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Nom original: lib.pdfTitre: Liberation_LIBE_20130209_Paris-1Auteur: bmia

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• 1,60 EURO. PREMIÈRE ÉDITION NO9874

SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

L’enterrement
de l’opposant Chokri
Belaïd a regroupé
40 000 personnes,
bravant la radicalisation
islamiste.

WWW.LIBERATION.FR

Tunisie

AMINE LANDOULSI. AP

Le sursaut
laïque
PAGES 2­4

Le mariage gay,
les députés et
la loi de l’intime

PAGES 8­9

JEAN­PIERRE LELOIR

Souvenirs d’adoption, enfants
homos… Nature et longueur
des débats aidant, jamais les
élus n’auront autant parlé
d’eux-mêmes que lors des
deux semaines de discussion
sur le projet à l’Assemblée.

Ribeiro,
A la Villa
le chant
Médicis,
de la partisane en résidences
A l’occasion de la réédition
éveillées
de quatre albums mythiques,
la chanteuse militante des
années 70, cloîtrée chez elle
mais diserte au bout de fil,
évoque sa vie hors normes.
PAGES 24­25

leMag
CAHIER CENTRAL

IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,30 €, Andorre 1,60 €, Autriche 2,80 €, Belgique 1,70 €, Canada 4,50 $, Danemark 27 Kr, DOM 2,40 €, Espagne 2,30 €, Etats­Unis 5 $, Finlande 2,70 €, Grande­Bretagne 1,80 £, Grèce 2,70 €,
Irlande 2,40 €, Israël 20 ILS, Italie 2,30 €, Luxembourg 1,70 €, Maroc 17 Dh, Norvège 27 Kr, Pays­Bas 2,30 €, Portugal (cont.) 2,40 €, Slovénie 2,70 €, Suède 24 Kr, Suisse 3,20 FS, TOM 420 CFP, Tunisie 2,40 DT, Zone CFA 2 000CFA.

2



EVENEMENT

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

L’enterrement de l’opposant abattu mercredi,
Chokri Belaïd, s’est transformé vendredi
en une mobilisation contre le pouvoir, avec
40000 personnes venues crier leur colère.

En Tunisie,
des manifestations
pour funérailles
Par ÉLODIE AUFFRAY
Correspondante à Tunis

C’

est sous les gaz lacrymogènes, dans le chaos provoqué
par de jeunes casseurs, que
Chokri Belaïd a été inhumé,
vendredi à Tunis, ce qui n’a pas empêché une foule monstre, fut-elle progressivement dispersée par les heurts, de lui
offrir une cérémonie digne. «Le peuple
veut la chute du régime» : ce slogan,
scandé contre Zine el-Abidine Ben Ali
il y a tout juste deux ans, a résonné très
fort dans le cimetière du Jellaz, où
l’homme politique assassiné mercredi
a rejoint le carré officiel des «martyrs»,
tout en haut de la colline qui surplombe
le centre de la capitale.
Là, Hamma Hammami, compagnon de
route politique et autre figure de la gauche radicale tunisienne, a prononcé
l’oraison funèbre : «Dors, dors, mon
ami, les lâches ne connaîtront pas la
paix.» «Ô martyr, repose en paix, nous
poursuivrons ton chemin», ont répondu
des milliers de Tunisiens, chantant et
rechantant l’hymne national.
«CHEVROTINE». Selon la police, ils
étaient 40000 à assister aux funérailles.
Pendant ce temps, les casseurs pillaient
et incendiaient les voitures aux abords
du cimetière, rackettaient les passants.
«C’est Ennahda qui les envoie», accuse
un jeune homme. Les cris de la foule
sont virulents contre les islamistes, accusés d’avoir installé un climat de violence politique qui a préparé le terrain
au meurtre : «A bas les Frères, à bas le
gouvernement terroriste!», «Ghannouchi
[président du parti islamiste Ennahda],
prends tes chiens et pars !»
Dans le cortège funéraire escorté par
l’armée, nombreux sont les militants
politiques ou associatifs, les syndicalistes, les voisins, beaucoup d’avocats en

L’ESSENTIEL
LE CONTEXTE
Environ 40 000 Tunisiens ont
manifesté émotion et colère aux
funérailles de l’opposant Chokri
Belaïd, assassiné mercredi.

L’ENJEU
Accusé d’être responsable du
climat de violence dans le pays,
les islamistes d’Ennahda
doivent faire face à la défiance
de la population.
robe, mobilisés pour leur confrère, et
une foule de Tunisiens, venus souvent
en famille. «Je suis là pour rendre hommage à Chokri Belaïd et pour marquer
mon refus de la violence. On ne peut plus
l’accepter. Les islamistes refusent le dialogue, refusent la communication. Ils
veulent faire ce qu’ils veulent de notre
pays, ce n’est pas leur droit», expliquait
vendredi matin Yamna Ettarres, professeure à la faculté d’informatique,
venue le matin devant le centre culturel de Djebel Jelloud, quartier d’enfance de l’opposant et point de départ
du cortège.
Sur le mur du centre, une grande banderole avait été déployée: «Le camarade
Chokri Belaïd, martyr de la liberté et de la
nation.» A côté, plusieurs tags figurant
une grosse moustache noire surmontée
d’un grain de beauté, traits caractéristiques de l’opposant. «C’est douloureux,
pour la Tunisie et pour l’homme. Chokri
Belaïd, je le connaissais à la fac dans les
années 80. C’était un militant sérieux,
sincère. Il s’exprimait de façon franche,
claire, il était du côté du peuple», souligne Ali Khorchani, un instituteur.
«Aujourd’hui, je suis agressive, j’ai envie

de mordre ceux qui ont battu Chokri», interpelle une femme, la quarantaine, militante communiste.
A l’évidence, les Tunisiens présents se
veulent combatifs. «Je suis triste, mais
contente d’être là», dit Bochra, une
jeune femme venue avec ses parents.
«Au-delà de la colère et de la douleur, il
y a un sentiment d’apaisement, parce que
la réaction des Tunisiens est digne et massive. Je ne suis plus inquiet pour la Tunisie,
ils ne nous auront pas», énonce tranquillement le bâtonnier du barreau de Tunis, Chawki Tabib. «Chevrotine, cartouches, les Tunisiens n’ont pas peur», crie
la foule, en référence aux tirs de grenaille de la police contre les manifestants de Siliana en décembre.
«DÉSASTRE». «La masse a montré
qu’elle est prête à continuer la lutte. On
a perdu un militant, mais on est fier car
la grande majorité du peuple tunisien a
condamné cet acte et le parti au pouvoir,
dont la politique mène le pays au désastre», tonne Taher Dhaker, un cadre fédéral de l’Union générale tunisienne du
travail (UGTT). La centrale syndicale,
bastion du militantisme, a décrété une
«grève pacifique contre la violence». Une
forme d’«hommage», également, à celui qui avait assuré la défense des syndicalistes à maintes reprises, explique
Taher Dhaker. Vendredi, la grève générale, la première du genre depuis 1978,
a été massivement suivie. A Tunis, les
administrations étaient vides et la plupart des boutiques avaient baissé le rideau. Même son de cloche dans le reste
du pays, où des rassemblements de
soutien, d’hommage et de protestation
ont eu lieu. Sur l’avenue Bourguiba, le
cœur de la capitale, un dispositif policier très massif empêchait dans la soirée toute manifestation de se former.
Quelques affrontements avec la police
ont cependant eu lieu. •

Au cimetière du Jellaz, dans le centre de la capitale, où était inhumé

REPÈRES

TUNISIE

Mer
Méditerranée

Population
10,766 millions d’hab.

Tunis

PIB
34,8 milliards d’euros
PIB par habitant
3 230 euros
Taux de chômage
18,1 %

Siliana
Sidi Bouzid
Gafsa

Sources : FMI,
«The Economist», Pnud
estimations 2012



Monastir
Sfax

Mezzouna
Zarzis

Espérance de vie
74,5 ans
94e sur 187 pays
sur l’indicateur
de développement
humain

ITALIE

LIBYE
ALGÉRIE

100 km

SUR LIBÉRATION.FR

Retrouvez le récit de l’enterrement de Chokri Belaïd,
vendredi, et les derniers reportages et analyses
de notre correspondante à Tunis dans notre dossier
«La Tunisie après Ben Ali».



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

3

ÉDITORIAL
Par VINCENT GIRET

A front
renversé

vendredi Chokri Belaïd, tué deux jours plus tôt de trois balles tirées à bout portant alors qu’il quittait son immeuble. PHOTO HASSENE DRIDI. AP

Isolé dans son parti, Jebali réaffirme son souhait d’un gouvernement de technocrates.

Le Premier ministre
persiste, Ennahda résiste
u soir des funérailles de Chokri Belaïd,
la crise politique persistait en Tunisie et
le bras de fer se poursuivait au sommet.
Il oppose tout particulièrement le Premier ministre Hamadi Jebali à son propre parti, l’islamiste Ennahda.

binet. «Un gouvernement de compétences nationales sans appartenance politique, qui aura un
mandat limité à la gestion des affaires du pays
jusqu’à la tenue d’élections dans les plus brefs délais», avait-t-il déclaré.
Vendredi matin, le chef de l’exécutif a reçu
Yadh ben Achour, président jusqu’aux élecQUELLE EST LA SITUATION POLITIQUE ?
tions de 2011 de la Haute Instance pour les réMis en minorité au sein d’Ennahda, publique- formes politiques. Le juriste, proche de l’oppoment désavoué par son parti, le Premier minis- sition, a validé juridiquement sa démarche. La
tre a annoncé vendredi après-midi
veille au soir, le porte-parole du
qu’il maintenait sa proposition de
DÉCRYPTAGE président de la République, Moncef
former un gouvernement de techMarzouki, avait pourtant appelé à
nocrates. «Je m’en tiens à ma décision […] et je ce que le nouveau cabinet soit validé par les
n’aurai pas besoin de l’aval de l’Assemblée. La députés. Un flou persiste donc autour des poscomposition de ce gouvernement est quasiment sibilités offertes par la «petite Constitution»,
prête», a-t-il dit à l’agence tunisienne TAP. Au qui régit l’organisation des pouvoirs dans cette
soir du meurtre, le Premier ministre avait uni- période transitoire. Pour contourner Marzouki
latéralement décidé de former un nouveau ca- et l’Assemblée, où il est tout sauf certain d’ob-

A

tenir la majorité, Jebali ne dissoudrait pas son
gouvernement, mais procéderait à un large remaniement. «Je souhaiterais voir mon parti reconnaître les institutions de l’Etat et se montrer
démocratique. J’ai espoir qu’au sein de mon parti,
c’est la sagesse qui l’emportera», a dit Jebali à
la télévision, vendredi soir. Pour mémoire, ce
remaniement est annoncé depuis juillet, discuté depuis plusieurs semaines, mais a échoué
à aboutir parce qu’Ennahda refuse de faire les
concessions réclamées par l’opposition et par
ses deux partenaires au gouvernement.
COMMENT RÉAGIT ENNAHDA ?
Une large frange au sein du mouvement islamiste conteste le choix du Premier ministre,
qui s’est totalement affranchi de la tutelle du
parti. Pour Ennahda, le choix d’un gouvernement de technocrates n’est pas Suite page 4

De Tunis au Caire, ce
vendredi de deuil, de prières
et de mobilisation populaire
semble renvoyer le même
écho dramatique, la même
impasse politique. Deux
révolutions cousines et
blessées qui se heurtent avec
la même violence à la
question démocratique et à la
question sociale. Des Frères
musulmans parvenus au
pouvoir par les urnes mais
inaptes à gouverner ont mis
leur pays au bord du chaos.
Les sociétés tunisienne et
égyptienne ne sont pas celles
dont rêvent les islamistes :
des jeunes, des femmes, des
classes moyennes éduquées y
défendent farouchement un
autre rapport au monde, plus
ouvert et plus moderne que
celui dans lequel les fous de
Dieu voudraient les enfermer.
Confrontés à la complexité, le
destin de la Tunisie et celui de
l’Egypte pourraient pourtant
diverger. L’histoire n’a pas
laissé la même empreinte
dans ces deux pays. Les
années Bourguiba, en dépit
d’un bilan contrasté, ont doté
la société tunisienne d’une
colonne vertébrale : la laïcité
et la place des femmes
structurent toujours l’espace
public, un rempart d’autant
plus solide à l’hégémonie
islamiste que des liens étroits
avec la France ont nourri un
imaginaire commun.
En Egypte, il ne reste plus de
traces ou presque de la
parenthèse enchantée de la
«Nahda» – la renaissance –
des années 30, qu’un cinéma
pionnier et pompier avait
immortalisée dans un élan
éperdu de grâce. Quand
hommes et femmes
chantaient et dansaient dans
des comédies endiablées,
libres et sensuelles
aujourd’hui censurées.
Le spectre d’un pouvoir
autoritaire rode à nouveau
dans ce pays qui, pendant
plusieurs millénaires, fit de
l’ordre et de l’immobilité une
religion ultra. Au Caire, des
bruits de bottes se
rapprochent et semblent
annoncer des lendemains
plus douloureux encore.
A Tunis, ce vendredi pourrait,
au contraire, marquer un
tournant majeur, le réveil
déterminé des laïcs et des
libéraux, enfin unis sur
l’essentiel.



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

EVENEMENT

justifié. Selon lui, dans la
lignée des arguments avancés depuis les élections, la crise est de nature politique et nécessite donc, pour être résolue, un cabinet politique. Aussi, la crise était-elle latente au sein du
parti et l’émancipation de Hamadi Jebali, apprécié de l’opposition pour sa démarche consensuelle, prévisible.
Voilà deux semaines, bien avant le meurtre de
Belaïd, le Premier ministre avait posé un ultimatum lors d’une conférence de presse: soit les
partis s’accordaient, soit il prenait l’initiative
de former un nouveau cabinet. Il avait fait plusieurs sous-entendus significatifs sur ses désaccords avec certaines idées de son parti. Jebali était d’ailleurs déjà fortement contesté en
interne, par une aile proche du président d’Ennahda, Rached Ghannouchi, partisane d’une
rupture profonde avec l’ancien régime et d’un
nettoyage de l’administration. C’est celle-ci qui
l’a emporté au dernier congrès du parti, en
juillet, et elle est clairement majoritaire dans
la base militante. Vendredi après-midi, Ghannouchi est sorti sur le perron du siège d’Ennahda : «L’assassinat de Chokri représente une menace pour la Tunisie, son expérience démocratique
et son modèle de coexistence pacifique entre islamistes et laïques. Il y a un plan criminel pour que
les Tunisiens s’entretuent, il faut résister face aux
tentatives d’amener la Tunisie vers la rancune, la
revanche et le sang», a dit le «cheikh», semblant appeler à l’apaisement.
Les islamistes sont néanmoins crispés. Ils accusent ainsi la France de s’ingérer dans les affaires tunisiennes. Une partie voit même dans
la crise actuelle la main de l’ancienne colonie.
Les propos du ministre de l’Intérieur, Manuel
Valls, réagissant jeudi matin sur Europe 1 au
meurtre de Chokri Belaïd, ont largement circulé sur les pages Facebook pro-islamistes et
créé plus largement la polémique chez de nombreux Tunisiens. «La Tunisie n’est pas un exemple», avait déclaré Valls, avant de lancer un appel à «soutenir les démocrates».
Suite de la page 3

QU’EN DIT L’OPPOSITION ?
L’enterrement a suspendu les tractations politiques mais, sur le principe, l’opposition est plutôt favorable à la proposition de Jebali. «Si c’est
un cabinet technique restreint, dont les membres
n’auront pas le droit de se présenter aux prochaines élections comme annoncé, si l’Assemblée n’a
plus pour tâche que de se consacrer à la Constitution pour arriver au plus vite aux élections, on ne
peut que soutenir», affirme Yassine Brahim,
haut cadre du parti Joumhouri, l’une des principales formations d’opposition à l’Assemblée.
Pour l’heure, l’opposition maintient la suspension de ses activités au Parlement. Le parti Nida
Tounes, la bête noire d’Ennahda, a carrément
appelé à la dissolution de la formation islamiste. En réponse, un front de 160 députés (islamistes et autres) a été formé et une manifestation de soutien à la «légitimité démocratique»,
l’un des credo auquel s’accroche toujours la
coalition gouvernementale, a eu lieu devant le
palais du Bardo, siège de l’Assemblée. Fort
d’abriter en son sein toutes les tendances, des
islamistes aux gauchistes, le syndicat UGTT devrait également jouer son rôle. En octobre, il
avait déjà organisé un «dialogue national».
Mais, boycotté par Ennahda et le Congrès pour
la République en raison de la présence de Nida
Tounes, celui-ci avait échoué. Le syndicat
compte réitérer sa démarche.
ET LA RUE ?
La situation était revenue au calme, vendredi
en fin d’après-midi. Mais il est certain que
l’assassinat de Belaïd a compliqué la coexistence des deux camps, islamistes et laïques, qui
se faisaient déjà souvent face. Sans l’unanimité
de la classe politique, la confrontation risque
de s’exprimer de nouveau dans la rue.
E.A. (à Tunis)

Pour l’historienne Sophie Bessis, l’opposition moderniste profiterait,
en cas de nouvelles élections, du mauvais bilan d’Ennahda:

«Il n’y a pas de parti islamiste
idéologiquement modéré»
H
istorienne, Sophie Bessis est
chercheuse associée à l’Institut
de relations internationales et
stratégiques (Iris).
Faut-il s’attendre à de nouvelles manifestations dans les prochains jours ?
Les rassemblements, plus ou moins massifs, ne cesseront pas tant qu’il n’y aura
pas d’esquisse de solution politique à la
crise, même si elle n’est que provisoire.
Comme cela a été proposé, elle pourrait
prendre la forme d’un gouvernement
d’union nationale ou de compétences en
attendant l’organisation d’élections.
Mais le plus urgent est qu’une enquête
sérieuse sur l’assassinat de Chokri Belaïd
soit lancée.
Peut-on réellement y croire ?
Le problème est que les violences se
multiplient depuis plusieurs mois et
qu’elles n’ont pratiquement jamais fait
l’objet d’enquêtes. Une quarantaine de
mausolées ont par exemple été saccagés
sans qu’aucune arrestation n’ait eu lieu.
Le gouvernement a fait preuve au minimum de neutralité bienveillante, voire
de bienveillance, vis-à-vis des exactions
et des violences commises par des milices, salafistes ou «ligues de protection
de la révolution». Le résultat, volontaire
ou non, est que l’Etat tunisien se délite.
Si ce gouvernement ou un autre ne montre pas que le pays est dirigé, la colère de

la population pourrait mener
pas de loi électorale et le mode
à des débordements.
de scrutin n’a même pas été
Comment expliquez-vous
choisi. Sans compter que l’on
qu’Ennahda, le parti au poupeut supposer que l’aile radivoir, fasse tant de concessions
cale d’Ennahda ne veut pas
aux salafistes ?
d’élections pour le moment et
La première raison est que
qu’elle bloquera toute tental’islam politique, en Tunisie
tive en ce sens.
ou ailleurs, a pour socle idéologique une Y a-t-il tout de même des raisons d’être
lecture extrêmement conservatrice des optimiste ?
textes religieux dont les dogmes suppo- Oui, car jusqu’à maintenant, et malgré
sés doivent être au fondement de l’Etat. cette atmosphère de violence et de peur,
Il peut y avoir, dans les partis islamistes, le parti au pouvoir n’a pas pu faire tout
des personnes modérées qui
ce qu’il voulait. La société ciacceptent un certain nombre
INTERVIEW vile a montré qu’elle n’est pas
de règles démocratiques, mais
prête à accepter un nouvel
il n’y a pas de parti islamiste idéologi- épisode dictatorial. L’autre raison d’être
quement modéré. La seconde raison est optimiste est que l’opposition moderque l’aile radicale et extrémiste est loin niste et séculière est en passe d’unir ses
d’être minoritaire au sein d’Ennahda, et forces. Il ne faut pas oublier qu’aux élecelle entretient des liens évidents avec les tions de 2011, Ennahda n’a obtenu
salafistes. Certains leaders d’Ennahda les qu’une majorité relative. Et elle l’a obtesoutiennent publiquement.
nue en partie grâce à l’émiettement des
Pensez-vous que des élections puissent forces modernistes. Si des élections se
être organisées rapidement ?
déroulaient aujourd’hui, l’opposition ne
En théorie, c’est possible. Les élections se présenterait plus en ordre aussi disdu 23 octobre 2011 ont été organisées en persé. Que l’alliance ne soit pas éternelle
quelques mois. L’option proposée par le n’est pas très important. L’essentiel est
Premier ministre serait de mettre en que tous soient d’accord sur le principal,
place un gouvernement de compétences c’est-à-dire sur l’établissement en Tuniqui gérerait les affaires courantes le sie d’un Etat de droit, démocratique et
temps d’organiser le scrutin. Mais on est civil, où la liberté est garantie.
aujourd’hui dans le flou intégral. Il n’y a
Recueilli par LUC MATHIEU
IRIS

4

Plusieurs activistes ont été enlevés, torturés ou tués ces dernières semaines.

L’Egypte se débat avec la violence politique
ur une place Tahrir
semi-remplie, les manifestants brandissaient
vendredi le portrait de Chokri
Belaïd à côté de ceux des
martyrs de la révolution
égyptienne. Au-delà du symbole, l’assassinat de l’avocat
tunisien trouve une résonance sensible en Egypte.
Là aussi, plusieurs figures de
l’opposition libérale et de la
gauche ont fait l’objet de menaces de mort ces dernières
semaines. Le président du
Front de salut national (FSN),
le Prix Nobel de la paix Mohamed el-Baradei, a même été
directement visé par une fatwa prononcée par Mahmoud
Shaaban. Professeur à l’université et siège du grand imamat Al-Azhar, celui-ci a jugé
qu’à partir du moment où le
responsable politique appelait
à renverser Mohamed Morsi,
élu par le peuple, il était légal
de le tuer.
En réaction, la plus haute
autorité de l’islam sunnite a
engagé une procédure disciplinaire contre l’intéressé.

S

Hachem Ali Islam, chargé de tuméfié. Selon ses dires, il a
la communication autour des été drogué, puis soumis à des
fatwas d’Al-Azhar, dit ne pas chocs électriques. Un médeavoir étudié en détail les pro- cin opérant dans un hôpital
pos du cheikh, mais assure de campagne sur la place
que «l’islam autorise le droit de Tahrir témoigne, lui, de bless’opposer politiquement et de sures profondes contre des
manifester.» «Notre foi dans membres du Black Block,
la révolution terrasse toutes les L’auteur d’une fatwa contre
menaces», a réagi Mohamed el-Baradei a estimé
sur son compte
que comme celui-ci appelait
Twitter Hamdine
Sabahi, ancien à renverser le président élu,
candidat à l’élec- il était légal de le tuer.
tion présidentielle et membre du FSN, éga- mouvement d’inspiration
lement concerné par la fatwa. anarchiste qui revendique
Tuméfié. La violence politi- l’usage de la violence légique s’est intensifiée ces der- time. Certains ont été poinières semaines. Mohamed gnardés à plusieurs reprises,
el-Gendi, un révolutionnaire des coups qui, selon le médede 28 ans, membre du Cou- cin, ont été donnés avec l’inrant populaire de Sabahi, a tention de tuer.
succombé la semaine passée Pour Mustafa el-Guindi,
à ses blessures après avoir été coordinateur de la place Tahenlevé et torturé. A Mahallah, rir, il s’agit «d’assassinats poun activiste appartenant au litiques» qui ne doivent rien
Mouvement de la jeunesse du au hasard : «Les gens tués ou
6 avril a refait surface après gravement blessés occupent
avoir disparu plusieurs jours. presque tous des responsabiliSon corps était entièrement tés. Ce qui s’est passé en Tuni-

sie peut très bien arriver en
Egypte. C’est un message qui
nous est directement adressé.»
«Menteurs». El-Guindi, luimême violemment agressé à
deux reprises, accuse sans
détour les Frères musulmans.
Il en veut pour preuve que
parmi les militants tués figure
Mohamed el-Qorany, un des
initiateurs de la page Facebook Ikhwan Kazeboon («les
Frères sont des menteurs») :
«L’élimination d’adversaires
politiques fait partie de leur
culture politique depuis toujours. Ils veulent faire taire la
révolution dans tous les pays où
ils ont accédé au pouvoir. Nous
devons créer un front de sauvegarde du printemps arabe pour
les empêcher de parvenir à
leurs fins.»
Dans un communiqué, le président Morsi, issu de la confrérie, a dénoncé le recours à
la violence contre des opposants et qualifié les appels à
tuer au nom de la religion de
«terrorisme».
De notre correspondant
au Caire MARWAN CHAHINE

6



MONDE

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

tout au moment des traditionnelles
réunions de la maisonnée, au moment du nouvel an chinois, qui
cette année tombe ce dimanche,
premier jour de l’année du serpent.

Pour marier son enfant, une Chinoise s’intéresse à des petites annonces, dans le square du Peuple, à Shanghai, en février 2011. PHOTO C. BARRIA. REUTERS

Nouvelanchinois,
c’estlàoùlecélibatblesse
Pression sociale, traditions… Les parents cherchent, dans les «parcs à mariage»,
des conjoints à leurs enfants. Ces derniers adoptent des stratégies d’évitement.
Par PHILIPPE GRANGEREAU
Correspondant à Pékin

blancs, aussi désespérés qu’elle. Par
une température de -10°C, ils gravitent comme des pèlerins autour
e nouvel an chinois arrive d’une fontaine sans eau, un gros
et elle n’est toujours pas écriteau en carton accroché au cou.
mariée.» Madame Jin Madame Jin porte le sien en banest très inquiète pour sa doulière, écrit en gros caractères,
fille qui, à 32 ans, n’a
où elle fait la réclame
toujours pas dégoté de
REPORTAGE pour sa fille : «Née
mari. «C’est extrêmeen 1980, taille de 1,55 m,
ment embarrassant pour toute la fa- résidant à Pékin, fonctionnaire, phymille, explique-t-elle sur un ton pé- sique pas déplaisant, salaire net après
remptoire. Il est de mon devoir de lui impôt de 4 500 yuans [540 euros],
trouver un époux car dans la tradition cherche homme d’au moins 1,65 m
chinoise, le mariage est très impor- aux revenus corrects, âge et physique
pas très important.»
«[Je cherche] un garçon qui serait Son sac est rempli
d’albums de photos de
d’accord pour faire un mariage
la demoiselle posant
bidon, avec cérémonie et tout
devant des monule tralala.»
ments. «Malheureusement, fulmine maLiu Ting 28 ans, auteure d’une petite annonce
dame Jin, ma fille a
tant.» Couverte d’une épaisse rejeté tous les hommes que je lui ai décapeline et d’un gros bonnet rouge nichés ici. Après tout le mal que je me
pour braver le froid, madame Jin, suis donné… Elle est décidément trop
retraitée, tâche de régler le pro- difficile.»
blème en passant des journées
entières au Xiangqin jiao («coin du NÉGOCIATION. Des anonymes se
mariage») du parc Zhongshan, à un fraient un passage dans cette foule
jet de pierre de la place Tiananmen. de prospecteurs matrimoniaux, en
Dans cet espace boisé se réunissent s’interrogeant mutuellement à voix
deux fois par semaine plusieurs basse : «Garçon ou fille ?» ; «Quel
centaines de parents aux cheveux salaire?»… Lorsqu’une affinité est

«L

trouvée, la négociation commence
à l’écart, sous les arbres. Une bonne
taille est toujours requise pour le
mari potentiel, ainsi qu’un appartement à Pékin. Mais hormis ces
critères non négociables, le reste est
à l’avenant. Singulièrement, un
grand nombre d’affichettes propo-

sent, dans ce cénacle du mariage
urgent, des candidates d’à peine
25 ans. C’est dire le degré d’angoisse de ces parents, à l’idée de
voir leurs filles s’engluer dans un
célibat qui attirerait inévitablement
ragots et sous-entendus. La famille
chinoise peut être tyrannique. Sur-

REPÈRES

GAYS ET LESBIENNES
S’INSCRIVENT EN
FAUX
Xingshi Hunyin, un site de ren­
contres chinois pour homo­
sexuels, propose depuis 2005
de faux mariages. Selon son
fondateur, Lin Hai, lesbiennes
et gays, qui préfèrent «rester
cachés» s’épousent «pour
la forme, afin de ne pas être
stigmatisés par leurs familles
ou par la société». D’autant
plus, explique­t­il, que «beau­
coup veulent une descen­
dance et peuvent ainsi avoir
des enfants». «La société chi­
noise, poursuit Lin Hai, n’est
pas encore prête à tolérer
le mariage entre personnes
du même sexe.»

«Vos parents ont
travaillé si dur pour
vous élever. Ramener
un petit ami à la
maison est le meilleur
moyen de les payer
en retour.»
Publicité pour louer un fiancé

3,1

milliards de voyages en car
et 225 millions en train seront
effectués par les Chinois pour
le nouvel an.

STRATAGÈME. Pour esquiver les récriminations maussades de leurs
parents, des jeunes femmes célibataires ont donc recours à un stratagème. Par le truchement d’Internet,
elles «louent» à la journée des garçons de leur âge qu’elles présentent
à leurs familles comme de futurs
gendres. Liu Jia, 25 ans, écrit sur
une petite annonce du site Taobao:
«Je rentre bientôt chez moi pour trois
jours et cherche un homme pour servir
de bouche-trou. Ma famille me harcèle
jour et nuit pour que je trouve un petit
ami et j’en ai marre. C’est pas que je
n’en ai pas envie… mais, pour l’instant, je me concentre sur mon boulot.
Je propose au candidat 200 yuans
[24 euros] par jour.»
Liu Ting, 28 ans, explique dans une
autre annonce «avoir vécu des
choses telles que, pour moi, le mariage est hors de question», mais,
«mes parents s’inquiètent comme
des malades du fait que je vis seule».
Pour soulager cette pression suffocante, la pragmatique cherche donc
«un garçon qui serait d’accord
pour faire un mariage bidon, avec
cérémonie et tout le tralala. Comme
ça, après, ils me laisseront enfin tranquille». Une autre demoiselle, âgée
de 27 ans, reconnaît dans son annonce que «le procédé est assez vil»,
mais qu’elle est «tellement tarabustée par ses tantes», qu’elle cherche
un «faux petit ami» pour donner le
change à ses parents lors d’une
réunion familiale de trois jours chez
elle, «prix à débattre».
«Le subterfuge fonctionne généralement très bien», raconte Wang,
chanteur dans les bars de Pékin,
qui dit être un «professionnel» de ce
genre d’arnaque familiale. La trentaine, beau gosse, il a déjà joué le
«petit ami» de dizaines de jeunes
femmes. «La famille n’y voit généralement que du feu, et s’ils ont des
doutes une fois que je suis reparti, ce
n’est plus mon problème.» Wang
propose ses services tarifés sur le
site internet Tieba. Il y a collé quelques clichés de ses apparitions sur
scène, et une photo de lui torse nu.
Il se fait appeler «le Jesus du rock».
«Je garantis la qualité du service à
tous mes clients. Je suis fiable, sérieux et responsable. Je fais aussi très
bien la cuisine.»
Le «faux mariage» est une de ses
spécialités. «On est de toute façon
tous un peu acteurs dans la vie, et ce
n’est pas trop dur pour donner le
change. Il y a beaucoup de pression
psychologique et je dois bien connaître la fille avant de me lancer. C’est
très fatigant, parce qu’il faut parler
des heures au téléphone pour qu’elle
me mette au courant de tout sur sa
vie. Si le temps presse, je lui demande
de m’envoyer un dossier complet que
j’apprends par cœur. Une fois sur
place, il faut constamment s’adapter
à la situation pour bien jouer le rôle,
mais généralement, si on a le dossier
en tête, tout roule». Couche-t-il
parfois avec ses clientes? «Jamais.
Je suis un professionnel.» •

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

MONDEXPRESSO

VU DE BOGOTÁ

Mines colombiennes:
les guérillas marxistes
exploitent aussi le filon
e gouvernement et les
guérillas marxistes de
Colombie semblent
d’accord sur au moins un
point : la fièvre minière que
traverse le pays peut devenir
une véritable «locomotive»
pour leurs affaires. Plusieurs
enlèvements perpétrés ces
dernières semaines et attribués aux rebelles ont ainsi
frappé les entreprises qui exploitent minerais et hydrocarbures.
Le 18 janvier, au moins cinq
employés de la compagnie
Braeval Mining ont disparu
dans le sud de Bolívar, une
région du nord du pays isolée
et sous-développée mais riche en or. L’Armée de libération nationale (ELN, guévariste), deuxième guérilla du
pays, a revendiqué le rapt du
groupe, qui comprendrait le
vice-président canadien de
l’entreprise. «Enlèvement à
but d’extorsion», ont statué
les autorités. Dix jours plus
tard, des guérilleros qui se
sont présentés comme des
membres des Forces armées
révolutionnaires de Colombie (Farc, 7500 combattants)
enlevaient trois ingénieurs
à proximité d’une plateforme
d’exploration pétrolière située dans le sud-ouest du
pays. Les hommes ont été
cette fois-ci vite relâchés,
officiellement «sous la pression militaire», mais l’intention des Farc ne faisait pas
mystère. Même si elles ont
annoncé l’abandon des rapts
de civils contre rançon, «il ne
faut pas oublier qu’elles n’ont
pas renoncé à l’extorsion des
entreprises», avance l’analyste Luis Eduardo Celis.

MALI Le Mouvement pour
l’unicité et le jihad en Afrique (Mujao), groupe islamiste, a revendiqué un
attentat-suicide commis
vendredi matin par un kamikaze à un poste de contrôle de l’armée malienne, à
Gao. Il s’agit de la première
attaque de ce genre dans le
pays. Un soldat malien a été
légèrement blessé.
ÉTATS­UNIS Le nord-est du
pays se préparait, vendredi,
à une tempête hivernale historique avec de fortes chutes
de neige et des vents violents
qui ont causé l’annulation de
plus de 3 000 vols.

François Hollande qui a nié,
vendredi, qu’une rançon
puisse être versée contre la
libération des sept otages
français détenus au Sahel,
une rumeur rapportée par
une ex­ambassadrice
américaine au Mali

En novembre, les autorités
étaient restées discrètes sur
les conditions de la libération
de quatre employés chinois
d’une entreprise pétrolière,
après dix-sept mois de captivité dans une zone contrôlée
par les Farc.
Les guérillas ont l’habitude
de harceler les multinationales pétrolières et minières. En 1984, déjà, l’ELN avait
obtenu 2 millions de dollars en kidnappant un ingénieur du fabricant allemand
d’oléoducs Mannesmann: de
quoi «redistribuer au peuple
et acheter des armes», selon
les termes du commandant
d’alors. Depuis, la militarisation des installations avait
rendu le négoce plus hasardeux. Mais aujourd’hui, la
nouvelle ruée vers les matières premières, enfouies dans
les recoins les plus inhospitaliers du pays, semble l’avoir
réveillé. Cette année, cinq
employés du pétrolier public
Ecopetrol auraient déjà été
séquestrés. Il faut dire que le
secteur minier et énergétique
colombien attire en moyenne
près de 60% des investissements directs étrangers, et le
pays bat année après année
ses records de production
de pétrole.
Soucieux de maintenir cette
tendance, le président colombien, Juan Manuel Santos, a lancé 500 militaires
aux trousses de l’ELN dans le
sud de Bolívar. «Nous savons
exactement où sont les otages.
Libérez-les», a-t-il exigé. La
locomotive de l’investissement étranger ne saurait être
freinée. •

ALGÉRIE Deux membres
d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), un Algérien
et un Malien, ont été arrêtés
par l’armée à la frontière algéro-malienne, dans la nuit
de mercredi à jeudi. Ils ont
été interceptés à bord d’un
véhicule chargé de munitions et d’explosifs.
NIGERIA Neuf personnes ont
été abattues, vendredi, dans
deux cliniques où étaient organisées des campagnes
d’immunisation contre la
polio, accusées par un responsable religieux d’être un
complot de l’Occident pour
nuire aux musulmans.

7

«Nous sommes
dans la recherche de
contacts. Mais il n’y
a pas de questions
financières qui
puissent être
évoquées.»

Par MICHEL TAILLE

L



L’HISTOIRE
Obama et le secrétaire à la Défense, Leon Panetta, en septembre. PHOTO B SMIALOWSKI. AFP

Syrie:divergencesau
sommetàWashington
STRATÉGIE Barack Obama a interdit la livraison d’armes

contre l’avis des chefs des organes de Défense.
eul contre tous, ou presque, Barack Obama a
refusé de livrer des armes aux rebelles syriens.
Plusieurs mois après, on
commence à y voir plus clair
sur les batailles en coulisses
autour de cette décision,
prise courant 2011, alors que
la Syrie reste la plus dramatique manifestation de l’impuissance américaine. Pour
la première fois, le secrétaire
à la Défense, Leon Panetta,
et le chef d’état-major des
armées, Martin Dempsey,
ont indiqué, jeudi au Sénat,
avoir été favorables à de telles livraisons d’armes, proposées l’été dernier par le directeur de la CIA d’alors,
David Petraeus.
L’idée, défendue aussi par la
secrétaire d’Etat de l’époque,
Hillary Clinton, était de livrer des armes à des groupes
rebelles soigneusement sélectionnés pour les renforcer
non seulement face aux forces du régime, mais aussi
face aux groupes jihadistes
tel le front al-Nusra, qui ne
cessent de monter. L’objectif
était d’accélérer la chute du
régime tout en renforçant et
s’assurant l’allégeance de
forces modérées qui pourraient lui succéder.
Campagne. Surtout préoccupé à l’époque par sa campagne électorale, lors de
laquelle il faisait plutôt miroiter aux Américains la fin
d’une décennie de guerres
lointaines, en Irak et en
Afghanistan, Barack Obama
a donc décidé assez seul,

S

contre l’avis des dirigeants
de la CIA, du Pentagone et du
département d’Etat réunis,
de ne pas s’engager dans ces
livraisons d’armes à la Syrie.
Dernièrement, le Président
défendait encore sa position
dans le magazine The New
Republic, allant jusqu’à relativiser les massacres en Syrie: «Comment mesurer l’importance des dizaines de
milliers de morts en Syrie face
aux dizaines de milliers de
morts au Congo ?»
D’où ce commentaire d’un
diplomate européen à
Washington: «La grande préoccupation d’Obama est de se
sortir des guerres à l’étranger,
et de ne surtout pas en entamer
de nouvelles. S’il veut bien se
mêler de conflits, c’est du plus

loin possible. Pour cela, les
drones lui conviennent bien.»
Inaction. Cette très grande
prudence du Président est
aujourd’hui en balance à
Washington avec le sentiment que l’inaction laisse la
Syrie s’enfoncer vers le pire
scénario : une guerre civile
qui se prolongera après le départ de Bachar al-Assad,
avec le risque que les cellules
d’Al-Qaeda métastasent depuis l’Irak. Tout juste arrivé
au département d’Etat, John
Kerry a demandé à être
briefé en détail sur la Syrie.
A défaut d’agir, Washington
continue de peser et repeser
ses options.
De notre correspondante
à Washington
LORRAINE MILLOT

AU SÉNÉGAL,
BLANCHIR SA
PEAU POUR
SUIVRE LA MODE
Passer d’une peau noire au
teint clair, en quinze jours,
grâce à une crème. Oui,
c’est bien de dépigmenta­
tion qu’il s’agit. La pratique,
dictée par la mode et les
magazines, est très répan­
due au Sénégal. Entre août
et septembre 2012, des
panneaux publicitaires
sont même apparus
à Dakar pour vanter
l’«action rapide» et les
«résultats en quinze jours»
de la crème Khess Petch
(«toute blanche»), photos à
l’appui. Scandalisées par
cette campagne, des
personnalités locales, dont
le rappeur Keyti ou la
militante du droit des
femmes Kiné Fatim Diop,
ont lancé Nuul Kukk («tout
noir»). Ce mouvement,
très actif sur les réseaux
sociaux, a riposté avec
d’autres affiches montrant
une superbe femme noire.
Il souhaite «qu’on arrête
d’importer ces produits, de
les vendre, qu’il n’y ait plus
de publicité aussi scanda­
leuse».

8



FRANCE

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

Mariagehomo:jeu
demoiàl’Assemblée
Cris du cœur ou stratégies pour faire valoir ses idées,
les récits personnels ont envahi les séances.
Par CHARLOTTE ROTMAN
Illustration SYLVIE SERPRIX

une demi-heure, au premier jour des
débats. «Il faut l’homme et la femme, le
père et la mère, pour engendrer et guider
vec des séances intermina- l’enfant sur le chemin de la vie. […] Les
bles, les députés ne se cou- accidents de la vie – je sais de quoi je
chent plus. Mais qu’est ce parle – en décident parfois autrement, et
qu’ils s’allongent. La discus- chacun s’en sort du mieux qu’il peut. Mais
sion sur l’ouverture du mariage et de pensez toujours, oui, pensez toujours aux
l’adoption aux couples de même sexe se souffrances intimes, aux blessures secrèprolonge depuis presque deux semai- tes de tous ceux auxquels, en dépit de
nes, jour et nuit. Au fil des débats, le l’amour infini qu’ils ont reçu de ceux qui
«je» jaillit. Les bancs de l’Assemblée se les ont élevés, il a manqué et manque toutransforment en divan. «Cela se
jours, et pour toute la vie, une mère
sent aux mots utilisés, parfois c’est
RÉCIT et un père.» «Cela n’a rien à
l’inconscient qui se met à surgir»,
voir !» crie une députée de gauconfirme Dominique Bertinotti, la mi- che. Entre les mots de «civilisation» et
nistre de la Famille, présente en perma- de «raison», Henri Guaino est obnubilé
nence dans l’hémicycle. «C’est la gran- par son passé de petit garçon, élevé par
deur et la décadence du débat, il y a une «deux mères» (attention, pas un couple
part de psychanalyse collective», note le de femmes, mais sa mère «fille-mère»
député PS Christian Assaf.
et sa grand-mère).
Il n’est pas le seul à convoquer sa propre
«BLESSURES». Cela tient beaucoup à la famille ou ses failles dans le débat parnature de ce texte qui mêle le sociétal et lementaire. Présidente de la commisl’intime. Et qui résonne en chacun. «La sion des affaires sociales, Catherine Lefamille, le couple, ce sont des cordes sen- morton a écouté Guaino en bouillant
sibles. On se sent en droit de s’exprimer. sur son siège. Surtout quand il a lu la
Pas besoin d’être expert en finances de la lettre d’une mère dont les jumelles sont
Sécurité sociale», analysait déjà Annick nées grâce à un don de spermatozoïdes
Lepetit, députée de Paris, avant le début et qui parlait de «déséquilibre dans le
de la discussion parlementaire. Quoi couple». Elle a pris la parole à son tour
qu’il en soit, les élus parlent du ma- devant les députés : «Si je réagis
riage, de l’adoption, de la filiation, de aujourd’hui, c’est à titre personnel et au
l’amour… Mais aussi beaucoup d’eux- nom des 50 000 personnes qui sont des
mêmes. En séance, ils utilisent la pre- individus faits avec don de gamètes demière personne sur le ton de la confi- puis 1973. Ils sont 50 000, dont mes
dence. Ils exhument leur histoire per- deux filles. […] Eh bien non, mes chers
sonnelle. L’exhibent parfois. Au détour collègues ! Mes filles sont les filles des
d’une phrase, leur intimité déborde. deux parents qui les ont élevées avec
C’est parfois volontaire.
amour. C’est pour cela que, depuis hier,
Le symptôme, le voilà : Henri Guaino, je tempête sur ce banc.»
ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, «Au début, je me suis dit : “Ça fait mal
voix tremblante, à la tribune pendant mais je laisse courir”, raconte-t-elle à

A

Libération. Puis je me suis dit: “Si ça m’a
blessée, ça peut en blesser d’autres, il faut
monter au créneau.”» En parlant, elle
s’est sentie «soulagée». Mais «un peu
comme un syndicaliste qui défend des salariés». Elle a entendu: «Rien à foutre de
ton vécu !» «Qu’est-ce qu’on n’en a à
faire de ta vie ?»
A ses yeux, Guaino a fait «du pathos»,
alors qu’elle ne voulait pas «faire pleurer
dans les chaumières». «J’ai une expérience, une réflexion», revendique-telle. Et l’accord de son mari comme de
ses filles de 15 et 19 ans. Peu après son
intervention, un député lui tombe dans
les bras: «Tu as raconté mon histoire.» Ils
se sont montrés les photos de leurs enfants. Elle assume sa démarche. Ce
n’est pas seulement un cri du ventre.
Mais aussi une stratégie qui «facilite
[s]on message». «Si je n’avais pas parlé
comme ça, qui m’aurait écoutée ?»
«DÉLIRANTS». Parler de soi ou pas? La
question en a brûlé certains, dans les
rangs PS. A huis clos, Corinne Narassiguin, responsable du texte pour le
groupe, a été questionnée à ce sujet.
«Certains élus sont venus me voir en se
posant la question : est-ce qu’il faut le
faire? Certains, qui ont adopté, refusent
de s’impliquer personnellement. D’autres
se sentent comme des porte-parole».
C’est le cas de Sylviane Alaux, députée
socialiste des Pyrénées-Atlantiques.
Pour contrecarrer «les vertus pseudoanthropologiques du modèle papa-maman» prônée par la droite, elle choisit
de parler de sa propre configuration familiale. «[Les homosexuels] sont nos frères, nos sœurs, nos parents, nos amis, nos
enfants, d’autres l’ont dit avant moi, mais
moi je sais de quoi je parle. Mon fils a été

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

élevé dans l’amour et l’attention. Il est gnent. «Leur histoire de vie est respectal’héritier des valeurs morales qui nous fon- ble, convient-elle. Mais il ne faut pas à
dent son père et moi-même, et dont je ne partir d’une histoire personnelle faire une
permets à personne de douter. Mon fils vit généralité et faire une loi.» Elle, ne parle
avec l’homme qu’il aime.»
jamais d’elle-même. «Mon avis est celui
Elle poursuit : «Les rapprochements de la ministre de la Famille, c’est tout. Il
douteux» qu’elle entend dans l’hémi- faut être capable de mettre à distance sa
cycle constituent des «insultes qui [lui] propre histoire.» Le président de la comsont faites en tant que mère autant qu’el- mission des lois, Jean-Jacques Urvoas,
les le sont à la cause qu’[elle] défend en est sur la même ligne. «Ceux qui parlent
tant que législateur». Hervé
Mariton (UMP), opposant au
mariage gay, s’étrangle : «Le débat est chargé d’affect, ça
«Vos propos sont délirants, le pollue parfois. C’est compliqué
Madame la députée!» Elle as- d’apporter la contradiction à
sume: «C’est au nom de tous quelqu’un qui vient de rendre
ceux qui vivent dans le silence,
la douleur et parfois la honte, publique son histoire intime.»
sous le regard soupçonneux de Le député socialiste Christian Assaf
notre société, que j’apporte un
témoignage personnel à cette tribune ré- d’eux-mêmes ont l’excuse de la passion»,
publicaine.»
dit-il. Mais lui est hostile à ce penchant.
D’autres encore ont choisi de se dévoi- «Je regrette une trop grande personnaliler. Yves Fromion, député UMP du sation. Quand on légifère pour tous, il ne
Cher : «Moi, je n’ai jamais connu mon faut pas le faire avec sa propre vie comme
père. Je ne vais pas m’attarder sur ma si- grille de lecture.»
tuation personnelle, mais je veux dire à
ceux qui pensent qu’un enfant peut vivre «COURS D’ÉCOLE». Le témoignage insans son père ou sans sa mère, et ne pas time a une utilité immédiate: rendre la
en subir les conséquences dans sa vie, réplique plus délicate. Il plombe la conqu’ils se trompent lourdement.» Ou testation, bien plus que la mauvaise foi
encore Yves Nicolin (UMP, Loire): «Oui, ou l’argutie juridique. «Le débat est
ma femme et moi avions eu la chance de chargé d’affect, ça le pollue parfois, juge
pouvoir adopter et de fonder une famille Christian Assaf. Après, c’est compliqué
avec trois enfants. Oui, nous avons été d’apporter la contradiction à quelqu’un
heureux de nous voir confier ces enfants qui vient de rendre publique son histoire
pour qu’ils puissent jouir d’une famille intime.» Mais lui-même s’est exprimé
avec un père et une mère vraisemblables, dans l’hémicycle pour défendre la garde
conformes à l’homme et à la femme qui les alternée en tant que père séparé : «Ça
avaient conçus.» Dans ces cas-là, l’ex- joue, j’avais plus de ferveur, j’étais enpérience personnelle est au service flammé, je pensais à mes gosses, recond’une démonstration globale. Comme naît-il. Ce n’est pas facile de se détacher,
si elle avait valeur d’argument définitif. personne n’est à l’abri.»
Dominique
Dérive ? Démarche ? Henri Guaino reBertinotti
vendique une «politique charnelle» opcomprend
posée à «la politique sèche et froide des
que certains
idéologues». Philippe Gosselin, l’un des
témoicontradicteurs les plus actifs lors des
débats sur le mariage pour tous, explique cette tendance à l’épanchement.
«Aujourd’hui, dans le personnel politique,
on trouve moins qu’avant de juristes, très
techniciens, peu enclins à exprimer leurs
sentiments. Il y a plus de diversité sur tous
les bancs. Et on évolue dans une société
qui demande de l’empathie.» Lui qui est
marié, catholique et père de cinq enfants, le reconnaît : «On n’est pas des
monstres froids, on vient avec ses bagages, ses forces, ses faiblesses.» Mais il
met en garde : «Attention de ne pas
[nous] faire envahir par nos sentiments.

FRANCE

C’est un des éléments, mais cela ne doit
pas dicter le vote final.»
De fait, Gosselin et la poignée de mercenaires anti-mariage gay (Poisson,
Mariton, Le Fur) ne font pas état de leur
vie privée en public. Ils agitent des
grands principes et ergotent sur des
ajustements techniques. Pour le rapporteur, Erwann Binet, ce n’est pas
anodin. «Ils sont sur des concepts, des
théories, c’est abstrait. Nous, on assume
une incarnation. Et d’ailleurs, on n’a pas
besoin de faire appel à nous-mêmes pour
cela. Eux parlent de l’intérêt de l’enfant,
nous, des enfants.»
Parfois, l’absence de pudeur est politique. 22 heures, au quatrième jour du
débat, le député écologiste Sergio Coronado répond avec calme à Christian Jacob, chef de file des députés UMP. Qui
l’a traité d’«hystérique», terme, rappelle-t-il, qui a longtemps désigné les
femmes et «les invertis». «Alors, cher
président Jacob, vous auriez pu être plus
franc et faire comme dans les cours
d’école : me traiter de pédé…» La droite
s’agite. Coronado conclut : «Mais je
tiens à vous rassurer, cher président
Jacob : j’assume, j’en suis fier, et je n’ai
pas du tout envie de raser les murs, malgré vos injures.» Ce député est l’un
des seuls à avoir publiquement fait
état de son homosexualité. D’autres
se gardent de le faire. Ce débat n’a
donné lieu à aucun coming out à la tribune. Le divan n’a pas ouvert les portes
du placard. •

REPÈRES
Le projet de loi sur le mariage
pour tous fera l’objet d’un vote
mardi à l’Assemblée. L’examen
des derniers articles doit
s’achever ce week­end. Le texte
arrivera au Sénat le 18 mars.



SUR LIBÉ.FR

A lire Le récit de la journée
de vendredi à l’Assemblée
nationale, alors que le débat
touche à sa fin.
A voir «Cinq minutes de
Christiane Taubira pour
tous», une compilation vidéo
de ses interventions.



9

10



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

FRANCEXPRESSO

66%

«[Nicolas Sarkozy
INTERVIEW Emmanuel Maurel, animateur de l’aile
est] le leader naturel gauche du PS, interpelle le gouvernement:
de la droite française,
celui dont le
charisme, l’énergie,
des sympathisants de gauche jugent que le ministre
du Redressement productif, Arnaud Montebourg, est
le volontarisme,
«plutôt un atout» pour le gouvernement, contre
et l’expérience dans
43% pour l’ensemble des Français, selon un sondage BVA
une période de crise
pour i­Télé, réalisé en ligne les 7 et 8 février auprès d’un
sont évidemment
échantillon représentatif de 1122 personnes.
nécessaires pour
battre la gauche
PS Le député de Paris Jean- UMP François Fillon s’expriprès la motion, le le tournant de la
Personne ne peut
Christophe Cambadélis, qui mera devant ses fidèles, en 2017.»
courant. Avec ses relance». Devant
comprendre que
le 26 février à Paris. Très discret depuis le début de l’année, l’ancien Premier ministre devrait faire un pas de
plus vers une candidature à
la présidentielle de 2017 et,
par la même occasion, s’expliquer sur sa non-candidature à la mairie de Paris.

Guillaume Peltier
proche de Jean­François
Copé et chef de file, avec
Geoffroy Didier, de la
motion la Droite forte,
arrivée en tête lors du
dernier congrès de l’UMP,
en novembre.

(Publicité)

APPEL A LA LIBERATION DE

NADIR DENDOUNE
Nous, grands reporters, rédacteurs en chef, dirigeants de rédactions, journalistes animés par les
vertus du reportage, exprimons notre solidarité avec Nadir Dendoune, incarcéré à Bagdad depuis le
23 janvier 2013. Notre confrère a eu le courage d’entrer en Irak pour témoigner de la réalité d’un pays
en reconstruction au moment du dixième anniversaire de l’invasion de l’Irak par l’armée américaine.
Muni d’un visa « presse » délivré par l’ambassade d’Irak à Paris, ce journaliste français était l’envoyé
spécial du mensuel Le Monde diplomatique. Il lui serait reproché d’avoir pris des photos de « lieux
sensibles » sans autorisation. Dotés d’une expérience du reportage, nous pouvons témoigner
unanimement que les obligations des enquêtes sur le terrain empêchent l’application stricte des
règlements tatillons et la distinction des « lieux sensibles ».

A

camarades Jérôme
Guedj, député de l’Essonne,
et Marie-Noëlle Lienemann,
sénatrice de Paris, Emmanuel Maurel, vice-président
du conseil régional d’Ile-deFrance mais surtout principal animateur de l’aile gauche du Parti socialiste, réunit
aujourd’hui à l’Assemblée
nationale plus de 400 «cadres départementaux» afin de
lancer leur courant «Maintenant la gauche».
Le challenger de Harlem Désir au congrès du Parti socialiste à Toulouse, en octobre,
demande à François Hollande de tourner le dos aux
politiques de rigueur. Il regrette également les montées
de tensions actuelles entre
les socialistes et leurs alliés
communistes (Libération de
vendredi).
Pourquoi organisez-vous cette
réunion?
Notre courant a réussi à se
structurer et nous lançons
une campagne, au sein
comme à l’extérieur du PS,
intitulée «Et maintenant,

le
Parlement
européen, François Hollande a
expliqué qu’on
devait ajuster nos
objectifs en fonction de la conjoncture. Nous
ne serons pas en mesure de
tenir un déficit public de 3%
du PIB en 2013. Assumons-le
et constatons que les politiques de rigueur en Europe
ne marchent pas. Passons
au tournant de la relance.
Débattons-en, à la fois dans
le parti, avec nos partenaires
de gauche et dans le cadre de
notre club, Gauche avenir.
Que demandez-vous au
gouvernement de Jean-Marc
Ayrault?
Nous lui demandons de rouvrir le débat sur la relance de
l’investissement productif.
Nous militons pour une
meilleure dotation de la
banque publique d’investissement [BPI], mais aussi
pour un autre fléchage de
l’argent accordé aux entreprises par le crédit d’impôt
compétitivité emploi [CICE].
AFP

avait échoué à prendre la
tête du Parti socialiste face à
Harlem Désir, estime que ses
camarades n’ont pas voulu
de lui pour diriger le PS
parce qu’il «incarn[ait] trop
le Parti socialiste», qu’il «lui
[aurait donné] trop d’indépendance».

«Passonsautournant
delarelance»

les entreprises qui
licencient ou qui
délocalisent puissent en profiter.
On ne peut pas
non plus préconiser la construction de logements sociaux et augmenter
en même temps la TVA sur
tout le bâtiment. Enfin, nous
allons œuvrer pour que l’accord national interprofessionnel [l’ANI, sur la sécurisation de l’emploi, lire aussi
page 18, ndlr] ne passe pas
comme tel à l’Assemblée nationale.
Quel regard portez-vous sur
les relations actuelles, tendues, entre le Parti socialiste
et le Front de gauche?
Il est normal qu’il y ait des
débats, des divergences, des
nuances… Mais nous ne
pourrons pas réussir s’il n’y
a pas de large rassemblement
de la gauche. Le débat ne
doit pas se transformer en
tensions inutiles qui ne servent personne.
Recueilli par
LILIAN ALEMAGNA

L’Irak figure au 150e rang du classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters sans
frontières. Nous affirmons à son gouvernement que c’est l’honneur des démocraties de protéger les
journalistes dans l’exercice de leur métier, car la liberté de l’information est une liberté fondamentale
des citoyens. Ainsi demandons-nous instamment aux autorités de libérer au plus vite Nadir Dendoune,
afin qu’il ne paie pas plus longtemps de sa liberté sa détermination à rendre compte de la réalité
d’un pays blessé.

SIGNATAIRES
Morad Aït-Habbouche
Patricia Allemonière
Paul Amar
Florence Aubenas
Christophe Ayad
Patrice Barrat
Bernard Benyamin
Loïck Berrou
Patrick Boitet
Christophe Boltanski
Jérôme Bony
Edith Bouvier
Pascale Clark
Guilaine Chenu
Laurent Delahousse
Christophe Deloire
Thierry Demaizière
Christophe Dubois

Christian Duplan
Marc Epstein
Hervé Ghesquière
Alain Gresh
Nora Hamadi
Pierre Haski
Luc Hermann
Marine Jacquemin
Françoise Joly
Fabrice Jouhaud
Mustapha Kessous
Bernard de La Villardière
Alain Le Gouguec
Patrick Le Hyaric
Etienne Leenhardt
Patricia Loison
Elise Lucet
Joseph Macé-Scaron
Avec le soutien de

Georges Malbrunot
Lucas Menget
François-Xavier Ménage
Jean-Marie Montali
Paul Moreira
Paul Nahon
Anne Nivat
Edwy Plenel
Patrick Poivre d’Arvor
David Pujadas
Audrey Pulvar
Emilie Raffoul
Serge Raffy
Marie-Monique Robin
Philippe Rochot
Harry Roselmack
Caroline Sinz
Thierry Thuillier

PCF MÉLENCHON À SAINT­DENIS, AVANT TUNIS
Il est venu et il a été très applaudi. Mais, comme prévu, il ne s’est pas exprimé à la
tribune. Jean­Luc Mélenchon (face à Pierre Laurent, secrétaire nationale du PCF, sur
la photo) –coprésident du Parti de gauche et leader du Front de gauche, dont le Parti
communiste français est l’autre composante majeure– a fait vendredi un passage ami­
cal au 36e congrès du PCF, qui se tient jusqu’à dimanche à Saint­Denis (Seine­Saint­
Denis). L’ancien socialiste, tombant sur le numéro 2 du PS, Guillaume Bachelay, accom­
pagné de Christophe Borgel, secrétaire national aux élections, tous deux également
invités vendredi, leur a lancé presque amicalement: «Celui­là [Bachelay, ndlr] je l’ai vu
à Petroplus et celui­là [Borgel] je l’ai vu à Sanofi. Vous voyez, je fais aussi des compli­
ments.» Dans un autre registre, l’ancien candidat à la présidentielle, né à Tanger
(Maroc), entamera lundi sa première tournée au Maghreb. Elle devrait l’emmener de
Tunis, lundi, à Rabat, vendredi, en passant par Alger, mardi. PHOTO SÉBASTIEN CALVET

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

FRANCEXPRESSO

Ris-Orangistenud’ouvrir
laclasseaux Roms
ÉGALITÉ Le Défenseur des droits a écrit au maire PS pour exiger l’intégration

des enfants d’un bidonville, accueillis dans une «école» à part.
e Défenseur des droits
durcit le ton. Dans un
courrier que Libération
s’est procuré, Dominique
Baudis demande au maire de
Ris-Orangis
(Essonne)
d’inscrire à l’école les enfants roms vivant sur sa
commune, comme il en a
l’obligation. Depuis le
21 janvier, ces enfants ont
«classe» à part, dans un
gymnase municipal. Le Défenseur des droits lui laisse
un délai de dix jours pour se
mettre en conformité avec la
loi. Passé ce délai, «je solliciterai l’intervention du préfet
afin qu’il y donne suite», écrit
Dominique Baudis.
A la fin de l’été, suite à leurs
expulsions d’autres communes de l’Essonne, quelque
200 Roms se sont installés à
Ris-Orangis, dans un bidonville au bord de la nationale 7. Le maire socialiste,
Stéphane Raffalli, considérant qu’il n’a «pas les moyens
de gérer une aussi grande
pauvreté» a, pour des questions de «cohésion sociale»,
refusé toutes les demandes
d’inscriptions des enfants
roms depuis le début de l’année scolaire. Saisi du problème, le Défenseur des
droits, qui a la double mission de veiller aux respects
des droits de l’enfant et à la
lutte contre les discriminations, avait déjà adressé une
lettre au maire en décembre.
Moyens du bord. Sous la
pression des associations, le
maire a fini par mettre en
place, le 21 janvier, avec
l’aval de l’inspection d’académie, ce dispositif pour le
moins singulier : une classe
spéciale dans une annexe de
gymnase. Treize enfants
de 4 à 12 ans y sont accueillis

L

C



11

L’HISTOIRE

«DREAM TEAM» : LA RECHUTE
DES PAPYS BRAQUEURS
D’anciens braqueurs ou amis de la «Dream Team», une
fine équipe de rêve qui attaquait les fourgons blindés
dans les années 90 sont soupçonnés par des juges lyon­
nais d’avoir voulu rempiler. La découverte, en mars 2012,
d’un entrepôt à Tramoyes (Ain) rempli d’armes et d’explo­
sifs a révélé les ADN de certains des quinze suspects
arrêtés mardi entre Lyon, Marseille et Paris. Deux sont
considérés comme des piliers de la Dream Team. Karim
Maloum, 50 ans, ex­joueur de rugby de Perpignan, a été
extrait de prison où il se trouve depuis l’été pour tenta­
tive de racket. Daniel Bellanger, dit «Babar», 55 ans, qui
devait bientôt être jugé pour trafic de cocaïne et a habité
dans l’Ain, a été arrêté avec son frère Dominique,
et Aurélie Merlini, 28 ans, fille d’un ex­braqueur de la
Dream Team, abattu en mars 2010 par un commando. P.T.

DROIT DE SUITE
Par FABRICE TASSEL

Ahmed Sohail, l’expulsé
du nouvel an relâché
dans la dèche au Pakistan
Manifestation de soutiens aux familles roms, le 24 janvier à Ris­Orangis. PHOTO JEAN LARIVE
avec les moyens du bord,
c’est-à-dire pas grandchose. Rendant la mission
des trois enseignants (deux
enseignants spécialisés à mitemps et un remplaçant)
quasi impossible. Les asso-

plus que les motifs invoqués
par le maire – l’absence de
place et des dossiers incomplets– ne sont pas recevables
d’après les informations recueillies par le Défenseur des
droits. En effet, les dossiers
des enfants sont
complets. Et, surLes associations dénoncent
tout, la directrice
une «classe ethnique».
de l’école de secLe maire prétend, lui,
teur, qui n’a jamais été sollicitée
«faire du sur-mesure».
ni par l’Education
ciations dénoncent une nationale ni par la mairie, af«classe ethnique». Le maire firme disposer de places,
prétend, lui, «faire du sur- d’une salle et même d’un
mesure». «Les intégrer dans dispositif «Clin», classe
des classes serait la pire des d’initiation pour les enfants
solutions», dit-il.
non-francophones.
Selon les services du Défen- Ris-Orangis n’est pas la seule
seurs des droits, qui se sont commune à rechigner à scorendus sur place, «la question lariser les enfants roms. Dans
du caractère discriminatoire de la banlieue lyonnaise, à
cette classe se pose car il y a un Saint-Fons, les enfants roms
accès différencié et non justifié sont scolarisés depuis noaux services de l’enseignement vembre dans un… commispublic en raison de l’origine sariat. «Nous constatons que
des enfants». Et ce d’autant les circulaires ministérielles ne

sont pas appliquées», explique-t-on dans l’entourage de
Dominique Baudis. En septembre, la ministre de la
Réussite éducative, George
Pau-Langevin, avait publié
des circulaires réaffirmant
l’obligation de scolarisation
des enfants roms.
«Provisoires». Interpellée
par le Défenseur des droits,
la ministre a rappelé que les
enfants devaient être scolarisés dans «des classes ordinaires». Selon son cabinet,
les classes spéciales de RisOrangis ou de Saint-Fons ne
peuvent être «que des solutions provisoires». Mais, les
maires le savent très bien, la
scolarisation des enfants,
rend plus difficile l’expulsion
des familles. Or, à Ris-Orangis comme à Saint-Fons,
les élus veulent que les
campements de roms
sur leurs communes soient
démantelés.
ALICE GÉRAUD

BONNE NOUVELLE LE LICENCIEMENT D’UNE DÉTENUE A ÉTÉ RECONNU

Les prud’hommes rentrent en prison

Le code du travail a-t-il sa place en
cellule ? Les prud’hommes de Paris
ont donné raison, vendredi, à une
détenue, virée de son poste de téléopératrice, qui voulait faire reconnaître son licenciement. Cette décision,
historique mais pas définitive (l’affaire
devrait passer en appel), est une surprise : les prud’hommes se sont déjà
plusieurs fois déclarés incompétents

sur les dossiers de prisonniers. En reconnaissant le licenciement, ils alignent le travail en détention sur celui
de tous les salariés. Car en prison, on
ne licencie mais on «déclasse», sans
que l’administration pénitentiaire
n’ait à motiver sa décision comme une
rupture de contrat. En prison, les salariés n’en sont d’ailleurs pas vraiment:
pas de contrat de travail, ni de salaire

minimum ou de durée légale du temps
de travail… Une décision plus fondamentale pourrait intervenir au printemps, puisqu’une question prioritaire
de constitutionnalité a été déposée. Si
elle va à son terme, elle dira enfin s’il
est constitutionnel d’exclure la prison
du code du travail. S.F.
Lire sur Libé.fr l’interview de Marie Crétenot,
de l’Observatoire international des prisons

ibre. Mais seul, presque
sans ressources et dans
un pays dont il ne garde
que de lointains souvenirs.
Telle est la situation d’Ahmed Sohail, un Pakistanais
de 23 ans expulsé de France
dans la nuit du 31 décembre
(Libération du 2 janvier).
Placé en détention à son arrivée à Karachi, il vient d’être
remis en liberté. Même en
l’absence de délit, le Pakistan a pour règle de placer en
détention ses ressortissants
lorsqu’ils sont expulsés de
l’Etat dans lequel ils avaient
trouvé refuge. Ahmed Sohail
a pu sortir grâce au soutien
du Réseau Education sans
frontières (RESF), qui l’a aidé
à régler les 500 euros de caution nécessaires. La collecte
de RESF est allée très audelà, puisque l’association a
recueilli 7 000 euros.

L

L’histoire d’Ahmed Sohail est
emblématique d’un parcours
réussi en France, mais qui a
achoppé au moment décisif:
l’obtention d’un emploi. Arrivé seul dans l’Hexagone
à 15 ans, sur la décision de

ROUTE Un automobiliste a
provoqué un accident qui a
fait 2 morts et 2 blessés graves, après avoir fait demitour sur l’A7, vendredi dans
la Drôme. L’autoroute a été
momentanément coupée
entre les villes de Chanas et
Tain-l’Hermitage.
AMIANTE La perspective
d’un procès de l’amiante
s’est encore éloignée vendredi avec la décision de la
cour d’appel de Paris de
mettre un terme à quinze ans

ses parents qui l’ont confié à
un passeur, il a d’abord été
placé dans plusieurs foyers
de l’Aide sociale à l’enfance.
Il a obtenu en 2009 un CAP
de plomberie chez les Apprentis d’Auteuil, collectionnant les rapports de stage
élogieux, avant de décrocher
une promesse d’embauche.
Mais, comme c’est souvent
le cas, l’employeur, lassé
du délai de décision de la
préfecture de Seine-SaintDenis pour octroyer un titre
de séjour provisoire à Ahmed
Sohail, a jeté l’éponge.
N’étant plus titulaire du statut étudiant, il a reçu une
«obligation de quitter le territoire français» en mai 2011.
Après avoir travaillé au noir
pendant plusieurs mois, il a
été contrôlé, en possession
d’un joint, en novembre,
puis expulsé après quarante
et un jours de rétention. Il a
rejoint vendredi sa ville natale, près d’Islamabad, mais
RESF, qui continue à le soutenir matériellement, redoute une situation de
grande précarité. •

d’enquête sur la manufacture Amisol de ClermontFerrand, l’un des dossiers
emblématiques de ce scandale sanitaire. D’anciens salariés ont indiqué qu’ils vont
se pourvoir en cassation.


SUR LIBÉRATION.FR
A lire Le syndicat
Alliance brode sur le
«blues» des policiers

12



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

FRANCE

Vincent Peillon en visite à l’école de Saint­Angel, jeudi. Un établissement passé à la semaine de quatre jours et demi en 2011, avant la mise en place de la réforme défendue par le ministre.

Peillonsemetenquatre
etdemipoursaréforme
Le ministre de l’Education était dans
le Puy-de-Dôme et en Corrèze, jeudi,
pour débattre des rythmes scolaires.
Par VÉRONIQUE SOULÉ
Envoyée spéciale dans le
Puy­de­Dôme et en Corrèze
Photo MARC CHAUMEIL

«N

ous les Auvergnats, nous ne sommes
pas radins mais plutôt économes. Un
sou est un sou. Et votre réforme, monsieur le ministre, est bien trop coûteuse
pour des petites communes comme les nôtres.» Lionel
Muller est maire du village de Chapdes-Beaufort
(Puy-de-Dôme). Membre de
REPORTAGE l’UMP, il siège au conseil général et préside la communauté de communes. Pour assumer toutes ses casquettes, Lionel Muller, boulanger de son état, a dû
embaucher une aide. «Comme je suis républicain,
j’applique les lois, poursuit-il face à Vincent Peillon,

qui prend des notes à la tribune. Nous passerons pas être prêts ont jusqu’au 31 mars pour demander
donc à la semaine de quatre jours et demi dès la un report d’un an pour la mise en place de la rérentrée. Mais je vais devoir augmenter la fiscalité. forme. Mais d’après Vincent Peillon, on ne peut
Notre commune n’a pour toute ressource que pas attendre: des élections municipales sont préles 38000 euros annuels de l’ex-taxe professionnelle. vues en 2014 et la question des quatre jours et demi
Et ça ne suffira pas pour financer les activités quand risque de se retrouver instrumentalisée.
la journée de classe sera raccourcie.» Jeudi,
dans la salle polyvalente de Manzat «Moi, je crains surtout des inégalités
(1 354 habitants, à 40 km de Clermont- criantes entre les communes riches, qui
Ferrand), une cinquantaine d’élus locaux
ont fait le déplacement pour rencontrer organiseront des activités intéressantes, et
le ministre de l’Education, en campagne les pauvres, qui ne pourront pas.»
afin de vanter sa réforme des rythmes Un maire des Gorges de la Haute­Dordogne
scolaires contestée par les enseignants.
Des militants d’association, des directeurs d’école Au-delà, il en va du sort de la refondation de
et des parents d’élèves sont aussi présents.
l’école, promise par le ministre. La réforme de la
semaine scolaire n’en est qu’un élément, mais il
ACTIVITÉS. Le ministre veut convaincre un maxi- est essentiel. En restant aux quatre jours, dénoncés
mum de maires de passer, dès septembre, aux par les experts comme contraires aux rythmes de
quatre jours et demi. Les élus qui estimeraient ne l’enfant, il n’y a guère d’espoir de redresser l’école

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

FRANCE

DORDOGNE

primaire, d’où 15 à 20% des élèves sortent en
REPÈRES
grandes difficultés. Et si l’on ne parvient pas à faire
reculer l’échec scolaire, qui touche en priorité les
enfants socialement fragiles, il est vain d’espérer
ALLIER
Limoges
Manzat
relancer l’ascenseur social.
CREUSE
Dans la salle polyvalente de Manzat aux murs en
Clermont-Ferrand
pierres de Volvic, caractéristiques de la région de
HAUTEVIENNE
Combrailles, l’atmosphère est studieuse. De droite
PUY-DE-DÔME
comme de gauche, les élus sont plutôt d’accord sur
Saint-Angel
le principe de la réforme. Mais ils s’inquiètent des
coûts. Il leur faudra notamment financer des actiTulle
CANTAL
vités durant les plages libérées par la réduction des
CORREZE
25 km
cours, ramenés de six heures à cinq heures et demie maximum par jour en primaire.
«Avec les 50 euros par élève que l’Etat donnera pour
les communes passant aux quatre jours et demi
«Vous me demandez que
dès 2013, nous toucherons 25 000 euros avec
la réforme [des rythmes
2013:Mise en page 1 08/02/13 11:39 Page1
nos 500 enfants, explique Hervé Prononce, ECO_futur
maire
scolaires] prenne du temps.
Nouveau Centre de Cendre (Puy-de-Dôme), petite
Je suis d’accord. Elle
ville de 5 000 habitants. Or cela va nous coûter au
moins 120 euros par élève. Nous devrons donc dés’étalera sur deux ans.»
bourser 35000 euros l’an prochain. Et 60000 euros
François Hollande le 20 novembre
ensuite, puisque les 50 euros par élève ne sont alloués
qu’en 2013.» «Nous y croyons à ta réforme, Vincent,
devant le congrès des maires
intervient le président du conseil général du
Puy-de-Dôme, Jean-Yves Gouttebel (gauche).
Nous avons déjà provisionné 500000 euros pour les
transports scolaires du mercredi matin pour le
premier trimestre [de l’année 2013-2014]. Mais il
faudrait que toutes nos communes l’adoptent en
même temps.»
PETITES BLAGUES. Vincent Peillon se veut compréhensif. «C’est une réforme merveilleuse mais,
je le reconnais, très difficile», répète-t-il. Pour montrer que l’Etat ne se défausse pas sur les communes, il rappelle les efforts déjà faits : la création
de 1 000 postes dès la rentrée 2012 parmi les
54000 promis durant le quinquennat, l’ouverture
en septembre 2013 de nouvelles écoles pour former
les profs, le fonds de 250 millions d’euros pour les
communes passant dès 2013 aux quatre jours et
demi, etc. Mais le ministre ne peut promettre plus
qu’il n’a. Alors il tente de rassurer, garantissant aux
maires qu’ils «auront du mou». L’ex-prof de philo
aux airs d’intello, plus doué pour les grands
discours émaillés de citations, tente même des
petites blagues : «Allez, ne stressez pas, un maître
ne va pas vous taper sur les doigts.» Ou encore :
«Vous avez le temps, on ne vous demande pas de passer aux quatre jours et demi le 1er avril, d’ailleurs, personne ne le croirait…»
Dans le village médiéval de Saint-Angel (Corrèze),
où Peillon se rend ensuite, les inquiétudes sont les
mêmes. «Nous aussi, on est pour l’intérêt des élèves,
commence le président de l’association des maires
de Corrèze. Mais on voudrait une participation de
l’Etat plus importante et surtout pérenne. Notre autre
grande crainte est de ne pas trouver assez d’animateurs compétents. Dans nos campagnes, nous avons
du mal à en recruter.»
«Va-t-on vraiment pouvoir faire un travail de qualité
en trois quarts d’heure [la plage moyenne qui sera
libérée chaque jour, ndlr]?» enchaîne un élu des
Gorges de la Haute-Dordogne. «Moi, je crains surtout des inégalités criantes entre les communes riches,
qui organiseront des activités intéressantes, et les
pauvres, qui ne pourront pas», dit ce maire, s’excusant «d’être un intrus, venant de Basse-Corrèze».
Peillon évoque alors «le bon sens». Mieux vaut se
fédérer, dit-il, avec des communes proposant des
activités durant la coupure du midi et d’autres
l’après-midi, après la classe, ce qui permettra de
recruter des animateurs pour tous. «Et puis, vous
fonctionnez bien avec des animateurs n’ayant pas
tous le Bafa, poursuit-il. Pourquoi ne pas continuer?
Vous perfectionnerez le dispositif par la suite.»
A Saint-Angel, le ministre de l’Education a également visité l’école – trois classes de double niveau, de la maternelle au CE1–, repassée aux quatre jours et demi en septembre 2011, avant même
la réforme… «Oh! Quelle bonne surprise!» s’est-il
exclamé, ravi. Puis il a parlé aux petits penchés
sur un poème : «Vous apprenez de la poésie, c’est
joli ça.» •

22,8%
des écoles publiques en France
ne comptent que deux classes ou
moins. Parmi celles­ci, on compte
4700 écoles rurales à classe unique
(9,7% du total)
Selon le décret publié le 26 janvier,
les cours ne pourront pas excéder
cinq heures et demie par jour (con­
tre six heures aujourd’hui), avec des
activités durant les plages libérées.
Le mercredi matin ne devra pas
dépasser trois heures et demie
et la pause du midi devra être
d’au moins une heure et demie.

Pour encourager les communes
à passer aux quatre jours et demi,
l’Etat a annoncé un «fonds d’amor­
çage» de 250 millions d’euros. Les
communes se lançant dès 2013 rece­
vront 50 euros par élève –90 euros
si elles sont situées dans des zones
difficiles. Celles qui choisiront
d’attendre 2014 ne recevront rien.

«Chacun cherche à obtenir,
à l’occasion de cette
réforme, des avantages
financiers. Mais la question
est d’abord l’intérêt des
enfants.»
Vincent Peillon le 24 février

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14



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

FRANCEXPRESSO

ChezlejugeàParis
aulieudujihadauMali
John David, 25 ans, intérimaire belge d’ArcelorMittal,
a perdu un œil après avoir reçu un tir de flash­ball
des forces de l’ordre lors d’une manifestation, mercredi
à Strasbourg (photo). Celle­ci regroupait des métallos
venus de Liège (Belgique), de Florange et du Luxembourg.
L’action de la police suscite depuis une vive polémique.
Bernard Thibault, le numéro 1 de la CGT, est «scandalisé»,
Jean­Luc Mélenchon, le leader du Parti de gauche,
demande à Manuel Valls de «s’expliquer». L’eurodéputé
(EE­LV) José Bové accuse le ministre de l’Intérieur
d’avoir voulu criminaliser «les sidérurgistes». PHOTO REUTERS

L’HAŸ­LES­ROSES Les quatre jeunes hommes soupçonnés d’appartenir

à une «filière malienne» devraient être mis en examen samedi.
es quatre volontaires
supposés pour le jihad
au Mali, arrêtés mardi
à L’Haÿ-les-Roses (Val-deMarne), devraient être présentés ce samedi au juge
Marc Trévidic et mis en examen pour «association de
malfaiteurs en relation avec
une entreprise terroriste». A
l’issue des quatre jours de

L

garde à vue, la Direction
centrale du renseignement
intérieur (DCRI) a établi que,
si les quatre du «groupe de
L’Haÿ-les-Roses» avaient
«globalement eu le projet d’aller combattre au Mali, certains
ont continué à préparer leur
voyage, mais d’autres ont renoncé» et échapperont peutêtre à la prison.

LES LUNDIS
LE 18 FÉVRIER
DEUX REPORTERS
DE GUERRE
INTERVIEWÉS PAR
NICOLAS DEMORAND
AU THÉÂTRE
DE LA VILLE
Avec Patricia Allémonière (TF1) et Jean-Pierre Perrin (Libération)
À 18 heures. Entrée : 5 euros.
Réservation : theatredelaville-paris.com, par téléphone : 01 42 74 22 77
ou sur place : 2, place du Châtelet Paris 4e

Il s’agit d’un
d’Aqmi au
SEINEST-DENIS
«groupe méMali
et
PARIS
tissé», comd’autres… à
posé de trois
L’Haÿ-lesVAL-DE-MARNE
musulmans
Roses. ExCréteil
originaires
pulsé à Paris
d ’ A f r i q u e L’Haÿ-les-Roses
le 17 août,
noire ainsi
Cédric Lobo
5 km
ESSONNE
que d’un
a été mis en
Franco-Alexamen pour
gérien, «des petits jeunes de «association de malfaiteurs en
là-bas» qui gravitent à lien avec une entreprise terroL’Haÿ-les-Roses «autour riste» par le juge Trévidic qui
d’une mosquée salafiste et instruit trois autres dossiers
d’une association cultuelle, de «filières maliennes». Le
mais sans plus». Le plus 3 novembre, Ibrahim Aziz
jeune d’entre eux, 22 ans, est Ouattara, Franco-Malien
un Malien au chômage qui a de 24 ans, avait été arrêté à
passé un BTS d’électronique. Sévaré, dans le centre du
Un autre de 27 ans, Français Mali, en route vers le Nord, et
d’origine congolaise, tra- transféré à Bamako, ce qui a
vaille dans «le secteur ma- provoqué une enquête en
nuel». Le Franco-Algérien, France.
né aussi en 1985 dans «Attractif». D’après Marc
l’Hexagone, a fait un an de Trévidic, «10 à 15 jeunes
fac pour apprendre l’arabe Français» combattent avec
après le bac. L’aîné de la Aqmi dans le nord du Mali.
bande, qui a 37 ans, est un Dans le cadre de la promoFrançais natif de Kinshasa tion de son livre, Terroristes,
le magistrat expli«Le conflit au Mali excite les quait à Libération
15 janvier) le
plus radicaux mais en calme (du
phénomène de
et décourage d’autres.»
ces jeunes Français originaires
Un enquêteur antiterroriste
d’Afrique noire,
(république démocratique du souvent en bute au racisme
Congo). Un seul a des anté- d’islamistes armés arabes,
cédents judiciaires, con- qui ont, pour la première
damné pour parricide. La fois, trouvé une terre de jiDCRI, qui a anticipé les réac- had. Ce territoire malien où
tions de jeunes islamistes ra- la charia est appliquée
dicaux au soutien de la «comme à l’époque des taliFrance aux militaires ma- bans en Afghanistan» est,
liens, surveille depuis juin pour eux, bien «plus attractif
plusieurs groupes, dont celui et proche» que la Syrie ou le
de L’Haÿ-les-Roses. Ce qui Waziristan (Pakistan).
n’a pas empêché deux des Les Franco-Maliens n’ayant
«cibles» de partir en juillet pas besoin de visa prétendans le nord du Mali via sa daient partir voir leur famille
famille sur place.
à Bamako, mais ils se renFaux permis. Un autre, Cé- daient à Tombouctou, alors
dric Lobo Ngoyi Bungenda, contrôlé par Aqmi, ou dans
Franco-Congolais de 27 ans, le nord du Mali. L’engageanimateur scolaire à Asnières ment militaire de la France
(Hauts-de-Seine) qui habite aux côtés du Mali voilà un
L’Haÿ-les-Roses, a essayé de mois a renforcé la menace
passer par le Niger. Il a loué d’attentats et les risques de
une maison à Niamey, a susciter des vocations chez
acheté un 4×4, puis a essayé «des jeunes salafistes noirs».
d’obtenir un faux permis Toutefois, un enquêteur ande conduire. C’est en le récu- titerroriste s’aperçoit que «le
pérant, le 7 août, que Cédric conflit au Mali excite les plus
Lobo a été arrêté par la police radicaux mais en calme et dénigérienne. Il a expliqué qu’il courage d’autres». Ce fut le
voulait «rejoindre à Tombouc- cas au sein du petit groupe
tou les combattants d’Aqmi de L’Haÿ-les-Roses, «relati[Al-Qaeda au Maghreb isla- vement structuré et organisé»,
mique, ndlr] pour les aider». mais qui n’a «rien à voir avec
Son ordinateur et son télé- les grands réseaux pour le jiphone ont livré les noms de had en Afghanistan».
contacts avec des jihadistes
PATRICIA TOURANCHEAU
SEINE-ET-MARNE
E

UN JEUNE MÉTALLO PERD UN ŒIL
APRÈS UN TIR DE LA POLICE

Reportage L’Auvergne à village humain Page VIII
Chine Liu Bolin, fondu enchaîné à la société Page XII

SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10
FÉVRIER 2013
www.liberation.fr

leMag
Villa Médicis

Concert de louanges des pensionnaires
du site romain alors que s’ouvre
son festival de musique contemporaine,
Controtempo.

ÉRIC DAHAN

L’art
académie

II



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LE MAG SOMMAIRE

LE CASTING DU 9 FÉVRIER 2013
PAGE IV

PAGE VIII

PAGE XII

PAGE XV

PAGE XVIII

PAGE XX

REPORTAGE

DÉCOUVERTE

EXPO

LA SEMAINE DE L’ÉCRIVAIN

BOURRE­PAF

JE ME SOUVIENS

Eric de Chassey
Nouvelle ère
à Rome

Michel Charasse
Maire poule

Liu Bolin
Le Chinois invisible

Jenifer
La langue et la voix

En 2005, la destruction de
son atelier pour les JO est
décisive. L’artiste prend
la pose au milieu des ruines
et devient caméléon. Son
travail est exposé à Paris.

Agnès Le Roux
Maître, maîtresses
et parrain

Le directeur de la Villa
Médicis a lancé un Théâtre
des expositions où les
pensionnaires présentent
leurs travaux. Visite guidée.

Des petits commerçants
à foison mais surtout pas
de grandes surfaces, tel fut
le choix du socialiste pour
ce village auvergnat où il
fait bon faire ses courses.

Nicolas Debon
Sur le mode
pataphysique

ÉRIC DAHAN

PHILIPPE WOJAZER . REUTERS

LAURENT BAILLEY

«VU DES ÉTATS­UNIS» SÉLECTIONNÉ PAR PETER KUPER

L’illustrateur attaque par
le dessert. Au choix : une
promenade avec Sophie,
un poulet aux prunes
ou un cocktail d’absinthe
et d’encre. DR

The Voice est de retour.
Place à la candidate
Shadoh. Un juré s’extasie:
«Shadow, arc­en­ciel, hein?»
Soudain, Jenifer rectifie:
«Ça veut pas dire fenêtre?»
ERIC GAILLARD. REUTERS

Disparue en 1977, l’héritière
d’un casino niçois n’a jamais
été retrouvée. Fin 2000,
son ex­avocat et amant,
Me Agnelet, est mis
en examen. REUTERS

ÉDITO
Par BÉATRICE VALLAEYS

Villa avec vues

Artiste: Peter Kuper,
inédit. «Obama
va­t­il agir contre
le réchauffement?

A quoi sert la Villa
Médicis ? La question n’est
pas nouvelle, mais ceux
qui la posent sont toujours
les mêmes : les artistes
dont les travaux n’ont pas
été remarqués pour être
admis à vivre un an ou plus
aux frais du prince
(aujourd’hui de la
République), dans les
appartements et jardins
de l’Académie de France
à Rome. Autrement dit,
les envieux, les jaloux
qui, faute de figurer dans
la liste des heureux
lauréats, s’en prennent
à l’institution quatre fois
séculaire, la discréditent
pour mieux supporter leur
malchance. Tous les
artistes ne rêvent pourtant
pas de vivre en résidence
et peuvent parfaitement
créer où qu’ils se trouvent,
avec leurs moyens et dans
leur décor, fastueux ou
miséreux. La Bohèèème,
chante Charles Aznavour

pour décrire ce qu’il a sans
doute vécu dans sa
jeunesse mais qui
appartient depuis des
lustres à l’image follement
romanesque, sinon
romantique, du créateur
incompris et donc affamé.
En bref, on n’est pas obligé
de passer par la Villa
Médicis pour créer, mais il
semble bien qu’on y passe
un moment de bonheur,
même si Hervé Guibert
s’est réjoui d’en écrire
le plus grand mal. La
question à se poser n’estelle pas de savoir si l’on
sort indemne d’un tel lieu
de mémoire intellectuelle
et artistique ? Evidemment
non, et l’histoire inouïe de
ce palais – pas si bien
entretenu – imprègne à vie
ses pensionnaires. Voilà ce
qui déplait sûrement à tous
ceux qui n’en seront
jamais et d’où leur vient
cette détestable
amertume.

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

VOX POPULI

CHRONIQUES LE MAG

Par GÉRARD LEFORT

Miss Morale,
reine de France

Tabous de chasse



32

GRAND ANGLE

LIBÉRATION MERCREDI 6 FÉVRIER 2013

ASLON ARFA

C

ette photographie
pleine de grâce est
une fausse amie. Le
garçon qui y figure
est afghan. Sur le mur, la silhouette d’un instrument à
cordes. Ce jeune gars est probablement en train de danser. Comme tout cela semble
charmant. Mais à lire l’article
de Jean-Pierre Perrin (dans
Libération, non imprimé,
du 6 février), on apprend que
le jeune danseur participe à
une manifestation dite batcha
boz, «le jeu du garçon». Plutôt dire une sauterie puisque
le jeu consiste à travestir des
garçons en filles pour divertir
des hommes lors de mariages
ou de fêtes privées. Uniquement des hommes qui, en fin
de partie, peuvent entraîner
les garçons-filles vers
d’autres jeux nettement plus
sexuels.
On peut bien dégainer toutes
les explications culturelles ou
le respect des traditions, il
s’agit bel et bien de pédophilie autorisée, sinon encouragée. On aimerait évidemment savoir comment cette
«tradition» afghane se conjugue avec les lois de l’islam.
D’autant qu’en Afghanistan,
dans un autre domaine de
sexualité, l’homosexualité
est passible de la peine de
mort. On note que les garçons doivent être travestis en
filles et, qui plus est, voilés
pour que passe auprès des
hommes qui en usent et abusent la pilule d’une relation
religieusement taboue mais
sexuellement «normale».
Réponse à cette énigme : les
hommes s’arrangent, entre
tartufferie et jésuitisme, qui
sont le carburant de n’importe quelle loi religieuse.
Du coup, on se penche autrement sur le visage du garçon,
acteur principal de cet ar-

rangement. Il est probable
que pour cet enfant, sûrement orphelin comme la
plupart de ceux qui participent au batcha boz, l’aubaine
est certaine de manger à sa
LIBÉRATION MERCREDI 6 FÉVRIER 2013



33

Les garçons objets
des noces afghanes

200 km

Andkhoy

Kaboul

AFGHANISTAN
IRAN

O

III

REGARDER VOIR

Par MATHIEU LINDON

n ne se doutait pas que la morale
menait à ce point la France.
Les débats sur le mariage gay,
les salles de shoot et la procréation
médicalement assistée ont permis de constater
que les politiciens (ici surtout de droite)
n’étaient pas seulement des spécialistes si
efficaces de la lutte contre le chômage mais
aussi des experts moraux. C’est une bonne
nouvelle : tous travaillent pour le Bien et notre
bien. Et aussi une mauvaise : nous n’avons pas
forcément la même conception du Bien (ni du
Mal). On constate que l’égalité est bien comme
théorie et mal comme pratique. On voit
également qu’il serait moral de porter l’enfant
d’un homme qui n’en veut pas, mais immoral
de porter celui d’une femme qui en désire. Que
l’expression «gestation pour autrui» ait été
acceptée comme une évidence montre à quel
point l’enfant est de toute façon considéré
comme un objet : chaque gestation est censée
être pour autrui. C’est trop dommage que Jésus
ait dit : «Ceci est mon corps» et qu’il n’ait pas
dit : «Ceci est mon sperme». Pas besoin d’être
Tartuffe pour considérer qu’il est avec la
morale des accommodements.
Il y a toujours une part de black dans la
morale : on ne déclare pas tout. Le
gouvernement a d’ailleurs prudemment fait
savoir qu’il ne serait pas contraint par l’avis du
comité d’éthique sur la PMA. On devrait
donner des précisions sur chaque loi : «Cette
loi a reçu le label “comité d’éthique”», «loi
d’origine éthique», «appellation éthique
contrôlée». On a toujours besoin de
purification éthique. De même que, lorsque
les pays développés ont achevé la déforestation
chez eux, ils se sont empressés d’enjoindre
les pays émergents de ne pas faire pareil, c’est
comme s’il y avait un stock de morale dans le
monde et qu’on était en droit de dire :
«On a déjà donné pour les guerres de religion,
désormais c’est interdit.» On voit bien au Mali
qu’il ne faut pas couper les mains des gens
ni les fouetter en public. La morale, c’est
beaucoup plus cool, et que ceux qui ne le
comprennent pas se prennent un bon scud où
je pense. A quoi sert la morale à l’heure
d’Internet ? C’est vrai qu’on ne peut pas vivre
seulement de morale et d’eau fraîche. Elle
aurait un petit goût de pain sec.
Si les députés sont aussi nos représentants
moraux, ça donne une certaine latitude. Ils
sont comme des parents : «Faites ce que je dis,
pas ce que je fais.» Avec tout ce qu’ils
pourraient se permettre, c’est injuste qu’on
vienne les emmerder avec un hippodrome. Il
faut rester moral comme l’antilope au milieu
de la jungle qui a l’impression de s’être fait
avoir par la nature. Attention au lion, attention
au grand méchant marché. C’est comme en
sport où il faudrait que le meilleur gagne – mais
ça, c’est la loi de la jungle. Le lion mérite-t-il
de manger l’antilope ? L’homme est un homme
pour l’homme. En pleine dépression, on nous
dit : «Français, gardez la morale. Quand la
morale va, tout va.» Mais si toutes les
naissances étaient des naissances moralement
assistées, aucun problème de surpopulation ne
se poserait sur la planète. •



PAKISTAN

Ils ont 12 ans ou moins. Travestis en filles,
ils dansent en fin de soirée pour un public strictement
masculin. Le photographe Aslon Arfa témoigne
d’une coutume populaire mais taboue dont des ONG
dénoncent le caractère pédophile.

Par JEAN­PIERRE PERRIN
Photos ASLON ARFA

D

ans les tchaïkhana,
ces maisons de thé
qui maillent tout
l’Afghanistan, ce
sont eux que l’on
voit trimer du soir au
matin, porter les
seaux d’eau, casser
le bois pour le feu, entretenir le samovar,
chasser la poussière des tapis… Dans les
garages, on distingue à peine leurs visages tant ils sont noirs de graisse à force de
plonger dans les moteurs et d’assurer les
vidanges. Si les patrons tiennent en général la caisse, ce sont les enfants –et les
adolescents– qui font souvent les petits,
durs et sales boulots, à la ville comme à
la campagne.
Le travail des enfants est l’un des fléaux
de l’Afghanistan. Mais les plus pauvres,
les orphelins, ceux qui sont vendus par
leurs parents ou livrés à la rue courent le
risque d’être soumis à une pratique beaucoup plus dégradante et cruelle, d’autant
plus impunie qu’elle se pare des vertus de
la tradition depuis des centaines d’années: le batcha boz, ce qui signifie en persan «le jeu du garçon». La meilleure traduction serait plutôt «le garçon de
plaisir». Ce sont de jeunes garçons, âgés
d’une douzaine d’années, parfois de
moins de 10 ans, que l’on maquille, habille en fille, avec des tuniques et des robes roses, et que l’on fait danser avec des
clochettes aux chevilles, le visage parfois
aveuglé d’un voile, à l’occasion de mariages ou de fêtes privées, devant un parterre uniquement masculin.
En Afghanistan, hommes et femmes ne
doivent jamais se rencontrer hors les relations familiales. Dans ces réunions, où
même les prostituées ne sont pas admises, les jeunes garçons jouent le rôle des
filles. Il faut donc absolument que ce soit
des berich batcha (des garçons sans
barbe). On joue sur l’ambiguïté, les par-

Lors d’un mariage à Andkhoy, en 2012. Les garçons reçoivent des billets ou des gâteaux.

ticipants leur donnent des gâteaux, leur
lancent des billets.
La soirée finie, soit la performance s’arrête là, soit les berich batcha sont entraînés par le maître des lieux, ou ses acolytes. Certains deviennent même leurs
esclaves sexuels, d’autres tombent entre
les mains de maquereaux. Contrairement
aux apparences, l’Afghanistan n’est pas
un pays pudibond. Ainsi, il n’est pas inconvenant pour un mari de dire à ses
amis combien de fois il a fait l’amour la
nuit précédente à sa femme. En revanche, la question du batcha boz demeure
taboue et, même si c’est un secret de polichinelle, il est rare que les Afghans acceptent d’en parler, plus encore qu’ils
laissent un étranger assister à une soirée
avec des berich batcha.
Cette forme de pédophilie est pourtant
endémique, plus fréquente dans les régions pachtounes du sud, chez les Ouzbeks au nord, et à Kaboul. C’est d’autant
plus étonnant que tous les Afghans sont
extrêmement religieux et que les relations homosexuelles sont, en principe,
punies de mort par la loi islamique. Sous
les talibans, le batcha boz était davantage
combattu, contrairement à ce que veut
faire croire le roman best-seller les Cerfsvolants de Kaboul et le film éponyme.
Aujourd’hui, des ONG afghanes combattent ces pratiques pédophiles mais,
comme elles sont d’abord le fait de certains seigneurs de guerre, de trafiquants,
d’officiers, voire de soldats, leur mission
est très difficile.
«En dépit de fortes structures religieuses,
le batcha boz est tenu comme légitime par
les Afghans et n’est pas considéré comme
une habitude mauvaise ou illicite, souligne
Aslon Arfa, un photographe iranien qui
travaille depuis plusieurs années sur ce
sujet et dont nous publions le travail.
C’est une tradition commune à la plupart
des groupes ethniques. Les nombreux CD
et DVD consacrés au batcha boz, que l’on
trouve sur le marché, sont la preuve de sa
popularité.» •

Libération du mercredi 6 février.

Pour jouer le rôle
des filles, les
garçons doivent
absolument être
imberbes.

faim, d’être habillé correcte- Cette photo de l’Iranien Asment, de récolter quelques lon Arfa est un exploit (décadeaux et un peu d’argent. crocher la permission de
On peut même envisager photographier dans un batqu’à l’aune de tous les escla- cha boz), sa composition est
vages auxquels il a échappé, belle. Mais si elle est réussie,
il soit relativement content c’est surtout parce qu’elle
d’être un objet sexuel plutôt emporte avec elle sa part
qu’un cadavre.
Mais c’est de sa On peut dégainer toutes
bouche qu’on
les explications culturelles
aimerait entendre le récit de sa ou le respect des traditions, il
vie «heureuse». s’agit bel et bien de pédophilie
Ce qui échappe à autorisée, sinon encouragée.
toute interprétation morale ou humanitaire, d’inquiétude qui est un parti
c’est son visage : ses yeux pris et un engagement. Sur
fermés, qui sont une forme le mur de la «fête», les omde quant-à-soi, une résis- bres sont celles d’un cauchetance peut-être. Et le geste mar, les silhouettes, celles
de sa main, insignifiant.
des «ogres». •

IV



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LE MAG REPORTAGE

Un vent de réforme souffle sur l’Académie de France à Rome,
dite Villa Médicis. Rencontre avec les heureux élus de la résidence
artistique et inventaire de leurs travaux, à la veille du lancement
de Controtempo, son festival annuel de musique contemporaine.

Magnifique villa
en pension complète
Texte et photos par ÉRIC DAHAN
Envoyé spécial à Rome

L

a voiture s’engage sur la
colline du Pincio, longe les
murailles construites par
l’empereur Aurélien pour
protéger la ville des invasions barbares et s’immobilise devant la façade de
la Villa Médicis. Avant de
sonner, il est bon de se retourner. Car, du
monument Victor-Emmanuel II, à gauche,
au Vatican, à droite, c’est tout Rome qui
s’offre au regard. On pénètre dans le bâtiment par son sous-sol: un escalier conduit
à la loggia ouvrant sur les salons et le parc
dont l’obélisque et les statues recueillent
les derniers flamboiements du couchant.
C’est ici que, depuis 1803, les pensionnaires de l’Académie de France à Rome
s’adonnent à leurs
2 km
arts respectifs. Sur
ROME
cinq cents postuVilla Médicis
lants par an, ils sont
entre douze et vingtPalais
Fontaine
du Vatican
Gare
quatre élus à y réside Trevi
der et à recevoir une
Le
Piazza MONTE
Ti
ESQUILION
bourse mensuelle de
br Venezia
e
Colisée
3 000 euros. Avant
TRASTEVERE
AVENTINO
cela, l’institution
créée en 1666, sous
l’impulsion de Colbert, accueillit les lauréats du premier prix de Rome, dans une
maison près de Sant’Onofrio, puis aux palais Caffarelli (1673), Capranica (1684) et
Mancini (1725).

Hervé Guibert
sème le trouble
Supprimée après la Révolution puis rétablie par le Directoire, l’Académie s’installa
ensuite à la Villa Médicis, construite par le
cardinal Ferdinand du même nom, puis
rachetée par Napoléon. D’abord réservée
aux peintres et sculpteurs qui devaient
consacrer leur séjour à la réalisation de copies d’œuvres de l’Antiquité ou de la Renaissance, l’Académie s’ouvrit progressi-

vement aux musiciens, écrivains,
cinéastes, photographes, scénographes,
restaurateurs d’œuvres et historiens de
l’art. Dans la France d’aujourd’hui, où,
crise aidant, «malveillance et dénigrement»
–autrefois dénoncés par Chateaubriand–
font plus que jamais office de sport national, la Villa Médicis passe pour une bonne
planque en ce qui concerne son directeur,
et un repaire de fumistes pour ce qui se
rapporte aux artistes.

loin d’être un simple art appliqué – à entendre cette dernière. Après les Arts décoratifs de Strasbourg, elle a travaillé pour le
Louvre, le ministère de la Culture, le Centre d’art de Vélizy, et a été résidente au
festival des Arts graphiques de Chaumont
en Haute-Marne. Dans l’exposition des
étudiants, elle présente également Decollo,
journal imprimé en rotative, Cosmorama,
impression offset en tons directs, table lumineuse, et enfin Victoire, impression numérique d’un poème du pensionnaire Philippe Adam.
Les pensionnaires tutoient le directeur,
Le projet, qu’elle a déEric de Chassey, ce qui ne l’empêche pas
fendu dans son dossier et
d’admonester l’un d’eux, Philippe Adam à l’oral devant le jury du
qui a garé son vélo contre la façade
concours d’entrée réuni
au Palais de Tokyo, tourne
intérieure du bâtiment.
autour du cosmos et de sa
Il est vrai que la publication de l’Incognito représentation. Il s’agit de rééditer, en lad’Hervé Guibert, en 1989, bien que passée tin et en français, Astronomica, du Romain
inaperçue, fut un coup dur porté à l’insti- Marcus Manilius, né dix ans avant Jésustution. Dans ce morne récit de son séjour Christ.
à la villa comme pensionnaire, l’écrivain
Lancer de confettis géants
se plaint de problèmes de plomberie, dénigre les responsables administratifs, Il est 19 heures, la cafétéria a fermé depuis
donne le sentiment que tout le monde une heure. Les pensionnaires ont tous diss’ignore ou se déteste, fantasme sans es- paru, contrairement à ceux de l’Académie
poir sur le fils de Jacques Derrida et semble américaine de Rome qui doivent dîner enpasser tout son temps dans un cinéma où semble, comme c’était autrefois le cas ici.
se prostituent des gitans.
Mais Fanette Mellier a encore beaucoup à
Autant dire que la première impression raconter. A la villa, elle a organisé un lanque l’on a en pénétrant dans la cafétéria cer de confettis géants, Galaxy Print, reest aux antipodes.
présentant les quatre lunes de Jupiter déOn se présente au sémillant James Noël, couvertes par Galilée à Rome et dédiées
poète haïtien venu ici avec sa femme et sa aux frères Médicis pour les remercier de
fille. Né à Hinche en 1978, il a publié de l’avoir protégé de l’Inquisition. La nacelle
nombreux recueils récompensés dans le contenant les confettis a été construite par
monde entier, édite une revue en ligne et le pensionnaire scénographe Olivier Vacollabore parfois avec des musiciens. drot, et le lancer accompagnait un «conComme nombre de pensionnaires, il a cert» d’Andrew Sharpley, composé excluparticipé au Théâtre des expositions lancé sivement de bruits d’imprimerie. Cette
par le directeur, Eric de Chassey, afin de performance s’inspirait du tableau de Dufavoriser les échanges entre eux. Il a ex- pré représentant la fête organisée par Chaposé dans une vitrine la Migration des teaubriand le 28 avril 1829 dans les jardins
murs, un recueil de poèmes mis en pages de la villa, et racontée dans ses Mémoires
par Fanette Mellier, une autre résidente. d’outre-tombe.
Introduit récemment et encore peu repré- Le lendemain, on visite les chambres lésenté à la Villa Médicis, le graphisme est gendaires, la Turque, immortalisée par

Balthus qui dirigea la villa de 1961 à 1977,
ou encore celle dite du Cardinal que l’écrivain pensionnaire Renaud Camus convoita
sans succès, lors de son séjour raconté
dans son Journal romain. Lui aussi est entré
dans la légende. S’étant fait dépouiller de
presque tous ses effets à la plage gay naturiste, il traversa la villa en slip afin d’aller
chercher de l’argent pour payer le taxi qui
l’avait ramené.
Dans le Théâtre des expositions, on a été
frappé par un collage de dessins intitulé
Dispositif d’étude n°4, circulation des motifs
figurés dans l’œuvre graphique de Giambattista Tiepolo, et l’on décide de rendre visite
à son auteur, Eric Pagliano, qui a obtenu
un séjour de dix-huit mois. Il ne vit ni à
«Neuilly» ni à «Sarcelles», selon l’appellation d’usage des «quartiers» résidentiels
de la villa, mais sur la «passerelle». Historien de l’art, il a été conservateur de musée, commissaire d’expositions, a publié
divers catalogues, un livre avec le philosophe Jean-Luc Nancy intitulé le Plaisir au
dessin et est actuellement conservateur du
patrimoine au Centre de recherche et de
restauration des musées de France
(C2RMF), chargé du suivi des restaurations.
Dans la tradition des «Connaisseurs» qui,
à partir du XVIIIe siècle anglais et français,
ont identifié des dessins, Eric Pagliano a
commencé en 2003 par exposer 300 dessins italiens anciens exhumés du fond du
musée des Beaux-Arts d’Orléans. Il a ensuite développé une approche génétique
du dessin: d’abord outil préparatoire pour
le peintre ou l’architecte, puis archivé et
transformé en œuvre d’art, jusqu’à faire
oublier son statut d’esquisse. «Les dessins
anciens et contemporains peuvent être montrés ensemble, car il s’agit toujours du même
médium et du même geste», explique celui
qui s’est fait connaître d’Eric de Chassey
dès 2008, avec une exposition de dessins
italiens au musée des Beaux-Arts de Lyon.
C’est Fanette Mellier qui lui a fait découvrir les papiers de riz adhésifs japonais de
la marque Kamoi, grâce auxquels il met en

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

REPORTAGE LE MAG



V

Cinq des
pensionnaires
de la promotion
2012­2013, de
haut en bas et de
gauche à droite:
Fanette Mellier,
graphiste,
travaille sur les
impressions
offset, numérique
ou en rotative.
Clément
Cogitore,
réalisateur,
expose une vidéo
jouant avec les
codes du cinéma
expérimental,
alternant cartons
de textes et
images.
Formée aux
conservatoires de
Pékin et
Gothenburg
en Suède,
Lei Lei Tan
prépare
un opéra.
La plasticienne
Manon Recordon
met en relation
des
photographies de
statues ou des
détails de
sculptures entre
elles ou avec des
textes littéraires.
Francesco Filidei,
compositeur,
a connecté
son orgue à un
échantillonneur
digital lui
permettant de
jouer sur des
instruments
européens
historiques.

VI



LE MAG REPORTAGE

MAGNIFIQUE VILLA
EN PENSION COMPLÈTE
relation les dessins dans ses collages. Il raconte : «On forme une promotion très soudée. Comme j’ai obtenu un séjour de dix-huit
mois, j’ai connu la promotion d’avant : que
des névrosés, il y avait même un chat qui
s’appelait Prozac ou Témesta, et un compositeur qui ne m’a jamais dit bonjour. Là, il y
a de l’amour et de l’amitié, c’est une sorte
d’Arcadie. Et puis le climat me rend heureux,
me motive. Dès mon arrivée, j’avais la nostalgie du départ. Au moins Adam et Eve ne
savaient pas quand ils seraient expulsés du
paradis, alors que nous, oui, et très précisément : le 25 mars, je retrouverai ma vue sur
le Franprix de la rue Ordener.»

Baisers d’un chaste coït
En traversant le Bosco, on croise Manon
Recordon, en pleine contemplation d’un
ensemble de statues brisées. Pas étonnant
que son Hétérotopie XII, installation vidéo
aux dimensions variables exhibée au
Théâtre des expositions ne montre elle
aussi que les membra disjecta d’un chaste
coït : baisers en gros plan, et homme qui
renfile son caleçon en boucle. Née en 1985,
cette Parisienne diplômée des Beaux-Arts
met en relation des photographies de statues ou des détails de sculptures entre elles
ou avec des textes littéraires. Pendant son
séjour romain, elle poursuit sa recherche
sur le patrimoine antique, «le rapport à la
pierre-mémoire dans le contexte urbain, la
réécriture du mythe sous forme contemporaine».
Il pleut des cordes. Comme convenu, la
veille, on retrouve Philippe Adam, vers
midi à la cafétéria. Né en 1970 aux Lilas, et
toujours professeur de philosophie, il évoque son projet: «Je travaille ici à mon douzième roman qui s’appellera Quartiers rouges et parlera des représentations sexuelles
et du sens différent qu’on leur attribue selon
les lieux et les époques.»
Lui aussi nage dans le bonheur : «La Villa
Médicis n’est ouverte aux écrivains que depuis les années 70. J’ai été recalé une première fois, ce qui a décuplé mon envie de venir. Le cadre est imposant, soit on est écrasé
par les légendes qui se sont succédé ici: David, Fragonard, Berlioz ou Bizet, soit on se
prend pour Louis XIV dont la statue nous accueille à l’entrée. Pour le reste, c’est une colonie de vacances de luxe, au point que parfois des couples explosent. Certains arrivés
hétéros repartent homos et inversement.
C’est dur pour les conjoints qui ont quitté leur
boulot [rires], mais ça restera comme une des
plus belles années de ma vie. J’ai rencontré
des gens que je n’aurais jamais croisés à Paris, comme Olivier Vadrot.» C’est lui qui a
photographié les hilarantes cartes postales
annotées par Philippe Adam et disposées
sur un présentoir mural à l’entrée du
Théâtre des expositions. Sur ces vues
kitsch du Tibre ou du Vatican, Adam a
écrit : «Du monde partout», «Ouais»,
«C’est la dernière fois», «Séjour pas terri-

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

REPORTAGE LE MAG



VII

Acquise par Napoléon,
la Villa Médicis accueille
depuis 1803 les lauréats
du prix de Rome et
aujourd’hui
des pensionnaires
sélectionnés par un jury.

ble» ; la fontaine de Trévi étant, elle, légendée d’un désopilant : «Sans plus». Le
titre de cette «installation» est également
sans prétention : Le syndrome de Stendhal
se soigne, consultez vos parents.

«Raconter le sacré avec
des corps réels
On retrouve Eric Pagliano et le réalisateur
Clément Cogitore à la Trattoria Otello alla
Concordia, via della Croce. Un restaurant
où Fellini et Ettore Scola eurent leurs habitudes, et que, depuis au moins Guibert qui
le cite dans son roman, les pensionnaires
de la villa fréquentent également. Après le
déjeuner, Clément Cogitore nous invite à
boire le café dans son pavillon qu’occupa
à contrecœur Renaud Camus. Cuisine, salon, bibliothèque, chambre à coucher et
salle de bains à l’étage, sans même parler
de l’accès direct au parc par une baie vitrée coulissante: on fait difficilement plus
confortable. «J’avais peur d’être écrasé par
le lieu et en fait ça m’a donné une énergie
folle», dit ce presque trentenaire né à Colmar. Depuis sa formation au Fresnoy, le
Studio national des arts contemporains de
Tourcoing, Cogitore a enchaîné les courts
métrages, présentés dans des festivals
comme Locarno ou Cannes.
Dans le Théâtre des expositions, il présente Un archipel, Beta digital, couleur et
noir et blanc, 16/9, sans dialogue, une vidéo
de dix minutes jouant avec les codes du
cinéma expérimental, alternant cartons de
textes et images. «Quelqu’un de ma famille
avait été pensionnaire en archéologie et histoire et depuis mon adolescence, je rêvais de
venir ici. Mon projet n’a rien à voir avec
Rome, puisque j’écris un long métrage sur les
soldats français en Afghanistan. Mais mon
travail photo et cinéma est très nourri par
l’histoire de l’art et la question de la représentation religieuse, de Giotto à Bill Viola, en
passant par Le Caravage, sans oublier le cinéma de Bresson et Dreyer. J’ai cette obsession de raconter le sacré et l’invisible avec des
corps réels.» A la Villa Médicis, il a «doublé
sa capacité de travail» : «On est libre de se
consacrer à la recherche. Du coup, on est très
productif. Etre avec des artistes d’autres disciplines renouvelle notre rapport à la nôtre.
J’ai fait une fête ici et la moitié de Rome est
venue, juste pour voir la villa. J’ai l’impression de vivre une histoire d’amour avec ce
lieu. En juillet, j’ai dû partir faire des repérages pour mon film en Sibérie et quand je suis
rentré, j’ai senti une forme d’apaisement.»
On visite la bibliothèque dont le fonds
d’archives comporte nombre de partitions
de Massenet ou Charpentier et l’on tombe
sur Geoffroy Drouin, compositeur rencontré il y a dix ans à la session «Voix nouvelles» de Royaumont. Ancien pensionnaire
de la Villa Médicis, il vit désormais à Rome
et, tel Berlioz séduit par les bandits et les
filles des Abruzzes, semble avoir été conquis par la vitalité italienne : «En quittant

Paris et son milieu artistique mesquin, j’ai
retrouvé le plaisir musical et mon écriture a
beaucoup évolué.»
Lei Lei Tan, compositrice, est d’accord
avec lui : «C’est super ici, tout est beau,
tranquille, on s’entend entre nous et on peut
travailler sans souci. Je n’ai pas envie de retrouver mon 25 mètres carrés à Paris.» Formée aux conservatoires de Pékin et Gothenburg (Suède), elle a suivi le cursus de
l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique), avant de composer des œuvres pour l’Ensemble intercontemporain, le Grame ou l’ensemble des
jeunes solistes de Rachid Safir. «Petite, je
voulais devenir peintre, pas musicienne,
confie-t-elle. Je travaille ici à un opéra et
rencontrer des gens d’autres disciplines, ça
nous renforce, nous stimule. Le passé de la
ville ne m’impressionne pas, je ne m’identifie
pas à un compositeur ou à un autre. Le
plus important, ce n’est pas le lieu, c’est
l’échange avec les gens.»
On part visiter la gypsothèque, puis le pavillon de Ferdinand de Medicis dont la restauration récente a mis au jour une très

Saint-Jean-de-Latran, sur lequel a joué
Frescobaldi. Sur les étagères, on aperçoit
des enregistrements de cantates pour le
prix de Rome de Charpentier, de SaintSaëns. Des coffrets édités par le Palazetto
Bru Zane de Venise, dont le directeur artistique, Alexandre Dratwicki, ancien
pensionnaire, contribue à la programmation d’Autunno in Musica, le festival de
musique classique de la Villa Médicis, également créé par Eric de Chassey.
Les premières pièces de Filidei faisant fi
du timbre pour s’intéresser uniquement
aux bruits mécaniques (frottements, grincements…) des instruments, on lui demande s’il n’aime vraiment pas la musique
et il répond: «Mon style a changé. Je ne refuse pas la tradition, au contraire. Si je m’intéresse à Cage, Lachenmann et Kagel, je
compose néanmoins des formes structurées
comme Bério avec Sinfonia, ou Stockhausen
avec Hymnen. En venant ici, j’ai cherché
l’atelier de Debussy, car on n’est pas sûr de
le situer. Il paraît qu’il était très humide et
que les autres pensionnaires l’appelaient le
tombeau étrusque. J’ai découvert que Jules
Mazelier avait écrit un
opéra qui s’appelait Villa
Villa Aperta –le festival pop annuel en
Médicis, c’est une sorte de
plein air qui a accueilli Dominique A,
Bohême, une histoire
Metronomy, ou les vétérans postpunk
d’amour entre un pensionde Wire– a réussi à créer un intérêt
naire et son modèle. Ici, la
Mimi s’empoisonne, car elle
du public pour la villa.
ne veut pas briser la carbelle décoration de l’atelier de Jacopo Zuc- rière de celui qui doit repartir à Paris, le derchi, peinte en 1576-1577, représentant une nier acte s’appelle “la fin du rêve”».
pergola peuplée d’une multitude d’oiseaux Une chose est sûre, le festival Controainsi qu’une pièce décorée par l’élève de tempo programmé par Yan Robin reste un
Vasari, de grotesques, de vues de la villa bastion de l’Ircam et fait la part belle à ce
à différentes époques, d’allégories des sai- qu’on appelle la musique «saturée». Un
sons et de scènes reprenant des fables style défendu par Raphael Cendo et Franck
d’Esope. En rentrant, on fait un crochet Bedrossian, anciens pensionnaires, et par
par le pavillon où travaille Francesco Fili- le pensionnaire colombien actuel Juan Padei qui nous montre son orgue connecté blo Carreno. S’il n’a rien à voir avec eux,
à un échantillonneur digital lui permet- Filidei prend leur défense: «A ceux qui me
tant de jouer sur des instruments demandent pourquoi l’Etat devrait financer
européens historiques. On le retrouve le notre musique alors qu’elle ne touche pas un
lendemain matin pour discuter de Contro- grand public, je réponds qu’on fait des retempo, le festival de musique contempo- cherches comme en sciences.»
raine de la villa, programmé du 9 au 15 fé- C’est le week-end et Eric de Chassey a trovrier, où l’on jouera certaines de ses qué son costume contre un pull, un jean
œuvres.
et des baskets. Les pensionnaires le tutoient, ce qui ne l’empêche pas d’admoUn cursus qui donne
nester Philippe Adam qui a garé son vélo
le tournis
contre la façade intérieure du bâtiment.
Né à Pise, il a été formé à la composition Professeur d’histoire de l’art à l’ENS de
par Salvatore Sciarrino et à l’orgue par Lyon, il prend sa mission à cœur. Son preJean Guillou, dont il est assistant à l’église mier geste fut de remettre les pensionnaiSaint-Eustache à Paris. Son cursus donne res à la première place des préoccupations.
également le tournis : Ircam, Casa Veláz- En plus du Théâtre des expositions, il a
quez à Madrid, Schloss Solitude à Stutt- créé un séminaire mensuel durant lequel
gart, session de composition de Royau- un pensionnaire invite un ou deux intermont. Son projet à la villa : composer les venants extérieurs pour l’assister. «Dans
pièces orchestrales inspirées par des or- la mesure où l’on a toujours considéré que
gues célèbres, c’est-à-dire par leurs tim- c’est la ville qui était formatrice, il n’y a jabres, leurs bruits mécaniques, leurs regis- mais eu de professeurs. Les pensionnaires ont
trations, et même la forme de leur buffet. d’abord protesté que je leur impose de s’intéIl a commencé par celui de la basilique resser à une autre discipline que la leur, mais

ça a fini par s’installer.» En contrepartie du
vent de rigueur qu’il a fait souffler, il a
ouvert la villa au rock et aux variétés. En
2010, la venue comme pensionnaires de la
chanteuse Claire Diterzi et du flûtiste jazz
Magic Malik ont déchaîné l’hystérie de
certains membres de l’Ircam. Mais Villa
Aperta –le festival pop annuel en plein air
qui a déjà accueilli Dominique A, Metronomy, ou les vétérans postpunk de Wire–
a réussi à créer un intérêt du public pour
la villa, ce qui fait partie du cahier des
charges.

Autre son de cloche
Sur le front des expositions, Eric de Chassey fait également le grand écart entre
Poussin ou Soulages et «Europunk, la culture visuelle punk en Europe, 1976-1980».
C’est lui qui nous présente Katinka Bock,
dont le mobile métallique orné de deux citrons frais est suspendu à l’entrée du
Théâtre des expositions. Si son dossier
évoquait un travail sur les fontaines publiques de Rome, elle a sculpté beaucoup de
corps : «Avant, je ne regardais que le paysage urbain, mais toutes ces statues m’ont
influencée.» Dans le concert de pensionnaires euphoriques, elle émet un autre son
de cloche: «Difficile de vivre sur cette colline
insulaire. On est coupé de la vie quotidienne,
du boulanger, du café du coin. C’est bien
d’être protégé du bruit, mais être isolé du public n’est pas bon non plus. Heureusement,
en ce qui me concerne, cela ne dure qu’un an.
J’ai hâte de retourner dans le monde réel.»
Le soir descend, nimbant le parc d’une
teinte bleutée qui évoque l’Empire des lumières de Magritte. On retrouve Emmanuel
Van Der Meulen dans son atelier. Diplômé
des Beaux-Arts en 2001, il a travaillé à la
librairie du Louvre pendant dix ans. Son
projet : «Essayer de retrouver le lien entre
peinture et architecture qui existait à l’Antiquité, la Renaissance et même à l’époque
moderne, avec le club ouvrier de Rodtchenko
et la chapelle du rosaire de Matisse.»
Avec ses toiles tendues dans les ouvertures
de la promenade, ce Parisien a inscrit la
peinture dans l’architecture. «J’ai toujours
pensé à la peinture comme un mur, thème
récurrent dans l’abstraction moderne. En
Italie, la beauté n’est pas suspecte politiquement, on peut inclure la peinture dans le réel,
comme avec les fresques de la Villa de Livia.
Avec les fresques, on peint sur l’enduit encore
frais (alla fresca), donc la peinture entre
dans le ciment, fait partie du mur. Quand
Balthus est arrivé ici en 1961, il a restauré
l’édifice et repeint sur les fresques. En
France, on croit à la table rase. A Rome, le
marbre coloré des temples païens a servi au
sol des églises, et chaque mur a été repeint
vingt fois. Ici, j’ai l’impression de relativiser
naturellement mon appréhension des formes.
Avoir éprouvé ce sentiment de continuité historique restera comme une révélation majeure». •

VIII



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LE MAG REPORTAGE

Puy-Guillaume

Les idéaux
La commune auvergnate, ancien fief
du socialiste Michel Charasse, est
parvenue jusqu’ici à résister aux
légions de la grande distribution.
Par GILLES FUMEY
Photos ÉDOUARD CAUPEIL

C

A Puy­Guillaume. De haut en bas: Alain Goutteratel, l’étal de l’Ouvernia et Bernard Rellier.

saisonnalisés, essentiellement industriels, au simple motif d’un pouvoir
d’achat qui a coûté la vie à des milliers
de PME et des artisans, ils ont planté
des hangars hideux aux périphéries des
bourgs et villes, étalé leurs parkings et
leurs enseignes criardes. Ils envahissent
les boîtes aux lettres de publicités intempestives et la presse régionale, gavée
d’annonces, évite de les épingler.

e 17 janvier, à la
sortie de l’école
primaire de PuyGuillaume (Puyde-Dôme), le
froid sibérien
n’engourdit pas
les enfants qui
Dégoût pour les produits
s’égayent. Des parents font le détour du
standards
goûter dans l’une des trois boulangeries
et pâtisseries ou chez Stéphane Gar- Des politiques qui ne sont pas des doux
dette, à l’Ouvernia, étonnant com- rêveurs ont anticipé les dégâts de ce
merce de bouche au carrefour de la mercantilisme à courte vue. Dans son
place. Fin d’après-midi banale dans bureau du Conseil constitutionnel, où
une petite ville de 2 700 habitants, ses le cendrier est plein à ras bord des
cafés, son clocher et sa mairie ? Non. havanes de la journée, Michel Charasse
L’exception dans une France des raconte qu’il a été élu en 1977, à une
champs dont Michel Houellebecq a époque où l’on pouvait construire
raconté le déménagement en ville dans n’importe où : «A Puy-Guillaume, j’ai
la Carte et le Territoire. Des îlots résistent fait un POS [plan d’occupation des sols,
au naufrage décrit dans la Fin des villa- ndlr] dans lequel il existe, conformément
ges par Jacques Le Goff. Sur la route à la loi, ce qu’on appelle une “réserve
de Vichy à Clermont, Puy-Guillaume commerciale”. […] Ces terrains apparest de ceux-là.
tiennent à la commune. Je ne vends pas à
Pourtant, la recette contre le déclin la grande distribution.» L’ancien maire
n’était pas écrite. Il fallut un homme ne cache pas son dégoût pour les propour anticiper l’histoire, puis éviter à duits standards : «Les supermarchés,
ses administrés les ressentiments qui c’est le bas de gamme alimentaire. Touconduisent au Front national. Ce vi- jours cher pour ce que c’est. Comment
sionnaire, c’est Michel Charasse, tel As- imaginer en Auvergne de commercialiser
térix en son village gaulois. Cette figure des fromages sous cellophane? Pour moi,
de la République, maire pendant tren- habituer les gens à manger de la cochonte-trois ans et sénateur,
nerie, cela ne leur donne
CHER
avait l’énergie d’un
pas le moral.»
ALLIER
Don Quichotte et s’est
Cette détermination,
Saint-Yorre
battu contre les moulins
Jean Bothorel et Phinon imaginaires d’une
lippe Sassier l’avaient
CREUSE
terrible machine à
constatée en menant
PUY-DEbroyer la sociabilité urune enquête à charge
LOIRE
DÔME
baine: la grande districontre la grande distriPuy-Guillaume
bution. Monuments de
bution. Ils expliquent
25 km
la schizophrénie natiodans leur livre (1) les
nale, les supermarchés
difficultés du maire
se sont employés, avec la complicité des qui ne parvient pas à se défaire des
politiques, à gommer des territoires propositions qu’on lui fait: «Si le bâton
tout ce qui fabriquait de la diversité et ne marche pas, on agite la carotte. […]
ce qu’on appelle aujourd’hui de Ainsi, Charasse a vu débarquer dans son
l’authenticité. Déversant dans les pro- bureau trois messieurs, tels les Dalton,
vinces les plus reculées des produits dé- venus le supplier de revenir sur son point

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

REPORTAGE LE MAG

du village
de vue […], d’évaluer les avantages pour
ses concitoyens. A court d’arguments,
l’un d’entre eux a sorti une enveloppe kraft
de sa serviette et l’a déposé sur le bureau
du maire de Puy-Guillaume: “Sans se gêner, raconte Charasse, il me dit que j’en
aurai bien l’utilisation. J’ai ouvert l’enveloppe. Elle contenait 500 000 francs
[76220 euros] en billets. J’ai regardé mes
trois gus: “Ou il s’agit d’une tentative de
corruption d’un officier judiciaire en exercice et, dans ce cas, j’appelle le garde
champêtre et il notifie le flagrant délit; ou
c’est un don pour le bureau d’aide sociale
de Puy-Guillaume et, dans ce cas, je vous
fais un reçu.” Ils ont bafouillé, complète-

grand-rue est un désert. Joseph Kuchna
regrette les «40 personnes qui faisaient
la queue sur le trottoir du charcutier» jadis. «Mais les mentalités ont changé. Et
il y a une telle guerre entre tous ces
gens-là», ajoute-t-il, désignant les Leclerc, Carrefour, Aldi, Monoprix, Cora
et Casino s’écharpant à Vichy.
Les politologues expliquent la fascination pour les grandes surfaces de certains communistes, comme Jésus
Moran, maire de Saint-Yorre de 1977
à 2008, par leur méfiance à l’égard du
petit commerce, jugé trop à droite et
poujadiste. Certes, Pierre Poujade avait
cristallisé le rejet de l’Etat parlementaire
en instrumentalisant le «petit commerce» contre les
«La grande distribution essaie de
le «fisc», les «notanous séduire en chantant les sirènes «gros»,
bles, les intellectuels au nom du
de l’emploi. Bien sûr, on va créer
bon sens». S’il se peut que
des postes. Mais de quelle qualité? Et son combat ait été consistant
à la fin des années 50, le déqui embauchera nos commerçants
clin du poujadisme, à partir
qui fermeront boutique?»
des années 60, renforce
Nadine Chabrier maire de Puy­Guillaume
l’opinion opposée du socialiste Michel Charasse pour
ment estomaqués : “Euh, oui… C’est un qui, «au contraire, c’est la dégradation de
don.” J’ai signé le reçu […] et je les ai re- la sociabilité et la mauvaise qualité de l’alimerciés d’avoir donné une telle somme à mentation qui désespère les gens et les
mon bureau d’aide sociale.»
conduit dans les extrêmes».
Puy-Guillaume et Saint-Yorre (Allier)
«Un marché de dupes»
sont voisines de 10 kilomètres mais opposées en tout, ou presque. La munici- Puy-Guillaume a préservé 38 commerpalité de Saint-Yorre a accepté un su- ces directement impliqués dans
permarché dans les années 80. Joseph l’habillement et l’alimentation – dont
Kuchna, premier adjoint au maire, ex- 14 bars et restaurants, 2 producteurs bio
plique: «Les petits commerces n’avaient et une ferme piscicole. L’actuelle maire,
pas préparé leur succession et ne propo- Nadine Chabrier, n’a pas changé un iota
saient rien d’original» devant le rouleau de la doctrine Charasse: «Les demandes
compresseur de la grande distribution d’installation de supermarchés – toutes
encerclant Vichy, à 6 kilomètres de là. refusées par le plan local d’urbanisme (2)
Depuis deux ans, une halle toute neuve qui interdit les surfaces commerciales sua été construite, notamment grâce au périeures à 150 mètres carrés– commenFonds d’intervention pour les services, cent à se calmer un peu…» Avec une telle
l’artisanat et le commerce. Elle ac- batterie de commerces, renforcés par
cueille un marché de producteurs le des producteurs sur un marché hebdomercredi, le marché du goût en été et madaire, l’aire de chalandise s’est rencelui de Noël en décembre. «Nous réflé- forcée avec Thiers, quatre fois plus
chissons à un deuxième jour d’ouverture peuplée que Puy-Guillaume, et va
si nous trouvons des producteurs pour bien au-delà des 6 500 habitants de la
nous suivre.»
communauté de communes, selon la
En attendant, les 2 700 Saint-Yorrais chambre de commerce de Thiers. Les
doivent se contenter de quelques bars, commerçants organisent aussi une
trois boulangeries et une boucherie. Au quinzaine à Noël pour fidéliser la clienzinc de l’Embuscade, sur la place, on tèle au moment des fêtes.
apprend que Carrefour Market a phago- Pour Nadine Chabrier, «le local est le
cyté le reste. Encouragé par un pro- nerf du lien social. C’est aussi l’attracchain doublement de sa surface, le su- tivité de notre territoire. Avec ses 32 assopermarché vient d’ouvrir un «drive» ciations dont une Amap [association
pour emplir le coffre des clients com- pour le maintien de l’agriculture
mandant sur Internet. L’ancienne paysanne] qui livre des paniers, nous

La ville de Saint­Yorre (Allier), elle, a accepté l’installation de supermarchés.



IX

X



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LE MAG REPORTAGE

PUY­GUILLAUME:
LES IDÉAUX DU VILLAGE
accueillons chaque année de nouveaux
arrivants qui maintiennent notre démographie. Notamment des familles avec des
enfants. La commune a fait le choix de
services scolaires de qualité». Et pour les
personnes âgées, très entourées par une
assistante sociale municipale, et dont
certaines bénéficient déjà d’un foyer
logement, on achève une nouvelle maison médicalisée de 22 lits. «La grande
distribution essaie de nous séduire en
chantant les sirènes de l’emploi. Bien sûr,
on va créer des postes. Mais de quelle
qualité ? Avec des emplois du temps à
trous qui sont de vraies galères pour les
mères. Et puis, qui embauchera nos commerçants qui fermeront boutique ? C’est
un marché de dupes dans lequel nous ne
tomberons pas. Nous faisons le pari des
produits de qualité», tranche la maire,
en phase avec son prédécesseur qui accusait les grandes surfaces «de vendre
du pain mou, de la viande dure, en
somme, de la m…»
Au Puy Gourmand, un restaurant
ouvert il y a quatorze mois, le coq au
vin, le lapin aux écrevisses, les cuisses
de grenouilles aux morilles, la pièce de
bœuf au bleu d’Auvergne ou le pied de
cochon farci à la carte d’un jour ordinaire de la semaine sont facturés entre
9,90 et 13,90 euros. Le patron, Bernard
Rellier, tient le même discours. Ancien
compagnon, ce dernier ne sert que de
la viande et des fruits bios, ouvre son
restaurant 6 jours sur 7, le midi et à la
demande le soir. Un saint-pourçain
fruité et vif met une belle ambiance
dans l’établissement. La moyenne du
service le midi est de 70 couverts.
L’adresse est un havre face à l’étrange
et énorme verrerie «aux capitaux américains» O-I Manufacturing qui vient de
dégraisser ses effectifs de 15%.

«Sur la table de l’Elysée»
Du bureau de Nadine Chabrier, on a vue
sur l’Ouvernia, commerce de fruits et
légumes, splendide buffet de fromages
et traiteur gourmand, qui ne désemplit
pas. Chaque jour, 150 clients passent
dans la petite boutique de 70 m2, et ils
sont 100 de plus l’été. Installé sur cette
affaire familiale depuis vingt-sept ans,
Stéphane Gardette ne ménage pas sa
peine. Cette nuit, il se lèvera à 2 h 30,
comme il le fait trois fois par semaine,
pour rallier le marché de gros de
Clermont. Pour servir des légumes et
fruits irréprochables de fraîcheur. «Nos
fromages montaient sur la table de l’Elysée
au temps de François Mitterrand qui appréciait le saint-nectaire et la fourme
d’Ambert. Ils sont aujourd’hui expédiés
–frais et sous vide– dans toute la France
et au-delà. Les Canadiens commandent
aussi du saint-nectaire, les Portugais et
les Américains aiment le cantal, la fourme
et les chèvres. Parce que tous nos fromages sont affinés au moins deux semaines
dans ma cave», argumente Stéphane
Gardette, qui se charge personnellement des 150 colis par an destinés à
l’étranger. «Tout se fait par le bouche à
oreille. Nous n’avons pas besoin d’Inter-

Puy­Guillaume (Puy­de­Dôme) a préservé 38 commerces impliqués dans l’habillement et l’alimentation. On y compte au total 14 bars
net. Peut-être que mon fils s’y mettra,
mais moi, non!» La porte sonne et arrive
une livraison de 100 tommes de chèvre
frais – au lait cru –, livrées par Benoît
Pache, de Saint-Victor-Montvianeix
(Puy-de-Dôme). «Ces fromages ne vont
pas traîner», s’enthousiasme une
cliente de cette caverne d’Ali Baba où
Stéphane met l’ambiance.

Son voisin d’en face, à la Côte de bœuf,
Alain Goutteratel, trente-neuf ans de
métier, n’a pas non plus son pareil pour
vous accueillir. Il est à Puy-Guillaume
depuis trois ans et sa boucherie semble
prospère, si l’on en juge le très long étal.
32 pièces de bœuf, veau, porc et agneau
issues de filières locales et abattues à
Vichy, autant de produits charcutiers

dont de célèbres recettes locales comme
la saucisse de choux titillent le chaland
qui dispose aussi de belles volailles fermières. Pour Alain Goutteratel, les photos de bêtes charolaises primées à Paris
ou sur les foires locales signalent au
client que «je sais ce qu’elles ont mangé.
La qualité, c’est le local qui permet d’établir de vrais contrats». Sent-il une pénu-

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

REPORTAGE LE MAG



outre mesure son fils, 28 ans, «ancien
ingénieur robotique qui a passé son BTS
boucher-charcutier» pour reprendre
l’affaire. Pour Michel Charasse, «la dynamique est globale. Les magasins de
qualité retiennent les habitants autant que
l’emploi, et si la population se maintient,
la pyramide des âges montre un rajeunissement. J’ai croisé dans le train le doyen
de la faculté de droit de Clermont qui habite à Puy-Guillaume parce qu’il cherchait
un village offrant tous les services».

PME et producteurs
maltraités
Sur son bureau parisien, l’ancien sénateur garde à portée de main le Prince de
Machiavel. «Il faut savoir être intraitable
devant ces entreprises de déshumanisation de nos campagnes. Ne pas céder.
Se protéger. Les menacer de contrôles
sanitaires tous les jours !» grogne-t-il,
la mine gourmande du politique qui
aime se battre. L’ancien ministre du
Budget a eu le cran de dénoncer les entreprises de grande distribution qui ont
préempté, avec des méthodes douteuses, des pans entiers de l’économie
commerciale au motif de sa «rationali-

«Les traditions se perdent:
je vends du chapon toute l’année,
le bœuf de Pâques ou le veau
de Pentecôte ont disparu.»
Alain Goutteratel boucher à Puy­Guillaume

et restaurants, 2 producteurs biologiques et une ferme piscicole pour 2700 habitants.
rie de clients avec la crise ? «Je vois un
peu moins souvent certaines familles et
personnes âgées aux petites retraites,
mais je lisse les à-coups de la conjoncture
avec une clientèle qui cherche la qualité et
qui vient de Vichy, de Thiers ou de
Clermont, à 45 kilomètres. Sans oublier
les Parisiens du week-end, qui me demandent de préparer les commandes à

l’avance. L’été, je double, voire triple, mon
chiffre d’affaires avec des résidents secondaires. Avec mes collègues boucherscharcutiers, nous fournissons aussi les
écoles, le foyer logement et des restaurants
de la région.»
Le boucher n’est pas tranquille pour
autant : «Les traditions se perdent. Je
vends du chapon toute l’année, le bœuf de

Pâques ou le veau de Pentecôte ont disparu. A la verrerie, on est passé de 800 à
350 emplois en dix ans.» S’il vend ses
viandes labellisées en charolais moins
cher qu’en grande surface, il craint
l’appel des bas prix qui attirent dans les
villes voisines les clients touchés par la
crise. Pessimiste ? «Il y aura un supermarché un jour.» Ce qui n’effraie pas

sation». Aucun homme politique, aussi
bien président de la République, comme
Valéry Giscard-d’Estaing, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, que ministres,
comme Marie-Lise Lebranchu, JeanMarie Rausch, Renaud Dutreil, Christian Jacob et bien d’autres, aucun dirigeant de la Fédération nationale des
syndicats d’exploitants agricoles
(FNSEA), comme Luc Guyau ou JeanMichel Lemétayer, n’ont pu venir à
bout des turpitudes d’un secteur qui,
pour l’opinion, maltraite les PME et les
producteurs.
Serge Papin, PDG de Système U, tente
de s’expliquer et d’ouvrir d’autres pistes
dans Pour un nouveau pacte alimentaire
(Cherche-Midi). Mais dans les négociations, il reste solidaire de ses confrères.
L’historien qui s’attaquera à ce chapitre
de l’américanisation de la France aura
des éléments à charge pour établir ce
bilan territorial calamiteux.
Les Puy-Guillaumois ont-ils conscience
qu’ils ont livré une superbe bataille, refusant à la grande distribution ce que
Bothorel et Sassier appelaient la «rente
de situation»? Car le secteur ne s’est pas
cantonné aux villes. Il a détricoté les
campagnes de leurs équipements commerciaux au titre d’une «modernisation» dont les coûts ne sont pas évalués.
Seuls quelques îlots ont résisté à la tempête. Puy-Guillaume est sorti victorieux d’un long combat. La voici symbole d’une France où la politique la plus
noble réinvente le territoire. •
(1) «La Grande Distribution. Enquête sur
une corruption à la française», François
Bourin éditeur, 2005.
(2) PLU, qui a remplacé le plan
d’occupation des sols (POS) en 2000.

XI

XII



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LE MAG EXPO

Liu Bolin, caché
dans un étalage,
en 2012.
PHOTO LIU BOLIN.
COURTESY GALERIE
PARIS­BEIJING

A la galerie Backlash à Paris, le 15 janvier, lors d’une performance avec Alexis Rero (à droite). PHOTOS LAURENT BAILLEY

Estompes
chinoises
Par PASCALE NIVELLE

LIU BOLIN. COURTESY GALERIE PARIS­BEIJING

L’homme est devenu
transparent dans
la société. Pour protester
contre cette mutation,
l’artiste caméléon
Liu Bolin joue
l’effacement dans
l’environnement. Son
travail est exposé à Paris.

D

epuis huit ans, Liu Bolin répète la même
photo. La même vareuse à épaulettes,
inspirée de l’uniforme
des années Mao
qu’ont portées pendant des décennies
des millions de Chinois dans l’Armée populaire de libération ou les unités de travail. Et toujours le même homme seul, immobile, les yeux clos, fondu dans le
paysage.
Le décor change, mais il a l’air mort cet
homme, en train de se décomposer, digéré
par son environnement, les ruines, les slo-

gans du Parti, le drapeau chinois, les
rayonnages de supermarché. Mort mais
debout, cet «homme caméléon», comme
se définit Liu Bolin, n’est visible que pour
ceux qui veulent faire l’effort de le voir. Il
proteste de façon invisible, comme
d’autres le font en silence.

Le mauvais élève se fait
exclure du Parti
A l’origine sculpteur, il a décroché ses diplômes à l’université du Shandong en
1995. Intégré comme «excellent artiste»
par le Parti, il s’en est vite fait exclure car
«mauvais élève». Ses sculptures de paysans, d’ouvriers, de soldats étaient jugées
caricaturales. Pendant des années, enseignant dans sa province, il a broyé du noir.

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

«Dans la société chinoise, l’individu ne
compte pas, c’est l’unité de travail qui décide
de votre sort, a–t-il raconté. Moi, je ne
trouvais pas ma place. Ce n’est pas que je
n’avais pas envie de travailler, mais j’avais
le sentiment d’être inutile, un surplus excédentaire.»

peintres dans l’effervescence d’une décennie bénie pour eux. Mais en 2006, la
capitale faisant peau neuve pour les Jeux
olympiques, le quartier a été rasé du jour
au lendemain. Pour Liu Bolin et beaucoup
d’artistes chinois, dont Ai Weiwei, ce fut
la fin du rêve.
Dans le fracas des briques,
Cerné d’ordinateurs et d’objectifs,
des tôles, Liu Bolin a enfilé
l’artiste revêt sa tenue de base, et reste
un uniforme, s’est planté
dans les ruines de son ateimmobile devant le décor, pendant que
et a demandé qu’on le
ses assistants le recouvrent de peinture. lier,
peigne. La tête dans le toit
Cela peut durer une dizaine d’heures.
effondré, le corps dans ce
qui restait des murs, les
A la fin des années 90, il s’est installé à pieds dans les gravats, fondu dans cette
Pékin au sein d’un village d’artistes, Suo destruction, il voulait s’évanouir, dispaJiacun, où vivaient déjà une centaine de raître en signe de son impuissance: «A cet

EXPO LE MAG

instant est né en moi le concept de disparition
de l’individu», a-t-il expliqué.

Le moindre incident peut
tout faire déraper
Depuis, ses performances font le tour du
Web. Liu Bolin a épuisé les symboles de la
société chinoise, posant devant le portrait
de Mao sur la place Tiananmen, des affiches du Parti, le drapeau rouge, des chantiers, des maisons de paysans. Puis, ce furent ceux de la société de consommation
galopante en Chine, des étalages de portables ou des murs de boîtes de conserve,
environnements tout aussi aliénants.
Dans un processus invariable et bien rôdé,
cerné d’ordinateurs et d’objectifs, l’artiste
revêt sa tenue de base, et reste immobile



devant le décor, pendant que ses assistants
le recouvrent de peinture. Cela peut durer
une dizaine d’heures et le moindre incident peut tout faire déraper, car Liu Bolin
n’autorise aucune retouche numérique.
Après la Chine populaire, il s’est transporté à Venise, à Paris, en Afrique du Sud,
à New-York… En 2013, l’homme qui voulait disparaître est devenu une célébrité,
ses photos se vendent entre 7 000 et
15 000 euros à New-York et à Paris, où il
est actuellement exposé. «Gimmick»,
commencent à reprocher certains. Mais
c’est la répétition qui fait l’œuvre. •

HIDING IN THE CITY, LIU BOLIN
Galerie Paris­Beijing, 54, rue du Vertbois, 75003
Paris, jusqu’au 9 mars.

XIII

XIV



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LE MAG LIRE

«I

l faut voir le monde tel qu’il est, disait
l’Américain Francis Scott Fitzgerald, et
vouloir le changer quand même.» C’est
avec la même conviction que Flore Vasseur préface un document foisonnant, publié
aux Etats-Unis en décembre et cette semaine
en France, le Monde en 2030 vu par la CIA.
Depuis 1997, la cellule de veille et d’intelligence économique de l’agence de renseignements rédige pour le président américain un
rapport prospectif, décryptant tous les quatre
ans «les tendances lourdes» et «les signaux faibles» du monde. L’agence ne se risque pas à
prévoir l’avenir – elle s’est déjà lourdement
trompée– mais à identifier des «futurs potentiels». Incomplet, biaisé, intéressé? Certainement. On pourrait gloser à l’infini sur les
aveuglements successifs de la CIA qui défend
d’abord ses intérêts. Il n’empêche, les scénarios dessinés valent le détour.
Tous se fondent sur la même intuition : la
puissance des mutations en cours prépare
un changement d’une ampleur inégalée de-

puis les révolutions politiques et économi- loir. La Chine est stoppée dans son élan par
ques de la fin du XVIIIe siècle. «Un tournant la corruption, les troubles sociaux et la faimême, écrit l’agence, dans l’histoire de l’hu- blesse de son système financier. La mondialimanité.» L’émancipation des individus à sation se défait, le désengagement et le prol’échelle de la
tectionnisme
planète, la forte
gagnent.
LA
CITÉ
DES
LIVRES
réduction de la
Le deuxième scépauvreté, l’imnario prend le
Par VINCENT GIRET
mense croissance
pari inverse : un
des
classes
conflit
entre
moyennes, la difl’Inde et le Pakisfusion tous azitan finit par enmuts de nouvelles
traîner un sursaut
technologies
des grandes puis(parfois meurtrièsances, qui inres) et de nouveaux modes de production se- ventent enfin une coopération et une régularont autant de forces à l’œuvre dans la tion internationale à la hauteur des enjeux.
grande fabrique d’un monde, peuplé en 2030 La mondialisation reprend, chacun tire son
de 8,3 milliards d’individus.
épingle du jeu.
Le rapport dessine quatre «avenirs types». Un troisième scénario décrit un monde fracDans le premier, intitulé «Quand les moteurs turé par l’explosion des inégalités, à l’intécalent», les Etats-Unis et l’Europe ne gouver- rieur des pays et entre eux. Partout les tennent plus, ils ont d’ailleurs cessé de le vou- sions politiques et sociales prédominent. Le

Aux quatre coins
des mondes possibles

monde s’enrichit, le bien-être des populations diminue. En Afrique, les Etats se fragmentent le long des lignes communautaires,
tribales et ethniques. En Chine, le pouvoir
excite les ferveurs nationalistes pour tenter
de contenir ses contradictions. Enfin, dans
le dernier, les Etats se dissolvent ou en tout
cas rentrent en concurrence avec une pléiade
d’acteurs puissants –ONG, multinationales,
réseau de grandes fortunes, mégalopoles, qui
prennent les commandes dans un univers
hypermondialisé. «Notre avenir, affirment les
experts de la CIA, sera constitué d’un assemblage d’éléments tirés de ces scénarios.» Accrochez vos ceintures ! •

LE MONDE EN 2030
VU PAR LA CIA
Préface de Flore Vasseur,
Editions des Equateurs,
302pp., 18€.

Week-end
INSPECTION DES TRAVAUX FINIS
Tome 2 de l’état des lieux
du street art : 40 graffeurs
livrent, en 500 photos,
leurs expériences.
inq ans après la publication de
son livre Hors du temps, Antonin
Giverne alias «Katre» nous offre
un nouvel opus qui rassemble une sélection d’artistes utilisant toujours
comme supports et toiles de fond des
bâtiments à l’abandon et des friches industrielles. De l’urbex (l’exploration
urbaine) au graffiti, il n’y a
qu’un pas, que de nombreux
graffeurs ont franchi, par effraction, depuis une dizaine
d’années. De Paris à Johannesburg, en passant par Londres, Berlin ou Barcelone,
près de quarante artistes
internationaux – Alëxone,
HORS DU TEMPS 2
Vhils, JR, Lek, Rero, Sowat
d’ANTONIN GIVERNE
et… Katre lui-même – nous
Editions Pyramyd,
font découvrir leurs expé254 pp.,34,50 €.
riences et leur fascination
pour ces no man’s land
qu’ils ont choisis comme terrains de
création.
A la fois graffeurs et aventuriers urbains, ils régénèrent ces espaces, vestiges de nos cités modernes. Ils les
(re)mettent en valeur, en utilisant les
ruines de l’architecture, la rouille, la
crasse et leur histoire comme éléments
de création. «J’adopte un regard d’archi-

C

A Ivry (Val­de­Marne), en 2012. PHOTO KATRE
tecte en essayant d’imaginer ou d’adapter
un style, afin d’établir une composition in
situ et de recréer ainsi un nouveau lieu, de
définir de nouvelles limites», explique
ainsi Lek, un des pionniers du graffiti.
Toutes ces œuvres nées du délitement
d’espaces oubliés, représentées dans

cet ouvrage, sont uniques et éphémères. Avec plus de 500 photographies,
Antonin Giverne rend hommage à la
fois aux artistes, mais aussi aux lieux,
«offrant ainsi au lecteur plus qu’une balade, la possibilité de réellement s’immerger au cœur de ces univers marginaux».

Pour nombre de ses artistes, comme le
souligne le graffeur, «les friches industrielles sont l’occasion de se couper du
rythme quotidien de la ville : de faire une
sorte de pause dans le temps.» Une belle
étape.
DOMINIQUE POIRET

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LA SEMAINE DE...



XV

NICOLAS DEBON

D’absinthe et d’encre
RITA SCAGLIA

SYNDICALISME
COMME UN LEST
À LA POSTE

LIRE LE MAG

LE LIVRE NOIR
DE LA POSTE
de THOMAS BARBA
Jean­Claude Gawsewitch
Editeur, 208 pp, 17,90 €

Il y a Tartuffe, un «ancien révolutionnaire
qui […] a fini par lécher la main de son
maître». Ou Rastignac, qui a maintenant plus de goût «pour les placements
financiers que pour le syndicalisme». Il y
a Le Furet aussi, qui, devenu cadre de la
Poste, «dégomme sans états d’âme» ses
ex-camarades de la CGT. Mais Thomas
Barba n’a pas écrit ces 200 pages pour
régler leur compte à ses anciens comparses. Il raconte juste comment,
d’ouvrier réfugié espagnol sans diplôme, il est devenu le juriste ferraillant
devant les prud’hommes ou en appel
contre l’ex-administration du service
public passée en 1990 sous statut commercial et faite «machine à broyer» ses
employés.
C’est cohérent : des hommes ou des
structures, celui qui a échappé au franquisme ne supporte pas l’inconséquence, la trahison, «la perte des
vertus». Il ne lâche rien et rame au sein
de cette entreprise contre la «lame de
fond ultralibérale» ou contre «l’injustice
et la médiocrité». La Poste, où les employés se suicident. Qui enregistre
926872 plaintes d’usagers en une seule
année (2011), et qui aura tenté tous les
coups tordus pour le décrédibiliser.
Cet entêté ferait désespérer du monde,
tout entier voué selon lui à l’individualisme. Sauf qu’il est à lui seul une raison
de ne pas perdre espoir. Si les autres
sont Tartuffe ou Rastignac, Thomas
Barba aurait pu être Zorro. Ce syndicaliste justicier devrait toutefois n’être
bientôt plus en mesure de défendre,
comme il a pu le faire, cette guichetière
du Tarn aux 574 CDD en dix-neuf ans,
ou cette factrice du Lot aux seize ans de
remplacements : à compter du 19 juin,
une loi votée en 2008 entend réduire
«de trente ans à cinq ans le délai de prescription en matière de droit des salariés».
Il pressait à Barba d’écrire ce livre.
GILBERT LAVAL

NICOLAS
DEBON
Né en 1968 en
Lorraine, ancien
étudiant à l’école
des beaux­arts
de Nancy,
Nicolas Debon
est illustrateur et
auteur de BD.
Installé une
dizaine d’années
au Canada, il a
été vacataire du
service culturel
du Consulat
de France à
Toronto,
dessinateur
de vitraux, puis
illustrateur
jeunesse pour
le marché nord­
américain.
De retour en
France, il réalise
des illustrations
pour Gallimard
et Bayard
jeunesse,
Flammarion­le
Père Castor,
Nathan…
En 2009, il publie
sa première BD
en langue
française, le Tour
des géants, suivi
l’an dernier de
l’Invention du
vide, qui reçoit
le grand prix du
Lyon BD Festival
(édités chez
Dargaud).
Son travail sera
exposé à la
galerie Oblique
à Paris du 15 au
23 mars.
Tous les samedis
l’actualité vue
par un écrivain,
un intellectuel,
un artiste…
La semaine
prochaine:
Fanny
Taillandier

XVI



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LE MAG LIRE

PRÉSIDENCE
ROOSEVELT,
L’ÉMINENCE CRISE

Un poumon atteint d’un mésothéliome dû à l’inhalation de poussières d’amiante.

PHOTO WILLSIE. GETTY IMAGES

AMIANTE, LE THRILLER
D’UN SERIAL KILLER
Victimes, cartel d’industriels, sombre individus…
Anne Rambach retisse l’enquête du scandale sanitaire.
est un polar aussi
glaçant que le serial
killer autour duquel il
est bâti. Le plus effroyable
qu’ait connu le XXe siècle :
100 000 morts en France,
500 000 en Europe de
l’Ouest. Ce meurtrier insatiable, c’est l’amiante, la
poussière blanche comme
neige, la fibre diaboliquement cancérigène. Interdite
en France en 1997, elle tue
chaque année encore plus de
3 000 personnes.
Le roman d’Anne Rambach
débute avec le troublant suicide d’un journaliste qui enquêtait justement sur ce
scandale sanitaire. Deux de
ses amies, Diane Harpmann,
une journaliste pigiste parisienne, et Elsa Delos, spécialiste des faits divers au Parisien, reprennent le fil de son
enquête, à Condé-sur-Noireau, une petite ville de Normandie, nichée dans la vallée de la Vère ou «vallée de la
mort». Ouvriers et habitants
y ont été exposés à la poussière mortelle durant des décennies et aucune famille n’a
échappé à l’hécatombe.

C’

RAVAGES
d’ANNE RAMBACH
Editions Rivages,
397 pp., 21,50 €.

L’enquête des jeunes femmes
se heurte vite à de sombres
individus. Elles rencontrent
des ouvriers victimes de
l’amiante, des médecins du
travail qui ont été complices
des directions d’usines et de
leurs mensonges, des avocats… Au fil de sa progression, l’enquête de Harpmann
brosse le tableau de la sinistre tragédie industrielle, explique comment le cartel des
industriels est parvenu à
museler l’information, annexer les scientifiques ou les

médecins les plus critiques
et, finalement, anesthésier
les pouvoirs publics.
L’intrigue s’enlise parfois,
mais ce roman parfaitement
documenté captive grâce à
une matière première idéale:
la sombre histoire de
l’amiante recèle hélas tous
les «ingrédients» du plus
noir des thrillers. Il est servi
par une écriture déliée et des
personnages attachants
(quoi qu’inutilement alourdis de pathos), à l’image de
la juge d’instruction, intègre
mais lâchée par sa hiérarchie, qui n’est pas sans évoquer Marie-Odile BertellaGeffroy, la magistrate qui
instruit l’affaire de l’amiante
en France.
L’héroïne elle-même, Diane
Harpmann, belle et grande
jeune femme, adepte d’aïkido, qui vit seule dans le
quartier chinois de Paris avec
Arthur, une pieuvre d’aquarium, permet à l’auteure,
également journaliste, de
tresser autour de la trame
principale un thème secondaire qui lui tient à cœur : le
malaise de la presse quoti-

dienne «moribonde», la dérive de médias qui servent de
plus en plus de «passe-plat»
et «l’impuissance grandissante des journalistes à faire
leur travail».
Au final, le livre réussit là où
des années durant la litanie
des articles sur l’amiante a
échoué : ouvrir les yeux des
lecteurs sur le cynisme industriel, transmettre au plus
grand nombre, grâce à l’exceptionnel outil du polar, la
réalité d’une tragédie sanitaire qui a débuté à la fin du
XIXe siècle et continue en
toute impunité. Les victimes
en France attendent désespérément qu’un procès pénal
établisse enfin les responsabilités dans ce drame.
Curieux hasard de l’actualité, qui vient souligner l’utilité du livre : la juge Bertella-Geffroy est en passe d’être
écartée du dossier amiante
par une mutation autoritaire,
selon la règle qui limite à dix
ans les fonctions d’un juge
spécialisé. Au risque d’enterrer définitivement toute
l’enquête.
ELIANE PATRIARCA

La biographie s’ouvre sur la description d’une
photographie célèbre: Franklin Delano Roosevelt
dominant, du haut de son fauteuil roulant, Staline
et Churchill à Téhéran en 1943. Pourtant, YvesMarie Péréon, historien et spécialiste de civilisation américaine, s’attache davantage à la politique
intérieure du président américain. En comparant
la crise actuelle à la Grande Dépression des années 30, l’auteur «aimerait faire parler le fantôme
de Roosevelt pour trouver des remèdes à nos maux
d’aujourd’hui –les “grands travaux”, la “mise au pas
de la finance”, “l’aide d’urgence aux chômeurs”».
Qualifié de plus grand président des Etats-Unis par
la presse américaine, et pas seulement en raison
de sa longévité au pouvoir (il est le seul à avoir été
élu quatre fois), ses réformes sociales et économiques paraissent encore étrangement audacieuses.
De fait, en «cent jours» (expression reprise pour
les débuts d’Obama), de
mars à juin 1933, Roosevelt
a réussi à séparer les activités spéculatives des activités de crédit des banques et
promu une vraie politique
de relance économique
– lecture revigorante en
temps de crise.
L’ouvrage se lit comme un
roman : le héros est avenant, secret, paradoxal…
FRANKLIN D.
On apprend également sur
ROOSEVELT
son entourage, ses conde YVES­MARIE
seillers, ainsi que sur sa
PÉRÉON Tallandier, femme Eleonor, First Lady
574 pp., 27 €.
emblématique.
Mort brutalement au début
de son quatrième mandat, le «sphinx de la Maison
Blanche» n’aura pas eu le temps de rédiger ses
mémoires et, hormis André Kaspi, auteur d’une
biographie en 1988, peu de Français ont écrit sur
lui, préférant souvent le glamour des Kennedy.
Yves-Marie Péréon répare avec brio cette négligence.
CATHERINE CALVET

MÉMENTO

LES CHOIX
DU CAHIER LIVRES
Après l’autofiction, l’autoroute : confession d’un
enfant du siècle par François Bégaudeau dans
Deux singes ou ma vie politique (Verticales).
Avis de tempête: le commissaire Erlendur affronte
son passé dans le nouveau polar d’Arnaldur Indridason, Etranges rivages (Métailié «noir»). Alfred Jarry, le potache érudit, dans tous ses éclats:
Œuvres complètes I et II (Classiques Garnier).
La répétition dans tous ses états: Encore jamais,
un essai brillant de Camille Laurens (Gallimard).
Quand un romancier rencontre ses personnages
dans la réalité: Underground, une enquête d’Haruki Murakami après l’attentat au gaz sarin de la
secte Aum dans le métro de Tokyo (Belfond).
Mille nuances de noir: Du pessimisme, de JeanMarie Paul (Encre marine). Récits de vies d’immigrés du Sahel dans la région parisienne : plongée
En terre étrangère, du sociologue Hugues Lagrange (Seuil).

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

COMPRENDRE LE MAG



XVII

POINTS DE VUE ET CARTES DU MONDE avec les Editions

LA POPULATION ACTIVE
Evolution à l’horizon 2030

PAYS-BAS

BELGIQUE
ALLEMAGNE

Manche

SUISSE

Océan
Atlantique
ITALIE

-3% ou moins
De 3% à 8%
De 8% à 13%

ESPAGNE

Mer
Méditerranée

13% ou plus

Source : Insee

De -3% à 3%

Il y a la mer, le soleil et l’emploi

L
ATLAS DES FRANÇAIS
de LAURENCE DUBOYS

FRESNEY
Préface de François de Singly
Cartographie: CLAIRE

LEVASSEUR
Ed. Autrement, 96 pp., 19 €.

aurence Duboys Fresney, sociologue à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), met à mal, dans l’Atlas des
Français, quelques idées reçues sur la démographie en France. Elle apporte des raisons d’espérer dans des domaines aussi divers que la criminalité, la condition féminine, la pauvreté ou les
loisirs.
Selon quels critères l’augmentation de la population
active se répartit-elle sur le territoire?
Le principal facteur d’augmentation ou de diminution des actifs est l’activité économique, viennent
ensuite les migrations résidentielles et le vieillissement des habitants. Dans les vingt prochaines années, la population active va augmenter sur l’ensemble de la France. Une conséquence de la
réforme des retraites qui allonge la durée du travail

et concerne des classes d’âges nombreuses, celles
issues du baby-boom. Toutefois, l’accroissement
diffère selon les régions: à l’Est et en Rhône-Alpes,
où elle est déjà élevée, la population active progressera moins que dans le Sud-Ouest, qui offre plus
d’emplois tertiaires dans des industries de pointe.
Plutôt en milieu rural ou urbain?
Au fil des recensements, des communes rurales
(moins de 2 000 habitants) disparaissent pour se
fondre dans des agglomérations urbaines qui se
créent par la continuité du bâti. Ces communes
deviennent urbaines et «urbanise» d’autant plus
la population nationale. Autrefois, les banlieues
étaient le réceptacle de l’émigration paysanne.
Mais la tendance s’est inversée dans les années 80
et les arrivées des citadins dans le monde rural.
Non seulement le solde migratoire de ces commu-

nes est devenu positif, mais leur solde naturel également. Le mouvement d’urbanisation étant interrompu, le solde migratoire des communes
urbaines est, lui, devenu négatif.
Pourtant, la conjoncture des années 90 (flambée
du prix de l’essence, friches réhabilitées, krachs
immobiliers…) pouvait laisser croire que les centres-ville se repeupleraient grâce à la gentryfication (1). En fait, le mouvement fut limité et l’attractivité des centres-ville plus faible qu’attendu.
La notion de ce qui est urbain ou rural est de plus
en plus difficile à distinguer, les modes de vie sont
quasiment identiques. Le peuplement urbain recouvre presque tout le territoire sauf quelques aires
résiduelles : le «rural profond». La population
augmente plus vite dans les zones rurales que la
moyenne nationale et qu’en ville. Le seuil de
2000 habitants qui distingue les communes rurales n’a plus de sens puisque dès qu’une commune
dépasse ce seuil, elle devient urbaine pour les statisticiens. Autrement dit, l’augmentation de la population rurale entraîne sa diminution comptable.
La population du Languedoc-Roussillon croît fortement malgré un taux de chômage des plus élevés
chez les jeunes…
Cette progression est due aux jeunes qui s’y sont
installés au moment des études. D’où un chômage
plus élevé dans ces tranches d’âges.
La Champagne-Ardenne est la plus touchée par la
diminution de la population active…
La baisse amorcée depuis un certain temps s’y
poursuit. La population vieillit et les jeunes générations ne sont pas attirées par cette région dont
le marché du travail, comme dans le nord de la
France, est moins dynamique.
Vous parlez d’héliotropisme et de thalassotropisme.
La carte l’illustre parfaitement. Le Sud prend sa
revanche sur le Nord grâce au climat. C’est ce que
René Uhrich a nommé «la France inverse» (2): un
pays recomposé en faveur du Sud et de l’Ouest,
auparavant agricoles et moins riches, et au détriment du Nord et de l’Est industriels, urbains et jadis plus prospères. La côte Atlantique, avec le thalassotropisme et ses petites villes, est attractive.
De Bordeaux à la Méditerranée en passant par Toulouse, l’héliotropisme attire beaucoup, en particulier les jeunes. En effet, les résidences secondaires
et les retraités ne suffisent pas à expliquer cette
croissance, la population n’y est pas plus âgée
qu’ailleurs. Le maillage continu des petites villes
à l’Ouest et les grandes opérations immobilières
au Sud ont contribué à fixer des populations sédentaires et actives.
Et Paris?
De façon générale, la vitalité économique est liée
à la dynamique démographique. Paris et son agglomération – où la progression de la population
active n’est due qu’à l’augmentation des taux
d’activité, les autres facteurs (âge, solde migratoire) pesant peu– en sont le meilleur exemple. Là
où la population rurale n’augmente pas, les villes
stagnent. Au contraire, les villes dynamiques sont
entourées de communes rurales florissantes.
Recueilli par CATHERINE CALVET

(1) Lire à ce sujet «Géographie urbaine de l’exclusion
dans les grandes métropoles régionales françaises»,
de Gérard­François Dumont, l’Harmattan, 2011.
(2) Editions Economica, 1987.

XVIII



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

LE MAG REGARDER

INSTANTS TÉLÉ

BOURRE­PAF
Par RAPHAËL GARRIGOS ET ISABELLE ROBERTS

CHRISTOPHE CHEVALIN. TF1

«The Voice» of Robert

CLOCHE
Drame de la distribution de la presse
perturbée, trop peu de lecteurs ont eu
vent de cette importante nouvelle parue
dans le Parisien : Patrick Puydebat a
quitté Splash. Mais siiiii, le Nico d’Hélène et les garçons. Mais siiii Splash, la
nouvelle télé-réalité de TF1 lancée vendredi, consistant à précipiter des demisel du vedettariat depuis un plongeoir.
Puydebat, donc, en exécutant un salto,
«s’est réceptionné sur le visage et fait un
plat sur l’œil». Et c’est une hécatombe:
Steevy Boulay (cf. Bourriquet) a abandonné après s’être fait mal au dos et
Jean-Luc Lahaye s’est retourné le
pouce. Brrr, pourvu que Jipé n’aille pas
se froisser le cerveau.

INDIGENT
Heureusement nos plus grands intellectuels n’hésitent pas à s’élever contre
cette télé poubelle. Ainsi, sur la radio
culturelle RTL, PPDA s’est emporté :
«Splash, là, vraiment, on a fait un grand
plouf [humour, ndlr], une grande dégringolade et encore plus si c’était possible…» Et de marteler : «Ça ne nous apprend rien, ni sur la condition humaine ni
sur l’homme… Rien de rien. C’est le degré
zéro de la télévision, de la culture, de l’information.» C’est vrai que la fausse interview de Fidel Castro, c’était du plongeon de haut vol.

MENDICITÉ
Même pas peur notre Dédé qui, sur RTL,
a donné son salaire pour Nouvelle Star
sur D8: «Ça fait un cachet brut pour une
année de 100000 [euros]…» Une sacrée
somme pour toutes ces envolées lyriques. D’autant que tu dois les trouver
tout seul, ces envolées. Que personne
ne t’aide jamais, hein Dédé. Personne
qui mériterait, disons, son petit 30%.

BONNE
NOUVELLE
Un mystérieux «groupe P.» menace
France Télévisions de s’en prendre physiquement à ses salariés si certains animateurs restent à l’antenne.

MAUVAISE
NOUVELLE
Nous n’y sommes pour rien.

V

ous souvenez-vous, dans Journal
intime, ce moment où Nanni Moretti se trouve tout décontenancé
par la soudaine passion de son ami
Gerardo, grand intellectuel étudiant Ulysse
de Joyce depuis des années, pour le soap
Amour, gloire et beauté? C’est le même ébahissement qui nous a saisi lundi quand Robert Maggiori, oui, l’éminent philosophe
de Libération, nous a apostrophés en à peu
près ces termes (1): «Ma! J’écoute Morrrandini sour la rrradio de la mia Alfa : il dit qué
9,3 millions de perrrsonnes ont rrregarrrdé
The Voice. Ma perché j’ai rrrien lou dans la
Libérazzione?» Houla, Robert, doucement,
hein, la dona e mobile et la nave, ça va bien,
à force. On te demande, nous, de faire un
papier sur le dernier livre d’Elisabeth Tessier ? Sauf que 9,3 millions de téléspectateurs, c’est beaucoup. C’est énorme,
même. C’est 200000 de plus que le premier
épisode de la première saison de The Voice
en 2012. 9,3 millions de personnes –allez,
lançons-nous dans une comparaison à la
Capital–, c’est 114 Stades de France ou alors
tout l’Azerbaïdjan scotché devant TF1. Nos
téléspectateurs mis bout à bout, c’est
40 fois et demie la distance Terre-Lune (vérifiez pas, on est sûrs). Ou la moitié de la
production française de charcuterie, soit
650000 tonnes de téléspectateurs (on vous
l’aurait bien donné en merguez, mais le
marché de la data-merguez est inexistant).
Une seule question, donc, perché ?

Parce que c’est la surprise
C’est le ressort de The Voice et sa seule originalité par rapport aux wagons de téléréalités musicales: dans la première partie
du télé-crochet, le jury (Florent Pagny, Jenifer-mais-si-Jenifer-de-Starac, Bertignac
et Garou) tourne le dos aux candidats et ne
fera pivoter son fauteuil d’un coup de buzzer que si la voix lui plaît. Et pas en fonction, pour faire vite, des nichons. Gag: cette
voix de ténor, c’est sûr, émane d’un simili
Pavarotti. Retourné de siège et non : c’est
un asticot chevelu de 20 ans. «Je t’aurais
imaginé avec 120 kilos de plus», a ainsi lancé
Bertignac au fluet Pierre. D’où, se targue
TF1, promotion de la différence, de la diversité, ce genre de choses socialistes incroyables sur la chaîne de Bouygues. Enfin
théoriquement: il sera toujours temps, dans
la deuxième partie où le jury fait cette fois
face aux candidats, de virer les gros, les
vieux et, pour faire vite, les pas de nichons.

Parce que le suspense
Cinq millimètres d’ongles rongés multipliés
par dix doigts multipliés par 9,3 millions de
téléspectateurs… The Voice emprunte aux
meilleurs techniques marketing des vendeurs de crack de Stalingrad pour accrocher son téléspectateur: gros plans incessants sur la main des jurés approchant du
buzzer, oui, il va appuyer, oui, plan sur la
famille dans la loge suspendue à cette main
comme à une promesse de lendemains qui
chantent (juste, eux), oui, il va buzzer, et
non, il la retire. Rhâ. De même, une fois le
candidat sélectionné par un, deux, trois

Olympe, des longs cils et un cœur gros comme ça. PHOTO PHILIPPE LEROUX. SHINE FRANCE
voire quatre des membres du jury, c’est à
lui, désormais, de choisir celui qui sera son
coach. Et la décision est semble-t-il d’importance: «Je vous veux», est-il écrit sous
le fauteuil à l’adresse de l’impétrant (dans
ce vocabulaire de télévision qui charge tout
de sexualité, tel l’over-seriné «J’ai pris
beaucoup de plaisir») et chaque juré fait son
propre article. On n’a pas bien compris
pourquoi ce serait mieux d’être dans
l’équipe de Jenifer plutôt que dans celle de
Garou, mais on a saisi que c’était crucial :
alors que le candidat allait enfin dévoiler le
nom de son élu, il y a eu la pub.

Parce que c’est gentil
Gentil, The Voice? Parce que les jurés félicitent les perdants et s’excusent de les avoir
éliminés ? A d’autres : The Voice, sous des
oripeaux feelgood, c’est cruel. Samedi, cet
esthète de Florent Pagny a laminé un candidat d’un «J’t’aurais pris dans The Voice saison 1…» Quant à Claire, réchappée des L5,
groupe né de Popstars sur M6 en 2001 (ça
devient vertigineux, la télé-réalité), elle a
tenté de se remettre en selle. Raté, personne
ne s’est retourné sur elle. «Si j’avais su que
c’était toi…» a hasardé Jenifer, réalisant
brusquement que, dans The Voice saison 10,
aucun fauteuil ne se retournera pour elle
non plus. Cruel, le télé-crochet et poisseux
aussi: il faut voir, quand le fauteuil bascule,
l’œil soudain humide du candidat éperdu
de reconnaissance, son remerciement muet
du menton ou de la paupière au juré qui le
sauve pour un instant des karaokés éreintés
et des balloches perdus.

Parce que les bons chanteurs
Ah tiens, on chanterait mieux chez The

Voice qu’ailleurs? Dédé clous! Ici, comme
en face et partout, le jeune homme timide
aux longs cils épanchant son cœur gros
comme ça au son de Lana Del Rey (dans The
Voice, c’est un certain Olympe). Autre candidat obligé, l’apprenti Mika dont il semble
bien que le Liban, d’où le chanteur est originaire, les élève en batterie (dans The
Voice, c’est Anthony). Idem pour la fille à
forte personnalité et gros cheveux qui vous
balance de l’Aretha Franklin (Nadja pour
TF1), ainsi que l’indispensable Beyanna ou
Rihoncé, on ne sait plus. Sans oublier le
traditionnel freak, ici un mec avec des grelots aux pieds dont l’interprétation d’un
chant du XVe siècle a fait se pâmer le jury
alors que nous, on a plutôt pensé à une cornemuse torturée à Guantánamo.

Parce que le jury polyglotte
Oui, peut-être la maîtrise des langues du
jury épate-t-elle l’audimat. Après la prestation d’une certaine Shadoh, Florent Pagny
a apprécié, docte : «Shadow, arc-en-ciel,
hein.» Jenifer, pigiste chez Google Trad, a
rectifié: «Ça veut pas dire fenêtre?» Ou alors
sont-ce les cheveux qui expliquent le succès de The Voice ? Ceux de Florent Pagny,
arrangés en un magnifique lissage brésilien
qui éclipse presque ses blousons en peau de
zobi. Ceux de Bertignac aussi: après l’acajou de Mémé de la saison passée, ils ont retrouvé leur couleur initiale qui n’est pas
sans rappeler, dans une astucieuse politique
de continuité transmédias mise en place
par TF1 pour fidéliser ses millions de téléspectateurs, celle de Bernard de Koh Lanta.
On ne voit pas d’autre explication. •
(1) Oui à peu près, c’est pas Aldo Maccione non
plus, Robert, en fait il n’a pas d’accent du tout.

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

CHRONIQUES LE MAG

Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, un film sur la traque de Ben Laden où la torture mène l’enquête.

O

utre nous amuser, nous distraire et
nous donner du plaisir, le cinéma
peut aussi nous instruire. Non
seulement parce qu’il nous permet
de prendre connaissance des faits que nous
ignorions ou d’accéder à des idées que nous
n’aurions pas eues autrement. Mais aussi
parce qu’il nous permet de mesurer le climat
politique dans lequel nous vivons. Les récits
cinématographiques s’appuient très souvent
sur des idées et des valeurs que le réalisateur
partage avec le public. Des idées et des valeurs devenues dominantes au point que nous
devons faire un effort pour comprendre
qu’elles sont stupides, antidémocratiques,
voire indécentes.
C’est au prix d’un tel effort que l’on peut aller
voir deux terribles navets –Lincoln, de Steven
Spielberg et Hitchcock, de Sacha Gervasi– et
un plus acceptable, Zero Dark Thirty, de
Kathryn Bigelow. Ces trois films exploitent
une idée qui semble devenue évidente depuis
les attentats du 11 Septembre: celle selon laquelle des vérités politiques seraient supérieures aux procédures démocratiques. Des
vérités connues d’avance et exclues de la discussion publique au nom desquelles toutes
les torsions aux règles et aux principes de
l’Etat de droit sont admissibles.
Dans le film de Steven Spielberg, on découvre
un Lincoln qui, pour obtenir le vote du
13e amendement abolissant l’esclavage, fait
appel à la corruption des députés démocrates
avant de recourir au mensonge sur l’état des

Par MARCELA IACUB

Films d’horreur

E
L
A
N
MATI

LAWEEK-END
DU

sonnages parlant au nom du nouveau gouvernement– est ici infirmé. Maya réussit sa mission grâce à la torture car c’est la piste
obtenue par ce moyen qui finit par se révéler
la bonne. La preuve est là, lorsqu’elle ouvre
le sac mortuaire qui contient le cadavre de
Ben Laden. Comme si, dans la lutte contre le
terrorisme, seuls les moyens les plus vils
étaient efficaces. Comme si l’on n’avait
d’autre alternative que d’employer les mêmes
moyens que nos ennemis pour les neutraliser
et venger ainsi la patrie ensanglantée.
Procède-t-on de la même manière pour lutter contre d’autres fléaux, jugés tout aussi
condamnables par les majorités aujourd’hui
au pouvoir? Pourquoi ne pas tricher avec les
lois ou les amendements constitutionnels
portant sur les pouvoirs du président ou sur
la criminalité ordinaire? Pourquoi ne pas torturer les pédophiles ou les trafiquants de drogue au lieu de leur permettre de se servir des
stratagèmes de la justice ?
Mais c’est dans Hitchcock que cette idéologie
post-11 Septembre donne ses résultats les
plus cruels. Le vrai Alfred Hitchcock a consa-

cré la plupart de ses films à montrer les dangers non pas des délinquants ou des terroristes, mais du système judiciaire. Il n’a eu de
cesse de représenter la façon dont l’appareil
juridique s’abat inlassablement sur des innocents. Et ce, non pas parce que les policiers
ou les juges sont méchants, mais parce que
les signes que nous produisons et qui servent
d’indices ou de preuves à la justice sont ambigus et peu fiables.
Si nous vivons dans l’insécurité, ce n’est pas
à cause des criminels mais de l’appareil judiciaire qui doit interpréter des signes capricieux. Or, dans le film de Gervasi, le maître
du suspense est un obèse taraudé par ses fantasmes d’homicides. Il ressemble au meurtrier de Psychose mais sublimerait, lui, ses
pulsions en réalisant des films à succès. Gervasi fait dire à son héros que si nous aimons
tant ses films, c’est parce que nous sommes
tous un peu des criminels qui maîtrisons,
comme lui, nos pulsions. Ainsi, loin de voir
en Hitchcock un penseur raffiné et critique
de l’Etat de droit, il faudrait le concevoir
comme un malade qui nous enseigne que
nous devons faire très attention au criminel
se cachant en nous.
Si le film de Kathryn Bigelow ne dit pas explicitement qu’un terroriste peut loger en
chacun d’entre nous, en réalité, il le suppose.
Car une société persuadée qu’il puisse exister
des vérités politiques supérieures aux procédures démocratiques peut-elle souhaiter
autre chose que la Terreur ?

TIN
IA MAIBRÉRATION À 8H47
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R
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A
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LE ET P

ROUEBLOURMEAUUDRUS JCOULTURELS.
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FAB UVEZ SYLVAINS CHRONIQUE
RETROLE DÉBAT DE
POUR

XIX

PHOTO JONATHAN OLLEY

À CONTRESENS

négociations de paix alors que la guerre de
Sécession est sur le point de se terminer. Ce
faisant, Spielberg ne trahit pas la vérité historique ni ne prétend que l’esclavage est une
question politique banale. Le problème tient
à la manière choisie pour parler de l’abolition
de l’esclavage ou du président Lincoln, censé
représenter l’intégrité de l’Amérique. Celui-ci est un héros, non seulement parce qu’il
a aboli l’esclavage mais aussi parce qu’il l’a
fait en transgressant les procédures démocratiques.
Dans Zero Dark Thirty, la même hypothèse est
à l’œuvre pour animer la lutte contre le terrorisme. Le fait de torturer des gens pour leur
soutirer des informations semble valable aux
yeux de Maya, la belle héroïne qui incarne
l’Amérique et finira par avoir la tête de Ben
Laden. Car selon Kathryn Bigelow, si le terroriste a été localisé, c’est grâce aux informations soutirées à des détenus suppliciés avant
que la nouvelle administration américaine
n’interdise ce type de procédés. Le fait que
les informations obtenues par la torture ne
soient pas fiables –comme le dit l’un des per-



LA VOIX
EST
LIBRE
IUDQFHLQWHU IU

XX



LE MAG JE ME SOUVIENS

Dans les
archives de
«Libé», il y
a douze ans.
Plus de vingt
années après
la disparition
de son exmaîtresse,
Agnès
Le Roux,
Jean-Maurice
Agnelet est
mis en
examen. Au
dossier du
Palais de la
Méditerranée,
s’ajoute
désormais un
faux alibi.

Salade niçoise
Par MARC PIVOIS (Libération du 25 janvier 2001).

niçois et patron du Ruhl, casino concurrent. Quand le compte
genevois est ouvert, il n’est alors question que de 2,4 millions
haque mois depuis vingt-trois ans, Jean-Maurice de francs. Cet argent est peut-être la clé d’une énigme que
Agnelet reçoit un relevé de la Société des banques la justice n’a toujours pas résolue.
suisses à Genève. «Cet argent a fait des petits bien «Nous nous sommes tous connus à Monaco dans les années 50.
joufflus : il y en a pour 16 millions de francs français», Nous fréquentions le même lycée, raconte Jean-Maurice
affirme l’ancien avocat niçois. Agé de 63 ans, Agnelet est ren- Agnelet, né dans la principauté, d’une famille de commertré en France en décembre après un long exil au Canada, puis çants. Ma voisine de pupitre, c’était Françoise Lausseure. Son
à Panama. «Je me tiendrai à la disposition de la justice», avait-il père, Maurice, m’a remis le prix de camaraderie décerné par le
fait savoir. En novembre, l’enquête sur la disparition, en 1977, Rotary monégasque. Agnès n’avait que 13 ans, mais je la croisais
d’Agnès Le Roux, jeune et riche héritière du casino le Palais quand elle prenait ses cours de piano dans mon immeuble […].»
de la Méditerranée (PM), était relancée et l’ex-avocat remis Quelques années plus tard, le jeune avocat ouvre son cabien examen pour «séquestration et homicide volontaire». net à Nice, «seul, avec l’aide de ma femme, Annie Litas, sans
Le sémillant trentenaire des années 70, avocat du Palais de doute la personne au monde pour qui je garde le plus d’affecla Méditerranée, qui défrayait la chronique à cause de ses tion». Agnelet entre au Grand Orient de France à 18 ans. Les
nombreuses maîtresses et de ses amitiés sulfureuses du côté amitiés de lycée font aussi merveille. «Patricia et Agnès
de la mafia, promène avec une bonhomie de jeune retraité m’ont introduit auprès de leur mère Renée, qui détenait 50%
sa silhouette arrondie. Toujours
du casino. Elle affirmait que ses
aussi attentif à charmer l’interlo- En 2000, Françoise Lausseure,
associés la grugeaient et qu’il falcuteur, il continue de manier l’hulait qu’elle devienne PDG. Quell’ex-épouse
d’Agnelet,
affirme
avoir
mour et la dérision. «Il était envoûques croupiers étaient des frangins
menti
en
1978,
pour
lui
«rendre
tant», «il vous faisait prendre la nuit
[frères francs-maçons, ndlr]. Ils
service».
L’affaire
est
relancée.
pour le jour», disaient autrefois ses
m’ont mis au parfum. Ainsi, on a
femmes, qu’il aimait riches et culpu harceler le PDG et Renée a pris
tivées. Les femmes sont nombreuses, dans cette affaire. Sa la succession. Sauf que j’ai appris par là même que Renée toumaîtresse Agnès Le Roux, disparue à 29 ans, fille de Renée chait elle aussi de gros dessous de table. Quand Agnès l’a su,
Le Roux, PDG du PM. Françoise Lausseure, autre maîtresse elle a voulu sa part.»
et détentrice de la seconde signature sur le compte suisse. Cette version, qui est bien sûr celle d’Agnelet, expliquerait
C’est elle qui lui fournira un alibi avant de le rejoindre au Ca- pourquoi les relations entre l’ancien mannequin de Balennada, qui l’épousera pour devenir son ennemie jurée.
ciaga et sa fille se tendent peu à peu. Agnès, qui a créé sa proReste aussi son épouse d’alors, Annie Litas. Le dernier per- pre entreprise, veut réaliser ses parts de la société RLR (Renée
sonnage est masculin: «Jean-Do» Fratoni, parrain du milieu Le Roux). La société familiale, créée avec l’héritage laissé par

C

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

le père d’Agnès, possède 50% du PM. Les trois enfants ont
des parts, mais Renée la dirige d’une main de fer. C’est là
qu’entre en scène Fratoni. Le «parrain» veut prendre le contrôle du PM. Agnès voit l’occasion de conquérir son indépendance financière. «Elle m’a demandé de le contacter. Le courant
entre nous est passé. Peut-être parce qu’il était maçon», assure
Agnelet. Contre 3 millions de francs, elle promet de «vendre
son vote» à Fratoni lors de l’assemblée générale du 30 juin
1977. Ce jour-là, Renée est évincée.
Mais Fratoni se méfie. Selon Agnelet, «il souhaitait s’assurer
la pérennité de cette situation». Pour garder un levier sur
Agnès, il demande à Agnelet d’être le séquestre de l’argent
que celui-ci a placé sur un
compte en suisse, avec procuration pour Agnès. Sauf
UN TROISIÈME
que quelques semaines plus
PROCÈS
tard, l’argent a glissé sur un
autre compte, au nom
Aux Etats­Unis,
d’Agnelet et de Françoise
on parle de «doute
Lausseure, la seconde maîraisonnable» pour
tresse. «Fratoni craignait que,
épargner à un suspect
s’il m’arrivait quelque chose,
un procès jugé par
Agnès ait les coudées franches.
avance inéquitable,
C’est pourquoi Françoise est
faute de preuves
entrée en jeu. Agnès était parirréfutables. Le droit
faitement au courant», assure
français donne, au
Agnelet.
contraire, aux jurés la
Mais c’est à Agnès qu’il arfaculté de prononcer
rive quelque chose. A la
une condamnation
Toussaint 1977, la jeune
sur leur seule intime
femme disparaît. Pas le
conviction, sans
moindre signe depuis. Et de
s’appuyer sur un
nombreux éléments qui renquelconque indice de
dent Agnelet éminemment
preuve. Jean­Maurice
suspect. Il est inculpé de
Agnelet est
meurtre. Mais Françoise
l’illustration parfaite
Lausseure lui fournit un alibi
de ces deux
pour la nuit du 27 octobre,
conceptions de la
supposée de la disparition
justice, qui comportent
d’Agnès. Les vérifications
l’une et l’autre leurs
sont sommaires, l’instrucdéfauts. Trente­cinq
tion s’enlise et en 1985, un
ans après la disparition
non-lieu est prononcé. Jusd’Agnès Le Roux, riche
qu’à l’été dernier : la juge
héritière du casino
Anne Vella, saisie d’une nouniçois, Agnelet est
velle plainte de Renée Le
toujours soupçonné
Roux pour recel de cadavre,
de l’avoir assassinée,
réentend Françoise Lausmalgré ses
seure. L’ex-maîtresse, devedénégations. Acquitté
nue l’épouse d’Agnelet avant
puis condamné à vingt
de souhaiter le divorce, afans de réclusion pour
firme avoir menti en 1978,
assassinat, il vient
pour «rendre service» à
d’obtenir de la Cour
Agnelet.
européenne des droits
L’affaire est relancée. Agnelet
de l’homme, un
rentre en France. Le 22 détroisième procès.
cembre, il est entendu.
A 74 ans, il est sorti de
«Françoise Lausseure ment,
prison. Sauf à trouver
affirme-t-il à la juge. J’étais
de nouvelles pistes
bien à Genève avec elle. Le lenpour l’accuser du
demain, j’ai dormi dans le
meurtre, on voit mal
train entre Lyon et Paris, où je
pourquoi les jurés
suis resté encore un jour et une
continueraient à le
nuit.» Il fournit une facture
considérer comme
de 30,50 francs délivrée par
le suspect numéro 1
l’hôtel Marigny à Paris, cord’un meurtre sans
respondant à la nuit du
cadavre. V.M.
29 octobre 1977. «Pourquoi ne
pas avoir fourni cette pièce à
l’époque?», lui demande le procureur de la République, Eric
de Montgolfier. «Mes avocats de l’époque avaient ces pièces»,
affirme le mis en examen. L’audition s’est arrêtée. «Nous répondrons point par point à chacun des éléments à charge, mais
nous réservons ces réponses à la juge», intervient François
Saint-Pierre, avocat d’Agnelet. Tous deux attendent «de pied
ferme» la confrontation avec Françoise Lausseure.
En attendant, Jean-Maurice Agnelet vit à Chambéry, dans
un quartier bourgeois sur les hauteurs de la ville. Il espère
retrouver prochainement sa retraite panaméenne. Si la justice
n’en décide pas autrement. •

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

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ECONOMIE

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

David Cameron et Angela Merkel, à Londres en novembre. Britanniques et Allemands ont voulu préserver leurs intérêts nationaux. PHOTO OLIVIA HARRIS. REUTERS
pauvres. Alors que la crise de la zone euro a montré
que l’UE souffrait de l’insuffisance des transferts
entre riches et pauvres, les Vingt-Sept ont signifié
que les égoïsmes nationaux restaient les plus forts.
«Ce budget boite car il n’est pas en concordance avec
le traité disant que l’UE doit disposer des moyens de
financer ses politiques», a taclé Jean-Claude Juncker, le Premier ministre luxembourgeois. Et le Parlement européen a immédiatement fait savoir qu’il
s’y opposerait. Passage en revue des principaux
acteurs de ce bras de fer politico-financier.

Berlin et Londres ont obtenu une baisse des moyens de l’Union
européenne de près de 11%. Un camouflet pour Paris.
Par NATHALIE DUBOIS
et JEAN QUATREMER
(à Bruxelles)

REPÈRES

C

ure d’austérité pour l’Union européenne pacte de déflation». Une ambition douchée à l’iset défaite diplomatique pour la France. sue du sommet: alors que la Commission propoLes ambitions communautaires ont été sait un budget sur sept ans de 1 033 milliards
passées à la paille de fer par le
d’euros, soit 1,08% du PIB communaucouple David Cameron-Angela Merkel,
taire, les Vingt-Sept l’ont ramené à
ANALYSE
sous l’œil impuissant de François Hol960 milliards. Soit une seconde baisse
lande, durant le sommet sur le budget européen, consécutive du budget depuis 2000. Cette fois, on
qui s’est achevé vendredi à Bruxelles. Le président passe de 1,12% à 1%.
français avait pourtant promis, mardi, devant le Principales victimes : les dépenses d’investisseParlement européen, qu’il s’opposerait à ce que ment et de croissance et les nouvelles politiques
le «cadre financier» de l’UE pour la période 2014- de l’UE (immigration, politique étrangère), la
2020 soit trop réduit: pas question, après «le Pacte France ayant bataillé pour préserver la politique
de croissance» obtenu en juin, de «faire ensuite un agricole commune et les aides aux régions les plus

BUDGET EUROPÉEN LES DÉPENSES
En 2011, en milliards d’euros

Réduction
des inégalités
de richesse
entre régions

51

milliards
d’euros

Politique agricole
commune

42,9

Mesures
environnementales

15,1

Recherche
innovation,
éducation,
politique
sociale…

13,5

DAVID CAMERON, LE TRIOMPHANT
C’est le vainqueur par KO. Le Premier ministre britannique avait fixé sa ligne rouge : 885 milliards
d’euros de crédits de paiement (l’argent effectivement décaissé). Dès son arrivée, il avait averti :
«Les chiffres doivent redescendre, et si ce n’est pas
le cas, il n’y aura pas d’accord.» Pour le leader tory,
le dernier compromis ébauché par Herman Van
Rompuy, le président du Conseil européen, était
encore trop haut. De 943 milliards en crédits de
paiements, le curseur fut donc ramené à 913 milliards d’euros. Toujours trop pour Cameron. «Il ne
voulait pas d’un chiffre commençant par 9», raconte
un diplomate. Finalement, au bout de trente heures
d’âpres marchandages, les Vingt-Sept ont topé à
908,4 milliards. Cameron est apparu triomphant
face à la presse: le fameux chèque obtenu par Thatcher en 1984 n’a pas été touché alors qu’il «était
attaqué de tous les côtés». Et la France n’est pas parvenue à l’isoler. «Les Pays-Bas, la Suède, la Finlande
et Angela étaient à mes côtés», s’est-il rengorgé.

Aide
humanitaire,
politique
étrangère

Dépenses
administratives

8,8

8,2

Protection
Santé
Politique
des frontières, publique, commune
justice,
culture, de la pêche
immigration jeunesse
et asile

1,1

0,7

0,7

Source : touteleurope.eu

Budgetdel’UE:pèze
perdupourHollande

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

FRANÇOIS HOLLANDE, LE VAINCU
La France espérait isoler la Grande-Bretagne dans
son refus d’un budget ambitieux. Elle n’y est pas
parvenue. Berlin, en dépit de ses promesses, l’a
lâchée dans la dernière ligne droite. Car Merkel a
toujours été sur les positions britanniques, en dépit
de ses appels à davantage d’intégration. Ce n’est
pas une réelle surprise : tout comme la France de
Nicolas Sarkozy (et de Jacques Chirac avant lui),
l’Allemagne milite pour une diminution de sa contribution au budget. Hollande s’est donc retrouvé
fort dépourvu dans la dernière ligne droite.
«Le problème de l’Europe, c’est qu’on n’est pas seul,
a-t-il ironisé. Donc ce n’est pas l’accord que je voulais.» Mais, a-t-il relativisé, cela aurait pu être
pire: certes, les propositions de la Commission ont
été revues à la baisse, mais certaines dépenses
nouvelles voient le jour, comme un fonds de
6 milliards pour les jeunes chômeurs. Et le financement des infrastructures progresse de 50%. Le
président français a regretté le maintien des rabais
accordés aux pays les plus riches (le Danemark a
même gagné son propre chèque !), et qu’aucune
«ressource propre» nouvelle n’ait vu le jour. Autrement dit, le budget continuera à dépendre du financement des Etats, et non d’impôts européens
(comme la taxe sur les transactions financières).
ANGELA MERKEL, LA COMPTABLE
La chancelière allemande repart, tout comme David Cameron, la tête haute. A quelques mois des
élections législatives outre-Rhin, elle pourra se
vanter d’avoir obtenu une limitation des dépenses
européennes. Cela étant, Angela Merkel a une
nouvelle fois montré qu’il y avait loin de la coupe
de ses engagements fédéralistes aux lèvres de son
portefeuille. Pour elle, l’Europe doit coûter le
moins possible et la solidarité être limitée. Son refus de lâcher le camp des radins montre l’extrême
fragilité de l’axe Paris-Berlin. Hollande a luimême reconnu qu’il n’y avait pas eu d’accord
préalable avec l’Allemagne sur le montant des crédits de paiement.
MARIO MONTI ET MARIANO RAJOY, LES AFFAIBLIS
Plombés par leurs problèmes domestiques, l’un
pour cause d’élections, l’autre de scandale de
corruption, les Premiers ministres italien et espagnol n’ont pas pu aider la France face à l’axe
germano-britannique. Mario Monti s’est contenté
d’un éclat au milieu de la nuit : «On ne peut pas
accepter la logique d’un Etat dont nous ne savons pas
s’il sera encore membre de l’UE en 2017.» Allusion
à la promesse de David Cameron d’organiser un
référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni
à l’Union.

960

milliards d’euros, c’est le budget de l’Union euro­
péenne négocié vendredi par les Vingt­Sept pour
la période 2014­2020. Soit une très forte baisse, de
10,7%, par rapport au précédent budget pluriannuel.



17

Débuté en 2007, l’ouvrage reliant Calafat à Vidin devrait être enfin
mis en service au printemps grâce aux fonds de cohésion de Bruxelles.

Un pont d’or pour
la Roumanie et la Bulgarie
«O
n pourrait l’appeler
le pont Europe»,
sourit Ion Prioteasa. Le président du conseil départemental de Dolj,
au sud de la Roumanie, en
est persuadé : sans l’argent
de Bruxelles, le pont VidinCalafat, qui enjambe le Danube pour relier la Roumanie
et la Bulgarie, n’aurait pas pu
être achevé. Après deux
jours de marchandage sur le
budget (lire ci-contre), les
pays de l’Est ont sauvé les
meubles. Le montant des
«fonds de cohésion» a
été légèrement regonflé.
Cette enveloppe d’environ
325 milliards d’euros sur
sept ans, qui pèse pour un
tiers du budget communautaire, sert à remettre à niveau
les régions les plus pauvres
de l’Union européenne.
Le chantier du deuxième
pont reliant la Roumanie et la
Bulgarie stagnait depuis près
de vingt ans. Les deux pays,
qui partagent une frontière
fluviale de plus de 450 km,
n’avaient pas réussi à s’entendre sur un emplacement.
Le dossier fut oublié jusqu’en 2000, quand Sofia et
Bucarest devinrent candidats
à l’UE. A l’époque, il refait
surface en raison des bombardements de l’Otan sur
la Serbie voisine, qui avaient
détruit plusieurs ponts
sur le fleuve. Un premier accord est signé en 2000, mais
les travaux ne débutent
qu’en 2007, année de l’adhésion de Sofia et Bucarest à
l’UE. Le pont aurait dû être
terminé en 2010, mais des
problèmes techniques, les infernales bureaucraties des
deux pays et la météo ont retardé la construction.
«Retard». Réalisée par une
société espagnole, l’infrastructure coûte environ
250 millions d’euros, dont
plus de la moitié est financée
par l’Europe. «Comme le projet a pris du retard, nous avons
dû batailler assez dur avec
Bruxelles pour conserver le financement, qui normalement

«A chaque fois
que des accords […]
ont été conclus,
les dépenses ont
augmenté. Pas cette
fois.»
David Cameron

se terminait en 2010», raconte
Alexandru Nazare, ancien
ministre roumain des Transports. Mais, insiste-t-il, «ce
pont est aussi important pour
l’Europe, car il fait partie du
couloir reliant Berlin à Thessalonique et Istanbul».
L’ouvrage, long de 2 km, est
vital pour le sud de la Roumanie et le nord de la Bulga-

partis à l’étranger. Doté
d’une ligne ferroviaire, d’une
route à quatre voies et de pistes pour les cyclistes et les
piétons, le pont sera enfin
mis en service «d’ici à la fin
du printemps», assure le ministre bulgare des Transports, Ivaïlo Moskovski.
«Préjugés». Sofia espère
que la région deviendra
un point de
passage obli«Nous avons dû batailler
gatoire pour
assez dur avec Bruxelles pour
les nombreux
conserver le financement,
touristes qui
qui se terminait en 2010.»
traversent la
Roumanie en
Alexandru Nazare ex­ministre roumain
direction de la
rie, deux des régions les plus Grèce. La construction depauvres d’Europe, où le pro- vrait aussi désengorger le
duit intérieur brut atteint à pont qui relie Roussé (Bulgapeine un tiers de la moyenne rie) à Giurgiu (Roumanie), à
communautaire. Le taux de 300 kilomètres en aval. Dachômage à Vidin, en Bulga- tant de 1954, le «pont de
rie, avoisine les 15%, et l’Amitié» avait été construit
beaucoup de jeunes sont à l’initiative de… Joseph Sta-

www.marianne.net

No 825 Du 9 au 15 février 2013

NUMÉRO
SPÉCIAL

line. «C’est intéressant de voir
que les Roumains et les Bulgares ont toujours besoin d’un
petit coup de pouce de l’extérieur pour dresser un pont, remarque un diplomate européen qui suit le dossier. Soit
l’Union soviétique, soit l’Union
européenne, pour ne pas parler
du pont réalisé par l’empereur
romain Constantin Ier à quelques encablures de Calafat, au
IVe siècle !»
Outre son impact économique, le pont permettra aux
riverains de se rencontrer.
«Le Danube et la dictature
communiste nous avaient séparés et remplis de préjugés,
explique Ion Prioteasa. On se
rend compte que nous ne sommes ni plus beaux ni plus intelligents les uns que les autres.
Et que nous voulons tous vivre
un peu mieux.»
De notre correspondant
à Bucarest LUCA NICULESCU

LE LIVRE POLÉMIQUE

Le sexe
et la
gauche

QUESTIONS D’ÉTHIQUE

L’ARGENT
FOU

L’Assemblée de Nice
avec

L 12811 - 825 S - F: 3,50 €

MARTIN SCHULZ, LE RÉSISTANT
Mais l’accord péniblement arraché vendredi est
peut-être mort-né. Car le président du Parlement
européen, le socialiste allemand Matin Schulz, a
immédiatement annoncé que l’accord serait rejeté
par les eurodéputés. C’est en juillet que, pour la
première fois, le Parlement aura un droit de veto
sur le budget pluriannuel de l’UE, en vertu du
traité de Lisbonne. Face aux égoïsmes nationaux,
l’hémicycle européen se présente comme ultime
rempart de l’intérêt général européen, le président
de la Commission, José Manuel Barroso, ayant abdiqué face aux gouvernements. Dans un communiqué commun, les leaders des quatre groupes politiques PPE (conservateurs), PSE (socialistes),
ALDE (libéraux) et Verts ont donc annoncé leur
rejet de ce budget d’austérité. •

ECONOMIE

Pourquoi il mène le monde
Comment le remettre à sa place
Ceux qui en ont trop
Ceux qui n’en ont pas assez

EXCLUSIF

Le document qui
q accuse
Lagarde...
et Tapie
g
p

TRE
O
V
Z
E
H
C
EN VENTE DE JOURNAUX
MARCHAND
DOM : 4,10 € - BEL, PORT
RT CONT, ITA,
ITA ESP,
ESPP, LUX,
LU AND = 4,50
4 50 € - GR,
GR NL = 44,90
90 € - MAY, SPM = 5 € - CAN = 7,50 $CAN - D, A = 5,20 € - MAR = 27 MAD - TUN = 3.50 TDN - CH = 7 FS - TAHITI = 800 XPF - NCAL = 850 XPF

18



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

ECONOMIEXPRESSO

L’HISTOIRE

+1,35 % / 3 649,50 PTS

LE SCANDALE
DE LA VIANDE
DE CHEVAL
SE PROPAGE

2 459 215 590€ -14,80%
Les 3 plus fortes

Les 3 plus basses

CREDIT AGRICOLE
SANOFI
EDF

RENAULT
EADS
LAFARGE

13 993,13
3 194,31
6 263,93
11 153,16

+0,35 %
+0,92 %
+0,57 %
-1,80 %

cidents du nouvel appareil.
PHOTO AP

SIDÉRURGIE L’allemand
ThyssenKrupp va supprimer
plus de 2 000 postes sur les
27 600 que compte sa branche acier en Europe.
BANQUE La Millennium BCP,
première banque privée portugaise, a annoncé vendredi
une perte record de 1,22 milliard d’euros en 2012 en raison de nouvelles provisions
et dépréciations d’actifs.
AÉRONAUTIQUE Boeing a
commencé à prévenir ses
clients de retards de livraison
du 787 (photo), interdit de vol
depuis la mi-janvier. L’autorité aérienne américaine a,
elle, autorisé le constructeur
à mener des vols d’essai pour
déterminer les causes des in-

NUCLÉAIRE Une étude de
Greenpeace estime que la
France devrait fermer dix
réacteurs d’ici à 2017 si elle
veut atteindre l’objectif de
réduire de 75% à 50% la part
du nucléaire dans la production d’électricité.

LES GENS

AYRAULT VOUDRAIT RÉFORMER
LES RETRAITES DÈS CETTE ANNÉE
Alors que le gouvernement avait laissé entendre qu’il
ne traiterait le sujet qu’en 2014, Jean­Marc Ayrault aurait
décidé de lancer une réforme des retraites dès cette
année, selon le Monde du week­end. L’objectif serait de
rassurer Bruxelles et les marchés financiers, alors que la
France pourrait ne pas tenir son objectif de réduction du
déficit. Le Conseil d’orientation des retraites a indiqué
en décembre que le trou des retraites devrait atteindre
21,3 milliards d’euros en 2017. Selon le quotidien du soir,
Matignon souhaiterait mettre les retraités, qui avaient été
épargnés par les réformes précédentes, à contribution.
En contrepartie, ils bénéficieraient d’une réforme de la
dépendance, que François Hollande a promis de boucler
«d’ici à la fin de l’année». L’exécutif envisagerait égale­
ment de ne plus complètement indexer les pensions sur
l’inflation. Interrogé vendredi, le Premier ministre a botté
en touche: «Le Monde a bien du mal à écrire cela sans
avoir d’informations sérieuses», a réagi Ayrault, tout en
reconnaissant qu’il faudra «traiter» le «problème du défi­
cit» des retraites, et que le gouvernement, «le moment
venu, prendra toutes ses responsabilités». PHOTO AFP

Dexia a été assigné par une soixantaine de collectivités locales. PHOTO BENOÎT TESSIER. REUTERS

Empruntstoxiques:
Dexiamisàl’index
FINANCES Le tribunal de Nanterre a donné raison

à la Seine-Saint-Denis et annulé des taux d’intérêt.
écision importante»,
«victoire historique»… Du côté des
collectivités locales, c’était
l’extase, vendredi, après le
premier jugement rendu sur
le fond sur le sujet des emprunts toxiques. Le tribunal
de grande instance de Nanterre (Hauts-de-Seine) a
donné totalement tort à
Dexia et entièrement raison
au conseil général de SeineSaint-Denis, qui poursuivait
la banque. Un jugement qui
pourrait faire jurisprudence
pour la soixantaine de collectivités qui ont assigné Dexia.
Jackpot. Le tribunal a ordonné l’annulation des taux
d’intérêt de trois emprunts
toxiques vendus au département en 2007 et 2008 et les a
remplacés par le taux légal en
vigueur. «C’est ce qui pouvait
arriver de mieux, commente
Jean-Louis Vasseur, avocat
du département. Le tribunal
n’a pas annulé les prêts, ce qui

«D

aurait obligé à en contracter
des nouveaux. Il a ordonné que
les taux d’intérêt dangereux
soient remplacés, de manière
rétroactive, par le taux légal
[0,7% actuellement, ndlr]».
Pour la collectivité, c’est un
véritable jackpot, puisque
cette substitution courra jusqu’à la date de fin des prêts
(de 2031 à 2035, suivant les
contrats). Mais impossible
d’obtenir un chiffre exact :
c’est Dexia qui devra refaire
les calculs de ce que lui doit
le département.
Stéphane Troussel, le président du conseil général,
donne cependant quelques
indications. «Les taux d’intérêt des trois prêts étaient respectivement de 9,83%, 6,52%
et d’un peu plus de 5%», indique l’élu. Tout en ajoutant
que le département, qui conteste onze contrats de prêt au
total, n’avait pas payé les
taux d’intérêt demandés par
les banques, mais provi-

sionné 30 millions d’euros en
cas de défaite judiciaire.
Dans un communiqué, Dexia
a dit «prendre acte des décisions du tribunal» et «en
étudier soigneusement les termes pour décider des suites
éventuelles à donner». Pour
la banque, la défaite est
d’autant plus amère qu’elle
est due à un vice de forme.
Dexia avait oublié de mentionner le taux effectif global
(TEG) sur les documents de
prêt envoyés à la collectivité!
«Stipulation». «La banque
a requis et obtenu l’engagement irrévocable de l’emprunteur sans l’avoir préalablement
informé du TEG, écrit le tribunal. Il s’ensuit que la stipulation de l’intérêt conventionnel
est nulle et que le taux légal
doit être substitué.» Il y a un
autre perdant, l’Etat français,
devenu deuxième actionnaire
de la banque depuis sa recapitalisation, en décembre.
NICOLAS CORI

Scandale majeur au Royau­
me­Uni, en Irlande et en
Suède avec la découverte
de viande chevaline dans
des steaks hachés et des
lasagnes (au bœuf). Un
trauma dans des pays
où la vénération de l’animal
exclut toute commerciali­
sation. A l’origine de
l’affaire? Comigel, une
société française basée à
Metz, dont la filiale luxem­
bourgeoise Tavela fournit
des plats surgelés dans
plus de quinze pays et ali­
mente des chaînes comme
Cora, Auchan ou Tesco.
C’est elle qui, depuis 2011,
fabrique les lasagnes pour
Findus épinglées jeudi par
l’agence britannique de
sécurité alimentaire parce
qu’elles contiennent jus­
qu’à 100% de viande de
cheval. Elle «avait transité
par plusieurs intermédiai­
res au niveau européen,
avec une traçabilité insuffi­
sante», a résumé hier soir
la direction de la répres­
sion des fraudes (DGC­
CRF), qui n’hésite pas à
parler de «tromperie».
A 21 heures, vendredi, le
patron de Comigel, muet
jusque­là, s’est finalement
retourné contre son four­
nisseur et a reconnu que la
viande incriminée venait
d’un producteur roumain.

73,1
millions, c’est le nombre
de clients de la télépho­
nie mobile en France
en 2012. Un taux de péné­
tration de 112%, contre
102% en 2011. Le patron de
l’Arcep, le gendarme des
télécoms, estime que Free
a «stimulé» le marché mais
que «les prix ne pourront
pas baisser durablement»…

COUP DE SANG LE PATRONAT CONTESTE LA COPIE GOUVERNEMENTALE

E Le Medef remet en cause l’accord sur l’emploi
a transcription de l’accord sur
l’emploi n’aura rien d’une formalité. Alors que le gouvernement doit présenter lundi son projet
de loi, le Medef s’estime floué et menace de retirer sa signature. Le 11 janvier, après de rudes négociations, le
patronat et trois syndicats (CFDT,
CFTC, CGC) avaient pourtant trouvé
un terrain d’entente: plus de flexibi-

L

lité pour les patrons, de nouveaux
droits pour les salariés. Le ministère
du Travail s’était alors attelé à sa traduction législative. Mais, jeudi soir,
«le texte a été présenté à notre groupe
technique et on a vu qu’il y avait un problème», explique une source patronale. Modalités de validation des plans
sociaux par l’administration, généralisation des complémentaires santé ou

encore «droits rechargeables» à l’assurance chômage: les points de blocage
n’ont rien d’anecdotique. «Le Medef
ne nous a même pas contactés», s’indigne Véronique Descacq, numéro 2 de
la CFDT. Qui estime que c’est «soit un
coup en traître, soit une déclaration à
usage interne» liée à la campagne pour
la présidence du Medef.
D.Al.

page meteo du 09:LIBE09 08/02/13 14:18 Page1

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

Directeur de la
publication
et de la rédaction
Nicolas Demorand
Directeur délégué
de la rédaction
Vincent Giret
Directeurs adjoints
de la rédaction
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Christophe Boulard
(technique)
Gérard Lefort
Fabrice Rousselot
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(édition)
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LIBÉRATION
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Durée : 50 ans à compter
du 3 juin 1991.
Cogérants
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Philippe Nicolas
Associée unique
SA Investissements
Presse
au capital de 18 098 355 €.
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Sibylle Vincendon et
Fabrice Drouzy (spéciaux)
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25, avenue Michelet
93405 Saint-Ouen Cedex
Tél.01 40 10 53 04
hpiat@manchettepub.fr
Petites annonces.Carnet.

LE MATIN Retour des gelées avec les
éclaircies nocturnes, ailleurs nuages
bas et quelques flocons notamment
vers le Centre.

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L’APRÈS-MIDI La perturbation arrivée le matin progresse un peu vers
l'est avec quelques flocons à l'avant
mais de la pluie à l'ouest.

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IMPRESSION
Cila (Héric)
Cimp (Escalquens)
Midi-print (Gallargues)
Nancy Print (Nancy)
POP (La Courneuve),
Imprimé en France
Tirage du 08/01/13:
161 681 exemplaires.
Membre de OJDDiffusion Contrôle.
CPPP:1115C80064.
ISSN0335-1793.
Nous informons nos lecteurs
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sceabo@liberation.fr
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France métropolitaine :
371€.

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Bagages sommaires

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Toulouse
Montpellier
Marseille

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-3/1
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Alger
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Berlin
Madrid
New York

DIMANCHE

LUNDI

Neige parfois abondante dans le
nord-est. Souvent pluvieux ailleurs,
calme de la Côte d'Azur à la Corse.

Ciel de traîne généralisé. Alternance
d'averses et d'éclaircies, giboulées
localement neigeuses dans l'est du
pays.

0,3 m/7º

0,3 m/7º

Lille

0,3 m/9º

Lille

1,5 m/9º

Caen

Caen
Paris

Paris

Strasbourg

Brest

Strasbourg

Brest
Orléans

Orléans
Dijon

Nantes

Dijon

Nantes

2,5 m/10º

1,5 m/10º

Lyon

Lyon
Bordeaux

Bordeaux
0,3 m/12º

2,5 m/12º

Toulouse

Nice

Montpellier

Toulouse

Marseille

Marseille

0,3 m/12º

0,3 m/12º

Soleil

Éclaircies

Nuageux

Couvert

Averses

Pluie

Orage

Neige

-10°/0°

1°/5°

6°/10°

Nice

Montpellier

11°/15°

16°/20°

21°/25°

Faible
Modéré
Fort

26°/30°

31°/35°

Calme
Peu agitée
Agitée

36°/40°

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SPORTS

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

SixNations:
Bleusrepetita
contreGalles
Si, à deux exceptions près, le XV de France
présente samedi les mêmes têtes que lors
de sa défaite à Rome, les Tricolores
espèrent un changement d’allure.
Par GILLES RENAULT

novembre : en enchaînant trois victoires
consécutives (Australie, Argentine, Samoa),
n a décidé de ne pas changer la France a cru hâtivement avoir estourbi les
une équipe qui perd.» C’est avec vieux démons de l’inconstance qui lui
un brin d’humour forcé que le avaient si souvent joué des tours dans le (résélectionneur du XV de France, cent) passé. Travaillant sur la durée, SaintPhilippe Saint-André (PSA), a cocufié
André estime donc qu’en continuant
l’adage voulant que ce soient les vainRÉCIT de miser sur une charnière Machequeurs qui conservent les faveurs de
naud-Michalak, ou en maintenant des
l’encadrement. Les Bleus sont plus mortifiés individualités comme Yoann Huget et Wesqu’il n’y paraît depuis leur défaite dimanche ley Fofana à des postes «contre-nature» (ardernier en Italie (23-18), lors de la première rière et aile), il va dans la bonne direction.
journée du Tournoi des six nations : bien
qu’employant jeudi le mot «péripétie», on ANIMAL BLESSÉ. Autres éléments d’explicane décelait aucune marque de désinvolture tion à ce quasi-statu quo: six jours seulement
dans les propos du pilier castrais Yannick séparent les deux rencontres, ce qui laisse
Forestier.
une marge de manœuvre à peu près nulle
L’équipe qui affrontera ce samedi le pays concernant un éventuel chambardement
de Galles au Stade de France (18 heures, sur (tout au plus Saint-André aurait-il pu réintéFrance 2) ressemblera donc fort à celle qui a grer l’ailier Vincent Clerc, absent de la predévissé à Rome. A deux noms près, qui ac- mière short list pour cause de légère blescentueront chez les Bleus une tonalité tou- sure). A contrario, un délai aussi court
lonnaise très raccord avec le meilleur club présente au moins un avantage : il ne laisse
français du moment: au centre, Mathieu Bas- guère le temps de gamberger et peut (doit)
tareaud chipe le poste de titulaire à Florian accentuer la soif de revanche de cet animal
Fritz (qu’il avait, aussi tardivement que vai- blessé qu’est devenu le XV tricolore.
nement, remplacé à Rome); en deuxième li- Par chance, si on peut dire (il sera toujours
gne, Jocelino Suta supplante le néocapitaine temps, le cas échéant, de se déjuger dimanche), c’est une bestiole
encore plus claudicante qui
Alors, bonne pioche que ces galeux Gallois
arrive de Galles pour affronpour se refaire la cerise? Bien sûr, on ne
ter les Bleus. Quatrième de la
croisait pas un Bleu, ces derniers jours à
dernière Coupe du monde,
Marcoussis, pour reprendre à son compte
puis vainqueur du tourune suggestion aussi péremptoire.
noi 2012 (avec Grand Chelem), le pays de Galles n’est
Pascal Papé, hors-service (lombaires) depuis plus que l’ombre de l’équipe fringante qui
sa sortie dominicale anticipée.
avait parachevé son dernier parcours euroPourquoi PSA décide-t-il d’accorder à nou- péen en battant la France 16-9, mi-mars,
veau sa confiance à un groupe qui vient de dans un Millenium Stadium de Cardiff en
se prendre un gros coup derrière la nuque ? liesse.
Grosso modo, parce qu’il n’a guère le choix. Laminés par les blessures (dernier forfait en
Bon gré mal gré, le sélectionneur veut croire date, le capitaine Sam Warburton), les Draqu’il s’agit là d’un accroc. En priant pour gons rouges du coach fatalement chahuté
que cela ne remette pas en cause la série de Rob Howley alignent une incroyable série en
bons résultats enregistrés l’été dernier en cours de huit défaites consécutives. Et ils ne
Argentine, puis, surtout, durant les tests de crachent guère plus que leurs poumons à

«O

L’équipe de France en plein entraînement à Marcoussis (Essonne), jeudi, après son échec d’entrée
courir derrière le score (voir la première mitemps calamiteuse, samedi dernier, contre
l’Irlande, scellée par un retard insurmontable de 20 points). Ainsi, entre la France et le
pays de Galles, l’enjeu du jour devient simple, quoiqu’inopiné: quitter le cul de bassefosse du classement, à la veille du vrai choc
du week-end, Irlande-Angleterre qui, à Dublin, réglera temporairement la question du
leadership continental.
Alors, bonne pioche que ces galeux Gallois
pour se refaire la cerise ? Bien sûr, on ne
croisait pas un Bleu, ces derniers jours à

LE GRAND STADE, ENCORE
Profitant du focus médiatique en
temps de tournoi, la Fédération
française a encore communiqué sur
son projet «indispensable» de grand
stade espéré pour 2017 à Evry
(Essonne), qui lui permettrait de ne
plus dépendre du Stade de France où
elle s’estime lésée. Elle a précisé que la
conception avait été confiée aux
cabinets d’architectes Populous et
Ateliers 2/3/4. Estimée à 600 millions
d’euros, l’enceinte de 82000 places,
avec toit rétractable et pelouse
amovible, compléterait en Ile­de­
France le nouveau Jean­Bouin du
Stade Français (prévu pour la rentrée)
et, qui sait, une Arena 92 du Racing
Métro, toujours en gestation. G.R.

Marcoussis (Essonne), pour reprendre à son
compte une suggestion aussi péremptoire.
«Nous avons été touchés dans notre orgueil et
il y a eu beaucoup de choses difficiles à digérer,
admet le troisième ligne Louis Picamoles.
Mais la confiance n’est pas entamée et l’ambiance au sein du groupe demeure bonne, après
une semaine qui nous a semblé à la fois plus
courte que d’habitude et, néanmoins, assez longue, dans la mesure où, depuis dimanche, il
nous tarde de montrer un autre visage.»
«AUCUNE EXCUSE». Revenant sur le naufrage
romain, le Toulousain analyse: «Nous avons
parfois cherché des solutions trop compliquées
et perdu au total 16 ballons, donc autant de
munitions : impossible d’espérer maîtriser un
match avec ce genre de statistiques. A nous d’en
tirer les conséquences, et de prouver au staff
qu’il a eu raison de nous accorder sa confiance.
Contre Galles, il nous faudra être plus lucides et
mieux structurés, savoir garder les ballons, essayer de sans cesse avancer, afin d’imposer notre rythme et surtout ne pas subir le jeu.»
«A partir de là, nous n’aurons aucune excuse
à chercher, complète l’ailier du Racing Métro 92 Benjamin Fall – qui enchaînera pour
la première fois de sa carrière hachée deux
rencontres de suite comme titulaire en bleu.
De toute façon, nous n’avons plus le choix :
il faut gagner.» Faute de quoi, le XV de
France, qu’on spéculait durablement rasséréné à la veille de l’ouverture du Tournoi des
six nations, replongerait fissa dans un abîme
de tourments. •

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

SPORTS

Les Bleus, trop sollicités en Top 14,
arriveraient éreintés aux grands
rendez-vous. Pas si simple.

L’agenda, mot
d’excuse pour
matchs ratés
e débat est vieux comme
le professionnalisme
dans le rugby. Les
vaillants joueurs du XV de
France seraient trop sollicités
par les joutes du Top 14 et cramés au moment de défendre
les couleurs tricolores. La
polémique a resurgi après la
défaite des Bleus en Italie,
dimanche dernier (18-23).
«Le calendrier, j’en parle depuis
un an, lâchait, fataliste, le
sélectionneur, Philippe SaintAndré. Les dirigeants se mettront autour d’une table, à eux
de prendre des décisions.»
Serge Simon, le président de
Provale, syndicat des joueurs
professionnels, est monté au
front médiatique toute la
semaine. «Avant même le
match de Rome, on savait que
les Français étaient sur les rotules, nous confie-t-il. Le rugby
est un sport de combat. Il faut
avoir envie d’entrer sur le terrain
pour se faire défoncer ! Et pour
cela, il faut avoir faim et savoir
recharger les batteries.»
La petite musique du «calendrier infernal» des Bleus est
connue. Qu’en est-il dans la
réalité? Si on regarde l’emploi
du temps des joueurs cadres
dans les quatre nations européennes majeures (Angleterre, France, pays de Galles,
Irlande) depuis le début de la
saison, on constate que les
moins sollicités sont les Celtes. Ainsi, les arrières Zebo et
North cumulent 15 et 16 titularisations en club et équipe
nationale. Les Anglais et les
Français jouent davantage: les
Bleus Ouedraogo et Fofana en
sont à 18. Même topo pour
l’ailier des Saracens, Chris
Ashton. Quant au capitaine
du XV de la Rose, Chris Robshaw, il détient le record avec
20 titularisations.
«Préserver». L’écart est donc
là, mais pas aussi important
que l’affirment certains. «Je
ne dis pas le contraire, rétorque
Serge Simon. Les Anglais ont le
système le plus comparable au
nôtre. Mais ils savent préserver
leurs joueurs les plus exposés en
leur ménageant des plages de
récupération et des phases de
développement.»
Au cœur du débat, on trouve
l’accord passé entre la fédération anglaise et les clubs.

L

dans le Tournoi des six nations, face à l’Italie (23­18), dimanche dernier. PHOTO FRANCK FIFE.AFP

FRANCE - GALLES LES ÉQUIPES
Samedi, 18 heures à Saint-Denis
(sur France 2)







Huget



Fofana Bastareaud



Mermoz



Fall



Michalak




Machenaud



Dusautoir (cap.)
Picamoles Ouedraogo
Maestri
Suta






Mas

Szarzewski

Forestier

Jenkins

Hibbard

A. Jones







Coombs

Evans












R. Jones (cap.)

Faleteau

Tipuric





Phillips

Biggar





North

Roberts








Davies

Cuthbert

FRANCE

GALLES

REMPLAÇANTS

REMPLAÇANTS










Kayser
Debaty
Ducalcon
Taofifenua
Chouly
Parra
Trinh-Duc
Fritz










Owens
James
Mitchell
Reed
Shingler
Ll. Williams
Hook
S. Williams

Classement Pts J G N P

p.

c. Diff.


1 Angleterre









1 Irlande











1 Italie














4 France











-




4 Ecosse











4 Galles











Samedi 9

Halfpenny

Dimanche 10

-

Ecosse - Italie
Edimbourg, 15 h 30
Irlande - Angleterre
Dublin, 16 heures

-

Outre-Manche, ceux-ci sont
indemnisés à hauteur de
200 000 euros par an et par
international. La fédération
française, elle, n’offre aux
clubs que 500 euros par jour
d’absence. Une somme «totalement ridicule», a expliqué au
Monde Mourad Boudjellal, le
président toulonnais, qui fournit quatre titulaires samedi
contre le pays de Galles.
«Bière». La convention liant
la Ligue professionnelle et la
fédération devrait être renégociée cette année. Serge Simon
espère une plus grande «préservation» des meilleurs Français. «Il n’y a aucun espoir
d’obtenir une harmonisation des
calendriers internationaux, juge-t-il. La solution sera francofrançaise.»
Pour le président de Provale,
l’idéal serait de limiter le
nombre de matchs disputés
à 25 par an pour chaque international. «Si l’on veut se préparer au mieux pour gagner la
Coupe du monde, ça me paraît
nécessaire. Sinon, on continuera
à gérer la situation de manière
très française, en faisant la révolution en cours de compétition
et en allant boire des bières pour
souder le groupe.»
Voilà pour le diagnostic, unanimement partagé. De là à
parler de solutions communes… Car le rugby français
souffre de la puissance du
Top 14, bombardé meilleur
championnat du monde. Les
gros clubs y occupent une
place prépondérante. Sont-ils
prêts à ménager leurs Bleus ?
Pas sûr. Certains militent
même pour le retour au Top 16,
ce qui ferait quatre rencontres
de plus par saison.
«Nos clubs sont engagés dans
une course à l’échalote, estime
Serge Simon. Ils ont besoin de
toujours plus de ressources pour
offrir les meilleurs salaires. Ne
peut-on envisager un développement davantage maîtrisé ?»
La relative faiblesse économique de la FFR n’arrange pas les
choses. En Angleterre, la RFU
est propriétaire du stade de
Twickenham, ce qui lui apporte d’appréciables revenus.
Le Stade de France, lui, est
exploité par le consortium
Bouygues-Vinci…
SYLVAIN MOUILLARD



21

CARNET
DéCès
Margot et Mattéo
PUIGSERVER
Antonella AMIRANTE
Fanny THIERRY
et ses amis de la
Compagnie Haut et Court
ont la tristesse immense de
vous annoncer
le dernier voyage de

Philippe
PUIGSERVER,

Directeur de production
et écrivain
Il s'en est allé lundi
4 février 2013.
Tous ses amis peuvent se
donner rendez-vous
pour le saluer une
dernière fois
il sera de passage à LYON
en l'église de Montchat
Lundi 11 février à 14H30
Ni fleurs ni couronnes
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Le Carnet

Christiane Nouygues
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LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

SPORTS

FOOT Lyon et Marseille
doivent s’imposer dimanche
contre Lille et Evian-Thonon, après avoir cédé du
terrain la semaine dernière
sur le leader parisien.
Vendredi Paris-SG - Bastia
(non parvenu).
Samedi, 17 heures SaintEtienne - Montpellier ;
20 heures Troyes-Sochaux,
Nice-Lorient, Ajaccio-Bordeaux, Nancy-Reims, Valenciennes-Brest.
Dimanche, 14 heures EvianThonon-Marseille; 17 heures
Rennes-Toulouse; 21 heures
Lyon-Lille.
RALLYE Le Français Sébastien Ogier (Volkswagen) était
en tête du rallye de Suède,
2e manche du championnat
du monde WRC, après les
sept premières épreuves spéciales de la 1re journée, jeudi
soir et vendredi.

RUGBY Toulon et Toulouse
ont beau occuper les deux
premières places du Top 14,
les deux équipes ont besoin
de se rassurer en se déplaçant samedi chez des mal
classés.
Vendredi Racing MetroClermont (non parvenu).
Samedi, 15 heures CastresStade Français, Bordeaux-Bègles-Toulon, Mont-de-Marsan - Grenoble, Agen-Toulouse, Bayonne-Perpignan;
20h40 Montpellier-Biarritz.

ASchladming,l’Autriche
enpleinedescente
SKI Dans l’épreuve reine, la «Wunderteam» tentera

de faire oublier un début de Mondial laborieux.

TENNIS Grippée, Marion
Bartoli, qui devait effectuer
son retour en Fed Cup après
huit ans d’absence, rate ses
retrouvailles avec l’équipe de
France qui fera sans sa
numéro 1 face à l’Allemagne,
samedi et dimanche à Limoges. Pauline Parmentier et
Kristina Mladenovic disputeront les simples.

12 millions

de dollars (soit 9 millions d’euros), c’est la somme que
réclame à Lance Armstrong la compagnie d’assurances
SCA Promotions. Celle­ci a saisi jeudi un tribunal de
Dallas (Texas) afin de récupérer les sommes qu’elle lui a
versées pour des victoires au Tour de France. Le cycliste,
qui a reconnu s’être dopé, a été déchu de ses titres et
suspendu à vie. Selon l’agence américaine antidopage
(Usada), il «veut bien participer aux efforts visant à net­
toyer le cyclisme» et a demandé deux semaines supplé­
mentaires avant de décider s’il collabore aux enquêtes.

FINALE DE LA CAN : LE BURKINA LÉSÉ,
MAIS LE BURKINA AU COMPLET
Injustement expulsé en demi­finale contre le Ghana, le
Rennais Jonathan Pitroipa (photo) a été réhabilité ven­
dredi par la commission de discipline de la confédération
africaine de foot. Il pourra jouer dimanche la finale de la
Coupe d’Afrique des nations (CAN) avec le Burkina Faso
contre le Nigeria. L’arbitre de la demi­finale, le Tunisien
Slim Jedidi, a reconnu qu’il s’était «trompé» en donnant un
second carton jaune au Burkinabè, accusé d’avoir plongé
dans la surface pour obtenir un penalty, alors qu’il était
bel et bien victime d’une faute. Son expulsion par cet
arbitre, depuis suspendu en raison de sa piètre perfor­
mance, n’avait pas empêché le Burkina, coaché par le
Belge Paul Put, de se qualifier aux tirs au but. Cela dit, le
Nigeria, large vainqueur du Mali en demie (4­1), part favori,
même s’il n’a pas pu battre le Burkina lors du match de
poule les opposant au début de cette CAN, les deux
équipes se quittant sur un nul (1­1). En cas de victoire, le
coach nigérian Stephen Keshi serait le second footballeur
à gagner la CAN comme joueur puis comme entraîneur
–il était capitaine de son équipe quand elle a gagné
en 1994. PHOTO STÉPHANE DE SAKUTIN. AFP

L’Autrichien Hannes Richelt à l’entraînement, jeudi. PHOTO FABRICE COFFRINI. AFP
es deux descentes,
épreuves reines du ski
alpin, sont au programme des championnats
du monde ce week-end à
Schladming. Ce double rendez-vous est l’objectif prioritaire des équipes autrichiennes qui n’ont obtenu qu’une
médaille de bronze au cours
de la première semaine. Celle
remportée par Nicole Hosp
derrière l’Allemande Maria
Hoefl-Riesch et la Slovène
Tina Maze, lors de l’épreuve
du super-combiné, vendredi.
Un bilan des plus maigres
pour «la» nation du ski alpin. Mais une victoire d’un
fils ou d’une fille du pays
samedi ou dimanche ferait
tout oublier.
«Morts de faim». Sauf que,
là encore, rien ne sera facile
chez les hommes comme les
femmes qui ne peuvent pas
compter, comme au bon
vieux temps, sur une armada
où la défaillance des cadors
de la «Wunderteam» serait
aussitôt compensée par
l’émergence d’aspirants
«morts de faim». Car cette
équipe de rêve n’existe plus
vraiment. L’Autriche reste
forte de quelques individualités, mais elle ne domine
plus le ski alpin et n’est plus
en mesure d’écraser la concurrence à chaque épreuve.
La preuve, à l’heure de dévaler les 3 282 mètres de la
descente de Planai : c’est
l’équipe italienne qui fait
peur aux 30000 spectateurs
autrichiens attendus samedi
matin autour de l’aire d’arrivée. Avec déjà quatre victoi-

L

res au compteur, Dominik
Paris (Bormio et Kitzbühel)
et Christof Innerhofer (Beaver Creek et Wengen) sont
regardés comme les favoris
de cette descente.
Alors, tout là-haut, dans la
cabane de départ, à 11 heures
précises si la météo le permet, Klaus Kröll, détenteur
de la Coupe du monde de
descente, et surtout Hannes
Reichelt, vainqueur en décembre à Bormio (ex aequo
avec Paris), seront lestés du
poids de leurs responsabilités envers la nation. «Je
pense que le public nous demande plus que ce que l’on
peut faire, je veux simplement
bien skier», prévient Hannes
Reichelt, lui qui a échoué au
pied du podium à l’occasion
du super-G.

Outre les «Frecce Tricolori»
italiennes, les Autrichiens
devront également battre le
géant Norvégien Aksel Lund
Svindal, qui a montré le bout
de ses spatules dans toutes
les épreuves de vitesse depuis le début de la saison et
qui reste sur une victoire à
Schladming en clôture de la
saison dernière. Sans oublier
que si les Italiens ou le Norvégien se trouent, les Canadiens, qui détiennent le titre
de descente depuis 2009,
comptent sur Erik Guay pour
le conserver.
Hold­up. Et les Français? Ils
ont perdu Johan Clarey, forfait de dernière minute et qui
était le mieux placé chez les
Bleus. Depuis, la médaille
d’argent obtenu au débotté
par le remplaçant Gauthier
de Tessières,
«Le public nous demande plus mercredi en
super-G, autoque ce que l’on peut faire, je
rise tous les esveux simplement bien skier.» poirs. Reste
que pour réusHannes Reichelt descendeur autrichien
sir un hold-up,
Les skieurs autrichiens quelques conditions sont inauront toutefois l’avantage dispensables, comme le soud’évoluer sur une piste qu’ils ligne Adrien Théaux: «Il fauconnaissent par cœur, avec dra être frais physiquement et
pour mission de ramener un prendre des risques. Tout en
titre mondial de descente qui skiant juste.»
leur échappe depuis dix ans. Chez les filles, en l’absence
de Lindsey Vonn, blessée, la
RÉPUBLIQUE
liste des prétendantes s’est
TCHÈQUE
élargie. Dimanche, la SloVienne
vène Tina Maze voudra comALLEMAGNE
pléter sa collection d’or,
AUTRICHE
mais il lui faudra mettre dans
Schladming
son sillage une bonne demidouzaine de rivales aussi
SLO
ITALIE
CRO dangereuses que rapides.
100 km

LIONEL FROISSART

L’HISTOIRE

FLAMBÉE DE
HAINE AU BEITAR
JÉRUSALEM
Les bureaux du Beitar
Jérusalem ont été incen­
diés vendredi. Cet acte,
dont les auteurs restent
pour l’instant inconnus,
intervient alors que le
recrutement de deux
footballeurs tchétchènes
musulmans a déclenché
des réactions de haine de
la part des supporteurs les
plus ultras du club israélien,
propriété du milliardaire
Arcadi Gaydamak. Jeudi,
la justice avait décidé de
poursuivre quatre d’entre
eux pour avoir entonné des
chants racistes à l’intention
des deux futures recrues.
Le Premier ministre, Benya­
min Nétanyahou, a qualifié
de «honteux» de tels «com­
portements racistes».

«Après les Jeux,
j’ai pété un câble
direct. […] Je me
suis dit: “Si j’avais
perdu, j’aurais
été triste, mais
personne m’aurait
fait chier.”»
Lucie Décosse médaille
d’or de judo à Londres, qui
revient à la compétition ce
week­end au tournoi de Paris

LES GENS

VOILE : ARNAUD
BOISSIÈRES AUX
SABLES SAMEDI
Arnaud Boissières (Akena
Vérandas) devrait franchir
samedi après­midi la ligne
d’arrivée du Vendée Globe
en huitième position, après
91 jours de course. Une
performance qui fait entrer
«Cali» dans le club des
9 skippeurs à avoir bouclé
deux tours du monde
consécutifs, sur 137 partici­
pants. Sauf imprévu,
l’Arcachonais, arrivé
septième il y a quatre ans,
devrait donc retrouver
son attache à Port Olona.
Le héros local termine
juste derrière le Suisse
Dominique Wavre (Mira­
baud), arrivé vendredi
après­midi. PHOTO AP

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

ECRANS&MEDIAS

A LA TELE SAMEDI

DIMANCHE



23

TF1

FRANCE 2

FRANCE 3

CANAL +

TF1

FRANCE 2

FRANCE 3

CANAL +

20h50. The voice, la
plus belle voix.
Divertissement
présenté par
Nikos Aliagas.
23h05. The voice Au cœur des coulisses.
Divertissement
présenté par
Karine Ferri.
23h50. Les experts.
2 épisodes.
Série.
1h25. Human Target :
la cible.

20h50. On n’demande
qu’à en rire.
Divertissement
présenté par
Jérémy Michalak.
23h35. On n’est pas
couché.
Magazine présenté par
Laurent Ruquier.
2h05. Météo.
2h10. La parenthèse
inattendue.
Magazine.
4h10. Thé ou café.
Magazine.

20h45. La vie
en miettes.
Téléfilm de
Denis Malleval.
Avec Bruno Debrandt,
Audrey Fleurot.
22h10. La résidence.
Téléfilm de Laurent
Jaoui.
Avec Michel Jonasz,
Guy Marchand.
23h50. Soir 3.
0h10. Appassionata.
La Didone.
Spectacle.

20h55. Source code.
Film de science-fiction
américain de Duncan
Jones, 93mn, 2011.
Avec Jake Gyllenhaal,
Michelle Monaghan.
22h25. Samedi sport.
Sport.
22h35. Jour de Rugby.
Magazine présenté par
Isabelle Ithurburu.
23h15. Jour de foot.
Magazine.
0h05. Samedi sport.
Sport.

20h50. Clones.
Film de science-fiction
américain de Jonathan
Mostow, 85mn, 2008.
Avec Bruce Willis,
Radha Mitchell.
22h30. Les experts :
Manhattan.
Série américaine :
Fenêtre sur rue,
Le but ultime,
Le 34e étage.
Avec Gary Sinise.
0h55. Dexter.
Série.

20h45. Le come-back.
Comédie américaine
de Marc Lawrence,
103mn, 2006.
Avec Hugh Grant, Drew
Barrymore.
22h25. Non élucidé.
L’Affaire Elodie Kulik.
Magazine présenté par
Arnaud Poivre d'Arvor
et Jean-Marc Bloch.
0h00. Journal de la
nuit.
0h10. Histoires
courtes.

20h45. Inspecteur
Lewis.
Téléfilm britannique :
La quête impossible.
Avec Clare Holman,
Kevin Whately.
22h20. Soir 3.
22h45. Inspecteur
Lewis.
Retour à Oxford.
Téléfilm.
0h20. Les Caves
du Majestic.
Film.
2h00. Soir 3.

21h00. Football :
Lyon / Lille.
24e journée du
championnat
de France de Ligue 1.
Sport.
22h55. CFC le débrief.
23h15. L’équipe du
dimanche.
Magazine présenté par
Thomas Thouroude.
0h05. Le journal des
jeux vidéo.
0h30. Le journal du
hard.

ARTE

M6

FRANCE 4

FRANCE 5

ARTE

M6

FRANCE 4

FRANCE 5

20h50. Les
conquérants du
nouveau monde.
Documentaire.
22h15. Lennon, NYC.
Documentaire.
0h10. Tracks.
Magazine.
1h05. Au cœur
de la nuit.
Tori Amos et Hauschka.
Magazine.
2h00. Le chant du
cygne - La ballade
d’Occi Byrne.

20h50. The glades.
Série américaine :
La guerre des
restaurants,
Apparences
trompeuses,
Amour et dépendance,
Le venin du serpent,
Les cobayes,
L’orangeraie.
Avec Matt Passmore,
Clayne Crawford.
1h50. Supernatural.
L’épée de Brunwick.
Série.

20h45. Les aventuriers
du monde perdu.
Téléfilm de Stuart
Orme :
1 & 2/2.
Avec Bob Hoskins,
James Fox.
23h05. Les aventures
du jeune Indiana Jones.
Le mystère du blues
Série.
0h35. Le Printemps de
Bourges 2010.
Pony Pony Run Run.
Spectacle.

20h35. Échappées
belles.
Turquie : les trésors
d’Anatolie.
Magazine présenté par
Sophie Jovillard.
22h05. Les routes de
l’impossible.
Colombie : les pilotes
fous de l’Amazonie.
Documentaire.
23h00. À vous de voir.
Magazine.
23h30. Dr CAC.
23h55. Planète insolite.

20h45. Le calamar
géant.
Documentaire.
21h25. Danse
avec les poissons.
Documentaire.
23h00. À poil dur,
à poil long, à poil ras.
Le teckel.
Documentaire.
0h25. Arte lounge.
Spécial Berlinale.
Magazine.
1h30. Philosophie.
Magazine.

20h50. Zone interdite.
Affaires criminelles :
le meurtre était
presque parfait.
Magazine présenté par
Wendy Bouchard.
23h00. Enquête
exclusive.
Polygamie : au cœur de
l'interdit.
Magazine.
0h25. Zemmour
et Naulleau.
Magazine.
1h40. Météo.

20h45. Public Enemies.
Policier américain de
Michael Mann, 130mn,
2008.
Avec Johnny Depp,
Christian Bale.
23h00. Predator.
Film fantastique
américain de John
McTiernan, 100mn, 1987.
Avec Arnold
Schwarzenegger,
Carl Weathers.
0h45. La zona,
propriété privée.

20h35. High-tech,
électroménager :
un gachis organisé.
Documentaire.
21h30. C’est notre
affaire.
Magazine.
22h00. Liban Des guerres et des
hommes.
Épisode 3 : 1990-2012.
Documentaire.
23h00. La grande
librairie.
Magazine.

LES CHOIX

LES CHOIX

Baston pour tous

Daube pour tous

Peace pour tous

Calamar pour lui

Hugh Grant pour nous Costume pour vous

LCP, 9h­13h et 15h­21h

TF1, 20h50

Arte, 22h15

Arte, 20h45

France 2, 20h45

France 4, 20h45

Envie de voir des députés
s’écharper? La Chaîne par­
lementaire diffuse ce week­
end en direct les Débats

Autopromo: on vous a déjà
dit que The Voice était une
daube velue? On mesure
la longueur des poils dans
leMag de ce week­end.

Dans le documentaire
Lennon, NYC, de Michael
Epstein, on se balade,
très peace and love, avec
l’ex­Beatles de 1971 à 1980.

Terrible: au bout de
quarante ans, le zoologiste
Tsunemi Kubodera ren­
contre enfin l’objet de
son désir, le Calamar géant.

Houuu, ce gentil film
romantique avec Hugh
Grant, le Come­Back,
épongera très bien notre
déprime dominicale.

Si après ça, vous choisis­
sez plutôt Public Enemies
avec Johnny Depp en
plein trip costumé, eh bien
c’est bien fait pour vous.

du mariage pour tous.

PARIS 1ERE

TMC

W9

GULLI

PARIS 1ERE

TMC

W9

GULLI

20h40. Chevallier et
Laspalès : La rentrée
des sketches.
Spectacle avec
Régis Laspalès et
Maurice Chevalier.
22h50. 17e sans
ascenseur.
Magazine présenté par
Laurent Baffie.
23h50. Zemmour &
Naulleau.
Magazine.
0h50. Paris Dernière.
Magazine.

20h45. New York
section criminelle.
Série américaine :
Chirurgie expéditive,
La mort au bout du
couloir,
Le bourreau des corps,
L’homme de trop.
Avec Vincent
D'Onofrio,
Kathryn Erbe.
0h05. Suspect n°1.
Magazine.
1h55. Inavouables
désirs : Aline.

20h50. Les Simpson.
La chorale des
pequenots,
Mariage plus vieux,
mariage heureux,
Mon meilleur ennemi,
Kill Gill (volumes 1 et 2),
Les baguettes
magiques,
C’est moi qui l’ai fait !
Série.
23h20. Les ch’tis
à Las Vegas.
Télé-réalité.
1h50. Météo.

20h45. In ze boîte Spéciale association.
Jeu.
22h20. Chérie,
j’ai rétréci les gosses.
Série américaine :
Chérie, tu as neuf vies,
Chérie, j’ai aussi rétréci
mon frère.
Avec Peter Scolari,
Hillary Tuck.
23h50. Les Zinzins de
l’espace.
Bongo Park.
0h00. Dessins animés.

20h30. Kaamelott Dies Irae.
Série française.
Avec Alexandre Astier.
22h00. La cérémonie
des Bafta 2013.
Divertissement.
0h00. Spartacus :
les dieux de l’arène.
Série américaine :
Un lourd passé,
Missio.
Avec Marisa Ramirez.
1h55. Programmes de
la nuit.

20h45. New York
police judiciaire.
Série américaine :
Le prix à payer,
Jeux d’armes,
Belle à en mourir.
Avec Sam Waterston,
Jesse L. Martin.
23h20. Il était une
fois...
Louis de Funès.
Magazine.
1h10. La traversée
de Paris.
Film.

20h50. Hold up.
Comédie francocandienne d’Alexandre
Arcady, 114mn, 1985.
Avec Jean-Paul
Belmondo, Kim Cattrall.
22h40. Taken.
Thriller français
de Pierre Morel, 85mn,
2007.
Avec Liam Neeson,
Maggie Grace.
0h30. Météo.
0h35. Programmes de
la nuit.

20h45. Y a pas
d’âge pour s’aimer.
Téléfilm français.
Avec Charlotte
De Turckheim,
Bernard Le Coq.
22h20. Angélique
et le sultan.
Film d’aventures de
Bernard Borderie,
105mn, 1968.
Avec Michèle Mercier,
Robert Hossein.
0h00. Dessins animés.
Jeunesse.

NRJ12

D8

NT1

D17

NRJ12

D8

NT1

D17

20h50. Florence
Larrieu, le juge
est une femme.
Téléfilm français :
Cadeau d’entreprise
Avec : Florence Pernel.
22h40. Florence
Larrieu, le juge
est une femme.
Suspectes.
Téléfilm.
0h15. X-Files : aux
frontières du réel.
Série.

20h50. The event.
Série américaine :
Un nouvel ordre
mondial,
La succession,
50 millions de morts,
L’hybride,
La fin justifie les
moyens,
Le grand jour.
Avec Jason Ritter,
Sarah Roemer.
1h40. Touche pas
à mon poste !

20h45. Alcatraz.
Série américaine :
Garett Stillman,
Tommy Madsen,
Sonny Burnett,
Webb Porter.
Avec Sarah Jones,
Jorge Garcia.
0h05. Catch américain
Smack Down.
Sport.
1h50. Catch américain
Raw.
Sport.

20h50. Le zap.
Divertissement.
22h30. Le Zap choc.
Divertissement.
23h25. Le Zap choc.
Divertissement.
0h15. Star story.
AC/DC, toute la vie
du plus grand groupe
de rock.
Documentaire.
1h35. Top rock.
Documentaire.
2h35. Nuit live.

20h50. Tellement Vrai.
Ils veulent caser un de
leurs proches.
Magazine présenté par
Matthieu Delormeau.
22h40. Tellement Vrai.
Nouveaux couples : des
amoureux pas comme
les autres II.
Magazine présenté par
Matthieu Delormeau.
0h20. Tellement Vrai.
Magazine.
2h00. Poker.

19h20. Football :
Nigéria / Burkina Faso.
Finale de la coupe
d’Afrique des Nations.
Sport.
21h25. Au coeur
de l’enquête.
Stupéfiants, trafic et
coup de filet, Règlement
de comptes, gros calibre
et témoin clé.
Documentaire.
0h15. Touche pas à mon
poste !

20h45. Top cops.
Comédie américaine
de Kevin Smith, 107mn,
2009.
Avec Bruce Willis.
22h40. Alcatraz.
Série américaine :
Jack Sylvane,
Ernest Cobb,
Kit Nelson,
Cal Sweeney.
Avec Sarah Jones.
2h05. Ces plaisirs
qui vous hantent.

20h50. Nouvelle star.
5 finalistes pour le
4e prime time depuis
"L"Arche SaintGermain".
Divertissement
présenté par
Cyril Hanouna.
23h00. Passions
intimes.
Téléfilm.
0h10. Star story.
Tout le monde il est B.O.
Documentaire.

24



CULTURE

SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

Catherine Ribeiro, en septembre 1972. PHOTO JEAN­PIERRE LELOIR

COFFRET

CATHERINE RIBEIRO
+ ALPES N° 2
Quarante ans plus tard, les 18 minutes et
36 secondes de Poème non épique figurent
toujours une sorte de statue du comman­
deur du rock seventies: violent, déchiré, à la
limite de l’atonal, la chanteuse allant se fra­
casser sur les glissandos comme un suicidé
qui se balancerait dans le vide mille fois de
suite, puis encore, et encore… Un monstre.

ÂME DEBOUT
C’est l’équilibre entre l’aspiration à la grandi­
loquence et le dénuement sonore – les
contraintes de temps pour enregistrer ne se
sont jamais autant entendues qu’ici– qui fait
le prix d’Ame debout. Une trouvaille comme
on n’en a pas cinq dans une vie: le bruit de
pas qui ferme le Kleenex, le drap de lit et
l’étendard et qui traduit un sentiment de
perte, perdurant longtemps après l’écoute.

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

Recueilli par GRÉGORY SCHNEIDER

C

e qui se lit de plus sélect en matière
pop aux Etats-Unis, en Allemagne
ou en Grande-Bretagne – les anthologies du magazine anglais Mojo, le
site Headheritage – tient les quatre premiers
Catherine Ribeiro + Alpes pour des albums
fondamentaux, comptant parmi les très
rares, avec ceux de Magma, à faire écho à ce
qui s’est fait de plus libre et de plus intense
ailleurs au début des années 70, période de
tous les risques : Ash Ra Temple ou Neu ! en
Allemagne, Nick Farren et Van Der Graaf
Generator en Angleterre, Culpeper’s Orchard
au Danemark ou les Taj Mahal Travellers au
Japon. La France, elle, aura retenu la pasionaria de gauche, les engagements multiples
de Catherine Ribeiro (Palestine, réfugiés du
franquisme, galas de soutien pour les exilés
chiliens, meetings anarchistes) ayant
concouru à une folklorisation qui, avec le
temps, a pris le pas sur des disques hors cadre
sans équivalent ni descendance.
A l’occasion de la réédition de ces quatre premiers albums de «Ribeiro Alpes», fin 2012,
on a contacté la chanteuse. Elle explique en
préambule avoir du mal avec le regard des
autres depuis ses débuts, elle vit cloîtrée
(«J’assume»). Très impliquée et précise (elle
a sous la main la quasi-totalité des carnets
qu’elle tient depuis 1965), elle aura transformé l’exercice de l’interview, lors de rendez-vous téléphoniques, en moments singuliers : lectures d’articles qui lui furent
consacrés, extraits de son autobiographie à
venir (on est alors parfois proche du poème
en prose), citations, évocations d’épisodes
personnels douloureux. Cette façon de faire
assure, in fine, à la dame la maîtrise du
tempo et de la «couleur» de l’échange. On y
a clairement vu «la cathédrale d’orgueil», une
définition qu’elle utilise pour elle-même.

«Des plaquettes de Gardénal»
«Ma mère me frappait. Illettrée, elle avait
commencé à travailler à 8 ans. J’en avais 11
quand j’ai compris que je n’aurais pas les
moyens de faire des études. On était pauvres,
et moi je rêvais d’avoir des parents riches. Ma
mère disait: “Les études, c’est pour les gosses
de riches !” J’ai été comédienne, chanteuse
[yé-yé, ndlr], mannequin… En avril 1968, je
n’ai plus un rond. J’ai honte. Mais quand tu
n’as rien, tu as quand même ta dignité. J’ai
vu quatre toubibs: quatre plaquettes de Gardénal de vingt pilules, dosées à 0,10 gramme.
J’ai fumé un peu d’herbe et fait glisser les
pilules avec du thé et du Coca. Je me suis allongée et j’ai attendu. A un moment, le lit a
valdingué jusqu’au plafond. J’ai passé Mai 68
à l’hôpital Fernand-Vidal, où j’ai dû réapprendre à parler, à marcher, à écrire. Je parlais comme un enfant. Un journal ne tenait
même pas dans mes mains.»

Patrice Moullet, le sauvage
«C’est Patrice Moullet qui s’est inquiété de
mon absence: j’avais dit au concierge que je
partais dans le Sud, mais il ne l’a pas cru. La
police est intervenue et a forcé la porte. Mon
estomac ne supportait que le café au lait. Pa-

CULTURE

ROCK A l’occasion de la réédition de quatre

de ses albums avec Alpes, la chanteuse,
désormais retirée, revient sur sa vie
d’artiste militante dans les années 70.

Ribeiro,

de mémoire
de pasionaria
trice m’en apportait aux heures de visites :
«Aller vers les autres»
pour celle de 13 heures, sa mère me faisait un
thermos. Pour 18 heures, il faisait faire le café «J’étais bouddhiste. En juillet 1970, j’ai quitté
au lait dans une brasserie où il patientait l’ashram où j’allais le dimanche. J’ai pensé
l’après-midi devant son demi. On le dévisa- qu’il était temps de cesser de regarder mon
geait: les cheveux longs jusqu’à la taille et la nombril et d’aller vers les autres. Mais
barbe jusqu’au nombril… Il a fini par poser aujourd’hui encore, presque chaque jour je
devant lui un écriteau : “Pour toucher ma lis une page au hasard de la Bhagavad Gîtâ. En
barbe, déposez un franc.”
juillet 1970, le metteur en scène Bernard Mu«On s’était rencontrés en décembre 1962, sur rat m’a emmenée à un meeting à la Mutualité.
le tournage des Carabiniers, de Jean-Luc Il y avait tout le monde: PCF, OCI [OrganisaGodard. C’était un sauvage, un
tion communiste internationaliste –
homme des cavernes. Il ne disait
VERBATIM trotskiste], PS… J’avais du mal à
jamais rien. Avant que je me fiche
garder les yeux ouverts. Les seuls
en l’air, il m’avait dit qu’il étudiait la guitare intervenants que j’ai compris étaient des tyclassique depuis l’âge de 14 ans. Mais il pes de l’OCI. J’ai participé à deux GER
n’osait pas jouer, et je n’osais pas le brus- [groupe de travail]. On m’a proposé de prenquer. On écoutait des disques, on a com- dre ma carte, mais j’ai refusé. Je ne me voyais
mencé par Wagner. Je me rappelle aussi ses pas vendre le journal sur les marchés. J’aurais
lettres : il collait des timbres tout autour de dit quoi aux gens? Je me rappelle une phrase
l’enveloppe, comme s’il craignait qu’elles ne lors d’une réunion : “Chez nous, il n’y a pas
m’arrivent pas.»
d’homosexuels, on n’en veut pas, ce sont des
malades !” Je n’ai pas compris. Malades ?
«2 bis, quai du Port»
J’étais consciente de ma part d’ambivalence.
«Pour nous, il était évident que la musique, J’avais 19 ans quand une fille m’a approchée
le chant et l’écriture étaient notre meilleur pour la première fois. Je la trouvais gentille.»
atout. On répétait au 2 bis quai du Port, à
«Une cascade de notes»
Nogent-sur-Marne: on pouvait alors y trouver la toute première communauté hippie de «La création, c’est la création. On écoutait
France, l’Express a même fait deux pages le moins de musique possible pour n’être
là-dessus. Pour le nom utilisé sur le premier contaminé que par nous. Poème non-épique
album [non-réédité], Catherine Ribeiro+2 Bis, n°2 a été enregistré en une seule prise. La
il faut savoir qu’aucune maison de disques ne cascade de notes sur laquelle ma voix vient
voulait d’un nom de groupe à l’époque. Le taper est obtenue en frottant l’archet contre
critique Jacques Vassal [de Rock’n’Folk] a alors la 24-cordes inventée par Patrice Moullet
écrit: “La voix éructe, se tord, se jette à nous.” [auquel on doit aussi le cosmophone, “une sorte
Au “2 bis”, il y avait de très jeunes filles, et de lyre électrique”, selon son créateur]. Quant
pas mal de hasch. La police a fini par s’y inté- à l’expressionnisme du chant, il ne faut pas
resser. Je n’aime pas les uniformes. Nous de- perdre de vue qu’à l’origine du choix de devions changer de nom de groupe. Alpes s’est venir artiste, “le choix des pauvres” comme
imposé: pour admirer le sommet d’une mon- l’a écrit le poète beat américain William Burtagne, il faut lever le regard, c’est solaire.» roughs, j’étais comédienne. Les mots qui res-

PAIX UN JOUR… LA MORT
Le grand moment cosmique d’Alpes, une
odyssée surnaturelle où Ribeiro navigue
entre la vie et la mort pendant que Moullet
change sans répit la trame musicale, comme
s’il tirait incessamment le tapis sous les pieds
de sa chanteuse. Le finish, quand elle tente
de dealer un sursis avec la Grande Fau­
cheuse –et y parvient au milieu des hurle­
ments–, est un chemin des délices.



25

tent en l’air, ceux sur lesquels je bute, étaient
instinctifs, un peu comme dans la vie. Nous
répétions pendant huit mois, beaucoup, et
tout le temps; puis la maison de disques nous
payait deux jours de studio. On nous comparait sans arrêt à Pink Floyd, mais eux, ils passaient dix mois en studio.»

«Eclairés à la bougie»
«Nous avons éclairé nos spectacles exclusivement à la bougie jusqu’en 1974. Ça donnait
une lumière fragile et apaisante. Sans courant
d’air, les bougies tenaient une heure et demie. Sinon, on finissait dans l’ombre. Mes
cheveux ont failli y passer, je retirais ma tête
aux premiers grésillements [rire]. J’ai bien
sûr pensé à la Psychanalyse du feu, d’autant
que Gaston Bachelard fut ma porte d’entrée
en philosophie. Il m’aida à éclairer ma pensée
sur le monde et dans l’écriture, à trouver le
mot juste.»

«Censurée à la télé»
«J’ai gagné magnifiquement ma vie. On
bourrait les salles partout: concert à la cathédrale de Bruxelles en présence de la princesse
Paola, déjeuner au Dom Pérignon dans un
grand restaurant pour me convaincre de
donner deux semaines de concerts à l’Olympia… J’avais refusé: je pensais ne pas pouvoir
chanter deux jours de suite à cause du volume sonore des musiciens. Ils ne comprenaient pas que mes cordes vocales n’étaient
pas électrifiées.
«Il y eut le reste. Censurée à la télé, censurée
sur deux des trois stations de radio: en utilisant Thème en bref comme indicatif, un animateur de RTL a quand même réussi à donner chaque jour ou presque le nom du groupe
à l’antenne… La maison de disques [Philips]
m’a imposé la mention “Les textes de ces
chansons n’engagent que leur auteur” sur les
pochettes de Paix et Ame debout. C’est terrible de m’avoir fait ce coup-là.»

Descendant d’Indiens sioux
«Patrice Moullet n’aimait pas les musiciens.
Je crois qu’il avait peur d’être dépassé. Après,
vous ne pouvez pas imaginer la médiocrité de
certains. On a eu un pianiste qui, pendant des
années, n’a même pas envisagé de s’acheter
son propre clavier –il a fini par piquer un ampli pour le revendre. On a même eu un cas
psychiatrique, le percussionniste Carrol Reyn,
qui joue sur l’album Libertés: plus d’1,90 mètre, des nattes –il se disait descendant d’Indiens sioux – et un pagne en cuir noir pardessus le jean; il saluait en disant “hugh” avec
son bras tendu à la nazi. Un facho. J’avais
peur de lui. Il a fini par kidnapper un homme
d’affaires japonais, l’a torturé pendant une
semaine, avant de l’achever d’une balle dans
la tête et de stocker les morceaux dans son
congélateur. Il s’est pendu en prison.
«Mais on ne pouvait pas se séparer des
musiciens. J’ai été condamnée à payer
250 000 francs en 1982. Je ne pouvais pas
payer. Henri Krasucki [alors secrétaire général
de la CGT] m’a dit: “Catherine, tous les artistes
sont concernés, ça regarde tout le monde.” Ils
ont été près de 80 à m’aider. Les plus riches
n’ont pas été les plus généreux.» •

LE RAT DÉBILE
ET L’HOMME DES CHAMPS
Catherine Ribeiro explique avoir une tendresse parti­
culière pour cet album­là à cause de l’Ere de la putré­
faction. Invitée au milieu des années 70 par Léo Ferré
à une émission de télé consacrée au chanteur­auteur­
compositeur d’Avec le temps, elle posa la condition
de jouer celle­là et aucune autre. La chaîne refusa.
L’artiste se priva ainsi d’une exposition considérable.
Elle explique n’en avoir aucun regret aujourd’hui.

26



LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

CULTURE

ROCK Le trio

suisse est la
vedette des Nuits
de l’Alligator.

Mama
Rosin à
la racine
MAMA ROSIN
CD: BYE BYE BAYOU (Moi

La mise en scène
privilégie les images
et les instants. PHOTO

Serge Bagdassarian devient parfois
Pangloss, parfois Cacambo. Bagdassarian est un Falstaff léger, de
cabaret, imperceptiblement distancié, dont le poids bouffon coule
les rôles en finesse plutôt qu’en
tragédie.
Grimaces. Daumas a privilégié
les images, les instants, comme on
peut le faire dans une conversation – comme Voltaire le faisait
dans ses lettres. Il parie sur la vitesse et l’enfance des spectateurs.
Celle-ci n’est jamais refusée : le
chef des Oreillons, avec ses grimaces et sa coiffure à plumes, évoque
la momie de Rascar Capac et un
chef sioux dans un vieux western.
Il est joué par Julie Sicard, méconnaissable, qui joue aussi Cunégonde, rendue méconnaissable
par la vie. A la fin, Candide ne
l’aime plus, c’est un Don Quichotte décillé par l’état de sa Cunégonde et du monde. Il travaille
en paix avec ses compagnons survivants, borgnes, mutilés, aigris,
fatigués, dans cette petite métairie
où tout finit comme dans un salon,
celui où l’on cause, se souvient,
meurt. •

u mois de décembre,
Mama Rosin ouvrait
les concerts en France
et en Suisse de Jon Spencer
Blues Explosion, un des
groupes américains les plus
abrasifs des vingt dernières
années. Le choix de la première partie ne devait rien au
hasard: c’est Jon Spencer en
personne qui avait tenu à les
inviter. Emballé par le
swamp rock du trio suisse
francophone, il a même produit leur dernier CD, Bye Bye
Bayou. Il est vrai que les
rythmiques épaisses et les
climats poisseux de Mama
Rosin ont de quoi séduire les
amateurs de son brut et
éraillé. Et les trois Genevois
ne s’arrêtent pas là: passionnés de musiques bizarres, ils
publient sur leur label, Moi
J’Connais, des disques de
groupes amis ou des recueils
de pépites oubliées venues
de Louisiane, de Trinidad,
d’Italie du Sud… Le tout en
vinyle à tirage limité, sous
pochettes sérigraphiées.
Avant de retourner en Grande-Bretagne et en Irlande, où
leur réputation grandit, les
Helvètes sillonnent l’Hexagone dans le cadre des Nuits
de l’Alligator, festival qui
cette année présente dans
23 villes une sélection
de 16 formations partageant
un commun enracinement
dans les langages primitifs
du rock : blues, folk, rockabilly ou, comme Mama
Rosin, cajun.

PHILIPPE LANÇON

F.-X.G.

AGATHE POUPENEY.
DIVERGENCE

THÉÂTRE Emmanuel Daumas défend à la Comédie-Française une version

condensée et rythmée du célèbre conte philosophique de Voltaire.

«Candide» tient salon
CANDIDE de VOLTAIRE
adaptation et ms Emmanuel Daumas.
Comédie­Française, Studio­Théâtre.
A 18h30. Jusqu’au 3 mars.
Rens.: www.comedie­francaise.fr

oltaire en prose ne pèse jamais, ni sur la page ni sur
la conscience. Il faut se
sentir léger pour le lire, il faut
l’être pour le mettre en scène. Non
pas ses pièces en vers, mélodies à
l’ancienne qu’il croyait immortelles et qui sont oubliées, mais ses
contes, écrits comme en passant,
au soleil de ses lettres et de ses
conversations.
En 1978, Jean-Louis Barrault
montait à Orsay un Zadig mémorable et alerte, bondissant, enfantin, qui faisait regretter à certains
critiques qu’il n’ait pas plutôt
choisi Candide, conte plus consistant sur l’expérience du Mal et les
impasses de l’optimisme. Emmanuel Daumas les a peut-être entendus. Il adapte Candide pour la
Comédie-Française, en une heure
et quart, dans l’espace réduit du
Studio-Théâtre.
Naturellement, il fait des choix
violents, ou, pour reprendre un

V

vocabulaire scolaire, des impasses
qui l’obligent, comme un cancre,
à inventer des solutions virtuoses.
On a droit à des flashs elliptiques
de l’éveil amoureux et philosophique, dans le château du baron de
Thunder-Ten-Tronckh, de Candide, chassé parce dernier puis
enrôlé malgré lui, de la guerre de
Sept Ans, du tremblement de terre
de Lisbonne, du monologue de la

conte, est révélé par un génie de
l’euphémisme : les cuisines et les
abattoirs de l’Histoire. Quand il y
a torture, une femme apparaît par
le passe-plat avec un couteau
électrique, comme il y en avait
dans les années 70, avec des gants
à vaisselle de caoutchouc rose. Les
cris des victimes font rire le spectateur, de même que leur destin
fait sourire le lecteur : l’humour,
chez Voltaire, démasTrois hommes et deux femmes, que en masquant. C’est
le passe-plat.
en tenue de soirée, racontent,
Dans le salon, cinq perou vivent l’histoire de Candide, sonnes en tenue de soicoupe et clope à la main.
rée, trois hommes et
deux femmes, tantôt
vieille à la fesse coupée, des bouts racontent, tantôt vivent l’histoire
de voyage au Brésil et en El Dorado de Candide, coupe et clope à la
en compagnie du fidèle Cacambo, main. Les narrateurs deviennent
et, bien sûr, à la dernière phrase des personnages, se déguisent, les
prononcée par Candide sur les personnages redeviennent des
bords de la Propontide : «Cela est narrateurs : chacun est le témoin
bien dit, mais il faut cultiver notre et l’observateur de sa vie, mélange
jardin.» Le reste, ou bien on l’a lu, deux-temps de mondanités et de
ou bien on le sent.
commedia dell’arte.
Passe­plat. La scène est au salon, Laurent Stocker, aigu blondinet
plutôt des années 20. Il y a une Candide, légèrement Tintin,
porte et un passe-plat. Il va servir écoute en costume gris, sans craà faire passer les scènes les plus vate, sa propre vie dite par les
horribles – tout ce qui, dans le autres, quand il ne la joue pas.

J’Connais/L’Autre Distribution).
Samedi à Laval (53), dimanche
à la Maroquinerie (75020), le 14
Grenoble (38). Festival les Nuits
de l’Alligator jusqu’au 26 février
à Paris et dans 22 villes.
Rens.: www.nuitsdelalligator.com

A

Crimes et chuchotements
La Khovantchina de Modeste Moussorgski
Diffusé le 9 février à 19h dans la Soirée Lyrique de Judith Chaine

francemusique.fr

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

CULTURE

LE FESTIVAL

Tandem à Nevers (58). Jusqu’à
dimanche. Rens.: 0386684850
ou tandem.ville­nevers.fr

L’HISTOIRE

BUDGET
EN SUSPENS
POUR LA MC93
La MC93 est­elle en péril?
Patrick Sommier, son
directeur, a annoncé mardi
que le conseil général de
Seine­Saint­Denis, principal
bailleur de fonds de
l’établissement, avait
l’intention de diminuer
de 5% sa subvention cette
année. Un nouveau coup
de rabot porté à une
maison dont la marge
artistique a diminué de
moitié en dix ans (Libéra­
tion de jeudi). Du côté du
département, on relativise.
Vice­président à la culture,
Emmanuel Constant indi­
que que le budget n’a pas
encore été voté et estime
que, en toute hypopthèse,
«5% de baisse ne représen­
teraient que 2% du budget
total de la MC93 [qui doit]
pouvoir trouver des pistes
d’économie». «On essaie
de faire les choix les moins
douloureux», a­t­il aussi
estimé, en affirmant par
ailleurs que «les travaux
prévus seront réalisés». R.S.

27

Clayderman: zoologie pianistique
Les quatre tortues géantes des Galapagos du zoo de Londres
ont été régalées jeudi d’une sérénade par le pianiste français
Richard Clayderman, dans le but de les aider à s’accoupler.
Mais Dick, 70 ans, n’a rien voulu entendre (aux Chariots de
feu) pour titiller Priscilla (13 ans), Polly ou Dolores (17 ans).

AUTEURS EN
TANDEM À NEVERS
L’écrivain Arnaud Cathrine,
originaire de Cosne­Cours­
sur­Loire (Nièvre), est au
manettes de la première
édition de Tandem, nou­
veau festival littéraire qui
se tient à Nevers jusqu’à
dimanche. Sollicité par la
municipalité et la média­
thèque, il a décidé de la
jouer croisements, d’où
l’intitulé. Ces dernières
années, les performances
entres écrivains, comé­
diens, musiciens, danseurs
se sont développées un
peu partout, permettant
de nouvelles voies de
diffusion du texte.
Tandem se veut décon­
necté de l’actualité et
donne carte blanche aux
auteurs: lectures, samedi,
de Marie Darrieussecq
avec Dania Elsein, jeune
étudiante en art lyrique;
dimanche, de Nancy Hus­
ton avec la comédienne
Chloé Réjon. Egalement
annoncés, samedi (20h30),
Nathalie Dessay lira l’Autre
Fille, d’Annie Ernaux ;
dimanche (20h30), Patrice
Chéreau lira un extrait
des Frères Karamazov,
de Dostoïveski. F.Rl



Aillagon vise les Arts décoratifs
L’ex-président de Versailles Jean-Jacques Aillagon est candidat à la présidence réputée non rémunérée des Arts décoratifs, à la place d’Hélène David-Weill. Coopté récemment administrateur de cette association culturelle, l’ex-ministre de
la Culture se dit «le seul candidat» au remplacement de celle
qui présidait les Arts décoratifs depuis dix-neuf ans.

Le ciné français plaît à l’étranger

Faithfull et Frisell, retrouvailles intimes
Tendance ou aubaine, l’Angleterre rock semble avoir un faible pour les salles intimistes.
Après les Rolling Stones au Trabendo, Marianne Faithfull choisit le New Morning pour
un duo inédit avec Bill Frisell, guitariste jazz
new-yorkais. L’héroïne de Broken English qui,
à sa dernière visite, célébrait Shakespeare à
l’Odéon avec le violoncelliste Vincent Segal,
revient à ses classiques (As Tears Go By,
Working Class Hero…) et au sombre Strange

Weather (1987), album de rédemption avec
voix de nicotine, auquel Frisell participait.
Récemment, le guitariste a offert de nouvelles ailes jazz à la plume de Lennon avec All We
Are Saying et publie en solo, ce mois-ci, Silent
Comedy, aux variations véloces. D.Q. PHOTO

Un communiqué publié vendredi a confirmé que la fréquentation des films français à l’international en 2012 avait battu
un record, avec 140 millions d’entrées (+ 88% par rapport
à l’année précédente) pour 875 millions d’euros de recettes.
Un résultat qui s’explique par les performances d’Intouchables
(plus grand succès en langue française jamais recensé à l’international), Taken 2 et The Artist.

LE FILM DU DIMANCHE

PATRICK SWIRC ET MICHEAL WILSON

Marianne Faithfull & Bill Frisell. New Morning,
7­9, rue des Petites­Ecuries, 75010. Samedi, 19h30
et 22 heures. Rens.: www.newmorning.com

GRAFFITI Emoi au Louvre-Lens, où «la Liberté guidant

le peuple» a reçu jeudi un coup de stylo. Sans bobo.

Un Delacroix biffé
L’
émotion a été grande
après l’acte de vandalisme, jeudi, contre le
tableau la Liberté guidant le
peuple (1). Une femme de
28 ans a été placée en garde
à vue après avoir tracé une
inscription sur la toile de Delacroix qui est le fleuron de la
nouvelle antenne du Louvre
à Lens.
Tests. Par chance, il y a plus
de peur que de mal. Le graffiti a pu être effacé sans
dommage apparent le lendemain par une restauratrice,
venue de Paris avec l’équipe
du département des peintures conduite par Vincent Pomarède. «Il avait été tracé par
un feutre classique, qui a pu
être enlevé par un solvant
usuellement utilisé pour nettoyer les tableaux, nous a-t-il
expliqué. Le vernis protecteur
n’a lui-même pas été atteint.
Heureusement, la responsable
n’a pas appuyé, et n’a donc
pas laissé d’empreinte sur le
vernis ou la couche picturale.»
Comme le stylo lui a été retiré de la main, il a été possible de connaître la composition du produit et d’effectuer
des tests à part, avec différents solvants.
La Tate Modern à Londres,
qui a connu un incident similaire sur un Rothko en oc-

tobre, a été consultée. Dans
ce dernier cas, la restauration a été plus difficile, car la
peinture n’était pas protégée
par un vernis. Le coupable,
un jeune Russe qui revendiquait son geste comme une
action artistique, avait été
condamné à deux ans de prison. En France, la loi a été
renforcée pour punir plus

prévoir et empêcher». Il est en
effet presque impossible de
poser des verres sur des
œuvres d’un tel format
(3,25 m × 2,6).
Flux. Au Louvre même, le
petit vandalisme accompagne une foule toujours croissante (10 millions l’an dernier) : chewing-gums collés
sur les œuvres, graffitis, mais
aussi des dommages plus sérieux
Le Louvre va renforcer
causés aux sculpla présence des gardiens
tures dans la cour
dans la galerie de Lens.
Visconti, certains
cherchant même à
gravement les atteintes aux emporter un petit bout de
œuvres patrimoniales (pas- marbre de statue. Le Louvre
sibles depuis 2007 de peines s’engage à renforcer la prépouvant aller jusqu’à dix ans sence des gardiens dans la
d’emprisonnement), mais galerie de Lens, au flux très
naturellement se pose la ouvert, avec une grande
question de la responsabilité proximité des œuvres. Cette
pénale de l’auteur. Son ins- ouverture, préparée depuis
cription est pratiquement il- une dizaine d’années, a été le
lisible, mais dans ses propos coup d’éclat d’Henri Loyconfus, la jeune femme a fait rette, avant son départ anréférence aux attentats du noncé de la présidence du
11 Septembre à New York. Louvre, en avril.
Une communication du parVINCENT NOCE
quet serait attendue ce sa(1) Devenue par la suite
medi, le musée devant ouvrir le symbole de la République,
ses portes le même jour, la ce qu’elle n’était pas du tout
pour le peintre qui l’a exécutée
toile toujours en place.
Pour Vincent Pomarède, «cet au lendemain des journées
des barricades de 1830,
incident peut arriver malheu- plutôt effrayé par les émeutiers
reusement partout et sur toutes et favorable à l’avènement
les œuvres. Il est très difficile à d’une monarchie éclairée.

«GAMBIT» OR NOT TO BE
Gambit, qui veut dire tactique, donc entourloupe, est un
film d’arnaque réglo, à l’anglaise. Très wit, hot potatoe et
toutes ces sortes de choses, l’embrouille un poil décou­
sue (changement de voix off en route…), nourrie d’assez
de maldonnes, coups de théâtre shocking, bourre­pifs,
nudisme et même un pet farce, contraste à plaisir
vulgarité parvenue yankee et flegme, de Texas en old
England. Côté escamotage pictural, c’est Charade; côté
chassés­croisés à chausse­trappes, rebondissements et
placards, What’s New Pussycat? ou Clockwise. Gambit
ne manque d’ailleurs pas de scènes d’anthologie. Une
séquence gratinée dilatatoire est celle du Savoy, avec ses
grooms insolents dans la tradition, faisant la ronde ébahie
autour de Colin Firth dans ses œuvres excentriques
collet monté, en monte­en­l’air déculotté rachetant
acrobatiquement ses empêtrements palataux royaux.
Sa faire­valoir de rodéo, Cameron Diaz (photo), extraordi­
nairement laide comme toutes les collègues saccagées
au botox­bistouri antirides, fait le job. En Jimmy Saville
milliardaire de service, Alan «Rogue» Rickman (photo) est
shakespeariennement fétide. Happy­end rondement
retourné à la clé, l’arnaque impressionniste ratée
impressionnante de la semaine. BAYON PHOTO ALEX BAILEY
«Gambit, arnaque à l’anglaise», de Michael Hoffman,
avec Colin Firth, Alan Rickman, Cameron Diaz… 1h30. En salles.

MÉMENTO
Julien Lourau Retour à la source du saxophoniste du Groove Gang
avec son nouveau quartet (dont Laurent Coq au piano) Sunside,
60, rue des Lombards, 75001. Samedi, 21 heures.
Puppetmastaz Marionnettes hip­hop avec Mr Maloke, la taupe
leader, Rhyno le rhinocéros, Snuggles le lapin… Centre Paul­Bailliart,
6, allée du Québec, Massy (91). Samedi, 20h30.
Grand Carnaval do Brasil Ambiance Salvador de Bahia, samba­
reggae et batucadas pour cette première date Cabaret sauvage, parc
de la Villette, 75019. Samedi, 20h (et le 16 février pour le Nordeste).

LIBÉRATION SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2013

PORTRAIT JEANNETTE BOUGRAB
combat de Bougrab, par ce seul élément. Elle affirme qu’il n’y
a pas de «charia light», ni d’«islam modéré». Elle se défie de
l’obscurantisme qui gangrène les printemps arabes. Elle parle
haut et sans autorisation. Elle faisait de même quand elle était
ministre et s’est pris des volées de bois vert. Elle brandit ces
réprobations comme des médailles d’authenticité et de courage. Elle se sent sœur des provocateurs à la Théo Van Gogh
et des blasphémateurs de Charlie Hebdo. Chez ses parents, on
était croyants mais peu pratiquants. L’OS de nuit dans une
fonderie et la mère de quatre enfants mélangeaient les rituels,
mouton de l’Aïd et sapin de Noël. On s’évitait l’alcool et le
porc, mais on n’imposait pas le ramadan aux enfants, réussite
scolaire oblige. Jeannette, qui aurait dû se prénommer Djanet
mais l’officier d’état civil a fait à sa guise, goûte au vin et au
jambon. Lutter contre un cancer lui a confirmé que le ciel ne
l’aiderait jamais.
L’UMP, sa famille politique, est plus béni-oui-oui. Valérie Pécresse lui a reproché de revendiquer son incroyance d’un
«c’est segmentant». Elle en veut encore à Sarkozy de sa parabole du prêtre qui vaudrait mieux que l’instituteur. Il a fallu
que le président candidat fasse repentance auprès des harkis
pour que sonne l’heure des retrouvailles.

Deuxième contradiction : elle est de gauche
tout en restant à l’UMP

Secrétaire d’Etat auprès de Sarkozy, cette fille de harkis aux
multiples contradictions défend une république laïque et féministe.

Laïque hard
Par LUC LE VAILLANT
Photo JEAN­LUC BERTINI

L

a rencontre est étonnante et la sensation ressentie
assez étrange. Jeannette Bougrab déchire et rapièce
le tissu de contradictions dont elle se pare et qu’elle
lacère, qui l’avantage et la dessert. Elle s’en drape
comme dans une étoffe des héros puis le noue en corde à linge
pour s’évader de ses prisons intérieures avant d’aller se pendre au gibet de la place des grands hommes ou de le dérouler
en tapis rouge sous les talons aiguilleurs de sa destinée à embardées. C’est une fille de harkis que le rappel aux origines
insupporte, une ex-présidente de la Halde virée pasionaria
de la laïcité, une juriste haut fonctionnaire devenue avocate
d’affaires à 10000 euros mensuels pour un cabinet américain.
C’est une féministe qui détaille ses malheurs sentimentaux
et qui vient d’adopter en solo une petite Laotienne. C’est une
ex-secrétaire d’Etat à la Jeunesse de Sarkozy qui n’est pas près
de retrouver un mandat vu l’avoinée qu’elle passe à ceux de
son camp qui lui ont manqué. Ou plutôt à ceux qui ne l’ont
pas assez aimée… A l’UMP, on lève les yeux au ciel quand on
prononce son nom. Et ses amis, variés, nombreux, reconnaissent son «côté inflammable», son «refus de pactiser».

Elle reçoit chez elle, derrière le Panthéon, dans les territoires
de la bourgeoisie intellectuelle. Le lieu est agréable mais l’espace compté. Elle a rabouté deux grands studios pour en faire
un duplex qui a l’avantage «d’être sectorisé lycée Henri-IV».
Sa gamine n’a que 18 mois, gambade allègrement, babille
gentiment, mais Jeannette Bougrab, fille d’analphabètes,
ne se cache pas de déjà jouer sa carte scolaire.
Elle parle à profusion, passant d’une démonstration fiscale
ultracadrée à un méli-mélo impressionniste qui émeut et
inquiète à la fois. Sous des photos d’un Cassius Clay à qui elle
reprocherait volontiers de s’être fait appeler Mohamed Ali,
elle argumente avec brio puis cavalcade, digresse et se laisse
aller à une mélancolie qui désarçonne.

Première contradiction : Elle est d’origine arabe
et cogne d’autant plus sur l’islam
L’envie de rencontrer Jeannette Bougrab est venue de ce tranchant anticlérical qu’elle aiguisait. Athée circonstanciée, cette
fille d’immigrés algériens sabre à tout- va, mais cible particulièrement l’islam. Et c’est assez rare pour être remarqué quand
souvent l’esprit communautaire incite à la prudence des proscrits, à la solidarité des réprouvés. Etre fille de harkis libère
évidemment de ces pesanteurs, quand cela n’arme pas le ressentiment. Mais, il serait simpliste d’expliquer la laïcité de

Le cœur solitaire sait se moquer de ses désillusions: «Si demain le mariage concerne les deux sexes, ça double mes chances
de convoler ? Non ?» Plus sérieusement, Bougrab est pour le
mariage gay, pour la PMA et s’interroge sur la GPA. Elle est
pour le droit de vote des étrangers. Elle est pour la formation
des maîtres et la réforme des rythmes scolaires. Elle a porté
la petite main de SOS Racisme et célèbre le mouve- EN 6 DATES
ment Ni putes ni soumises.
Elle aime le rap (Sexion d’as- 26 août 1973 Naissance
saut, la Fouine, Colonel à Déols (Indre).
Mai 2007 Echec aux
Reyel), ce qui fait tache chez
législatives à Paris.
les Copé-Fillon. Elle a tout Avril­novembre 2010
pour rejoindre la gauche, Présidente de la Halde.
mais a voté Sarkozy aux Novembre 2010­mai 2012
deux tours en 2012. Elle se Secrétaire d’Etat à la
dit «gaulliste sociale», ce qui Jeunesse et à la Vie
tient de la passerelle bran- associative.
lante au-dessus du précipice. Décembre 2012 Avocate
Elle est de droite, car la fille associée au cabinet Mayer­
Brown. Janvier 2013
de harkis se souvient comMa république se meurt
ment la gauche détestait ce (Grasset).
qui sonnait Algérie française.
Elle est de droite parce que Sarkozy cherchait des femmes
issues de l’immigration. Bougrab sait ce que son ascension
doit à la parité et à la diversité. La Berrichonne souffre
d’autant plus qu’on la ramène sans cesse aux origines de ses
parents. D’où sa descente en flammes de Rachida Dati, sa
sœur, son ennemie, sa mauvaise part.

Troisième contradiction : elle célèbre l’idéal
républicain tout en sacrifiant à la logique de l’émotion
La nostalgie d’une nation disparue dore les chromos de cette
jeune femme qui apprécie Bill Murray et les cow-boys de Brokeback Moutain, Anouk Aimée et Annie Girardot. Elle chante
l’assimilationnisme dépassé d’une société prête à délaisser
l’intégration fatiguée pour laisser monter les communautarismes. Elle a la nostalgie des hussards noirs de la République.
Elle a beau avoir lu Bourdieu, elle croit en la méritocratie. Elle
sait combien l’école lui a permis d’échapper au déterminisme,
de s’affirmer en individu autonome, en femme émancipée.
Elle se dit «féministe universaliste», fière qu’Elisabeth Badinter
soit venue la soutenir quand elle refusait qu’une salariée de
la crèche Baby-Loup porte le voile. Elle est pour le progrès
technique, contre les couches lavables et contre l’angoisse de
précaution. Elle salue avec déférence l’armée française, a failli
rejoindre le Prytanée de La Flèche et s’enthousiasme pour
la Légion qui saute sur Tombouctou et pour ses beaux étrangers à qui elle accorderait volontiers la nationalité française.
Jeannette Bougrab peut bien faire l’apologie d’une tradition
qui séparait strictement chose publique et sentiments privés,
elle ne peut s’empêcher de tout raconter de ses émotions
et de ses désirs. Son idéologie est hypersensible et rancunière. Elle juge des gens selon qu’ils la soutiennent ou
l’agressent. Elle ne chasse pas en bande, n’appartient à
aucun clan, n’a aucune logique politique. Elle a l’ambition
des affectives, l’emballement des esseulées, le vacillement
des désamarrées. •


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