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Je crois à l'écrivain comnne pure conscience, probité
Intégrale, qui propose au nniroir de son art une société à
assumer ou à changer, qui interpelle son lecteur au nom
des plus fondamentales exigences de l'humain : la liberté,
la justice, l'amour... Je crois à l'intellectuel comme éveilleur de conscience, comme dépositaire des impératifs
humains, comme guetteur vigilant prêt à dénoncer les
dangers qui menacent la société.
/



/'

Rachid
Mimouni
Tombéza
roman

\

Rachid Mimouni
Extrait
Entretien réalisé par Hafid GAFAITI - Voix Multiples

LAPHOMIC

Depuis midi je suis dans cette pièce qui fait office de
débarras, de lieu d'entreposage des balais et produits
d'entretien, et aussi de W.-C. oij les parents des malades
grabataires ou impotents viennent vider les pots de chambre en plastique dans un bidet antédiluvien. Les infirmières de passage ne font qu'entrouvrir la porte, avant de
refluer, rapidement suffoquées par les miasmes de merde
et d'urine rance que je respire.
La nuit tombe, et l'obscurité envahit lentement la salle.
Je perçois déjà l'horrible gratouillis des pattes rêches des
cancrelats qui se préparent à quitter leur abri diurne. Ils
vont bientôt envahir toute la chambre, et les plus gros,
antennes en alerte, émergeront un à un de l'orifice du
bidet avant de s'aventurer le long des couloirs du pavillon.
Ces cafards pansus semblent avoir une prédilection pour
le bloc opératoire situé à quelques mètres de l'endroit où
je repose. Est-ce le sang qui les attire ?
C'était couru ! je sens le chatouillement itinérant du
premier animal qui se promène sur mon cou nu. Un autre
débarque sur mon front, teste l'obstacle de mon sourcil
droit qu'il préfère finalement contourner, débouche sur
ma pommette, excellent poste d'observation, traverse la
joue et s'arrête à la commissure des lèvres. Emerge son
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Tombéza

suçoir à la recherche d'une trace de salive à aspirer. Un
troisième vient rejoindre son compagnon. Bientôt mon
corps grouillera de ces bêtes qui grimpent par les pieds
du chariot brinquebalant sur lequel je suis allonge.
Les multiples bruits familiers du pavillon ont décru,
se sont espacés, avant de s'évanouir. Même les cris des
femmes de salle qui s'interpellent d'un bout de couloir
à l'autre, les rires tonitruants des hommes provoqués
par quelque grossière plaisanterie, tout s'est tu, et un
grand silence envahit le pavillon. Je sais : c'est l'heure
du repas du soir. Il n'est pas bon pour un malade ou
un blessé d'arriver à l'hôpital à ce moment. Parce qu'il
aura à attendre longtemps, allongé sur la paillasse de
faïence blanche face à la porte de la salle des urgences.
J'en ai connu beaucoup, du temps où j'y travaillais, des
blessés, qui sont morts à attendre le médecin ou l'infirmière qui n'a pas encore fini son repas. Quand je me promène dans les rues de la ville et que j'entends le hululement des sirènes d'ambulances, je ne peux m'empêcher
de sourire. Se hâter ainsi, tenter de se faufiler adroitement
parmi ces monstrueux camions bardés d'acier qui ressemblent plus à des engins de guerre qu'à des véhicules de
transport, et dont les conducteurs se fichent comme d'une
guigne de ces petits têtards qui grenouillent à leurs pieds,
frôler mille fois l'accident et la mort pour aller déposer
un blessé sur le lit de faïence où il restera à agoniser, à
consommer des montagnes de patience et de douleur. Car
à cette heure-là, les infirmières et les femmes de salle se
réunissent dans une vaste pièce et attendent l'arrivée de
la serveuse qui ramène les plateaux des repas sur son
chariot. On sort alors des placards le butin journalier,
gâteaux, fruits et friandise, produit des razzias opérées
auprès des ma'lades, après le départ des visiteurs qui arrivent toujours les bras chargés de douceurs et de vic10

Tombéza

tuailles. Tournées nécessairement fructueuses : le malade
comprend vite qu'il est de son intérêt de partager, surtout
s'il se trouve dans un état grave, immobilisé ou invalide.
Sans cela, il risque de gros ennuis : d'être éjecté de son
lit, dans un établissement toujours surpeuplé, pour dégager une place à quelqu'un d'autre qui vous est lié ou
dont les parents sont plus compréhensifs, qui savent
glisser la pièce, ou à la mère de ce gendarme qui se
comporte comme chez lui et engueule tous les bipèdes
en blouse blanche, c'est ainsi, que voulez-vous, il faut
quelqu'un pour surveiller la perfusion, changer la bouteille vide, découder le tuyau de plastique pour laisser
circuler à nouveau le liquide, il faut quelqu'un pour venir
à votre secours quand, dans un état semi-comateux, vous
avez replié votre bras sur l'aiguille de perfusion qui vous
déchire la veine, et gicle par flots votre sang vermeil, et
puis pire, humiliante extrémité à laquelle vous refusez de
céder, qui viendra à votre aide quand votre vessie distendue à éclater vous fait souffrir le martyre ou que vous
êtes sur le point de relâcher votre sphincter anal, quelle
aide-soignante fera le geste, si vous refusez d'être rançonné, et puis, surtout, surtout, quand la nuit tombe, que
les médecins sont partis, qu'il n'y a plus que l'infirmière
de garde, que ta tête bourdonne, que ta vue se voile, que
ta gorge se noue, que l'angoisse t'étreint parce que tu sens
venir la mort, qu'une peur panique s'empare de toi, qui
appeler. Bon Dieu, tu auras beau gueuler à t'éclater les
cordes vocales, elle ne viendra pas la salope d'infirmière,
elle est en train de roupiller là-bas, au fond du couloir,
porte fermée à double tour...
Les tintements des couteaux et fourchettes sur l'aluminium des plats me parviennent maintenant noyés dans la
musique émise par le poste de télé. Nous sommes à la
veille du dixième anniversaire d'un grand jour, généreu-

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Tombéza
l'air irrespirable. Des dizaines de personnes brûlées vives.
Et combien gravement atteintes qui affluaient en pleine
nuit au service des urgences de l'hôpital. Parce que nos
autorités ne trouvent rien de mieux que de vider les cafés
de leurs consommateurs et de les expédier à pleins camions
combattre le feu à mains nues. Comme au vieux temps
des corvées de la SAS. Les citernes de camions-incendie
sont vides, les bouches d'incendie plus sèches que les
oueds de la région et, de toute façon, les véhicules n'ont
pas accès si haut dans la montagne. Et à l'aide de branches
d'arbres, les apprentis pompiers s'amusent à chatouiller
les abords du grand brasier. Ils ne savent pas que des
flammèches emportées par les souffles d'air surchauffé
propagent le feu à grande allure, et bientôt ils se retrouvent encerclés. Chez nos populations, les catastrophes
sont signes précurseurs de grand événement. C'est alors
que les bruits les plus étranges et les plus fantastiques
commencèrent à se répandre. Une fillette de dix ans se
mettant à pleurer des cailloux de la grosseur d'un pois
chiche. Un paysan affirme avoir rencontré la nuit sur son
chemin un loup qui l'a apostrophé pour lui annoncer
l'imminence de l'Apocalypse et l'avènement d'une ère
nouvelle. Une femme ressuscitait pour venir propager le
message de l'Au-delà. Au cours des prêches du vendredi
les imams ne trouvaient pas de mots assez durs pour fustiger les propagateurs de ces hérésies et rappelaient avec
véhémence les paroles du dernier des Prophètes. En vain.
Quand le présent est atroce, l'avenir menaçant, l'espoir
se raccroche aux promesses messianiques de temps nouveaux. Pauvres cons. L'histoire aura beau se répéter, elle
ne parviendra jamais à leur dessiller les yeux. Ils s'imaginent que le changement, s'il se produit, se fera à leur
avantage, que leur sort en sera amélioré. Ils n'ont pas
encore compris que tout peu changer sauf leur condition
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Tombéza
de plébéien, que jamais la glèbe ne se détachera des
semelles de leurs souliers, que jamais ne sera mis au rancart le joug qui enserre leur cou. Qu'il y aura toujours
un commissaire Batoul pour les persécuter où qu'ils se
trouvent : dans la rue, au café, à l'arrêt du bus, devant
la grille de l'hôpital. I l continuera à les malmener, à les
rudoyer, à les bousculer, à les engueuler, sans le moindre
motif, pour la simple raison qu'ils se sont trouvés face à
lui, qu'il lui faut marquer son pouvoir de commissaire
de la ville, exprimer son mépris de ces gens qui ne font
que baisser les yeux devant lui, et qu'il abreuve de coups
de pied et d'insultes grossières. Ils se collent au mur à
son passage ou rebroussent chemin pour ne pas avoir à le
croiser. Le voilà qui vient froncer les sourcils au seuil du
bar qui a reçu une livraison de bière et oii s'entasse une
masse grouillante de candidats à l'ivresse. I l s'amuse du
silence qui soudain plane sur la salle surpeuplée auparavant plus bruyante qu'une volière. Tente de capter les
regards qui osent. Mais tous savent à qui ils ont affaire.
Les têtes s'inclinent vers le sol. Satisfait de l'allégeance
ainsi marquée, i l ressort. Engueule le paysan qui traverse
la rue hors du passage protégé qui de toute façon est
devenu invisible, ayant perdu toute sa peinture. Ordonne
de déguerpir aux oisifs qui se prélassaient sur les bancs
publics. Se plante au miheu de la rue pour narguer les
voitures qui passent. Les automobilistes de la ville se
garent prudemment à sa vue. Les étrangers qui osent
klaxonner ou ébaucher un geste d'humeur à l'adresse de
cet hurluberlu en civil qui leur barre le passage se verront
conduits manu militari au commissariat d'où les plus
repentants se tireront avec une contravention pour abus
d'avertisseurs sonores. Cela coûtera plus cher à ceux qui
se permettront de protester : du retrait du permis de
conduire à un séjour plus ou moins prolongé en cellule
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Tombéza
pour les plus récalcitrants. Les émigrés qui viennent en
été passer leur congé en famille constituent une proie privilégiée pour l'officier de police. En ces fastes jours le
commissaire devient bon prince et permet à la populace
de jouir du spectacle, mais à bonne distance. U n de ses
agents est planté comme un i f au carrefour central de
la ville, visière de la casquette rabaissée à frôler les cils.
Repère à leur immatriculation les voitures étrangères.
Choisit les plus rutilantes, les plus chargées en marchandises. Signe impératif de la main. Le conducteur obéit et
se range. Le policier l'ignore et continue à régler la circulation. Soleil ardent. L'homme cuit dans sa boîte de
métal. I l finit par descendre pour aller s'enquérir de la
raison de sa mise à l'index. L'agent le toise longuement
avant de lui ordonner de retourner vers son véhicule.
Batoul, qui observe la scène à distance, finit par mettre
en branle son corps longiligne et se dirige vers l'automobiliste. Sourire déployé comme bannière d'une armée victorieuse, politesse frisant l'obséquiosité.
— Bonjour monsieur. I l y a quelque chose qui ne
va pas ? Vous êtes en panne ? On peut vous aider ?
— Euh...
— Je suis le commissaire de police. Vous pouvez
parler.
— C'est votre agent, là, qui m'a ordonné de m'arrêter.
— Pour quelle raison ? Vous avez commis une
infraction ?
— Absolument pas. J'attends depuis vingt minutes sans
connaître l'objet...
— Oh ! Ce n'est sûrement pas grave. Nous allons lui
demander de quoi i l s'agit.
— Merci beaucoup, monsieur, vous êtes très aimable.
— Mais nous sommes à votre service.
Batoul va parlementer un moment avec le factionnaire
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Tombéza
et revient vers la voiture. Changement brutal de décor.
Hautaine austérité du visage. Sourcils froncés.
— Papiers ! gueule le commissaire.
Panique de l'émigré. Maladroite fébrilité des gestes.
Batoul happe sèchement les documents tendus et tourne
le dos après avoir aboyé un brutal « A u commissariat ».
L'homme, ébahi, s'extirpe de son étuve. I l sue à grosses
gouttes dans l'épais costume de laine qu'il a acheté à
l'occasion de son retour au pays et sans lequel i l ne saurait
dignement se présenter aux parents et amis qui le scruteront mcticuleusemcnt, feront le compte exact des produits qu'il aura ramenés, compareront avec ce qu'a
importé le fils de Kaddour arrivé une semaine auparavant
et déduiront calmement celui qui a le mieux réussi. I l lui
faudra distribuer aux voisins un paquet de cigarettes américaines et aux femmes une savonnette ou un foulard bon
marché. I l pourra alors en toute bonne foi jouer à l'étranger, s'étonner de ces immenses magasins aux rayons vides,
de ces coupures d'eau qui durent quinze jours, du boucher
qui insulte ses clients, de la nécessité de se lever à sept
heures du matin pour aller acheter son pain, de ce carrousel d'enfants les bras chargés de baguettes, i l pourra
remarquer le délabrement des rues, la saleté repoussante
des cafés où l'on ne prend même plus la peine d'essuyer
les tables, où l'on vous sert votre liquide dans une tasse
ébréchée ou un verre grené de sombres mucosités, ma
parole, vous vivez comme des sauvages, mais pour l'heure il
n'est pas encore sorti des griffes du commissaire Batoul qui
s'amusera longtemps avec lui, qui jouera tour à tour le
sévère, le paternaliste, le condescendant, l'amical, le
familier, l'officiel, épiant l'exaspération croissante de l'estivant, à moins que ce dernier ne se fende d'une cartouche
de cigarettes ou d'un quelconque colifichet, i l pourra alors
s'en aller en tempêtant, ma parole, tous des vautours.
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Tombéza
entre les sourires narquois des badauds. I l se souviendra
longtemps de son passage à Riama et de ce commissaire
qui y fait régner sa loi, en toute souveraineté, qui rend
la justice dans son bureau, entend l'accusateur et l'accusé,
le plaideur et le plaignant, l'agresseur et l'agressé, juge et
décide de la sanction ou de la réparation, tribunal expéditif et sans appel. La rue où loge Batoul est interdite aux
passants. I l ne fait pas bon l'y rencontrer. I l faudra justifier
de son identité, lui dire ce qu'on est venu faire là, lui expliquer la raison pour laquelle on ne se trouve pas à son
travail, avec le risque de se voir appréhendé pour vagabondage si on a le malheur d'être sans emploi. Ses quinze
agents, qui écuraent les rues, le tierment en permanence
informé des menus événements de la ville. I l les prend en
main dès leur mutation chez lui et les forme à lui obéir
au doigt et à l'œil, sans chercher à comprendre, sans se
poser de questions et en retour ferme les yeux sur leurs
petites combines à condition qu'ils sachent tenir leur rang
et évitent de piétiner ses propres plates-bandes.
I l a bien rigolé en apprenant la nouvelle.
— Un justicier dans la ville ? Mais i l y en a un déjà !
C'est moi. Y a-t-il une seule personne dans la ville qui
puisse se plaindre d'avoir souffert d'un déni de justice ?
I l s'esclaffe longuement. I l est de bonne humeur, ce
matin-là.
— Un justicier, hein? — Son sous-ordre affecte de
partager son hilarité. — Et qui est donc ce justicier?
L'agent fait la moue.
— Ces rumeurs-là, c'est toujours vague au possible. A
peine quelques détails, de quoi donner prise aux fantasmes
de chacun. Ce serait un homme grand, énorme, une barbe
qui l u i mangerait le visage, l'éclat des yeux, toujours
engoncé, malgré la chaleur, dans un épais burnous en
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Tombéza
poils de chameau et dont les pans cacheraient un fusil
à canon scié.
— Après les petits miracles quotidiens, place à la fantasmagorie. I I suffit d'un vagabond qui passe pour enflammer l'imagination de nos paysans. En tout cas, si tu as la
chance de le rencontrer, tu lui diras d'aller son chemin,
qu'ici, i l n'y a pas place pour deux justiciers.
De fortes chansons patriotiques fusent du lointain téléviseur. J'imagine ces chanteurs costumés comme des aras
somptueux en train d'assener vaillamment leurs édifiants
couplets et leurs consœurs rutilantes de bijoux et de soies
moirées gémir leur amour pour le paysan productif. On
temporise, on temporise dans l'attente du discours historique et je sais que ce soir les téléspectateurs se coucheront
déçus et grognants parce que sevrés de leur film quotidien.
Avec la nuit qui tombe sur l'hôpital, je sens une tranquille sérénité m'envahir. Je crois que je vais m'endormir.
Je souris à l'évocation de la fureur du commissaire Batoul,
ce coquin long et maigre comme un jour de Ramadan,
venu secouer la torpeur de la chambre où je reposais, en
ce premier jour de ma sortie du coma. I l allait et venait à
grands pas dans la salle dont les dimensions réduites
concentraient sa hargne en restreignant ses gestes. Il a
régulièrement assailli l'hôpital de coups de téléphone
rogues depuis le jour de mon accident et pendant toute la
semaine où j'étais inconscient. Sa panique augmentait
avec chaque jour qui passait. I l avait fini d'ironiser sur
l'existence du mystérieux justicier. I l y a d'abord eu le rossage de Djelloul, le premier adjoint du commissaire, le plus
teigneux des poUciers, qui ne pardonnait jamais rien, qui
se conformait en tout sur l'attitude de son chef et se spécialisait surtout dans la persécution de ces nuées d'adolescents exclus du système scolaire qui restaient à traîner
dans les rues à longueur de journée, ne sachant plus quoi
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Tombéza
faire d'eux-mêmes, chargés d'une rancœur phénoménale,
d'une fureur d'être haute tension, à la limite de la rupture
totale, violence cristallisée comme pur joyau. Djelloul
affirme que quatre de ces loubards, armés de gourdins,
l'ont attendu, en fin de nuit, au coin d'une place pour
régler leurs comptes avec lui. Mais cette version des faits
n'a pas emporté la conviction de la piétaille, qui a affirmé
que le policier n'a rencontré qu'un seul homme, qui était
grand, barbu, et revêtu d'un ample burnous en poils de
chameau. Batoul est resté perplexe.
— Tu es ici depuis cinq ans. Tu connais tout le monde.
Même dans l'obscurité, tu aurais dû les recormaître.
— C'était impossible. Peut-être ne sont-ils pas de la
région ?
— Dans ce cas, qui les a envoyés ?
I l y a eu ensuite l'histoire de la fontaine publique
autour de laquelle, dès l'aube, s'agglutinaient ces bandes
d'enfants et d'adolescents venus s'approvisionner en eau,
chargés de tonneaux, de jerricans, de bidons, qui avec un
âne, qui avec une charrette montée sur roulements à
billes, qui avec un caddie fauché au grand magasin d'Etat,
qui avec un tricycle, qui se poussaient, se gênaient, s'engueulaient, se chamaillaient, se bagarraient, et se renversaient les bidons et les seaux, l'eau inondait la rue, stagnait
en mares boueuses, et les cris et les plaintes : Batoul
ordonna au maire de fermer la vanne. Mais le lendemain,
la population, menaçante, se massa devant l'édifice municipal. Le maire affolé avertit Batoul'par téléphone, qui
le rassura.
— J'envoie deux agents pour les disperser.
Mais i l fallut se rendre à l'évidence : les hommes refusaient de bouger, exigeaient la présence du maire ou le
rétablissement de l'eau. Les menaces, intimidations des
policiers ne furent d'aucun effet. Incrédule, Batoul décida
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Tombéza
de se rendre sur les lieux. Spectacle grandiose et rare.
Batoul en resta abasourdi : pour la première fois la plèbe
relevait le front et osait lui tenir tête. Une révolte ? Une
révolution ? Batoul se surprit à sourire. Allons donc, un
simple geste de ras-le-bol. Plus capables de rien, les pauvres mecs, piégés comme ils sont. C'est au nom de la Révolution et de ses glorieux martyrs qu'on tond les brebis :
impossible de protester, de remettre en cause ceci sans
impliquer cela. Que faut-il faire ? Donner l'ordre à mes
hommes qui déjà encerclent la place de charger et de se
mettre à cogner ? Ce sera amusant de les voir s'égailler
dans les rues ! Ou laisser se débrouiller notre vaillant édile
municipal ? I l doit être en train de jouer des castagnettes,
retranché dans son bureau. Batoul accentua la sévérité
de son visage et se dirigea vers le groupe. I l gravit les
marches du perron et de sa hauteur fit face à l'assemblée
qu'une lente houle remua et dont les murmures décrurent
et s'éteignirent. Un reflux s'amorça. Confus piétinement.
— Alors qu'est-ce qui se passe? gueule Batoul, les
lèvres lourdes.
Têtes basses. Un petit vieillard s'avança et osa lâcher :
— C'est à cause de la fontaine publique. Nous n'avons
plus d'eau.
— Qu'est-ce qu'elle a, la fontaine publique ?
— On l'a fermée.
— Qui a fait ça ?
— Le maire, monsieur le commissaire.
— Bon, je vais tout de suite aller discuter cette question avec l u i . Mais dispersez-vous et que chacun rentre
chez soi. I l est interdit de s'assembler ainsi. Vous troublez
l'ordre public.
Murmures d'approbation de la foule, satisfaite de s'en
tirer à si bon compte. Mais une grosse voix s'élève du
"centre du groupe :
21

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Tombéza

— On veut d'abord qu'on rétablisse l'eau.
Pétrification des hommes aux gestes suspendus.
— Qui a dit ça ? hurle Batoul.
L'homme s'avance de quelques pas. Il regrette déjà son
audace. Autour de lui, le vide s'agrandit. Les autres ne se
sentent plus concernés. Ils ne sont plus là que pour jouir
du spectacle. Leur haut fait accompli, ils vont rentrer
chez eux, plus fiers que les guerriers d'Alexandre. Ce soir,
ils prendront leurs femmes avec la délectation de ceux
qui reviennent du combat.
L'homme est prêt à capituler, et Batoul qui le voit bien
le toise de sa hauteur.
— Quel est ton nom ?
L"homme s'e.xécute.
— Allez, reprend Batoul, vous pouvez rentrer chez
vous. J'ai dit que j'allais m'en occuper.
Les manifestants se dispersent rapidement.
— Pas toi, lance l'officier de police au récalcitrant.
Toi, tu vas m'accompagner.
Quelques instants plus tard, le maire apparaît sur le
perron de l'édifice.
— Alors ? demande-t-il au commissaire.
— Alors, qu'est-ce qui t'a pris d'aller fermer la fontaine publique ?
Batoul aurait pu se féliciter du dénouement de cette
affaire. En fait l'événement le tracassa pendant plusieurs
jours.
— Comment ont-ils pu faire ça? Comment ont-ils
osé ? Qui le leur a suggéré ? s'interrogeait-il devant moi,
assis à mon côté à l'ombre de la véranda de ma villa,
sirotant son whisky habituel. C'est sûrement encore cette
histoire de justicier. Le bonhomme que j'ai interrogé me
l'a un peu confirmé.
Batoul se précipita à l'hôpital dès qu'il apprit l'amélio-

22

Tombéza

ration de mon état. La main sur la poignée de la porte,
il piaffait d'impatience à devoir supporter les expUcations
du médecin lui décrivant mon état, ma complète paralysie,
mon aphasie, qu'il espérait temporaire.
— Alors '! hurle-t-il dès son irruption dans la pièce.
Mes yeux le fixent tranquillement. Il prend brusquement conscience de l'incongruité de son agitation et tente
de se contrôler.
— Alors, continue-t-il, s'agit-il d'un accident ? Ou bien
a-t-on tiré sur toi ?
II cesse ses allées et venues pour m'observer
intensément.
— Ce foutu médecin n'a fait que vasouiller. Il dit
qu'il n'est pas en mesure de se prononcer, qu'il a bien
remarqué à ta nuque une blessure suspecte, mais qu'il
ne peut pas en déterminer avec certitude la cause, étant
donné la multiplicité des contusions et blessures qui couvraient ton corps après la dégringolade de la voiture dans
le ravin. Un simple accident ? La route est droite, sans le
moindre obstacle, une parfaite visibilité. Tu n'es pas connu
pour rouler comme un dingue. Alors, tu peux me fournir
une explication ?
— Ses trop longs bras lui dorment une allure simiesque.
— Est-ce que tu comprends au moins ce que je dis ?
Tu suis mon raisonnement ?
Il saisit le dossier de la chaise, va s'asseoir, mais se
ravise aussitôt.
— Non, j'ai beau réfléchir, je ne vois qu'une hypothèse
plausible. L'homme a dû s'embusquer derrière un fourré
ou un arbre, guetter ton passage et tirer au bon moment.
C'est la balle qui t'a atteint à la nuque pour ressortir et
aller se perdre dans la nature. Toutes les vitres de ta
bagnole sont brisées. On ne peut plus rien retrouver. 23

Tombéza

La fine cravate noire qui bat sur sa maigre poitrine
accentue son aspect longiligne.
— J'espère que tu te rends compte du danger qui nous
menace. IJ a failli te tuer et notre tour ne va pas tarder à
arriver. Il faut absolument qu'on réagisse. Et vite.
Une main desserre le nœud de sa cravate. Il fait cliaud
en effet.
— Qui est cet homme ? Est-ce que tu as pu
l'apercevoir ?
Il se dirige vers moi. Ses yeux brillent. Envie de me
saisir au collet pour me secouer, me faire cracher ce que
j'ai dans le ventre.
— Qui peut-il être ? Je donnerais cher pour le savoir.
Je l'ai toujours connu ainsi, le comrnissaire Batoul.
D'une inquiétude pathologique. Il n'a pas dû dormir
beaucoup, depuis le jour'de mon accident.
Une bête aux abois. C'est étrange, mais j'ai remarqué
qu'en état de panique, le corps humain dégage une odeur
fétide. Batoul n'y échappe pas.

D'où sort-il, ce drôle de gars, avec sa naïveté à couper
au couteau, ses yeux pleins de candeur, sa tranquille
douceur, et son effarante fraternité qu'il promène au
long de sa vie comme s'il ne se rendait pas compte de
la terrible tare dont il était affligé ? Lui, un officier de
police ? Incroyable. Il est arrivé à l'hôpital le lendemain
de ma sortie du coma.
Le vieil Aïssa, assis devant sa loge, le regardait approcher, et sans bouger de son siège le héla abruptement.
Quand le visiteur déchna sa qualité de policier, le
concierge n'en crut pas ses oreilles. Il lui indiqua pourtant
le pavillon recherché après avoir vainement essayé de
connaître l'objet de la démarche. Le jeune homme resta
longtemps à attendre dans le couloir du pavillon, espérant
qu'on allait venir s'enquérir de la raison de sa présence.
Mais femmes de salle, infirmières, médecins, employés
allaient et venaient, certains passant à le frôler, mais
l'ignoraient complètement, comme s'il était partie du
décor familier, au même titre que le radiateur hors service, la tache bistre du plafond, l'éclairage au globe brisé
ou le linoléum écorné. Etonné par une telle animation.
On dirait une rue commerçante de la ville. Plus d'employés que de malades. A aller et venir ainsi sans cesse,
leur reste-t-il du temps pour travailler ?
25

Tombéza

Il osa enfin aborder une passante en blouse blanche qui
ne prit pas même le temps de ralentir sa marche, se
contentant d'un vague geste de la main, qui pouvait signifier n'importe quoi, qu'il devait aller se faire voir ailleurs,
qu'elle n'avait pas le temps, que ce n'était pas à elle qu'il
fallait s'adresser, qu'il devait revenir le lendemain, ou
n'importe quel autre jour, pourvu seulement qu'elle n'ait
pas à le rencontrer, à écouter sa question, à devoir y
répondre. Et le pauvre homme me racontait qu'il en était
resté les bras ballants. Au temps oii j'y travaillais, j'ai
assisté, moi, à l'arrivée de vrais policiers. A l'entrée
déjà, juste pour marquer leur présence, ils se mettent à
engueuler le bon peuple agglutiné devant le portail, constamment refoulé par le concierge vindicatif et borgne,
mais qui malgré toutes les rebuffades finit par refluer et
s'entasser contre la grille, et qui reste là, à attendre, à
espérer on ne sait trop quoi, comme si pour ces misérables le soleil cdlait suspendre sa course, comme si le
cerbère à l'œil unique allait se muer en employé attentif
et diligent et leur fournir les renseignements qu'ils attendent, les informations qu'ils espèrent. Ils entrent à pas
marqués, les policiers, de loin, interpellent les employés,
les questionnent abruptement, dérangent le directeur pour
des broutilles avant de s'en aller, laissant tout l'établissement en émoi. Ça, je confirme, ce sont de vrais policiers
de chez nous. Mais ce personnage falot, hésitant, aboulique, qui manque bafouiller quand il s'adresse à un
inconnu, et peut-être même, qui sait, timide, où est-on
allé le chercher ?
Il a ainsi erré de pavillon en pavillon, de couloir en
couloir, avant de retrouver le médecin qui me soignait
pour apprendre que je venais de recouvrer ma connaissance, mais qu'il n'allait pas être plus avancé parce que je
me trouvais totalement paralysé et aphone de surcroît,

26

Tombéza

par suite de multiples et profonds traumatismes crâniens.
Mais le policier hocha la tête et demanda qu'on lui permît de me voir. Il entra en arborant un large sourire et je
crus à un visiteur qui s'était trompé de chambre. Car,
pendant les premiers jours, on m'avait installé dans le
pavillon spécial réservé aux personnalités locales. Quel
beau petit pavillon ! J'y aurais passé mes vacances. Propre
et luisant comme un sou neuf. Les femmes de ménage le
nettoyaient tous les jours, et, comble de prévenance,
l'administration hospitaUère allait jusqu'à leur fournir de
l'insecticide pour supprimer ces nuées de mouches qui
semblaient considérer le reste de l'établissement comme
sanctuaire inviolable où elles pouvaient croître et se multiplier en toute sécurité.
On y disposait de chambres individuelles, climatisées,
chacune équipée d'un tas d'appareils chromés, où tous les
boutons fonctionnaient, y compris celui destiné à appeler
l'infirmière qui, miracle des miracles, se présentait quelques instants plus tard, sans parler de son amabilité, de
sa serviabilité, ni de la constante attention des médecins.
— Je m'appelle Rahim, Abdeikader Rahim. Je suis
officier de police.
Il ajoute :
— Je viens d'Alger. Brigade économique.
Il prit une chaise et s'assit près de mon lit.
— Je suis sur une enquête qui me pose bien des problêmes. Il y a quelques jours on a accroché une bande
de jeunes casseurs. Sur l'un d'eux on a trouvé une petite
sacoche noire. Il a dit qu'elle ne lui appartenait pas.
Qu'il l'avait trouvée sous le siège d'une voiture accidentée
à quelques kilomètres d'ici. Je me suis renseigné. Il semble
qu'il s'agit de la vôtre. Alors je suis venu pour savoir si
la sacoche est à vous.

27

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Tombéza
11 se tut et nie fixa des yeux comme s'il attendait une
réponse.
N'avait-il rien compris aux explications du médecin
qui lui avait décrit mon état et mon aphonie, peut-être
définitive, haussement d'épaules, on n'en sait trop rien, ce
genre de chocs provoque souvent des effets imprévus...
Me prendrait-il pour un simulateur ? Cette histoire
m'apparaissait cousue de fil blanc.
— Dans la sacoche, il y avait un trousseau de clés,
un petit carnet, et 300 000 francs français. Est-elle à
vous ?
J'avais envie de lui dire de la garder.
— Parce que si tel est le cas, vous vous trouvez en
infraction par rapport à la loi, qui interdit à tout citoyen
résident de détenir par-devers lui des devises étrangères.
J'avais vraiment envie de le gifler. Pourquoi m'a-t-on
envoyé cet ahuri, avec sa tête de roumi, le visage poupin
comme celui d'une fillette, pas la moindre cicatrice,
séquelle des combats d'une enfance turbulente passée
dans les ruisseaux ou sur les trottoirs, avec ses manières
de gendeman, sa politesse d'un autre siècle, et surtout,
surtout, sa façon de parler l'arabe, en détachant bien ses
syllabes, en respectant les déclinaisons, exactement comme
à la radio, ce n'est pas possible, ce n'est pas dans la rue
qu'il a appris à s'exprimer ainsi, i l a dû étudier cette langue
dans une université, quelque part dans un pays étranger.
Et pourquoi cette assiduité à venir tous les matins passer
de longues heures en ma compagnie alors qu'il avait dû
finalement se rendre à l'évidence et constater mon
mutisme ?
Assis sur une chaise métallique près de mon lit, i l avait
fini par se résoudre à ne plus m'interroger et c'était l u i
désormais qui se mettait à m'expfiquer patiemment les
progrès ou les piétinements de son enquête, à me faire
28

Tombéza
part de ses soupçons, à me confier ses sentiments comme
si j'étais devenu un confident attentif et amical. Oui, il
s'asseyait près de moi comme un médecin consciencieux
cherchant à découvrir le mal qui me tenait cloué sur ce lit,
ou comme un fils attendri qui s'apitoie sur l'état de son
père.
11 y a longtemps, longtemps, l'ombre de Messaoud,
qu'il me faut bien appeler mon grand-père et qu'un jour
j'ai retrouvé étendu sur la paillasse du service des urgences
de ce même hôpital...
Ma naissance ne fut l'objet d'aucune de ces réjouissances traditionnelles qui célébraient la venue d'un enfant
mâle dans la famille, aucun youyou de femme heureuse
ne vint se mêler à mes cris de nouveau-né. Bien au
contraire, une chappe de silencieuse consternation pour
recouvrir l'événement, et les mines piteuses des membres
de la famille n'exprimaient qu'une féroce résignation, un
malaise aussi fétide et écœurant que les écoulements sanglants de ma mère, dont on n"a jamais prononcé le nom
devant moi. Quinze ans, les seins qui naissent, à peine
abandonnés la poupée de roseau, le jeu des osselets, qu'il
faut apprendre à baisser les yeux, à retenir sa voix, à devenir furtive, à se faire ombre. L'homme devait se reposer
sous l'immense caroubier, auprès de la source. Qui
était-il ? Un paysan ? Un étranger ? Un bandit ? On ne
le sut jamais. Bras et cou couverts d'ecchymoses, joue
griffée, habits déchirés, elle revint en larmes à la maison.
A u premier cou d'œil la mère comprit. Longtemps, les
deux femmes se lamentèrent, dans les bras l'une de l'autre,
mais en sourdine, afin que leurs sanglots ne puissent pas
donner l'éveil aux voisins. Devoir encore retenir ses cris,
alors que le monde vient de s'écrouler, que le malheur
nous submerge ! Pour qui vivons-nous ?
I l fallut informer le père à son retour du travail. A
29

Tomhéza

Fannonce de la nouvelle, le visage de Messaoud resta
impassible. Comme s'il n'avait rien entendu, comme si les
paroles de la femme s'étaient immédiatement dissipées
dans l'air tel un parfum trop volatil, sans agir sur les sens
de l'homme. J'ai toujours eu une crainte instinctive de
ces visages de marbre, figés comme des masques de tragédiens grecs, qui reçoivent avec le même calme la joie ou
la douleur, ne savent ni rire ni pleurer, refusent d'exprimer
le désarroi ou la conviction, la crainte ou la détermination,
un visage de sphinx dont les froncements de sourcils
accentuent la sévérité naturelle, qui ne proférerait pas
un cri si même la foudre tombait à ses pieds.
Sans mot dire, l'homme alla décrocher sa canne qui
pendait à un clou planté dans le mur de pisé. La fille
restait prostrée dans un coin de la chambre la tête enfouie
dans ses mains et sanglotant doucement. Le premier coup
la cueillit à l'épaule. Elle poussa un petit cri d'animal
atteint par la balle du chasseur. Elle releva la tête, les
yeux hagards fixés sur le rictus du père. Le deuxième
coup lui ouvrit l'arcade sourcilière. Ce bagarreur émérite
des combats de çofs maniait en expert son bâton d'olivier
à bout renflé, visant la tête, les articulations des membres,
bien au fait des endroits sensibles du corps, où la douleur
irradie jusqu'au cerveau, où les coups laissent des'séquelles
indélébiles. La main tendue de la fille dans une muette et
terrible supplication n'eut pour effet que de décupler la
rage de l'homme, la violence et le rythme de ses gestes.
La mère voulut intervenir, mais un seul regard la cloua
sur place, et eUe ne sut que crier, le visage caché dans ses
mains, pour ne rien voir, ne rien entendre, ni la bave
blanchâtre écumant les lèvres du père, ni les gémissements
de la filli; hébétée qui restait droite à fixer son tortionnaire,
qui ne songeait pas même à arrondir le dos, non, les yeux
agrandis;, le visage en sang, sans ébaucher le moindre geste
30

Tomhéza

explication. Mais la mère baissait la tête car elle sentait
sourdre ses larmes.
Elle accoucha après un long calvaire, et ne survécut
que quelques instants à ma naissance, comme si elle avait
bien compris les regards pitoyables et suppliants de la
mère et que pour s'en aller sur la pointe des pieds, pure
comme au premier jour, eUe n'attendait que d'avoir expulsé
tout vestige de cette semence étrangère qui, un jour, mêlée
à son sang, macula son sexe et ses cuisses. Elle expira dans
un râle douloureux, sans avoir pu achever ce geste du bras
qui se tendait vers moi.
Je crois que sa mort m'a sauvé la vie. Dans nos campagnes fourmillent ces histoires d'enfants du déshonneur
abandonnés par leurs mères parmi les haies de roseaux
bordant les oueds ou au pied d'un arbre au plus dense
de la forêt. Mais la mort de la fille transforma le scandale
en malheur et celles qui la montraient du doigt se mirent
à la plaindre. La famille se résigna à accepter mon existence, reportant sur moi la hargne qui avait accablé la
défunte, dans le secret espoir de me voir bientôt la
rejoindre.
J'ai grandi sous lariséedes enfants du douar qui me
singeaient et se moquaient de moi avant de courir se réfugier dans les jupes de leurs mères dès que je faisais mine
de me retourner. Et celles-ci en profitaient pour faire un
peu de morale à leurs rejetons.
— Regardez, disaient-elle, le fruit de la débauche et
de la fornication !
Beau spectacle, en effet, que mon apparition offrait !
Noiraud, le visage déformé par une contraction musculaire
qui me fermait aux trois quarts l'œil gauche, la bouche
ouverte et le menton en permanence inondé de bave où
proliféraient des boutons qui semblaient se nourrir au
liquide dégoulinant, sec et noueux comme un sarment de
33

Tombéza
vigne, rachitique et voûté, et de surcroît affecté d'un*
jambe un peu plus courte que l'autre. M o n aspect avait
de q u o i exciter les moqueries des enfants. F r u i t de l'Ulégitimité, du stupre, de la luxure ! Allons donc, laissez-moi
rire ! Je rirai des siècles entiers. Plutôt le résultat de l a
fantastique rossée q u i laissa ma mère idiote, sans compter
ce qu'elle a connu de rudoiements, de coups, de bousculades au cours de sa grossesse, sans compter les infâmes
breuvages qu'elle fut forcée d'ingurgiter, sans compter le
manque de soins, la saleté, la crasse, la faim, les maladies
qui furent mon lot quotidien.
L a fornication ! hypocrite société ! Comme si je ne
savais pas ce que cachent tes apparences de vertu, tes
pudibonderies, tes tartufferies.
M i l l e et mille intrigues des tourments de la chair. Les
messes noires et les rites d'envoûtement. J'ai su le frère
q u i engrossait la sœur, pour étouffer ensuite entre ses
mains le nouveau-né criard, j ' a i su la femme à la parfaite
réputation q u i se donnait au fond d u j a r d i n à des inconnus,
à des mendiants, à des enfants impubères, j ' a i su les cocufiages sournois entre frères, les hommes stériles q u i supposent leur femme inféconde et l'envoient vers des guérisseurs, sans doute pour les effets de leur virilité...
Alors, une fillette de quinze ans encore à s'effrayer de
ses premières règles et qu'on écartèle auprès d'une source.
Elle n'a su que clamer son malheur, la niaise, normal que
celles-là s'acharnent sur ceUe-ci. Par son drame révélé
au grand jour, elle expiera pour toutes les autres. Pauvre
fille ! Pauvres femmes ! V o t r e malédiction, c'est cette
membrane q u i ferme l'accès de votre vagin. Quelle obscure mais implacable nécessité a conduit la nature à vous
doter de ce catastrophique hymen ? T o u t aurait été si
simple sans cela. U n bout de chair turgescent q u i pénètre
dans une cavité de chair, pas de q u o i faire u n drame. U n
34

Tombéza
b o n b a i n suffirait à effacer les traces de mille viols successifs. Une petite membrane q u i fonde une civilisation.
Si nos pas sont si lourds, nos gestes si lents, nos sourires si rares, nos regards si souvent absents, si l'amertume persiste au coin de notre bouche, n'est-ce pas que
la vie a un goût de désastre accompli, de gâchis irrémédiable, de fantastique nostalgie... Q u a n d je songe à m o n
enfance, c'est l'image des figuiers de Barbarie q u i s'impose aussitôt à m o n esprit. O n en voit partout. Ils forment
les haies naturelles des champs, mais aussi bouchent tous
les horizons, brisent les rafales du vent q u i vient répandre
les microscopiques épines de leurs fruits. Quelles affreuses
plantes ! Toutes bardées de dards. Même leurs fruits en
sont couverts. Elles poussent et prolifèrent sur les terrains
les plus ingrats, les plus rocailleux. Détachez une raquette
et jetez-la quelque part, au fond d'un fossé, au milieu
d'un champ, au bord d'un chemin, n'importe où. Va-t-elle
se dessécher et m o u r i r sous l'ardent soleil de l'été ? Pas
du tout. Elle prend racine, et quelques mois plus tard surgit une pousse sur la frange de la raquette, q u i grandira,
doimera d'autres bourgeons, et, sans q u ' o n y prenne garde,
deviendra un grand cactus qu'il faudra peut-être abattre
à coups de serpe. Nos paysans le comparent au tas d'ordures q u i se constitue devant les portes des maisons, quelques déchets qui s'amassent, s'accumulent, finissent par
monter à hauteur d'homme, q u i barrent le chemin, puis
l'accès de l a porte, et q u ' i l faudra deux jours de travail
p o u r dégager.
Je ressemblais à ces figuiers de Barbarie. Je grandissais
en dépit de tous les pronostics, chétif et clopinant, mais
hargneux et tenace, me nourrissant sans rechigner des
restes traînant dans les cours, les disputant parfois aux
chiens et aux chats, comme m o i affamés, chipant sans
vergogne les morceaux de galette que les gosses se ris35

Tombéza
quaient à sortir de chez eux, pour aller les dévorer à l'abri
d'une haie de cactus, laissant le morveux pleurer à chaudes
larmes son goûter disparu. Les lointaines menaces de leur
mère me laissaient indifférent, quand je ne leur répliquais
pas par des quolibets ou des insanités. Je me montrais
déjà prompt à sortir mon petit sexe et à le brandir à
l'adresse de celles qui faisaient mine de me poursuivre,
comptant sur mon agilité et l'assurance que ces recluses
ne sauraient trop s'éloigner du seuil de leur porte sans
encourir les remontrances de leur mari. Elles allaient alors
se plaindre à Fatma, qui levait les bras au ciel d'impuissant
désespoir.
— A h ! je vous le prédis, ce bâtard me rendra foUe.
Comment ai-je survécu ? Abandonné dès le premier .
jour, c'était à peine si Fatma consentait à me faire avaler
furtivement un peu de lait volé à la chèvre. I l y eut
Mériem, cette femme au mari évanescent qui venait à
nouveau de disparaître sans crier gare, pour plusieurs
mois sans doute, lui laissant sur les bras un troisième morveux. Elle m'abreuvait d'injures, de malédictions et de
coups, mais dès qu'elle se trouvait à l'abri des regards,
extrayait son sein que je happais goulûment. Je l u i faisais
mal et elle grimaçait de suave douleur. Dès que je pus
ramper, j'eus tôt appris à avaler tout ce qui traînait à portée de ma bouche et à me diriger vers les étables de la
famille ou des voisins qui abritaient les chèvres prodigues
aux mamelles gonflées de lait. Les bêtes apprirent vite à
écarter les pattes pour me laisser sucer à mon aise. Quand
la nuit je criais famine, et que mes pleurs dérangeaient
trop le père, on me sortait dehors pour me placer sous
un fût renversé. (Afin de me protéger du froid et de la
pluie.)
Comment ai-je survécu ? Je baignais dans une saleté
repoussante, on n'a jamais changé les bouts d'étoffe et le
36

Tombéza
pan de burnous qui me servaient de langues, à peine parfois, la mère consentait à les laver subrepticement parce
que mes effluves empuantissaient toute la pièce. Comment
ai-je pu survivre à toutes ces maladies : le choléra, la fièvre
typhoïde, la coqueluche, la variole ? Le jour du mariage
de la fille aînée, j'étais atteint de rougeole, et au milieu
des battements du tambourin et des claquements de mains,
je tentais désespérément de faire passer un souffle d'air à
travers ma gorge obstruée de fragments gélatineux. Comme
je n'avais même plus la force de pleurer, on m'avait caché
sous un lit, à l'abri des regards, certain qu'au matin on
me retrouverait définitivement calmé.
J'ai souvent côtoyé les rivages brumeux de la mort, cet
océan dernier, et j'en garde comme une insolite famiharité, toute frayeur disparue, et la volonté, le moment
venu, de quitter la scène sans faire d'esclandre, alors que
pour un rab de quelques heures j'aurais bradé toutes les
richesses du monde.
Mes yeux se voilent, mon souffle ténu menace de
s'éteindre, j ' a i déjà le teint violacé de la mort, et brusquement, mon cœur repart, mes yeux redécouvrent la
lumière, et je m'étonne du sursis généreusement accordé
sans la moindre contrepartie.
A mesure que je grandissais, la risée que mon apparition provoquait chez les gosses du douar se muait en
terreur. Je devenais dur et hargneux, sans une once de
miséricorde, et je cognais de toutes mes forces, à l'aide
de tout objet se trouvant dans mes mains, sur tout bambin qui refusait de me céder son morceau de pain, de
s'exécuter, d'obéir à mon injonction, sans parler de ceux
qui avaient l'inconscience de me provoquer, de me lancer
une remarque désobligeante, même les garçons beaucoup
plus âgés que moi apprirent à craindre les ongles longs et
crasseux, que je ne coupais ni ne nettoyais jamais, car ils
37

Tombéza
constituaient mon arme favorite, et au cours des bagarres
je me fichais éperdument des coups que je recevais, je ne
songeais même pas à en rendre à mon adversaire du
moment, non, je me préoccupais seulement de lancer mes
mains vers son visage, et une fois en prise, mes griffes lacéraient ses joues, son nez, son cou, son front, arrachant
à la pauvre victime un râle de supplicié. Je m'enfuyais
alors, emportant des bouts de peau dans mes ongles tandis
que sur le visage du malheureux les sillons de chair vive
se perlaient de sang.
Je n'ai jamais pardonné la moindre offense, laissé sans
punition la plus petite moquerie, épargné un enfant
vaincu geignant sous mes coups. Je ne savais que cogner,
griffer, mordre avant de détaler loin des représailles possibles. Dieu lui a fait l'âme plus noire encore que la face,
disaient les vieux qui au début semblaient me manifester
un peu de commisération mais avaient fini par s'effrayer
devant mon implacable hargne qui n'épargnait pas môme
les adultes qui n'avaient pas trop intérêt à me taquiner car
aussitôt je les accablais des injures les plus grossières, des
gestes les plus obscènes et fuyais prestement dès qu'ils faisaient mine de foncer sur moi. Malgré ma courte jambe.,
je savais pouvoir compter sur mon agilité et la haie de
cactus salvatrice. Je crois avoir sérieusement empoisonné
l'existence des gens de ce douar. Cet enfant est une véritable calamité, disaient les plus réservés avec des hochements de tête résignés. I l s'accommodèrent de moi comme
d'une catastrophe naturelle. C'est qu'ils avaient déjà tant
subi : les épidémies, les famines, les sécheresses, les
séquestres de terrible mémoire dont l'évocation fait encore
trembler la voix des vieillards, la vente à réméré, magnifique truanderie qui les expropriait légalement de leurs
meilleures terres au profit des avides colons du voisinage,
les exigences exorbitantes du fisc dont les visites étaient
38

Tombéza
presque toujours suivies de celles de l'huissier, impitoyable, qui venait saisir bêtes et provisions ; comment
passer l'hiver sans les réserves de blé, comment travailler
la terre sans les bœufs de labour, les diktats du caïd et
de ses sbires, les incursions des gendarmes ?...
Notre condition nous submerge. Qu'y pouvons-nous ?
Chez nous, le Mouloud était la plus grande fête de l'année. Un peu l'équivalent de Noël pour les chrétiens. I l a
longtemps représenté pour moi le symbole même de la
fête. J'en garde comme une image de vaste feu d'artifice,
une multitude de bougies trouant l'obscurité, un festival
de pétards éclatant dans la nuit, un grand feu de bois
sur la place centrale du village, des airs de zorna, des
battements de tambourins, répercutés par les montagnes,
les hommes qui revêtent des robes pour surgir brusquement au milieu du cercle féminin et danser au rythme des
claquements de mains, cela sous un grand ciel d'étoiles...
Aujourd'hui, plus rien de tout cela n'existe, on a tout
perdu, jusqu'à l'habitude de célébrer nos fêtes. A cause
des H . L . M . , sans doute. Aller vers la ville, signe de réussite.
La misère rurale définitivement abandonnée. Je ne malaxerai plus cette terre jaunâtre et sèche, parsemée de petits
cailloux aux arêtes vives, qui strient les mains, les rendent
si calleuses et si rêches qu'on peut blesser la joue d'un
chérubin en voulant la caresser. Plus besoin de se lever
aux aurores, de peiner comme un forçat à peser sur les
manches de la charrue, à coltiner des sacs de cent kilos,
à moissonner le blé à la faucille, sous une chaleur d'enfer,
respirant un air chargé de brindilles acérées qui blessent
et mettent en feu les narines et la gorge, parfois en plein
Ramadan, sans manger ni boire du lever au coucher du
soleil, bon Dieu, c'est pas une vie, je vais monter vers la
ville pour habiter une maison en dur, où l'eau coule d'un
bout de tuyau chromé, où la lumière vient d'un petit bou39

Tomhéza

ton sur le mur, où le sol n'est pas de terre battue mais de
carreaux réguliers et lisses. J'achèterai un appareil photo
et porterai une chemise blanche et des lunettes de soleil,
les jours de fête quand j'irai rendre visite aux gens du
douar. Je n'oubherai pas de distribuer une pièce de monnaie et un bonbon à tout enfant venu m'embrasser. Mais
cela devient un calvaire, quand ces paysans viennent me
voir, dans mon H.L.M., avec des habitants dessus, avec des
habitants dessous, qui s'émerveillent devant la commodité
de ces cubes en béton, mais dont les fenêtres sont trop
grandes, vous me direz, elles laissent pénétrer plus de
lumière, mais le problème, c'est qu'il n'y a pas de mur d'enceinte, on n'est pas protégé des regards étrangers, votre
femme, elle, peut être vue de l'extérieur, ça, ce n'est pas
bon, et puis, je ne comprends pas comment vous faites,
il n'y a pas de cour intérieur, oii est-ce que vous allez
laver le linge, moudre le blé, baratter le lait?... Ils entrent,
avec leurs godasses boueuses, salissent le parquet que
votre femme s'échine à laver tous les jours, ils crachent
sans manière sur le sol, de leur index recueillent leur
chique sous la lèvre avant de la coller, d'une chiquenaude
précise, sur votre meuble verni, de leurs mains maculent
vos murs fraîchement repeints, ne savent pas utiliser les
W.-C. à l'anglaise (putain d'Occident ! Il a l'art de nous
complexer, à toujours inventer des trucs qui d'abord font
rigoler, mais s'avèrent d'une fantastique commodité, à tel
point qu'on ne peut plus s'en passer), font leurs besoins
par terre, à côté de la cuvette, dégueulassent tout, et votre
seule préoccupation est de les voir partir. Bien sûr,
bien sûr, vous avez joui de leur étonnement, en leur faisant admirer votre télé (un visage de Tatare se dessine
sur l'écran, et la paysanne, surprise, court se cacher hors
de sa vue, quelle franche rigolade, mais non, ce n'est
qu'une image, regarde, j'appuie sur ce bouton et elle dis-

40

Tombéza

paraît), votre cuisinière, votre frigo (putain d'Occident !
toujours à nous complexer avec ses perfides inventions,
comme cette boîte qui fabrique sournoisement du froid,
sans avoir l'air d'y toucher, rien qu'en ronronnant pas
plus fort que chat au soleil), mais au bout d'une journée
vous avez épuisé ces plaisirs, votre femme proteste devant
le surcroît de travail, nettoyage et préparation culinaire,
vous n'avez même plus envie de leur parler, vous répondez par des grognements à leurs remarques, pour leur
faire comprendre, mais ils sont là pour dix à quinze jours,
en visite comme ils disent, comment les faire partir, ça
gêne, on ne peut même pas se mettre en pyjama en leur
présence, qu'est-ce qu'ils rigoleraient, porter un habit poiu:
,sc coucher, de retour au douar ils ne manqueraient pas
de raconter cette histoire à tous les voisins, comme ils leur
décriront cette machine qui fabrique du froid sans s'émouvoir (comme c'est bizarre ! A quoi ça peut servir, le
froid ?) et cette drôle de cuvette à moitié remplie d'eau
où il faut laisser tomber ses excréments (putains d'Anglais ! Qui a eu l'idée d'inventer cette chose ? C'est si
commode qu'on peut lire le journal en se soulageant.
Ainsi, la façon de faire ses besoins, ça dénote toute une
civihsation), ils dérangent vos habitudes, en plus maintenant, vous avez un budget, vous calculez ce qu'il faut
dépenser par mois, ça finit par coûter cher, ces invités et
leur paquet de mioches sales, criards et mal élevés qui
gueulent tout au long de la nuit, se soulagent sur votre
beau canapé de velours grenat désormais étoile de plaques
de morve séchée, alors qu'en temps n-ormal vous interdisez l'accès de la pièce à vos propres enfants, votre femme
lève les yeux au ciel et ravale sa rage, quand est-ce qu'ils
vont partir, ils ne veulent pas comprendre, on a beau leur
faire la gueule, oublier de les saluer le matin, ils mettent
la mauvaise humeur au compte d'une quelconque contra41

Tomhéza
riété, estimant que c'est normal, en auraient fait autant,
seulement eux, là-bas, dans leur masure de pisé, ils n'ont
pas de problèmes, tout le monde couche par terre, on
mange ce qu'il y a, tous ensemble, dans le même plat,
moi, je n'ai pas de place, sans compter que le jour où ils
se décideront à rentrer, i l faudra les ramener avec ma
vieille bagnole, je ne peux pas les laisser prendre le bus,
qu'est-ce qu'ils diraient en arrivant, et la voiture pleine
à craquer aura en plus à parcourir quatre kilomètres d'une
piste affreusement accidentée et qui sans doute donnera
le coup de grâce à mes amortisseurs déjà fatigués, sans
oublier qu'ils sont en train de m'esquinter mon standing,
je sais que mes voisins n'ont pas les yeux dans la poche,
que leur dire maintenant quand j ' a i toujours affirmé que
j'appartenais à une grande famille dont les membres occupent des postes prestigieux dans l'appareil de l'Etat, je
sais, bien sûr, qu'ils mentent aussi consciencieusement que
moi, chacun essaie de donner le change quoi, nous savons
bien sûr, que les grandes familles se prélassent sur les hauteurs de la ville, où l'on peut humer la brise marine,
qu'elles n'auraient jamais l'idée de venk se terrer dans ces
cages obscures et mathématiquement cloisonnées, où l'on
ne peut pas tousser sans réveUler le voisin, où i l n'y a
même pas de place pour étendre le linge, où l'on vit tout
seul parmi ses soucis. Comment dans ces conditions fêter
le Mouloud ? Et où est la mosquée ? Et le vieux taleb
à la mémoire traîtresse qui commençait la veillée religieuse
en faisant chanter à ses élèves des hymnes à la gloire de
Dieu et de son Envoyé avant de poursuivre par la lecture
et l'exégèse du Cotan dont i l faut dire qu'elle s'achevait
souvent dans la plus grande confusion par le fait de
jeunes contradicteurs formés dans des zaouias éloignées
et rompus à la rhétorique, qui se permettaient d'interrompre le vieux maître, de le reprendre sur beaucoup de
42

Tombéza
points, de lui tendre des pièges pour le mener vers des
sophismes, de lui poser des questions embarrassantes,
celles qu'on n'a pas l'habitude d'évoquer, qui peuvent
être lourdes de conséquences, qui peuvent même mener à
la prison si elles venaient à être rapportées aux gendarmes,
qui faisaient baisser la tête à la majorité de l'assemblée
bigote et bien-pensante, qui désapprouvait les intentions
de ces cabotins téméraires et demandait qu'on replaçât le
débat sur le plan religieux. Le lendemain, les mères faisaient revêtir leurs plus beaux habits à leurs enfants qui
allaient recevoir à la mosquée leur premier cours d'enseignement coranique. La première fois que les bambins
allaient franchir le seuil du temple. Intimidés, ils attendent
devant la porte, leur planchette à la main. Je me glisse
parmi le groupe. Regards craintifs et désapprobateurs. A u
grand matin, j'ai été à la source pour laver ma gandoura
et mouiller mes cheveux sauvages dans l'espoir de les
discipliner. J'ai même déniché une écritoire de contreplaqué dont j ' a i parfaitement enduit les deux faces
d'une fine pellicule d'argile blanche destinée à boire
l'encre végétale. Enfin, le taleb apparaît au seuil de la
mosquée et nous fait signe d'entrer. Ruée, bousculade.
Mais à ce jeu je suis plus qu'habile et je me retrouve au
premier rang de la salle, sagement assis sur la natte d'alfa.
Debout, son long bâton de saule à la main, le maître tente
de nous calmer et de nous faire asseoir en ordre. Devant
notre empressement, un sourire de satisfaction éclaire son
visage. Du geste et de la voix, i l commence par ordonner
le fond de la salle et progresse, par rangée. Parvenu à la
première ligne, ses yeux se posent sur moi. Un douloureux
étonnement erispe sa face. I l a l'air de ne pas comprendre.
I l éclate.
— Que fais-tu là, fils de chienne ? T u oses venir
souiller ce lieu sacré ? Hors d'ici, bâtard !

43

Tomhéza

Son bâton s'abat sur ma joue. 11 n'a pas le temps de
frapper une seconde fois. Je suis déjà dehors, élèves bousculés pour me frayer un chemin. Que s'est-il passé
ensuite ? Les a-t-il excités contre moi, ou est-ce de leur
propre initiative qu'ils se sont levés pour se lancer à ma
poursuite ? Leurs cris hystériques ameutent toute la
contrée, les hommes au travail redressent l'échiné pour
observer le spectacle, une horde de chiens ayant débusqué
un renard, l'anathème du vieillard aidant, toute une population qui découvre la cause de tous ses maux, ce qui faisait que la pluie ne tombait pas, que sévissaient les épidémies, que mouraient les bêtes, que les seins des femmes ne
contenaient plus de lait, qu'éraigraient les hommes vers
d'autres régions, que les sbires du caïd n'arrêtaient pas de
les persécuter, que pleuvaient sur eux les amendes de
toutes sortes, que régulièrement s'alourdissait l'impôt...
Jamais, jamais ne s'efïacera de ma mémoire l'image de
cette meute d'enfants lancés à mes trousses, qui s'excitaient
mutuellement par leurs cris d'hyènes, qu'encourageaient
les gestes du taleb et la tacite approbation des hommes
venus au spectacle. Je fuyais le dos rond et tête blottie
entre les épaules, tandis que derrière moi voltigeaient des
projectiles lancés de toutes forces, avec des hans rageurs,
mais heureusement, sans qu'aucun n'ait pu m'atteindre car
dès ma plus tendre enfance j'avais appris à ne compter
que sur l'agilité de mes jambes pour me sortir des pires
situations. C'est bien connu, que hors les charognes, les
hyènes ne s'attaquent qu'aux animaux blessés, amoindris,
qui se traînent péniblepient dans les bois. Les hyènes sont
les bêtes les plus lâches, et donc aussi les plus féroces.
Les hyènes ont la peur au ventre. Elles s'enfuient au
moindre sursaut de la proie agonisante. L'ardeur et le courage de mes poursuivants diminuaient à mesure qu'ils
s'éloignaient des habitations. Déjà certains commençaient
44

Tomhéza

à traîner la patte, à se montrer essoufflés. Le peloton s'étirait. Quand je fis halte pour les affronter, ils s'égaillèrent
aussitôt parmi les champs, avec de furtifs coups d'œU
derrière eux. Je grimpai alors au sommet d'une petite colline, y restai longtemps accroupi, la tête entre les genoux,
à ruminer de féroces projets de vengeance.
De l'aventure, j'ai gardé ce goût d'amertume, qu'aucune
boisson au monde n'est parvenue à faire passer, qui a fini
par imprégner toute mon existence, et des dizaines d'années plus tard ce mauvais goût de salive s'épaississant
dans ma bouche continuait à m'empêcher de déglutir, à
provoquer des nausées... Est-ce parce qu'ils sont malheureux que les hommes sont si cruels ? On m'avait interdit
l'accès à la maison de Dieu, à sa parole. Au fond, je crois
que c'était de ma faute. J'avais oubhé la tare irréductible
que je portais par héritage maternel et j'avais cru pouvoir
faire comme les autres enfants, simplement, sans d'ailleurs
nourrir de grandes illusions sur ce que pouvait m'enseigner
le taleb décrépit trahi par sa mémoire et ses yeux, et dont
la langue alourdie par l'âge butait souvent sur les versets
du livre saint.
Le vieillard livrait ainsi des versions édulcorées du message divin à ses jeunes potaches qui, sitôt libérés de leurs
cours, filaient montrer à leurs pères les hérésies inscrites
sur leurs tablettes dans l'espoir de discréditer définitivement le vieux maître et retrouver ainsi les gambades
ininterrompues de leur période préscolaire.
Mais leurs géniteurs, sages ignorants qui ne savaient
de la parole céleste que la sourate des prières quotidiennes,
renvoyaient leurs rejetons à coups de taloche avec l'ordre
d'avoir à apprendre par cœur et savoir psalmodier les
versions du cheikh atteint de sénilité. Le bon sens s'exprimait par la bouche de ces paysans frustes :
45

Tombéza

— La vérité est souvent un attribut de la connaissance.
Tu auras raison si tu montres que tu sais plus que l'autre.
Non, je n'avais pas une haute idée de la qualité de l'enseignement dispensé par le vieillard, mais je voulais à tout
prix pénétrer le secret de ces signes tracés sur la planchette
des écoliers. J'ignorais alors qu'ils ne faisaient qu'ânonner
des phrases dont le sens leur restait hermétique, que recopier des lettres et des mots inintelligibles. Mais pour l'exclu
que j'étais, le signe gardait son mystère et son prestige de
clé du savoir, et ces salopards de potaches me le faisaient
bien sentir, qui échangeaient devant moi des mots et des
phrases dont la signification m'était interdite, tandis que
j'étais à rôder autour de la mosquée, épiant les séances de
cours par les interstices des planches disjointes de la
porte, dans l'espoir de saisir la clé qui m'aurait permis
d'accéder à ce monde de la connaissance. Je suis resté sur
ma faim...
Rabah n'était mon aîné que de six mois, mais à neuf ans
il avait une taille et une carrure d'adolescent. D'une pichenette, il aurait pu m'envoyer dinguer sur le sol. Mais ce
grand dadais semblait avoir concentré en lui toute la
couardise du monde. Ma présence le terrorisait et face à
moi il perdait tous ses moyens, n'osant même pas lever
le bras pour se protéger des coups qui pleuvaient sur lui.
Je n'ai pas cessé, tout au long de notre enfance, de le martyriser. Je lui administrais des raclées mémorables sans le
moindre motif, pour le seul plaisir de le voir pleurer. Sur
mon ordre, il relevait les pans de sa gandoura et se couchait sur l'herbe. Je le pratiquais alors jusqu'à satiété, et
en me relevant, il m'arrivait souvent de lui pisser dessus
pour achever de le mortifier. Un jour, je l'ai guetté à la
sortie de la mosquée pour le mener sous la menace vers un
endroit peu fréquenté et là, lui arrachant violemment son
écritoire, je lui intimai l'ordre de m'expliquer le sens des
'lé

Tombéza.

signes qui y étaient inscrits. Mais malgré mon insistance,
il n'a su que hoqueter de terreur.
D ne m'a rien dit. Jù suis longtemps resté à fixer les gribouillis maladroits tracés sur la planche, comme si à force
de persévérance et de volonté obtuse j'allais découvrir le
sésame qui m'aurait permis d'accéder à ce monde de
l'écrit. Mais rien ne s'est produit, et de fureur impuissante, j'ai fait voler au ciel les morceaux du contre-plaqué.
Plus tard, découvrant les vieux manuscrits enfermés
dans un coffre, j'ai demandé au vieil ermite qui m'avait
recueilli de m'apprendre à lire et à écrire. Mais il a fait
la moue et détourné la tête.
— Cette langue a perdu tout pouvoir d'action sur le
réel.
Quelques jours plus tard, sans rien me dire, il me fit
lever à l'aube et m'emmena à marche forcée vers le nord.
A mesure que nous avancions, l'ocre du chaume des
terres à blé se laissait tacheter par le vert des champs de
vigne jusqu'à disparaître totalement. Ce fut en début
d'après-midi que nous débouchâmes sur la grande plaine.
— Regarde, me dit-il, et n'oubhe rien de ce que tu
auras vu.
Et il alla s'asseoir à l'ombre d'un eucalyptus.
Etrange spectacle. Je m'approchais pour examiner les
choses à mon aise. Le mécanicien, important et souverain,
s'affairait autour de sa machine, consultait avec un air
pénétré des cadrans à aiguille, touchait par-ci par-là
quelques manettes aux fonctions mystérieuses, lâchait
deux ou trois jets de vapeur, contrôlait la combustion dans
l'âtre de fer, engueulait le conducteur de la citerne à eau
qui à la fin ne savait plus comment se placer pour alimenter la bouilloire. A une dizaine de mètres de là,
adossé contre la portière de sa voiture, le colon propriétaire observait avec satisfaction le fonctionnement de la
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Tombéza

machine et s'amusait de l'émoi créé parmi la population
indigène qui avait reflué vers la limite du terrain afin de
se maintenir à une confortable distance de l'engin. Et,
entre les deux machines disposées aux extrémités du
champ, la charrue de fer, tractée par un filin d'acier,
retournait la terre en grosses mottes humides et fumantes.
— Regarde bien, me dit le vieil homme, constate la
différence avec l'araire de bois qui ne fait que gratouiller
la surface du sol. Regarde comme le soc pointu s'enfonce
dans une terre pourtant aussi dure que le ciment qu'ils
utilisent pour bâtir leurs maisons, regarde comme il
retourne ses entrailles. Place ta main au creux du sillon
et tu sentiras la chaleur moite du sol pénétré par le fer
dur et luisant. C'est comme une femme qui s'ouvre pour
la première fois.
Nous restâmes longtemps à observer le labour.
— Tu vois ce que ces gens savent faire ? Ton taleb
n'aurait jamais pu t'apprendre que des incantations.
Mais à l'époque, je n'étais qu'un avorton qui trottinait
au ras des pâquerettes, cheveux au vent et les pieds
humides de rosée, avec ces haies de figuiers de Barbarie
qui de tous côtés clôturaient mon univers, sans savoir
qu'elles ne constituaient qu'un rempart dérisoire contre
les coups de boutoir à venir de la modernité, sans me
douter que les mots du maître coranique avaient perdu
tout pouvoir, qu'il ne restait qu'un rituel incantatoire que
s'évertuait à transmettre à ses élèves l'enseignant à la
mémoire trouble et dont la femme était morte depuis si
longtemps qu'il en avait perdu le souvenir et continué de
vivre en bourdon solitaire, se nourrissant des dons des paysans et du lait d'une chèvre aussi vieille et aussi maigre
que lui. Il avait désigné ses potaches pour s'occuper à tour
de rôle de l'animal, le surveiller, le faire boire ou le faire
changer de lieu de pacage. Sage vieillard ! Savait-il que ce
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Tombéza

service obligatoire avait évité bien des discordes parmi
ses étudiants, en leur permettant ainsi, de façon organisée,
chacun à son tour, de dégager leur trop-plein de désir, car,
au lieu de mener le caprin vers l'herbe grasse qui lui aurait
permis d'émousser un peu les pointes de ses os saillants
sous la peau distendue, ils le dirigeaient invariablement
vers les endroits encaissés où n'arrivaient pas à végéter le
moindre chardon, mais dont la discrétion leur permettait
de pratiquer la bête en toute quiétude.
Le vieil animal accueillait ces sexes juvéniles avec un
air indifférent et blasé, uniquement impatient de se remettre à brouter.
J'ai attendu midi, et le soleil dardant ses rayons implacables. Pas âme qui vive, peut-être quelques lézards dérangés dans leur faux sommeil, cette immobilité en attente
des mouches. J'ai arraché le piquet enfoncé dans le sol
et conduit la chèvre par des ravines discrètes jusqu'à la
source ombragée par le grand caroubier. A l'aide de la
corde qui servait de longe, j'ai lié deux à deux les pattes
de la bête, puis lui ai plongé et maintenu la tête dans l'eau.
Quand s'éteignirent les soubresauts de la chèvre étouffée,
j'ai délié les membres et poussé le cadavre dans la mare.
Le maître à tête chenue se montra inconsolable devant
la perte de sa dernière compagne. Toutes les bêtes qu'on
lui offrit en guise de compensation furent récusées. Pourtant les campagnards généreux allèrent jusqu'à lui proposer une vache qui venait de mettre bas et qui donnait
au moins cinq litres de lait par jour. Mais l'homme refusait d'un signe de tête. Il renvoya ses élèves et se barricada
à l'intérieur de la mosquée. Aucun appel à la raison,
aucune supplication ne put ouvrir la porte cadenassée.
On promit même de le marier. Rien n'y fit.
— Le pauvre va mourir de faim, disaient les femmes.
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Tombéza
— Où ferons-nous la prière du vendredi ? demandaient
les hommes.
Le conseil du village se réunit et débattit du problème
deux jours durant. Au milieu de l'aimable anarchie qui a
toujours caractérisé les débats de l'honorable assemblée,
fusèrent les idées les plus saugrenues, les plus insolites, les
plus incongrues, les plus rares, les plus originales, les plus
neuves, les plus révolutionnaires, les plus subtiles, les plus
grossières, les plus stupides, les plus déconcertantes, les
plus déroutantes, mais aussi les plus simples et les plus
banales : l'un proposa dfe creuser un tunnel qui mènerait
jusqu'au cœur du mirhab pour surprendr-e au cours de
son sommeil le taleb retranché et s'emparer de lui sans
coup férir ; un jeune orateur, manifestement un plaisantin, suggéra d'introduire par une fenêtre deux ou trois
essaims d'abeilles ; un intervenant profita de l'auditoire
pour inviter les assistants à participer nombreux à la
touiza, cette corvée collective, qu'il allait organiser pour
construire une maison de pisé à son fils aîné en âge de
prendre femme, et i l laissa entendre, le sournois, que la
mariée serait choisie parmi les filles des travailleurs volontaires, et enfin, au terme de ces longues et houleuses joutes
oratoires, on convint d'adopter l'idée la plus banale, celle
qui fut émise dès les premiers moments et qui consistait
à défoncer la porte d'entrée, dont tous savaient parfaitement que le bois vermoulu n'opposerait qu'une ridicule
résistance, ils le savaient si bien qu'à plusieurs reprises
déjà l'assemblée avait discuté de la nécessité de remplacer
cette porte afin d'éviter de trop tenter les larrons intéressés
par les tapis de la salle de prière.
Quand la porte céda, on découvrit le vieillard étendu
dans un coin de la mosquée, mort depuis plusieurs jours
sans doute. Une odeur putride commençait à émaner du
cadavre, dont l'index droit tendu, pointe enduite d'encre

50

Tombéza
noire, semblait porter quelque terrible accusation qu'appuyait un rictus démoniaque déformant le visage du
défunt. Puis on vit l'inscription tracée sur le mur blanc,
certainement par le doigt vengeur. Aucun de ces hommes
ne savait lire, et on envoya chercher le plus ancien élève
du taleb, un grand escogriffe de quatorze ans qui resta
longtemps à observer les caractères mal dessinés, esquissa
un soupçon de sourire avant d'annoncer qu'il ne parvenait pas à déchiffrer la phrase et sortit sans demander son
reste. Un débat impromptu s'instaura sur les capacités
pédagogiques de l'enseignant défunt, que le père de l'adolescent mettait en doute, et les insuffisances intellectuelles
de l'élève insinuées par certains. On décida enfin de faire
venir un autre garçon, plus jeune que le premier, qui
avait montré une exceptionnelle aptitude à mémoriser et
à débiter à toute allure et sans reprendre souffle des kilomètres de litanies coraniques, qui à son tour contempla
longuement l'inscription murale avant de baisser la tête.
— Alors ? lui demande-t-on. Tu arrives à lire ?
Le garçon fit oui de la tête et son père présent se
rengorgea.
— Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?
— Je ne peux pas le dire.
— Comment tu ne peux pas le dire ? On te demande
justement de le faire.
— Je ne peux pas.
— Je t'ordonne de le faire, intervint autoritairement
le père.
— Vous êtes tous des enfants de putains.
L'assemblée mit quelque temps à réaliser, ayant
d'abord cru que l'enfant était en train de les injurier. Des
enfants de putains ! Les hommes en sont restés les bras
ballants de stupéfaction. Ils reçurent l'insulte en pleine
face, sans ciller, comme on apprend l'annonce d'une
51

Tombéza

catastrophe, en voûtant insensiblement le dos, pour mieux
supporter le poids de la nouvelle charge, et tous se tournèrent vers le cadavre du maître coranique qui n'avait pas
hésité à profaner le saint lieu pour les accabler de son
verdict posthume.
Des enfants de putains ? Qui est-ce qui avait pu mettre
en une telle fureur ce tranquille vieillard qui avait toujours vécu en se conformant aux préceptes de l'Islam ?
Avait-il finalement percé ces couches successives d'hypocrisie qui habillaient les paroles et les actes de ses contemporains pour découvrir dans le noir maelstrom de leur
âme ces héritages d'égoïsme, de pure méchanceté, de
fondamentale jalousie, a-t-il voulu, par cette phrase lapidaire, dénoncer le tacite compromis par lequel ils avaient
tous vécu ?
Des enfants de putains ! N'est-ce pas à moi qu'il avait
essayé de s'adresser par-delà la mort, pour me dire qu'il
regrettait de m'avoir interdit l'accès de la mosquée, me
signifier qu'en tout état de cause je partageais un sort
commun, que la bâtardise habitait chacun des hommes,
que la vilenie était plus dans les actes et pensées que dans
la naissance?...

Les petits bruits qui jalonnaient le repas des infirmières
de service de nuit se sont éteints. C'est l'heure bénie de
la digestion quand le bien-être de la panse remplie fait
des avances au sommeil. Torpeur et somnolence. Je souris
en reconnaissant le rythme du bruit de talons sur le plancher du couloir : Samira qui va rejoindre sonfiancéà
la salle des urgences. Pas encore mariés, ces deux
pigeons ? Pas encore de logement, sans doute. Depuis
plus de cinq ans ils espèrent et attendent, lui a rédigé
et adressé des piles de demandes à tous les organismes,
à toutes les mairies des villages environnants, et même
beaucoup plus loin, jamais au grand jamais une réponse,
une seule, en dépit des rappels, des lettres recommandées,
pas même pour dire merde, et les entrevues qu'il parvenait à obtenir au prix d'une pathétique obstination ne le
fournissaient qu'en vagues promesses, reviens dans un
mois, dans trois mois, demain on rase gratis, alors il a
mordu à l'appât des intermédiaires qui l'ont entraîné dans
de fumeuses carambouilles, pas jobard, non, mais la
force du désir nourrit la créduUté, et les sommes demandées n'étaient pas très élevées, tu comprends, je te considère comme un ami, je ne demande rien pour moi, mais il
faut obtenir la bienveillance du chef de service, l'acqué53

Tombéza
rir à notre cause, et puis i l y a aussi les membres de la
commission d'attribution, très subtils, ces coquins, jamais
de grandes sommes qu'on peut considérer comme des
arrhes, impliquant donc un engagement, mais de simples
prébendes, de petits cadeaux, le résultat n'est pas sûr, ne
viens pas demain me le reprocher, tu vois, je veux être
honnête avec toi, je te promets seulement que je ferai
mon possible, et le garçon payait en hochant la tête, i l
n'en demandait pas plus, i l comprenait la situation, dans
le deux-pièces famihal s'entassent le père, la mère, les
deux aînés, mariés, l'un avec quatre enfants et une femme
de nouveau enceinte, et l'autre qui vient d'avoir des
jumeaux, et puis deux sœurs dans la force de l'âge qui se
languissent en attendant de trouver preneur, qui couchent
dans le couloir avec mon frère puîné, qui a dix-sept ans
et dont je sais les douloureux désirs constamment refrénés,
et ces salopes de filles qui jouent aux inconscientes, quand
l'été transforme l'appartement en étuve, se contentent de
ces robes amples et légères, mais qui au moindre geste
sculptent toutes leurs formes, sans compter ces attitudes
d'abandon languide qui ménagent de fulgurants dévoilements, et le choc secoue l'adolescent qui ira dans une
vespasienne évacuer son désir, comme Samira et son
fiancé vont éteindre leur feu intérieur sur le canapé de la
salle des urgences, ils s'unissent en silence, ils n'ont plus
le courage de formuler leurs rêves à voix haute, ils se
méfient des mots, qui peuvent faire miroiter un avenir
dont ils savent qu'il sera inéluctablement déçu, l'attente
a alourdi leurs gestes, ce sont déjà de vieux amants, mais
leur amour est tel qu'ils n'auront jamais fini de s'écumer,
ils n'ont besoin que d'être seuls pour être heureux, mais
ils ont traîné partout à la recherche de cette solitude,
sur les bancs des jardins publics, le long des plages en
hiver, dans les alcôves des cafés luxueux ovi la consom54

Tombéza
mation est hors de prix, dans l'obscurité des cinémas, et
leur lamentable errance est devenue légendaire dans la
ville, les bigots traitent Samira de putain, ses parents
n'ont pas fini de la harceler, tu as refusé tous les prétendants, on sait bien que tu es entichée de ton petit
infirmier, on ne veut pas t'interdire de l'épouser, mais
mariez-vous, tu es l'aînée, et tant que tu ne l'as pas fait,
tu gênes tes sœurs, ce sont nos traditions, mais Samira
est lasse de fournir toujours la même réponse, depuis
longtemps elle a hissé le drapeau blanc devant les assauts
répétés de la mère, impitoyable chien de garde de l'honneur familial, laissez-moi en paix, par pitié, mariezdonc vos filles, je n'y vois aucun inconvénient, mais je
vous demande de m'oublier, seulement cela, mais jamais
ne passait une semaine sans que la mère ne revînt à la
charge, pendant combien de temps encore Samira pourrat-elle supporter cette situation avant de consentir à dire
oui à cet ancien maçon qui a monté une entreprise de
construction, s'est renchi en truandant l'Etat et qui systématiquement, après chacun de ses divorces (il en est au
quatrième), vient demander la main de l'infirmière, qui
possède une belle villa dont les fenêtres généreuses
accueillent une profusion de soleil, ce même soleil qui me
brûlait le crâne au troisième jour de ma sortie du coma,
dans cette chambre du pavillon réservé oii Batoul allait et
venait sans cesse, n'arrêtait pas de déblatérer, alors que
mon seul désir était de voir quelqu'un venir baisser le
rideau de la fenêtre, mais le commissaire, tout à ses obsessions, se fichait éperdument de mon confort comme de
mon état de santé, i l est encore venu m'interroger sur les
circonstances de l'accident, qui l'inquiète au plus haut
point, comme i l se préoccupe de découvrir l'identité d'un
homme, et un de ses policiers a aiguillé ses recherches
sur le frère de Boukri, ce pauvre homme qui continue à
55

Tombéza

effrayer les malades par ses longs hurlements nocturnes,
retranché dans le cimetière chrétien jouxtant l'hôpital
où se morfondent les gisants abandonnés. Dérisoire. Un
cimetière chrétien, et de l'autre côté de la ville, un cimetière musulman, la mort elle-même est incapable de
réconcilier les humains. Si Dieu est unique, pourquoi
cet ostracisme ? N'a-t-il pas été en fait un prétexte supplémentaire fourni aux hommes pour se démarquer, se
différencier, se séparer, s'opposer, se haïr, se combattre ?
Les hommes sont-ils dignes de Dieu, qui en ont fait
d'abord un porte-drapeau brandi en tête de leurs armées ?
Comme il est facile de s'opposer ! Et il l'avait bien compris, le professeur Meklat, chirurgien hors pair, qui aimait
agrémenter de considérations politiques son enseignement
sur l'art de disséquer ses semblables.
— La Révolution s'est affirmée contre, maintenant elle
doit se continuer pour. Ce n'est pas une mince affaire. En
somme, il faut cesser de s'inventer des ennemis. Dans un
pays maître de son destin depuis plus d'une décennie, le
néo-colonialisme est un épouvantail qui a perdu toute crédibilité. Ligués contre le colonisateur, nous vivions côte
à côte. Il s'agit pour nous maintenant d'apprendre à vivre
ensemble. Ce sera le début de la démocratie.
Drôle de professeur ! Jamais fini d'emmerder son
monde, ses internes qui subissaient ses leçons de morale
en surveillant les aiguilles de leur montre, ses infirmières
qui voyaient systématiquement refusées leurs demandes
d'absence, ses femmes de salle qu'il obligeait à laver
quotidiennement le parquet, qui luttait pied à pied contre
le délabrement de son pavillon, alors que tous les autres
secteurs de l'hôpital avaient depuis longtemps atteint leur
état final de déréliction, qui s'obstinait à mener un combat
d'arrière-garde, les yeux braqués sur un idéal et ne voyant
rien de ce qui se passait réellement, cette clochardisation
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Tombéza

sociale progressive, gangrène gagnant un domaine après
l'autre, et finissant par pourrir le pays tout entier, décrépitude des choses et des êtres, partout, dans toutes les
villes du pays, des façades d'immeubles qui tombent en
ruine, jamais ravalées, jamais repeintes, gouttières qui
fuient sur les passants, égouts béants qui vomissent sans
arrêt leur liquide pestilentiel, ordures qui jonchent les
rues ornées de trous mystérieux qu'on oublie de signaliser encore moins de combler, lampadaires aux globes
brisés, fils téléphoniques qui pendent, bancs publics aux
barres de bois arrachées, feux rouges aux ampoules
grillées, trottoirs aux carreaux descellés et jamais remis,
peinture effacée des passages protégés, latrines publiques
qui tombent en ruine, dont les orifices depuis longtemps
bourrés laissent la pisse surnager sur la merde, collecteurs
d'eau bouchés qui voient s'inonder les rues aux premières
averses, cabines téléphoniques saccagées et jamais réparées, ascenseurs et distributeurs de timbres continuellement hors service, abandonnés en l'état sans le moindre
avertissement, et des milliers d'autres choses encore,
mais surtout, surtout, ce délabrement moral des êtres qui
ne croient plus à rien, qui ne respectent plus rien, qui ne
comprennent plus rien, gui ne savent plus rien, qui ne
veulent plus rien... Alors, pourquoi n'abandonne-t-il pas,
le professeur Meklat ? Aurait-il la prétention, à lui seul,
de contenir, d'endiguer ce mal qui s'étend ? Est-il en nous,
ou dans la société ? Qu'espère-t-il y gagner, à cinquante
ans passés, alors que sa carrière est faite, et qu'il aurait
pu être ministre, s'il l'avait voulu ? En 1956, à l'appel
du FLN, il n'a pas un seul instant hésité à abandonner la
cinquième année de médecine qu'il poursuivait à Lyon
pour rejoindre, à la veille des examens, via la Suisse et
le Maroc, l'armée des frontières où on lui proposa d'aller
poursuivre ses études dans un pays de l'Est. Il se mit
57

Tombéza
alors à tempêter, affirmer qu'il n'avait pas quitté une
université pour se retrouver sur les bancs d'une autre.
On eut beau lui expliquer qu'il s'agissait d'une décision
à caractère politique devant marquer l'engagement de la
jeunesse dans la lutte de libération, il s'entêta et, refusant de rester dans les troupes frontalières, exigea de
rejoindre le maquis de l'intérieur.
— Ici, vous êtes à l'abri, et vous ne manquez de rien.
A l'Indépendance, cet étudiant en rupture de ban n'a
rien trouvé de mieux que d'aller reprendre ses cours interrompus, alors que des propositions mirifiques affluaient
vers lui de toute part, et que beaucoup de ses compagnons se dépêchaient d'occuper villas et postes devenus
vacants. Son diplôme dans la poche, i l a commencé sa
pratique dans le Bervice médico-social d'une grande
entreprise publique. Mais au bout de six mois i l s'est fait
renvoyer parce qu'il avait pris la fâcheuse habitude d'accepter dans son cabinet tous les patients qui se présentaient, sans se préoccuper de savoir s'ils appartenaient ou
non à l'entreprise, dérogeant ainsi aux instructions formelles de l'administration.
— Nous sommes cinq médecins dans ce petit centre
à nous contenter de trois ou quatre clients chacun par
matinée, à traiter les rhumes et les orgelets des femmes
et fils de cadres supérieurs, alors que dans les hôpitaux
s'entassent par milliers des malades à l'état critique. Quelle
commode absurdité. On peut arriver à onze heures et
repartir une demi-heure plus tard.
Les vieilles de la région se sont vite donné le mot
et sa salle d'attente ne désemplissait plus. Après plusieurs
rappels à l'ordre, le responsable du centre a dû procéder
à son licenciement. I l a jubilé, le professeur Meklat, le
jour de la promulgation des textes instituant la gratuité
des soins dans tous les hppitaux et cliniques du pays. Et
SB

Tombéza
après onze années de service, devenu chirurgien émérite, il n'a perdu ni sa foi ni son prosélytisme. Que veut-il
donc ? Que ne fait-il comme son collègue obstétricien qui
a ouvert un cabinet juste en face de l'hôpital, et dont
les clients sont assurés d'être admis en priorité dans
l'établissement public ? I l ne manquerait pas de faire
fortune lui aussi. Qu'a-t-il à se compliquer l'existence,
à exiger que les infirmières surveillent les ahtés, que les
internes fassent de sérieux bilans préopératoires, que les
doses d'anesthésique soient correctement évaluées, i l ne
veut plus voir ces malades qui se réveillent en cours d'opération ou, à l'inverse, ceux qui n'arrivent plus à reprendre
conscience longtemps après l'acte opératoire, à exiger que
les dossiers des admis soient établis, correctement renseignés et classés de façon qu'on puisse les retrouver, que
le médicament voulu soit disponible au moment voulu,
comme ce vaccin anti-D pour le traitement de l'incompatibilité Rhésus d'une femme enceinte dont on prévoyait un
accouchement plus que difficile, et qu'il a fallu se déplacer jusqu'à Alger, en pleine nuit, pour se procurer ce
médicament normalement introuvable, comme cette autre
fois où l'on avait admis en urgence une fillette de dix ans
parvenue à un état critique à la suite d'une crise ulcéreuse
de l'estomac qui lui avait fait perdre la moitié de son sang
qu'elle vomissait en gelées rouge sombre, à qui i l fallait
faire une immédiate transfusion sanguine, et le chirurgien a exigé sur l'heure au moins un litre du groupe O
négatif, qui est de surcroît une qualité très rare. Ce chef
de service nous malmenait à tel point qu'une fois, à l'instigation du chef du personnel, j'ai failli parvenir à lui
fomenter une grève dans le pavillon. Ce jour-là, pour la
première fois, j'ai vu Brahim, cet infirmier qui vivait le
cœur sur la main, ce garçon bon comme du pain blanc,
je l'ai vu écumant de rage :
59

Tombéza

— Nous savons tous par quel moyen tu as réussi à te
faire muter dans ce service. Alors maintenant, tu vas
t'arranger pour en déguerpir. Sinon, je te tords le cou.
Et la main tendue de Brahim s'avance vers ma gorge, ses
doigts enserrent mon cou, il ne peut pardonner l'offense,
Messaoud, il se met à serrer, serrer, ses deux pouces écrasant ma pomme d'Adam, je suffoque, je ne parviens plus
à avaler la moindre goulée d'air, mes yeux s'exorbitent,
et je vois son visage déformé par le féroce rictus, et la
bave lui coule des lèvres, et j'ai beau me débattre, je ne
peux rien contre la masse de cet homme encore dans la
force de l'âge.
Un faux mouvement, et ma jambe trop courte ne put
me fournir l'appui nécessaire à l'équilibre du corps. Je
heurtai violemment l'immense jarre de terre cuite qui
contenait les réserves d'orge de la famille. Le récipient
se brisa sur le sol de terre battue et les grains de céréale
fusèrent de tous côtés. Désastre ! La mère étouffa dans
la paume de sa main le cri de catastrophe. Messaoud
lâcha un han surpris. Le premier moment de stupeur
passé, il tendit machinalement la main vers la canne
accrochée au mur. J'en profitai pour détaler à toute allure.
L'homme se lança aussitôt à ma poursuite et faillit me
happer par l'épaule au moment où je franchis la porte de
la cour, un vieil ustensile traînant sur le seuil ayant
retardé ma fuite. Mais une esquive du corps me sauva
et je fus dans l'espace des champs. Plus rien à craindre,
je connaissais mon agilité qui m'avait déjà tiré des pires
situations. Je me permis même le luxe de me retourner
pour adresser à mon poursuivant un grand bras d'honneur. Le cri de rage qui suivit mefitl'effet d'un baume
au cœur. Messaoud accéléra l'allure, mais il dut rapidement se rendre compte qu'il ne pourrait jamais me
rejoindre. H lança alors sa canne d'un geste large et pré60

Tombéza

cis. Elle arriva sur moi en tournoyant et je sentis son
sifflement dans l'air. Allait-il me rater? Non, cet expert
redouté du bâton d'olivier, qui était toujours sorti vainqueur au jeu des joutes régionales, qui à lui seul pouvait
affronter simultanément et mettre hors de combat trois
hommes — comme ce jour où le voisin dont on avait
volé la vache l'appela à la rescousse et qu'ils allèrent couper la voie aux quatre brigands qu'ils surprirent à l'entrée du vieux pont ; les cannes surgirent des pans des
burnous, Messaoud s'occupa de trois d'entre eux, en
étendit deux,fitfuir le troisième avant d'aller prêter mainforte à son compagnon qui venait de se faire assommer,
et Messaoud rentra poussant la vache devant lui et portant son propriétaire sur l'épaule —, non, ce manieur émérite ne pouvait pas rater sa cible. Le bout renflé du bâton
m'atteignit exactement à la base du cou, et la force du
choc me projeta sur le sol. L'homme approche, je tente
de me relever, il n'est plus qu'à quelques mètres de moi,
il va m'atteindre, mon compte est bon, je vais sans doute
subir le sort de ma mère, le voilà qui tend le bras dans
un dernier effort et me happe, ses mains saisissent mon
cou, je suis perdu.
Que se passa-t-U alors ? Un brusque accès de faiblesse ?
Un éclair de pitié qui aurait distendu les muscles de ses
doigts ? Toujours est-il que je pus à nouveau emplir d'air
mes poumons et d'un mouvement brusque retirer mon
cou de l'étau qui allait le broyer. Je me remis à courir.
Je n'étais plus qu'à quelques pas de la haie salvatrice.
Je m'y faufilai par un petit orifice fait à ma taille et que
je connaissais bien. Sauvé !
Le vieil ermite me surprit au matin devant la porte de
sa cabane de roseau juchée au sommet d'une colline,
loin, loin de toute habitation, dans im exil volontaire çt
superbe. H a simplement hoché la tête avant de lâcher :
61

Tombéza
— Je savais qu'un matin, j'allais te retrouver devant
mon seuil.
Et i l a souri au soleil levant qui inondait sa barbe de
patriarche biblique. Lui aussi avait connu les rigueurs
d'une mise au ban de cette société sclérosée dont il avait
osé transgresser les tabous.
Le vieil homme vivait dans un ascétisme forcé, se nourrissant de divers expédients. Et d'ailleurs, toujours le nez
dans les nuages ou dans ses livres, marmonnant des
phrases inintelligibles, i l semblait fort peu se préoccuper
des moyens d'existence. Mon arrivée améliora notablement son ordinaire. I l avalait avec délices, et sans se poser
la moindre question, les œufs, poulets, lapins, parfois de
jeunes agneaux, fruits de mes quotidiennes rapines. Les
habitants de la région où je sévissais crurent aux méfaits
d'un renard particulièrement bouUmique et futé. Les
pièges placés dans les basses-cours ou près des cages à
lapins ne purent les protéger de mes ravages. Mais la vie
restait dure et le cap de l'hiver particulièrement difficile
à passer. Pire que toute épidémie, la misère hantait les
campagnes et on lisait une insondable faim dans les
regards des survivants. Je me souviens d'une horde de
miséreux qui arrivèrent dans la région par un matin de
février pluvieux et glacé. Une trentaine de personnes.
Hommes, femmes, enfants à partir de dix ans. Les vieillards
trop âgés et les enfants plus jeunes n'avaient pas pu survivre jusque-là. Pitoyables. Parvenus au point oii les
regards des hommes avaient perdu cet éclat qui signalait
l'irréductible dignité du mâle. Jïs marchaient tête basse.
Obligés de tendre la main, de supplier. Une bouchée de
pain. Ils en étaient devenus des bêtes féroces. Une meute
de loups affamés. Au point de revenir à l'égoïsme fondamental, instincts et gestes derniers de survie : l'homme
arrachait la nourriture des mains à sa femme affaiblie
62

Tombéza
avant de la pousser dans le fossé, d'oiï elle ne se relèvera
pas, et i l continuera son chemin sans un seul regard pour
son ancienne compagne, i l ne se souvient plus des gestes
tendres d'autrefois, quand la nuit les réunissait, quand elle
s'ouvrait à lui, i l n'y a plus de mémoire quand le ventre
tenaille, quand la tête bourdonne, j'ai même vu la mère
disputer un morceau de galette à son enfant, regard
fulgurant de convoitise, cheveux en bataille et souffle
haletant, ce que ne fera jamais la louve.
A l'annonce de leur arrivée les gens se dépêchèrent
de faire rentrer des pâturages moutons, chèvres, vaches,
ânes, chevaux, et les mères enfermèrent leurs enfants, car
sur ces hordes couraient les rumeurs les plus horribles,
on disait qu'ils s'attaquaient aux habitants solitaires, aux
passants, qu'ils dévoraient les enfants en bas âge rencontrés
sur leur chemin, qu'ils mangeaient même les loups et les
chiens, et tous les hommes qui possédaient un fusil allèrent
le décrocher, et ils accueillirent la meute en rempart menaçant, doigt sur la détente et canon pointé, pour lui intimer
l'ordre de poursuivre sa route.
Mais ils étaient si pitoyables, ces enfants, ces femmes,
ces hommes qui allaient leur chemin, sans but et sans
repos, partout menacés, i>artout rejetés, partout chassés,
oil pouvaient-ils donc aller, harassés, à peine revêtus de
quelques haUlons dont se jouait la bise de l'hiver, si amaigris que leurs membres leur donnaient l'allure de marionnettes maladroitement animées, avec des gestes brusques
et anguleux, et ces grands visages émaciés où ne vivaient
plus que des yeux devenus immenses, ils étaient si pitoyables que se baissèrent les canons des fusils, que pour la
première fois de ma vie je vis sourdre des larmes dans
les yeux de ces rudes paysans.
— Les pauvres gens !
L'arrivée des Américains se révéla une aubaine ines63

Tombéza

pérée. Je crois que si notre région put survivre à ces temps
de famine, de rationnement, d'épidémies, de conscription
qui éloignait les bras les plus valides, ce fut grâce à ces
nouveaux conquérants. Ds arrivèrent un beau matin par la
route, sans crier gare. J'étais impressionné par cette interminable procession de camions et d'engins mécaniques
de toutes sortes, qui débouchaient un à un du tournant,
sagement, à intervalle régulier, et qui venaient vers nous,
avec une tranquille et bonne allure de fourmis au travail,
et le sourd grondement de ces milliers de moteurs faisait
trembler le ciel, fuir les animaux domestiques, se terrer
les lièvres et les renards, et je respirais à pleins poumons
l'atmosphère acre et bleutée de l'oxyde de carbone, et
délaissant leurs travaux accoururent les paysans, pour
s'oublier et resterfigésdevant le fascinant spectacle de
cette chaîne infinie de véhicules vert-de-gris, eux qui
peut-être une ou deux fois dans leur vie avaient contemplé de près une automobile, au cours d'une équipée vers
le nord et les plaines grasses des colons, et ce jour
allait rester marqué d'une pierre blanche dans leur
mémoire collective, comme celui de l'arrivée des Américains, bien que de prime abord ils eussent été ébahis
à regarder passer ces envahisseurs bottés et casqués,
sagement alignés dans leurs camions, surgissant à l'improviste, comme une invasion de sauterelles, et les paysans
se demandaient ce qu'ils pouvaient bien venir faire dans le
pays.
Les enfants se massèrent sur le bord de la route.
Quelques soldats ébauchèrent à leur adresse de petits
saluts de la main. Qui leur furent rendus. Les adultes,
prudents et méfiants, observaient la scène à distance respectable. Que se passa-t-il alors ? Je crois que ces grands
garçons voulurent jouer aux libérateurs, qu'on leur avait
sans doute dit être, alors que nous vivions retranchés
64

Tombéza

derrière les haies de cactus, ignares et sereins, sans la
moindre idée du bruit et de la fureur qui ébranlaient le
monde. Les conscrits se mirent à nous jeter des paquets
de biscuits secs et de chocolat. Les sous-alimentés aux
ventres ballonnés se ruèrent sur cette manne providentielle et leur soudain enthousiasme rendit frénétiques leurs
signes de bienvenue. Etait-ce une consigne des services
psychologiques de l'armée qui tenait à susciter et s'attacher la sympathie de la population autochtone ? En tout
cas, les services d'information avaient dij bâcler leur travail. Car à leur premier contact avec nous, ces grands
adolescents semblèrent totalement désemparés. Certains
s'attendaient à se retrouver en Afrique noire, parmi la
luxuriance de la forêt, les huttes de bambou et les petits
gosses nus, et s'étonnaient de nos teints à peine basanés.
D'autres s'imaginaient avoir débarqué dans une petite
province de France, quelque part au sud de la Méditerranée, et restaient sans voix devant les piaillements incompréhensibles de cette marmaille qui semblait vivre encore
aux temps bibliques, et dont les haillons leur rappelaient
ces troupeaux d'esclaves découverts par une lente et
ample rotation de la caméra de ces films épiques qui
décrivaient la naissance des religions juive ou chrétienne,
et les plus studieux de ces envahisseurs aux joues de jeune
fille durent remiser leur petit dictionnaire anglais-français.
A mon tour, je suis vite descendu ramasser dans le fossé
les paquets de biscuits sans sel dans leur emballage de
cellophane. J'en ai rempli la bicoque du vieil ermite,
trop content de se nourrir de cet aliment au goût étrange,
mais qui fondait dans sa bouche édentée comme beurre
au soleil. Quant à moi, je pense avoir avalé des tonnes
de ce chocolat au lait en plaquette, qui me donnait des
constipations devenues chroniques. Ces convois de
camions durèrent des jours entiers et une partie d'entre
65

Tombéza
eux s'établirent à l'orée d'une forêt, près de notre région.
D'où viennent-ils, ces grands hommes aux cheveux
blonds et aux yeux bleus ? avais-je demandé au vieux
compagnon qui était venu me rejoindre sur mon promontoire et qui observait ce défilement ininterrompu avec une
espèce de sombre contentement. Mais je n'eus droit pour
toute réponse qu'à une moue équivoque. Avait-il connaissance de ce conflit qui avait fini par embraser toute la
surface du globe, comme ces blessures localisées qui
semblent bénignes mais provoquent une fièvre si violente
qu'elle terrasse le plus fort des hommes et couvre toute
la surface de son corps de boutons rouges et pointus ?
Savait-il ce combat titanesque qui mettait aux prises, audelà des mers, de lointains pays dont les stratèges traçaient des plans sur la planète entière, ordonnaient des
mouvements qui déplaçaient des millions d'hommes, et
qui amenaient chez nous ces conquérants interloqués et
souriants ?
Ou bien n'en savait-il guère plus que ces paysans
qui avaient appris l'impuissance de leur révolte, et qui
s'échinaient à survivre face aux épidémies, à la sécheresse, aux invasions de criquets, et qui ne percevaient de
cette grande fureur planétaire qu'un écho assourdi, mais
dont les répercussions n'allaient pas tarder à les atteindre,
comme ces affiches de mobilisation placardées sur les murs
des villes, qui firent venir le caïd et ses hommes, pour
choisir les plus vigoureux des mâles et les emmener, crâne
rasé, par trains entiers vers une destination inconnue, ou
encore l'arrivée de ces Américains qui devaient s'installer
à proximité du douar pour se mettre aussitôt à construire
au milieu de la forêt une base aérienne qui n'allait pas
manquer d'attirer les avions allemands qui viendraient
déverser à l'aveuglette leurs chapelets de bombes, dont
la puissance explosive creusait des trous si profonds que

66

Tombéza
giclait l'eau pourtant rare dans notre région, parfaitement,
je me souviens très bien — A l i était sorti la nuit une bougie à la main pour aider sa vache en train de vêler, un de
ces sournois appareils devait rôder dans les parages, ils
montaient très haut dans le ciel, plus haut que l'aigle et
plus haut que le soleil, puis, moteurs au ralenti, ils se
laissaient glisser sans bruit, afin de ne pas donner l'éveil,
et gare alors aux endroits illuminés — , ah ! ils devaient
être bien renseignés, les aviateurs allemands qui ne cessaient de muser dans la région, à la recherche de la base
que camouflait la forêt environnante, et i l fallait voir alors
le beau spectacle, quand les grands faisceaux de lumière
qui striaient la nuit découvraient l'appareU ennemi, que
se mettaient en branle les batteries de D.C.A., que s'embrasait le ciel d'éclairs plus lumineux que ceux d'une tempête d'hiver.
Le vieillard n'a pas répondu à ma question, mais deux
jours plus tard i l me prit par la main et m'emmena vers
le campement des Américains. I l s'assit sur un rocher
dominant la plaine et, me désignant du doigt le théâtre
des opérations, me dit :
— Regarde ce qu'ils sont capables de faire.
C'était un spectacle édifiant et grandiose. En une journée, une seule, avait été terrassée une superficie deux fois
plus vaste que toutes les terres du douar réunies. Y
furent plantées des tentes dans un alignement impeccable,
parqués les camions en rangées parallèles, déversées des
tonnes et des tonnes de matériel de toute sorte, des
caisses, des fûts, des tôles, des engins aux allures inattendues, qui ressemblaient à des libellules ou à des scorpions,
ou encore à de terrifiants insectes, des pneus gigantesques,
plus hauts que taille d'homme, des amas de structure
métallique, des machines au grondement plus puissant
67

Tombéza
que celui du tonnerre, et aussi des choses mystérieuses
qui restaient recouvertes de bâches.
Sous nos yeux, les bulldozers s'attaquaient à la forêt.
— Regarde bien, insistait mon mentor, ces chênes au
tronc de bois si dur que nos meilleures haches ne parviennent pas à l'entamer, aux souches si grosses et si
profondes qu'on ne les déracine jamais, regarde bien.
Les engins aux chenilles grinçantes avançaient et abattaient ces arbres comme en se jouant, tel un enfant écrasant des brins d'herbe sous ses pieds. Les colosses étendus,
d'autres machines venaient saisir les énormes troncs pour
aller les déposer hors du chantier. Labeur de titans.
— Regarde, disait le vieillard, regarde ces machines
qu'ils ont construites de leurs propres mains.
— D'où viennent-ils ?
— D'un pays lointain, d'au-delà de la mer, pas la
nôtre, ce petit lac prisonnier des terres, non, d'au-delà de
l'Océan, si grand et si vaste que leurs rapides et puissants
navires mettent plusieurs semaines à traverser.
— Que viennent-ils faire chez nous ?
— Une grande tourmente secoue ces pays qui ont su se
rendre maîtres du fer et de l'acier. Et ceux-là sont venus
prêter main-forte à leurs amis, qui sont chez nous depuis
plus d'un siècle déjà.
Ces Américains étaient-ils si naïfs, si peu prévenus ?
A moins que les travaux d'aménagement de l'aéroport
n'aient requis toute leur attention. Toujours est-il que les
paysans, au début soupçonneux et prudents, s'enhardissaient avec le temps et se rapprochaient de plus en plus
du campement des Anglo-Saxons. La surveillance était
très lâche. Ces bonnes gens devaient se croire en pays
ami. Ils s'accoutumèrent vite à la présence de ces aborigènes déambulant aux alentours de la base. Ils en recrutèrent même quelques-uns pour les aider. Ils voulurent

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Tombéza
les payer en dollars. Mais les paysans convertis aux travaux publics longtemps palpèrent le billet vert, semblant tester la qualité du papier, en humèrent même
l'odeur avant de secouer négativement la tête. Les francs
offerts en échange n'emportèrent pas non plus leur
enthousiasme et leur moue accentuée signifiait leur
déception. Leurs onomatopées et gesticulations menèrent
le comptable vers les stocks de vivres pour lui désigner
de l'index les sacs de farine entreposés.
L'homme alla consulter l'intendant, qui finit par hausser les épaules en signe d'accord. Quelles gens bizarres,
ces indigènes. Les indigènes savaient ce qu'ils faisaient.
A quoi pouvaient leur servir ces rectangles de papier coloré
en ces temps de disette et de rationnement ? Alors qu'ils
pouvaient obtenir ces quintaux de farine, si fine et si
blanche, dont l'éclat allait à ce point marquer leur
mémoire que des décennies plus tard ils continueraient
à évaluer la qualité d'un froment par comparaison avec
cette farine d'outre-Atlantique, plus blanche que le sucre
raffiné, pas le sucre roux cristallisé qu'ils avaient l'habitude de consommer, non, mais ce sucre en petits cubes
blancs qui fondent aussitôt dans le café, presque pas
besoin de remuer, et qu'on a rapporté une fois, au retour
de ce mémorable voyage vers la capitale, pour aller
justement rendre visite à ce parent éloigné qui nous a
quittés depuis si longtemps, ce voyage qu'on a minutieusement préparé plusieurs semaines durant, dont ont été
informés tous les voisins et amis, dont on a longuement
débattu avec les hommes les plus avisés, discuté des
meilleurs moyens de l'effectuer, du choix du trajet le plus
adapté, et rapidement l'affaire allait devenir celle de tous
les hommes du douar, chacun donnait son avis, recommandait ceci, déconseillait cela, racontait ses propres aventures au cours de vastes digressions, celui-là décrivait les
69

Tombéza

pièges et traquenards à éviter une fois parvenu dans la
ville, comment cacher son argent et reconnaître les bandes
de loubards qui sillonnent les boulevards, à l'affût justement des campagnards débarques, ou, mieux encore, les
allures, les airs à adopter, la façon de parler, l'art de faire
gicler sa salive d'entre les deux incisives, bouche fermée,
pour l'envoyer s'écraser sur le trottoir, et qui signaleraient indubitablement le citadin de souche, un autre lui
indiquait le moyen infaillible de se repérer dans ce grand
dédale de rues, écoute, c'est très simple, c'est une ville
à flanc de montagne, il suffit de toujours descendre et tu
finis par te retrouver nez à la mer, et puis le débat enfin
clos, certains drilles l'attiraient dans un coin pour lui
confier en aparté les adresses où il ne manquerait pas
d'épuiser tous les plaisirs du monde, quels beaux souvenirs il allait ainsi réserver à sa vieillesse, aventures qui
se développeraient et embelliraient avec le temps, les récits
de ses péripéties dureraient plusieurs mois, d'abord
racontées en détail mais avec des censures à sa femme,
aux yeux de laquelle il apparaîtrait grandi, qui ne s'en
montrerait que plus douce et plus obéissante, à tous les
autres hommes enfin, autant de fois que nécessaire, sans
crainte des redites ou des changements qui ne pourraient
être que des améliorations, qu'importe l'authenticité,
qu'importe la vraisemblance, c'est la beauté de l'histoire
qui compte, la maîtrise du conteur, et arriva le jour fatidique du départ, il s'est levé à l'aube, a abreuvé de conseils
sa femme et ses gosses, avant d'aller les recommander à
la garde de son frère cadet, il en est devenu majestueux,
à force d'importante gravité, si je meurs, lui dit-il, ils
seront tes enfants, et puis, il va saluer tous les hommes du
douar, grandiloquent et noble, le moment est venu de
vous quitter, si je ne reviens pas, recommandez mon
âme à Dieu, exactement comme s'il allait se rendre au
70

Tombéza

bout du monde, comme s'il partait pour la guerre sainte,
comme autrefois les cavaliers des compagnons du Prophète, comme s'il allait effectuer son pèlerinage aux
Lieux Saints, ainsi que le faisaient en ce temps-là les
croyants sans le sou, c'est-à-dire traverser à pied la moitié
du pays, la Tunisie, la Tripolitaine, descendre en longeant
le Nil, ne pas oublier de réserver ses maigres économies
pour payer la traversée de la mer Rouge, et tout ^u long
du périple, vivre de la charité des habitants, des prodigalités des riches croyants, on ne sort pas des pays d'Islam,
le voyage prenait près d'une année, beaucoup n'en revenaient pas, ayant péri de fatigue, de faim, de maladie,
ce n'est pas comme aujourd'hui, où l'on est rendu à
La Mecque en quelques heures, par la vertu de machines
plus perfectiormées encore que celles qui faisaient s'extasier le vieillard exilé de sa tribu, et il y a tant de candidats
au saint périple que le gouvernement a été obligé d'en
restreindre le nombre, effaré par l'hémorragie de devises
ainsi provoquée, et un tirage au sort désigne les heureux
élus, ceux qui pourront accomplir la cinquième prescription de l'Islam, et aussi, pour amortir les frais du voyage,
ramener dans ses valises un peu d'or, comme le visiteur
de la capitale a ramené dans le capuchon de son burnous,
avec quelques bonbons, ce kilo de sucre en morceaux,
plus blanc que la neige des monts inaccessibles, plus
blanc que dents de nourrisson, plus blanc que le lait, plus
blanc que la peau des plus belles filles, mais moins blanc
que cette fabuleuse farine américaine, dont la pâte prenait tout entière, sans s'effriter, qui se malaxait avec
volupté, comme les fesses tendres et rebondies d'une
femme provocante et désirée, qui lève avec à peine une
pincée de levure et donne une galette qui fond dans la
bouche, plus savoureuse qu'une brioche. Et de plus, apparemment, ils ne savaient pas mesurer, ces Américains.
71

Tombéza

Pour un mois de travail, ils offraient une quantité de
farine que jamais le paysan n'aurait pu rêver obtenir de
sa terre ingrate après une année de labeur et de soins
attentifs. Et tandis que s'activaient sur le chantier les
heureuses recrues, s'efforçant de percer le sens de ces
ordres lancés dans une langue plus étrange encore que le
gazouillis des Français et que ces derniers eux-mêmes,
paraît-il, ne comprennent pas, avec tout leur savoir, leurs
camarades inemployés esssayaient de repérer de jour
parmi le matériel entreposé, les éléments à déménager de
nuit, fûts d'essence ou de mazout, revendus au marché
noir aux colons possesseurs de voitures ou de camions,
tôles ondulées brillantes comme des miroirs et acheminées
à dos de mulet vers de lointaines régions pour y être
écoulées, mais certains imprudents les utilisèrent pour
remplacer le toit en chaume pourri de leur masure, les
plaques réfléchissaient le soleil comme une galerie de
glaces, ce qui ne manqua pas d'attirer l'attention des
Yankees, qui firent l'inventaire de leur matériel, constatèrent les disparitions, entourèrent d'une haute clôture
de grillage le terrain d'entreposage, y placèrent des gardes,
puis, accompagnés de deux gendarmes, vinrent reprendre
leur bien, laissant découvertes les maisons des inconscients. Cette mésaventure altéra la quaUté des relations
entre les autochtones et les nouveaux venus qui devinrent
plus méfiants et circonspects, et ne manqua pas d'influer
sur le commerce que j'entretenais avec les bidasses qui
raffolaient des poulets et lièvres que je leur offrais et qui
devaient les changer agréablement de leurs conserves
quotidiennes, comme ils se délectaient de tous les fruits
exotiques, pastèques, melons, figues, grenades, que je
ramenais, ahanant sous le poids du sac, de mes équipées
nocturnes dans la grande vallée dont les habitants cultivaient de somptueux vergers, aussi verdoyants que le

72

Tombéza

paradis promis aux vertueux croyants, mais là aussi
malheureusement d'accès réservé, parce que gardés par
des chiens agressifs et rogues, aussi vigilants que ceux
du paradis et qui donnaient l'alerte au moindre bruit, se
mettaient à aboyer de toute la force de leurs poumons
pour ameuter le propriétaire qui sortait aussitôt armé
d'une fourclie ou d'un fusil, et plusieurs fois volèrent
au-dessus do ma tête des bordées de chevrotines, et un
dogue particulièrement pugnace cassa sa chaîne et me
mordit à la cheville, il faillit me briser l'articulation, et je
rentrai en clopinant, mais le vieillard m'appliqua un
mélange d'herbes hachées qui au bout de quelques
jours guérit la blessure, et je repris mes randonnées nocturnes pour échanger le fruit de mes pillages contre du
sucre ou du café, jamais d'argent, il fallait pouvoir
négocier, marcliander et donc apprendre les rudiments
de cette langue si difficile que même les Français ne
pouvaient pas la parler, liow ir.any, more, sugar, coffee,
yes, good morning, bye, boy, mais au bout de six mois,
les petits pots de café et les sacs de sucre commencèrent
à se tarir, donc à se négocier plus cher — les stocks
étaient-ils épuisés, ou bien l'intendant se montrait-il plus
sourcilleux ? — pour disparaître totalement, ce qui allait
signifier la mort du commerce, faute de produit d'échange,
jusqu'au jour où un soldat génial eut l'idée de proposer
une petite bouteille qui contenait un liquide couleur de
miel, qui avait une odeur identique à celle de l'alcool,
comme lui flambait avec une belle flamme verte, et les
paysans apprirent bien vite à placer le goulot entre leurs
dents, quelle magnifique liqueur, la gorgée descend en
raclant le gosier, avant de réchauffer l'estomac, elle fait
tousser quand on n'a pas l'habitude, plus forte que le
meilleur vin rouge, plus forte encore que l'anisette que
l'on peut boire dans les villes, et le nouveau cheikh de
73

Tombéza
la mosquée eut beau jeter l'anathème sur ceux qui trafiquaient avec les mécréants, le succès fut énorme et immédiat, et on se mit à venir de loin et échanger n'importe
quoi pour une précieuse bouteilb, à tel point que les
ouvriers eux-mêmes commencèrent à refuser la belle
farine pour exiger le whisky, à tel point que les autorités
françaises s'en émurent et vinrent contacter la direction
de la base pour tout faire cesser.
Mais ces champions de la liberté individuelle ne voulurent rien entendre jusqu'au moment où l'administrateur
de la commune mixte leur fit valoir que la rehgion des
aborigènes interdisait la consommation d'alcool.
La base sitôt achevée, commencèrent à arriver ces
appareils pachydermiques dont les quatre hélices brassaient l'air plus fortement que vent d'orage, et d'autres
plus petits mais qui volaient plus vite que guêpe en furie
et qu'apprirent à redouter les maraudeurs allemands.
Quel spectacle ! On voit ainsi, à l'aube des mouches, ces
escadrilles de taons s'acharner sur un âne famélique et
décrépit par l'âge et les travaux, les yeux gluants de sérosités, les articulations déformées par l'arthrite qui provoque de lancinantes douleurs au moindre mouvement.
Harcelé aux endroits les plus sensibles par les fines piqûres,
il devient fou furieux, et de rage impuissante se vautre
sur le sol et se met à ruer en l'air. Sauf que le dard des
chasseurs crachait le feu, et que les lourds bombardiers
piquaient du nez vers nos collines. Les incursions ennemies se firent plus circonspectes, plus rares, notre ciel
d'été redevint serein et les paysans se prirent à regretter
ces orages nocturnes qui habillaient leurs épouses de fine
soie blanche. Un jour, un pilote allemand rescapé, fuyant
les patrouilles américaines, s'aventura dans le douar aux
haies complices. La femme qui le découvrit ameuta par
ses cris hystériques les hommes trimant dans les champs
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Tombéza
et les vieillards radotant à l'ombre des figuiers. L'homme
faillit se faire éventrer par un coup de faucille. Comme
i l avait les yeux couleur de naïveté, les cheveux semblables
au blé mûr et des joues diaphanes que rosit le grand air,
on le prit pour un yankee en passade, seule raison plausible de sa présence en un lieu déserté par les mâles
tutélaires. Ce fut les quelques mots d'arabe qu'il avait
appris lors de son précédent service en Tripolitaine qui
le sauvèrent. I l eut une pensée reconnaissante envers
Mohamed, le serveur du mess avec qui i l avait l'habitude
de plaisanter. I l leur expliqua donc qu'il était allemand,
tombé de son aéronef en détresse, et que eux, Arabes
musulmans, devaient être ses amis, comme était amie de
l'Allemagne la grande Turquie. Les mines incrédules des
assistants augmentèrent la frayeur du fuyard. On le
conduisit sous surveillance vers le siège habituel de la
Djemaâ pour débattre de l'incident. L'aviateur dut alors
recommencer son histoire et refit état du prestigieux
exemple de la SubUme Porte. La session extraordinaire
de l'aimable pétaudière dura longtemps et comme de
coutume aboutit à une aporie. Le pilote fut long à comprendre le véritable objet du débat. En fait, les autochtones se fichaient équilatéralement des amitiés de l'Axe
et des nations en belligérance. Ils avaient connaissance
de ces bombardiers qui musardaient très haut dans le
ciel et justement se demandaient comment on pouvait
sauter de l'un de ces appareils en feu sans se disloquer
le corps sur un sol essentiellement rocailleux. L'ange
déchu les mena alors vers l'endroit oii i l avait enterré
son parachute. Les doigts noueux apprécièrent longuement la qualité du tissu et s'accrut la perplexité générale
en dépit des démonstrations gestuelles du miraculé. Et
le plus sage, mais non le plus vieux, conclut alors en
affirmant que s'il doutait que cette étoffe pût permettre
75

Tomhéza
de tomber du ciel sans se fracasser, i l était par contre
persuadé qu'elle allait servir à confectionner de jolies
robes. La séance fut levée quand les plus réticents acceptèrent enfin de réserver trois mètres de ce tissu au nouvel
imam pour son turban de cérémonie. Le détenu fut
alors libéré et laissé à son sort après avoir été pourvu, en
récompense, d'une besace contenant trois galettes d'orge
et une provision de figues sèches.
Une nuit, notre ciel s'éclaira d'immenses gerbes de feu
multicolores. Les paysans crurent à une attaque en force
des Allemands et se mirent à détaler le plus loin possible
du champ de bataille. Mais le lendemain on apprit que
la guerre était finie, et que les Américains fêtaient la
victoire.
Quand, quelques années plus tard, ils remontèrent dans
leurs camions bâchés, ils laissèrent en héritage un aéroport que s'empressèrent d'occuper les soldats français, un
cimetière aux tombes plus luxueuses que nos gourbis, dans
l'esprit de mes compatriotes un sentiment de nostalgique
inquiétude. Ils avaient sans doute compris que, plus que
tout autre événement, les guerres avaient le triste privilège
de bouleverser la chronologie du temps, comme ils avaient
éprouvé la fragilité de ces haies de cactus censées protéger
leur quotidien de somnambules calamiteux mais sereins,
et senti à les frôler le vent de la modernité qui ne pouvait
plus tarder à les assailhr. L'aventure avait dessillé leurs
yeux sur un autre possible, mais sans jamais vraiment leur
permettre de franchir la ligne de tangence, et ils se
retrouvaient en définitive en plein désarroi, perdues leur
prime inconscience et cette faculté d'étonnement des peuples juvéniles. Ils n'en gardaient, avec la certitude de la
fin proche de leur monde, que quelques points de repère
qui allaient leur permettre d'exorciser l'inconnu des changements à venir : grands soldats blonds aux joues roses,
76

Tomhéza
camions bâchés, engins herculéens, lourds bombardiers
fabricants de tempêtes, la blancheur de la farine, ou
l'ivresse traîtresse de la liqueur dorée. L'autre guerre, qui
n'allait pas tarder à s'annoncer, les trouvera résignés et
blasés. Aujourd'hui encore, les survivants continuent de
comparer les monstres modernes aux camions américains,
les jets les plus rapides aux antiques quadrimoteurs, et
jamais aucun froment au monde ne surpassera la qualité
américaine.
Mon compagnon gardait dans un coin de sa masure
un vieux coffre en bois vermoulu toujours soigneusement
cadenassé. J'ai essayé à plusieurs reprises d'en forcer le
fermoir mais en vain, et j'ai longtemps tourné autour de
l'objet dans l'espoir de percer le mystère de son contenu.
U n jour, rentrant à l'improviste, j ' a i surpris le vieillard
nez plongé dans un livre, et la scène me parut si insolite
qu'elle resta à jamais gravée dans ma mémoire. A la calligraphie des pages je sus qu'il ne s'agissait pas du Coran,
et cela ne fit que m'intriguer davantage. J'ignorais alors
qu'il pouvait exister d'autres livres que celui rapportant
la parole divine. Et ce n'est que bien plus tard que je
compris que le coffre à trésor du personnage était une
bibliothèque. Un coffre entier de livres ? A quoi pouvaient
lui servir tous ces ouvrages ? I l ne se suffisait donc pas du
seul livre qui compte, celui oii s'inscrivait le message
céleste ? J'ai commencé alors à soupçonner son hérésie
et la raison de son exil, mais cela m'importait fort peu
et je lui ai demandé de m'apprendre à lire et à écrire.
I l a hoché la tête sans rien dire. Quelques jours plus
tard, alors que je revenais chargé de plusieurs paquets
de sucre, i l me héla pour lancer une écritoire dans ma
direction.
— Assieds-toi.
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Tombéza
Tombéza
Il resta longtemps à m'observer comme s'il remarquait
pour la première fois le rictus qui crispait ma joue.
— Puisque tu insistes tant, je vais donc t'enseigner le
sens de ces signes tracés sur le papier. Bientôt tu pourras
les comprendre et les reproduire. Mais avant cela, i l faut
que je te dise un certain nombre de choses. La langue
n'est qu'un instrument, qui te permettra certes de prendre
connaissance du message du Prophète, mais aussi de mille
autres choses encore. Tu pourras, à l'image du cheikh
qui t'a chassé de sa mosquée, te contenter de relire et
psalmodier indéfiniment les sourates du livre saint, mais
aussi, si tu le veux, accéder à des ouvrages qui interrogent
le monde et la vie, et à d'autres encore qui te disent
comment combattre les épidémies, comment traiter certaines maladies... J'étais étonné par la véhémence progressive de son discours. I l alla puiser dans son coffre un
gros volume qu'il se mit à secouer au-dessus de ma tête
et longuement il me parla du Canon d'Ibn Sina... Ce livre
fondamental qui a pendant longtemps contenu toute la
science médicale du. monde, que les mécréants avisés de
l'Europe sont aUés chercher, étudier, traduire et enseigner
à leurs élèves, et cela a donné la médecine moderne, que
nos intolérants bigots ignorent totalement, qui quaUfient
d'hérétique l'ouvrage de ce savant... Et, employé à l'hôpital, j'ai souvent repensé aux paroles du vieillard, que je ne
comprenais pas très bien à l'époque, en observant le
fonctionnement du pavillon de chirurgie. Tous ces médicaments si efficaces importés en totalité, tous ces appareils
compliqués qui nous viennent de l'étranger, que se passerait-il si brusquement nous en étions privés ? Avec quoi
traiter les malades ? Comment réaliser les opérations
chirurgicales sans bloc opératoire, sans anesthésique,
comment déceler certaines maladies ou traumatismes sans
radiographie, et cet appareil de dialyse qui remplace les
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reins, et ceux qui conlrôlcnt volrc cœur... Et i l ramena
un autre livre.
— Regarde celui-là, l'appareil qu'il décrit, qu'il a
même dessiné, ça s'appelle une alidade et sert à mesurer
la superficie des terres... Quand je leur ai parle de ça,
montre le moyen de cautériser une blessure, les médecines
pour la traiter, ils m'ont dit, ces stupides dévots, qu'il n'y
a de science que dans le Coran, qui est la source de tout
savoir, ils m'ont dit... Ses gestes devenaient frénétiques...
Je vais t'apprendre à lire pour t'ouvrir le monde de ces
livres qui contiennent des millions de secrets, et à ma mort
tu pourras en hériter.
Un jour, au coucher du soleil, j ' a i trouvé le vieillard
adossé contre une grosse pierre et qui semblait endormi,
un livre entre les mains. Cela lui arrivait souvent. I I me
fallut du temps pour me rendre compte qu'il était mort.
Je l'ai enterré avec son précieux cofi're et mis le feu
à la baraque avant de m'en aller, n'ayant jamais cru au
pouvoir de ces connaissances contenues dans les pages
bistres et mitées. Leur seul effet fut peut-être de provoquer
l'excommunication du vieil homme. J'ai su plus tard que
ces intolérants bigots étaient exactement ceux qui avaient
persécuté le Prophète et rejeté son message, comme ils
ont persécuté l'anachorète et rejeté son savoir, et j ' a i
compris que vérité et mensonge n'avaient plus aucun sens,
que l'un et l'autre pouvaient aussi bien triompher qu'être
récusés.

Tombéza

Quel drôle de policier, vraiment ! Où a-t-on pu dénicher ce bonhomme avec son extraordinaire mélange de
suave naïveté et de roublardise professionnelle ? Oii vat-il puiser cette inébranlable bonne conscience ? Comment
fait-il pour s'accommoder de lui-même ? Au troisième jour
de ma sortie de coma, il est entré fièrement dans la pièce
en brandissant triomphalement à bout de bras un filet de
cinq kilos de pommes de terre.
— Ça a été dur, me lance-t-il dans un vaste sourire,
mais j'ai fini par l'avoir. Une heure de queue ! C'est qu'en
ces temps de disette agricole, le produit atteint un prix
fou sur le marché libre.
Il s'est assis à mon chevet, contemplant avec satisfaction son butin posé entre ses jambes.
— C'est de la bonne qualité, il n'y a pas à dire. Trois
tubercules font le kilo. Ça vient d'Espagne, je crois. I l y
avait un monde fou. Le rayon du magasin ressemblait
à la Kaaba le jour de l'Ail E l Adha.
D hoche la tête, songeant sans doute à la divine surprise qu'il allait réserver à sa femme en rentrant le soir.
H va déposer son précieux colis dans un coin de la pièce
et revient vers moi. Rayonnant. Il se lance ensuite dans
un long commentaire sur les imprévus de l'approvisionnement de nos villes.
80

— Si on doit importer ces produits, pourquoi attendre
que la crise devienne aiguë ? Cela fait l'affaire des
spéculateurs.
I l s'est mis enfin à m'interroger sur mon état de santé,
à attendre mes réponses le plus normalement du monde,
comme s'il avait tout oublie des explications fournies par
le médecin, comme s'il ignorait mon incapacité à articuler le moindre mot. Pour un peu, U m'aurait apporté
des oranges, fils attendri qui vient visiter son père hospitalisé. I l observe un moment la bouteille de sérum qui
m'alimente, suit des yeux la descente régulière des gouttes
du liquide le long du tuyau de plastique transparent, fixe
le renflement de chair bleuie à l'endroit où l'aiguille s'enfonce dans la veine et hoche la tête avec une considération
de néophyte ;
— Ça fait mal ?
I l m'exaspère, ce bonhomme. J'ai une terrible envie de
lui demander de décamper, de me laisser en paix, de lui
dire que son histoire de sacoche n'intéresse personne, qu'il
ferait mieux de rentrer chez lui, et de garder pour ses
voyages à l'étranger la petite fortune qu'elle contient.
Non, i l continue de sourire. Le voilà qui m'entretient de
l'altercation à laquelle i l a assisté en arrivant entre les
deux femmes de ménage chargées du nettoyage du
pavillon, et me confie qu'en les écoutant i l avait considérablement enrichi son vocabulaire de grossièretés. I I se dit
choqué par le langage ordurier de ces dames, lui qui
manipule ses phrases avec un luxe de précautions, comme
s'il avait à entreprendre quelque vierge farouche, qui
recule et sort ses griffes, à ne pas brusquer, ou à dégoupiller de délicates bombes de précision, capables de lui
sauter, de lui péter au visage à la moindre incorrection,
au plus petit à-peu-près, au plus habituel pléonasme, qui
ne lâche ses mots qu'à regret, après les avoir longuement
81

Tombéza
couvés, comme l'hirondelle qui laisse s'essayer dans les
airs les enfants de la dernière nichée, sans jamais oublier
d'atténuer leur sens, d'adoucir leur force par un adverbe
bienvenu, comme s'il se méfiait du langage, outil étranger
dont i l n'utilisait les mots qu'avec toute la circonspection
nécessaire, comme i l devait aussi se méfier de la vie, un
sourire qui naît, une main qui se tend, une amitié qui
s'offre, pour n'évoluer qu'à la surface des choses, refusant de s'impliquer, d'être partie prenante, une virtualité
d'existence, en quelque sorte. La peur de vivre par peur
de souffrir. Son imperturbable politesse est d'abord une
barrière destinée à le maintenir toujours, face aux choses
de la vie, en qualité de spectateur, d'auditeur attentif,
de témoin non concerné.
Désolé, inspecteur, vous vous êtes trompé de mot, i l
n'y a pas de dames ici, i l n'y a que Amria et sa collègue,
dont les algarades sont devenues si coutumières qu'elles ne
retiennent plus l'attention de personne, Amria, la fausse
blonde aux cheveux brûlés par l'eau oxygénée, à la dentition d'or et de platine que découvre un faux sourire qui
laisse briller au soleil l'irrégulière alternance des métaux
précieux, comme un label ou une image de marque de
cette ancienne entraîneuse des sordides tripots de la côte,
dont les patrons recherchaient un personnel féminin souspayé qui leur permettait d'augmenter le prix de la bière
chaude bue à même le goulot, i l n'y a pas de verre, ça augmente les frais, fini le bon temps où les grandes marques
de boissons vous les offraient gracieusement, pour leur
publicité, et les serveuses complétaient leurs appointements par le produit de quelques rapides passes, entraînant les clients excités dans un petit débarras sans lumière
et sans aération, où grouDlaient les cafards et les punaises
sous la paillasse maculée de sperme. A h ! les belles serveuses de ce<î calamiteux estaminets ! Edentées la plupart
82

Tombéza
du temps, souvent balafrées, suite des rixes de minuit
entre ivrognes belliqueux enfin délivrés de leurs complexes
de minables, de laissés-pour-compte, de mecs qui n'ont
jamais compté, qu'on croise sans regarder, qu'on regarde
sans voir, qui détonnent toujours, qui gênent et sont
gênés, mais ici, l'alcool aidant, ils osent rire et plaisanter
avec les filles, leur adresser des propos grivois, de toute
façon elles sont là pour ça, elles n'écoutent pas, elles s'en
fichent, elles sont éreintées, elles pensent à aller se coucher, et la fatigue souhgne l'ingratitude du visage, et
leurs gestes languides marquent la grosseur des bras où
la chair déborde de tous côtés, et les seins énormes pendent en de molles excroissances, et l'haleine fétide de
leurs chicots pourris, et le caractère acariâtre, mais ce
sont les seules qu'on puisse approcher pour le prix d'un
petit verre de liqueur car elles refusent de prendre la
bière, les vaches, à chaque fois on a un petit pincement au
cœur à l'annonce du prix de ce fond de verre, l'équivalent
d'une journée de travail, tant pis, parce que les filles de
nos paysans, elles restent à la maison, les filles émancipées
de bourgeois sont inaccessibles, plus haut que ciel, on
n'ose même pas lever les yeux sur elles, de vraies reines
qui se contentent en passant d'aguicher nos rêves, et leur
regard est si chargé de hautain mépris qu'il est plus doux
d'aller se faire piquer par un scorpion.
Amria n'eut pas de chance : les bars où elle travailla
furent tour à tour fermés pour bagarres, meurtres, attentats de toute sorte, ou simplement coups montés pour
faire déguerpir le propriétaire trop peu compréhensif avec
les autorités locales. A chaque fois elle devait ramasser
ses affaires et s'en aller plus loin. Mais elle le faisait sans
trop de peine, n'étant pas de caractère casanier, elle
n'aimait pas moisir trop longtemps au même endroit, car
l'expérience lui avait appris que, aussitôt bien connue dans
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Tombéza
une région, elle devenait lenjeu de trop fréquents duels
entre mâles beurrés qui croyaient se disputer ses faveurs,
pauvres types sevrés de sexe et de tendresse.
Et puis la brigade des mœurs s'intéressa à Amria.
Pour quelle obscure raison ? Elle eut alors la chance d'être
recrutée à l'hôpital comme femme de ménage et, l'habitude prise, continua à arrondir ses fins de mois en proposant au petit personnel de l'établissement des passes à des
prix défiant toute concurrence.
Je l'ai vite reconnue, Amria, qui était de ma race, qui
avait dû dès son plus jeune âge apprendre à mordre et à
griffer, pour un bout de pain, de fruit avarié, pour survivre, à supporter les coups et les insultes et, un peu plus
tard, le bon plaisir d'un tuteur hypocrite et pervers, qui
savait hocher la tête avec componction, émailler ses discours de versets coraniques, oui, la vie est dure, et j'ai déjà
bien de la peine à nourrir mes propres enfants, mais que
voulez-vous, on ne peut pas la laisser dans la rue, Dieu est
grand, son indigne père est parti de l'autre côté de la
Méditerranée, i l a fait ses valises sitôt la mère enterrée,
sans se soucier d'elle, alors il fallait bien que quelqu'un
la recueillît, c'est simple charité que Dieu nous conseille
de pratiquer envers les orphelins, que quelqu'un s'occupât
d'elle, et il s'en occupait, profitant de toute absence de sa
femme et elle devait consentir à écarter les jambes, après
avoir trimé pendant toute la journée à faire la vaisselle,
la lessive, le ménage, la cuisine, à nettoyer la merde des
mioches, jusqu'au jour où le ventre commença à ballonner, où l'épouse découvrit le pot aux roses, et qu'Amria
dut reprendre son errance, alors monsieur le policier,
qu'a-t-elle à prendre des gants avec sa putain d'existence,
qui n'a pas pu lui réserver une fois, une seule maudite
fois, une toute petite chance, un espoir si ténu soit-il, la
lueur la plus furtive. ne serait-ce que pour lui laisser
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Tombéza
entrevoir' que la vie peut avoir des quiétudes, des douceurs, des bonheurs, et ne venez pas me dire que vous
comprenez, que vous compatissez, qu'il faut plaindre
la malheureuse, non pardieu, non, surtout pas la plaindre,
je vous dénie ce droit, vous pouvez l'ignorer, la mépriser,
l'injurier, lui jeter l'anathème, mais pas la plaindre... Vous
seriez capable de me plaindre aussi. Les gens comme vous,
ils se sont habitués à plaindre le monde entier : les malades,
les pauvres, les malheureux, ceux qui souffrent de la faim,
ceux qui souffrent de la guerre, ceux qui souffrent de
Dieu, voire d'amour. Mais votre compassion n'est faite
que de mots, elle aide à purger votre conscience des quelques remords qui y traînaient, et surtout marque la différence d'avec l'autre. Plaindre, c'est se démarquer, renvoyer l'autre à la solitude de son ghetto psychologique ou
social.
Le professeur Meklat aussi plaignait cette pauvre
femme venue du fin fond du pays et que le fils avait
larguée à l'hôpital sans jamais revenir la voir, sans se
préoccuper de savoir si elle était guérie ou morte, et elle
resta là à encombrer le service, impossible de la renvoyer
chez elle, on ne sait pas d'où elle vient, de derrière les
montagnes, disait-elle, elle ne connaissait que le nom du
douar natal où elle avait passé toute sa vie à trimer comme
un forçat, un mari bêtement trépassé d'avoir avalé un
champignon vénéneux après à peine une année de vie
commune, lui léguant dans son ventre un mioche qui s'annonçait turbulent, elle avait dix-sept ans et, pour survivre
dut louer ses bras, et sans doute aussi ses cuisses, elle
n'a pas osé le dire, à un colon calabrais tard venu qui
n'avait pu obtenir qu'une étendue de pierraille en cette
région prédésertique, et le fils a grandi, que j'ai marié,
qui a eu cinq magnifiques garçons, sans compter les filles,
tous mariés aussi maintenant, et chacun doté de sa progé83

Tombéza

niture, une vraie petite tribu, leurs maisons venues s'accoler autour de ma vieille masure au toit de chaume, et
comme l'espace manquait ils ont fini par la raser, je couche dans la cour en été, et sous la haie de roseaux en
hiver, juste à côté du chien plus abrité que moi dans son
fût renversé, je sais bien que je les gêne, que mes yeux
sont fatigués, que je n'y vois presque rien, que mes gestes
sont maladroits, qu'en marchant il m'arrive de poser le
pied sur un plat de terre cuite qui se brise en deux, de faire
tomber l'outre d'huile accrochée à une poutre de toit,
alors ils m'ont interdit de me déplacer, je dois rester dans
mon coin, assise ou étendue, je suis devenue incapable
de nettoyer mon corps ou mes vêtements d'avoir usé ma
vie et mes mains à laver le parquet, la vaisselle et le linge
de cet Italien qui n"a jamais pu apprendre ni l'arabe ni le
français, qui s'adressait à moi par signes ou onomatopées,
et qui à son arrivée chez nous, au tout début du siècle, n'en
revenait pas de se retrouver en pays arabe, pour lui les
Sarrasins étaient tous morts, exterminés, puisqu'ils
n'étaient jamais revenus dans son pays natal, et moi aussi
j'ai été étonnée d'apprendre que les combattants de l'Islam
ont pu parvenir si loin en pays infidèle, et les récits de ses
aïeux avaient ancré dans sa mémoire des images de guerriers violents et nobles, le verbe haut et le geste large,
montés sur de petits coursiers rapides, un foisonnement de
bannières vertes, et il fut long à admettre cette déchéance
des altiers conquérants et leur transformation en paysans
voûtes et farouches, en paysannes domestiquées comme
moi, cinquante ans de ménage pour finir dans un coin
comme une jarre brisée, et personne n'acceptant de s'occuper de moi je restais dans ma crasse, mes petits-fils
levaient la main sur moi parce que je racontais cela aux
voisins, c'est vrai, je sais que mon esprit n'a plus son équilibre, que je dis des choses qu'il faut savoir garder cachées.

86

Tombéza

que je mendie un peu pour acheter un morceau d'étoffe,
un peu de savon ou de sucre dont on m'a toujours sevrée,
que je confie à ceux qui me font la charité que je ne reçois
rien de mes fils ou des enfants, je sais aussi qu'ils ne viendront jamais me chercher, trop heureux de l'aubaine qui
leur permet de se débarrasser de moi, et moi je savais qu'il
fallait moins la plaindre qu'essayer de lui dégotter une
place dans un asile où elle serait mille fois plus heureuse
à attendre la mort.
Rahim consulte sa montre et m'adresse un sourire
d'excuse :
— Il va falloir que je rentre. C'est qu'en arrivant près
de l'hôpital, une des roues de ma voiture a crevé. Je dois
aller la changer. Je crève assez souvent ces temps-ci. C 'est
que mes pneus ont fait plus que leur temps. Je les aurai.s
bien changés, mais on n'en trouve pas. Il faut me dépécher
si je veux rentrer chez moi avant l'heure de sortie des
employés de l'administration. Sinon, je m'engluerai dans
l'embouteillage quotidien et mon moteur se mettra à chauffer. C'est sûrement le radiateur qui est bouché par le calcaire. Je dois constater que ces véhicules à moteur arrière,
ça ne vaut rien pour des climats comme le nôtre, ça
prend vite de la température. Par exemple, par une journée comme celle d'aujourd'hui. Je fondais sous la chaleur
en revenant de chez vous, continue-t-il en accentuant son
sourire. Votre villa est très belle, oui, vraiment, coquette
comme tout, et je ne le dis pas pour vous faire plaisir.
Ça a dû coûter bien cher. Remarquez, j'ai vu un tas de
gens qui ont dépensé une fortune pour ériger de sombres
difformités qu'on ne rencontre que dans les cauchemars.
Ça ne devrait pas être permis. Mais votre villa, elle, c'est
une petite œuvre d'art. Oh ! rassurez-vous, je n'y ai pas
pénétré, je ne me le serais jamais permis sans une commission rogatoire en bonne et due forme. J'ai simplement eu
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Tomhéza

l'idée d'aller essayer les clés qu'on a trouvées dans la
sacoche. Et l'une d'elles a fait jouer la serrure. Ne vous
inquiétez pas, j'ai aussitôt refermé à double tour. Je dois
conclure que le trousseau vous appartient. Et donc aussi
la sacoche. Oh ! il faut vraiment que je parte. Désolé,
je serai obligé de mentionner cela dans mon rapport.
Il sort en m'adressant un petit signe amical.
Je dormais au creux du fossé, parmi l'herbe, les incessants bourdonnements des abeilles et le chant des cigales.
Le crissement des roues cerclées de fer sur le gravier de la
piste me réveilla.
— Qu'est-ce que tu fais là ? tonna Ali, du haut de sa
carriole.
— Rien.
— Ici, tu es sur les terres de M. Biget, qui n'aime pas
les vagabonds. Alors, tu feras bien de disparaître au plus
vite. Sinon, tu auras affaire à ses chiens.
— C'est bon, je m'en vais.
— D'oLi est-ce que tu viens ?
— De là-bas, derrière les coUines.
— Et tu vas où ?
— Je ne sais pas.
— Des parents ?
— Non, pas de parents.
— Allez grimpe, on va aller voir le patron, peut-être
qu'il acceptera de te prendre pour me donner un coup de
main. Je suis garçon d'écurie, mais en réalité l'homme à
tout faire et je n'arrive pas à m'en sortir seul.
Des deux côtés de la route, alternaient le blé et la
vigne.
— C'est grand, comme domaine.
Les secousses faisaient tinter les grands bidons de lait
vides rangés à l'arrière de la charrette.
A notre arrivée, Ali me laissa dans la cour et alla
88

Tomhéza

consulter son employeur. Au bout de quelques minutes il
revint vers moi accompagné de M. Biget qui me regarda
longuement avant de hausser les épaules et disparaître.
Ali se tourna vers moi et me fit un clin d'œil :
— Ça va, il est d'accord.
— Tu sais parler la langue des Français ?
— Oui.
— Comment tu as appris ?
— En travaillant ici.
— Tu m'apprendras ?
— On n'est pas là pour ça. Tu vas te mettre au boulot.
Voilà les conditions : tu auras un kilo de pain par jour,
plus deux paires de souliers, deux costumes de coutil et
cinquante francs par an. Ça va ?
— D'accord.
— Alors suis-moi.
Nous entrâmes dans l'écurie où s'alignaient en deux rangées une vingtaine de vaches énormes et grasses. Je fis
état de mon admiration et mon compagnon ne put réprimer un sourire.
— Eh ! Ce sont des vaches hollandaises, mon petit
bonhomme, vingt litres de lait par jour et qui mangent
comme quatre.
Il reprit :
— Tu logeras avec moi dans le petit balcon aménagé
là-haut. L'odeur peut te sembler forte mais on s'y habitue
très vite. L'avantage, c'est qu'on y a bien chaud en hiver.
A la belle saison, tu pourras dormir dehors, où il te
plaira. Ton travail : tu auras à changer la litière, donner
à manger aux vaches, ra'aider à les traire, et laver les
bidons de lait à mon retour du village. Ensuite, tu emmènes
les bêtes au champ. Vu ?
— Vu.
89

Tomhéza
— Tu vas donc commencer par nettoyer les récipients.
La pompe est au coin de la cour.
— J'y vais.
— Attends un peu.
— Oui ?
— Faut que je te prévienne.
•— De quoi ?
— Tu dois savoir qu'ici tu n'es plus dans ton douar
natal, parmi ses paysans d'habitants. Ici, tu vas vivre avec
des Français. Qui ne sont pas forcés de te comprendre, de
te pardonner tes conneries. Alors tu feras gaffe. Si tu veux
pouvoir rester ici, tu te montreras docile et obéissant, tu
accepteras tous les travaux, et même certaines choses qui
pourront t'étonner.
A l i ignorait que peu de choses pouvaient encore m'étonner. A u bout de quelques jours je découvris sa relation
avec le propriétaire, i l pratique aussi la femme, ajoutaient
les ouvriers saisonniers recrutés pour les moissons ou les
vendanges, qui aimaient radoter pour oublier le poids du
soleil et de la peine, qui accueillaient avec de grands gestes
et fortes exclamations mon arrivée avec les deux seaux
d'eau, chacun d'eux avant d'avaler le contenu de la boîte
de fer-blanc prenait le temps d'une plate plaisanterie,
d'un ou deux propos salaces agrémentés de questions insidieuses, je haussais les épaules sans répondre, et ils
riaient de mon apparente confusion, commentaient ma
naïveté, A l i aussi était comme ça au début, remarquaient
les vieux et fidèles ouvriers qui revenaient chaque année
pour les grands travaux, et avec le temps i l le remplacera
auprès du père, de la mère, voire aussi de la fille, ajoutaient d'autres, songeant à l'affolante Désirée, la biennommée, fine, légère et souple, haut perchée sur ses
talons aiguille comme un cabriolet sur ses ressorts,
qui sillonne les champs, lointaine et furtive, plus insaisis90

Tombéza
sable qu'une gazelle, brusques apparitions au détour d'un
chemin, au défaut d'une colline, à l'orée du petit bois,
mais déjà évanouie, sans même te laisser le temps d'ébaucher un geste, et la voilà à flanc de coteau, d'une incroyable ubiquité, toujours à la poursuite de ses chimères, et
les battements de mon cœur se précipitent à la pensée de
ce sexe blotti dans la moite touffeur de son entrejambe,
oii la sueur perle au bout des poils, et ces seins qui
oscillent à la moindre secousse, plus tentateurs que l'antique pomme, mais toujours inaccessible dans ses soudaines épiphanies suivies de retraits impromptus, promise,
dit-on, à ce grand niais de fils Bénéjean, par accord mutuel
des pères qui se détestent et s'agonissent sans désemparer,
devoir pousser la biche entre les bras du rustre, de toute
façon probablement pas ma fille, mes gènes de cheval
de labour n'auraient pas permis ces membres graciles
aux gestes légers, ce sourire de diva, cette intelligence
plus vive que bond de vipère, ce don de la repartie qui
vous laisse coi tandis que dans votre esprit chemine le
venin. Envoyée à Paris poursuivre ses études, en dépit
du montant de la pension, qui a décroché son bac sans
s'en rendre compte, puis revenue à la ferme paternelle
sans crier gare, au milieu de l'année scolaire, abandonnant sa licence de droit, prétendant qu'elle allait poursuivre ses cours par correspondance, c'était du moins
ce qu'affirmait son père, le bruit courait qu'elle avait été
exclue de l'université à la suite d'une liaison scandaleuse
avec un professeur, mais la fille se fichait de ces racontars
et poursuivait ses gambades dans la campagne et dans
la ville, et ses apparitions laissaient les jeunes hommes
pantois, rougissants de plaisir et de timidité, mais sans
jamais parvenir à se lier avec elle, elle semblait évoluer
sur une autre planète, si lointaine, indifférente à tout ce
qui pouvait émouvoir ou intéresser ces adolescents, et un •

91

Tombéza
jour elle disparut définitivement. On ne pouvait pas dire
que le père fût vraiment marqué par le départ de la fille,
lui qui l'avait toujours considérée comme une sylphide
égarée dans la campagne, qui devait nécessairement un
jour retrouver son éther et ses anges, ce qui expliquait
peut-être la raison pour laquelle i l n'avait envisagé son
union avec le fils de son rival que comme une hypothèse,
un projet lointain et probablement irréalisable, cela
n'avait fait qu'accroître l'intensité de son obsession de
l'encerclement dans lequel i l croyait se trouver, autour
de moi des Arabes, des milliers d'Arabes, rien que des
Arabes, mon plus proche voisin est à vingt kilomètres de
là, justement Bénéjean dont je ne peux pas supporter
l'hypocrite amitié, je préfère encore rester en butte aux
empiétements des Arabes qui vont et viennent sur mes
terres comme en pays conquis, sous prétexte de demander
du travail ou de couper au plus court pour rejoindre leur
douar, ce qui avait le don de mettre M . Biget hors de
lui, à tel point qu'il avait fini par placer une clôture barbelée afin de barrer définitivement le chemin raccourci,
mais les Arabes continuèrent à l'emprunter au prix d'un
léger détour, ce qui ne faisait qu'augmenter les empiétements et la rage du propriétaire, et les incursions dans mes
champs de leurs bêtes, chèvres, moutons, vaches qui
ravageaient mon blé et ma vigne, et A l i avait reçu la
stricte consigne de ramener à l'étable toute bête trouvée
sur les terres du colon, et à mon arrivée je me mis à appliquer scrupuleusement la directive, parfaitement imperméable aux supplications des paysans qui savaient qu'ils
auraient à régler une lourde amende avant de pouvoir
récupérer leur bien, qui se mettaient ensuite à me maudire et à m'agonir, se plaignaient de moi à A l i qui s'était
toujours montré compréhensif et accommodant, qui fermait les yeux sur bien des choses, mais que je ne pouvais
92

Tombéza
pas dénoncer sans risques, car i l avait fini par acquérir
un grand ascendant à la ferme, il s'était peu à peu
déchargé sur moi de l'entretien des vaches pour se consacrer à divers travaux jusque-là réservés à M . Biget, au
point d'apparaître comme un gérant, et ensuite comme
l'authentique patron, celui qui décidait de tout concernant les affaires du domaine, qui prospéra comme jamais
auparavant, A l i s'étant montré non seulement habile à
entretenir et soigner les vaches sans jamais recourir au
vétérinaire, mais s'avérait aussi de bon conseil pour le
choix des plans de culture, comme i l avait appris l'art
infiniment délicat et précieux de la viticulture qui faisait
des champs aux ceps lourds de grappes avec des grains
aussi fermes que seins d'adolescente à peine nubile et donnaient le plus fort pourcentage d'hectolitres à l'hectare, ce
qui mortifiait Bénéjean qui à plusieurs reprises avait essayé
de débaucher le jeune homme, et de plus si bien avisé en
tant d'autres choses que Mme Biget avait pris l'habitude
d'adopter systématiquement ses points de vue, et le vrai
patron se trouvait de fait relégué au rang de commis à
surveiller le travail des ouvriers, mais M . Biget s'accommodait de cette situation qui lui permettait de garder à
son service un ouvrier émérite et un amant, parce qu'il
croyait bien gardé le secret de son vice alors que depuis
longtemps le fait était de notoriété publique, que depuis
plus longtemps encore sa femme savait à quoi s'en tenir,
qu'elle l'avait probablement cocufié derrière plus d'un
taillis, qu'en tout état de cause i l s'en fichait, i l avait besoin
d'elle pour tenir les livres de compte, calculer le salaire
des ouvriers, les impôts à payer et remplir tous ces imprimés à la formulation incompréhensible dont n'arrêtait
pas de les bombarder une administration lointaine et
tatillonne, et à la limite i l admettait avec sérénité cette
liaison avec A l i que murmuraient les envieux, cela lui
93

Tornbéza
évitera d'avoir à courir la campagne et délaisser ainsi les
affaires de la ferme.
La famille Biget semblait s'être mise de connivence
pour m'ignorer, ne pas se rendre compte de ma présence, ne jamais m'adresser la parole, éviter de répondre
à mes saluts matinaux, leurs regards glissaient sur moi
comme sur une insignifiance, à l'exception des premiers
jours, comme ce matin où, poussant une brouette, je
sortis de l'écurie devant la porte de laquelle se trouvait Désirée, et ma brusque apparition au soleil provoqua un vif mouvement de recul de la jeune fille qui
resta ensuite à m'observer avec un drôle d'air. Comme
on observe un gnome brusquement surgi du sein de
la terre, comme si elle s'attendait à me voir provoquer
sous ses yeux quelques menus miracles, où à lui révéler
le but de ses errances à travers la campagne. Ces gens
qui vivaient dans un monde parallèle au mien avec A l i
pour seul point de tangence me donnaient l'impression
que je devenais irréel, transparent, une sorte d'ectoplasme
chargé du soin des vaches.
— Tu diras à ton aide de faire ceci ou cela, grognait
M . Biget à l'adresse d'Ali alors que je me trouvais à deux
pas de lui, et qu'il n'avait plus le prétexte de la langue
puisque grâce à la petite Danièle je comprenais et baragouinais quelques mots de français.
Le jour où i l fut décidé que j'allais désormais remplacer
A l i pour transporter le lait au village, la fillette pleura
toutes les larmes de son corps, elle ne voulait pas de
ma compagnie puisqu'elle utilisait aussi la charrette pour
se rendre à l'école, elle cria et tempêta, réclamant son
conducteur habituel, mais devant l'obstination de la mère
elle dut grimper sur le banc à mon côté, continua à pleurnicher pendant la moitié du trajet, jusqu'au moment où
un papillon vint frôler sa joue dans son vol saccadé. Mais
94

Tornbéza
je sus assez vite m'attircr les laveurs de la gamine en lui
permettant de gambader un petit moment à la poursuite
de ces frêles animaux, en lui ofïrant chaque matin une
pomme, une poire, une belle grappe de raisin ou tout autre
fruit chipé dans le verger jouxtant la ferme. J'allais aussi
lui cueillir les mûres sauvages dont elle raffolait, ou grimpais aux branches des arbres pour lui rapporter des œufs
de moineau avec lesquels elle jouait longtemps, ravie
de leur fragilité, avant de les briser en les lançant contre
mon front ou la croupe de la jument.
— Tu es vilain comme un crapaud, me disait-elle. T u
fais peur à toutes mes amies de l'école.
Le premier jour, je suis longtemps resté à observer le
grand bâtiment blanc, les garçons et les filles qui s'ébattaient dans la cour, jusqu'au moment où la sonnerie de
la cloche vint stopper net l'animation de la place et les
élèves coururent s'aligner devant chaque porte et attendirent immobiles le geste de l'instituteur, et les portes
avalèrent les rangées. Plus tard, je demandai à la fillette
de me décrire la salle de cours et je sus que cela n'avait
rien de comparable avec l'école coranique.
— Tu veux bien m'apprendre à lire ? lui demandai-je
un jour en chemin.
Elle m'observa un moment avec un petit sourire rusé.
— Tu ne sais pas lire ?
— Non.
— Je veux bien t'apprendre. Mais à une condition.
— Laquelle?
— Montre-moi ton sexe.
— Non.
— Si, je veux savoir comment i l est fait. Mes copines
ne cessent pas d'en parler. Mais moi, je n'ai pas de petit
frère et je n'ai jamais vu ça.
— Ce n'est pas possible.
95

Tombéza
— Sinon, je dirai à mon père que tu m'as giflée, que
tu as voulu me faire des choses, et il te fouettera, je l'ai
vu une fois fouetter A l i , et ensuite il te chassera.
Je dus m'exccuter et la gamine observa longuement
mon organe, avant de poufïer de rire, curiosité satisfaite.
— I l est tout petit, constata-t-elle.
— Tu m'apprends à lire ?
— D'accord. Demain je ramène mon vieux livre de
première année et je te montrerai.
C'était la première fois que je voyais un livre illustré
et en couleurs. Je suis longtemps resté à tourner les
feuilles, à contempler les images. Mais nous ne dépassâmes pas ]a dixième page car la petite fille aux tresses
blondes se lassa vite de son rôle d'institutrice. J'ai gardé
le livre et de temps en temps je le sortais de sa cache pour
l'ouvrir et fixer une attention obstinée sur les lettres tracées au bas des dessins dans l'espoir d'en pénétrer le sens.
Mais comme les autres, ces signes restaient muets, et j ' a i
ressenti la terrible injustice de ces savoirs auxquels on
ne pouvait accéder sans médiation, alors que notre condition nous condamnait à la solitude et à l'égoïsme, et j ' a i
déchiré ce livre qui me refusait à son tour, ce même livre
qu'une dizaine d'années plus tard je suis allé acheter dans
une librairie du village pour l'emporter sous le manteau
et demander à l'aspirant de la S.A.S. de m'apprendre à
lire. Etonné et ravi, le petit officier s'est lancé dans un
long discours :
i
— Tu as raison, me dit-il, l'instruction est la clé de
tout. Si nous avions construit plus d'écoles nous ne serions
pas aujourd'hui à mater une rébellion. Mais cela, on vient
à peine de le comprendre. L'alphabet est plus important
que le pain.
Mais le petit homme manifestait plus d'intérêt pour le
débat politique que pour la pratique de la pédagogie et je
96

Tombéza
dus remiser mon livre et son excitante odeur de papier
neuf, ce même livre, encore une fois, que je portais sous
le bras quand, quelques années plus tard, après l'Indépendance, fuyant la S.A.S. et les représailles de la population, parvenu dans cette ville où j'allais m'établir définitivement, ce même livre que je tenais sous le bras quand
par une nuit d'hiver où les rafales de vent transformaient
les gouttes de pluie en aiguilles acérées, je fis irruption
chez le curé du village après avoir fracassé sa fenêtre.
Kachabia grise dont la capuche noyait d'ombre un visage
dont n'apparaissaient que des yeux flamboyants. Réveillé
en sursaut, le religieux crut sa dernière heure venue. Une
ébauche de geste pour me faire constater le dénuement du
lieu et un pauvre sourire comme pour s'excuser par avance
de l'inutilité d'une expédition nocturne qui ne pouvait que
s'avérer infructueuse. La situation aurait pu être dramatique. Mais je manquai pouffer de rire au spectacle du
curé en pyjama. Incongru. A les voir toujours avec la
même robe noire, j'avais fini par considérer la soutane
comme partie intégrante du personnage, une sorte de
seconde peau. Qu'il piàt s'en débarrasser ne m'avait jamais
traversé l'esprit, encore moins osé imaginer qu'il pût revêtir un pyjama bleu à rayures, comme n'importe quel
bourgeois.
Après le départ de ses ouailles, le curé resta seul à
hanter la grande église désertée, énorme monument situé
en plein centre de la viUe, face à la mairie campée de
l'autre côté de la rue principale, position à tous égards
stratégique, conquise de haute lutte contre les tenants de
la laïcité, ces nouveaux républicains suspects d'athéisme.
1873... Année de construction du temple. Qui pourrait
désormais se marier à la mairie sans se sentir obligé d'aller
en face? 1873... Infinie nostalgie des ombres du passé.
Dans l'église abandonnée, le long des rues, allait et

97

Tombéza
venait la silhouette noire, et privés de public les rites
devenaient dérisoires : gestes quotidiens qui tombent en
ruine en dépit de la persistance de la foi. L'homme a
besoin de ses semblables pour donner un sens à ses actes.
L'horloge du clocher s'était arrêtée comme pour marquer
son refus de compter un temps nouveau. La cloche ne
sonnait plus. Pourquoi retentirait-elle ? Immense vacuité.
Délabrement du temps. On ne vit plus que dans le passé.
Quelles sont les limites supportables de la solitude ? Le
rehgieux allait-il accepter de pactiser avec sa vieille ennemie, l'institutrice en retraite, la seule Française demeurée
dans la ville, mais communiste et athée, et qui n'a jamais
omis de vilipender à son passage ce clérical allié objectif
de la grande bourgeoisie coloniale...
Je lui expliquai mon projet :
— Je veux apprendre à lire et à écrire en français.
L'homme ne sut que manifester son étonnement devant
ma singulière exigence.
— Je tiens à ce que cela se fasse dans le plus grand
secret. Personne ne doit le savoir. Je viendrai ici toutes
les nuits, quand les villageois seront endormis. J'ai
apporté avec moi un livre, un cahier et un stylo. On peut
commencer.
Je fis de rapides progrès. Mais en dépit de ses longues
années de sacerdoce, le curé avait gardé une âme de
prosélyte. Ses cours dérivaient de plus en plus vers un
enseignement théologique. Je n'avais pas d'animosité
contre la religion chrétienne, mais simplement elle n'entrait pas dans l'ordre de mes préoccupations, d'autant
plus que je n'avais aucune envie de me creuser la cervelle
pour tenter de comprendre cette obscure histoire de T r i nité, i l avait beau me parler de Marie, je ne voyais que
Mme Biget dont A l i me disait qu'elle lui ouvrait ses
cuisses mais refusait de l'embrasser, elle accepte mon
98

Tombéza
sexe mais pas mon amour, jusqu'au jour où l'homme de
foi me parla de cette vierge accouchant d'un enfant.
Je l'ai alors assailli de questions brûlantes et précises et
je fus effaré de constater que le prêtre croyait sérieusement à la fécondation de Marie par la vertu du SaintEsprit. J'ai alors pensé qu'un peu plus futée ma mère
aurait pu se réclamer d'un tel viol. Quand j ' a i émis l'idée
que la fille devait être une ingénieuse délurée, l'homme
en noir m'expulsa à coups de règle en m'interdisant de
jamais remettre les pieds chez lui. Je me suis alors reporté
sur la vieille institutrice qui m'accueillit en ricanant mais
accepta de poursuivre mon instruction quand elle apprit
la raison pour laquelle je fus renvoyé par son compatriote. Née le premier jour du siècle, la vieille femme
avait son franc-parler et ne se gênait pas pour dire brutalement leur fait à ses interlocuteurs, autrefois l'administrateur civil de la commune mixte, qui prêtait la main
aux expropriations de terres des indigènes, à son adjoint
le caïd, corrompu jusqu'au bout des ongles et qu'elle traitait carrément de coquin, le responsable de la Société
indigène de Prévoyance à qui elle reprochait d'accorder
ses crédits à la tête du client, au délégué local de la
C.G.T., qu'elle taxait de marionnette manipulée par les
gros colons, et plus qu'à son tour au directeur de l'école
lui-même, qu'elle qualifiait de raciste parce que son établissement restait interdit aux élèves indigènes, et défilaient
dans sa maison tous les petits paysans de la région qui
venaient faire lire les missives menaçantes qu'ils recevaient des diverses administrations, du service des contributions, qui leur fixait un délai impératif pour s'acquitter
de l'impôt augmenté des pénalités de retard, de la S.LP.,
qui exigeait le remboursement du crédit octroyé alors que
les emprunteurs avaient consommé le numéraire en achats
de vivres, sucre et café, i l fallait bien passer l'hiver, ou
99

Tombéza

bien cherchaient à se faire expHquer les arcanes et les
subtilités de la vente à réméré, comme elle avait plus tard
ouvert sa porte à ces maquisards armés et penauds,
qui venaient tout bonnement lui demander de corriger
les fautes de leurs tracts, ce qu'elle faisait en maugréant,
sans oublier de morigéner ces porteurs de grosses bottes
qui salissaient son parquet à peine ciré, et qui avaient
commencé à faire parler d'eux quelques années plus tôt,
en sciant des poteaux télégraphiques, des ceps de vigne,
en organisant un attentat contre le garde champêtre. On
crut d'abord aux exactions d'une bande de hors-la-loi
mais bientôt on sut que cela se passait à l'échelle de tout
le pays.
Les gendarmes se mirent à écumer la campagne. Les
colons alarmés organisèrent leur défense. Ce fut en rentrant du village que je vis dans la cour M. Biget en train
de nettoyer son fusil. Ce fut moins l'arme que l'insohte
présence du fermier à cette heure de la journée qui me
choqua. Ali m'apprit que désormais ce serait le patron
lui-même qui convoierait Danièle et le lait au village. Le
soir il vint me rejoindre sur le balcon de l'étable, éjecté
de l'ancienne buanderie oii on lui avait permis de s'installer à l'heure de sa gloire. M. Biget barricadait ses
portes à notre nez. Le jour, il passait le plus clair de son
temps à parcourir ses terres à cheval, son fusil à l'épaule,
et surtout à surveiller ses champs de vigne.
— Le premier Arabe que je vois rôder dans le coin,
je l'abats sans sommation. J'en ai prévenu les gendarmes.
Il faut qu'on sache ma détermination.
Ali lui faisait remarquer que ces hommes procédaient
toujours de nuit.
— Ouais, mais ils peuvent venir reconnaître d'abord
les lieux.
Sa hantise de l'encerclement s'exacerba. A plusieurs
100

Tombéza

reprises, il alla rendre visite à l'administrateur civU de la
commune pour demander une protection. Ce dernier le
rassurait du mieux qu'il pouvait mais sans jamais prendre
une décision. Son arme ne le quittait plus. Il pourchassait
tous ceux qui s'aventuraient sur ses terres.
— Ouvre l'œil, me disait-il enfin. Je compte sur toi.
Mais comme rien de nouveau ne se produisit pendant
plusieurs mois, l'alarme retomba. On parlait certes d'accrochages et d'attentats, mais qui se passaient toujours
bien plus au sud, dans les régions montagneuses. Puis une
section de soldats vint s'installer dans la ferme Bénéjean.
M. Biget en fut rasséréné mais outré par le fait qu'on n'ait
pas choisi son domaine. Il contacta l'officier qui commandait le groupe pour, lui demander de patrouiller souvent
sur ses terres. Sa femme fit comprendre aux premiers
militaires qui se rendirent chez eux qu'ils étaient les bienvenus et ils revinrent souvent. Ali était oublié. Un jour,
je l'ai surpris en conciliabule avec trois hommes. Je l'ai
dénoncé à M. Biget qui a longtemps hésité avant de décider de le chasser de la ferme. Mais je n'ai pas pu bénéficier du fruit de ma délation.
Cela commença par de vagues rumeurs colportées et
grossies comme à plaisir par les ouvriers saisonniers
migrants qui remontaient vers le nord, leur grande faux
sur l'épaule, à la recherche d'un emploi en cette période
de grands travaux agricoles, les moissons pour bientôt,
les vendanges un peu plus tard. Le bruit parvint aux
oreilles de M. Biget qui se mit à craindre pour sa vigne
et ses champs de blé. Il demanda à ses employés d'interroger tous les gens venant du sud de passage sur ses terres
et de lui rapporter scrupuleusement ce qu'ils pourraient
apprendre. Il finit ainsi par se convaincre que la rumeur
ne reposait sur aucun fondement solide. De simple ouïdire. Jamais aucun témoin oculaire, ces putains d'Arabes
101

Tombéza

ce maudit tracteur, et si la chose se confirme, c'est pour
le coup que je suis sur la paille, définitivement, sans espoir
de remonter la pente, et tel que je le connais, il ne manquera sûrement pas de me faire sentir que ma situation
est bien plus critique que la sienne, que lui sans doute, si
fondaient sur nous les sauterelles, il n'aurait que quelques
dures années à passer, s'amusant à recommencer, ça lui
rappellerait sa jeunesse, il pourra s'endetter en attendant
les prochaines récoltes, tandis que pour moi, ce serait la
faillite sûre et certaine, l'hypothèque sinon la vente des
terres, la reprise du tracteur, sans compter les pénalités
qui ne manqueraient de venir alourdir les échéances de
remboursement, et moi de mon côté je ne manquerai pas
de lui faire admirer mon tracteur, justement ce matin il
est dans la cour de la ferme, Saïd vient d'achever de le
nettoyer, il brillera de tous ses chromes sous le soleil, je
lui ferai faire un petit tour dessus, pour lui expliquer
comment ça fonctionne, je soulèverai le capot pour le
laisser admirer la beauté sophistiquée du moteur, je
l'épaterai avec quelques détails techniques et seulement
ensuite je l'inviterai à entrer un moment pour se rafraîchir.
Et M. Biget savait tout cela, il savait qu'il allait mimer
l'extase devant la machine chenillée, complimenter son
rival sur la beauté de ses champs de vigne et la qualité
des soins qu'il leur prodiguait, un vigneron, ça se reconnaît au premier cep, qui dit toute l'attention et l'amour
qu'on lui porte, ce n'est pas comme ces monstrueuses
sociétés agricoles qui prolifèrent dans le nord, des organisations sans âme, qui gèrent un domaine comme on gère
une usine, avec des méthodes et des machines importées
d'Amérique, il ne faut pas imiter ces firmes, la terre a
besoin de sentir en ses entrailles la main de l'homme,
besoin de sa peine et de sa sueur, de son amour enfin,
pour donner les beaux fruits qu'on attend d'elle, qui feront
104

Tombéza

ce nectar de renommée mondiale, c'est bien connu que
leur vin à eux a un goût de mazout, si frelaté qu'on dirait
la pisse d'un ivrogne diabétique.
Les deux hommes convinrent d'aller rendre visite à
l'administrateur de la commune qui se montra aimable
et leur tint des propos dilatoires.
— Il n'y a pas lieu de s'inquiéter. J'ai déjà saisi par
écrit le sous-préfet et j'ai appris que les dispositions nécessaires sont prises pour parer à toute éventualité. Les services de lutte antiacridienne sont prêts. De plus, il faut
que vous sachiez qu'il est rare de voir ces invasions parvenir si loin dans le nord. Elle se mettent souvent à
tourner en rond dans un territoire bien défini avant de
disparaître.
Mais M. Biget qui alla siroter quelques pastis avant de
rentrer à la ferme entendit un discours différent dans la
bouche du droguiste chez qui il avait l'habitude de s'approvisionner en produits insecticides.
— Vous me connaissez, je n'aime pas jouer aux
pythies, ni alarmer les gens. Mais je vais vous dire une
chose. J'ai cessé de faire crédit aux petits fermiers de la
région, et je suis même obligé d'exiger le paiement de leurs
dettes. J'ai un beau-frère qui travaille à la préfecture,
justement dans le service de lutte contre le criquet pèlerin. Bien entendu, il ne me cache rien. Et ce qu'il m'a dit
n'est pas très réjouissant. Que les comptes rendus qu'ils
reçoivent des stations d'avertissement agricoles disséminées
dans le sud sont accablants. Que la migration de ces
insectes se dirige sur nous. Qu'il aurait fallu les attaquer
dès leur apparition. Et maintenant leur nombre est si
élevé que leur vol migratoire obscurcit le ciel. On ne s'en
est pas inquiété outre mesure parce qu'ils n'ont fait que
ravager les champs de blé et d'orge des indigènes. Mais
les insectes arrivent sur nous. Pour les exterminer, faut
105

Tombéza
les arroser par avion au cours de leur vol. Mais, à ce qu'il
m'a dit, l'administration ne dispose pas du nombre d'appareils nécessaire pour cela.
Et le marchand de produits phytosanitaires se fit un
plaisir de lui révéler les détails du plan concocté par
l'administration.
— Les grands colons, les immenses sociétés anonymes
qui cultivent les vastes plaines du Sahel ne peuvent
admettre de voir ravager leurs champs de vigne. Alors i l
a été convenu de n'attaquer les sauterelles que parvenues
à la limite de ces terres. Comme les moyens aériens sont
exclus, i l faudra attendre qu'elles s'abattent pour les
inonder d'insecticide. Le problème, c'est qu'il sera trop
tard pour les champs où elles auront atterri. Alors j ' a i
comme l'impression que vous allez faire les frais de
l'opération.
Le droguiste se montra d'autant plus disert que
M . Biget avait réglé les premières tournées.
— Faut pas compter sur eux. Mais je vais vous dire
le moyen de vous en tirer sans grand dommage. I l faudra
cependant garder ça pour vous. Parce que si tout le
monde en fait autant, ça n'a plus aucun effet. Vous jalonnez les lisières de vos champs de grands tas d'herbe que
vous embraserez à l'arrivée des insectes. La fumée d'oxyde
de carbone les détournera de vos terres. Pour aider, vous
munirez vos ouvriers de bidons sur lesquels ils taperont
à grands coups avec des bâtons. Le bruit les efïraie.
Ainsi fit M . Biget, mais tout se révéla dérisoire et vain
quand arrivèrent les nuées de criquets. Cela commença
par de vagues rumeurs colportées et grossies par les
dizaines d'adolescents éjectés du système scolaire à l'âge
où l'on veut conquérir le monde, pour se retrouver le
nez contre le mur de l'implacable réalité et passer toutes
leurs journées à traîner devant les portes des supermarchés
106

Tombéza
d'Etat dans l'attente de la sortie d'un produit inexistant
sur le marché, qu'est-ce que vous voulez on se débrouille
comme on peut, les entreprises refusent de nous recruter,
trop jeunes, pas de métier, aucune expérience, pratiquement analphabètes malgré la dizaine d'années passées à
user nos culottes sur les bancs d'une classe surpeuplée,
soixante à soixante-six élèves plus la double rotation, une
classe de huit heures à dix heures et une autre de dix heures
à douze heures, comment voulez-vous que l'instituteur
puisse s'occuper de moi, et je reste devant la feuille blanche
où ma pensée patine en pure perte, ma volonté s'érode
devant l'indifférence de l'enseignant qui a lui aussi ses problèmes, i l s'absente en nous laissant en compagnie de son
poste de radio, il faut qu'il aille à la mairie supplier un
bureaucrate pour obtenir une quelconque pièce, je vous le
dis, moi, monsieur, dix ans d'enseignement et un salaire de
misère, le marchand de légumes d'en face gagne trois fois
plus que moi, je ne raconte pas d'histoires, c'est le cas de
mon père qui n'a jamais mis les pieds à l'école et ne s'en
porte pas plus mal, un petit étal d'à peine un mètre, i l a son
franc-parler, mon père, et s'amuse parfois à titiller ma
fierté, une façon de dire sa déception et aussi un peu de rancœur, je crois, lui qui m'a mené vers l'école en me disant,
tu iras aussi loin que tu pourras, aussi loin que je pourrai
te soutenir, une revanche à prendre sur son destin à lui, en
quelque sorte, et à mesure que je gravissais avec succès
les échelons scolaires, i l me voyait devenir le maître du
monde, dans sa naïveté d'analphabète obstiné, et aujourd'hui il se moque gentiment de moi, je gagne ton mois en
une semaine, i l se permet de vêtir mes enfants d'habits
neufs le jour de l'Aïd, i l a même acheté une poussette au
tout dernier, chromes étincelants et douceur du velours,
qui nous est arrivée de Libye par les chemins contrebandiers du désert, le vendredi je vais l'aider dans son com107

Tomhéza

merce, manipulant à pleines mains les patates encore
ganguées de terre humide et noire, tandis qu'il tient la
caisse, je sais qu'il n'a pas vraiment besoin de moi, mais
ce bénévolat me permet de m'approvisionner en légumes
pour toute la semaine, ce qui m'aide à vivre, car le contenu
du couffin que j'emporte dépasse largement le salaire
d'une journée de travail, alors je vous dis, moi, monsieur,
le gouvernement me fait rigoler quand il parle des efïorts
qu'il fait en faveur de la démocratisation de l'enseignement, la démocratisation de l'enseignement, monsieur,
c'est nous qui la supportons, et ces hordes d'adolescents
qui circulent parmi les rayons du grand magasin et,
chipant deux ou trois pots de yaourt, vont les avaler du
côté du secteur des conserves désespérément désert à longueur d'année, cachant les récipients de plastique derrière
les rangées de boîtes de cœur d'artichaut ou de petits pois,
qui seront encore là dans six mois, à moins qu'elles n'éclaboussent le plafond dans une explosion de désespoir. Ils
sont là tous les matins dès l'ouverture des portes et ne
partiront que le soir avec les employés. Des queues
impromptues se forment ici et là dès qu'est aperçu un
vendeur coltinant un carton. Il est assaiUi, bousculé,
questionné, mais la fiile se disloque dès qu'apparaissent
les boîtes de conserve.
J'ai souvent été visiter ces supermarchés dont l'Etat
veut couvrir le pays pour lutter, dit-il, contre la spéculation. Juste pour m'amuser, me rendre compte, et aussi
sans doute pour y puiser l'antidote de certaines maladies,
qui avec l'âge et l'aisance avaient tendance à prendre
sur moi. Celui qui existe aux abords de notre ville est
très bien. Tiens, voilà le rayon des viandes. Etals désespérément vides. Une vingtaine de candidats clients obstinés font la queue depuis deux heures au moins. Persuadés que tôt ou tard ils seront servis : ils ont vu arriver
108

Tomhéza

le camion-frigo. Il n'y a qu'à attendre, et si cela prend
tant de temps, c'est qu'ils ont dû en recevoir une grosse
quantité, il faut la débiter. Pour une fois au moins, tout
le monde sera servi. Je vois un monsieur bien mis qui
n'arrête pas de jeter des coups d'œil à sa montre, il trouve
que ça dure, il s'impatiente, adresse à celui qui le précède
d'aigres remarques sur la nonchalance des employés, se
retourne pour quêter l'approbation du suivant, qu'est-ce
qu'ils foutent depuis tout ce temps, je n'ai pas que ça à
faire, moi, ce ne doit pas être un habitué, ce monsieur,
parce que les autres qui savent prennent leur mal en
patience, ils sont devenus philosophes, comme Farid cet
ancien émigré revenu au pays qui m'expliquait qu'au
début il était ulcéré d'avoir à prendre sa place dans la
file, qu'il sentait sa dignité atteinte, surtout que, jouant
de malchance, il lui arrivait souvent, au moment d'être
servi à son tour, d'entendre le vendeur lancer le fatal
« y'en a plus ». Au début, me disait-il, j'ai cherché à
comprendre, protesté, j'ai demandé à voir le chef, au lieu
de baisser les oreilles et de me défiler comme tout le
monde. Ça n'a servi qu'à me rendre malade. Aujourd'hui,
assure-t-il, j'ai plaisir à m'aligner dans une file, même
quand je n'ai pas vraiment besoin du produit mis en
vente, j'égaye de galéjades l'attente de mes voisins, je
félicite les veinards qui ont pu être servis, je salue joyeusement les employés, les aide par mes propos à calmer
l'impatience ou les protestations des clients, je remercie
même quand je viens de recevoir à la face le « y'en a
plus », assurant au vendeur qui se serait montré désolé,
que ce n'est pas de sa faute, qu'il n'y avait pas lieu de
dramatiser, qu'à bien y réfléchir ce concentré de tomates
ne m'était pas indispensable, que cela ne me dérangerait
pas de repasser un autre jour...
Une demi-heure plus tard j'ai retrouvé le monsieur
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