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ILS NE NOUS REPRÉSENTENT PAS !
Gabriela Berti et Anouk Dévillé
Assoc. Multitudes | Multitudes
2012/3 - n° 50
pages 82 à 93

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Berti Gabriela et Dévillé Anouk, « Ils ne nous représentent pas ! »,
Multitudes, 2012/3 n° 50, p. 82-93. DOI : 10.3917/mult.050.0082

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ISSN 0292-0107

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Gabriela Berti

Il y a un an en Espagne le 15 mai 2011 surgissait le mouvement appelé le 15-M, aussi connu
comme « Spanish Revolution » (sur Twitter), ou comme le « mouvement des indignés »
(comme le nomma la presse en référence à l’opuscule de Stéphane Hessel). Du 12 au 15 mai
2012, de nombreuses activités ont eu lieu pour ce premier anniversaire, et de nouvelles raisons
ont poussé les gens à remplir encore les places et à manifester dans 87 villes de toute l’Espagne,
mais aussi dans 50 pays du monde1.
Les assemblées, les débats citoyens, les manifestations et les réunions de commissions ont été respectueux et attentionnés, bien que les pouvoirs publics continuent à faire
la sourde oreille et à jouer l’autisme de manière persistante. Mais le gouvernement du Parti
Populaire (pour lequel seul un tiers des citoyens espagnols ont voté) non seulement n’écoute
pas le peuple, mais prétend en plus l’assiéger avec de nouvelles lois insensées, qui rappellent
le sombre climat qui a régné pendant 40 ans en Espagne. Comme si ce n’était pas suffisant,
le gouvernement, dans différentes déclarations publiques, a désigné ceux qui dénoncent la
partialité, l’injustice, ceux qui ont décidé de descendre dans la rue pour faire entendre leur
voix, d’anti-systèmes, d’antipatriotiques, d’agressifs, etc.
1 Un an après les premières actions initiales du mouvement du 15-M, le Parti Populaire a réalisé de dures coupes
budgétaires dans les domaines de la santé publique, de l’éducation, de la culture, du soin aux personnes handicapées
etc. À cela il faut ajouter une augmentation des impôts, une réforme du droit du travail qui réduit fortement les droits
gagnés par les travailleurs et qui ne bénéficie qu’aux patrons, des sauvetages de banques financés avec l’argent public ;
une amnistie fiscale pour ceux qui doivent de grandes sommes ou qui ont fraudé le fisc ; élimination de la pression
fiscale sur les grandes entreprises ; chute de plus de 2 % du PIB ; augmentation de près de 66 % des droits d’inscription
dans l’éducation ; plus de 5 millions de personnes au chômage, etc.

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Ils ne nous
représentent pas !

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Quelques jours avant l’anniversaire du 15-M, une politique de la peur et de
la persécution a été mise en place, basée sur des intimidations, sur la répression, à coup
d’amendes, de vérifications d’identité et de stigmatisation de ceux qui se trouvaient en état de
mobilisation permanente. La Brigade d’Information de la Police Nationale (dont la fonction
est la lutte anti-terroriste) a reçu l’ordre de surveiller les personnes actives dans le mouvement de résistance du 15-M. Ainsi la politique de l’État traite les manifestants qui prétendent
camper sur les places comme personna non grata pour la société, qu’il convient de neutraliser
en employant tous les moyens possibles, même si cela doit impliquer un usage de la violence
et en définitive empirer la situation2.
Les autorités ont réformé le Code Pénal, de manière à pouvoir qualifier une quelconque résistance ou action passive d’attitude agressive et une quelconque attitude agressive
de kale borroka3, comme le signale le ministre de l’Intérieur4. Cette nouvelle loi condamne
à 2 à 4 ans de prison pour résistance pacifique ; un minimum de 2 ans de prison pour avoir
convoqué une manifestation par Internet ; la prison préventive immédiate pour agression
à l’autorité. Le message de tolérance zéro de la part de la classe politique officielle est plus
qu’évident : convertir un conflit social en un conflit d’ordre public, en niant le droit à faire
usage de l’espace public pour manifester. Cela n’est rien d’autre que promouvoir un état de
sédition avec comme objectif de donner l’idée qu’il existe un ennemi public.
Toutes ces actions se présentent sous un voile de légitimité, de légalité, d’objectivité et d’impartialité, en attaquant toute possibilité d’opposition ou de construction de
nouvelles sphères politiques au sein de la société. De cette manière, le système du pouvoir
politique régnant rejette et dénigre toute action de résistance politique populaire dans le
but de protéger sa supposée justice inattaquable et soutenue par un monopole bipartite qui
accapare le discours sur le politique.
Le gouvernement a dit que le 15-M ne sait pas parler de politique, qu’il ne comprend
pas le jeu de la démocratie, qu’il exerce une violence morale, que c’est un mouvement anti-système, d’insensés, de perroflautas5, etc. Pourtant toutes ces disqualifications ne font que révéler
qu’ils ne pensent qu’à s’accrocher au pouvoir, en confirmant leur contrôle sur le discours monologique, enfermé dans un cercle vicieux, qui caractérise ceux qui ont accès au discours politique.
2 Le 13 mai 2012, à 5 heures du matin, la police dégageait la Puerta del Sol de Madrid, en arrêtant de manière aléatoire des personnes réunies, des travailleuses et des travailleurs, des gens qui passaient par là, etc. Au total, 18 personnes
ont été arrêtées, sans qu’il n’y ait la moindre altercation qui puisse justifier l’intervention des forces de l’ordre. À l’aube
du 14 mai, de nouveaux actes violents se sont produits durant la seconde expulsion des manifestants de Madrid, et
même scénario à l’aube du 15 mai.
3 Kale Borroka se réfère aux actes violents de rue des militants de la gauche radicale basque, le groupe terroriste ETA
du Pays Basque et de Navarre.
4 www.lavanguardia.com/politica/20120420/54285001484/interior-encadenarse-manifestacion-atentado-contrala-autoridad.html
5 Perroflautas est un terme qui se réfère à un type de personne, jeune et avec un aspect négligé, avec une esthétique
de squatter ou de hippie (en version moderne).

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no Spécial Soulèvements

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Cet anniversaire du 15-M met à nouveau sur la table la question de la légitimité
et de la représentation politique. En ce sens, nous pouvons nous demander quels sont les
canaux ouverts à la participation dans la démocratie et quels sont les outils de ce démos
(qu’implique toute démo-cratie), quand les institutions politiques qui doivent le représenter
en préservant les conditions de base de la solidarité et en garantissant les droits primordiaux
d’égalité, sont vouées exclusivement à offrir les ressources publiques de manière frauduleuse,
en augmentant l’inégalité sociale, en enrichissant les amis, la famille royale et les banquiers.
Il ne devrait pas être hors du jeu de la démocratie que le démos puisse mettre en
doute le soliloque politique institutionnel, que se créent des liens politiques nouveaux, qu’il
y ait des manifestations dans les espaces publics et sur le réseau réclamant quelque chose de
plus que le droit à glisser un bulletin de vote tous les 4 ans dans une urne scellée.
Le retour dans les rues du 15-M en mai 2012 est la production et la consolidation d’un territoire dont les fonctions sont apparues avec celui-ci, et sont le produit du
processus même de territorialisation qui se construit dans chaque assemblée, dans chaque
commission, dans chaque action. Nous pouvons donc parler d’une ritournelle du 15-M, pas
dans le sens d’un retour à l’espace public, mais bien comme l’indiquent Guattari et Deleuze :
une territorialisation qui marque son propre rythme expressif6. Sa dimension se mesure
par le rythme et les intensités, et non par des critères purement quantitatifs ou extensifs.
L’expansion du territoire est la marque constituante du sujet collectif de ce mouvement et
non pas la propriété ou le contrôle de l’espace, comme voudraient le faire croire les discours
officiels qui s’appuient sur cette idée pour déclarer illégale l’occupation de l’espace public et
l’usage des réseaux sociaux.
Le territoire déployé par le mouvement du 15-M réorganise les fonctions politiques et regroupe les puissances des forces du commun. L’idée de ritournelle chère à Guattari et Deleuze nous renvoie à la sphère de la performativité de l’expression et des effets de
l’engagement dans ce même territoire, bien plus qu’à la récupération de la représentativité
des institutions7. Nous pouvons observer en ce premier anniversaire que les fonctions et les
forces territoriales tracées par le mouvement politique du 15-M, en plus de créer un territoire autonome d’agencements, articulent aussi et composent des intra, des inter et infraagencements de décodification politique.

6 Cf. Deleuze, G. y Guattari, F. ; Mil mesetas. Capitalismo y esquizofrenia ; trad. Vázquez Pérez, J. y Larraceleta U ;
Valencia ; Pre-textos ; 1994 ; p. 322.
7 Ibíd. p. 323.

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Multitudes 50

no Spécial Soulèvements

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Ces lignes ne représentent pas un portrait exhaustif des faits ayant eu lieu le 15 mai 2011,
ni du mouvement du 15-M en général. C’est avant tout une approche succincte des événements, dans le but d’ouvrir un espace de pensée sur le moment d’inflexion qu’a supposé
l’occupation des places, ainsi que les implications politiques du plaidoyer : « Non, non, ils
ne nous représentent pas ! »
D’un côté, nous pourrions faire référence aux racines historiques de ce manque
de représentativité, qui remonte au moment de la création de la constitution en vigueur,
fruit de la transition déficiente de la dictature franquiste vers la démocratie monarchique8. Le
supposé consensus par lequel le passage du franquisme à la démocratie parlementaire représentative s’est opéré, a éliminé du débat le thème de la mémoire historique et du jugement
indispensable des responsables de la brutalité de la dictature. Tout cela a servi de voile pour
faire taire les voix de la résistance qui avaient mené à l’instauration de la seconde République,
à la Guerre Civile et à l’opposition à la dictature. L’absence de débat public sur les vérités
historiques, de reconnaissance, de justice et de réparation, s’est convertie en un chemin vers
l’oubli et l’omission des victimes dans le but de protéger une démocratie plus que bancale. Il
n’est donc pas étonnant que pour beaucoup de gens, la capacité de représentation des bases
fondamentales de la politique espagnole (la constitution et la formation de la démocratie
parlementaire) jouisse d’un pouvoir de représentation minime.
D’autre part, les mouvements étudiants apparus avec la réforme du plan d’éducation de Bologne, ont établi une trame de réseaux qui ont servi de base pour la formation
de groupements comme « Jeunes sans futur », « Démocratie Réelle Maintenant », « Plateforme
pour un logement digne », « Occupe la place », etc. Les demandes de ces mouvements sont
intégrées dans l’agenda du 15-M, et ceux-ci ont employé leurs énergies à consolider l’organisation et les actions postérieures.
En dernier lieu, une des explications les plus courantes du 15-M marque son origine dans un effet rhizomatique des révolutions du Moyen Orient et du nord de l’Afrique, qui
se seraient étendues jusqu’en Espagne, même si les circonstances politiques et sociales et les
réclamations des printemps arabes sont différentes de celles qui ont traversé le 15-M. Ortega
y Gasset définit la révolution comme une transformation des usages de la société (ce qui la
différencie d’une protestation), une action qui produit une modification des personnes (dans
leur mécanisme psychique), qui entraîne un changement social9. En faisant l’usage d’une
actualité anachronique des idées de Ortega, nous pourrions dire que c’est ce qui s’est passé
dans les deux révolutions (printemps arabes et 15-M) : une transformation des mentalités,
des attitudes, de l’organisation et du ton social. D’autre part, les Méditations du Quichotte de
8 La Constitution espagnole de décembre 1978, est la norme d’ordonnance territoriale et juridique du royaume
d’Espagne, à laquelle sont tenus les pouvoirs publics et les citoyens, et ratifiée par le roi Juan Carlos I. Voir le débat entre
M.Hardt et A. Negri : www.universidadnomada.net/spip.php?article374 (dernière consultation le 23 avril 2012).
9 Cfr. Ortega y Gasset, José ; Obras completas, Vol. I. ; Madrid ; Éd. Taurus/Fundación José Ortega y Gasset ; 2004.

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Une généalogie (incomplète) du 15-M

Multitudes 50

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Les printemps arabes tout comme le 15-M, nous positionnent face au rayonnement de mouvements de révolution démocratique, mais les circonstances de chacune sont
bien différentes et par conséquent est différente aussi la condition dans laquelle sont suscités
ces changements de subjectivités signalés pas Ortega. Avant tout, le 15-M est un exercice de
réappropriation du politique de la part de la multitude et non un mouvement de droits civils.
Mais au-delà de cette hétérogenèse, les premières étincelles qui enflammèrent le
15-M, remontent à avril 2011. Les proclamations diffusées depuis le réseau par DRY (« nous
ne sommes pas des marchandises aux mains des politiques et des banquiers » et « occupe la
rue »), se sont transmises dans une société secouée par la crise politique et financière. Une
manifestation était convoquée pour le dimanche 15 mai dans plusieurs villes espagnoles, sans
syndicats ni partis politiques, avec comme demande une démocratie réelle, et des propositions comme l’élimination des privilèges de la classe politique, des services publics de qualité,
le contrôle des banques, le droit au logement, des mesures contre le chômage, une nouvelle
fiscalité, une démocratie participative dans tous les coins du pays.
À Madrid, à la fin de la manifestation, une quarantaine de personnes ont décidé
de rester rassemblées. Ensemble et sans appel officiel, elles ont passé la nuit à la Puerta del Sol.
Immédiatement les réseaux sociaux ont servi de haut-parleur de ce qui était en train de se
passer et durant la nuit, des personnes se sont jointes au campement. C’est là que s’est déroulée la première assemblée, en imprimant le signe de ce qui serait le procédé de délibération
du mouvement. Les tâches et la logistique se sont réparties ainsi. Avec plus de 300 personnes
en train de dormir aux côtés du monument emblématique de Madrid, le mardi à 5 heures
du matin, la police a essayé de lever le campement naissant et de déloger les personnes présentes11. La résistance des manifestants a été pacifique ; et les téléphones et leurs caméras ont
servi à filmer les actions policières, ce qui en plus de faire circuler immédiatement l’information, a obligé les forces de sécurité à garder une certaine « modération ». Le jour suivant,
la levée du campement de Madrid était imparable, des milliers de personnes se sont rendues
massivement à la Puerta del Sol, en rendant inutile le dispositif policier.
Les 40 personnes initiales sont passées à 300 le jour suivant, et à plus de 2000 le
troisième, et à partir de là la progression a été constante, pas seulement à Madrid mais aussi
dans toutes les villes d’Espagne. Pendant la semaine du 16 au 22 mai des centaines de cam10 Ibid. p. 757.
11 Dernière consultation le 23 de mai 2012.

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Ortega y Gasset nous renvoient vers un autre point incontournable : « Moi, je suis moi et mes
circonstances, et si je ne la sauve pas elle, je ne me sauve pas non plus10 ». Ceci implique, aussi
depuis un point de vue schizoanalytique, qu’aucune révolution ne s’épuise dans un changement de subjectivités, mais qu’elle vise les conditions de production de ces subjectivités.

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pements se sont élevés, chacun avec des commissions de tout type : action, communication,
éducation, migration, service sanitaire, cuisine, information, santé mentale, genre, travail,
culture, etc. Beaucoup de personnes qui avant n’avaient jamais participé à des processus
politiques, ont commencé à délibérer sur différents thèmes. Camper et ne pas agresser, résistance passive, c’est ce qui circulait sur toutes les places d’Espagne. La commission électorale
provinciale essaya d’arrêter le mouvement social le 18 mai, mais elle n’y arriva pas. De plus
en plus, le nombre de personnes présentes sur les places augmentait et des gestes de solidarité
commençaient à apparaître sous forme de couvertures, de matelas, d’aliments, d’ustensiles,
etc. La volonté du travail horizontal des premières heures du 15-M a aussi laissé sa marque
distinctive dans le mouvement.
La Commission électorale de Madrid a considéré la concentration illégale
« parce qu’elle affectait la campagne électorale et la liberté de vote des citoyens ». Cette nouvelle tentative de la part de la politique officielle entraîna une « journée de réflexion collective » le 21 mai. Les appareils répressifs recommencèrent à apparaître à Barcelone dans la
matinée du 27 mai, quand la police délogea brutalement le campement de la plaza Cataluña
(la seconde plus grande place d’Espagne). La police, sous les ordres du Conseil de l’Intérieur
du gouvernement catalan, Felip Puig12, ferma les accès à la place en retenant environ 300
personnes, pour que les brigades de nettoyage puissent démanteler la zone. Plus de 2000
personnes vinrent donner leur appui, reprendre la place et forcer le retrait de la police, ce qui
laissa plus de cent blessés.
Les campements, présents dans toute l’Espagne, ont duré 29 jours, du 15 mai
au 13 juin. Les assemblées générales se sont transformées en noyaux, en réunions hebdomadaires dans les quartiers et les villages, en assemblées thématiques (éducation, économie, politique, santé, culture, etc.) dans lesquelles des groupes pensaient et cherchaient des
solutions, des idées, des formes collectives d’intervention et de prises de décision, pour une
population de plus en plus pauvre sous la chape d’une politique officielle de coupes budgétaires et d’austérité.
Les multitudes ne se sont pas conformées à un « ça pourrait être pire » que proclame le gouvernement, et elles se sont unies autour de nouvelles expériences d’actions politiques communautaires, desquelles ont surgi des initiatives de documentation audiovisuelle
et papier ; une maison d’édition et une bibliothèque de journaux13, des journaux et des radios,
plusieurs dizaines de publications ; une banque du temps pour échanger des services entre
voisins sans argent, des réseaux d’entre-aide pour recueillir les excédents des commerces et les
répartir ; des potagers écologiques communautaires, des coopératives de travail et de prêt ; des
espaces d’échanges d’objets, etc. De même les gens ont commencé à s’organiser pour empêcher
12 http://elpais.com/diario/2011/05/29/catalunya/1306631247_850215.html (Dernière consultation le 23 de mayo de 2012).
13 http://bookcamping.cc (Dernière consultation le 23 de mayo de 2012).

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no Spécial Soulèvements

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les opérations policières contre les immigrés (comme les Brigades d’Observation des Droits
Humains de Madrid) ; mais aussi pour fonder un réseau de chômeurs avec aide juridique (Oficina Precaria – Bureau Précaire) ; pour former un Tribunal Populaire Indigné dont l’objectif
est de juger les responsables politiques et financiers ; pour générer des pratiques de désobéissance fiscale ; pour arrêter les délogements pour non payement de l’hypothèque (Plateforme
des Affectés par l’hypothèque) et obtenir des loyers sociaux et la dation en paiement, etc.
Une longue liste de propositions, d’activités et d’actions que je pourrais continuer à énumérer. Mais ce qui est réellement important dans le mouvement du 15-M est comment il a permis le développement d’un réseau de pratiques collaboratives, de synergies coopératives et d’actualisations transversales. En reprenant ce que développait Ortega y Gasset,
il s’agit d’une révolution qui a changé l’idéologie et la praxis collective, en rompant le pacte
de silence et de soumission, sans avoir recours à une finalité transcendante. La révolution du
15-M est marquée par l’exode de propositions politiques représentatives (électoralistes, de
parti, institutionnelles) vers une performativité sociale.
C’est précisément l’abandon de la représentation qui a été taxée par les détracteurs du 15-M comme la principale fragilité du mouvement, un manque de définition qui
les empêchent de le recadrer à l’intérieur de leurs idéaux politiques traditionnels conforme
aux canons du néolibéralisme. À cela s’ajoute que pour un cadre d’interprétation de la politique digne du siècle passé, il ne peut exister un mouvement social sans un centre unificateur
d’organisation et d’action, sans un corps fort et central, sans un leader (dans la mesure du
possible masculin). Le système nécessite un Robespierre, le bourreau réclame que les mouvements sociaux aient une tête visible pour savoir (et sans devoir trop penser) où doit tomber la
lame. Pour ses détracteurs, le 15-M est une chimère, parce que l’Espagne continue à agir dans
la direction contraire à celle des demandes de la multitude. Mais cette interprétation ne peut
se faire que depuis le lieu de la Politique (avec majuscule) et non depuis celui des personnes
qui construisent les politiques sociales et la vie à partir du bas.
Cette perspective nous montre jusqu’à quel point est enracinée l’idée qu’un mouvement politique doit nécessairement s’agglutiner autour d’une figure formée d’un inventaire
de demandes ajustées, et dont l’objectif est d’exiger qu’elles soient satisfaites. Le 15-M n’assume
pas et ne promeut pas ces conditions requises, il ne les cherche pas non plus, et pourtant il ne
cesse de poser un jeu politique. Il est clair qu’il existe un certain nombre de demandes évidentes,
par exemple contre la flexibilisation du marché du travail, contre la destruction de l’enseignement public et de qualité, contre l’aide du gouvernement aux riches, etc. Cependant, ce qui est
vraiment intéressant, c’est ce qui réunit ces éléments : le mécontentement lié au fonctionnement
du système, qui ne cesse d’augmenter cette liste de nouvelles thématiques.
Ceux qui exigent du 15-M qu’il entre dans les canons de la politique institutionnelle, sont en train de présupposer ou, pire encore, croient qu’il existe un pouvoir institutionnel, représenté par des autorités étatiques (ou internationales) qui puissent désenfler cette

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liste de demandes. La réponse la plus facile des gardiens de l’institutionnel est de considérer
qu’il s’agit donc de personnes et de mouvements anti-systèmes ou anarchiques. Cependant
les tentatives de capture du 15-M ne prennent pas en compte la manière par laquelle circule
le désir dans la réorganisation plurielle, et comment cette circulation active la conformation
d’une nouvelle multitude, l’articulation de réseaux qui produit une narrativité créatrice qui
fonctionne sur la base démocratique de la justice et de l’égalité sociale distributive. Si nous
devions alors parler de succès du 15-M, celui-ci pourrait être défini par son mode transversal
de distribution et de production, par les nouveaux nœuds sociaux qui sont peut-être en train
de commencer cette transformation sociale inévitable et à venir.
Le 15-M n’est pas une institution dans le sens traditionnel du terme, même si
le 22 avril passé, une faction de l’organisation, avec à sa tête Fabio Gándara y Pablo Gallego,
s’est constituée en Association14. Les comptes de Twitter du reste de l’Espagne se sont rebellés
contre cette initiative.

Vers la multitude contemporaine
« Ils demandèrent à Diogène comment ils devaient enterrer une personne âgée : “Sur le dos,
parce que dans peu de temps tout sera à l’envers”.15 »
L’apparition du 15-M a rendu manifeste une série de problématisations quant à
la négociation, au consensus, aux revendications sectorielles, à la distribution des responsabilités, au respect de l’altérité, mais aussi à la question de la désobéissance et des marges de
la légalité. D’autre part, la construction d’un nouveau « nous » (les personnes) qui n’existait
pas avant les actions et les manifestations du 15-M a fait surface, ce qui a rendu perceptible
une manière de faire de la politique qui fonde sa légitimité sur sa capacité à constituer des
espaces d’horizontalité et de transversalité, ouverts à la participation égalitaire (et non à la
représentativité fondée sur la confection d’une liste de revendications). Quand elles manifestent, participent et agissent, les personnes se (re)présentent à elles-mêmes, en mettant en
marche les principes d’égalité balayés par le système représentatif institutionnel. C’est dans
l’espace de la participation que chaque personne rend possible l’égalité (sociale et politique)
en déployant le corps de la multitude que le système veut désagréger, séparer, classifier et
dégrader encore et encore.
D’autre part, le 15-M ne s’enferme pas dans une série de demandes collectives,
mais génère des propositions de changement social, il a mis à l’ordre du jour différents thèmes
qui ont fini par faire partie de l’agenda politique, comme par exemple les délogements pour
non-payement de l’hypothèque ou la loi de la transparence16. Évidemment, le 15-M témoigne
14 http://politica.elpais.com/politica/2012/04/23/actualidad/1335212093_805436.html (dernière consultation le 23
mai 2012).
15 Diogène Laërce, Vidas de los más ilustres filósofos griegos II, p. 14. Diogène Laërce, Vidas de los más ilustres filósofos
griegos II, p. 14.
16 Au total, le 15-M a présenté 14 679 propositions, beaucoup d’entre elles ont motivé de timides changements lé-

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de la perte de confiance dans les institutions politiques traditionnelles, ce qui n’invalide pas la
politique en tant que telle mais marque la péremption du modèle de la représentation, en impulsant des processus politisés de performativité sociale. S’instaure une nouvelle « chaosmose »
(cf. Guattari) qui dérange la condition verticale de la démocratie représentative pour effectuer
la politique, en développant des pratiques d’empowerment du corps social actif, capable de
penser et d’examiner les normes de comportement, l’organisation et le fonctionnement social.
La chaosmose met en acte une multiplicité d’éléments qui semblaient dispersés voire incompatibles, mais qui au sein de ce nouveau « nous », trouve un nouveau réseau de composition.
Ces modes de reconstruction de contre-pouvoirs ne forment pas une inimitié antithétique avec les formes de la démocratie, ni ne proposent d’ailleurs son abrogation. Ce qui
est en jeu est plutôt la question de savoir si les nécessités du commun sont mieux servies par
tel ou tel organe, la manière dont chacun aborde ces nécessités du commun et quelle est leur
réelle capacité à représenter les nécessités individuelles et collectives. L’espace de la multitude se
déploie lentement en introduisant son propre climat micropolitique, à partir de la transfiguration du langage pour performer les idées qui produisent une nouvelle configuration de la réalité.
Il s’agit donc d’introduire une politique interstitielle, qui grandisse dans l’espace des « entre »
(entre les personnes, les idées, les dissentiments, les événements) pour articuler la multiplicité.
L’articulation de cette multiplicité provoque un pli dans la temporalité, en se décantant dans le temps que la mythologie grecque nommait Aïon, un temps du vécu plus qu’un
temps de l’accélération du discours, en contre-position à Chronos qui cherche l’accélération
du temps en accord avec un ordre séquentiel et aux objectifs fixes. Chronos dévore tout, même
ses enfants, pour maintenir son pouvoir, alors que Aïon est une temporalité lente, qui nous
invite à une action qui ait un sens en soi. C’est le dieu qu’invoquait le poète Machado quand il
écrivait « Marcheur il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ». Fonctionner sous la
temporalité de Aïon nous amène à penser les processus et le parcours que trace chacun d’eux, en
générant différents événements. Cette lenteur aïonique se dépose dans la volonté commune et
se reflète dans des affirmations comme celle-ci : « Nous allons lentement parce que nous allons
loin », phrase qui pouvait se lire sur les pancartes dans toutes les manifestations et campements
du 15-M. Cette temporalité implique une altération dans le mode de faire de la politique parce
qu’elle agrège et agglutine la multitude, en privilégiant le devenir par rapport à la représentation.
De la même manière, les changements dans l’organisation temporelle questionnent les théories et les pratiques qui représentaient jusque-là les fondements de la démocratie directe, délibérative, dirigée, formelle, organique, etc. Cependant le 15-M ne se
conforme pas comme un pouvoir constituant mais bien comme un mode de capture de la
démocratie représentative qui, en clamant « ils ne nous représentent pas » intensifie la volonté
d’organiser une nouvelle lecture de la démocratie.
gaux, comme la loi de dation en payement pour les personnes ne pouvant plus payer leur hypothèque (février 2012).
Cependant, cette loi n’inclut pas toutes les personnes affectées et se limite seulement à suggérer un code volontaire de
« bonnes pratiques » pour les banques.

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Multitudes 50

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Le refus de désigner des porte-parole pour le mouvement, le questionnement de
l’obligation de demander une autorisation administrative pour les manifestations, etc., ne
sont que quelques faits qui illustrent cette volonté de changement démocratique et l’acharnement à récupérer une politique de processus vivants et non technocratiques. Il s’agit d’une
nouvelle grammaire d’action collective basée sur la performativité, pas seulement comme
le mode sous lequel se canalisent les protestations et même la rage, mais surtout comme
un changement dans le système de représentation. Cette performativité réclamée et exercée, n’est pas un « comme si » de la politique, mais bien une production en acte qui ne se
limite pas à décrire ou à dénoncer une liste de réclamations. Le fait même d’agir depuis
une autre « chaosmose » produit un événement politique. Il ne s’agit pas de présentifier
l’absence comme dans la représentation, mais de la performer pour générer un événement
politique non représentatif, qui en même temps établit une réalité autoproductive. Dans
ce sens la performativité est autopoïétique, elle forme la réalité et provoque autre chose en
acte. L’idée de performativité en plus questionne le concept de structure, parce que la réalité
s’autoproduit pour, à son tour, se reproduire. De cette manière se met en marche un cosmos
de constellations micropolitiques.
Contrairement aux critiques que reçoit le mouvement (dispersant, a-central,
etc.), les actes performatifs micropolitiques générés au sein du 15-M sollicitent des lignes
d’intensité hétérogènes, pour disloquer les politiques représentatives et provoquer de nouveaux événements. Déléguer la souveraineté à des politiciens qui ont démontré clairement
qu’ils manquent d’engagement vis-à-vis des personnes est un danger pour le bien-être et
la démocratie elle-même. Les multitudes sociales réunies autour du 15-M se produisent
au contraire collectivement dans la performativité, ce qui ne correspond pas à une simple
réaction à la conjoncture, à la crise ou à quelques politiciens.
Le glissement de la centralité du discours politique vers la performativité
(entendue comme l’opérativité des processus sociaux) passe de cette manière de la délégation des personnes vers l’organisation du commun. Le modèle performatif caractérisé
par la présentification forge un langage collectif qui, à son tour, se convertit en action et
organise une nouvelle réalité. À travers le discours-action, la multitude se produit ellemême, érige une réalité sociale (comportement d’assemblée, refus de la représentation,
absence de leaders, refus de s’intégrer dans les partis politiques traditionnels, résistance
à se constituer en association, etc.). En ce sens la performativité fonctionne comme un
exercice d’empowerment dont le dispositif fondamental est le réseau de communication,
de coopération, de délibération.
L’émergence d’un modèle politique non représentatif sans leaders nous mène à
la performativité d’un devenir de phénomènes anomiques (et non pas des actes fermés, avec
des limites marquées et classifiables), qui ne sont pas des dégradations de l’ordre réel ou des
institutions « totémiques » des sociétés appelées démocratiques, mais bien des « dynamismes

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no Spécial Soulèvements

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intensifs qui tracent des lignes de fuite et impliquent d’autres formes d’expression 17. » Ce
devenir ne correspond pas à des relations causales ou nécessaires, ni à une imitation ou à une
identification, il n’est pas non plus un progrès des formes antérieures de faire de la politique
(selon une série d’événements intermédiaires et de fins). De la même manière, ce n’est pas
une évolution dans le sens qu’il n’est pas une descendance des mouvements sociaux représentatifs existants ou une filiation avec ceux-ci. De cette manière devenir un mouvement
politique n’implique pas d’imiter ou de s’ajuster aux critères des institutions politiques ; le
devenir produit un événement, est autopoïetique.
Ce devenir politique performatif n’a pas d’autre sujet que soi-même et appartient à l’ordre des alliances transversales, aux symbioses qui placent dans un même espace
des êtres de provenances différentes et souvent inégales et qui introduisent une coopération
qui s’éloigne d’une quelconque évolution filiale héréditaire en mettant en place des voies
de communication transversales (comme les assemblées ou les espaces de délibération et
d’action communautaires). Évoluer dans le devenir du mouvement social du 15-M correspond à former un bloc performatif, circuler selon sa propre ligne de distribution hétérogène
et d’agencements, sans se définir à partir de caractères spécifiques (de genre, de parti, etc.).
Beaucoup de questions restent ouvertes autour de l’avènement du 15-M, autour
de cette année d’actions et de sa continuité : comment faire pour que l’écroulement de la
représentativité politique puisse être parallèle à la constitution d’une performativité démocratique ? Comment générer des événements depuis la performativité pour qu’ils continuent
à être productifs ? Comment maintenir l’exercice performatif et le faire fonctionner à différentes échelles ? Comment gérer le pro-commun depuis la performativité ? etc.
C’est un moment de transformations, d’innovations, de nouveaux processus
constituants et il reste encore un long chemin à expérimenter pour que le soleil chauffe à
nouveau le corps des multitudes. C’est peut-être le moment de faire comme Diogène de
Sinope, et quand les politiciens tenteront de se rapprocher à nouveau du peuple pour lui
demander son soutien pour s’ériger une nouvelle fois comme ses représentants, de leur
répondre : « Ne me fais pas d’ombre et écarte-toi du soleil. » !
Traduit de l’espagnol par Anouk Dévillé

17 Cf. Deleuze, G. et Guattari, F. , Mille Plateaux, Capitalisme et schizophrénie, Op.cit., p. 244.

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Multitudes 50

no Spécial Soulèvements

Phrases du 15M
www.youtube.com/watch?v=qpuyh2smr58&feature=related
AA. VV., Democracia distribuida. Miradas de la Universidad Nómada al 15M
www.universidadnomada.net/IMG/pdf/Democracia_distribuida_ebook.pdf

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Liens
www.tomalaplaza.net
www.juventudsinfuturo.net
www.oficinaprecaria.net
www.vientosur.info/articulosweb/noticia/?x=5190


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