayant pour thème l’Afrique
subsaharienne. La recherche publique, dans ce domaine, est en grande partie
déconnectée des autorités politiques, ce qui signifie que la connaissance, par les
décideurs, de l’Afrique subsaharienne reste dans son ensemble certainement
partielle.

114

Entretien.
Détail intéressant, il n’a pas pu nous dire dans quel pays ni de quel projet il s’agissait.
116
Nous nous livrerons à une démarche critique en conclusion.
117
Une consultation de leur catalogue de publication est à ce titre tout à fait éclairante,
citons entre autre : Fès et l’Afrique. Relations économiques, culturelles et spirituelles. Les
relations politiques et culturelles entre le Maroc et le Mali à travers les âges. Les rapports
intellectuels entre le Maroc et l’Afrique sub-saharienne à travers les âges. Ce qui
115




Télécharger le fichier (PDF)

le_maroc_et_sa_politique_envers_l_afrique_subsaharienne_etude.pdf (PDF, 243 Ko)

Télécharger
Formats alternatifs: ZIP







Documents similaires


le maroc et sa politique envers l afrique subsaharienne etude
maroc
agefi hebdo n 323 attijariwafa bank avril 2012
legscolonial2 bh 1206
sahara occidental
rapport fdf educfin fiiapp rabatjuin13

Sur le même sujet..