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TOXICOLOGIE : LA DOSE
NE FAIT PLUS LE POISON

SCIENCE & TECHNO – SUPPLÉMENT

RAFAEL NADAL,
UNE BLESSURE ET ÇA REPART

Etats-Unis: vote «historique»
pour le contrôle des armes
INTERNATIONAL – PAGE 6 CULTURE & IDÉES – SUPPLÉMENT

SPORT & FORME – SUPPLÉMENT

Samedi 13 avril 2013 - 69e année - N˚21223 - 3,50 ¤ - France métropolitaine - www.lemonde.fr ---

Fondateur : Hubert Beuve-Méry - Directrice : Natalie Nougayrède

Semaine d’affolement
dansles coulissesdu pouvoir

VOTRE MAGAZINE
+ TROIS SUPPLÉMENTS

Los Angeles

La nouvelle scène
des créateurs français

t L’opération «transparence » met toute la classe politique en état de choc. Récit
t Des doutes subsistent à propos de l’enquête de Bercy sur Jérôme Cahuzac

L

e séisme de l’affaire Cahuzac connaît
des répliques qui secouent l’ensemble du personnel politique, à droite
comme à gauche, au gouvernement comme au Parlement. Affolement et rébellion,
supputationset dépressions: lesjournalistes du Monde racontent cette semaine
délétère dans les coulisses du pouvoir.
Où l’on découvre l’ambiance « épouvantable » de la réunion du groupe PS à
l’Assemblée, les consultations nocturnes

du président, les rumeurs sur la longévité
du premier ministre et les dessous de la
fronde de Claude Bartolone.
Par ailleurs, s’il dément « avec la plus
grande force » avoir eu connaissance du
compte suisse de M. Cahuzac avant ses
aveux, comme l’affirme l’hebdomadaire
Valeurs actuelles, le ministre de l’économie, Pierre Moscovici, n’a pas entièrement convaincu les présidents des commissions des finances de l’Assemblée et

t La cité des Anges est aussi

du Sénat, qui l’ont interrogé durant près
de deux heures jeudi 11 avril. Trois doutes
subsistent : le champ restreint des questions posées à la Suisse, la date tardive de
cette demande d’entraide et le fait
qu’aucune demande n’a été adressée à
Singapour. p

un « spot » de l’art contemporain

LIRE PAGES 2-3 ET 9,
AINSI QUE L’ENTRETIEN
AVEC JEAN-NOËL JEANNENEY,
SUPPLÉMENT CULTURE & IDÉES

YOUTUBE,
TREMPLIN
POUR
ARTISTES
t La plate-forme

de vidéos rémunère
chanteurs et acteurs
en fonction de leur
audience

La vidéo du chanteur
sud-coréen Psy a été
vue plus de 2 milliards
de fois sur YouTube

Selon des diplomates
occidentaux, des preuves sur le recours «sporadique» aux armes chimiques ont été transmises
au secrétaire général,
Ban Ki-moon. Damas
bloque la venue d’enquêteurs de pays neutres.

INTERNATIONAL – PAGE 6

La cour d’assises des
Yvelines juge neuf hommes accusés du meurtre
d’un automobiliste à
la suite d’un accrochage
sur l’A13. Ce soir de
juin2010, les «amis»
de la cité voisine étaient
venus prêter main-forte.

TIM WIMBORNE/REUTERS

INTERNATIONAL – PAGE 6

DÉBATS – PAGE 16

SOCIÉTÉ – PAGE 10

LIRE PAGE 12

UK price £ 1,70

Flashs aveuglants, miroirs
mobiles, brouillards colorés:
au Grand Palais, à Paris,
deux cents œuvres jouent
avec notre perception. LIRE P. 19

Guerre d’Algérie :
le choc des mémoires

Après 120 années de colonisation,
la France a raté sa sortie, et l’Algérie nouvelle son entrée en scène.
Elles ne se le pardonnent pas.
EN KIOSQUE, 104 PAGES, 6,90 EUROS

A l’approche des funérailles nationales organisées le 17avril pour
l’ex- première ministre
conservatrice, l’inventaire de son règne réveille
des blessures à droite
comme à gauche.

Lynchage de l’A13 :
des écoutes
accablantes

Une bonne nouvelle au Proche-Orient

L

e 21 mars, dans un discours prononcé à Jérusalem, Barack Obama jurait
que les Etats-Unis allaient
s’occuperduconflitisraélo-palestinien. Il semble tenir parole.
Et il était temps. Le premier
mandat du président américain
a été marqué par un retrait total
de ce dossier. On pourrait même
parler de régression.
En février 2011, les Etats-Unis
ont mis leur veto à une résolution du Conseil de sécurité de

ÉDITORIAL
LE MONDE HISTOIRE

AUJOURD’HUI
Les Britanniques
divisés sur
l’héritage Thatcher

pour diffuser en direct
son nouveau concert,
samedi 13 avril.

« Dynamo », l’exposition
qui étourdit les sens



Syrie : l’ONU a des
preuves sur les
armes chimiques

t Psy a choisi ce site

CULTURE & STYLES

M LE MAGAZINE DU « MONDE » UNIQUEMENT EN FRANCE MÉTROPOLITAINE, EN BELGIQUE ET AU LUXEMBOURG

l’ONU condamnant, une fois de
plus, la poursuite des implantations israéliennes en Cisjordanie. C’était une manière de
confirmer ce qui se passe depuis
plus de douze ans : Washington
accepte sans broncher la politique du fait accompli que son
allié israélien mène en territoire
palestinien.
M. Obama est dans une position paradoxale. Il entend investir la puissance américaine en
Asie – la région qui, selon lui,
marquera le siècle –, et, pour ce
faire, se dégager du ProcheOrientet de ses tragédiesà répétition.En somme,allervers lagrande zone de croissance de l’époque et quitter celle qui se noie

dans ses guerres de religion d’un
autre âge.
On comprend M. Obama.
Mais, dans le même temps, le
présidentlaisse volontiersentendre que l’Amérique doit continuer à exercer une influence
politique et militaire prépondérante au Proche-Orient.Cela passe par le règlement de la question israélo-palestinienne.
Ce n’est pas que ce conflit-là
soit « central » d’un point de vue
stratégique, comme on le dit
trop souvent. La région se déchire en de multiples affrontements – autrement plus sanglants – qui n’ont pas grand-chose à voir avec celui qui oppose les
Israéliens aux Palestiniens.
Mais ce dernier conflit est
« central » dans la mémoire des
peuples arabes ; il est chargé
d’un poids symbolique et politique particulièrement lourd.
Une avancée décisive dans cette
affaire serait une source d’apaisement régional. Elle changerait le profil du Proche-Orient –
pour le mieux, coupant l’herbe
sous le pied à tous les hystériques du djihad, cette radicalité
barbare.
M. Obama a confié le dossier à
son secrétaire d’Etat, John
Kerry. C’est un homme tenace,
réfléchi, compétent. Depuis le
discours de Jérusalem, M. Kerry

s’est déjà rendu trois fois dans la
région. Il rencontre tous les protagonistes ou presque : le gouvernement de Benjamin
Nétanyahouet l’Autorité palestinienne, que préside Mahmoud Abbas – mais pas encore
le Hamas.
Ceux-là ne se parlent plus
depuis des années. Il faut rétablir le dialogue. Le secrétaire
d’Etat s’y emploie. Il était la
semaine dernière encore entre
Jérusalem et Ramallah.
Il a annoncé une aide économique substantielle au profit
des Palestiniens. Elle devrait
conforter une Autorité palestinienne minée par la poursuite
des implantations israéliennes
et ses propres querelles.
Mieux, M. Kerry a compris
qu’il était vain de reconduire un
face-à-face stérile entre Israéliens et Palestiniens. Laissés seul
à seul, les protagonistes n’ont
jamais rien conclu de conséquent. Le secrétaire d’Etat veut
élargir la négociation, y inclure
de façon structurelle les EtatsUnis (il y a consacré une équipe)
et la Jordanie.
L’objectif final est la création
d’un Etat palestinien aux côtés
d’Israël. Les bonnes nouvelles
sont trop rares pour ne pas
saluer les débuts prometteursde
John Kerry au Proche-Orient. p

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Algérie 150 DA, Allemagne 2,20 ¤, Antilles-Guyane 2,00 ¤, Autriche 2,40 ¤, Belgique 3,50 ¤, Cameroun 1 600 F CFA, Canada 4,25 $, Côte d’Ivoire 1 600 F CFA, Croatie 18,50 Kn, Danemark 28 KRD, Espagne 2,00 ¤, Finlande 2,80 ¤, Gabon 1 600 F CFA, Grande-Bretagne 1,70 £, Grèce 2,20 ¤, Hongrie 750 HUF, Irlande 2,00 ¤, Italie 2,20 ¤, Luxembourg 3,50 ¤, Malte 2,50 ¤,
Maroc 12 DH, Norvège 28 KRN, Pays-Bas 2,20 ¤, Portugal cont. 2,00 ¤, Réunion 2,00 ¤, Sénégal 1 600 F CFA, Slovénie 2,20 ¤, Suède 35 KRS, Suisse 3,20 CHF, TOM Avion 380 XPF, Tunisie 2,00 DT, Turquie 6,50 TL, USA 3,95 $, Afrique CFA autres 1 600 F CFA,

l’événement

2

0123

Samedi 13 avril 2013

Après le choc
Cahuzac,
le grand
vertige
L’Elysée et Matignon sont déstabilisés.
Mais, bien plus largement, droite et gauche
sont sonnées par la crise politique
Récit

A

près le séisme Cahuzac, la déferlante de
« transparence ». A
peine les propos de
François Hollande
achevés, mercredi
10 avril, elle a submergé l’ensemble de la classe politique et n’en
finit pas de la bousculer. La contreoffensive du président de la République sur la moralisation de la vie
politique a saisi les élus, pris de
court nombre de ministres, crispé
au plushaut pointles parlementaires, agité les états-majors des partis – tous hésitants entre rébellion
et exhibition.
A l’heure où l’actualité défile
sur les chaînes d’info en continu et
tient en haleine des politiques qui
se demandent d’où viendra le prochain coup, un parlementaire chevronné résume : « La droite tape
très violemmentpendantqu’àgauche, tout le monde se prépare à calculer ce que le voisin a déclaré et
commentil l’agagné.Il règneun climat typiquement années 1930,
extrêmement violent. Tout le monde est bousculé. » Soixante-douze
heures qui ont profondément
ébranlé le champ politique.

Le grand déballage
de l’Elysée

Faut-ilrisquerl’opérationtransparence? La question de la publication des patrimoines fait débat,
mardi 9 avril au soir, dans le
bureau du président, où celui-ci,
entouré du secrétaire général de
l’Elysée et de quelques conseillers,
Sylvie Hubac, Aquilino Morelle et
Claude Sérillon, met la dernière
main au dispositif qu’il doit présenter lui-même le lendemain. Un
paquet de mesures évoquées avec
Manuel Valls et Arnaud Montebourg et élaborées par les services
de Matignon. Le président tranche. Il est résolu à frapper fort, en
personne.

Deux jours plus tard, le staff
s’en félicite, premiers sondages à
l’appui. « C’était réussi. Les retours
sont bons, voire très bons. Sa volonté d’aller jusqu’au bout dans cette
affaire a été perçue », veut croire
un conseiller quand l’entourage
critiqueà demi-motun certaincorporatisme parlementaire: « Ce qui
compte, c’est ce qu’en pensent les
vrais intéressés : les Français, qui
approuvent cette mesure.»
Le président le sait pourtant : il
est loin d’avoir résolu la crise
d’autorité lancinante depuis le
début de son mandat, ce qui n’a
pas échappé à plusieurs de ses
ministres qui en profitent pour
plaider une inflexion politique. Il
n’a pas non plus apaisé un gouvernement et une majorité plus perturbés que jamais. Le chef de l’Etat
consulte encore à la chaîne, jeudi
11 avril, ses ministres Manuel
Valls, Stéphane Le Foll, Vincent
Peillon et Michel Sapin, et le
patron du groupe socialiste Bruno
Le Roux. Il va falloir, encore et toujours, rebondir.

Abattement
au gouvernement

Ils avaient jusqu’à jeudi midi
pour remplir leurs formulaires de
déclaration de patrimoine. Et c’est
peu dire que beaucoup se sont
offusqués d’une telle précipitation. En s’apercevant qu’on leur
demandait jusqu’à leur numéro
de compte bancaire, certains
ministres ont même refusé de
répondre…
D’autres ont choisi au contraire
d’anticiper, comme Arnaud Montebourg exposant dans Le Monde
ses propriétés immobilières, sa
demi-place de parking souterrain
à Dijon et son fauteuil Charles
Eames.Mais la défiance règne. Une
ministre raconte : « Un journaliste
de télé, à qui je dis que je suis propriétaire d’un appartement, m’a
demandé de le visiter. On va aller
jusqu’où comme ça ? »

Les indégivrables Xavier Gorce

Un état étrange, entre douce
folie et dépression politique, semble gagner les membres de l’équipe Ayrault. Une ministre : « Je ne
suis pas entrée en politique pour
vivre ce que je vis. » Une deuxième:
« On devient tous fous, on disjoncte. » Une troisième, croisée à l’Assemblée, juste avant les questions
au gouvernement: « Qu’est-ce que
je fous là ? Aller se farcir la droite
qui est déchaînée en ce moment,
aujourd’hui c’est trop pour moi… »
Ambiance de fin de règne
autourd’un Jean-MarcAyrault particulièrement remonté après les
sorties de plusieurs de ses ministres : « Sur les bancs du gouvernement, cette semaine, il y avait des
collègues qui tiraient la tronche,
témoigne une ministre. Certains
avaient l’air de se dire : c’est peutêtre la dernière fois que je suis là…».
Vendredi matin, sur RTL, JeanMarc Ayrault a une nouvelle fois
tenté de recadrer ses ministres en
expliquant qu’il « n’avait pas aimé
qu’on conteste la politique du gouvernement».

Vent de panique
au groupe socialiste

Ambiance « épouvantable» à la
réunion du groupe socialiste, peu
avant l’intervention du président,
les députés ayant été informés par
« les bruits qui courent» des mesures qui vont leur être imposées.
Bruno Le Roux, qui sermonne les
élus sur la discipline de vote à proposde la loi Sapin, essuieune bronca. « Ça suffit ! On doit pouvoir discuter politique », s’exclame l’un.
Un cri du cœur fuse de l’arrière de
la salle : « Et sur la déclaration de
patrimoine, ce sera liberté de
vote ! » Tonnerre d’applaudissements. « On ne peut pas leur
demander de la discipline quand
c’est le bordel au gouvernement…»,
soulignel’entouragede ClaudeBartolone.
Les députés socialistes, guère
rassurés par leurs séjours dans
leurs circonscriptions, ne masquent plus leur panique. Personne
n’imagine que l’équipe de JeanMarc Ayrault tiendra encore un
an, jusqu’aux municipales de
mars 2014, alors que l’on assurait
encore le contraire quelques jours
plus tôt. Chaque député y va de
son pronostic, sans la moindre
information. « On remanie avant
l’été pour le premier anniversaire
du mandat », affirme l’un d’eux.
« Après l’été pour lancer la rentrée
politique », assure un autre. « Ce
sera un gouvernement Ayrault 2

avec une équipe resserrée, commando », pronostique un troisième.
Affolement, supputations, le
groupe socialiste ressemble à un
canard sans tête. Au Sénat, l’ambiance n’est pas meilleure. Un
baron du parti explose : « DSK,
c’était le cul et le fric, Cahuzac c’est
le fric et le cul ». Avant de fustiger
« les énarques de la promotion Voltaire » qui entourent le chef de
l’Etat et lui font perdre ses antennes politiques. L’opération « transparence » ne passe pas. Un de ses
camarades socialistes résume le
sentiment général : « Le climat est
amer. Les parlementaires ne sont
pas contents. Ils ont le sentiment
que Hollande se refait la crise sur
notre dos. » Autour du président
de l’Assemblée nationale, on n’hésite plus à incriminer « le cabinet
de Jean-Marc Ayrault » qui vit
« dans une tour d’ivoire ».

le premier ministre comme cela
avait été envisagé.
Mais « Barto » a déjà programmé la contre-attaque médiatique.
Une équipe du « Supplément » de
Canal+ se trouve justement avec
lui. A peine l’allocution terminée,
il se tourne vers la caméra et lâche :
« Je ne suis pas d’accord avec cette
vision de la transparence.» Dans la
foulée, il ira expliquer au Figaro et
au Monde tout le mal qu’il pense
d’une partie de ces annonces. Au
même moment, son homologue
du Sénat, depuis sa résidence du
Petit Luxembourg, commente le
proposprésidentiel.«Çapeut déraper, aller très loin. Il ne faut pas en
arriver à l’Inquisition ou à l’opération « Mains propres ». On n’est pas
en 1793 », met en garde Jean-Pierre
Bel, vieil ami de M. Hollande.

La fronde
de Bartolone

Ce même jour, le premier secrétaire du PS, Harlem Désir, trouve
rassemblés dans son bureau de la
rue de Solférino une dizaine de
secrétaires nationaux du parti.
Toussont proches de François Hollande et du ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll et tous lui sont
a priori favorables : c’est eux qui
l’ont fait roi lorsque Martine
Aubry et Jean-Marc Ayrault penchaient pour Jean-Christophe

Mercredi midi, Claude Bartolone regarde l’allocution présidentielle depuis son bureau. Le président de l’Assemblée nationale,
déjà mécontent de n’avoir été prévenu que 24 heures plus tôt du
contenu des annonces, découvre
avec stupeur que c’est le président
de la République qui parle et non

Le (mauvais) quart
d’heure de Désir

A l’Assemblée, les
huissiers s’interposent
entre l’opposition et
M. Ayrault, le 10 avril.
C. PLATIAU/REUTERS, C. PETIT
TESSON/MAXPPP

Cambadélis. Mais aujourd’hui
rien ne va plus : les Hollandais
sont venus en commando pour
recadrer Harlem Désir. Comment
a-t-ilpu jugerbon d’exiger,vendredi 5 avril à Limoges, un référendumsur les institutions? Un appel
au peuple dans un contexte
pareil! L’échangeest tendu. Il résume la distance qui s’est installée
entre l’exécutif et le parti.
S’il a dîné avec François Hollande quelques jours après les aveux
de Jérôme Cahuzac, le patron des
socialistes n’a pas été consulté,
dimanche 7 avril, par le président
qui a requis l’avis de plusieurs
ministres-clés. « A quoi sert le PS
dans la tempête Cahuzac ? Harlem
a-t-il réuni à Solférino les barons du
parti pour préparer la riposte ?
Non! », s’étrangleun cacique socialiste en grommelant : « Du temps
de Jospin ou de Hollande, ça aurait
été inimaginable. » Finalement,
une réunion au sommet, exceptionnelle, aura bien lieu, vendredi
matin à 11 heures à Matignon, avec
tous les poids lourds du gouvernement et du parti. Objectif : tenter
de resserrer les rangs à la veille du
conseil national du PS.

La fenêtre de tir inespérée de Bayrou

E

t si c’était lui, le vainqueur
de la crise morale qui secoue
le pays ? François Bayrou,
président du MoDem, bénéficie
d’une «fenêtre de tir» inespérée.
Son livre, De la vérité en politique
(Plon, 210 p., 14 euros), publié il y a
moins d’un mois, est en fait un
manifeste pour la morale en politique. Invité sur tous les plateaux
pour en parler, M. Bayrou peut, du
coup, rebondir sur l’actualité.
Il redevient audible en distribuant les bons et les mauvais
points à un gouvernement en
plein doute. Son parti a lancé une
pétition en ligne pour la moralisation de la vie publique qui a
recueilli plus de 50000 signatures. M.Bayrou a aussi signé une
longue tribune sur ce thème à
paraître dans l’hebdomadaire
Marianne du samedi 13avril.
Mais n’allez pas lui dire qu’il
essaie de profiter de la situation.
« Il n’y a aucune manœuvre de ma
part. Si les Français avaient l’im-

pression d’une quelconque stratégie personnelle, ils n’entendraient
plus les idées que je défends. Et rien
ne pourrait bouger, précise l’ancien député des Pyrénées-Atlantiques. Il n’y a rien de pire, dans une
situation de péril national, que des
gens qui pensent à eux ou à leur
parti. Il ne faut penser qu’à aider
son pays à s’en sortir.»

« Fin d’un cycle »
Car M.Bayrou est sur un fil.
Pour revenir au centre du jeu politique, il doit devenir une figure
incontournable d’un éventuel
renouveau des pratiques. Alors, il
condamne sans nuances les deux
principaux partis, l’UMP et le PS.
« Nous sommes à la fin d’un cycle
qui touche les deux partis dominants et leurs pratiques», dit-il.
Mais il doit se garder de verser
dans le «tous pourris» qui pourrait faire fuir ces électeurs centristes, allergiques aux envolées populistes, et lui retirer l’image qu’il

entend se construire de «rassembleur au-delà des clivages».
Alors, pour se différencier,
M.Bayrou fait jouer l’antériorité
de son combat contre la corruption. « Tout cela vient de loin.
C’était le sujet de plusieurs de mes
livres, affirme-t-il. Le discours que
je tiens sur la vérité en politique,
ce sont mes convictions. Elles se
sont forgées, structurées, solidifiées avec des années de réflexion,
d’écriture et parfois de solitude.»
En tout cas, la situation inquiète le Béarnais, qui y voit une résurgence des années 1930. « Entre le
5mai de Mélenchon [le coprésident du Parti de gauche a appelé
à manifester] et les risques de durcissement du 26 mai [la manifestation contre le mariage
homosexuel], le mois de mai2013
a un parfum de février1934. A l’époque, c’était d’un côté le Parti communiste, de l’autre les ligues et les
Croix-de-Feu», s’alarme-t-il. p
Abel Mestre

0123

l’événement

Samedi 13 avril 2013

La plaie s’ouvre
à nouveau à l’UMP

Jean-François Copé pensait que
les socialistes ne se remettraient
pas de l’affaire Cahuzac, mais les
choses ne tournent pas comme il
le voudrait. Lundi soir, en sortant
d’une énième réunion de la commission sur la révision des statuts,
au siège du parti, rue de Vaugirard,
le président de l’UMP s’est épanché devant une poignée d’élus :
« Les socialistes sont dans la nasse
et on est en train de leur offrir une
porte de sortie », enrage-t-il. Le
camp d’en face a dégainé en premier : la veille, Laurent Wauquieza
publié sa déclaration de patrimoine dans le Journal du dimanche et,
à présent, c’est François Fillon qui
le fait au « 20 heures » de France 2.
« Démagogie ! », fustige M. Copé
qui se retrouve sur la défensive,
contraint d’expliquer pourquoi
lui refuse de rendre public l’état de
ses finances personnelles. En
outre, n’est-il pas parlementaire et
avocat?
C’est M. Wauquiez, encore lui,
qui a allumé la mèche, et aussitôt
la gauche a attaqué. Le camp Fillon
se frotte les mains mais déchante
vite. Dès le mardi, « c’est la fête à
Wauquiez » : mis en minorité, le
jeune loup se fait remonter les bretelles par Nadine Morano et Henri
Guaino,quil’accusentd’être« tombé dans le piège de Hollande ».
Rebelote mercredi matin, lors du
bureau politique. Dans une
ambiance à couper au couteau,
François Fillon et son allié se font
reprocher leurs « positionnements
tactiques ». Xavier Bertrand n’est
pas le moins furieux : « Hollande,
qui est couvert de boue avec l’affaire Cahuzac, s’est agité dans tous les
sens pour nous en projeter. En nous
divisant, on est en train de lui offrir
les conditions de son rebond politique», peste-t-il.
Dans le même temps, des
médias rappellent que l’ex-premier ministre a créé, en juin 2012,
une société de conseil qui lui permet de facturer des conférences
ou des conseils à des chefs d’entreprise. Sur France 2, le député de
Paris a oublié de déclarer cette
société en même temps que sa
« maison dans la Sarthe », ses
« deux voitures qui ont plus de dix
ans » et ses « comptes d’épargne
qui sont inférieurs à 100 000
euros ». L’ancien ministre, Bruno
Le Maire, qui cherche à apparaître
au-dessus de la mêlée, soupire,
dépité : « C’est cela qu’ils veulent.
Mettre de l’huile sur le feu. »

Marine Le Pen
désarçonnée

C’estellequidevraittireravantage de la crise. Las, les révélations du
Monde concernant le rôle d’un de
ses proches dans l’ouverture du
compte en Suisse de M. Cahuzac,
ontmisenporte-à-fauxlaprésidente du Front national. Depuis une
semaine, son discours du « tous
pourris,sauf nous» est parasité par
des questions autour de ce
conseiller, Philippe Péninque. Elle
est obligée de s’expliquer, et Mme Le
Pen, plus tendue qu’à son habitude, cède à la victimisation et à une
lecture complotiste des événements: « Je vois bien la manipulation politique qui est derrière, qui
consisterait à tenter d’éclabousser
Marine Le Pen, dont la veste est
immaculée.» Mais le principal soucidelaprésidenteduFN,quienprofite pour demander la dissolution
de l’Assemblée, est de voir son
adversaireduFrontdegauche,JeanLucMélenchon,reprendreunestratégiede coup d’éclat, qui était l’apanage « lepénien». Pour la première
fois depuis la présidentielle, en termede populisme,MarineLePenne
fait plus la course en tête.

Mélenchon
en campagne

A l’autre bout de la France, JeanLuc Mélenchon, costume noir et
cravaterouge,estrepartiencampagne. Il tient meeting à Martigues
(Bouches-du-Rhône) et affiche une
humeur joyeuse. « Non, tout n’est
pas laid, tout n’est pas perdu, tout
n’est pas pourri. Demain n’est pas
fait que de tristesse», s’exclame-t-il.
Il a passé son après-midi sous le
soleil marseillais à rencontrer ses
militants et attaque Marine Le Pen
«prise la main dans le sac la fameuse tête haute, mains propres et que
sais-je encore».
Tous pourris sauf lui ? Il voudrait que ce soit une évidence,
mais il sait que ça ne va pas de soi.
En début de semaine il avait refusé
de publier son patrimoine. Jeudi, il
s’en sort par une pirouette sur son
blog. On apprend qu’il est propriétaire d’un appartement dans le
10e arrondissement de Paris et
qu’avec ses 150 000 euros d’épargne, il cherche à déménager. « Je
mesure 1,74 m. Je pèse 79 kg. Ma
taille de chemise est 41/42 », ajoute-t-il, avant de préciser que « tous
[ses] cheveux sont naturels». Ponctuation absurde d’une séquence
politique insensée. p
Service politique

3

Trois questions sur le rôle de Moscovici

Le ministre dément les informations de «Valeurs actuelles » sur une enquête de Bercy fin 2012

L

e ministre de l’économie et
des finances, Pierre Moscovici, a démenti, jeudi 11 avril,
« avec la plus grande force », les
« prétendues informations » de
Valeurs actuelles qui l’accuse, ainsi
que le directeur général des finances publiques Bruno Bézard,
d’avoir su dès décembre 2012 que
Jérôme Cahuzac avait détenu un
compte non déclaré en Suisse.
Selon le magazine, contre lequel
M.Moscovicientend «porterplainteendiffamation»,unepetiteéquipedeBercyse seraitrendueenSuisse pour vérifier l’information.
« Il n’y a eu aucune opération
secrète de la part de l’administration fiscale et, évidemment, aucune
information qui ait été portée à ma
connaissance au mois de décembre 2012 », a affirmé M. Moscovici
dans une déclaration publiée dans
la soirée après que les présidents
(UMP) des commissions des finances de l’Assemblée nationale et du
Sénat, Gilles Carrez et Philippe
Marini, eurent rencontré pendant
1h45 M. Bézard et ses adjoints.
Si les deux hommes ont jugé
« peu plausible » qu’une mission
de vérification ait été diligentée en
Suisse, ils ont aussi affiché leur

scepticisme et leurs désaccords
avec Bercy. « Il nous a été dit, ce que
nous avons un peu de peine à
admettre, qu’il y a peu de notes
entre le cabinet et l’administration » sur le dossier Cahuzac, a
observé M. Marini pour qui les
réponses de Bercy sont « cohérentes mais pas convaincantes».
Trois points de désaccord subsistent : le champ des questions
posées à la Suisse ; le délai qui s’est
écouléentre l’auditionde M. Cahuzac par la direction des finances
publiques de Paris, le 14 décembre
2012, et la demande d’entraide
adressée à la Suisse, le 24 janvier ;
le fait qu’aucun renseignement
n’ait été demandé à Singapour.

Accord limité
Pour M. Bézard, qui dément les
informations de Valeurs Actuelles,
le courrier du 11 février 2010 échangé entre Marie-Christine Lepetit,
alors directrice de la législation fiscale, et son homologue suisse, limite la portéede l’accordfiscal francosuisse (l’avenant de 2009 et la
convention de 1966). Il ne permettait pas, selon lui, de demander aux
Suisses d’enquêter sur plusieurs
banques,justifiantainsiqu’iln’yait

eu qu’une demande auprès d’UBS
surlafoi del’enquêtedeMediapart.
MM. Marini et Carrez contestent
l’interprétation « restrictive » de
Bercy.Et de fait,en 2010,le ministère du budget estimait que l’accord
scellé le 21 février permettait à la
Franced’obtenir de la Suissequ’elle
effectue des investigations larges.
Cetaccordavait mis finà une période de très fortes tensions entre
Paris et Berne sur les échanges d’informations fiscales.

Les deux parlementaires UMP
ne s’expliquent pas non plus pourquoi la demande d’entraide n’a été
adressée à la Suisse que le 24 janvier alors que le fisc parisien avait
demandéle14décembreà M.Cahuzac de démentir par écrit avoir eu
un compte non déclaré en Suisse et
que ce démenti ne venait pas.
M. Moscovici pourrait être auditionné au Parlement mardi 16 ou
mercredi 17avril. p
Claire Guélaud

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Un abîme de doutes

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ace à la crise morale et politique provoquée par l’affaire Cahuzac, les institutions sont solides – pour l’instant. Mais les deux
principaux partis de gouvernement, eux, commencent à ressembler à un champ de ruines. Le Parti socialiste, d’abord. Cruel
paradoxe. Car le parti dominant – qui dispose de la quasi-totalité
des pouvoirs (Elysée, gouvernement, Assemblée nationale, Sénat
et la majorité des grandes collectivités locales) est perclus de doutes. Sur son leadership, sur l’autorité du premier ministre, sur la
méthode du chef de l’Etat – comme l’a illustré la spectaculaire sortie du président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, contre
le déballage sur le patrimoine des élus. Et sur sa ligne, aussi, comme l’ont montré les débats ouverts par des ministres PS sur la politique économique. Mais l’UMP ne va guère mieux. Lessivée financièrement et intellectuellement par sa défaite, l’UMP ne s’est évidemment pas remise de la bataille Fillon-Copé, laquelle se poursuit
sous d’autres formes. Des partis de gouvernement fragilisés? Le risque est de les voir céder à la pression populiste de leurs concurrents, Front de gauche d’un côté, Front national de l’autre. Dangereuse attraction. p

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4

international

0123

Samedi 13 avril 2013

A Caracas, les barrios défendent l’héritage Chavez

Les quartiers populaires de la capitale vénézuélienne ne doutent pas de la victoire du candidat chaviste, Nicolas Maduro
Reportage
Caracas
Envoyée spéciale

E

nchevêtréesà flancdemontagne, masures en parpaings et
bicoques de couleur surplombent les grands blocs de HLM
vieillissants. A l’ouest de Caracas,
le quartier 23 de Enero se targue
d’avoir toujours été très combatif.
« Ici, on ne rigole pas avec la révolution », résume Eyelin Sandoval, la
très souriante porte-parole du
conseil communal. Elle pointe du
doigt la caserne de la Montagne. Le
bâtimentmilitaireaccueilleles restes de Hugo Chavez, mort le
5 mars. « Le 14 avril, il pourra compter sur nous », affirme-t-elle, en
levant le poing. Sur les murs et les
vitrines sales, sur les tracts, sur les
voitures bringuebalantes et les
motos qui pétaradent, l’image de
Chavez est partout.
La date du prochain scrutin présidentiel a valeur symbolique. Le
14avril 2002, Hugo Chavez, évincé
du pouvoir 48 heures plus tôt par
un coup d’Etat, revenait au pouvoir sous la pression de la rue. Les
télévisions publiques repassent
en boucle les images.
Ce jeudi 11 avril, à trois jours de
l’élection présidentielle, personne
ne doute ici de la victoire de Nicolas Maduro, président par intérim
et candidat du Parti socialiste unifiédu Venezuela(PSUV). En décembre 2012, Hugo Chavez, qui se
savait très malade, n’a-t-il pas
« appelé ses compatriotes à voter
Maduro si une nouvelle élection
devait avoir lieu » ? Le tee-shirt
d’Eyelin répond : « Chavez, c’est
juré,je voteraiMaduro». Lessondages prédisent sa victoire.
L’opposition n’y croit pas. En
l’absence du leader qu’était Hugo
Chavez,elle table sur une forte abstention dans les rangs du PSUV.
« Abstention ? Au contraire, la
mort de Hugo Chavez a mobilisé la
communauté, affirme Fernando
Chacon, manutentionnaire et responsable local du PSUV. Les gens
se rendent compte qu’ils doivent se
bouger pour défendre leurs droits,
maintenant que le Commandant
n’est plus là pour tout leur donner. » Et d’énumérer les program-

Un portrait d’Hugo Chavez est brandi lors d’une manifestation de soutien au candidat chaviste, Nicolas Maduro, jeudi 11 avril, à Caracas. LUIS ACOSTA/AFP

mes sociaux en matière d’éducation, de santé, de sports, de formation professionnelle, d’aide aux
personnes âgées, aux mères célibataires, toutes ces « missions »
financées grâce au pétrole, qui ont
changé le quotidien et les espoirs
du 23 de Enero.
Le 7 octobre 2012, M. Chavez
gagnaitson quatrièmescrutin présidentiel avec 8,2 millions de voix
(55 % du total). L’opposant Henrique Capriles Radonski avait obtenu 6,2 millions de voix (45 %). Très
courte,l’actuelle campagneélectorale a été intense. Les deux candidats ont multiplié bains de foule et
discours.Depuisneuf jours,la chaî-

ne publique VTV passe en direct
lesactivitésde campagnedu candidat chaviste. Et elle ne passe que
ça. Mais les clients du Café
Venezuela,les yeuxrivés sur leposte de télévision, ne semblent pas
s’en lasser. Jeudi, dans le centre de
Caracas, M. Maduro s’adresse une
dernière fois à la foule. Encore une
fois, il jure fidélité au Commandant et invoque le Christ. Tout
révolutionnaire qu’il est, Fernando ne s’en offusque pas « puisque
Chavezaussi étaitcroyant».A quelques rues de là, une Vierge portant
Jésus et une kalachnikov orne un
mur délavé.
Malgré son mètre quatre-vingtdix et sa moustache noire qui fait
le plaisir des graffeurs, Nicolas
Maduron’a ni la présenceni le charisme de son prédécesseur. « Combien de fois la presse va-t-elle le
répéter? demande, agacé, Fernando. Le peuple est aujourd’hui
conscient. C’est cela l’important.»
Et de conclure par le slogan du
moment : « El pueblo está
maduro » (« le peuple est mûr »).

Sous-entendu, pour défendre la
« révolution bolivarienne».
L’opposition
rabaisse
M. Maduro au rang de clone de
Hugo Chavez, sans idée et sans initiative. Sur scène, le candidat a
révélé des talents méconnus: il siffle comme un oiseau, joue du tambour et chante. Il se montre ten-

L’opposition rabaisse
Nicolas Maduro
au rang de clone
de Hugo Chavez, sans
idée et sans initiative
dre avec sa compagne et ses petitsenfants, souvent de la partie. A
l’occasion, l’homme s’essaye
même à l’humour, avec plus ou
moins de succès.
A Café Venezuela, la discussion
sur les mérites du candidat s’engage. « Il vient du peuple et il va écouter le peuple », affirme un ouvrier.
« Sinon, faites-nous confiance, on

le vire », précise en riant un autre
client. Chauffeur de bus avant de
devenir syndicaliste, M. Maduro a
faitcarrièreaux côtésde HugoChavez, jusqu’à devenir ministre des
relations extérieures et vice-président. « C’est un type honnête »,
affirme une jeune femme.
Enfin, il n’est pas tout seul. De
Diosdado Cabello, le président de
l’Assemblée nationale, à Rafael
Ramirez, président de l’entreprise
pétrolière PDVSA, en passant par
Elias Jaua, le très à gauche chef de
la diplomatie, et l’état-major militaire, « il y a toute une équipe pour
garantir l’héritage de Chavez ». Les
héritiers du Commandant jouent
la carte de la direction collégiale.
En matière d’insultes et de tensions, M. Maduro se pose en fidèle
successeur. Il ne ménage pas ses
mots pour disqualifier « Caprichito [« le petit caprice »], le candidat
de la droite fasciste ». Comme l’a
souvent fait Chavez, M. Maduro
accuse ses ennemisde préparer un
coup de force pour tenter de déstabiliser le pays.

De son côté, M. Capriles a surnommé son adversaire « Toripollo ». Le terme désigne un animal de
légende au corps de taureau et à
tête de poulet et ne fait pas du tout
rire les gens du 23 de Enero.
M.Capriles est jugé « haineux».
Le candidat de l’opposition traite aussi M. Maduro de « branché ».
En argot local, un enchufadoest un
mélange de pistonné et de profiteur. Quelqu’un qui vit de la rente
pétrolière est un branché, tout le
gouvernement chaviste est branché, selon les opposants.
Que changera M. Maduro s’il
devait être élu ? « Rien, répondent
encœurlesmilitantsduPSUV,puisque Chavez a écrit le programme
d’action pour 2013-2019. » Son
objectif? L’approfondissement du
socialisme. L’héritier du Commandant s’est néanmoins engagé à produire des résultats rapides en
matière de lutte contre l’insécurité
et de production d’électricité. Des
analystes y voient un premier pas
de M.Maduro vers l’autonomie. p
Marie Delcas

L’oppositionaccuse le Conseil électoral de partialité
Caracas
Envoyée spéciale

Dimanche 14 avril, les électeurs
vénézuéliens se choisiront un
nouveau président sur un écran
tactile. Le vote est complètement
automatisé. Selon la présidente
du Conseil national électoral
(CNE), Tibisay Lucena, « le système
est blindé contre tout risque de
fraude».
En privé, les dirigeants d’opposition en conviennent. Mais tous
dénoncent la partialité du CNE.
Sur les cinq membres du conseil
directeur, quatre ont toujours été
partisans d’Hugo Chavez et
appuient son successeur, le président candidat Nicolas Maduro.
« Tibisay Lucena a perdu toute crédibilité», affirme Carlos Vecchio,
membre de l’équipe de campagne
du candidat d’opposition, Henrique Capriles Radonski.
Quatre jours avant le scrutin,
M.Maduro s’est engagé auprès du
CNE à reconnaître les résultats.
Son adversaire l’a fait en direct
devant ses électeurs. « Des candi-

dats qui proclament qu’ils vont respecter les règles du jeu? Le fait en
dit long sur la méfiance qui s’est
installée au sein de la démocratie
vénézuélienne», commente un
diplomate latino-américain.
La coalition d’opposition a
déposé 101 plaintes auprès du
CNE, sans obtenir la moindre
réponse. Participation de fonctionnaires à la campagne, utilisation à
des fins électorales des biens
publics, engagement partisan des
médias d’Etat, la liste des griefs est
longue. L’opposition a forgé le néologisme d’«avantagisme» pour
décrire les abus du pouvoir en place au cours de la campagne.
Du haut de son mètre cinquante, Tibisay Lucena, 55 ans, mène sa
boutique avec énergie. A six jours
des élections, son téléphone n’arrête pas de sonner. « Oui, je vais faire
retirer les affiches. Non, je ne peux
pas faire taire Nicolas Maduro »,
répond-elle. Elle connaît bien ce
stress. Présidente du CNE depuis
2006, c’est la neuvième élection
qu’elle organise. « Quand la loi
définit une infraction et donne

pouvoir au CNE, le CNE sanctionne,
quel que soit le coupable. Mais la
loi ne nous donne pas tous les pouvoirs», assure-t-elle.
La loi ne donne pas compétence au CNE pour empêcher le gouvernement de défendre son bilan.
Résultat, l’entreprise pétrolière
PDVSA peut vanter les mérites des
programmes sociaux qu’elle finance, en pleine page et avec la photo
d’Hugo Chavez. « Pour appliquer
la loi, le CNE use du “deux poids,
deux mesures” », juge Carlos Correa, de l’organisation non gouvernementale Espacio Publico.

Coup de force
Tibisay Lucena est l’une des
rares, pour ne pas dire la seule, à
maintenir le contact avec les
deux camps dans le pays polarisé
qu’est le Venezuela. « Le CNE est
un espace de coopération entre les
différents partis politiques. Les réunions de travail se tiennent dans
un climat de confiance et de grande cordialité», raconte l’Uruguayen Wilfredo Penco, observateur de l’Union des nations sud-

américaines (Unasur).
Cependant, l’opposition a prétendu qu’un technicien du parti
chaviste était en possession d’un
code d’accès aux machines. Ledit
code, en service depuis plusieurs
années et connu de plusieurs personnes, ne donnait accès à aucune
fonction essentielle. « Décrédibiliser l’arbitre électoral est dangereux pour l’opposition», prévient
un observateur d’Unasur.
M.Capriles multiplie les appels
à voter et répète à ses électeurs que
le scrutin est secret. Selon un sondage, 67% des Vénézuéliens font
confiance au CNE. «Nous n’avons
pas d’autre choix que de voter, affirme l’opposant Enrique Marquez.
La transparence des élections ne se
joue pas le jour du vote.»
Chacun des deux camps accuse l’autre de préparer un coup de
force. M. Maduro a dénoncé le fait
que des mercenaires « payés par
la droite salvadorienne» et associés à l’opposition ourdiraient un
plan de déstabilisation du
Venezuela. p
M. Ds

0123

international & europe

Samedi 13 avril 2013

5

LeSaharaoccidentaldéstabilisé
parleconflitmalien
Le secrétaire général de l’ONU s’inquiète des risques de radicalisation
des jeunes Sahraouis et veut prolonger d’un an le mandat de la Minurso

L

a crainte des retombées dans
la région de l’intervention
militaire au Mali jette une
lumièrenouvellesur leSaharaoccidental, un territoire que se disputent le Maroc et les indépendantistes du Front Polisario soutenus par
l’Algérie, théâtre de l’un des plus
vieux conflits dans le monde.
S’appuyantsur le rapport de son
envoyé personnel, Christopher
Ross, qui doit être présenté le
22 avril au Conseil de sécurité, le
secrétaire général de l’ONU, Ban
Ki-moon,tirela sonnetted’alarme:
«Lamontéedel’instabilitéet de l’insécurité au sein et autour du Sahel
requiert une solution urgente de ce
conflitqui dure depuis longtemps.»

Pour la première fois,
le patron de l’ONU
juge «urgente»
une surveillance
indépendante
des droits de l’homme
Certes, souligne Ban Ki-moon
dans un discours de 23 pages dont
Le Monde a obtenu une copie, le
Polisario s’oppose « fermement »
aux activités de groupes terroristes et a pris des mesures pour prévenir les tentatives de recrutement de jeunes dans les camps.
Le secrétaire général de l’ONU –
qui rappelle que trois travailleurs
humanitaires avaient été enlevés
en octobre 2011 au sud des camps
de Tindouf avant d’être relâchés et
que le gouvernement espagnol a
décidé, en juillet2012, du retrait de
17 autres humanitaires de la
région pour des raisons de sécurité – précise néanmoins que les responsables du Polisario n’ont « pas
exclu des infiltrations terroristes».
Cettesituation,ajoute-t-il,expose la Mission des Nations unies
pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso), la force d’interposition onusienne installée dans le Sahara
depuis 1991 et dont « l’autorité
s’est progressivement érodée », à
des risques grandissants. Déjà, les
patrouilles de nuit ont été supprimées et celles qui longent la fron-

tière jugée peu sûre avec la Mauritanie sont toutes escortées par des
troupes du Polisario…
Ban Ki-moon insiste. Evoquant
une crainte partagée par « tous les
gouvernementsconsultés», d’éventuelles retombées du conflit
malien sur l’ensemble du territoire sahraoui, il met en avant la
« situation fragiles des jeunes » et
les risques de radicalisation
auprès de la « deuxième et troisième génération » installées dans les
camps de réfugiés « frustrées non
seulement par le manque de progrès dans les négociations, mais
aussi par l’absence de perspectives
d’emploi». Or, loin de briser le statu quo entre les parties antagonistes impliquées, la crise malienne
empire les choses : « Le contexte
régional tendu a rendu les positionsplus rigides et renforcéles suspicions mutuelles entre voisins.»
Cette situation nécessite pour
Ban Ki-moon de prolonger d’un an
le mandat de la Minurso, qui
devait s’achever le 30 avril, et l’envoi de 15 observateurs militaires
supplémentaires, ce qui porterait
leur nombre à 245, ainsi que de six
officiersdepolice.Surtout,le secrétaire général de l’ONU entrouvre
pour la première fois la porte à la
question des droits de l’homme.
Jusqu’ici, sous la pression du
Maroc qui y est farouchement
opposé,la Minursoestla seuleopération de maintien de la paix de
l’ONU dont le mandat ne comprend pas un volet protection des
droits de l’homme. Une lacune
que plusieurs pays membres du
Conseil de sécurité, dont le Royaume-Uni, aimeraient bien combler.
Sans cette disposition, font valoir
sespartisans,les observateursmilitaires en sont réduits à rapporter
les faits, autrement dit, à « compter les points »..
Sans franchir tout à fait le pas,
et tout en louant l’avancée que
constitue l’installation sur place
d’antennes de la Commission
nationale des droits de l’homme
(CNDH) marocaine, le patron de
l’ONU affirme: « Compte tenu des
rapports réguliers sur les violations
des droits de l’homme, la nécessité
d’une surveillance indépendante,
impartiale, globale et soutenue de

De chaque côté du mur du Sahara, des familles séparées
Séparées par un mur érigé en
plein désert, les familles
sahraouies traversent au comptegouttes la ligne de démarcation
entre les camps de réfugiés de
Tindouf, sur le sol algérien, et le
territoire marocain sous haute
surveillance. Entre 2004 et fin
2011, rapporte le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, qui
s’appuie sur le rapport de son
envoyé personnel pour le Sahara,
Christopher Ross, qui sera pré-

senté le 22 avril, 48 252 personnes étaient enregistrées dans le
cadre du programme spécifique
« family visit ». Seules 16 889
d’entre elles, dont 58 % de femmes, en ont bénéficié. Le triplement du nombre de familles
bénéficiaires de ce programme
serait « particulièrement bienvenu », souligne Ban Ki-moon, qui
prône plus que jamais un dialogue entre Sahraouis pour apaiser
les tensions.

Corée du Nord

BarackObamaappellePyongyang
àrenoncerà son«attitudeagressive»

WASHINGTON. Le président américain Barack Obama a appelé, jeudi11avril, la Corée du Nord à renoncer à son « attitude agressive», mais a
assuré que les Etats-Unis se défendraient si nécessaire, à l’occasion d’une
rencontre à la Maison Blanche avec le secrétaire général de l’ONU BanKimoon. « Personne ne souhaite voir un conflit se produire dans la péninsule coréenne, mais il est important pour la Corée du Nord, comme pour
tous les autres pays dans le monde, d’observer des règles de base », a ajouté le président américain, en référence aux menaces quasi quotidiennes
du régime nord-coréen vis-à-vis, notamment, des Etats-Unis et de la
Corée du Sud. Pyongyang a déployé sur sa côte orientale deux missiles
Musudan, d’une portée théorique de 4 000 km, soit la capacité d’atteindre la Corée du Sud, le Japon et même l’île américaine de Guam. – (AFP.) p

Espagne Un conseil chargé de préparer le référendum
d’autodétermination en Catalogne

BARCELONE. Le président du gouvernement catalan, Artur Mas, a chargé, jeudi 11 avril, un Conseil pour la transition nationale de préparer le
référendum d’autodétermination qu’il veut organiser en Catalogne en
2014. Ce conseil doit aussi dessiner les contours d’un Etat catalan indépendant (de la défense à la Sécurité sociale, en passant par les infrastructures et la dette publique) en cas de victoire du « oui ».

la situation des droits de l’homme
au Sahara devient de plus en plus
urgente».
Ces propos de Ban Ki-moon
sont les plus fermes jamais prononcés par un secrétaire général
des Nations unies sur le Sahara
occidental, relèvent des diplomates surpris et plutôt habitués à des
rapports plus édulcorés. Depuis
des années, le conflit sahraoui, au
sujetduquella communautéinternationale reste divisée, s’est enlisé. Le Front Polisario réclame toujours un référendum d’autodétermination du peuple sahraoui ; le
Maroc, qui a annexé une partie du
territoire en 1975, propose un plan
de « large autonomie » soutenu
par la France et les Etats-Unis.
Christopher Ross s’est rendu à
l’automne 2012 pour la première
fois au Sahara occidental depuis sa
nomination en 2009. Il y a rencontré, en plus des interlocuteurs offi-

En février 2011, des soldats du Frant Polisario célèbrent les trente-cinq ans de la déclaration
d’indépendance de la « République arabe sahraouie démocratique » (RASD). ARTURO RODRIGUEZ/AP

ciels, des représentants de la société civile, des jeunes et des groupes
de femmes. Mais il ne lui a pas été
possible, relève Ban Ki-moon,
« d’estimer la progression, dans la
population, des pro-autonomie ou
des pro-indépendance». La situation paraît donc toujours figée.

Pour le représentant du Polisario à
l’ONU, Ahmed Boukhari, le rapport de Ban Ki-moon est équilibré,
mais « timide » : « Sans aller très
loin, il livre, malgré tout, tous les
arguments en faveur de la mise en
place d’un mécanisme de surveillance du respect des droits de

l’homme.» Sollicitées par Le Monde, les autorités marocaines, qui
disposent depuis décembre 2012
d’un siège non permanent au
Conseil de sécurité, n’ont pour
l’instant pas réagi. p

Alexandra Geneste (à New York)
et Isabelle Mandraud

6

0123

international & europe

PremiersuccèsauSénat
américainpourlespartisans
ducontrôledesarmes

Seize sénateurs républicains ont voté
en faveur d’un débat sur un projet de loi
Washington
Correspondante

L

e votea été qualifié d’«historique » par les partisans du
contrôle des armes à feu aux
Etats-Unis. Il ne faudrait pas pour
autant en déduire que le Congrès a
décidé d’interdire les armes de
guerre ou les chargeurs à haute
capacité. Non, les sénateurs ont
simplement approuvé l’idée de
commencer à discuter d’un projet
de loi qui renforcerait éventuellementlescontrôlespréalablesà l’acquisition d’une arme à feu…
Pour les profanes, le vote intervenu jeudi 11 avril au Sénat à Washington n’a rien de spectaculaire.
Par 68 voix contre 31, les élus ont
rejeté la manœuvre d’obstruction
(filibuster) de 13 républicains qui
visait à empêcher toute discussion
sur un sujet qui n’a pas quitté le
devant de la scène depuis la tuerie
de l’école primaire Sandy Hook de
Newtown (Connecticut) le
14décembre 2012.
Mais, pour les partisans du
contrôledesarmes,c’est unevictoire dont l’importance ne peut être
sous-estimée : un coup d’arrêt à
deuxdécenniesquiont vula National Rifle Association (NRA), le lobby des armes, imposerpeu à peu sa
loi. « Seize républicains ont voté
avecnous. Il leur a fallu un vrai courage politique,a exulté ledémocrate Dick Durbin. Après quelque
400 filibustersen six ans, le Sénat a
fonctionné! »
Pourla première fois depuisl’interdiction des fusils d’assaut en
1994, le Congrès va se pencher sur
une législation visant à réduire et
non à étendre l’accès aux armes. Le
premier volet qui devrait être étudié est la généralisation des contrôles préalables à toute acquisition

Une proposition de loi sur
l’immigration prévue mardi

« Un fusil pour Noël »
Le Parti républicain est divisé,
pour la plus grande joie des démocrates. Au nom de l’opposition, le
sénateur Mitch McConnell, du
Kentucky, a expliqué que les
contrôles allaient imposer des fardeauxinjustifiésauxcitoyenshonnêtes. L’oncle ne pourrait plus
« offrir un fusil de chasse à son
neveu pour Noël ». La nièce n’oserait plus « donner à sa tante un pistolet pour sa protection personnelle ». Le voisin s’abstiendrait de
« prêter son pistolet à l’épouse dont
le mari serait parti en voyage ».
Le sénateur McConnell, qui
essaie d’éviter d’avoir à affronter
un candidat Tea Party aux élections de 2014, n’a pas réussi à
contrôler ses troupes. Du côté des
anti-gun, la Maison Blanche avait
mobilisé les familles des victimes
de la fusillade de Newtown. Le président avait lui-même amené
dans l’avion présidentiel Air Force
One onze familles de Newtown
pour accentuer la pression sur
Washington.
Les parents des écoliers ont suivi les élus jusque dans leurs
bureaux du Capitole, et jusqu’aux
galeries du public lorsque le vote a
enfin été acquis. Jilian Soto, la
sœur de l’enseignantequi est morte en protégeantles enfants,a multiplié les interviews aux chaînes
de télévision, expliquant que sa
vie avait changé et qu’elle ne pourrait pas tourner la page avant que
justice soit faite sous la forme d’un
vote au Congrès. p
Corine Lesnes

SUNDAY
IN THE PARK
WITH
GEORGE

Après des mois de négociations,
une commission bipartite de
sénateurs américains (quatre
démocrates et quatre républicains) s’apprête à présenter,
mardi 16 avril, une proposition
de loi sur l’immigration aux
Etats-Unis, l’une des mesures
phares du deuxième mandat du
président Barack Obama.
Le texte vise à mettre fin à des
années d’immigration clandestine qui ont vu des travailleurs
étrangers employés illégalement dans des secteurs d’activité manquant de main-d’œuvre.
Quelque 11 millions de personnes, principalement des LatinoAméricains, vivent sans papiers
aux Etats-Unis.

d’armes,uneinitiativequial’approbation de 80 % des Américains,
mais à laquelle la NRA est opposée.
La Maison Blanche, qui a révisé ses
objectifs à la baisse, considérerait
comme un succès non négligeable
le passage de cette mesure. Le succès n’est pas acquis pour autant : ce
n’estpasparcequ’ilsontlaissél’examen du projet de loi se dérouler
que les 16 républicains renégats
vont voter pour, répètent-ils.
BarackObama n’ose même plus
insister sur ce qui était son objectif
initial : l’interdiction des fusils
d’assaut et des chargeurs de plus
de trente munitions. Mais la sénatricedémocratedeCalifornie Dianne Feinstein, qui est personnellement attachée à cette mesure,
pourrait essayer de l’inclure, pour
mémoire, dans un amendement.
Mme Feinstein a rédigé un texte de
loi qui interdit 157 catégories de
fusils d’assaut. Elle était aux côtés
du maire de San Francisco George
Moscone, en 1978, lorsqu’il a été
assassiné en compagnie du militant homosexuel Harvey Milk.

15 – 25 avril 2013

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Samedi 13 avril 2013

Des preuves de l’utilisation d’armes
chimiques en Syrie transmises à l’ONU
Des diplomates du Conseil de sécurité détiennent des éléments «solides» accusant Damas
New York (Nations unies)
Correspondante

D

es armes chimiques ont été
utilisées au moins une fois
en Syrie. Ce sont des diplomates du Conseil de sécurité de
l’ONU qui l’affirment. « Nous
avons des preuves solides» de l’utilisation d’obus chimiques « de
façon sporadique», a assuré jeudi
11 avril l’un d’entre eux devant des
journalistes. Des preuves « très

L’opposition syrienne
se démarque d’Al-Nosra
Embarrassée par l’annonce, mercredi 10 avril, de l’adhésion du
Front Al-Nosra à la nébuleuse
Al-Qaida, l’opposition syrienne a
tenté de se démarquer, jeudi, de
ce groupe djihadiste, à la pointe
du combat contre le régime de
Damas. Moaz Al-Khatib, le chef
de la Coalition nationale syrienne, la principal plateforme antiAssad, a ainsi déclaré que « la
pensée d’Al-Qaida ne nous sied
pas et les révolutionnaires en
Syrie doivent prendre une position claire sur ce sujet ».

convaincantes» ont été communiquées au secrétaire général de
l’ONU Ban Ki-moon, souligne un
autre. Le même jour à Londres, les
ministres des Affaires étrangères
des pays du G8 réunis en sommet,
rappelaient que « tout recours à
des armes chimiques exigerait une
réponse internationale sérieuse ».
Depuis plusieurs mois, plusieurs pays occidentaux, au premier rang desquels les Etats-Unis,
ont qualifié l’usage d’arme chimiques dans le conflit de franchissement d’une « ligne rouge », susceptible de justifier le déclenchement
d’une intervention armée internationale en Syrie.
Selon les Occidentaux, au
moins un obus chimique a bien
étéutiliséà la mi-marsdansle village de Khan Aassal, aux environs
d’Alep. Le tir a blessé plusieurs soldats syriens, mais son origine reste à déterminée. S’agissait-il d’un
tir raté de l’armée régulière ou
d’un tir provenant du camp rebelle ? Rien ne permet encore de trancher. Britanniques et Français
disent en revanche disposer d’informationsselon lesquelles les forces syriennes ont bien utilisé des

armes chimiques face aux rebelles, notamment dans le quartier
d’Al-Bayyada,à Homs, le 23décembre 2012. Ce jour-là, une arme
chimique, dont la nature n’a pas
encore été établie, aurait provoqué plusieurs morts et des dizaines de cas d’empoisonnement.

Obstruction de Damas
Ala demandedeDamas,persuadé que l’attaque de Khan Aassal a
été perpétrée par des rebelles, Ban
Ki-moon avait annoncé le 21 mars
l’ouverture d’une enquête onusienne sur cet incident. La France
et le Royaume-Uni avaient alors
demandéque cettemissionse penche aussi sur d’autres cas de possibles utilisation d’armes chimiques, imputés au régime, près
d’Alep, de Damas et à Homs.
Trois semaines plus tard, l’équipe des Nations Unies, constituée
de 15 experts « neutres » – originaires de pays nordiques, latino-américains ou asiatiques mais d’aucun
des cinq pays membres permanents du conseil de sécurité -,
attend toujours à Chypre que
Damas l’autorise à se déployer en
Syrie.

Mais depuis que Ban Ki-moon
demande un accès « sans entraves » et exige que « toutes les allégations » soient vérifiées, les autorités syriennes ne veulent plus
entendre parler de cette mission.
« Il est regrettable que le gouvernement syrien ait rejeté mon offre de
mener une enquête » sur place, a
déclaré Ban Ki-moon, jeudi, après
sa rencontre à Washington avec le
président américain Barack Obama.
Dans une lettre datée du
6 avril, le ministre des affaires
étrangères syrien, Walid Al-Moualem, expliquait que l’équipe onusienne devait entamer sa mission
à Alep et qu’elle serait autorisée à
se rendre ensuite à Homs si toutefois son travail se révélait « honnête » et « impartial ». « Mieux vaut
pas d’enquête du tout qu’une
enquête limitée à Alep », réplique
un diplomate occidental, convaincu que celle-ci peut être menée de
l’extérieur de la Syrie, en
recueillantles témoignagesde victimes présumées de bombardements à l’arme chimique ayant
fui le pays. p
Alexandra Geneste

La personneetl’œuvrede MargaretThatchercontinuent
dediviserprofondémentle Royaume-Uni
La détestation d’une partie de l’opinion à l’égard de l’ancien premier ministre reste vive

Londres
Correspondant

L

amortdel’anciennepremière
ministre
britannique
(1979-1990) Margaret Thatcher a réuni dans un même embarrasleParticonservateuretl’opposition travailliste, confrontés à l’ampleurdes divisionsquecontinuede
susciterla«Damedefer»dansl’opinion. Le Daily Telegraph, quotidien proche des conservateurs, a
ainsi dû fermer sur Internet les
commentaires à son sujet, en raison des insultes proférées.
« Elle a écrit l’histoire. Et on peut
dire en guise d’épitaphe qu’elle a
rendu sa grandeurà la Grande-Bretagne» : le chef de gouvernement
tory-libéral-démocrate, David
Cameron, a mis un bémol aux
dithyrambes prévus lors de la session spéciale du Parlement britannique en hommage à la défunte.
Les stratègesconservateursredoutaient de se mettre à dos leur propre électorat dans le nord de l’Angleterre et au Pays de Galles, où
« Maggie» était haïe, lors des élections locales du 2 mai.
Pour ne pas faire resurgir les
déchirements du passé au sein du
Parti conservateur, le locataire du
10 Downing Street, la famille et le
parti ont invité tous les anciens
ministres des cabinets Thatcher.
Ainsi, des « traîtres » qui avaient
contribué à la chute de « Mrs T. »
en1990 à l’instarde Michael Heseltine ou Geoffrey Howe seront présents lors des funérailles en grande pompe organisées le 17 avril, à
la cathédrale Saint-Paul, à Londres. Même les thuriféraires de la
« Dame » entendent éviter de mettre en exergue sa détermination
légendaire, qui contraste avec l’approche plus consensuelle de l’actuel chef de gouvernement.
Pour sa part, le dirigeant travailliste Ed Miliband est écartelé
entre « une personnalité unique et
imposante » et son désaccord
« avec beaucoup de ce qu’elle a
fait». A l’image du chef du Labour,
âgé de 43 ans, le cabinet fantôme
est composé de jeunes parlementaires qui étaient adolescents sous
son gouvernement. En revanche,
l’aile gauche et les syndicats n’ont
pas caché leur détestation pour celle qui avait écrasé les mineurs

Un graffiti sur un mur de Belfast-Ouest, le 10 avril, détourne sur le ton de l’ironie l’hommage en anglais
« rest in peace » (« Repose en paix ») pour « La Dame de fer ? Rouille en paix ». CATHAL MACNAUGHTON/REUTERS

en 1984 et 1985. L’ancien chef du
Labour Neil Kinnock, petit-fils de
«gueulenoire»galloise,battuàplate couture par Margaret Thatcher
en 1987, boycottera d’ailleurs le service à Saint-Paul. De nombreuses
mairies travaillistes ont refusé de
mettre l’Union Jack en berne. La
chanson Ding Dong! La sorcière est
morte ! tirée du film Le magicien
d’Oz, remise au goût du jour par
les anti-Thatcher, est numéro 10
des meilleures ventes de singles.
Lepalaisde Buckinghamest également sur la défensive. La présence de la reine lors des obsèques est
sévèrementcritiquée.«Pourla souveraine, assister à ces funérailles
est une grave trahison de la séparation des pouvoirs entre le chef de
l’Etat et son premier ministre. Cette
décision porte atteinte au principe
d’une monarchie au-dessus de la
mêlée partisane », lit-on dans le
Daily Telegraph, pourtant propriété des frères Barclays, très proches
de Margaret Thatcher.
Elizabeth II ne s’est jamais rendue aux funérailles de ses anciens
premiers ministres. Si elle s’était
déplacée à celles de Winston Churchill en 1965, c’était pour rendre
hommage au vainqueur du nazis-

me.Lareinen’étaitmêmepasreprésentée aux funérailles d’un autre
chefdugouvernementqui avait lui
aussi révolutionné le RoyaumeUni, le travailliste Clement Attlee,
fondateur de l’Etat-providence en
1945.De plus, entre1979 et 1990, les
relations entre la première femme
premier ministre et la reine ont été
difficiles.

La présence de la reine
lors des obsèques
de la «Dame de fer»,
à la cathédrale
Saint-Paul, est
sévèrement critiquée
La police est aussi sur la sellette
pour avoir baptisé l’événement de
mercredi « Operation True Blue »
(« opération vrai bleu »), allusion
humoristique à la couleur des
tories. Un lourd déploiement de
bobbieset demilitaires a été prévu.
La police londonienne craint des
manifestations de la part d’opposantsd’extrêmegaucheou desympathisants de la cause nord-irlandaise. Reste qu’en ces temps de

rigueur, l’enterrement le plus coûteux de l’histoire – 10 millions de
livres (11,7 millions d’euros) – fait
grincer les dents.
Le Foreign Office a multiplié les
faux pas. Dans un premier temps,
le ministre des affaires étrangères,
William Hague, dont « Maggie »
avait été le mentor, avait ordonné
aux diplomates de porter la cravate noire le jour des obsèques.
Devant le tollé, la décision, mise
soudain sur le compte d’« une
regrettable erreur administrative»,
a été abandonnée. Au demeurant,
Mme Thatcher méprisait ce ministèresymboledel’establishmentqu’elle détestait, le soupçonnant d’être
toujours tenté par l’apaisement au
détriment des intérêts britanniques, en particulier à propos de
l’Europe.
En mémoire de l’attachement
de « Maggie» à la relation transatlantique, les anciens présidents
américains, ainsi que la veuve de
RonaldReagan,allié et amipersonnel, ont été conviés sous le dôme
de Saint-Paul. Plusieurs dirigeants
de l’Union européenne ont également été invités aux funérailles de
cette eurosceptique de choc. p
Marc Roche

planète

8

0123

Samedi 13 avril 2013

Le Sudveutsa part
desdonnéessatellitaires
pourgérersesressources

Le coût de la production des images d’observation de la Terre
et de leur traitement reste prohibitif pour les pays pauvres

C

omment éviter de voir se
creuserune«fracture spatiale » entre les pays capables
de se doter de satellites d’observation et les autres ? Ces derniers, qui
comptent par définition parmi les
plus pauvres, auraient bien besoin
de ces données d’observationpour
protéger leurs ressources naturelles, planifier leur urbanisation,
aider leurs agriculteurs, prévenir
d’éventuelles pollutions ou élaborer leur politique d’adaptation au
changement climatique.
Mais les instruments embarquésà bord des satellitesont majoritairement le regard braqué vers
les pays qui les ont financés. Et
quand ce n’est pas le cas et que les
données sont disponibles, parfois
gratuitement, leur coût de traitement et d’interprétation peut
s’avérer rédhibitoire.
« Le recours à ces technologies
serait pourtant rentable dans le
cadred’une politiquede développement », estime Didier Rigal, d’Astrium Géo-Information Services,
une filiale du groupe EADS. « Les
programmes d’observation de la
terre tel SPOT [Satellite pour l’observationde la Terre] ont été lancés
[en 1985] grâce des investissements
publics, poursuit-il. Aujourd’hui,
ces programmes ont été privatisés.
L’équation économique qui permettrait la dispersion des données
n’est plus la même. »
Les fleurons de l’industrie spatiale française et du traitement de
données satellitaires se pressaient
à la conférence organisée, jeudi
11 avril à Paris, à l’Agence française
de développement (AFD), sur le
thème : « Les satellites, un outil au
service du développement ». Car
les pays du Sud constituent un
débouché impossible à ignorer
pour ce « secteur d’excellence »,
selon les mots d’un participant.
Dernier exemple en date : la
signature par CLS, filiale du Centre
national d’études spatiales (CNES)

et de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer
(Ifremer), d’un contrat de 30 millions de dollars (23 millions d’euros) sur quatre ans avec l’Indonésie, pour la réalisation d’un centre
d’océanographie spatiale.
La protection des forêts tropicales, notamment à travers le mécanisme international REDD (Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des
forêts), ne peut s’envisager aujourd’hui sans le recours aux observations satellitaires. Dans le cadre
d’un partenariat avec l’AFD,
Astrium met déjà à la disposition
de six pays du bassin du Congo les
données dont elle dispose.

La protection
des forêts tropicales
ne peut s’envisager
aujourd’hui
sans le recours
aux satellites
Christophe Sannier, de la société nordisteSIRS, spécialistedu traitement de données aériennes et
satellitaires, a détaillé la mise en
place du suivi des forêts du Gabon
et de la cartographie d’une partie
du couvert forestier au Cameroun
et en Centrafrique, dont la première étapea consisté à établir un référentiel sur la période 1990-2010, à
partir duquelpourront se mesurer
les évolutions ultérieures. A cause
de la nébulosité dans cette région
du monde, il a été nécessaire d’empiler jusqu’à dix images satellitaires pour obtenir une vision complète de certaines zones.
Dans le cadre de sa campagne
Zéro Déforestation, l’organisation
non gouvernementale Greenpeace se sert également d’observations venues du ciel pour définir
les zones forestières à sanctuari-

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ser, dans le cadre de projets de
développement de plantations de
palmiers à huile en Afrique ou en
Asie, notamment en mesurant la
densité de biomasse à l’hectare.
Jusqu’à présent, faute de
moyens financiers, les pays les
plus pauvres dépendent des programmes de coopération internationale pour accéder à ces nouvelles technologies. Ce qui n’est pas
sans poser problème.
« Les pays du Sud ont besoin de
pouvoir contrôler par eux-mêmes
ces programmes», témoigne Laurent Durieux, de l’Institut de
recherche pour le développement
(IRD). Les grands émergents –
Chine, Inde, Brésil – ont investi
lourdement dans l’observation de
la Terre et placé en orbite leurs propres satellites. Ils font d’ailleurs
profiter les pays plus pauvres de
leurs infrastructures, notamment
le Brésil pour les données sur les
forêts tropicales du bassin du
Congo.
Rattaché à l’Union africaine et
basé à Nairobi (Kenya), le Centre
régional pour la cartographie des
ressources développe des projets
d’exploitation des données satellitairessurl’Afriquedel’Estetaustrale et organise des formations pour
les scientifiques du continent. Il
dispose pour cela d’informations
fournies en accès libre par la NASA,
l’agence spatiale américaine.
Tout cela n’est évidemment pas
à la hauteur des besoins. Grâce à la
Charte internationale sur l’espace
et les catastrophes majeures adoptée en 1999, la gestion des catastrophes naturellessemble être jusqu’à
présent le seul domaine où les pays
en développement commencent à
disposer d’un arsenal « critique ».
Encorecesimagesnesont-ellesrendues disponibles que dans le cadre
de la gestion des catastrophes et
non de leur prévention. p
Laurence Caramel
et Gilles van Kote

Image du satellite Aster de la baie de Bombetoka, sur la côte ouest de Madagascar. En vert, les îlots de la
rivière Betsiboka, qui charrie les sédiments dus à la déforestation, sont envahis par la mangrove. NASA/AFP

Le spatial français au secours de l’Indonésie
PÊCHE À LA DYNAMITE, destructions superflues de mangroves
pour l’aquaculture, pêche illégale
en zone protégée… Dans les eaux
de l’archipel indonésien, les activités de pêche illicite pèsent sur la
ressource marine, affaiblissent la
productivité des écosystèmes et
coûteraient au final, selon les chiffres de Djakarta, 3,1 milliards de
dollars (2,37 milliards d’euros).
Depuis 2004 et le vote d’une
loi contre la pêche illégale, le gouvernement indonésien fait appel,
pour gérer et protéger son patrimoine halieutique, à une filiale
du Centre national d’études spatiales (CNES) et de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer).
Depuis 2004, la petite structure,
Collecte Localisation Satellites

(CLS), équipe de balises Argos plusieurs milliers de bateaux de
pêche indonésiens, afin de permettre aux autorités le contrôle des
zones exploitées. La société toulousaine vient de remporter un nouvel appel d’offres de Djakarta et a
commencé, début avril, la construction, à Bali, d’un centre d’océanographie spatiale consacré à la surveillance des eaux territoriales.

« Repos biologique »
Des images satellites de l’archipel y seront traitées en permanence pour « détecter la pêche illégale,
ou encore les pollutions maritimes », explique Christophe Vassal, directeur général de CLS.
D’autres données obtenues grâce
à des instruments sur orbite – courants marins, abondance du planc-

ton, salinité, températures, etc. –
entraîneront d’autres applications. « On pourra aussi, par exemple, déterminer les zones les plus
propices à l’aquaculture et la “crevetticulture”», explique M. Vassal.
L’intégration de l’ensemble des
données permettra en outre de suivre l’évolution des stocks de thon
de la région. Donc de déterminer,
au fil du temps, le niveau soutenable des prises. «Au nord de l’Australie se trouve en particulier une
“nurserie” cruciale pour la ressource thonière, explique Christophe
Vassal. Pour éviter un effondrement de la ressource, il faut respecter un repos biologique pendant
certaines périodes.» La construction du centre océanographique
doit être achevée fin 2014. p

Stéphane Foucart

L’Appelde Parispourla protectionde la hautemer,
zonede non-droit,de pollutionet de pillagedes ressources
La société civile presse les pays du Nord et du Sud de fixer une gouvernance de l’espace maritime

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bjet de convoitise, le cœur
des océans est une fantastique réserve d’énergie, de
protéines, de ressources génétiques. Mais c’est aussi une sorte de
Far West où Etatset industries peuvent agirsans règles, enle transformant en poubelle située assez loin
des côtes pour ne pas avoir à s’en
soucier. C’est pour mettre un terme à ce « pillage » et ce « nondroit» qu’a été lancé, jeudi 11 avril,

Une législation incomplète
1958 La Convention de Genève
sur la pêche et la conservation
des ressources biologiques de la
haute mer aborde les notions de
plateau continental et de zones
côtières nationales.

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1982 La Convention de Montego
Bay, considérée comme le fondement du droit de la mer, régit la
navigation et le fond des océans,
mais sans prendre en compte la
préservation de la biodiversité.
2012 Au Sommet de la Terre de
Rio+20, les Etats renoncent à
ouvrir les négociations sur la gouvernance de la haute mer et la gestion durable des océans.

l’Appel de Paris pour la haute mer.
A l’initiative de la navigatrice
Catherine Chabaud, membre de
l’équipe des expéditions scientifiques Tara Océans, ce texte, qui
veutporterla voixde lasociétécivile, est une exhortation pressante à
la préservation de cet immense
patrimoine commun qui « nous
nourrit, nous fournit la moitié de
notre oxygène, équilibre notre climat, séquestre la majeure partie de
nos émissions de gaz à effet de serre, permet la quasi-totalité des
échanges de marchandises ».
Cet appel a été lancé dans la foulée d’une conférenceinternationale sur « la haute mer, avenir de l’humanité», organiséeau Conseil économique,social et environnemental (CESE). « Les peuples se déchirent toujours sur le court terme,
mais sont capables de se transcender surle long», veut croireson président, Jean-Paul Delevoye.
Tousles participants– représentantsdumondepolitique et économique comme défenseurs de l’environnement – se sont accordés
sur la nécessité de doter cette
« nouvelle frontière» d’un mode de
gouvernance.
En 2012, lors de la Conférence
desNationsuniessurle développe-

ment durable Rio + 20, les Etats
ontfaillis’y atteler,avantde remettre l’ouverture de négociations à
plus tard. Ils devraient finalement
ouvrir le débat avant 2015, afin
d’être prêts pour la 69e session de
l’Assemblée générale de l’ONU.

Course de vitesse
D’ici là, plusieurs commissions,
moultévénementset conférences,
comme celle de Paris, vont se charger de leur rappeler leurs engagements. La ministre française de
l’écologie, Delphine Batho, a résumé le sentiment commun de l’urgence à agir en demandant que la
communauté internationale se
mette au travail dès cette année.
Les ressources génétiques marines devraient inciter à accélérer les
négociations, car elles aiguisent
bien des appétits. Les algues commencent à révéler leur potentiel
dansledomainedela santé,descosmétiques, de la décontamination
desols pollués (bioremédiation)et,
surtout, dans celui des biocarburants de nouvelle génération.
« Ce secteur est entre les mains
de dix pays, principalement les
Etats-Unis,suivisdu Japon, de l’Allemagne puis de la France, indique
Elisabeth Druel, de l’Institut du

développement durable et des
relations internationales (Iddri).
Ils détiennent à eux seuls 90 % des
brevets. C’est un dossier très important… pour le futur. Actuellement,
la génétique marine est très loin de
l’importance des brevets basés sur
la richesse de la forêt tropicale, par
exemple. »
Il s’agit cependant d’un élément-clé du débat, car les pays du
Sud s’agacent de voir cette course
de vitesse démarrer sans eux. Ils
font du partage des connaissances
et du transfert de technologies
dans ce domaine un préalable
emblématique.
Les pays du Nord, eux, mettent
enavant lapréservationdesocéans
siprometteursetréclamentlacréation d’aires marines protégées en
haute mer, hors de leurs juridictions nationales. A l’initiative des
membres de l’Union européenne,
sept zones protégées ont été créées
dans l’Atlantique Nord-Est depuis
2010, mais elles ne sont pas reconnues par la communauté internationale. Quant à l’impact environnemental de l’exploitation des
mers, il risque de perdurer encore
longtemps, faute d’autorité juridique et de volonté politique. p
Martine Valo

france

0123

Samedi 13 avril 2013

9

Le chirurgien Cahuzac
était déclaré généraliste

Le praticienest inscriten secteur1 alorsqu’il pratiquaiten
honoraireslibres.Un gainpoursaretraitecomplémentaire

Q

uel médecin est donc Jérôme
Cahuzac? Depuis les années
1990, un spécialiste des
implants capillaires aux tarifs
libres,c’estconnu.Maissur son statut, les choses sont moins claires.
Le tableau de l’ordre des médecins
indique que l’ex-ministre délégué
au budget est chirurgien général
« en activité ». En revanche, sur le
site de l’assurance-maladie amelidirect, qui recense les praticiens et
préciseleur secteurde conventionnement, il est… médecin généraliste, de secteur1 (conventionné, sans
dépassements d’honoraires). A
l’adresse indiquée sur les deux
registres, rue Clément-Marot à
Paris, à deux pas des Champs-Elysées, la plaque de marbre noir a été
descellée en 2012. Il y était juste
indiqué « Dr Cahuzac».

Ce recensementparl’assurancemaladie a de quoi surprendre.
D’une part parce que Jérôme Cahuzac est bel et bien chirurgien.
D’autre part parce que le choix du
« secteur 1 » lui a permis une prise
en charge de cotisations à la retraite complémentaire des médecins,
alors qu’il n’avait pas une activité
de médecin conventionné – les
implants ne sont pas remboursés
par la Sécurité sociale. Cela fait
vingt ans qu’il en est ainsi, et jusque-là, personne n’y avait vraiment prêté attention.
En 1986, Jérôme Cahuzac a obtenu un certificat d’études en chirurgie générale. Pourtant, après avoir
fait son clinicat aux Hôpitaux de
Paris puis être passé au cabinet de
Claude Evin au ministère de la santé, il demande, en 1992, à être ins-

L’ordre des médecins entendra M. Cahuzac courant avril
Le conseil de l’ordre des médecins de Paris souhaite entendre
Jérôme Cahuzac courant avril
sur d’éventuels manquements
au code de déontologie, qui dispose notamment que tout médecin doit s’abstenir de tout acte
de nature à déconsidérer la profession. Il le lui a signifié, dans
une lettre expédiée le 6 avril.
L’ordre souhaite particulièrement obtenir des explications
sur d’éventuelles rémunérations

perçues de façon illégale de la
part de laboratoires pharmaceutiques. Des accusations de perception de paiements en espèces non déclarés font aussi partie des interrogations.
L’ordre pourrait porter plainte
pour atteinte au code de déontologie auprès de la première
chambre disciplinaire, présidée
par un magistrat. La sanction
maximum est la radiation à vie
du droit d’exercer la médecine.

crit au tableau de l’ordre comme
généraliste. Un courrier du conseil
départementaldel’ordre à la caisse
primaire d’assurance-maladie,
datant de 1994, atteste qu’il a
renoncé « à faire état de sa qualification de chirurgien».
Puis il change d’avis. En 1998, il
est de nouveau inscrit en chirurgie
au conseil de l’ordre. Il aurait aimé
obtenir la spécialité « chirurgie
plastique,reconstructriceet esthétique », mais une commission a
estimé qu’il n’a pas les acquis
requis. Ce sera donc chirurgien
général. Il garde pourtant le statut
de médecin généraliste sur les
fichiers de l’assurance-maladie.
Informationnontransmise,absence de mise à jour ? Les deux instances se renvoient la balle sur l’origine de l’erreur. Le conseil de l’ordre
de Paris devrait revenir avec JérômeCahuzacsurledéroulédesacarrière, courant avril.
En 2007, quand l’assurancemaladie prépare son site Amelidirect.fr, elle informe chaque
médecin de ce qui sera indiqué sur
sa fiche, pour vérification. Jérôme
Cahuzac répond alors qu’il est
chirurgien, et non pas généraliste.
Lacaisseluiindiquequ’il doitlejustifier. Elle ne recevra aucun document, ni de lui, ni de l’Ordre. Les
choses en restent là. Tant pis pour
l’information des patients qui
consultent le site.

Jérôme Cahuzac (à gauche) et le ministre de la santé, Claude Evin (à droite), en 1990. JEAN-LOUP GAUTREAU/AFP

Pourquoi avoir décidé de s’inscrire comme généraliste ? Au
début des années 1990, il prévient
par courrier la caisse primaire qu’il
souhaite pouvoir faire des remplacements, puis être « omnipraticien, médecin à exercice particulier ». Sollicité pour des éclaircissements, son avocat, Me Jean Veil, ne
nous a pas répondu.

Retraite complémentaire
Son choix d’un secteur de
conventionnement pose tout
autant question. Il n’y a rien d’illégal à ce qu’il soit déclaré en secteur 1, les médecins qui y sont inscrits peuvent pratiquer des tarifs
libres uniquement sur des actes
non remboursés. Mais de 1992 à
2012, le Dr Cahuzac n’a pas pratiqué en secteur 1, puisque chaque
année seuls quelques actes ont

été adressés au remboursement.
Le médecinena néanmoinstiré,
sciemment ou non, un avantage :
en secteur 1, les deux tiers des cotisations de la retraite complémentaire des médecins conventionnés,
dont les rendements sont en outre
plusintéressants,sontpris encharge par l’assurance-maladie. Résultat, la Sécurité sociale a payé
depuis vingt ans pour sa retraite
complémentaire – le forfait mis en
place pour les médecins à l’activité
réduite s’élevait à 2 900 euros
pour 2012. Et selon un calcul du
Parisien,le praticientouchera,pendant sa retraite, au moins
15000 euros de plus par an que s’il
avait choisi de ne plus être conventionné (secteur 3).
Un tel cas n’est pas courant,
mais pas unique non plus. Ironie
de l’histoire, depuis qu’elle s’est

aperçuedelasituation,l’assurancemaladie a trouvé, à Paris, une cinquantaine de médecins sans vraiment d’activité, mais dont elle
prend en charge une bonne partie
des cotisations. Elle réfléchit aux
suites à donner.
Un changement ne serait pas
forcément apprécié des médecins.
«Vue sa pratique médicale, Jérôme
Cahuzac n’avait rien à faire en secteur1, mais ce n’est pas pour ça qu’il
faut changer le système de solidarité conventionnelle que constitue le
forfait, utile à certains », estime
MichelChassang,présidentdupremier syndicat de libéraux,la CSMF,
citantluides casdemédecinsmalades ou en invalidité.
Laficheameli-directduDr Cahuzac devrait, elle au moins, être
modifiée. p
Laetitia Clavreul

COMMUNIQUÉ

LA LUTTE CONTRE LE CANCER DEMANDE UN EFFORT
DE RECHERCHE SCIENTIFIQUE CONSIDÉRABLE
CELA VEUT-IL DIRE que, grâce
aux thérapies ciblées, nous allons
pouvoir guérir tous les cancers ?
Malheureusement, c’est trop simplificateur. Et une publication majeure
d’avril 2012 a clairement démontré
que les tumeurs sont très hétérogènes et génétiquement instables.
En fait, la tumeur change de tête au
cours de son évolution. C’est comme
si on voulait faire de la reconnaissance faciale d’un individu de 70 ans
en se basant sur une photo du temps
où il avait 20 ans.Cela veut dire qu’un
énorme effort de recherche reste à
faire pour décrypter ces phénomènes.
C’est tout l’intérêt de la recherche
fondamentale, qui doit nous aider à
découvrir les anomalies moléculaires spécifiques à chaque type de
cancer en nous concentrant sur les mutations
majeures.

© ROCHE / DR

LE CANCER EST
donc une maladie
protéiforme, et il reste
un effort de recherche
considérable pour
élucider la biologie
Production d’anticorps monoclonaux
de son évolution ?
atteintes de cancers qui n’expriment Oui, et cela signifie que nous devons
pas le récepteur HER2. Résultat, le passer des alliances avec la rechertaux de survie à cinq ans est passé de che académique et que ces partena13 % à 23 % aujourd’hui. C’est un fait riats sont absolument cruciaux.C’est
majeur dans la compréhension et la d’ailleurs le mode de fonctionnement
que nous avons mis en place avec
prise en charge de la maladie.

notre filiale Genentech en Californie.
Tous les ans, Genentech reçoit des
dizaines de jeunes chercheurs avec
l’objectif de découvrir et de publier de
nouvelles connaissances.Chaque découverte ajoute de la complexité à la
complexité. Mais nous devons faire le
pari que nous allons finir par trouver
quelque chose que nous n’avons pas
encore identifié et qui va changer la
donne. Pour guérir les cancers métastatiques,l’une des réponses se trouve
probablement dans l’immunothérapie
ou la vaccinothérapie.Ces deux techniques sont capables de fournir à l’organisme les outils pour se défendre
tout seul contre les tumeurs, et c’est
une piste très prometteuse.

DANS CE CONTEXTE, quels types
de partenariats souhaitez-vous
nouer avec le tissu académique ?
La recherche fondamentale a pour
objectif de produire de la connaissance, alors que la recherche appliquée, dont la recherche clinique, se
doit de produire de la valeur. Entre
les deux se situe la recherche translationnelle, qui peut être un point de
rencontre entre le public et le privé.
Ces accords de recherche bénéficient
à tout le monde. Aux chercheurs en
leur permettant de mieux comprendre ce qui se passe,aux industriels en
validant le développement de nouvelles molécules, et aux patients qui
pourront accéder plus rapidement
aux molécules innovantes.

« Les tumeurs
sont très
hétérogènes et
génétiquement
instables.
Un énorme
effort de
recherche reste
à faire pour
décrypter ces
phénomènes. »

QUELLE EST LA PLACE de la
recherche hospitalière française
dans l’organisation Roche ?
Nous avons développé des partenariats scientifiques et de recherche
clinique depuis plusieurs années,en
essayant de rapprocher des équipes
françaises les plus en pointe de nos
propres équipes. Actuellement nous
avons 80 partenariats scientifiques
en cours, qui représentent un total
de 34 millions d’euros.
Ma bataille en tant que directeur
médical de l’oncologie chez Roche
France est de faire en sorte que la
France soit située le plus en tête de
la compétition mondiale pour mener
des recherches de haut niveau. Actuellement, la France participe à 52 %
des essais précoces menés par Roche
en oncologie à travers le monde.

Jérôme Garnier

03169/CEI/0313-ÉTABLI LE 02/04/13

QUEL EST L’ÉTAT de la prise en
charge du cancer en 2013 ?
Depuis le début des années 2000,nous
connaissons beaucoup mieux le profil
génétique des tumeurs et tout a changé dans la prise en charge de la maladie. Grâce à la biologie moléculaire,
nous commençons à mieux comprendre les mécanismes intimes de la cellule cancéreuse et de nombreux médicaments spécifiques à ces anomalies
ont été développés. Dans le cancer du
sein, les traitements anti-HER2 agissant sur le récepteur HER2 de la cellule
tumorale ont totalement changé l’approche de la maladie.Aujourd’hui, les
patientes porteuses de cette mutation
ont le même profil évolutif que celles

© FRÉDÉRIC ATLAN / DR

Pour Jérôme Garnier, médecin directeur médical de l’oncologie et de l’hématologie
chez Roche, la bataille pour vaincre le cancer passe par des partenariats associant
des chercheurs issus de l’hôpital, du monde académique et des industriels.

C’est le deuxième rang mondial,
après les États-Unis et loin devant
l’Allemagne. Le choix de ces partenariats se fait exclusivement en
fonction de critères de performance.
Pour nous, il y a deux paramètres
qui comptent : la qualité des données
produites et la rapidité d’inclusion
des patients. Ce bilan est donc une
reconnaissance de la notoriété de
certaines équipes de la recherche
médicale hexagonale.
Mais dans les congrès médicaux, je
vois monter les publications venant
de pays comme la Chine, le Brésil,
la Russie ou la Corée du Sud. Si nous
alourdissons trop nos procédures administratives et si la France n’est plus
attractive,nousrisquonsd’entrerdans
le ventre mou de la recherche mondiale et,donc,de perdre du terrain. !

10

0123

société

Samedi 13 avril 2013

Sur l’autoroute A13, lynché «pour un bout de pare-chocs»

La cour d’assises des Yvelines juge neuf hommes accusés du meurtre de Mohamed Laidouni, roué de coups après une collision

L

a salle d’audience de la cour
d’assises des Yvelines est
plongée dans l’obscurité. Sur
deux écrans géants, chacun regarde dans un silence absolu les images vidéo d’un flot ininterrompu
de voitures roulant sur deux files
d’une autoroute, dans la nuit. Au
banc des parties civiles, une mère,
vêtue de noir, la tête et les épaules
couvertesd’un hijabde même couleur, serre un mouchoir dans ses
mains. A ses côtés, une femme, elle
aussi habillée de noir, et trois jeunes hommes tendent leurs visages
vers l’avant. Face à eux, dans le
box, huit accusés scrutent l’écran
avec la même attention.
On distingue sur l’écran le clignotement des feux de détresse de
trois voitures arrêtées sur la bande
d’arrêt d’urgence, puis celui, plus
lumineux,
d’un
véhicule
patrouilleur qui s’approche et se
gare. Du flot se détache soudain
une voiture qui vient se garer à
son tour, puis une autre.
Dans la lumière des phares, des
silhouettes s’animent. On en devine une, puis deux, peut-être trois,
qui prennent leur élan et s’élancent.Tout devient confus.On aperçoit encore le gyrophare bleu
d’une voiture de police qui engage
une course-poursuite avec deux
véhicules repartis en trombe, un
homme accroché à la fenêtre de
l’un d’eux. Et toujours ce fleuve,
maintenantralenti,qui roule dans
la nuit.
C’était le 27 juin 2010, un samedi de départen vacances,sur l’autoroute A13, à la hauteur des
Mureaux, dans les Yvelines. Sur la
bande d’arrêt d’urgence, un homme gît à terre dans son sang sous
les yeux de sa mère, de sa femme
et de ses frères. Mohamed Laidouni, roué de coups de pied, décédera
un peu plus tard.

unions. Une scolarité qui dérape
au collège. Absentéisme, violences, exclusions et premières rencontres avec un juge des enfants et
un tribunal pour mineurs, quelques mois de détention parfois.
DesCAP de mécaniqueou de plomberie commencés, mais rarement
menés à terme, des petits boulots.
Et tout autour, la cité et ses liens
indissolubles sur lesquels a buté
l’instruction. Avec plus ou moins
de spontanéité, les accusés ont
reconnu leur présence sur les
lieux le soir du drame, parfois
admis des « échanges de coups »,
une « bagarre » dont ils disent

Avec plus ou moins
de spontanéité, les
accusés ont admis des
«échanges de coups»
dont ils disent d’abord
avoir été «victimes»

Ces quelques minutes d’images
de mauvaise qualité, enregistrées
par les caméras de l’autoroute, le
juge d’instruction, Jean-Michel
Bergès, les a regardées plus d’une
cinquantaine de fois. Cité comme
témoin, jeudi 11 avril, devant la
cour d’assises des Yvelines à Versailles, il les décrit plan par plan.
Confrontées aux témoignages
des victimes et au récit parcellaire
des accusés, elles ont permis de
reconstituer les minutes dramati-

ques au cours desquelles Mohamed Laidouni a été tué.
Ce soir-là, la famille Laidouni
rentrait d’une fête de famille à
bord de trois voitures. Celle de
Mohamed roulait en tête quand
elle a été heurtée sans gravité par
un autre véhicule, une Renault
Clio, conduite par une jeune femme accompagnée de deux amis.
Les voitures s’arrêtent. La discussionest d’abordcalme.Un frèreLaidouni propose un constat amiable

qui est refusé. Le ton monte, les
insultes fusent, Mohamed Laidouni appelle la police. Il est 0 h 42.
« Vous voulez faire les Français,
vous êtes morts», lui lance l’un des
passagers de la Clio, qui compose
un numéro sur son portable. A
0 h 50, nouvel appel de Mohamed
Laidouni au 112. La voix est beaucoup plus pressante. « Est-ce qu’il y
a des blessés ? », lui demande
l’agentdepermanence.«Dépêchezvous, il va y en avoir », répond-il.

«J’ai rien fait, je l’ai pas tué, ce fils de pute de sa mère»
C’EST UNE JOLIE jeune femme à
l’allure sage, portant ses cheveux
sombres noués en chignon sur la
nuque, qui décline son identité
d’une voix intimidée à la barre
des témoins. Elle se prénomme
Vanessa, elle a épousé « religieusement » l’un des accusés. Dans la
vie elle est « gestionnaire de portefeuille ».
De la rixe qui a coûté la vie à
Mohamed Laidouni, elle assure
ne pas savoir grand-chose. Elle
n’était pas avec son compagnon
ce soir-là. Il lui avait emprunté la
puce de son portable, elle l’avait
appelé avec un autre téléphone à
4 heures du matin parce qu’elle
« s’inquiétait ».
Elle dit qu’elle le connaît
depuis longtemps, qu’il est gentil, qu’elle connaît aussi la plupart de ses amis assis à côté de lui
dans le box. Elle sait qu’il est suspecté d’être l’homme vêtu d’un
pantacourt blanc et d’un tee-shirt

Manchester United, qui a porté
l’un des plus violents coups de
pied sur le corps de Mohamed Laidouni.
Ses épaules se plient un peu
quand le président de la cour d’assises, Pierre Pélissier, évoque
devant elle « un certain nombre
d’écoutes téléphoniques et de
retranscriptions de SMS qui figurent au dossier». Elles ont été réalisées au début de l’instruction,
lorsque les enquêteurs, apprenant que les accusés disposaient
de téléphones portables en détention, s’étaient bien gardés de les
leur faire retirer.

« Y a des années en jeu là »
Le président commence la lecture d’une conversation interceptée entre Vanessa et son compagnon, Ismail Seghna. Il est furieux
et accuse quelques-uns de ses
co-accusés, tous désignés par des
surnoms, de l’avoir « fumé » (don-

né) devant le juge. Il en veut surtout à la jeune fille, Claire, qui
était avec eux le soir du 27 juin
2010 et qui le met précisément en
cause en racontant qu’aussitôt
après la rixe, il avait changé son
pantacourt et ses baskets qui portaient des traces de sang.
Elle: « Elle dit, là, que c’est toi
qui a terminé le mec à coups de
pied.» Lui : « L’autre là, la Claire,
elle a intérêt à… elle va changer ses
dépositions direct.» Elle : « Ben
ouais, c’est chaud, y a des années
en jeu là. » Lui : « Elle va payer ça. »
Elle: « Toi, tu dois dire que t’as
jamais porté de pantacourt de ta
vie. Tu dis : “J’ai jamais montré
mes jambes”. »
L’accusé évoque ensuite un de
leurs amis communs, un certain
Nordine, qui assiste à l’échange :
« Il faut qu’il la retrouve cette salope. Faut qu’elle dise : “Les keufs
m’ont mis la pression. J’ai raconté
des conneries.” Elle a juste ça à

dire, cette fils de pute de sa mère. »
Nordine parle à son tour : « C’est
qui ? La céfran [la Française] ? » –
« Oui. Claire. » Nordine : « Je vais
lui mettre une grosse gifle dans la
gueule dès que je vais la voir. »
Ismail Seghna : « Dis-lui, elle arrête
ses conneries, parce qu’elle a pété
un câble, frère ! » Il dit encore :
« Parce que pour de vrai, j’ai rien
fait, je l’ai pas tué, ce fils de pute de
sa mère. »
L’avocat de la famille Laidouni,
Me Francis Szpiner, demande la
parole et s’adresse à la jeune femme mal à l’aise: «Vous vous souvenez de cette conversation? »
« Non, pas vraiment, dit-elle. Mais
si elle est sur le papier… La fille, on
n’a jamais cherché à la revoir.
C’est vrai, on avait peur. Mais on
n’a jamais rien fait. » Quand elle
quitte la barre, le regard que la
cour et les jurés posent sur elle
semble avoir changé. p
P. R. D.

A peine a-t-il raccroché qu’une
bande de jeunes hommes, arrivés
en renfort de la cité voisine des
Mureaux à l’appel de leur ami, sortent en trombe de deux véhicules
et se précipitent sur lui. L’agression dure quarante secondes. La
famille de Mohamed Laidouni
témoignera plus tard des phrases
terribles entendues : « Tuez-les,
tuez-les! » ou encore « Je vais vous
tuer, je vais vous enterrer devant
votre mère » et « Vous êtes morts,
on est chez nous ».
Dix personnes sont renvoyées
devant la cour d’assises, dont
neuf sous l’accusation de meurtre. Deux comparaissent libres,
parmi lesquelles la jeune femme
qui conduisait la Clio, poursuivie
pour violences volontaires. Les
huit accusés qui sont dans le box
habitaient tous dans la même rue,
allée Georges-Bizet, cité des Musiciens, aux Mureaux. Tous sont
nés en France, de parents originaires du Sénégal ou de Mauritanie
pour sept d’entre eux, les parents
du huitième viennent du
Maghreb.
Interrogés lundi 8 avril sur leur
personnalité, ils ont raconté la
même histoire. Un père qui est ou
a été ouvrier à la chaîne chez
Renault Flins, éboueur, plongeur
dans un restaurant ou cariste et
qui est souvent reparti au pays,
une fois « tombé à la retraite »,
comme a dit l’un des accusés. Une
mère au foyer, sauf une qui est
femme de ménage. Un toit familial sous lequel vivent les deux
épouses du père et les quinze à
vingt enfants issus des deux

d’abord avoir été « victimes», mais
chacun s’est refusé à toute précision sur le comportement des
autres membres de la bande.
La cour et les jurés doivent,
pour l’heure, faire avec ce qu’il y a
dans le dossier. Les témoignages
précis de la famille de Mohamed
Laidouni, qui donne des détails
vestimentaires sur les participants à la bagarre – un tee-shirt
aux insignes du Manchester United et un pantacourt blanc porté
par l’un de ceux qui auraient pris
de l’élan pour frapper, le sigle du
PSG aperçu sur le tee-shirt d’un
autre– ouencore la forte corpulence de celui qui aurait soulevé et
jeté à terre Mohamed Laidouni.
La cour dispose aussi des écoutes bavardesréaliséessur les portables des accusés au début de leur
détention et du témoignage fragile d’une jeune fille un peu paumée, alors âgée de 14 ans, qui se
trouvait dans la voiture de l’un des
agresseursce soir-là. A la barre, elle
raconte l’appel au renfort reçu
dans la cité, les quelques minutes
quiontsuffi pour parcouriren brûlant les feux rouges les deux kilomètres séparant le quartier des
Musiciensde la bretelle d’autoroute, et le déchaînement de violence.
« Ils sont sortis directement pour
taper», dit-elle.
Mais,poursaisir la responsabilité de chacun des accusés dans la
mort de Mohamed Laidouni, il en
faudra davantage à la cour d’assises. Vendredi 12 avril, pour la premièrefois, la paroleva être donnée
auxmembres de la famille Laidouni. A cette mère et à cette épouse
vêtues de noir, à ces trois hommes
qui, depuis le début du procès, ne
lâchent pas des yeux ceux qui leur
font face dans le box et qui voudraient comprendre comment ils
ont pu perdre un fils, un mari et un
frère « pour un bout de parechocs». p
Pascale Robert-Diard

Le«soulagement»delacommunautéjuiveaprèslamiseen«congé»deGillesBernheim
Une élection devrait se tenir «d’ici un an». La campagne risque de raviver le clivage entre judaïsme «d’ouverture» et judaïsme «orthodoxe »

L

es quelques semaines qui ont
secoué la communauté juive
de France et mis à terre son
grandrabbin ont trouvé leur épilogue, jeudi 11 avril. Affichant une
solennité de circonstance teintée
de « tristesse », les responsables
juifs ont surtout fait part d’« un
immense soulagement » après la
décision de Gilles Bernheim de
« prendre congé » de ses fonctions.
« Il ne fallait pas que cette affaire
traîne en longueur », affirme, cinglant, un responsable de la communauté.
Cette annonce, négociée au mot
près avec le Consistoire central, est
intervenue après plusieurs jours
de confusion et de multiples révélations concernant des plagiats et
l’usurpationd’un titre universitai-

re reconnus par le religieux. Mardi, sur Radio Shalom, le grand rabbin avait affirmé qu’une « démission » serait une marque « d’orgueil». Sur la forme, une « mise en
congé » ne le désavoue donc pas et
lui préserve un statut au sein du
Consistoire.
« Il a fini par comprendre que
son maintien allait créer des difficultés de tous ordres », indiquait
unvice-présidentà l’issue de laréunion extraordinaire du Consistoire au cours de laquelle M. Bernheim a présenté ses « excuses à la
communauté juive de France, aux
membres du corps rabbinique, à sa
famille et à ses proches pour les
souffrances qu’ils ont pu endurer à
travers lui ». Face aux « faits graves
qui lui sont reprochés et qui le mar-

quent », il a indiqué « prier pour
être entendu dans sa demande de
pardon ». « Lui qui ne vit pas toujours dans le monde réel a été rattrapé par la réalité », analysait un
autrerabbin,pourqui «la page Bernheim est tournée».

Querelles de personnes
Reconnaissant « une crise grave»,leprésidentduConsistoirecentral, Joël Mergui, espère que « les
décisions (…) prises vont [leur] permettre de préserver l’avenir ». « Il
nous fallait sauver l’homme, sa
dignité, préserver la fonction et la
stabilité de l’institution », ajoute-t-il. Le président du Conseil des
institutions juives de France, la
branchepolitiquedelacommunautéjuive,RichardPrasquier,aestimé

que M.Bernheim avait pris «la seule solution qui soit raisonnable».
Cette décision inédite clôt plus
d’un mois d’accusations, de
démentis maladroits, de justifications peu convaincantes de la part
de cet intellectuel, élu au poste de
grand rabbin de France en 2008.
Conscientes des dommages de
ce feuilleton en termes d’image et
de crédibilité, les instances du
judaïsme français lui proposaient
depuis plusieurs jours une sortie
« honorable », qu’il avait jusqu’alors refusée. L’intervention
laborieuse du religieux sur Radio
Shalom a accentué le scepticisme
dela communautéjuive sur les raisons qui ont amené cet homme à
mentirsur les aspects les plus symboliques de son aura : sa stature

intellectuelleet ses écrits. L’hostilité des responsables juifs faisait
craindre un vote de défiance qui
aurait constitué une première. La
déclaration du ministre de l’intérieur, Manuel Valls, jeudi matin, a
enfoncé le clou. Soulignant sur
Europe 1 que « la confiance était
ébréchée», le ministre avait plaidé
pour « des gestes forts » de la part
de M. Bernheim.
Dans l’attente d’une nouvelle
élection qui pourrait se tenir
« dans un délai de six mois à un
an », selon M. Mergui, l’intérim
sera assuré par le grand rabbin de
Paris, Michel Gugenheim, 63 ans,
et par le directeur de l’Ecole rabbinique de France, Olivier Kaufmann, 35 ans, nommé en janvier
par M. Bernheim.

Endépitd’unegestionjugéeplutôt efficace de cette affaire, les instances du judaïsme consistorial,
en proie à de récurrentes querelles
de personnes, et confrontées
depuis plusieurs années au développementdecommunautésindépendantes, pourraient pâtir de cet
épisode.
La campagne qui va s’ouvrir
pour le remplacement de M. Bernheim risque d’exacerber les clivages entre des clans et des visions
d’un judaïsme français, plus ou
moinsouvert,plusoumoinsorthodoxe. « Une seule chose est certaine,
ironisait jeudi un religieux, le prochain grand rabbin de France ne
pourra pas se permettre d’avoir la
moindre casserole! » p
Stéphanie Le Bars

0123

politique

Samedi 13 avril 2013

11

LeConseilconstitutionnel
censurelaloisurl’énergie
L’annulation du bonus-malus sur les tarifs de l’électricité
et du gaz signe un nouvel échec du gouvernement

I

l y a des textes comme ça dont
on pressent dès le départ qu’ils
sont mal embarqués. Celui sur
la transition énergétique, instaurant un bonus-malus sur les tarifs
de l’énergie, est de ceux-là. Aussi la
censure prononcée, jeudi 11 avril,
par le Conseil constitutionnel ne
constitue-t-elle pas véritablement
une surprise. Il n’en reste pas
moins que,dans cette périodeoù le
gouvernement se débat dans les
sablesmouvants,ellesigneunnouvel échec du gouvernement.
Laministredel’écologie,Delphine Batho, a beau assurer qu’« une
solution nouvelle et juridiquement
solide» va être présentée dans des
délais rapprochés, l’engagement
numéro 42 du candidat François
Hollande a du plomb dans l’aile.
Toutenreconnaissantquelacensure du Conseil constitutionnel est
«une déception», la ministre affirmequ’elle«nerenoncepasàinstau-

Nulle raison
que le bonus-malus
s’applique aux
particuliers et non
aux professionnels
rer un aspect incitatif à la maîtrise
de la consommation d’énergie ».
«Nous ne partons pas de zéro puisque le Conseil constitutionnel n’a
pas censuré le principe du dispositif
mais son périmètre », affirme
Mme Batho, jointe par Le Monde.
Elle admet cependant être
confrontée à une difficulté réelle
pour se conformer aux observations du juge constitutionnel sur la
question des immeubles à usage
collectif.L’objectifdel’articlecensuré – qui constitue le cœur du texte
de loi – est en effet d’« inciter les
consommateurs domestiques à
réduire leur consommation d’énergie de réseau». Première difficulté,
ledispositifne s’appliquantqu’aux

énergies de réseau, qu’en est-il des
autres énergies, en particulier les
énergiesfossiles(fioul,gazdepétrole liquéfié, charbon) ? Le Conseil a
jugé que l’objectif poursuivi pouvait justifier un dispositif ciblé sur
les seules énergies de réseau en raison des coûts élevés d’investissement nécessaires pour la distributiondecesénergiesetledéveloppement des capacités de production.
En revanche, il a estimé que le
choix de n’appliquer le dispositif
qu’aux seules consommations
domestiques ne pouvait se justifier.Il rappelleque«lesconsommations professionnelles constituent
une part tout aussi importante que
les consommationsdomestiques et
pèsent tout autant que ces dernières sur les coûts d’investissement et
de distribution ». Pour l’année
2011, la consommation d’énergie
par le secteur résidentiel s’est élevée à 50,2millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep), celle du secteur tertiaire à 18,4 Mtep, du secteur industriel à 32,8 Mtep et du
secteur agricole à 4,2 Mtep.
La question de l’égalité devant
les charges publiques se pose
donc, en particulier, pour le secteur tertiaire. Comment expliquer
que, dans des immeubles à usage
collectif – mixant habitation et
usage professionnel –, « des locaux
dotés de dispositifs de chauffage et
d’isolation identiques, soumis aux
mêmes règles tarifaires (…) et utilisant undispositif collectifde chauffage commun soient exclus du seul
fait qu’ils ne sont pas utilisés à des
fins domestiques» ?
En clair, si on souhaite développer des comportements vertueux
chez les consommateurs – en les
récompensant par le biais du
bonusou,éventuellement,enpénalisant les consommations excessives par l’intermédiaire du malus –,
nulle raison que cela s’applique
aux particuliers et non aux professionnels. Le dispositif à venir devra
tenir compte de cette contrainte.

Disparition

AntoineVeil, épouxde SimoneVeil,
estmort à l’âge de 86 ans

Antoine Veil est décédé dans la nuit du jeudi 11 au vendredi 12 avril des
suites d’un accident cérébral. Né le 28 août 1926 à Blâmont (Meurthe-etMoselle), il était l’époux depuis 1946 de Simone Veil, ancienne présidente du Parlement européen et ministre de la santé. M. Veil était également le père de trois enfants dont l’avocat Jean Veil. Ancien élève de
l’ENA (promotion Albert Thomas) et inspecteur des finances, Antoine
Veil avait travaillé dans différents cabinets ministériels des IVe et
Ve République, notamment auprès d’Alain Poher et de Joseph Fontanet.
En 1969, il avait rejoint la Compagnie des chargeurs réunis (groupe
Chargeurs) avant de passer chez UTA en 1971, compagnie aérienne qu’il
quittera en 1980 alors qu’il en était le directeur général. Antoine Veil
était encore administrateur du groupe Havas et président du comité
stratégique du groupe Bolloré. Le Monde reviendra sur cette disparition
dans une prochaine édition p

Justice Fusillade de Carcassonne : six mois de prison
ferme requis contre le sergent du 3e RPIMa

Le parquet a requis deux ans de prison dont six mois ferme, jeudi 11 avril
au tribunal de Montpellier, contre Nicolas Vizioz, le parachutiste qui
avait blessé 16 civils en juin2008 dans une caserne de Carcassonne. Pour
les cinq autres prévenus, dont l’ancien chef du 3e régiment parachutiste
d’infanterie de marine (RPIMa), les peines demandées vont de deux
mois à un an avec sursis. Le sergent Vizioz avait ouvert le feu en direction du public lors d’une journée portes ouvertes. Il avait tiré à balles
réelles alors qu’il croyait que son fusil-mitrailleur était chargé à blanc.

Le parquet ordonne une enquête
après les propos d’Henri Guaino sur le juge Gentil

Le parquet de Paris a ordonné, jeudi 11 avril, une enquête préliminaire
après la plainte de l’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire)
visant les propos du député UMP Henri Guaino sur le juge bordelais
Jean-Michel Gentil, qui a mis en examen Nicolas Sarkozy dans l’affaire
Bettencourt. Ce proche de Nicolas Sarkozy avait estimé que le juge avait
« déshonoré la justice » en mettant en examen l’ex-chef de l’Etat. L’USM
avait déposé plainte pour « outrage à magistrat et discrédit jeté sur une
décision de justice ».

Sécurité routière Forte baisse de la mortalité en mars

203 personnes ont été tuées sur les routes de France, en mars, soit 74 de
moins qu’en mars 2012, ce qui représente une baisse de 26,8 %, a indiqué la sécurité routière, dans un communiqué, jeudi 11 avril. « La météo
hivernale qui a persisté en ce début de printemps et l’annonce de la mise
en place des radars mobiles de nouvelle génération embarqués dans des
véhicules ont contribué à ce résultat encourageant», estime-t-elle.

A l’origine de la proposition de
loi, François Brottes – le « MonsieurEnergie» du candidatHollande –, député (PS) de l’Isère, assure
accueillir cette censure comme
« un encouragement ». « Les juges
n’ont pas retoqué le principe du
bonus-malus mais considèrent, au
contraire, qu’il faut l’appliquer plus
largement en l’étendant au tertiaire professionnel », déclare-t-il au
Monde. Le président de la commission des affaires économiques de
l’Assemblée nationale avait
bataillé pour mener son texte jusqu’au bout après que celui-ci se fut
heurté au double rejet de la droite
et du PCF au Sénat, l’obligeant à
une nouvelle réécriture. M. Brottes
se félicite cependant que d’autres
points importants – notamment
l’extension des tarifs sociaux et les
nouvelles règles d’implantation
des éoliennes – aient été approuvés par le Conseil.

Delphine Batho a lancé le débat national sur la transition énergétique le 29 novembre 2012. NICOLAS TAVERNIER/REA

Après la censure, en octobre 2012, de la loi sur le logement
social – pour des raisons de procédure –, puis, en décembre 2012, de
la taxe à 75 % des hauts revenus –
autre symbole fort de la campagne
de M. Hollande–, voilàune nouvel-

le fois le gouvernement rappelé à
l’ordre. Au pire moment. La droite
n’a pas manqué de se féliciter de ce
« camouflet». « Encore une fois, le
gouvernement paie son impréparation et sa précipitation. Cela
devient sa marque de fabrique »,

note Jean-Claude Gaudin, le président du groupe UMP du Sénat. Du
côté du gouvernement et de la
majorité, tout en faisant profil bas,
on s’apprête à remonter le tas de
sable. p
Anne Eveno et Patrick Roger

économie

12

0123

Samedi 13 avril 2013

j CAC 40 3766 PTS – 0,2 % |j DOW JONES 14 865 PTS + 0,4 % |j EURO-DOLLAR 1,3082 |J PÉTROLE 104,02 $ LE BARIL |j TAUX FRANÇAIS À 10 ANS 1,83 % | 12/04 - 9 H30

YouTube, à la conquête des artistes en herbe

La plate-forme rémunère les créateurs en fonction de leur succès. Et se met aux avances sur recettes publicitaires

S

es fans ont déjà pris rendezvous: samedi 13avril, à 11 h30
du matin, heure de Paris, le
chanteur coréen Psy donne un
concert live en direct de Séoul. Il va
présentersonnouveauclip, Gentleman, le premier depuis la sortie,
l’été dernier, de Gangnam Style,
son tube planétaire qui a fait se trémousser, en 2012, toute la planète.
Le concert sera diffusé en direct
sur YouTube, à qui Psy doit son
énorme succès. Sa vidéo un peu
déjantée a été la première de l’histoire de la plate-forme, filiale de
Google, à franchir la barre du milliard de visionnages. Jeudi, Gangnam Style en était à 2,18 milliards
de vues… YouTube ne publie aucun
chiffre, mais Psy et sa maison de
production auraient gagné au
moins 7millions de dollars (5,3millions d’euros) grâce à cette présence en ligne.
Ce succès hors norme est symptomatique : YouTube est devenu
untremplinpourtouteunenouvelle génération de créateurs. Il permet de décrocher la signature d’un
labelouun rôleau cinéma.Ainsidu
Français Norman, qui s’est fait
connaître avec ses vidéos humoristiques bricolées dans son appartement et a, récemment, tourné dans
un film. « Certains considèrent
même YouTube comme une fin en
soi, plutôt les plus jeunes », précise
Ismael Sy Savane, un des créateurs
du dessin animé Les Lascars, qui,
après avoir été diffusé sur Canal+,
connaîtunesecondeviesurYouTube. «On y est libre, on peut poster les
formats qu’on veut. On n’a pas
besoin de piston pour percer. C’est
plus facile que de vendre son contenu à une chaîne de télévision »,
témoigne Gonzague, un spécialiste
des gags filmés.
Ces créateurs viennent d’abord
chercher sur YouTube des audiences potentiellement gigantesques.
En France, la plate-forme a attiré
30 millions de visiteurs uniques
parmoisenfévrier,selonMediamétrie. Au niveau mondial, elle a
dépassé la barre du milliard de visiteurs par mois…
Par ailleurs, YouTube propose
depuis 2008 de partager les revenus publicitaires qu’il vend en
regard des vidéos de ses utilisateurs. Ce « programme partenaires» est désormaisdisponible dans

Le chanteur Psy interprète son tube planétaire « Gangnam Style », lors de la cérémonie des MTV European Music Awards, à Francfort, en novembre 2012. KAI PFAFFENBACH/REUTERS

2o pays, dont la France. Chacun
peut y prétendre dès lors qu’il poste une vidéo et que celle-ci commence à intéresser les marques.

« Rester dans le coup »
Pour les débutants, la relation
avec le groupe américain est automatisée: ils ont accès à un tableau
de bord où ils peuvent choisir le
type de publicité (bandeau ou, plus
rémunérateur, le « pré-roll », une
vidéo qui passe avant leur œuvre).
«YouTube reverse plus de la moitié
des revenus », indique une porteparole de la plate-forme. Ceux qui
fontplusd’audience«négocientau
cas par cas un contratpour le partage des revenus – il y a entre 40 % et
60%pournous,lerestepourYouTube. Une partie est reversée aux
auteurs », explique Denis Ladegaillerie, président de la maison de

disques Believe Digital, qui a placé
des vedettes sur YouTube (Colonel
Reyel ou Youssoupha). Pour maximiser l’audience de ces professionnels, YouTube offre même une
assistance, comme le choix du
titre…
Depuis quelques mois, YouTube teste un autre modede rémunération: l’avance sur recettes publicitaires (de plusieurs centaines de
milliers à 1 million d’euros, selon
diverses sources), à destination
des maisons de production plus
traditionnelles, qui veulent ouvrir
leur « chaîne ». C’est le cas d’Endemol qui en compte plus d’une centaine.
Une douzaine d’acteurs sont
concernés en France. Ainsi du collectif d’humoristes Studio Bagel,
avec 365 000 abonnés sur YouTube. « Cette chaîne permet de mieux

comprendre les attentes des jeunes, désormais plus sur YouTube
que derrière leur télévision. Cela
nous permet de rester dans le coup,
en nous formant à ces technologies
du futur », commente Lorenzo
Benedetti, un des responsables.
Certains commencent à pouvoirvivrede la plate-forme.Gonzague
gagne
environ
2 000 euros par mois. « On est
entre 10 et 30 dans ce cas en France », croit-il. « Cela paraît faible,
mais ce n’est pas si mal : les revenus
publicitaires de YouTube en France
ne sontpas encoremirifiques»,prévient Jérôme Dechesne, directeur
de l’audiovisuel à la Société des
auteurs et compositeurs dramatiques (SACD). « Les créateurs peuventgénérerentre 500 et 2 000 dollars par jour pour une vidéo qui
atteint le million de clics par

mois», précise Richard Broughton
d’IHS iSuppli. Au Royaume-Uni,
les Annoying Orange, les créateurs
d’un clip comique, vivent quasi
exclusivementgrâce à la plate-forme. En plus des revenuspublicitaires, il y en a qui décrochent, grâce à
leurs clips sur YouTube, des
contrats : Gonzague a réalisé des
clips pour Tropicana, Studio Bagel
a signé avec Orangina.
Tout n’est pas tout rose pour les
créateurs. « Quand on est un simple artiste, c’est difficile de discuter
avec YouTube. Ce sont les labels qui
négocient le partage des revenus,
et, dans les pays anglo-saxons, ils
ne reversent pas toujours à l’artiste », affirme la Britannique Helienne Lindvall, chanteuse et bloggeuse sur le site du Guardian.
En France, la SACD a une longueurd’avance et travailleà sécuri-

ser les droits des créateurs : elle
peaufine un mode de calcul de
leurs droits en ligne. Baptisé
« DPM » (droits pour mille), il sera
calqué sur le principe de rémunération au clic pour les publicités
du Web.
Si YouTube drague à ce point ses
« Youtubers», c’est que l’entreprise
y a intérêt. La stratégie de la plateforme est très claire. A ses débuts,
ellen’hébergeaitquedesvidéosbricolées par les internautes et beaucoupdecontenuspiratés.Pouraugmentersesrevenus(noncommuniqués par Google), elle veut proposerun contenulégal,de qualité,original.Unmoyend’attirerlesannonceurs, effrayés par les vidéos trashs
ou pornos tournées avec trois
bouts de ficelle… p
Sarah Belouezzane
et Cécile Ducourtieux

La ministre du numérique mène bataille
contre une décision «brutale» d’Apple

Chambord veut attirer plus de visiteurs
pour faire fructifier sondomaine

L

I

Le géant a chassé une application française, AppGratis, de son magasin
e contrôle exercé par Apple
sur les écrans de ses iPhone et
autres iPad lui vaut désormais les critiques du gouvernement français. Jeudi 11 avril, la
ministre de l’économie numérique, Fleur Pellerin, a demandé au
géant américain qu’il fasse à nouveau une place à AppGratis, une
application qui a été chassée
début avril du magasin d’applications AppStore, au motif qu’elle
enfreignait ses règles de fonctionnement, selon Apple.
L’existencede la PME hexagonalede quarante-cinqsalariésqui édite AppGratis est sérieusement
menacée. Elle avait récemment
levé 7,6 millions d’euros auprès
d’Iris Capital, le fonds d’Orange et
de Publicis.
AppGratis,quiexistedepuisquatre ans, fait du « marketing » pour
les autres applications : chaque
jour, elle propose à ses abonnés de
téléchargeruneapplicationtemporairementgratuite, ce qui donne de
l’audience à cette dernière. Apple
lui reproche de fausser l’ordre de
classement des applications les
plus populaires de l’AppStore.
Mme Pellerin a jugé l’action d’Ap-

ple « brutale » et « abusive ». Elle a
appelé la firme américaine à
reprendre le dialogue avec la PME,
sans préciser quelles seraient les
éventuelles conséquences d’un
refus. Elle a aussi profité de l’occasion pour souligner le déséquilibre des relations entre Apple et les
développeurs qui travaillent dans
son écosystème. La solution promue pour y remédier est la « neutralité des services» : « Pouvoir utiliserl’applicationde son choix tient
de la liberté de communiquer, de
consommer», a estimé la ministre.

Dépendance préoccupante
« La France est le deuxième producteur d’applications après les
Etats-Unis. Il y a une dépendance
économique assez préoccupante»,
qui mettrait en jeu la pérennité
desinvestissementsdanslesentreprises pariant sur les écosystèmes
mobiles, a ajouté Mme Pellerin.
De tous les éditeurs de systèmes d’exploitation, Apple est celui
qui maintient le contrôle le plus
strict sur les applications tierces
qu’il héberge dans son magasin.
Régulièrement, il « fait le ménage » dans l’AppStore, refuse des

misesà jour, supprimedes applications, sans même donner d’explications aux développeurs.
Depuis son retrait de l’AppStore, pour subsister, AppGratis
comptesur ses12millionsd’utilisateurs, auxquels le service envoie
encore ses promotions par courriel et sur son site Web. La société
veut aussi accélérer son déploiement sur d’autres systèmes mobiles, notamment sur Android, celui
de Google, réputé beaucoup plus
libéral.
Le fonctionnement des magasins d’applications pour mobile a
aussi attiré l’attention de l’Autorité de la concurrence, qui a ouvert
une enquête préliminaire en janvier. Elle estime qu’il faut veiller à
ne pas enfermer les utilisateurs
dans des univers captifs où le
choix d’un matériel conditionnerait l’offre disponible et entrave la
possibilité de passer à un système
concurrent. Actuellement, quand
un utilisateur d’iPhone veut passer à une machine Android, il doit
racheter toutes ses applications :
il ne peut pas les transposer d’un
système à l’autre. p
Gwénaël Pépin

L’établissement public vise l’autofinancement d’exploitation en 2019

maginezuneforêtde lasuperficie de Paris intra-muros, ceinte
des plus longs murs d’Europe,
et vous aurez le domaine national
de Chambord (Loir-et-Cher). Son
intégrité territoriale et son unité
économique ont été préservées
depuis la fondation du site par
François Ier « en plein désert », en
1519.
Mais le plus célèbre des châteaux de la Loire compte aussi un
village d’une centaine d’habitants,
avec des baux commerciaux et un
parking très rémunérateur, ainsi
qu’une forêt giboyeuse, abondamment peuplée de biches et de sangliers.Tout celaest à administrer et
à faire fructifier.
Diplomate
de
carrière,
ex-conseiller culturel à Berlin, Jean
d’Haussonville a été nommé, en
2010, directeur général de Chambord pour cinq ans et vient de
doter l’établissement d’un projet
stratégique(2014-2019),pourlapremière fois de son histoire. Il l’a présenté jeudi 11 avril. A terme, Chambord devrait atteindre l’autofinancement. Ce dernier est déjà passé
de 69,5% en 2006 à 81,4 % en 2012.
«Ce n’est pas un objectif en soi»,

se défend M. d’Haussonville, mais
il est pertinent, étant donné les
importants besoins d’investissement de Chambord, qui s’élèvent à
2,5 millions d’euros, dont 1,7 million pour le château. Le projet est
que les subventions de l’Etat se
concentrent sur les investissements nécessaires au lieu d’aller
aux dépenses de fonctionnement.
Sansl’arrêtdeschassesprésidentielles, en 1995, et la transformation du site en établissement
public industriel et commercial
(EPIC) en 2005, M. d’Haussonville
n’aurait pas pu présenter pareille
ambition.

50 bâtiments classés
Depuis 2011, une troisième campagne discrète de restauration
(après celles de 1890 et de 1980),
qui concerne à chaque fois l’une
des quatre tours avec les balcons et
œuvres d’art liées, a été engagée.
Maisle domaine,c’estaussi50bâtiments classés qu’il faut entretenir,
dont sept pavillons forestiers, des
ponts, une église, une chapelle en
pleine forêt.
Le projet stratégique comprend
plusieurs axes de développement,

le premier porte sur des chantiers
culturels et artistiques, avec des
expositions, et veut lutter contre
« l’idée fausse que Chambord est un
château vide », alors qu’il contient
4500objetsd’art.L’objectifestd’atteindre un million de visiteurs,
contre 775 000 aujourd’hui. Pour
faire venir plus de public, l’idée est
aussi de restaurer les abords du
monument et des jardins, afin
d’aménager la transition entre la
forêt et le château.
Un des volets du développement concerne le tourisme, avec
un quadruplement de l’offre d’hébergement pour atteindre 120 lits.
En plus de deux gîtes ruraux, deux
programmes hôteliers sont à l’étude, avec l’ouverture, en 2015, d’un
hôtel haut de gamme, avec vue sur
le château.
Enfin, il est prévu de mettre en
valeur la forêt et de valoriser la
réserve nationale de chasse, avec
plusieurs programmes scientifiques européens permettant d’étudierlafaunesauvageexceptionnelle présente à Chambord. Les sangliers et les marcassins ont intérêt
à bien se tenir! p
Alain Beuve-Méry

0123

économie

Samedi 13 avril 2013

Le sauvetage de Nicosie coûtera deux
fois plus cher que prévu aux Chypriotes
La zone euro et le FMI ne veulent pas financer le plan d’aide au-delà de 10milliards d’euros
Dublin
Envoyé spécial

Les clients se sont précipités à la réouverture des banques chypriotes, le 27 mars. MYRTO PAPADOPOULOS POUR « LE MONDE »

ciers des banques en difficulté sera
augmentée en proportion des
besoins. Elles passeraient à
10,6 milliards d’euros au lieu des
5,8milliards initialement prévus.
La première banque du pays,
Bank of Cyprus, est promise à une
profonde restructuration financée
par les pertes infligées aux déposants et créanciers. Quant à la
deuxième, Laiki, dont les guichets
n’ont pas rouvert, elle est en liquidation. Dansl’ensemble, les dépôts
supérieurs à 100 000 euros doivent subir une ponction qui pour-

ver une forme de secret bancaire. Les débats s’annoncent animés, en particulier entre le ministre allemand des finances, Wolfgang Schäuble, qui fait campagne contre le secret bancaire, et
son homologue autrichienne,
Maria Fekter, qui a promis de se
battre « comme une lionne »
pour le conserver.

rait aller jusqu’à 60% de leur montant, selon le FMI. Christine Lagarde, la directrice générale du fonds,
avait refusé voici deux semaines la
demande du président chypriote,
Nicos Anastasiades, de limiter à
30 % les pertes imposées aux plus
gros épargnants.

Restructuration à la hache
Le reste des financements proviendra des privatisations pour au
moins 1 milliard d’euros. Il est aussi prévu d’augmenter les prélèvements fiscaux, dont l’impôt sur les
sociétés, pour 600 millions d’euros, et de vendre une partie des
réserves d’or de l’île (pour 400 millions). La troïka attend aussi
100 millions d’euros de la baisse
des taux d’intérêt du prêt consenti
en 2011 par la Russie, afin, à l’époque, de retarder la perspective
d’un plan de sauvetage.
« Une restructuration de la dette
souveraine semble très probable »
dans ces conditions, commentent
lesanalystesde Citigroup.Maiscet-

te perspective n’est pas à l’ordre du
jour à ce stade pour les pays de la
zone euro, qui espèrentsurtout, en
faisant porter l’effort sur les banques, assainir un secteur soupçonné de blanchiment d’argent.
Reste que cette restructuration
à la hache du secteur bancaire chypriote – qui représente huit fois le
PIB du pays – risque d’avoir un
impact dévastateur pour le financement des entreprises, et l’activité en général. D’après la troïka,
l’économie chypriote devrait se
contracter fortement, pour chuter
de 8,7% en 2013, et encore de 3,9 %
en 2014, avant de repartir timidement à la hausse en 2015. Des estimations qui ne devraient pas
empêcher les ministres des finances d’entériner les modalités du
plan d’aide à Nicosie, vendredi. Et
d’ouvrir ainsi la voie à la ratification de celui-ci dans les parlements concernés, dont le Bundestag allemand dès la semaine prochaine. p
Philippe Ricard

Espagne: lesépargnants payent les frasques des banques

Ils sont près de 300000à avoir acheté des «preferentes» qui ne valent aujourd’hui plus rien
Madrid
Correspondance

L

PréPa celsa
Journée Portes
ouvertes
> 24 avril 2013

www.isth.fr

Enseignements supérieurs privés

’assainissement du secteur
bancaire espagnol coûtera
trèscher à des milliers d’épargnants. C’est la conséquence d’une
loiquele Congrèsdesdéputésespagnol a validée, jeudi 11 avril, sous
les huées d’une trentaine de petits
porteurs qui s’étaient fait une place dans les gradins de l’Hémicycle.
Cette loi, qui crée une commission d’arbitrage destinée à résoudre les conflits entre les établissements financiers et leurs clients,
entérine la décision du Fonds de
restructuration ordonnée bancaire (FROB) d’imposer des pertes de
40 % à 60 % aux détenteurs de
« participations préférentielles »,
un produit financier complexe
vendu abusivement à des milliers
d’Espagnols.

01 42 24 10 72

Ils sont bien moins riches que leurs homologues
d’Europe du Sud, qu’ils doivent pourtant aider

O

L’Autriche résiste à la levée du secret bancaire
Les Européens devaient faire
pression sur l’Autriche pour que
le pays accepte de lever le
secret bancaire, suivant l’exemple du Luxembourg, lors de la
réunion des ministres des finances de l’Union européenne, vendredi 12 avril, à Dublin. De plus
en plus isolée, l’Autriche est le
dernier des Vingt-Sept à conser-

Uneétude delaBCE
ravivel’exaspération
descontribuablesallemands
Analyse

L

a facture du naufrage de Chypre ne cesse de s’alourdir: les
ministres des finances devaient examiner les besoins de l’île,
vendredi 12 avril à Dublin, tout en
donnant leur feu vert au programme d’ajustement négocié par les
bailleurs de fonds internationaux.
La veille, Nicosie a indiqué que
le coût du sauvetage lancé voici
deux semaines était passé de 17,5 à
23 milliards d’euros sur trois ans,
en raison du plongeon de l’économie chypriote. Soit quelque 130 %
du produit intérieur brut (PIB) du
pays ! « Les besoins se sont accrus
du fait de la détérioration rapide de
la situation économique,et du naufrage du secteur bancaire », indique-t-on à Bruxelles.
La charge sur les épaules de la
population, et des banques chypriotes, risque d’être encore plus
lourde. Sur ce montant, seuls
10 milliards seront en effet financés, comme convenu le 25 mars,
par la troïka (Fonds monétaire
international ou FMI, Commission
et Banque centrale européennes),
mais les pays de la zone euro et
l’institution de Washington n’entendentpas allerau-delà.Pour eux,
pas question d’alourdir au-delà du
soutenable l’endettement du pays,
qui doit, espèrent-ils, revenir à
100% du PIB en 2020. Du coup, ce
ne sont plus 7, mais 13 milliards
d’euros qui seront à la charge des
Chypriotes.
L’ampleur des pertes imposées
aux gros déposants et aux créan-

Les « preferentes » – c’est leur
nom en espagnol – sont l’un des
grands scandales financiers qui
secouent l’Espagne. Commercialisées à partir de 1999 à des investisseurs institutionnels et financiers
aguerris,ellesont commencéà proliférer à partir de 2007.
« Quand s’est annoncée la crise,
les banques ont vendu ces titres à
risque à leurs clients comme s’il
s’agissait d’un placement sur un
compte d’épargne. Elles espéraient
ainsiobtenirdes liquiditéset renforcer leur capital, puisque les actions
préférentielles comptaient comme
du capital de qualité », explique
l’économisteJavier Contreras,porte-parole de l’Association des
clients de banques, caisses d’épargne et assurance (Adicae). Certains
cas ont défrayé la chronique, comme celui de ces agences bancaires
qui ont vendu des preferentes à
des personnes analphabètes ou
des malades d’Alzheimer.
En 2012, le ministre de l’écono-

mie, Luis de Guindos, a lui-même
reconnu que plus de 300 000 personnes ont été affectées par la vente de preferentes, qui « n’auraient
jamais dû être placées chez des
petits épargnants parce que c’est
un produit hybride, complexe et
perpétuel, qui leur a été vendu
quand les investisseurs institutionnels ont cessé de l’acheter ».

Des titres perpétuels
A elle seule, Bankia a vendu près
de 3 milliards d’euros de ces titres à
des clients de longue date qui lui
ont fait confiance. Comme Jesus
Ros,présentdanslesgradinsduParlement parmi les « victimes» de ce
qu’il appelle une « arnaque». Chez
Bankia depuis trenteans, il n’avait
jamais effectué aucun investissement boursier lorsqu’en 2009, sa
conseillère le convainc de transférer la totalité de ses économies,
50000 euros, de son compte épargne vers des participations préférentielles. « Elle m’a fait croire que

Jusqu’à 61 % de pertes pour les petits porteurs
Bankia
La banque issue de la fusion de
sept caisses d’épargne, nationalisée en mai2012 et qui a reçu 18 milliards d’euros des aides européennes, imposera 38 % de pertes.
Catalunya Banc
L’ancienne caisse d’épargne catalane, nationalisée en 2011, a reçu
9 milliards d’euros des fonds euro-

péens. Les détenteurs de ses preferentes en perdront 61 %.
NovaCaixaGalicia
L’ancienne caisse d’épargne de
Galice, nationalisée en 2011, qui a
reçu 5,4 milliards d’euros provenant des fonds européens en
décembre 2012, imposera 43 %
de pertes en moyenne aux titulaires de preferentes.

c’était un compte d’épargne merveilleux,etmoiquiétaisdéjàauchômage, je lui ai fait confiance», dit-il.
Au premier trimestre 2012, il a
cessé de percevoir des intérêts et
appris que le « taux fixe de 7 % »
qu’on lui avait vanté dépendait
des bénéfices de la banque. Et surtout, qu’il lui était impossible de
récupérer son argent, car les preferentes sont des titres perpétuels,
dont on ne peut se débarrasser
qu’en les vendant sur un marché
secondaire aujourd’hui déserté
par les investisseurs.
Comme beaucoup, Jesus Rosa a
déposé plainte devant les tribunaux, car il ne croit pas en la solution du gouvernement. Le FROB a
imposé des pertes de 38 % en
moyennepour les titulaires depreferentes de Bankia, comme lui, et
offre de rembourser les 62 % restant sous forme d’actions. Or l’action de cette banque, qui a perdu
19 milliards d’euros en 2012, ne
vaut plus rien aujourd’hui : à peine plus d’un centime d’euro.
Pour le secrétaire d’Etat à l’économie, Fernando Jimenez Latorre,
le gouvernement a été « le plus
généreux possible ». Il n’avait pas
le choix : en contrepartie de l’aide
européenne de 40 milliards d’euros versée en décembre2012 pour
la recapitalisation des banques
espagnoles, Bruxelles a exigé que
les actionnaires et investisseurs
détenant une part du capital assument leur part de pertes. p
Sandrine Morel

13

n les prenait pour des pingres et des égoïstes. Les
ménages
allemands
seraient, en réalité, les grandes victimes de la crise de la zone euro :
des pauvres qui paient pour les
riches, et non l’inverse.
Voilà le sentiment qui plane
outre-Rhin, depuis la parution,
mardi 9 avril, de l’étude de la Banque centrale européenne (BCE) sur
la richesse comparée des citoyens
desdix-septpaysmembres.EnAllemagne, ce rapport fait grand bruit.
On y découvre qu’un ménage
allemand est moins riche (avec un
patrimoine médian par foyer de
51 400 euros) que son équivalent
espagnol (182 000 euros), italien
(173 500 euros) et plus étonnant
encore, qu’un foyer chypriote
(266900euros). De quoi alimenter
lesentimentd’injusticequeressentent les Allemands lorsqu’il faut
payer pour sauver des pays d’EuropeduSudau borddela faillite.Chypre étant le dernier exemple en
date. « Dans la presse allemande,
c’est une grande affaire, les conservateurs, surtout, sont très mécontents», observe Guntram Wolff, du
think tank européen Bruegel.
Les économistes ont souligné
les limites de cette étude : les données seraient biaisées par la prise
en comptedu patrimoineimmobilier – les Européens du Sud sont
plus fréquemment propriétaires
de leur logement. D’autant qu’elles s’arrêtent en 2010, avant la chute des prix des maisons et des
appartements dans nombre de
ces pays.
M. Wolff rappelle aussi que le
niveau de vie moyen des Allemands est plombé par celui, toujours bien plus faible, des ex-Allemands de l’Est. Enfin, cette étude
ne prend pas en considération les
à-côtés qui peuvent améliorer les
conditions de vie : infrastructures,
services sociaux… Et ne tient pas
compte du fait qu’en Espagne ou
en Italie les jeunes restent bien
plus longtemps chez leurs parents
et ne deviennentun foyer quelorsqu’ils ont les moyens de l’assumer.
Ce classementde la BCE ne manquera pas d’être évoqué dans les
débats au niveau européen sur la
manière d’orchestrer des plans de
sauvetage en zone euro.
Jusqu’ici, le caractère dépensier
de l’Etat et le manque d’efficacité
du modèle économique des pays
secourus étaient mis en exergue.
D’où la nécessité d’appliquer des
politiques d’austérité et de restaurer leur compétitivité.
Aujourd’hui, on découvre que
les ménages d’Europe du Sud ne

sont pas si pauvres. Autrementdit,
ils pourraientcontribuerau sauvetage de leur propre pays, sans faire
appelindirectementau contribuable allemand. D’ailleurs, le plan de
sauvetage de Chypre a, à sa manière, tenu compte de ces données
puisque les détenteurs de comptes bancaires d’établissements en
faillite ont été mis à contribution.
Cette idée dite d’un « bail in »
plutôt qu’un « bail out » est étudiée par la Commission européenne. Elle séduit à Berlin. A juste titre.
« En théorie, pourquoi pas ? », soutient Gilles Moëc, économiste
chez Deutsche Bank. Lorsqu’il
s’agit d’éviter la banqueroute
d’une banque qui a trop spéculé,
pourquoi faire payer le citoyen
lambda, plutôt que l’actionnaire,
le créancier ou, dans une certaine
limite, le déposant?
Mais le danger, poursuit
M.Moëc, est de faire de cette mécanique un modèlepour tous les sauvetages de la zone euro. Car, si cette recette peut fonctionner lorsqu’il s’agit de secourir des petits

Les données
seraient biaisées
par la prise
en compte
du patrimoine
immobilier
pays qui, comme Chypre, ne revêtent pas un risque dit « systémique » (qui menacerait la stabilité
financière de toute la zone euro), il
n’en est pas de même pour des établissements de plus grande taille.
De banques aux liens multiples.
Comme Lehman Brothers, dont
la faillite en septembre 2008 a
entraîné dans son sillage toute la
planète finance. Une forme extrême de « bail in », souligne M. Moëc.
Maisil fautaussise rappeler,ditil, du cas « Washington Mutual »,
au même moment. Actionnaires
et détenteurs d’obligations ont été
mis à contribution lors de la reprise de cet établissement en déconfiture par la banque JP Morgan, sous
l’œil de l’autorité américaine de
protection des dépôts, le FDIC.
« Les répercussions sur le marché
interbancaire [celui où les banques se prêtent les unes les autres]
ont été telles que la FDIC a dû, quelques semaines plus tard, garantir
de manière illimitée les obligations
bancaires émises entre 2008 et
2012 », raconte M. Moëc. Et l’économie immédiate pour le contribuable s’est transformée en une ardoise bien plus salée. p
Claire Gatinois

Paris 1er : 19 Rue des Halles - tél. : 01 42 33 41 57 - paris.home-contemporain.fr
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0123

économie

Pertes & profits | chronique
Par Stéphane Lauer

Petit trot
PMU

P

hilippe Germond est joueur.
Quand on est patron du
PMU, ce n’est pas forcément
un défaut. Comme la magie des
chiffres lui a déjà porté bonheur
une fois, il a décidé de retenter sa
chance.
En arrivant à la tête du groupement d’intérêt économique, le
PDG avait parié qu’il atteindrait
les 10 milliards d’euros de chiffre
d’affaires. Grâce à la diversification, notamment sur Internet, le
pari a été tenu dès 2011. Alors forcément, ça donne envie de
rejouer. Cette année, M. Germond

a encore décidé de miser sur un
chiffre rond, mais l’objectif, cette
fois, c’est la rentabilité : 1 milliard
d’euros de bénéfices en 2020.
Pour les non-initiés, l’ambition
peut paraître timorée: améliorer
en moyenne les profits de 19 millions d’euros par an par rapport à
2012, le handicap ne paraît pas
insurmontable. Mais qu’on ne s’y
trompe pas. Le terrain est en pente
et pas dans le bon sens. Si le PMU
continuait à trotter au même rythme que jusqu’à présent, le bénéfice finirait par reculer.
En effet, les parieurs hippiques
se font plus rares, ils vieillissent et
misent de moins en moins. Si le

Samedi 13 avril 2013

PMU ne bouge pas, il reculera. Philippe Germond a fait ses pronostics : avec la tendance actuelle, le
bénéfice ne va pas progresser de
19 millions d’euros par an, mais,
au contraire, chuter de 17,5 millions. Il va donc devoir cravacher
plus qu’il n’y paraît.
Des efforts qui vont d’abord
porter sur l’international. Philippe Germond est actuellement en
Chine pour tâter le terrain. Le
PMU s’est également porté candidat à la privatisation de son homo-

Le PMU s’est porté
candidat lors de
la privatisation de
son homologue grec
logue grec. La crise des dettes souveraines offre de nouvelles occasions. La contrepartie, c’est que les
Grecs ont désormais d’autres priorités que de jouer au tiercé :
depuis le début de la crise, les

paris hippiques ont été divisés
par Troie. Pardon. Par trois.
Le PMU attend aussi beaucoup
de la modernisation de ses points
de vente. Des investissements censés générer 1 % de croissance par
an. Pas spectaculaire, mais il ne
faut pas négliger l’effet de
leviersur les gains à l’arrivée : le
réseau physique représente encore les quatre cinquièmes du chiffre d’affaires. Inverser le déclin,
c’est déjà assurer la victoire.
Enfin, dernier relais de croissance : Internet. M. Germond a plutôt
bien négocié le virage de l’ouverture du marché des paris en ligne.
Hors hippisme, le PMU est numéro2, avec un quart de parts de marché. Certes, il perd encore de l’argent, mais tous les acteurs en perdent. Toutefois, pour le PMU, l’hémorragie devrait être stoppée en
2013. Alors, qui parie que Philippe
Germond va gagner ? p
Retrouvez Pertes & profits sur le Net :
lauer.blog.lemonde.fr

Xstrata met en service l’usine de nickel
de Koniambo, en Nouvelle-Calédonie
Majoritaires dans ce projet de 5milliards de dollars, les Kanak en espèrent leur indépendance
Nouméa
Correspondante

Un calendrier déterminant
L’entrée en scène intervient
dans un marché du nickel en excédent, avec un cours de 16 270 dollars la tonne, contre 21 800 en 2012.
Mais Xstrata, cinquième producteur mondial, est confiant. « L’estimation à 5 % de la croissance
annuelle de la demande en nickel
fait consensus. Cela équivaut à un
Koniambo par an ! », déclarait, en
octobre 2012, Ian Pearce, directeur
exécutif d’Xstrata Nickel.
A l’échelle de la Nouvelle-Calédonie, le poids politique de l’usine
Koniambo supplante presque son

Leleaderfrançaisdesvoituressans
permispassesouspavillonaméricain

Axa Private Equity a annoncé, jeudi 11 avril,
avoir cédé sa participation majoritaire dans
Aixam Mega, spécialiste français de la production de voitures sans permis, à l’américain Polaris Industries. Axa PE, filiale de l’assureur français Axa en passe d’être vendue,
n’a pas dévoilé le montant de cette transaction, qui porte sur 54 % d’Aixam Mega. Elle
avait fait son entrée à son capital en 2006. Le
constructeur, basé à Aix-les-Bains (Savoie),
gère deux usines de production en France et a généré en 2012 quelque
90millions d’euros de chiffre d’affaires. Son réseau de distribution compte plus de 400points de vente en Europe. Il opère sous deux marques:
Aixam pour les véhicules de tourisme et Mega pour les utilitaires. Le marché des voitures sans permis a résisté à la crise du secteur automobile
français. En 2012, 14666 voiturettes neuves y ont été vendues, en hausse
de 3,9 % par rapport à 2011. Le reste du capital d’Aixam Mega est détenu
par Dentressangle Initiatives (24 %), le managementde l’entreprise (11%)
et le fonds d’investissement Euromezzanine (11%). – (AFP.) p (PHOTO : DR)

[Il] a bassement trahi
la confiance pour des sacs
(…) d’argent liquide et une Rolex »

George Canellos, responsable de la Securities and Exchange Commission
(SEC), le gendarme boursier américain, à propos de Scott London,
membre du cabinet d’audit KPMG, qui a été accusé, jeudi 11 avril, de délit
d’initié. D’octobre 2010 à mars 2012, ce « partner » du numéro 4 mondial
de l’audit aurait fourni des informations confidentielles, sur des
annonces à venir (résultats, projets de fusion) de cinq entreprises clientes
à Bryan Shaw, un bijoutier rencontré quelques années plus tôt au
country club et qui était devenu un ami proche et son partenaire de golf.

Finance Banques centrales : le FMI craint un retrait
désordonné des plans anticrise

P

lantée sur une presqu’île, la
gigantesque usine pyrométallurgique de Koniambo,
dans le nord de la Nouvelle-Calédonie, a produit, mercredi 10 avril, sa
première coulée de nickel.
La véritable entrée en production du site, où s’activent
5 000 employés, interviendra le
18avril, avec pour objectif de mettre sur le marché 17 000 tonnes de
ferronickel en 2013, avant d’atteindre la capacité nominale de
60000tonnes annuelles, fin 2014.
Au rang des plus grands projets
miniers au monde, Koniambo a
nécessité un investissement de
5 milliards de dollars (3,8milliards
d’euros), payés en quasi totalité par
le géant suisse Xstrata, qui a avancé
la part de son associé calédonien, la
Société minière du Sud Pacifique
(SMSP).Laproximitédesinfrastructures–mine,fonderie,centraleélectrique,usinededessalement,port –
conjuguée à la richesse du massif
du Koniambo en font le site le plus
rentable de la planète.

Automobile

La stabilité financière pourrait être menacée par un retrait « désordonné » des mesures exceptionnelles prises par les banques centrales pour
lutter contre la crise, a estimé, jeudi 11 avril, le Fonds monétaire international (FMI). Le FMI appelle les banques centrales et les dirigeants à agir
avec prudence quand un retour à la normale sera amorcé. – (AFP.)

Europe Chypre allège le contrôle des changes

Chypre a autorisé les transactions bancaires internes supérieures à
300 000 euros et relevé le plafond des paiements à l’étranger pour les
sociétés, a annoncé, jeudi 11 avril, le ministère des finances, allégeant
ainsi le contrôle des changes mis en place le 28 mars. – (Reuters.)

Agroalimentaire Maison du café accepte de se vendre
à la famille Reimann

Le producteur néerlandais de café D.E. Master Blenders 1753, issu d’une
scission réalisée en 2012 avec l’allemand Sara Lee, a annoncé, vendredi
12avril, avoir accepté l’offre d’achat présentée par la société Joh. A Benckiser, la holding de la richissime famille allemande Reimann. L’offre
valorise à 7,5 milliards d’euros l’entreprise, connue notamment pour
ses marques L’Or et Maison du café.

Energie L’Australien Woodside abandonne un projet
de terminal GNL de 38 milliards d’euros

L’usine pyrométallurgique de Koniambo, dans le nord de la Nouvelle-Calédonie. LESLIE TOURNEVILLE

gigantisme économique. Aux
mains des indépendantistes
kanak de la province Nord, la SMSP
détient 51 % du capital de Koniambo, tête de pont de la politique de
rééquilibrage, engagée depuis
vingt-cinq ans sur le Caillou en
faveur de son peuple premier. Grâce à cette répartition arrachée par
André Dang, PDG de la SMSP, les
indépendantistes
pourraient,
selon leurs calculs, percevoir
125 millions d’euros dès 2014, en
dépit de leur dette envers le partenaire suisse.
Exclusdunickel auxtempscoloniaux, les Kanak veulent faire de
leur ascension dans l’industrie
minière le moyen de réaliser leurs

aspirations politiques. « La valorisation d’une ressource maîtrisée
localementpeut permettredegénérer des gains financiers qui offriraient l’opportunité de s’affranchir
des transferts de l’Etat. Reste à
convaincre les réticents que l’indépendance est viable », estime Paul
Néaoutyine, président de la province Nord.
Ces propos s’inscrivent dans un
calendrierdéterminantpour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. En
2014, commencerale dernier mandat de l’accord de Nouméa (1998),
qui doit se conclurepar un référendum d’autodétermination en
2018. A cette échéance,la NouvelleCalédonie pourrait s’être hissée au

rang de troisième producteur
mondial de nickel.
Dansl’extrêmesuddel’île,lebrésilien Vale s’active à la mise en production de son unité, elle aussi
d’une capacité de 60 000 tonnes
annuelles. Le chantier, qui exploite
lamine de Goro, a été un chemin de
croix,jalonné de révoltes des tribus
locales,de malfaçonset de tâtonnements techniques qui ont provoqué des fuites d’acide sulfurique.
La direction de Vale assure que ces
obstacles sont surmontés et table
sur une production de 23 000 tonnes en 2013. Le coût de Goro aurait,
de l’avis de certains experts, explosé à près de 6milliards de dollars. p
Claudine Wéry

Le groupe pétrolier australien Woodside Petroleum a annoncé, vendredi 12 avril, l’abandon de son projet d’immense complexe de gaz naturel
liquéfié (GNL) sur le champ Browse. La rentabilité de cet investissement, un projet estimé à 47milliards de dollars australiens (36 milliards
d’euros), est questionnée par la direction.

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Avec la mauvaise météo, les cultures accusent du retard

Le développement du blé est en retrait de dix-neuf jours par rapport à la même période de 2012

U

n hiver pluvieux, un long
épisode de température
froide, un printemps qui
tarde à s’installer : ce cocktail
météorologique n’a guère été propice au développement des cultures en France. Des légumes aux
arbres fruitiers, en passant par les
céréales, les productions agricoles
accusent du retard.
Selon les données publiées mercredi 10 avril par l’institut public
FranceAgriMer, le développement
du blé est en retrait de dix-neuf
jours par rapport à la même période de 2012. Et de neuf jours, si l’on
prend 2011 comme base de comparaison. Au 1er avril, seuls 22 % des
épis avaient atteint la taille d’1 centimètre, contre 86% en 2012. Pour

l’orge d’hiver, les retards respectifs
par rapport à 2012 et 2011 sont de
dix-huit et treize jours. « Nous
avons dû attendre pour faire les
semis»,expliqueRémiHaquin,président du conseil des céréales de
FranceAgriMer.

Disparités régionales
Les fleurs se font désirer sur les
arbres fruitiers. « Nous avons quinze jours à trois semaines de retard à
la floraison dans la grande moitié
norddupays.Ellea seulementdébuté en vallée du Rhône, en Ardèche et
dans la Drôme. Et les pruniers d’Ente [pruneaux d’Agen] sont à peine
en fleurs», affirme Luc Barbier, président de la Fédération nationale
des producteurs de fruits.

Chez les céréaliers, le message
est clair. « Il est beaucoup trop tôt
pour se prononcer », estime
M. Haquin, qui ajoute : « Le potentiel n’est pas entamé.» Même si se
dessinent des disparités entre
régions. En Picardie, 84 % du blé
planté est en bon état, quand ce
ratio est de 42 % en région Centre,
plus touchée par l’excès de pluie.
Les producteurs de légumes
sont inquiets avec « un retard de
trois semaines dans la production
de salades en plein champ et dans
les semis de carottes, de radis ou
d’oignons. Aujourd’hui, nous manquons de produits, ce qui se traduit
par une perte sèche pour les exploitations et il peut y avoir un impact
sur les futuresrécoltes», commente

Jacques Rouchaussé, président de
Légumes de France.
Les cultures sous serre ne sont
pas épargnées. L’absence de luminosité réduit la production. C’est le
cas pour les tomates et les concombres. « Nous n’avons pas assez de
volume pour prendre notre place
dans les rayons face aux produits
espagnols ou marocains», regrette
Laurent Bergé président de l’appellation d’origine protégée Tomates
et concombres de France.
La météo a également eu un
impact sur la consommation de
ces produits printaniers. Des Français qui boudent aussi les fraises,
alors que la gariguette du SudOuest attend le client. p
Laurence Girard

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14

0123

L’Inde campe sur ses génériques
C

’est peu de dire que le jugement rendu, le
1er avril, par la Cour suprême de Delhi,
dans l’affaire qui opposait depuis
septans le laboratoire pharmaceutique suisse
Novartis à l’Etat indien, était attendu. En rejetantla demandede brevetprésentéepar l’industriel pour protéger une nouvelle version de son
médicament anticancéreux à succès Glivec, la
justice indienne a pris ses responsabilités, quitte à prendre un risque : celui d’une épreuve de
force avec un poids lourd du secteur pour préserver les capacités à produire des médicaments génériques, largement moins onéreux.
Comme l’a rappelé Médecins sans frontières, la
version générique du Glivec est disponible à
moins de 73 dollars (57 euros) pour un mois de
traitement en Inde, contre 4000 dollars pour la
version originale de Novartis.
La fermeté dans l’application d’une disposition de la loi indienne de 2005, qui indique que
seuls les médicaments représentant une véritable avancée thérapeutique puissent bénéficier
dela protectiond’un brevet,a été saluée par bon
nombre d’organisations non gouvernementales dans le monde. Elles y voient une victoire
face aux menaces pesant sur la « pharmacie du
monde». C’est ainsi qu’est surnommée l’Inde,
où sont fabriqués la plupart des médicaments
génériques importés dans bon nombre de pays
à revenu faible ou intermédiaire.
Certes,l’Inden’agit pasqueparamourde l’humanité.Contrairementau Brésilou à la Thaïlande, les génériques sont produits par de puissants groupes pharmaceutiques privés. Cependant, les programmes de donation de médicaments que les grands groupes industriels, y
compris Novartis avec le Glivec, ont mis en place ne sauraient remplacer le développement
des médicaments génériques. Rien ne garantit
la pérennité des programmes de donation. A
l’inverse,les génériquesexercentuneforte pression compétitive pour réduire le coût des traitements et donc un accès large pour les malades
des pays à revenu faible ou intermédiaire.
A l’annonce du verdict, le ton des industriels
s’est fait menaçant. Ancien directeur de la

Analyse
Paul Benkimoun
Service Planète
recherche de Novartis devenu consultant pour
la même entreprise, Paul Herrling a déclaré: « Si
la situation demeure ainsi, toutes les améliorations apportées à un composé original ne seront
pas protégeables, et de tels médicaments ne
seraient probablement pas commercialisés en
Inde.» Le vice-président de Novartis Inde, Ranjit
Shahani, a été encore plus explicite : « Novartis
n’investira pas dans la recherche sur le médicament en Inde. Pas seulement Novartis. Je ne crois
pas qu’une seule firme mondiale prévoie de
mener des recherches en Inde. »

Le générique du Glivec
est disponible à moins
de 73dollars en Inde, contre
4000dollars pour la version
originale de Novartis
Il n’est pas sûr que les industriels occidentaux, qui tirent parti du faible coût et de la souplessedelalégislationindienneen matièred’essais cliniques, se retirent du pays. Ces discours
fermes visent à élever au rang de principe l’octroi d’un brevet pour toute modification apportée à une molécule qui bascule dans le domaine
public au bout de vingt ans. Connue sous le
nom d’evergreening, cette modification progressive du médicament pour perpétuer sa protection par un brevet est une pratique qui peut
recouvrir d’authentiques progrès thérapeutiques, mais aussi constituer un subterfuge à seule visée commerciale.
Le profil intransigeant adopté par l’industrie
pharmaceutique traduit surtout sa nouvelle
grillede lecturedesrapportsde forceinternationaux. Les grands laboratoires considèrent que

benkimoun@lemonde.fr

Le chef de l’Etat s’y essaie avec un étonnant mélange de mégalomanie et de candeur qui lui font écrire que, s’il fait « partie
de ce processus de restructuration de tout un
pays»,ila «parfoisl’impressionqueles mécanismes qui se mettent en place aujourd’hui
portent en eux une force qui [le] dépasse».
Dans les caves du palais de Carthage, que
ce neurologue de formation, exilé pendant
des années en France, occupe désormais et
qu’il avait fait visiter au Monde, il révèle
avoir découvert, au milieu d’une tonne de
documents souvent « loufoques ou grotesques » accumulés sur des opposants, une
dizaine de lettres de Habib Bourguiba.
Lepremier présidentet pèrede l’indépendance tunisienne y implorait son successeur Ben Ali, auteur d’un coup d’Etat
maquillé, de mettre fin à sa résidence surveillée. Des « lettres tragiques », affirme
Moncef Marzouki, dans lesquelles « la première victime du mafieux qu’il avait choisi
pour premier ministre » avait même évoqué son suicide… Nul n’en avait eu, jusqu’ici, connaissance.
Des surprises, le président sans cravate
en a fait son ordinaire. Au point de jeter cette formule bien peu protocolaire : « Dans
certains restaurants, il y a le menu du jour.
Dans ma situation, il y a la catastrophe du
jour! »
Citons-en une. L’attaque de l’ambassade
américaine, le 14 septembre 2012, au cours
de laquelle quatre assaillants trouvent la
mort, le prend totalement au dépourvu.
« J’ai reçu deux appels d’Hillary Clinton qui
me demandait d’intervenir de toute urgence. Un vrai cauchemar, raconte le chef de

Ni Churchill ni Roosevelt

I

l aura fallu onze mois et toute
l’insolence du ministre du
redressement productif poussant ouvertement à un changement de ligne économique pour
qu’on comprenne enfin celle
défendue par François Hollande
depuis son élection: il ne sera ni
Churchill ni Roosevelt.
Il n’assumera pas l’austérité,
n’entamera pas le couplet de la
sueur et des larmes, mais il ne se
lancera pas dans une relance massive qui le verrait s’exonérer du
«sérieux budgétaire». Son chemin
est une ligne de crête dont il ne
peut s’écarter sous peine de chuter. Il condamne l’austérité parce
qu’il la juge contre-productive
dans une Europe en panne. Et aussi politiquement explosive.
La radicalisation de Jean-Luc
Mélenchon, ses récentes attaques
contre le ministre de l’économie,
l’exploitation qu’il fait de l’affaire
Cahuzac, pour exiger un grand
«coup de balai», sont liées à la préparation des élections européennes de 2014 qui pourraient servir
de défouloir à tous ceux qui souffrent du chômage et des pertes de
pouvoir d’achat.
Le président ne veut pas se
retrouver en position d’accusé par
une partie de la gauche radicalisée.
Il ne veut pas apparaître bloqué
dans la roue d’une chancelière allemande qui n’en ferait qu’à sa tête.
En même temps, il ne peut s’affranchir d’elle à cause du fardeau
de l’endettement qui a entamé la
souveraineté de la France et la place en permanence sous la sur-

veillance des marchés. Avec une
dette publique qui représente
90% de la richesse nationale et un
appareil productif dégradé, il sait
que la relance dans un seul pays
est un slogan mort. La rupture
avec Angela Merkel, vers laquelle
le pousse une partie de son entourage, est aussi chimérique que
l’«autre politique» défendue en
1983 par des proches de François
Mitterrand. Mais la réapparition
de ce débat a les mêmes effets politiques évanescents: la gauche gouvernementale est comme en panne de récit. Rien de grand ne peut
être associé au « ni ni » hollandais.

L’ambition
du redressement
se déploie en un jeu
tactique pas très franc
L’ambition du redressement
n’est certes pas niable. Elle a imprégné la campagne du candidat et
reste très présente dans le discours
du président. Mais, au jour le jour,
elle se déploie en un jeu tactique et
pas très franc, qui consiste à faire
croire qu’on tient les objectifs tout
en guettant une faiblesse chez le
voisin allemand permettant de
s’en exonérer. Cela explique aussi
pourquoi tant de ministres font
publiquement part de leurs doutes ou de leurs frustrations: ils
rêvent aussi d’une autre façon de
faire de la politique. p
fressoz@lemonde.fr

l’Etat. Les forces de l’ordre ont été dépassées
et ont laissé les manifestants s’approcher de
l’ambassade. Elles ont perdu le contrôle, et
c’estalorsque j’ai dû prendrela décisiond’envoyer la garde républicaine cantonnée à la
présidence. (…) Je ne sais pas comment les
choses auraient tourné s’ils n’avaient pas
réussi à reprendre le contrôle de la situation.»
Tout vient de là : éloigné un temps de la
réalité, Moncef Marzouki confie que « l’irruption du salafisme sur la scène tunisienne
a été une de [ses] plus grandes surprises ».
« Je pensais, avoue-t-il, que ces extrémistes
revendicatifs n’étaient que la manifestation
d’un phénomène totalement marginal,
voué à disparaître aussitôt après le départ
de Ben Ali. » Ces fondamentalistes, il les renvoie dos à dos avec les « extrémistes laïques » accusés de « s’être fourvoyés dans les
années 1990 en soutenant la dictature».

LE

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«Dans certains restaurants,
il y a le menu du jour.
Dans ma situation,
il y a la catastrophe du jour!»
Entre ces deux camps qui menacent le
pays et « des hommes d’affaires très riches
qui ont investi dans la contre-révolution en
s’appuyant notamment sur des médias de
propagande», le dirigeant tunisien défend
donc son alliance avec le parti islamiste
Ennahda.
C’est un chemin possible qui « évite une
situation comme celle qu’a connue l’Algérie
dans les années 1990 », estime-t-il, non sans
compromis et renoncements mutuels
– le militant des droits de l’homme troque
ainsi l’abolition de la peine de mort dans la
future Constitution contre la non-inscription de la Charia, la loi islamique. Quitte,
aussi, à « comparer le travail théorique de
Rached Ghannouchi [le chef d’Ennahda]
pour rendre compatibles l’islam et la démocratie à celui du philosophe Jacques Maritain qui, après avoir été proche de l’Action
française, a beaucoup œuvré dans les
années 1930 pour convertir le catholicisme
français aux règles de la démocratie».
Pour une expérience, c’en est une. p
Isabelle Mandraud

UNE COLLECTION

présentée par

© Pierre Maraval

L’Invention d’une démocratie.
Les leçons de l’expérience
tunisienne
Moncef Marzouki
Ed. La Découverte, « Cahiers libres »,
180 p., 15 ¤

par Françoise Fressoz

Les mathématiques,
une autre façon de déchiffrer le monde.

La ligne de crête du président tunisien

L

Politique | chronique

la période ouverte en 2001 par deux événements, le procès de Pretoria et la déclaration de
Doha, est à présent close. Le 5 mars 2001, s’était
ouvert, devant la Haute Cour de la capitale sudafricaine,la première audience du procès intenté à Nelson Mandela et à son gouvernement par
un front de 39 laboratoires pharmaceutiques
mécontents d’une nouvelle législation sur le
médicament. Cloués au pilori par les médias du
monde entier, les laboratoires pharmaceutiques jetèrent l’éponge à la seconde audience, en
avril2001, et retirèrent leur plainte.
Cette capitulation en rase campagne rendait
inaudible toute arrogance en défense des intérêts de l’industrie du médicament. Au point
que,le 14novembre2001,laconférenceinterministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Doha adoptait une déclaration
rappelant que l’accord sur la propriété intellectuelle et les brevets « n’empêche pas et ne
devrait pas empêcher les membres de prendre
des mesures pour protéger la santé publique ».
Le document réaffirmait le droit des membres
de l’OMC à recourir pleinement à la flexibilité
incluse dans l’accord. Ce que l’Inde a fait.
La décennie qui suivit a vu l’industrie pharmaceutique faire profil bas, d’autant qu’un certain nombre d’affaires, voire de scandales, ternissaient l’image des laboratoires. Clairement,
les ténors du secteur estiment qu’ils peuvent à
présent de nouveau se montrer intransigeants.
Outre Novartis, d’autres grands groupes occidentaux, comme Bayer et Roche, sont également engagés dans des procédures judiciaires
contre les autorités indiennes après les décisions de New Delhi d’autoriser la fabrication de
versionsgénériquesde leurs médicaments brevetés.
En vérité, les industriels de la pharmacie ont
une crainte: celle de voir l’Inde faire des émules
en regardant, avant d’accorder un brevet, si le
nouveau médicament proposé apporte de réelles améliorations ou s’il ne s’agit que du même
produit avec une perruque. p

Livredu jour

e recul est mince et, dans le brouillon
tunisien actuel, il faut une bonne dose
d’audaceau présidentMoncefMarzouki, nommé à la tête de l’Etat en décembre2011, pour se livrer à un « inventaire» de
la période transitoire qui a succédé aux
vingt-trois années de dictature de Zine
El-Abidine Ben Ali.

15

décryptages ANALYSES

Samedi 13 avril 2013

CÉDRIC VILLANI
médaille Fields 2010
directeur de l’Institut
Henri Poincaré

Le monde qui nous entoure serait
indéchiffrable sans les mathématiques :
les lois de l’harmonie dans l’art et la nature,
e,
les secrets du codage des cartes bancaires,
la cartographie… Avec ces ouvrages, déchiffrez enfin
les grands mystères des mathématiques.

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16

0123

décryptages DÉBATS

Samedi 13 avril 2013

Lepouvoirhypnotique deMargaret Thatcher La «Dame de fer» laisse
Pourquoi on adorait la détester
à son pays un lourd héritage
Le Royaume-Uni est en proie
à la division et aux inégalités
Ian McEwan
Ecrivain britannique

M

aggie, Maggie, Maggie ! Dégage,
dégage, dégage ! » Ce slogan de la
gauche britannique a finalement
été exaucé. Dans les innombrables
manifestations des années 1980, il
exprimait une curieuse ambivalence : la familiarité du diminutif en même temps que le
rejetindignéde toutce qu’ilsymbolisait.« MaggieThatcher» : deux trochées féroces, dressés contre la pulsation iambique, plus douce, de l’Etat-providence britannique né de l’après-guerre. Pour ceux d’entre nous que
consternait la répugnance absolue de Margaret Thatcher envers ce confortable système étatique, la détester
ne suffisait pas. Nous aimions la détester.
Avec le recul, la plupart des critiques dirigées contre
elle semblent souvent entachées par un sexisme inavoué. Les féministes la rejetaient, répétant que, même
si c’était une femme, elle n’avait rien d’une sœur. Mais
tous les opposants à la politique de Margaret Thatcher
partageaient un même soupçon: cette fille d’épicier ne
pensait qu’à monétiser les valeurs humaines, elle
n’avaitpasdecœur,ellemanifestaitundésintérêtnotoire pour le lien social qui rassemble les individus.
Si le lecteur d’aujourd’hui remontait le temps jusqu’à la fin des années 1970, il s’agacerait peut-être de
découvrir que les programmes télé étaient un secret
d’Etat, qui ne se partageait pas avec les quotidiens.
L’hebdomadaire Radio Times avait l’exclusivité de leur
diffusion. Installer soi-même une rallonge à son téléphone à son domicile était illégal. Il fallait attendre six
semaines l’intervention d’un technicien. Il n’existait
qu’un seul modèle de répondeur téléphonique agréé
par l’Etat. L’agence locale de votre fournisseurd’électricité pouvait se révéler un lieu des plus déplaisants. Au
nom de la « privatisation» – un néologisme à l’époque
–, Margaret Thatcher a balayé ces monopoles d’Etat et
transformé la vie quotidienne. Le prix payé pour cette
transformation, c’est un monde plus dur, plus concurrentiel, et certainement plus cupide. Peut-être mesurons-nous, après la crise financière, ce que nous avons
gagné et perdu depuis la déréglementation de la City
en 1986, mais nous ne reviendrons sans doute jamais
sur cet héritage.
Etrange, à bien y réfléchir, que sous Margaret Thatcher le roman britannique ait connu une résurgence
relativement vigoureuse. Les gouvernements peuvent
rarementse vanterd’avoirstimuléles arts,maisMargaret Thatcher, avec son allergie à l’introspection, a amené les écrivains à explorer de nouveaux territoires. Il se
peutqueleromanprospèredansl’adversité,etunsentiment généralisé de consternation devant ce monde
nouveau qu’elle nous montrait incita de nombreux
auteurs à rejoindre l’opposition. La posture était souvent, au sens large, plus morale que politique. Margaret
Thatcher a provoqué une révision des priorités, qui se
sont parfois exprimées sous la forme de dystopies.
Elle nous hypnotisait. Lors d’un colloque à Lisbonne,
à la fin des années 1980, la délégation britannique,
représentée entre autres par Salman Rushdie, Martin
Amis, Malcolm Bradbury et moi-même, faisait
constamment allusion à Thatcher dans ses interven-

Affaire continue par Selçuk

tions. Interrogés sur la situation dans notre pays, nous
étions à peine capables de parler d’autre chose. Le
contingent italien, majoritairement existentialiste ou
postmoderne,afiniparprotester.S’ensuivituneviolente discussion qui enchanta les organisateurs.
La littérature n’a rien à voir avec la politique, dirent
les écrivainsitaliens. Prenez de la hauteur.Oubliez Margaret Thatcher ! Ils avaient raison, mais ils n’imaginaientpasla fascinationqu’elleexerçait surnous: tellement autoritaire, efficace, omnisciente, exaspérante,
et, selon nous, tellement dans l’erreur. Nous nous
demandions peut-être si la réalité n’avait pas accouché
d’un personnage au-delà de notre imagination.
Touslesécrivainsn’étaientpascontreelle.PhilipLarkin lui rendit visite, et le premier ministre lui cita d’un
airapprobateurl’un de sesvers :« Tonesprit étaitouvert
comme un tiroir rempli de couteaux. » Une citation
étant le compliment le plus enthousiaste, Philip Larkin
y fut naturellement sensible.

Keith Dixon

Professeur de civilisation britannique
à l’université Lumière-Lyon-II

Nous nous demandions peut-être
si la réalité n’avait pas accouché d’un
personnage au-delà de notre imagination
Onpeutémettrel’hypothèsequ’unconseilleraitproposé à Thatcher un échantillon des meilleurs poèmes,
ou qu’elle-même ait demandé à en lire quelques-uns.
Mais ce choix la dépeint parfaitement. Elle avait une
excellente mémoire et n’aurait eu aucune difficulté à
apprendre rapidement n’importe quel nombre de vers.
Celui de Philip Larkin évoquait l’esprit perfide (d’un
adversaire, d’un membre de son cabinet) impitoyablement percé à jour par son regard gris acier.
Du temps où le regretté essayiste Christopher Hitchens était journaliste politique à l’hebdomaire New
Statesman,ilrepritlepremierministresurun détailfactuel, et elle s’empressa de le reprendre à son tour. Elle
avait raison, il avait tort. Sous les yeux de ses confrères
journalistes,elle le priade selever devant elle pourpouvoir lui donner une petite tape avec les feuillets de l’ordredujour. Aufil des ans,l’anecdotevoulaitque MargaretThatcherait priéChristopherHitchensde secourber
et l’ait fessé avec les feuillets en question.
La vérité est moins significative que les altérations
qu’ellesubit. Il y a toujourseu une dose d’érotismedans
l’obsessionnationaledontMargaretThatchera faitl’objet. De l’invention du terme « sado-monétarisme »
[pour décrire sa politique économique] à la façon dont
ses ministres les plus puissants semblaient se pâmer
devant elle, et jusqu’aux attaques constantes de ses
ennemis contre sa féminité – ou son absence de féminité –, elle exerçait une emprise glaciale sur l’imagination
masochiste(et masculine)de la nation. Impressionrenforcéeparledoutequ’ellepuissenepasjouerconsciemment de ce pouvoir.
La vision donnée par Meryl Streep [dans le film La
Dame de fer] d’une femme marchant à pas comptés,
ébranlée par la mort de Denis, son mari, a pu adoucir le
souvenir qui nous reste d’elle. Ses funérailles redonnerontvie à nos obsessions.Jamaisles opposants à Margaret Thatcher et ses supporters ne tomberont d’accord
sur la valeur de son héritage, mais, s’agissant de son
importance, de son pouvoir hypnotique sur nous, ils
trouveront à coup sûr un terrain d’entente. p
(Traduit par France Camus Pichon)



Ian McEwan est
l’auteur, entre
autres, de
« Solaire »
(Gallimard, 2011).
En 2011, on lui a
décerné le
prestigieux Prix
littéraire
Jérusalem.
Son roman
« Amsterdam»
(Gallimard, 2002)
a été récompensé
en 1998 du Man
Booker Prize,
l’un des prix
littéraires
de langue
anglaise
le plus renommé

D

u flot de commentaires
plus ou moins lénifiants
quiontsuiviledécèsdeMargaret Thatcher, il ressort un
ensemble de mythes, tissés
autour de la personnalité et
de l’œuvre de celle que la pressesoviétique,
dansun clin d’œil à sa propre histoire,avait
appelée « la Dame de fer».
Seloncescommentaires,MargaretThatcher serait arrivée à retourner une situation socio-économiquedésespéréehéritée
des travaillistes et aggravée par un puissant mouvement syndical déclencheur
d’une série de grèves irresponsables dans
le secteur public durant l’hiver 1978-1979.
Accédant au pouvoir en pleine crise sociale, Margaret Thatcher aurait réussi en dix
ans à rétablir les équilibres économiques,
à remettre les syndicats à leur place, à
redonner le goût du travail – notamment
du travail entrepreneurial – à ses concitoyens et à rendre une économie exsangue enfin compétitive.
Elle aurait aussi rendu leur fierté nationale aux Britanniques après des décennies
de déclin consécutives à la seconde guerre
mondiale. Elle aurait défendu les intérêts
de sa nation au sein des instances européennes et internationales et réinstallé la
Grande-Bretagnesur la carte du monde. La
guerredes Malouinesde1982, les interventions sur la contribution britannique au
budget européen, sa relation spéciale avec
le présidentaméricainRonald Reagan,voire sa gestion de la question nord-irlandaiselui auraientpermisde rétablirdemanière pérenne l’autorité de l’Etat. Tout cela
relève, pour l’essentiel, de la fiction.
Avant de diriger le Parti conservateur
en 1975, Margaret Thatcher s’était fait
remarquer pour son positionnement plutôt droitier au sein du parti : favorable à la
peine de mort et à la méthode forte envers
les délinquants, elle naviguait à la fin des
années1960 dans les eaux troubles autour
d’Enoch Powell (1912-1998), politicien
conservateur de premier rang qui a tenté
de mobiliser l’opinion sur la question des
relations interethniques, tout en promouvantsa proprevisionpost-impérialed’une
Angleterre blanche éternelle.
Enoch Powell était aussi un fervent
admirateur de la pensée néolibérale et des
écrits de l’économiste Friedrich Hayek
(1899-1992).Ala différencede ses prédécesseurs, qui se méfiaient des constructions
intellectuelles, Margaret Thatcher prenait
les idées très au sérieux. Elle a même été à
beaucoupd’égards une intellectuelle combattante et utopiste qui croyait aux lendemains qui chanteraient une fois les chaînes étatiques brisées et la main invisible
du marché rétablie en toute autonomie et
spontanéité. C’est le fil conducteur de sa
politique gouvernementale: de la vente
des logements sociaux à leurs locataires à
sa proposition fatale de réforme des
impôtslocaux,lapolltax,finalementabandonnée, en passant par une série de lois
destinées à réduire le pouvoir syndical ou
la protection de l’emploi.
Lors de sa première expérience du pouvoir, dans le gouvernement d’Edward
Heath (1970-1974), Margaret Thatcher
constate la puissance du mouvement syndical. La défaite de Heath lors des élections
de 1974, en pleine grève des mineurs, avait
d’ailleurs été interprétée comme une victoire du mouvement ouvrier. Mais, pour
elle, cela a constitué un traumatisme et
uneleçonpourl’avenir.CarMargaretThatcher croit à la guerre sociale. Pour arriver à
ses fins, il va falloir passer par un affrontement avec ce que l’on pourrait appeler
l’« adversaire de classe », ou, selon elle,
« l’ennemi de l’intérieur», lors de la grève
des mineurs de 1984-1985.
De 1985 à 1987, ce sont les annéesd’or du
thatchérisme: ses victoires contre le mouvement syndical sont conjuguées à une
renommée internationale croissante, en
Europe de l’Est et de l’Ouest, mais aussi en
Amérique latine, où elle compte comme
ami le général Pinochet. C’est lors de cette

période que Margaret Thatcher perd le
contact avec les réalités et que les graines
de sa défaite sont semées: son europhobie
inquiète une partie de la droite et des
milieux d’affaires, sa réforme des impôts
locaux fédère l’opposition anti-thatchérienne dans la rue. Celle qui n’a jamais
perdu d’élections en tant que première
ministre a été remerciée en novembre1990 par la directiondeson propreparti, car elle était devenue un fardeau politique et électoral.
Que reste-t-il aujourd’hui de son passage au pouvoir ? La bataille engagée par les
thatchériens contre la pensée interventionniste – keynésienne, fabienne ou
marxiste – a été gagnée. Après l’éclipse de
Margaret Thatcher, les travaillistes, sous la
direction d’Anthony Blair et de Gordon
Brown, ont largement rallié les thèses
hayékiennes. L’éloge de l’entrepreneur
comme figure héroïque des temps modernes, l’apologie du secteur privé, la promotion de la flexibilité et la condamnation de
toute forme de protection effective de
l’emploi, sans parler de la diabolisation
d’un syndicalisme de lutte, sont devenus
la pensée commune qui unit la classe politique.Ainsi, le thatchérismea étéuneréussite au-delà des espérancesde pères fondateurs du néolibéralisme.
Mais il y a aussi l’autre héritage thatchérien, bien plus important, à savoir
l’état réel du pays après le passage furieux
des utopistes de marché. Depuis les
années 1980, les inégalités sociales se sont
accrues.Lathéorienéolibéralederuissellement selon laquelle tous profiteront à terme de la réussite économique personnelle
de quelques-uns s’est avérée erronée. En

Depuis les années 1980,
les inégalités sociales se
sont accrues. Les riches
sont devenus plus riches
et les pauvres beaucoup
plus nombreux
fait, les riches sont devenus plus riches et
les pauvres beaucoup plus nombreux. A
telpointqu’il y a aujourd’huiunelittérature florissante, rappelant les temps victoriens, destinée à disqualifier les pauvres,
tenus comme seuls responsables de leur
état, pour leur manque d’énergie, leur
mentalité d’assistés.
Là où Margaret Thatcher avait promis
un lendemain enthousiasmant une fois la
cure libérale effectuée, on assiste à la mise
en place d’une société de marchéoù le chômage est devenu structurel. Si l’on tient
compte du nombre élevé de travailleurs
considérés comme inaptes au travail et
donc éliminés des statistiques de l’emploi,
le chiffre réel du chômage est autrement
plus élevé qu’en France, et cela depuis la
dévastationindustrielledesannéesMargaret Thatcher. Quant à la promotion de l’entrepreneuriat, la grande majorité des nouveaux entrepreneurs des années 1980
sont d’anciens salariés contraints au travailindépendant,le travailsalariécorrectement rémunéré étant devenu dans certaines régions rare, sinon inexistant.
Celle qui voulait rendre sa grandeur à la
Grande-Bretagne a laissé derrière elle des
divisions sans précédent : si cela est vrai
sur le plan social, ça l’est encore plus
concernant l’unité du pays. Ainsi, sur la
périphérie galloise et écossaise, le
moment thatchérien a consommé la rupture entre les populations locales et le Parti conservateur d’abord, l’Etat britannique
ensuite. Le Parti conservateur en Ecosse ne
s’est jamais remis de la purge thatchérienne de son économie et occupe aujourd’hui
la troisième place dans toutes les élections, loin derrière les nationalistes et les
travaillistes.Dansun hommageironiqueà
l’ancienne première ministre, les dirigeants du Parti nationaliste présentent
volontiers Margaret Thatcher comme la
mère de la future indépendance du pays.
A la lumière de ce qui vient d’être écrit,
on peut peut-être mieux comprendre
ceux qui sont descendus dans la rue, le
5 avril, à Glasgow et à Londres, pour célébrerlafindecequiétaitpoureuxlecauchemar thatchérien. p

0123

décryptages DIALOGUES

Samedi 13 avril 2013

Trop ou trop peu?
Médiateur
Pascal Galinier

M

erci M. Cahuzac! »;
«Bravo aux journalistes! »; «Provoquez!
Réveillez! »; «Cessez de
prendre “les gens ordinaires” pour des
benêts…» Nos lecteurs ont retrouvé la parole! De Biarritz à Grenoble, de Dunkerque à
Rennes, Manuel Martinez et Alain Euzéby,
Pierre Payen et Martine Hello, entre – de
nombreux – autres, donnent le ton des
courriers de lecteurs reçus depuis ce funeste 2avril où un certain Jérôme Cahuzac,
ci-devant ex-ministre de la République, a
avoué avoir menti à ladite République
(LeMonde du 4avril).
En voilà de l’actu bien chaude, bien
vibrante! Elle vous inspire, manifestement… Sans nuance parfois, mais avec pertinence souvent; et lyrisme. « Nous le
regardions comme un d’Artagnan, un Pardaillan, un Sigognac, un Cyrano, notam-

ment après son débat avec Jean-Luc Mélenchon, au cours duquel des idées portées
avec panache par ces cadets de Gascogne,
rassemblées ce soir-là en un seul homme,
avaient terrassé celles venues d’ailleurs et
de sinistre mémoire. Quelle déception
aujourd’hui de voir le nez glorieux de Cyrano devenir sur Cahuzac celui de Pinocchio! », s’enflamme le bien-nommé Alain
Armagnac, de Sarlat (Dordogne).
Chacun dégaine ses préférences, ses
références. « Jaurès n’avait pas de compte
en Suisse… De Gaulle non plus», rappelle
prosaïquement Jean Musitelli (Paris).
«Comme l’écrit Malraux dans L’Espoir: on
ne fait pas de politique avec de la morale
mais on n’en fait pas davantage sans…»,
philosophe Jacky Simon (Versailles).
Marie Favre (Paris) en appelle à Cicéron :
«Jusques à quand, politiques de tous
bords, abuserez-vous de notre patience? »
Pierre Monteil (Annecy) invoque Plutar-

Courrier
Alsace
Mes raisons du non

J’ai voté non, dimanche 7 avril, au
référendum sur la collectivité territoriale d’Alsace et je voudrais
réagir sur ce passage de l’éditorial
« L’échec du référendum alsacien :
un double avertissement» (Le
Monde du 9 avril) où il est dit : « La
fusion devait permettre de simplifier le trop fameux “millefeuille”
administratif français (…). Elle
devait donc favoriser les économies d’échelle (…). Elle avait enfin
l’ambition de renforcer la visibilité
européenne de l’Alsace, à l’image
des puissants Länder allemands
voisins.» Je suis bien conscient de
la nécessité de simplifier ce
fameux millefeuille. Cependant,
voici ce que j’ai lu dans le dépliant
officiel qui a été fourni aux électeurs : « Les conseillers d’Alsace
seront ainsi élus selon les modalités suivantes: une partie d’entre
eux sera élue dans le cadre des cantons, au scrutin majoritaire;
l’autre partie d’entre eux sera élue
à la représentation proportionnelle, dans le cadre de la circonscription électorale régionale, avec
deux sections départementales.»
On voit donc que les cantons resteront, les départements aussi. Le
millefeuille reste entier, recouvert de crème. Curieusement, une
partisane du oui (Europe Ecologie
Alsace) écrivait dans son tract électoral: « C’est le Parlement qui fixe-

ra les principes obligatoires de la
collectivité territoriale d’Alsace
(mode de scrutin…).» On peut
donc comprendre que l’électeur
pouvait être perplexe devant ce
monstre qu’on lui présentait (un
millefeuille qui reste toujours
entier, un mode électoral qui se
coule dans ce millefeuille – à
moins que ce ne soit pas la collectivité territoriale qui décide in
fine). Peut-être aurait-il été plus
simple de dire : « Il n’y a plus
qu’un département rhénan qui a
le statut de “région” avec une seule assemblée, et les compétences
des anciens départements seront
désormais attribuées à la “région”.»
Jean-Paul Deville, Strasbourg

Déception

Le rejet du référendum en Alsace
constitue une grande déception.
Ce projet de réforme constituait
un exemple pour d’autres régions
qui étaient prêtes à suivre,
d’autant que, pour une fois, il
n’était pas lancé de Paris. Une nouvelle fois, les conservatismes de la
classe politique ont prévalu,
notammentles présidents des
conseils généraux, le maire de Colmar, le délégué général de la Nouvelle Droite populaire et fondateur du mouvement Alsace
d’abord; même le Front de gauche et le FN se sont rejoints pour
compléter le tableau. Certes,

Controverse du Net Michaël Szadkowski
Micro-trottoir post-Cahuzac

Alors que le gouvernement s’est engagé à « moraliser la vie politique », une quinzaine d’élus, comme Arnaud Montebourg, François
Fillon et Cécile Duflot, ont pris les devants et ont décidé de rendre
public leur patrimoine. Comptes épargne, propriétés immobilières et
même modèle de leur voiture… Tout y est, ou plutôt, comme nous
avons pu l’expliquer dans nos colonnes, tout ce que chacun a bien voulu rendre public. « Par définition, la fraude ne se déclare pas », remarquait un de nos lecteurs sur les réseaux sociaux, parmi des centaines
de commentaires critiquant l’opération de communication.
En creux, ils expriment également les effets ravageurs de l’affaire
Cahuzac sur la confiance des Français dans les dirigeants. Le dernier
baromètre Huffington Post/i-Télé, réalisé après les aveux de l’ancien
ministre du budget, indique que 76 % des interrogés ne font pas
confiance aux responsables politiques, soit + 9 % en un mois.
Florilège extrait des pages Facebook et Google+ du Monde.fr: « Il faudrait faire comme dans les pays nordiques et afficher la moindre dépense d’argent public » ; « comment pensez-vous que le bon peuple réagit
quand il compare ses difficultés au patrimoine des élus ? François Hollande alimente la jalousie des gens décuplée en temps de crise » ; « c’est
pas ça qui va nous donner du boulot, un logement ou à manger… » ; « il
serait temps de se reprendre un peu mesdames et messieurs les Politiques» ; « pendant ce temps-là, les usines ferment, le chômage augmente, les gens ne bouclent pas les fins de mois, et la santé fout l’camp » ; « le
gouvernement ne sait que faire face à cette crise de confiance larvée » ;
« on s’en moque de leur patrimoine, ce qu’on veut c’est de l’honnêteté
(…), et des responsables politiques honnêtes, intègres, qui ne tombent
pas dans les conflits d’intérêts et la compromission ».

que: « Lorsque la République a les mains
sales, le peuple se tourne vers le despote.»
Et, justement, Jean-Pierre Andry (Arnas,
Rhône) cite… Goebbels: « Hört ihr den
Schritt? » (« Entendez-vous son pas ? »). Le
point Godwin n’est pas loin…
« L’affaire Cahuzac a ouvert la boîte de
Pandore», prévient M. Monteil. En effet.
Le Monde ne disait pas autre chose dans
cet éditorial qui nous valut tant de courrier, au lendemain de « l’affaire » (Le Monde du 4 avril). « Cahuzac n’est qu’un tout
petit fil rouge qui, étant tiré, montre une
énorme pelote à la dimension de la planète », constate Marie-France Chalier (Toulouse).
Et maintenant, réformes ou révolution? Un peu des deux chez nos lecteurs.
«S’il subsiste encore quelque côté révolutionnaire en moi, je préfère Danton à Robespierre…», s’excuse presque Serge Marty
(Castres, Tarn). «Affaire Cahuzac, ou comment un ministre est à l’origine d’une réforme de la vie publique à ses dépens…», ironise Eric Pérez (Paris). «Il avait fait de la lutte
contre la fraude fiscale l’une de ses missions. Fallait-il pratiquer personnellement
l’exercice pour mieux le combattre? Sans
doute pas…», renchérit Patrick Palisson
(Onet-le-Château, Aveyron). Outre leur ironie inquiète, ces deux lecteurs partagent
un même espoir: « Au bout du compte, cette affaire ne pourrait-elle pas être considérée comme un mal pour un bien ?», se
demande le premier. «Nous attendons
maintenant que les hommes politiques
français nous révèlent leurs fautes sans

après coup, on peut toujours trouver de bonnes raisons à cet échec,
mais il est emblématique de l’incapacité du pouvoir politique – quel
qu’il soit – à réformer la France en
profondeur. Dans le contexte
actuel – avec une crise d’une
ampleur sans précédent –, il ne
reste plus qu’à attendre une révolte des Français qui finira par une
révolution…
Francis Demay, La Rochelle

Politique
Intermittent du réel

On est impressionné par la volonté de réduire les dépenses de l’Etat
de notre président avec le regroupement des achats. Ce processus
entamé depuis longtemps n’est
pas interrompu? Formidable. Respect. La dématérialisation et le
choc de simplification. On voit
bien la puissance évocatrice de
ces concepts. Le « bond en avant »
de Mao, la « nouvelle frontière»
de Kennedy, le « travailler plus
pour gagner plus » relégués à
l’état de slogans de comice agricole. Respect. Pour le contenu, on
est franchement choqué. Mais
c’est sur le fameux millefeuille
que notre président s’est montré
le plus brillant. Vraiment. La création de trois grandes métropoles
permettra d’agréger des collectivités, même des départements.
Donc en créant un échelon de
plus, on aura l’opportunité d’agréger d’autres collectivités! Ne sousestimons pas le génie de notre président. Il est vraisemblable que les
grandes métropoles vont se multiplier pour permettre la fusionabsorption de toutes les autres
collectivités. Génial ! Il faut, hélas,
envisager une hypothèse plus tragique. Notre président est le premier des intermittents du réel. Le
premier de ceux de nos amis
socialistes qui entretiennent des
contacts sporadiques avec la réalité. Je souhaite que mon pays évite
la faillite. Ou plutôt, je prie!
Claude Chauvet, Chambéry

attendre que la justice ne les confonde un
jour», espère le second.
Un sondage en temps réel pour l’hôte
de l’Elysée… Mais aussi pour la presse, prise dans la tourmente. «Il n’y a pas de crise
démocratique, tranche Jacques Eymery
(Web, La Taillée, Vendée), en désaccord
avec notre éditorial. Cette mise en examen
prouve, au contraire, le bon fonctionnement de la justice et l’honnêteté des dirigeants socialistes.» Du reste, s’agace Jean
Moussa (Cachan, Hauts-de-Seine), «Hollande n’a pas dévié d’un pouce de sa ligne. (…)
Que n’aurait-on pas dit s’il s’était débarrassé de Cahuzac dès la première alerte publique de Mediapart!»

Hélas – ou heureusement? – tous ne
sont pas de cet avis. «Que notre cher
médiateur ne prenne pas la peine de me
dire que j’exagère et suis injuste, je le
sais…», attaque Hubert Moreau (Besançon) avant de délivrer son coup de griffe:
«Pourquoi faire tant, après trop de trop
peu à mon goût? Convenait-il de laisser
Mediapart travailler tranquille? L’investigation n’est-elle plus de mode au Monde?»
Notre métier n’est pas affaire de mode
hélas – ou plutôt heureusement (bis repetita)… Est-ce, lecteur, « exagérer» que de
vous demander si la publication des documents “OffshoreLeaks” sur les paradis fiscaux relève du « trop» ou du « trop peu» ?
Vous ne seriez pas seul à vous poser la
question. Témoin, après la fin de non-recevoir aux injonctions du ministre Cazeneuve, que nous avons signifié dans un éditorial (Le Monde du 11 avril), la spectaculaire
salve de commentaires en ligne.
Citons, au risque d’être « injuste», celui
d’Arthur de Oliveira: «Les journalistes ne
sont pas des auxiliaires de justice, leur rôle
n’est pas de dénoncer mais d’informer.
Dans un pays démocratique, seule la responsabilité du journaliste et du journal permet la liberté et l’indépendance de la presse.» Un commentaire qui devrait s’en passer (de commentaire…), s’il ne montrait
que le débat n’est décidément jamais clos
pour le « quatrième pouvoir». Tocqueville, réveille-toi! p

R

este la presse. Rarement le « quatrième pouvoir» aura autant mérité cette acception… «Il n’est bien évidemment pas question de remettre en question
le droit inaliénable à l’expression et la transparence des médias exerçant, fort heureusement, un contre-pouvoir souvent bien utile», dit Pierre Patouillard (Zurich). Oui,
mais «la lecture des journaux ressemble de
plus en plus chaque jour à un jeu de massacre, déplore Bernard Duquesnoy (Calais).
Heureusement, Le Monde, quoique sans
concession, continue à informer avant de
démolir.» «Les temps agités qui s’annoncent vont exiger de la part des médias un
haut degré d’intelligence et d’objectivité»,
nous prévient Georges Choain (Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine). Lui non plus
«ne doute pas que Le Monde saura rester
dans le peloton de tête».

page18. Merci à Didier, merci à
Patrice! Et bien sûr aussi à la
conteuse!
Etienne Got, Rouen

Société
L’origine du bricolage

Sous le titre « La France snobe les
vertus du bricolage» (« Le Monde
Eco et entreprise» du 3 avril), Raffi
Duymedjian ouvre un débat sur le
« système D à la française», qui
tranche sur l’austérité habituelle
de ce cahier hebdomadaire.

mediateur@lemonde.fr
Mediateur.blog.lemonde.fr

L’auteur associe le bricolage à la
résilience, en rappelant que c’est
«l’art de faire avec les moyens du
bord», l’artisan en question étant
le bricoleur. Il ne va pas jusqu’à
citer le mot « bricole». Il y avait
pourtant là une source de
réflexion du point de vue de l’histoire et de la socio-économie. Une
bricole, de nos jours, n’est qu’une
chose insignifiante, mais il n’en a
pas toujours été ainsi. Ce terme
régional, en vigueur encore au siècle dernier dans la France du Nord,

désignait une petite exploitation
dont le propriétaire (le bricolier)
pouvait s’associer avec un autre
pour effectuer les travaux des
champs, voire se prêter un cheval
de labour. Une incursion dans ce
passé rural si proche et déjà oublié
permettrait sans doute de mieux
comprendre comment la dimension collective a permis à nos prédécesseurs de traverser bien des
crises plus graves que celle que
nous vivons aujourd’hui.
Claire Fondet, Paris

Entre guerres et conflits,
une planète sous tension

Presse
Besoin d’un bol d’air !

Le Monde du 5 avril restera dans
ma mémoire… éthique. J’y ai vécu,
au fur et à mesure de la lecture,
une « remontée des enfers»
(l’inverse d’une « descente» !).
D’abord six pages présentant les
« bénéficiaires» des multiples
paradis fiscaux (quel travail de
fourmi pour les identifier!), ensuite le « traitement» des homosexuels dans la Russie poutinienne, puis cette triste affaire de plagiat concernant un grand rabbin
français et – pour respirer un peu
– un article sur les tests d’éthique
désormais imposés aux aspirants
traders de la City, et enfin – pour
respirer à pleins poumons – le
merveilleux « Conte de printemps» (authentique) de la

172 pages -

URNAUX
HAND DE JO

95 € CHEZ VOTRE MARC

9,

Dans le Bilan Géostratégie 2013, Le Monde revient sur les multiples ondes de
choc qui agitent la planète, particulièrement au Mali et en Syrie. Il dresse l’état
des rapports de force entre les puissances, dominés par la rivalité entre la
Chine et les Etats-Unis, et évoque les transitions en cours et les basculements
à venir qui remettent en cause la place de la France.

En partenariat avec :

17

18

0123

décryptages

Samedi 13 avril 2013

Le pays de Kim Jong-un vit toujours
entre périodes d’ouverture et
moments de grandes tensions

PAGE COORDONNÉE PAR PLANTU

CoréeduNord:
entreguerreetpaix

ET CARTOONING FOR PEACE

Photomontage
inédit
du dessinateur
Aurel.

L’Iranien Ahmadinejad
et le Nord-Coréen
Kim Jong-un dessinés
par l’Israélien Michel
Kichka pour TV5 Monde.

François Bougon

K

im Jong-un, le jeune dirigeant nord-coréen, est un
« client parfait » pour les
caricaturistes. Non seulement pour son apparence
– rondelet et bien rasé derrière les oreilles –, mais aussi en raison des
menaces nucléaires et rodomontades de
son régime, qui présente l’originalité
d’être la première dynastie communiste
de l’histoire.
La Corée du Nord, où vivent plus de
24 millions d’habitants, a peu d’alliés, le
principal est la Chine, la grande puissance
voisine. Et beaucoup d’ennemis, en tout
cas dans les diatribes de la propagande
officielle. Au tout premier rang des adversaires honnis figurent la Corée du Sud et
les Etats-Unis. C’est un héritage de la
guerre froide, lorsque deux blocs idéologiques s’affrontaient pour le contrôle du
monde, l’un mené par l’Union soviétique,
la « dictature du prolétariat », l’autre par
les Etats-Unis, la démocratie libérale,
« paradis du capitalisme».
Après la seconde guerre mondiale,comme en Allemagne, la péninsule coréenne,
colonisée par les Japonais depuis 1905, a

étédivisée.Aunorddu38e parallèle,unrégime communiste fondé par le grand-père
de Kim Jong-un, Kim Il-sung (1912-1994) ;
au sud, un gouvernement anticommuniste soutenu par les Etats-Unis. En 1950, la
CoréeduNord,biendécidéeà menerlaréunification par la force et soutenue par la
Chineet l’URSS,lance une attaquecontre le
frère ennemi du Sud, qui peut compter sur
l’aide des Américains et des Nations unies.
Le conflit durera trois ans et coûtera la vie à
deux millions de personnes, civils et militaires. Si un armistice a été signé, aucun
traité de paix n’a suivi.
Dans les faits, la péninsule coréenne vit
toujours dans cet entre-deux, ni guerre ni
paix, entre périodes d’ouverture et de dialogue et moments de grandes tensions,
comme depuis la fin mars. Pyongyang
multiplie les attaques verbales et les
menaces depuis la décision de l’ONU de
sanctionner le pays après un troisième
essai nucléaire le 12 février, en violation
de résolutions précédentes des Nations
unies. La Corée du Nord menace également de s’en prendre aux bases américaines de Guam et d’Hawaï ainsi qu’à la côte
ouest-américaine. Washington a déployé
des moyens militaires dans la région,
notamment pour intercepter des missiles
lancés depuis le Nord, et déclaré
qu’il défendrait ses alliés
sud-coréen et japonais
en casd’attaque nordcoréenne.

Pour survivre, la dynastie des Kim
mène une politique de répression impitoyable à l’intérieur du pays – selon les
organisations des droits de l’homme, jusqu’à 200 000 personnes seraient détenues dans des camps de travail – et de
confrontationavec l’extérieur.Pour la plupart des experts, son objectif principal est
d’obtenir des garanties de sécurité de la
part des Etats-Unis et, surtout, d’ouvrir
des négociations pour obtenir une reconnaissance diplomatique. Dans le même
temps, Pyongyang a réussi à se doter de
l’arme nucléaire, malgré les tentatives,
depuis 2003, de la Chine, des Etats-Unis,
de la Corée du Sud, de la Russie et du Japon
de convaincre le régime nord-coréen
d’abandonner l’atome en échange
d’aides.
Depuis son accession au pouvoir, il y a
plusd’unan,lejeuneKimJong-uns’estaussi engagé à améliorer le niveau de vie des
habitants. Car, si la dictature nord-coréenne a réussi dans le domaine militaire et
nucléaire, elle a échoué sur le plan économique. Dans les années 1990, après la chute du bloc communiste, le pays a vécu une
période catastrophique avec des famines
qui ont coûté la vie à deux millions d’habitants, soit 10 % de la population. Aujourd’hui, elle dépend en grande partie de la
Chine.MaisPékin s’inquiètede
plusenplusdesprovocations de son encombrant allié. p

Dessin de la Suisse Bénédicte, publié dans le
quotidien « Le Courrier » (Genève) en avril 2012.

D’après « Le Cri » de Munch, dessin
du Sud-Coréen Choi Min dans le journal
électronique « Voice of People » (Séoul).
« Kim Jong-un style »
vu par le dessinateur
brésilien Renato Aroeira,
publié dans le quotidien
« O Dia » (Rio de Janeiro).

0123

Samedi 13 avril 2013

culture&styles

19

« Triple X » et « Sphère-trame », de François Morellet. PMG/SIPA

Au Grand Palais, «Dynamo» dérègle tous les sens

Immense et étourdissante, l’exposition réunit des artistes qui s’amusent depuis cent ans avec la perception
Arts

V

isiter « Dynamo», au Grand
Palais, à Paris, est une expérience visuelle et physique
intense. En raison de sa taille, évidemment. Sur près de 4 000 m2,
les deux niveauxdes sallesd’exposition sont réunis en un très long
parcours zigzagant, avec ses salles
obscures, ses détours et son « labyrinthe», reconstitutiondu dispositif du même nom créé par le Groupe de recherche d’art visuel
(GRAV) en 1963. Mais c’est surtout
en raison de ce qui est montré et
qui met les sens à l’épreuve. Flashs
aveuglants, miroirs mobiles,
lumières
changeantes
et
brouillardscolorésperturbentprofondément non seulement le
regard, mais le corps. Les repères
spatiaux s’évanouissent et la perception s’affole. Ce cercle est-il un
cercleou un carré ? Où sont le haut
et le bas ? Ce vide est-il profond ou
étroit? Ai-je bien vu ? Qu’ai-je vu ?
« Dynamo » accomplit ainsi le

dessein de la plupart des artistes
qui s’y trouvent réunis, 142 signatairespour 200œuvres,dontbeaucoup de vivants, certains encore
jeunes, Ann Veronica Janssens,
Saâdane Afif ou Philippe Decrauzat. Ils côtoient les grands anciens,

Chocs sensoriels
et analyse savante
ne font pas
nécessairement
bon ménage
Robert
Delaunay,
Marcel
Duchamp, Laszlo Moholy-Nagy ;
et la génération du cinétisme et de
l’op art, celle de Victor Vasarely,
Jesus Rafael Soto, Julio Le Parc ou
François Morellet.
Qu’ont-ils en commun ? Le
désir de perturber la perception,
donc, et de faire prendre conscience au « regardeur» de la fragilitéde
ses certitudes et de son système

LE VIEUX
DE LA MONTAGNE

opus électromécanique pour marionnettes
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106 rue Brancion, 75015 Paris
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perceptif et nerveux – et, au-delà,
de son système psychique. Ils
conçoivent la création artistique
comme l’invention de dispositifs
qui remettent en cause à la fois la
définition de l’art et la position du
spectateur, appelé à se soumettre
à des épreuves. Le modèle est celui
du laboratoire, le principe d’une
recherche entre sciences exactes
et phénoménologie.
L’exposition juxtapose ces dispositifs perturbateurs auxquels il
faut se soumettre, dans lesquels il
faut souvent pénétrer – c’est son
côté expérience directe. Mais elle
veut aussi faire la généalogie de
ces artistes – son côté histoire de
l’art. Or concilier ces deux exigences est difficile, précisément à cause de l’intensité des expériences
proposées.Chocssensorielset analysesavantene fontpasnécessairement bon ménage. On recommanderait donc de se rendre à
deux reprises au Grand Palais afin
de saisir la démonstration conçue
par Serge Lemoine, commissaire
général de « Dynamo», défenseur
et chroniqueur aussi constant que
savant de ces courants depuis un
demi-siècle.
La première fois, il faut accepter
la situation du cobaye. D’entrée de
jeu, le voici ébloui par les rampes
de néons de John Armleder, pris de
nausée en se plaçant entre les
trois miroirs concaves d’Anish
Kapoor, bombardé d’éclairs par
Carsten Höller, emporté entre les
miroirs tournants de Jeppe Hein
–centrifugeuseheureusementlente. Plus tard viennent la chambre
aux nuées de Janssens, les grilles
pliées et dépliées de Morellet, la
traversée des couleurs saturées de
Carlos Cruz-Diez et ainsi de suite
jusqu’aux corridors aux miroirs
convexes que Yayoi Kusama suspend à différentes hauteurs, dans
un espace délibérément resserré.
Par comparaison, les œuvres
qui se limitent aux moyens de la
peinture et du dessin semblent
d’abord moins dangereuses. Mais
demeurer un moment devant les
géométriesennoir et blancde Bridget Riley, de Morellet ou de Vasarely n’est pas sans effet sur le nerf
optique.Il suffit defines lignesnoires et blanches impeccablement
tracées, de parallèles et d’angles
exactement calculés, de déformationssournoisesqui donnentl’illusion du volume et l’immobile se

met à trembler, le stable à osciller.
Les sections s’intitulent à juste
titre Concentrique/Excentrique,
Distorsion, Abîme ou Maelström.
Pour mener à bien la deuxième
visite, il convient de ne plus céder
auxsurprises et sortilègesqui donnent à « Dynamo », de temps en
temps, des airs de train fantôme,
de palais des glaces ou de jeux
mathématiques. Il devient alors
possible de prendre note de certaines subtilités et de leurs sousentendus historiques. Certains se
révèlent vite. Si la visite commence par des vivants et finit sur Hans
Richter, Alexander Calder ou
Antoine Pevsner, c’est pour affirmer que ce courant est encore
actif, mais aussi que ses praticiens
actuels savent pertinemment
dans quelle histoire ils s’inscrivent.Il leurarrive dela célébrerdiscrètement,ou de la répéter explicitement.
Entre le film de Viking Eggeling
Diagonal Symphony, de 1921, ou
celui de Moholy-Nagy Jeux de
lumière noir-blanc-gris, de 1932, et
Armleder ou Decrauzat, les diffé-

Le cinétisme des
années 1960, c’était
Mondrian plus
l’électricité.
Aujourd’hui, c’est
la géométrie
plus l’ordinateur
rences tiennent aux progrès, les
artistes n’ayant cessé d’actualiser
leurs processus créatifs grâce à la
maîtrise croissante des machines
et des flux, jusqu’à la programmation informatique, qui leur permet à peu près tout. Le cinétisme
des années 1960, c’était un peu
Mondrian plus l’électricité.
Aujourd’hui, c’est la géométrie
plus l’ordinateur. Histoire artistique et histoire technique sont
indissociables.
Toutes deux sont évidemment
internationales. Allemands, Britanniques, Français, Israéliens, Italiens, mais aussi venus d’Amérique latine, les artistes qui ont animé le cinétisme et l’op art en Europe à partir de la fin des années
1950 venaient d’un peu partout et
avaient une conception volontiers

collective de l’exposition, du
moins dans les premiers temps,
avant que l’inégalitédans le succès
les oppose et les sépare. Mais
d’autres, du même âge, partaient
des mêmes observations et des
mêmes références, à New York cette fois.
En insérant une œuvre de Kenneth Noland, de Dan Flavin, de
Frank Stella et de Bruce Nauman,
l’exposition suggère ces relations.
Elles sont proches quand le
Museum of Modern Art de New
York montre l’exposition « The
Responsive Eye », qui marque
l’apogée de la reconnaissance du
cinétisme.Or cela se passe en 1964,
peu de temps avant les premières
manifestations du minimalisme.
Ce n’est pas d’une influence qu’il
s’agit, ne serait-ce que parce que
Stellacommenceà joueravec l’abs-

traction géométrique dès 1959,
mais d’une simultanéité qui
aurait mérité d’être présentée de
façon plus explicite.
Plutôt que de célébrer Julio Le
Parc, décidément beaucoup fêté
ces temps-ci, n’aurait-il pas été
nécessaire d’introduire Sol LeWitt,
virtuose inégalable des grilles, des
orthogonales et des complexités
spatiales qu’un dessin mural au
crayon peut faire apparaître ? La
visiteauraitainsiété plusdéstabilisante encore. p
Philippe Dagen

« Dynamo, un siècle de lumière et de
mouvement dans l’art 1913-2013 »,
Grand Palais, Paris 7e. www.grandpalais.fr Du mercredi au lundi, de 10 heures à 20 heures, le mercredi jusqu’à
22 heures. Entrée : 13 ¤. Jusqu’au
22 juillet.

20

0123

culture & styles

Samedi 13 avril 2013

Têtes coupées et terreurs de papier

«Auf wiedersehen,
Herr Loyrette»,
fit le violon

Les œuvres du Salon Drawing Now, à Paris, sont dominées par les visions sombres

Arts

A

Paris, à la saison qui s’appelait autrefois le printemps,
les foires d’art se succèdent.
Par chance, elles ne se ressemblent
pas. Après l’ennuyeux Art Paris,
voici l’attractif et intéressant
Drawing Now, pour sa septième
édition. C’est une petite foire
– 85 exposants seulement. Son
champ d’action est délimité : ce
qui se fait sur papier ou carton en
noir et blanc ou en couleurs. Il y a
donc, principalement, des dessins,
mais aussi des collages, des estam-

L’altiste Tabea Zimmermann au Louvre. Dernier
concert sous la présidence d’Henri Loyrette
Musique classique

O

L’humeur est sombre.
Le douloureux et
le cauchemardesque
ont de nombreux
artisans
pes, des techniques mixtes.
Crayon, aquarelle, gouache, encre,
pastel servent séparément ou
ensemble. La variété des matériaux et des techniques est donc
grande, comme celle des styles.
Drawing Now a une autre spécificité. Ne s’y rencontrent,à de rares
exceptions près, que des œuvres
d’artistes vivants et, pour beaucoup, d’artistes jeunes. Ce point
est d’autant moins secondaire que
l’on observe, depuis une décennie,
que les nouvelles générations de
créateurs travaillent très volontiers sur papier. On s’y attend de la
part des peintres, mais cela se vérifieausside lapartdeceuxqui pratiquent l’installation, la sculpture et
même, parfois, la vidéo. Il n’est

« Sans titre », de Françoise Pétrovitch, 2010, lavis d’encre sur papier. A. MOLE/GALERIE SEMIOSE

doncpas utopiqued’espérerobserver ici les signes annonciateurs
d’une tendance ou d’un engouement du moment.
Pour cette année, c’est assez
clair et peu surprenant: l’humeur
estsombre.Ledouloureuxetlecauchemardesque ont de nombreux
artisans. Le rire, quand il se fait
entendre,n’estpas gai, et la mortse
porte bien. A peine entre-t-on, le
regard se porte sur une aquarelle

ensanglantée de Barthélémy
Toguo chez Nosbaum & Reding, à
laquelle fait écho un grand lavis de
têtes coupées du même Toguo à la
galerie Lelong.
Le sens remarquable de l’abréviation des formes et la maîtrise
de la fluidité qui caractérisent l’artistene fontqu’accentuerl’intensité de ces visions. De façon comparable et différente, Simon Pasieka
(galerie Eric Mircher) allie la plus

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impeccable dextérité à l’étrangeté
de ce qu’il donne à voir, une jeune
femme devant une architecture
aux angles désagréables, une
autre renversée sur du marbre.
Alex Reding dessine d’un trait
impassible des machines monumentales, à moins que ce ne soient
des monuments en forme de
machines.Chez Dominique PoladHardouin, Wu Xiaohai regarde le
monde, aux deux tiers carbonisé,
tomber en pièces. Françoise Pétrovitch couvre de haut en bas les
murs de la galerie Sémiose de ses
adolescentes étrangleuses, de ses
figures masquées, de ses animaux
blessés.
Frédérique Loutz chez Claudine
Papillon, Davor Vrankic chez Alfa,
Jérôme Zonder chez Eva Hober,
Claire Tabouret chez Isabelle Gounod, Lubos Plny chez Christian
Berst, Mamadou Cissé chez Bernard Jordan : faire l’inventaire des
œuvres qui transmettentangoisse
ou accablement serait un long
exercice. Les villes étouffent, les
objets blessent, les corps s’émiettent. Les artistes, en donnant forme visuelle à leurs inquiétudes,
les apprivoisent, sans doute, mais
surtout les transmettent et les diffusent.
Par une coïncidence fortuite,
probablement, l’un des seuls artistes du passé – récent – exposé à
Drawig Now est Henri Michaux,
chez Thessa Herold. Dessins mescaliniens hallucinés et aquarelles
decorps presquedissous: lacorrespondance est immédiate entre lui
et bien des dessinateurs d’aujourd’hui. p
Philippe Dagen

Drawing Now, Carrousel du Louvre,
99, rue de Rivoli, Paris 1er.
Du 11 au 13 avril, de 11 heures à 20 heures, le 14 avril de 11 heures à 19 heures.
Entrée 15 ¤. Drawingnow.com

uverture ce mercredi
10 avril à l’Auditorium du
Louvre du cycle musical
qui accompagne jusqu’au 5 juin
l’exposition « De l’Allemagne :
1800-1939» avec le Quatuor Arcanto. Au programme, des compositeurs germaniques, natürlich :
Mozart, Hindemith et Brahms.
Depuis sa formation en 2002, ce
quatuorcomposéenpartiedesolistes – l’altiste allemande Tabea Zimmermann et le violoncelliste français Jean-Guihen Queyras, aux
côtés des violonistes allemands
AntjeWeithaaset DanielSepec, respectivementpremieretsecondviolon – a déjoué toutes les réserves
qui accompagnent généralement
cegenrehybrided’ensemblecumulant la double contrainte du quatuorconstitué et cellede l’aventure
en solitaire. Nulle affaire marketing cependant : cette bande des
quatre pratique depuis longtemps
de la musique de chambre et ne
s’est constituée qu’au terme d’une
lente maturation. Peut-être est-ce
précisément ce petit côté illégitime qui lui donne cette passion et
cette fraîcheur ?
Dans Le Dix-huitième Quatuor
en la majeur K464, les Arcanto ont
présenté un Mozart impeccable de
fluidité dansante et de rigoureuse
osmose pratiquant avec virtuosité
cet art délicat de la suspension, qui
ourled’ombrestragiquestellephrase de menuet ou en appelle discrètement,dansl’andanteaudialogue
élégiaque de la Symphonie concertante pour violon et alto K 364. Il y
a, bien sûr, au centre de tout, l’alto
souverain de Madame Tabea Zimmermann-Sloane. Un son à la fois
éclatant et profond à l’archet souple et puissant, au lyrisme poétique lumineux et gorgé de sève. Un
art qui a donné à l’instrument la
royauté dévolue au violon ou au
violoncelle.
Passé l’implacable martelé au
tutti qui paraphe violemment le
début du premier mouvement, Le
Cinquième Quatuor op.32 de Paul
Hindemith (1895-1963), qui était
lui-même altiste, a réservé à l’alto
un motif mordant et tragique. Cette œuvre originale, qui date de la
période de maturité du compositeur allemand, est rarement jouée:
elle réclame des musiciens une
technique sans faille et une belle
imaginationpourfairevivreetchatoyer des alternances furieusement incantatoires et élégiaques.
Ainsi dans le deuxième mouvement « Sehr langsam, aber immer
fliessend» aux clartés lunaires, qui
voit la violoniste Antje Weithaas
prendre tous les risques et pousser
le son aux limites du silence, entre
continuum rageur et diffractions
atmosphériques.

Le Troisième Quatuor en si
bémol majeur op.67 de Brahms
(1833-1897), qui clôt le concert, ressemble peu à ses deux prédécesseurs de 1873, écrits sous l’influence de Robert Schumann et de son
amour pour Clara. Quoique
empreint d’une forme de sérénité,
il s’autorise tous les passages à l’acte lyrique mais sans jamais s’appesantir. La « Dame à l’alto », pieds
sagement rangés devant elle, tient
là encore une partie maîtresse. Sa
belle figure qui ressemble aux portraits de la Marguerite de Matisse,
visage lisse et plein, beaux yeux
noirs, tient souvent l’ébauche d’un
demi-sourire.
Tour à tour follement sauvage
et follement sage, immergée dans
le son du quatuor ou menant en
solo la belle danse, cœur battant et
combattant, Tabea Zimmermann
fait sonner avec délicatesse et ver-

Au programme, pour
le Quatuor Arcanto,
des compositeurs
germaniques,
natürlich: Mozart,
Hindemith et Brahms
tu le magnifique alto du luthier
Etienne Vatelot, que lui a valu son
Premier Prix au concours Maurice
Vieux en 1983 à Paris.
Le très ludique et très enlevé
scherzo du Quatuor à cordes de
Debussy aura le dernier mot face à
l’enthousiasme du public. Une
situationparticulièrementréjouissante pour la programmatrice
Monique Devaux, qui peut se targuer d’avoir fait de l’Auditorium
du Louvre le « temple de la musiquedechambre»àParis.Pourpreuve, ce dernier concert, sous la présidence d’Henri Loyrette, aura été
rempli à 102 % de la jauge de
450places,sil’onprenden considération un taux d’absentéisme de
8%à10%dupublicabonnéetlacinquantaine de places debout que
l’Auditorium met en vente à chaque concert. « Pour la première fois
depuis 1989 et pour la saison prochaine 2013-2014, nous avons
atteint un taux de vente de 98 % sur
l’ensemble des concerts.» Un signe
qui ne devrait pas tromper le nouveaudirecteurduLouvre,Jean-LucMartinez. p
Marie-Aude Roux

Auditorium du Louvre, Quatuor Arcanto, le 10 avril. Prochains concerts avec
les solistes de l’Atelier lyrique de l’Opéra
de Paris (17 avril à 19 heures), le pianiste
Adam Laloum (18 avril à 12 h 30). sous la
Pyramide, Paris 1er. Tél. :
01-40-20-55-00. De 5 €à 30 €. Louvre.fr
Diffusion sur France Musique le 23 avril
à 14 heures.

Paris, capitale du dessin
pour une semaine



ACTUELLEMENT AU CINÉMA
www.filmsdulosange.fr

Le Salon du dessin, qui se tient
au Palais de la Bourse, a été créé
il y a vingt-deux ans. Très resserré (trente-neuf galeries), il a
petit à petit attiré les amateurs,
conservateurs de musée et collectionneurs, chaque printemps,
vers la France. Autour de lui se
sont greffés d’autres événements : Drawing Now, mais aussi
la foire DDessin, qui se tient pour
la première fois du 12 au 14 avril
(60, rue de Richelieu, 2e arrondissement). Les galeries ne sont
pas en reste, dans le quartier
Drouot, comme rive gauche. Mention spéciale à Daniel Malingue
qui réunit, au 26, avenue Matignon, dans le 8e, un rare ensemble surréaliste. Les maisons de
ventes sont aussi de la partie.

jeudi 18 avril à 20h30

Laurence equiLbey

insuLa Orchestra

kristian bezuidenhout piano
Mozart / schubert

salle Gaveau 45 rue La Boétie 75008 Paris
tel. 01.49.53.05.07 www.sallegaveau.com

0123

disparitions

Samedi 13 avril 2013

21

Sociologue, théoricien de l’«individualisme méthodologique»

Raymond Boudon

A

méthode – par exemple dans Effets pervers et ordre social (PUF, 1977) ou dans La
Place du désordre. Critique des théories du
changement social (PUF, 1984) –, théorisa
dansles annéesqui suivirent« l’individualisme méthodologique ». Plus qu’une
défense de la liberté individuelle ou encore la croyance dans la rationalité du comportementhumain (deux hypothèses que
Boudon a largement critiquées), Boudon
théorisait l’idée selon laquelle les
conceptsdessciences sociales doiventpermettre de résoudre des problèmes simples qui se posent non pas à l’échelle de la
société dans son ensemble mais à celle de
l’individu.
Des « énigmes », comme aimait à dire
Raymond Boudon qui, lorsqu’elles sont
posées clairement et sans jargon à une
échelle qui permette de les saisir comme
des résultats d’actions individuelles(qu’ils
soient voulus ou pas), peuvent être résolues par le sociologue. Cette posture, que
Boudonavaitpuiséeenpartiechez Tocqueville, et qu’il résumait en disant vouloir
«expliquer le macro par le micro et le micro
par des raisons », inspire aujourd’hui un
pan de la recherche en sciences sociales
qualifiée de « sociologie analytique».

ncienélèvedel’Ecolenormale supérieure, agrégé de philosophie, le sociologue RaymondBoudonestmort,mercredi 10 avril, à Paris, à l’âge
de 79 ans. Il était professeur
émérite à l’université Paris-Sorbonne, à
laquelle il consacra l’essentiel de sa carrière d’enseignant après un bref passage par
le CNRS et l’université de Bordeaux.
27 janvier 1934 Naissance à Paris
1967 Premier ouvrage sur « L’Analyse
mathématique des faits sociaux »
1973 « L’Inégalité des chances »
(Armand Colin)
1982 « Dictionnaire critique de la sociologie », avec François Bourricaud (PUF)
1990 Elu à l’Académie des sciences
morales et politiques
1995 « Le Juste et le Vrai » (Fayard)
10 avril 2013 Mort à Paris

En 1990, Raymond Boudon avait été élu
à l’Académiedessciences moraleset politiques, au fauteuil qu’occupait avant lui
Jean Stoetzel, qui fut son directeur de thèse. Il était membre de très nombreuses
sociétéssavantesetdemeurel’undessociologues français les plus lus et commentés
dans les universités étrangères, notamment aux Etats-Unis et en Allemagne.
Raymond Boudon, né le 27 janvier 1934
à Paris, a consacré sa vie à la sociologie. Il
n’a laissé que peu d’écrits sur ses années
d’apprentissage, l’histoire « sinistre » de la
guerre et du totalitarisme qui marquèrent
son enfance et un séjour d’une année à
l’université de Fribourg-en-Brisgau (BadeWurtemberg) en 1955. Il ne s’est guère plus
étendu sur son goût pour les mathématiquesetsadécouverte–auhasarddebutinagesdansla bibliothèquede l’Ecolenormale
supérieure– de la sociologieaméricaine de
Paul Lazarsfeld et Robert Merton qu’il partit étudier à l’université Columbia grâce au
soutien de Raymond Aron. Il devait devenir un des représentants les plus brillants
etprolifiquedecemêmecourantsociologique.
Boudon ne voyait d’intérêt dans la
confessionbiographiquequedanslamesure où elle permettait de poser de nouvelles
questions scientifiques. Au récit, il préférait finalement la causalité, au « comment » le « pourquoi», comme en atteste
la réponse qu’il fit en 1996 à la Revue française de science politique, qui lui avait
demandé de commenter personnellement un livre de souvenirs de Robert Mendras intitulé Comment devenir sociologue.
Illivraà laplace,sousletitrePourquoidevenirsociologue?,une longueanalysedesraisons de croire dans la sociologie comme
disciplinescientifique.C’estce credoscien-

En 2009. DIDIER GOUPY/SIGNATURES

tifique, plus que les thèmes de ses travaux
(lui-même se décrivait de ce point de vue
comme un « nomade ») ou les caricatures
idéologiques qui en ont parfois été tirées,
qui caractérise l’œuvre de Raymond Boudon.

A lire « un crayon à la main »
Son premier ouvrage, inspiré par la
recherche empirique américaine à base de
questionnaires qui était pratiquée à
Columbia autant que par la lecture des travaux d’Emile Durkheim,s’intitulait L’Analyse mathématique des faits sociaux
(1967). Boudon s’y appliquait à définir précisément un langage de description de la
sociétéreposant sur la distinctiondevariables et la mesure de leurs relations de cau-

se à effet. En 1973, il appliqua ce nouveau
langageà la question de l’inégalité de réussite scolaire des enfants en fonction de
leur milieu d’origine (L’Inégalité des chances, Armand Colin). L’analyse statistique
lui permit de montrer, dans ce qui reste
son maître ouvrage, que les écarts de réussite scolaire des enfants de différents
milieux sociaux peuvent être expliqués
simplementsi l’onprendencomptelesdifférences des attentes de leurs familles sur
leurs choix d’orientation.
Ce livre, comme la plupart de ceux de
Raymond Boudon, n’a pas touché un large
public. Sans doute parce que, comme
disait Raymond Aron, il faut le lire « le
crayon à la main ». Mais il a déclenché de
très importants débats intellectuels en

«Il a voulu introduire une démarche scientifique
dans les sciences sociales»
Entretien Alain Touraine, sociologue

POUR des générations d’étudiants, les
quatre écoles françaises de sociologie
sont incarnées par Pierre Bourdieu
(1930-2002), Raymond Boudon
(1934-2013), Michel Crozier et Alain Touraine. Ce dernier, directeur d’études à
l’Ecole des hautes études en sciences
sociales, réagit à la mort de son collègue.
Quels ont été vos rapports avec Raymond Boudon ? Pour vous, quelle aura
été sa place sur la scène des sciences
sociales ?

Je lui ai mis le pied à l’étrier, quand il
sortait de l’Ecole normale supérieure. Je
lui avais confié une recherche sur des
ouvriers de Peugeot qui venaient d’un
milieu rural. Plus tard, nous nous sommes opposés sur bien des points. Pour
moi, on ne peut pas définir le monde
social sans sa dimension politique, ses
enjeux de pouvoir. Or son idée de départ
est moins du côté du pouvoir que de la
rationalité des acteurs: selon lui, on peut
rendre compte des conduites sociales,
individuelles ou collectives, en cherchant
les démarches rationnelles qui les constituent. Il appartient à la grande famille
des études quantitatives, et il a par exem-

ple publié l’une des premières études sur
les inégalités sociales. C’est là ce qui fait
en partie son importance: la volonté d’introduire une démarche scientifique dans
les sciences sociales.
Vous êtes de ceux qui ont théorisé la
figure du sociologue « engagé ». Vautelle pour Raymond Boudon ?

Boudon était clairement un homme
de droite, mais je ne dirais pas « engagé»,
car ce mot introduit des nuances passionnelles dont, à juste titre, il se méfiait. Son
engagement se plaçait tout à fait ailleurs.
Moins dans le champ social ou politique
qu’à l’université. Il a voulu être celui qui
montrait la voie à la sociologie française,
qui formait le plus de professeurs. D’où,
par exemple, les dictionnaires, les vocabulaires qu’il a publiés, seul ou avec François Bourricaud. De fait, il a trouvé beaucoup de disciples, en France comme à
l’étranger, notamment dans les pays germanophones. Quand il est parti à la retraite, des chercheurs du monde entier lui
ont rendu hommage. Son influence à
l’université a été durable. Au final, on
peut même dire que le monde des sciences sociales universitaires n’a été dominé,

comme on le croit souvent, ni par les philosophes marxistes de Normale Sup’, ni
par les historiens et sociologues de l’Ecole
des hautes études des sciences sociales
qui ont poursuivi l’œuvre de Fernand
Braudel, mais bien davantage par Raymond Boudon et ses élèves.

Le champ sociologique est souvent un
champ de bataille. Avez-vous vu en Raymond Boudon un adversaire ?

Pas vraiment. Pour la simple raison
que son travail était trop éloigné du
mien. Ce que faisait Pierre Bourdieu, je le
vivais comme une agression. Ce n’était
pas du tout le cas avec Raymond Boudon.
Je ne partage pas son idée selon laquelle
les conduites des gens obéiraient à des
logiques rationnelles. Mais je la juge
moins dangereuse que celle de Bourdieu,
pour qui les gens sont sans cesse dominés et écrasés par le pouvoir social. Je suis
tout bêtement un homme des Lumières.
Rien n’est plus effrayant pour moi que
l’idée qu’elles ne traversent jamais l’ombre de la domination sociale. Boudon faisait davantage confiance à la raison. p

Propos recueillis par
Jean Birnbaum

France sur le rapport entre structures
sociales et action individuelle. L’époque
était aux notes de bas de page assassineset
aux oppositions de grands « paradigmes».
Elle a durablement inscrit la sociologie
française dans l’affrontement des « structuralistes» emportés par Pierre Bourdieu
et des « individualistes » dont Raymond
Boudon était le chef de file. Du directeur
de recherche au CNRS à l’étudiant de première année, nul ne pouvait alors ignorer
ce combat épique dans lequel Raymond
Boudonacceptaitd’endosserle rôle de l’esprit libéral – dans un milieu très marqué à
gauche – comme celui du sceptique – alors
que l’air du temps était plutôt à la critique.
Raymond Boudon, tout en multipliant
les objets sur lesquels il appliquait sa

Un défenseur de l’Université
Les derniers travaux auxquels Boudon
s’est consacré – par exemple dans Le Juste
et le Vrai : études sur l’objectivité des
valeurs et de la connaissance (Fayard,
1995) – l’ont conduit à analyser les valeurs
etla moralequotidienne,ces « petitesidéologies » sur lesquelles nous fondons une
grande partie de nos actes. Boudon s’était
ainsi attaché à montrer que la justification de la démocratie,l’abolitionde l’esclavage ou la reconnaissance des droits des
homosexuels s’expliquent par de bonnes
raisonset ont,de ce fait,une portée universelle. Il avait manifesté dans ces derniers
travaux un engagement moral et politique plus net, faisant du citoyen éclairé la
figure centrale de la vie démocratique.
Raymond Boudon fut aussi un grand
défenseur de l’Université. Le manque de
moyens dont celle-ci pâtit en France le
désolait. Mais, à la différence de la plupart
des autres sociologues de sa génération, il
n’a jamais cherché à la fuir et n’a jamais
cessé d’écrire des ouvrages de vulgarisation à destination des étudiants, comme
son très célèbre Dictionnaire critique de la
sociologie (PUF), coécrit en 1982 avec François Bourricaud, mais aussi en 2008 et
2009 deux « Que sais-je? » sur le relativismeet la rationalité.Le brassage des générations que favorise l’Université lui semblait une composante essentielle de la vie
académique. Raymond Boudon aimait
être critiqué autant et avec la même
vigueur qu’il s’autorisait à critiquer. p
Gilles Bastin

«A ses yeux, la sociologie
était tout sauf une science triste»

François Chazel, professeur émérite à Paris-Sorbonne

Y

Raymond Boudon se distinguait d’abord, ce qui étonnera peut-être certains, par
un souci constant du dialogue intellectuel. Ainsi, il lui est arrivé de répondre par
un commentaire de plusieurs pages à un
doctorant qui lui avait adressé un travail
plutôt critique sur sa pensée.
Ce sont sans aucun doute le contact
direct et régulier avec un public de jeunes
chercheurs et la possibilité de répondre à
leurs questions ou à leurs objections qui
lui ont le plus manqué lors de l’aggravation de sa maladie. Un tel dialogue suppose, au-delà du simple respect de l’interlocuteur, de lui faire véritablement confiance: c’est cette attitude de soutien ouvert
qu’ont trouvée chez lui les étudiants dont
il dirigeait la thèse.
Il était aussi éloigné que possible des
attitudes et des poses d’un gourou, même
s’il suscitait généralement le respect et
souvent l’admiration. Il témoignait dans
ces échanges d’une grande sociabilité faite de simplicité, voire de jovialité: il
n’était pas de ceux qui pensent que la pratique de la science devait s’accompagner
de componction. A ses yeux, la sociologie

était tout sauf une science triste. Il était,
bien sûr, un homme de conviction et pouvait être, à l’occasion, acerbe. Toutefois, ce
n’était pas le désaccord en tant que tel qui
suscitait sa verve polémique mais plutôt
ce que l’on pourrait appeler la révérence à
l’égard de “faux” dieux.
Son sens de la précision, servi par une
langue limpide, l’amenait à retravailler
en permanence ses textes dont la version
finale est non seulement épurée des ambiguïtés initiales mais exprime un approfondissement de sa réflexion. Il a été animé jusqu’aux derniers jours par le souci
d’aider ses lecteurs à mieux saisir sa pensée à travers une série d’articles en voie
de publication, et c’est dans l’œuvre de
Diderot qu’il a finalement trouvé une lecture roborative en accord avec son propre
dynamisme. Il était, en effet, un homme
d’une robuste vitalité, qu’il a mise au service d’une sociologie à visée scientifique:
en ce sens, il a pleinement satisfait aux
exigences de la “vocation de savant” ». p

f Sur LeMonde.fr

« Le sourire de Raymond Boudon »,
par Mathieu Laine

22

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Samedi 13 avril 2013

Ses amis d’enfance du lycée de Sèvres,
pilote et international,
dont il a été élève,
Le théâtre des Gros Sabots,
dont il a été le directeur,
La Belle-de-Fontenay,
dont il a été candidat à la députation,
La Trabadja,
dont il a été matelot,
Aligre,
son quartier,
Ses amies et amis,
pleurent aujourd’hui

Christian BOURDIN

dit « Crotin Boudame »
artiste humaniste, engagé,
libre, volontaire, beau, designer,
fleuriste, homme politique, penseur, ami.

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La levée de corps aura lieu le vendredi
12 avril 2013, à 15 h 30, au funérarium
de Ménilmontant, 7, boulevard de
Ménilmontant, Paris 11e.

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La crémation aura lieu le samedi
13 avril, à 9 h 30, en la salle de la Coupole
du crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, 71, rue des Rondeaux,
Paris 20e.

AU CARNET DU «MONDE»

Naissances
Les familles JACQUEMOND,
GIRAUDET, LELONG,
sont heureuses de faire part de la naissance
de

Adèle LELONG,
le 9 avril 2013, à Montréal (Canada).
Saint-Paul-en-Forêt. Nantes.
Le-Loroux-Bottereau.

accueillent avec bonheur,

Garance,

Olivier et Claire LAUGIER.

Décès
Elizabeth K. Beaujour,
sa femme,
Thomas,
son fils
et Maria,
Les familles Beaujour, Klosty, Bajac,
Binabout et Bichet,
ont la tristesse de faire part de la mort de

Michel BEAUJOUR,

professeur à New York University,
survenue le 3 avril 2013,
à New York.
L’inhumation a eu lieu au cimetière
parisien de Pantin, le vendredi 12 avril,
à 11 heures.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Catherine Bastien,
présidente d’honneur,
Pascal Martineau,
président,
Les membres
du conseil d’administration,
Les adhérents de l’Académie des
écrivains publics de France,
ont la tristesse de faire part du décès de

François BOISSON,
survenu le 6 avril 2013.

ont appris avec tristesse le décès, survenu
le 8 avril 2013, de

Louise DABÈNE,

professeure honoraire
de didactique des langues
à l’université Stendhal de Grenoble.

Ses obsèques ont eu lieu dans l’intimité
de sa famille et de ses amis, le 12 avril,
à Bidart (Pays-Basque).

née le 5 avril 2013, à Cannes,

fondateur de l’AEPF,

Ses collègues et amis
du Lidilem (Laboratoire de linguistique
et didactique des langues étrangères
et maternelles),
de l’Acedle (Association des chercheurs
et enseignants didacticiens des langues
étrangères)
et de nombreuses universités françaises
et étrangères,

Spécialiste du contact des langues et du
plurilinguisme tant du point de vue
sociolinguistique que didactique,
ses travaux pionniers dans ces domaines
ont durablement marqué étudiants,
chercheurs et enseignants. Sa créativité,
son énergie et sa capacité à impulser des
programmes de recherche collectifs et
novateurs ont fortement influencé la
communauté internationale.

Michel HUGUET,
grand-père maternel,
Eugénie et Adèle,
ses sœurs,
Alexandre et Adrien,
ses cousins,

chez

0123

carnet

Jean-Claude et Michèle,
Bernard et Catherine,
ses enfants,
Anne et Thierry, Yann et Laure, Soazig
et Grégoire, Goulven et Anne-Laure,
Gildas et Juliette,
ses petits-enfants,
Ses treize arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de

Marie-Thérèse DREVILLON
née LE SEVEN,

survenu le 7 avril 2013,
à son domicile de Boulogne-Billancourt,
dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année.
Les obsèques ont été célébrées le
12 avril, à 14 h 30, en l’église de SaintGildas-de-Rhuys (Morbihan).
15, cité de la Pépinière,
92140 Clamart.

Lyon. Perpignan.

Diana Page,
son épouse,
Olivia, Jérémy, Amanda,
ses enfants,
Ses petits-enfants,
Laurent Page,
son frère,
Sarah Page,
la mère de ses enfants,
Alain Dufermont,
Estelle Demesse,
Nathalie Borde,
Ses amis les plus chers,

ont la grande tristesse de faire part du
décès de

ont la tristesse d’annoncer le décès de

Mme Denise GAILLARDE,

« Happyculteur »,
chevalier de la Légion d’honneur,

survenu le 10 avril 2013, à Lyon,
dans sa quatre-vingt-seizième année.
Une bénédiction sera donnée le 12 avril,
à 14 h 30, en l’église du Saint-Nom-deJésus, à Lyon.
Les obsèques seront célébrées le
13 avril à 14 h 30, en l’église de Vinça
(Pyrénées-Orientales).
Ils rappellent à votre souvenir
M. Francis GAILLARDE,
son époux,
décédé le 13 juillet 2001.

Jean GAYDIER
est décédé le 9 avril 2013
dans sa quatre-vingt-treizième année.
De la part de
Anne-Marie, Michel et Françoise
Gaydier,
ses enfants
Et toute la famille.
Les obsèques auront lieu le 12 avril,
à Renaison (Loire).
famille.gaydier@free.fr
Le département de lettres
a la tristesse d’annoncer le décès,
le 2 avril 2013, de

Bernard MASSON,

professeur émérite
à l’université de Paris Ouest Nanterre.

Ariane et Jean-François JacquesMetzger,
Jean-Marc et Christine Metzger,
Denise et Patrick Chong-Metzger,
Annick et Pascal Mortreux-Metzger,
ses enfants,
Sonia, Tristan, Dimitri, Julia, Laura,
David, Cédric, Isaline, Sophie, Marianne,
Alexis,
ses petits-enfants,
Marwan, Ismaël, Salomé,
ses arrière-petits-enfants,
Sa famille,
ont la tristesse de faire part du décès de

Georges METZGER,
ingénieur ECP 1946,

le 4 avril 2013,
à l’âge de quatre-vingt-onze ans.

Abdelaziz EL ALAOUI,
à l’âge de quarante-sept ans, à Rabat,
le 14 mars 2013.
Lauréat des Facultés de Grenoble II,
de Paris I Panthéon-Sorbonne et diplômé
de l’IEP Paris, il collabora au rapport
Cyclope, fut économiste et analyste risques
à la banque Paribas, puis BNP-Paribas
à Paris, puis à la direction générale de
l’OCP Group Maroc.

décédée le 26 mai 2012.
« Désormais ton soleil ne se couchera
plus, ta lune ne disparaitra plus,
car le seigneur sera pour toi la lumière
de toujours. »
(Esaïe 60,20).
Un culte d’action de grâce aura lieu le
samedi 20 avril, à 17 h 30, en l’église
réformée de Saint-Cloud, 13, boulevard de
la République (Hauts-de-Seine).
ariane.metzger@wanadoo.fr

$""!# (,3)-&.!'.
( 6 I 9 / ; D

# 8 2 A ' I ) ; D

M. Thierry PAGE,

survenu le mardi 9 avril 2013,
dans sa quatre-vingt-quatorzième année,
à Nyon (Suisse).

survenu le 10 avril 2013,
à l’âge de soixante-six ans
« Je suis allé mener l’âne au pré,
dès que je reviens, je vous appelle ».

Un dernier hommage lui sera rendu le
mardi 16 avril, à 15 heures, au cimetière
du Montparnasse, 3, boulevard EdgarQuinet, Paris 14e.

Académie des beaux-arts,
23, quai Conti,
75270 Paris Cedex 06.
(Le Monde du 11 avril.)

Remerciements

ont le chagrin de faire part de la mort de

Stéphane Guignier,
Antoine et Chérifa Guignier,
Jean Guignier,
ses enfants
Ainsi que toute la famille,

alias Babette,
écrivain, journaliste, traductrice,
prix de l’Académie française
pour ses nouvelles,
prix Baudelaire.
Les obsèques auront lieu au cimetière
d’Ixelles, chaussée de Boendael,
à Bruxelles, le 15 avril 2013, à 14 h 30.
Une bénédiction sera célébrée le jeudi
18 avril, à 15 heures, en l’église SaintPierre de Montrouge, Paris 14e.

M. Robert GUIGNIER,
vous prient de trouver ici leurs sincères
remerciements.

Avis de messe
Une messe en mémoire de

Cet avis tient lieu de faire-part.

Olivier DEBOUZY,

Mireille Saiovici,
son épouse,
Béatrice Vignal
Et Vincent Serreau,
ses collaborateurs,
Sa famille,
Ses amis,

sera célébrée le jeudi 18 avril 2013,
à 19 heures, en la paroisse Saint-Françoisde-Sales, 6, rue Brémontier, Paris 17e.

Colloque

Edy SAIOVICI,

Les obsèques ont eu lieu dans la plus
stricte intimité.
Ils remercient tout particulièrement le
personnel de la maison médical Jeanne
Garnier.
Théâtre Tristan Bernard,
64, rue du Rocher,
75008 Paris.
André Sentenac,
son époux,
Anne, Marion et Daniel,
ses enfants
et leurs conjoints, Charles-Antoine Guérin,
Mathieu Mellin et Mélanie Guyot,
Emile et Jean, Antoine, Jules et Louis,
Jeanne, Alice et Margot,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès,
le 6 avril 2013, de

Pierrette SENTENAC,
née BALSE.

Elle a vécu passionnée, exigeante et
généreuse pour sa famille, ses amis et les
mathématiques.
Les obsèques auront lieu le jeudi
11 avril, à 10 h30, en l’église de Bures-surYvette.
Q/;;D2#8

Séminaire
L’Institut hospitalier de psychanalyse
de Sainte-Anne et
la Société de psychanalyse freudienne,

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Mme Sophie Rigaud : 01 45 65 80 88
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Dans le cadre du séminaire
« Psychanalyse et psychiatrie,
aujourd’hui et demain »,
le docteur Françoise Gorog
et le professeur Patrick Guyomard
recevront,
le mardi 23 avril 2013, à 21 heures,
à l’hôpital Sainte-Anne,
amphithéâtre Raymond Garçin,
2 bis, rue d’Alésia, Paris 14e,
le docteur Evelyne Lenoble
et Cyril Veken.

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L’Institut Catholique de Paris
organise un colloque international,
avec la participation
du professeur Amartya Sen,
Prix Nobel d’économie,
le lundi 22 avril 2013,
de 14 heures à 16 heures
et le mardi 23 avril,
de 9 heures à 18 heures,
21, rue d’Assas, Paris 6e,
« La participation citoyenne »
Entrée libre.
Plus d’informations sur www.icp.fr

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sociales - Sciences et vie de la Terre

(1933-2013),
directeur de théâtre.

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très touchés des marques de sympathie qui
leur ont été témoignées lors du décès de

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son compagnon,
Claude, Cécile et Sylvie,
ses trois sœurs,
Ses innombrables neveux et nièces,
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de l’Académie des beaux-arts,
membre de l’Institut,
grand officier de la Légion d’honneur,
commandeur
dans l’ordre national du Mérite,
officier
dans l’ordre des Arts et des Lettres,

ont la douleur de faire part de la mort de

Christiane,

ont la douleur de faire part du décès de

M. Lucien Clergue,
président,
M. Arnaud d’Hauterives,
secrétaire perpétuel
Et tous les membres
de l’Académie des beaux-arts,
ont la tristesse de faire part du décès de
leur confrère,

Gabrielle ROLIN,

Vous pouvez associer son souvenir
à celui de son épouse,

Malika,
sa sœur,
Ses amis,

Pas un matin sans Le Monde.

M. et M Jean-Jacques Gaillarde,
M. et Mme Bernard Gaillarde,
M. et Mme Michel Gaillarde,
ses enfants,
Frédéric et Elisabeth Gaillarde,
Luc et Manuelle Chéreil de la Rivière,
Lionel et Catherine Vincent,
Guillem et Sophie Gaillarde,
Damien et Nathalie Cazé,
Clara Gaillarde,
ses petits-enfants,
Ses arrière-petits-enfants,
Parents
Et alliés,
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0123

météo & jeux

Samedi 13 avril 2013

5 à 10°

Samedi 13 avril
Pluvieux sur le nord-ouest

A

30
10

10 à 15°

50 km/h

D

5 12

7 15

Orléans

9 13

7 16

Nantes

6 14

Dijon

Poitiers

5 17

7 18

Lyon

7 23

A

A

Nice

Marseille

11 19

9 19

Températures à l’aube 1 22 l’après-midi

Aujourd’hui

Un front chaud parviendra à s'infiltrer sur
le quart nord-ouest, apportant un temps
gris et quelques pluies, poussées par un
vent de sud-ouest fort, voire violent sur le
Finistère. Quelques ondées s'échapperont
à l'avant de La Rochelle à l'ouest de la
Bourgogne jusqu'aux portes de la Somme.
Un temps plus lumineux sera au menu du
jour partout ailleurs, surtout vers le sud où
un temps ensoleillé régnera. Hausse du
mercure, surtout sous le soleil.

Jours suivants
Lundi

Nord-Ouest
Ile-de-France
Nord-Est
Sud-Ouest
Sud-Est

Mardi

12 19

Lever 08h29
Coucher /

Lever 07h02
Coucher 20h38

Sainte Ida
Coeff. de marée 86/82

Dimanche
11 22

11 18
13 23
12 21

10 21
9 25

12 26

9 23
11 22
12 20

9
18

9
19

13
20

11
19

11
19

11
21

11
19

9
21

12
21

9
22

10
24

9
23

10
25

13
25

4

5

Rabat

1015

Dépression
Front froid

Occlusion

Thalweg

1020

averseséparses
beautemps
assezensoleillé
assezensoleillé
averseséparses
averseséparses
aversesmodérées
assezensoleillé
averseséparses
averseséparses
averseséparses
averseséparses
pluieetneige
assezensoleillé
averseséparses
assezensoleillé
assezensoleillé
averseséparses
averseséparses
aversesmodérées
beautemps
enpartieensoleillé
assezensoleillé
faibleneige
enpartieensoleillé
giboulées

7
12
13
9
6
6
7
8
9
3
1
1
0
12
7
16
11
6
6
6
5
-1
13
2
5
-5

13
23
19
18
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14
14
22
15
8
11
10
4
17
14
22
20
18
12
13
21
6
22
5
12
1

Riga
Rome
Sofia
Stockholm
Tallin
Tirana
Varsovie
Vienne
Vilnius
Zagreb

8
19
22
6
5
22
15
16
12
17

Alger
enpartieensoleillé
Amman
beautemps
Bangkok
soleil,oragepossible
Beyrouth
assezensoleillé
Brasilia
soleil,oragepossible
Buenos Aires beautemps
Dakar
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Djakarta
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Dubai
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Hongkong enpartieensoleillé
Jérusalem beautemps
Kinshasa
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Le Caire
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Mexico
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Nairobi
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New Delhi
New York
Pékin
Pretoria
Rabat
Rio de Janeiro
Séoul
Singapour
Sydney
Téhéran
Tokyo
Tunis
Washington
Wellington

beautemps
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enpartieensoleillé 6 14
assezensoleillé
12 26
assezensoleillé
12 23
beautemps
10 22
aversesorageuses 25 30
assezensoleillé
2 17
soleil,oragepossible 27 32
assezensoleillé
17 24
enpartieensoleillé 16 25
assezensoleillé
7 15
enpartieensoleillé 15 24
beautemps
10 19
enpartieensoleillé 14 16

Cayenne
Fort-de-Fr.
Nouméa
Papeete
Pte-à-Pitre
St-Denis

aversesorageuses 25
assezensoleillé
26
nuageuxetorageux 23
variable,orageux 28
assezensoleillé
25
nuageux
25

Outremer

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30
28
28

Météorologue en direct
au 0899 700 703

1,34 € l’appel + 0,34 € la minute
7 jours/7 de 6h30-18h

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Avril 2013 - 2,95 €

Solution du n˚13-087

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4

8

2

3

5

Tr`
es difficile

Compl´etez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 `
a 9.
Chaque chiffre ne doit
ˆetre utilis´e qu’une
seule fois par ligne,
par colonne et par
carr´e de neuf cases.


ealis´
e par Yan Georget

IX

Vendredi 12 avril
TF 1

6

1

L

’un des deux doit disparaître.
Mon récent et difficile passage dans le maelström politique m’a enseigné qu’un appareil
est toujours plus fort qu’une individualité», écrit Christian dans cette
contribution titrée « Mélenchon
et le PC : fin de l’histoire? » sur
Agoravox.fr. Le PC en question
n’est évidemment pas l’acronyme
de « personal computer». Pourtant, à un « Mélenchon» près, ce
titre pourrait aller comme un gant
à l’ordinateur personnel. Les ventes mondiales de PC accusent une
chute historique de 13,9 % au premier trimestre 2013. C’est le plus
fort recul observé en près de vingt
ans, depuis que le cabinet de
recherche IDC étudie ce marché.
A contraction du potentiel du
porte-monnaie, contraction des
achats? IDC confirme que les ventes de PC ont notamment été
«handicapées par la traditionnelle
barrière des prix». Tous fabricants
et régions confondus, 76,3 millions de PC se sont écoulés sur le
marché au premier trimestre
2013, contre 88,6 millions un an
plus tôt. « Bien que la réduction
des ventes ne soit pas une surprise,
l’ampleur de la contraction est à la
fois surprenante et inquiétante»,
indique un analyste d’IDC.
Ce fléchissement s’explique
par « les efforts de restructuration
et de réorganisation» au sein des
deux géants américains, Dell et
Hewlett Packard, et par la concurrence des tablettes et smartphones. Si « un appareil [politique] est
toujours plus fort qu’une individualité», comme l’écrit Christian,
il n’en est rien pour le frêle appareil informatique.
Certains auront eu soin de

Les soirées télé

Sudoku n˚13-088

V

20.50 Money Drop.

Invités : Catherine Laborde, Emmanuel Moire,
Chantal Ladesou, Isabelle Mergault...
23.25 Sosie ! Or not sosie ? (110 min).

FRANCE 2
20.45 Mystère au Moulin-Rouge.

Téléfilm. Stéphane Kappes. Avec Emilie Dequenne,
Grégory Fitoussi (France, 2011) U.
22.15 Ce soir (ou jamais !).
0.10 Mon Taratata à moi (90 min).

FRANCE 3
20.45 Thalassa.

La France vue de la mer : Provence Côte d’Azur :
le choix du Sud. Présenté par Georges Pernoud.
23.30 Météo, Soir 3.
0.05 La Case de l’oncle Doc.
Jacques Barsony, un médecin dans la ville.
0.55 Le Match des experts (30 min).

CANAL +

X

I. Fornicateurs. II. Ecoulé. Arrêt.
III. Utilitariste. IV. Ir. Lé. Gsir
(gris). V. Lohengrin. Fi. VI. Lie.
Noèses. VII. Clés. Epi. VIII. Téta.
Poutres. IX. Ovoïde. Atre.
X. Narcolepsies.

2
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pluiemodérée
assezensoleillé
assezensoleillé
aversesdeneige
pluieetneige
assezensoleillé
averseséparses
enpartieensoleillé
faiblepluie
enpartieensoleillé

Chaque mois 3 dossiers réalisés à partir des meilleurs
articles du Monde de 1944 à aujourd’hui.

IV

Horizontalement

D

Jérusalem

Le Caire

Dans le monde

III

Solution du n° 13 - 087

Beyrouth

A

Tripoli
Tripoli

D

II

I. Ce n’est pas la peine de parler,
vous auriez tort. II. Travaille à la
reproduction. Un coup qui prend
de la hauteur. III. Homme
d’influence. IV. Forme d’avoir.
Dans les bourses nippones.
Annonce le début de l’attaque.
V. Approcha du bout des doigts.
Homme de la campagne. VI. Qui
prolifère sur le terrain. VII. Sur le
terrain ou au labo, il faudrait les
transformer. Des chiffres et une
lettre. Interjection. VIII. Sans
bavure. Aphélie quand elle est
supérieure. IX. Indulgence et
humanité. Grande ouverte.
X. Brûlerions après arrachage.

Athènes

Tunis
Tunis

I

Horizontalement

1020

Istanbul

Avec Dossiers&Documents
devenez incollable sur l’actualité
et faites la différence aux examens !

Motscroisés n˚13-088
3

Alger

Mercredi

9
17

2

D

Front chaud

Amsterdam
Athènes
Barcelone
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Berne
Bruxelles
Bucarest
Budapest
Copenhague
Dublin
Edimbourg
Helsinki
Istanbul
Kiev
La Valette
Lisbonne
Ljubljana
Londres
Luxembourg
Madrid
Moscou
Nicosie
Oslo
Prague
Reykjavik

Les jeux
1

Anticyclone

En Europe

Ajaccio

25 km/h

Bucarest

Océan Indien Le cyclone Imelda se dirige vers Rodrigues

Perpignan
9 20

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A

Kiev

Lisbonne
Lisbonne

5 19

7 19

Moscou

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Rome

Madrid

9 23

13 24

A

Grenoble

Montpellier

Riga

Budapest

Zagreb
Belgrade

Barcelone
Barcelone

7 19

Toulouse

Vienne

Milan

0 13

Bordeaux

Biarritz

Berne

05
10

Chamonix

Clermont-Ferrand

Limoges

1020Munich

Paris

7 16

8 19

30 km/h

Londres

Besançon

9 15

40 km/h

D

7 17

St-Pétersbourg

Minsk
1015
Amsterdam Berlin
Varsovie
Prague
Bruxelles

Dublin

960

Strasbourg

99
5

6 11

A quelle fin?

DHelsinki

10
Copenhague 10

Edimbourg

Metz

8 12

Rennes

Stockholm

98
5

PARIS

C’est tout Net ! | chronique

> 35°

1005

1010 Oslo

Châlonsen-champagne

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9 12

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1000

5 11

Caen

Brest

www.meteonews.fr

Amiens
Rouen

30 à 35°

0123 est édité par la Société éditrice du « Monde » SA

Verticalement

1. Impossible à contenir.
2. Chapelet hydraulique.
Nécessaires pour un bon bain.
3. Jamais seuls dans leurs
numéros. 4. Personnel. Plein de
bons mots. Possessif. 5. Arides.
Mettre dehors sans ménagement.
6. Nettoyas bien à fond. Bouts de
nougat. 7. Centres industriels. Joli
coup sur le court. 8. Pour
comparer les énergies. Montre les
dents et défonce tout. 9. Col alpin.
10. Marquée par le froid.
Agriculteur du Nigeria.
11. Cornemuse ancienne. Jardin
extraordinaire. 12. Bien dégagées
en plein air.

Philippe Dupuis

Verticalement

1. Feuilleton. 2. Octroi. Eva. 3. Roi.
Hector. 4. Nulle. Laïc. 5. Ilienne.
Do. 6. Cet. Gospel. 7. Acre. Ose.
8. Tar. Issu. 9. Erigne. Tas.
10. URSS. Serti. 11. Rétif. Père.
12. Stérilisés.

23

par Marlène Duretz

10
20

7 12

25 à 30°

En Europe
Reykjavik

7 14

Cherbourg

20 à 25°

5
102 020
1
015
113.04.2013
12h TU

Lille

70 km/h

15 à 20°

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0 à 5°

1015

-5 à 0°

-10 à -5°

97
5

< -10°

écrans

20.55 Low Cost

Durée de la société : 99 ans à compter du 15 décembre 2000. Capital social : 94.610.348,70¤. Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui, 75707Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
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France métropolitaine : 399 ¤
Courrier des lecteurs : par télécopie : 01-57-28-21-74; Par courrier électronique: courrier-des-lecteurs@lemonde.fr
Médiateur: mediateur@lemonde.fr
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Collection: Le Monde sur CD-ROM : CEDROM-SNI 01-44-82-66-40
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La reproduction de tout article est interdite sans l’accord de l’administration. Commission paritaire
des publications et agences de presse n° 0717 C 81975 ISSN 0395-2037
Imprimerie du « Monde »
12, rue Maurice-Gunsbourg,
94852 Ivry cedex
Président : Louis Dreyfus
Directrice générale :
Corinne Mrejen

PRINTED IN FRANCE

80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26

Toulouse
(Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)

Film Maurice Barthélémy. Avec Judith Godrèche,
Jean-Paul Rouve, Gérard Darmon (Fr., 2011).
22.25 Recherche bad boys
désespérément
Film Julie Anne Robinson. Avec Katherine Heigl,
Jason O’Mara (Etats-Unis, 2012, 85 min) U.

FRANCE 5
20.40 On n’est pas que des cobayes !
Faire une tour de 10 mètres en « briques
jouets » ; Peut-on se nourrir uniquement avec
des algues ? Les ânes sont-ils vraiment têtus ?
21.30 Empreintes.
Gérard Garouste, retour aux sources (Audio.).
22.30 C dans l’air. Magazine.
23.40 Entrée libre. Spécial Sidaction.
0.00 1940, l’or de la France
a disparu. Documentaire (50 min).

ARTE
20.50 Saïgon, l’été de nos 20 ans.

Téléfilm. Philippe Venault. Avec Théo Frilet, Clovis
Fouin, Adrien Saint-Joré. [1 et 2/2] (Fr., 2011).
0.00 Court-circuit. Magazine.
0.55 Les Herbes folles. Court-métrage.
Tomas Kaan. Avec Martijn Lakemeier (50 min).

M6
20.50 NCIS : Los Angeles.
Série. Dans le creux de la vague. La Part du feu
(S4, 7 et 8, inédit) U ; Les Amants. Convoitises
(saison 3, 7 et 8/24) U. Avec Chris O’Donnell.
0.05 Sons of Anarchy.
Série. Sauver son clan (S5, 2/13, 50 min) V.

ménager leur ordinateur, suivant
les conseils en ligne pour détecter
et réparer les pannes d’un PC : « Il
arrive souvent que nos PC tombent
subitement en panne ou ne fonctionnent pas comme ils le
devraient, lit-on sur le forum SOSordi. Ces pannes peuvent être d’origine logicielle ou matérielle, dues à
une mauvaise utilisation de la
machine ou tout simplement au
vieillissement naturel de ses composants» (bit.ly/10WzYMZ). Mais
«il est possible de cibler l’origine
du problème, et quiconque peut
facilement réparer son ordinateur
lui-même».

Les ventes de PC
ont accusé une chute
de 13,9% au premier
trimestre. Historique
Encore faut-il ne pas perdre
patience lorsque la machine
s’entête… et gare aux «pétages de
câble», expression qui, comme le
rappelle Wikipédia, est une «analogie avec le câble qui retient le
bateau amarré au port et qui
lâchait à cause de la pression».
Perdre son sang-froid s’avère
dévastateur, laissant sur le carreau
plus d’un écran, une unité centrale
ou un clavier. Dans cette compilation vidéo (bit.ly/XuyNVX), ils sont
fracassés à coups de poings frénétiques, mis en pièces à coups de marteau et à la scie sauteuse, abattus
par une canne, laminés par une
batte de base-ball, projetés au sol,
pulvérisés contre un mur… La fin
du PC est ici imminente. p
duretz@lemonde.fr

Samedi 13 avril
TF 1
20.50 The Voice, la plus belle voix.
Episode 11. Présenté par Nikos Aliagas.

23.20 The Voice. Au cœur des coulisses.
0.05 Les Experts.
Série (saison 7, 3 et 4/24, 100 min) V.

FRANCE 2
20.45 Les Années bonheur.

Invités : Gilbert Montagné, Hugues Aufray,
Bruna Giraldi, Danyel Gérard...
23.15 On n’est pas couché.
Présenté par Laurent Ruquier (180 min).

FRANCE 3
20.45 Mongeville.

La Nuit des loups. Téléfilm. Jacques Santamaria.
Avec Francis Perrin (Fr., 2013, Audiovision) U.
22.25 Mon ami Pierrot.
Téléfilm. Orso Miret. Avec Valentin Tinchant,
Olivier Rabourdin, Arly Jover (Fr., 2012) V.
23.50 Météo, Soir 3.
0.15 Appassionata (105 min).

CANAL +
20.55 The Expatriate
Film Philipp Stölzl. Avec Aaron Eckhart, Liana
Liberato (EU - GB - Can., 2012) V.
22.35 Jour de rugby. Top 14 (24e journée).
23.20 Jour de foot. Magazine (50 min).

FRANCE 5
20.36 Echappées belles.

Aux confins de l’Indonésie : la Route des îles de
la Sonde. Documentaire. Nicolas Millet (2013).
22.06 Les Aventuriers du Tangaroa.
Documentaire. Anders Berg et Havard Jenssen.
22.57 L’Œil et la Main. A la ferme.
23.24 Dr CAC. Magazine.
23.51 Planète insolite.
Voyage dans le Pacifique (55 min).

ARTE
20.45 L’Aventure humaine.

Dernières nouvelles de l’Atlantide. Documentaire.
21.40 David et la mort de Marat. Un peintre
en révolution. Documentaire. Martin Fraudreau.
22.35 U2 : From the Sky Down p
Film Davis Guggenheim (GB, 2011).
0.00 Tracks. Magazine (55 min).

M6
20.50 Hawaï 5-0.

Série. Kapu (S3, épisode 12) U ; Pahele. Alaheo
Pau’ole (saison 2, 11 et 12/23) U ; Ne Me’e Laua
Na Paio. Ma ke kahakai (S1, 19 et 20/24) U.
1.00 Supernatural.
Série (saison 3, 2 et 3/16, 85 min) V.

24

0123

0123

Samedi 13 avril 2013

Une camusienne
à New Delhi
Lettre d’Asie
Frédéric Bobin

D

rapée dans son sari blanc bordé de
vert, Sharad Chandra s’émeut vite
quand elle évoque Albert Camus.
L’intellectuelle indienne est une camusienne de choc, et sa passion en dit long sur la
ferveur que continue d’inspirer l’auteur
de L’Etranger à travers le monde, notamment en Inde où il reste très lu. Sharad
Chandra est de tous les cénacles célébrant
la mémoire de Camus, le dernier en date
ayant réuni, en mars, à l’Alliance française
de New Delhi, camusiens français et
indiens à l’occasion du centenaire de la
naissance de l’écrivain. La salle était comble, toutes générations confondues, et Sharad Chandra, sur l’estrade, brûlait d’une
ardeur toute personnelle.
C’est que la traductrice en hindi de Caligula, des Justes et du Malentendu est
armée d’une puissante intuition. A l’en
croire, la pensée de Camus est traversée

d’échos indiens. Dès l’instant où elle en a
lu les premières lignes, elle a été troublée
par ces résonances. « J’ai d’emblée perçu
une voix qui sonnait étrangement à mes
oreilles de femme indienne», dit-elle.
Depuis, Sharad Chandra cherche, creuse, explore. Pourquoi cette « indianité» de
Camus? D’où vient-elle? Quels canaux
a-t-elle empruntés? La question la poursuit au point d’avoir occupé l’essentiel de
sa carrière de professeure de littérature.
Elle a fourni une manière de réponse dans
son Albert Camus &l’Inde (Indigène Editions, 2008) que certains sceptiques pourraient épingler comme une tentative d’annexion assez osée, mais qui mérite à tout
le moins d’être discutée. «Influence directe» ou «pure analogie de pensée», elle ne
tranche pas vraiment, mais elle est
convaincue de l’existence de ces profondes «affinités» entre l’univers de Camus et

la philosophie hindoue du Vedanta, dont
l’un des textes-clés est le Bhagavad- gita.
Sharad Chandra cite ce qui, chez
Camus, « fait écho » en elle: le détachement; le désir d’unité (évoquant la fusion
dans l’hindouisme entre l’âme individuelle de l’atman et l’âme universelle du brahman) ; le sens du sacré (en dépit de l’incroyance); l’ignorance tenue comme cause de la souffrance… Elle émet l’hypothèse que le Bhagavad-gita a pu inspirer
Camus.
Que l’écrivain français ait lu ce classique du Vedanta ne fait guère de doute à
ses yeux. L’ami de jeunesse Max-Pol Fouchet le dit même expressément dans son
autobiographie, Un jour, je m’en souviens
(Mercure de France, 1968). Le passeur a
sûrement été Jean Grenier, le professeur
de philosophie au lycée Bugeaud d’Alger.
Les deux enfants de Camus, Jean et Catherine, ont confirmé eux-mêmes à Sharad
Chandra que le Bhagavad-gita figurait
dans la bibliothèque de leur père.
En visite chez Jean, en 1988, la camusienne de New Delhi se trouve même
dans la bibliothèque de l’appartement
familial de la rue Madame, à Paris,
bouillant d’impatience de repérer dans
les rayons le texte sacré. Alors que Jean la
laisse libre de regarder ce qu’elle veut
bien chercher, Sharad Chandra n’en fait
pourtant rien, tétanisée, « effrayée» par la
situation. Elle avait rêvé de voir si Camus
avait annoté l’ouvrage. Mais sa timidité
paralyse sa curiosité. Elle en tremble encore en racontant la scène, cette occasion

manquée. Mais qu’importe, après tout, le
détail de la présence physique du classique dans les étagères, Sharad Chandra
tient que la connivence philosophique
est déjà suffisamment attestée.
De là à faire de tous les Indiens des
camusiens inconditionnels, il y a toutefois une marge. Alors que les cercles de
fidèles célèbrent cette année du centenaire, la rue gronde, elle, de clameurs qui
sont tout sauf camusiennes. La peine de
mort y est réclamée à grands cris de haine
qui résonnent fort peu avec la Réflexion
sur la guillotine, le grand plaidoyer abolitionniste de Camus. Dans le grand mouve-

La rue, elle, gronde.
La peine de mort y est
réclamée à grands cris
de haine qui résonnent
fort peu avec la «Réflexion
sur la guillotine»,
le grand plaidoyer
abolitionniste de Camus
ment de protestation ayant suivi le viol
collectif, en décembre2012, de l’étudiante
de New Delhi qui succomba à ses blessures, il y eut le meilleur: une critique inédite – sur cette échelle – de la condition des
femmes en Inde. Il y eut aussi le pire : les
appels à « pendre » les coupables. Les jeunes manifestants brandissaient des pan-

cartes arborant la corde du pendu. L’air
du temps est assez chargé sur le sujet. En
l’espace de trois mois – de novembre2012
à février2013 –, deux djihadistes ont été
pendus pour terrorisme.
L’Inde met ainsi fin à un moratoire sur
la peine de mort, de facto en vigueur
depuis 2004. Quand Ajmal Kasab, le seul
rescapé du groupe de pakistanais qui
assaillit Bombay en novembre2008
(166 morts), a été exécuté, la nouvelle a
été accueillie par des concerts de joie
dans la rue où l’on s’échangeait des friandises sur fond de crépitements de
pétards. Quant au second pendu, Afzal
Guru, un Cachemiri impliqué dans l’attaque du Parlement indien en 2001, sa
demande de grâce a été rejeté par la Cour
suprême, au motif qu’une exécution
aurait le mérite de « satisfaire la conscience collective de la société». Sa famille a été
informée de sa pendaison après coup et
n’a même pas pu récupérer son corps.
Tout cela « blesse» Sharad Chandra. La
camusienne de New Delhi regrette l’absence d’un véritable débat critique en
Inde sur la peine de mort. Où sont donc
les intellectuels ? « Les intellectuels ne
sont pas à la hauteur sur ce sujet », déplore-t-elle. Il y eut certes, en février, un bel
article sur Camus et la peine de mort
dans la revue Economic and Political
Weekly. Mais le débat n’alla guère plus
loin. Les camusiens d’Inde ont encore
bien des sillons à creuser. p
bobin@lemonde.fr

C’est à voir… | chronique écrans

D

ès la première de ces chroniques « Ecrans », j’avais
suggéré comme antidote
aux somnifères chimiques une
cure télévisuelle de Chasse et
pêche, la chaîne qui, à chaque heure du jour et de la nuit, vous instruit de tout ce qu’il faut savoir à
propos du canard à col indigo, de
l’écrevisse albinos ou du mulot
kamikaze. N’étant chasseur ni
dans l’âme ni dans la pratique, je
dois dire que cela marche à tous
les coups : zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz…
(Cela dit, l’honnêteté m’oblige à
dire que, hier soir, jeudi 11 avril, en
début de soirée, j’ai eu plaisir à
découvrir sur ce canal un épisode
de « La Cuisine du trappeur », une
émission tout-terrain où l’on voit
un cuistot baroudeur canadien
mitonner à la fraîche une popote
des plus roboratives. Oui, même
sur Chasse et pêche, on voit aussi,
comme sur tant d’autres programmes aujourd’hui, des émissions
culinaires.)
Mais il y a mieux : myZen.tv,
une chaîne dont le projet affiché
est de vous détendre, de vous
plonger dans des abîmes de félicité et de zenitude après une petite
visite de quelque quinze minutes
dans les régions mystérieuses du
nirvana.
myZen.tv diffuse à longueur de
journée des vues absolument idylliques de côtes ensoleillées, de
déserts sublimes, de végétations
luxuriantes, de rivières et de lacs
enchanteurs. Des légendes indiquent, avec ses coordonnées, la
géolocalisation de ces édens. Et, je
dois l’avouer, la simple vue de ces
images de carte postale animée
procure un bénéfice assez immédiat.
S’y superpose un commentaire
dit par une dame dont le ton et la
voix semblent à la fois ceux d’une
chef de cabine d’Air France formée à l’ancienne (vous savez, cel-

les qui, à l’heure de l’apéro, vous
demandent sur un ton flûté, en
poussant un chariot de flacons de
bordeaux moyen: « Puis-je, cher
monsieur, vous proposer un rafraîchissement? ») et d’une maîtresse
dominatrice encore dans la phase
des préliminaires avant d’attaquer les choses sérieuses.
Une voix sensuelle, sans excès,
mais assez quand même pour attirer les oreilles concupiscentes, celles qui, probablement, aiment
écouter le sensuel et mutin babil
des « fipettes » – ainsi qu’on surnomme les animatrices de la
radio publique FIP –, qui ont l’art
de vous aguicher avec des bulletins routiers comme si elles
lisaient avec gourmandise un texte érotique de Catherine RobbeGrillet.

*

* TRANCHES DE VIE

Zzzzzzzzzzzzen

FRAMESOFLIFE.COM

MOD. AR7004

par Renaud Machart

Sur myZen.tv,
une voix sensuelle
dispense des conseils
un peu fumeux
Les séquences alternent entre
exercices yogi ou zen simplifiés et
conseils un peu fumeux : « Suivez
lentement le contour d’un objet
familier et aimé ; apprenez à ressentir le calme qui monte en
vous.» Ou : « Au moment d’une
tension extrême, sortez faire une
marche de dix minutes. » On s’attendrait presque à ce que la dame
vous indique, par parenthèse
mais fermement: « Et n’oubliez
pas de manger chaque jour cinq
fruits et légumes. »
Je me moque, mais je vais un
jour essayer « pour de vrai », promis. Cela tombe bien : je m’arrête
quinze jours et, pour me remettre d’aplomb, je vais sérieusement respecter les instructions
de la dame de myZen.tv. On s’en
reparle. p

Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directrice du « Monde », membre du directoire, directrice des rédactions Natalie Nougayrède
Secrétaire générale du groupe Catherine Joly
Directeurs adjoints des rédactions Serge Michel, Didier Pourquery
Directeurs éditoriaux Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédacteurs en chef Eric Béziat, Sandrine Blanchard, Luc Bronner, Alexis Delcambre,
Jean-Baptiste Jacquin, Jérôme Fenoglio, Marie-Pierre Lannelongue (« M Le magazine du Monde »)
Françoise Tovo
Chef d’édition Christian Massol
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Médiateur Pascal Galinier
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Directeur du développement éditorial Franck Nouchi
Conseil de surveillance Pierre Bergé, président. Gilles van Kote, vice-président
pTirage du Monde daté vendredi 12 avril 2013 : 347 106 exemplaires.

Nina VIOLONCELLISTE
Nina est une violoncelliste talentueuse. L’occasion qu’elle attendait s’est présentée: une audition importante.
De petits fragments de vie à découvrir sur framesoflife.com

2

Les politiques, ces Pinocchio ?
En marge de l’affaire Cahuzac, l’historien Jean-Noël Jeanneney analyse
la question du mensonge en politique,
et ses nombreuses fluctuations. P A G E 6

Du coup de pinceau au diapason
A partir du 15 avril, le Théâtre du Châtelet, à Paris, proposera une comédie
musicale qui s’inspire d’un tableau
célèbre de Georges Seurat. P A G E S 4 - 5

De l’eau dans le gaz
«Promised Land», de Gus Van Sant, sortira en France le 17avril. Matt
Damon y joue un commercial qui découvre les dessous de l’extraction
du gaz de schiste aux Etats-Unis. Une œuvre à la genèse tourmentée

Matt Damon et Frances
McDormand dans « Promised
Land», de Gus Van Sant.
FOCUS FEATURES

N

e pas se fier à son titre, Promised Land (« Terre promise »). Encore moins à son
décor, les riantes campagnes de Pennsylvanie. Pas
même à sa bande-son, du
folk rustique, délicatement boisé. Le nouveau film de Gus Van Sant, qui rejoindra les
salles françaises le 17 avril, n’a rien de terrien. Rien de solide, d’ancré, d’enraciné. Son
premier plan montre Matt Damon se lavant
les mains avant un entretien d’embauche. Sa
scène la plus forte décrit une fête anéantie
paruneaversetorrentielle.Sonintrigue s’articule autour des gains et des risques que la
fracturation hydraulique fait planer sur des
ruraux paupérisés.
Film liquide, coulant, fluctuant que celuilà. Comme l’eau sur la roche, Promised Land
n’acessé de glisserentre les mains de ses créateurs. Irrigué par les rigoles sinueuses d’une
genèse extrêmement alambiquée, il a fini
par échapper à son sujet, à ses auteurs, à ses
producteurs et même, jusqu’ici, à son public.
C’est–ons’endoute–àunetoutautrefortune que rêvaient ses commanditaires. Tous
avaient en tête Will Hunting, du même Gus
VanSant,avecle mêmeMattDamon,quiavait
raflé sept nominations et deux prix aux
Oscars, en 1998. Cherchant à rééditer l’exploit,
ils sortent Promised Land en pleine campagne
pour les statuettes, le 28 décembre 2012, dans
une combinaison de 25 copies la première
semaine et de 1676 écrans la seconde. Douche
froide: le film n’est pas nommé une seule fois.
Au bout de quatre semaines d’exploitation, il
disparaît des salles, n’amassant que 7,5 millions de dollars (5,7 millions d’euros) au boxoffice américain – une misère, comparé aux
182 millions de Lincoln, aux 162 millions de
Django Unchained, aux 135 millions d’Argo,
aux 95 millions de Zero Dark Thirty, ou même
aux13millionsdesBêtesduSudsauvage.Ades
degrés divers, ces films ont emballé les
votants des Oscars. Est-ce un hasard? Chacun
d’entre eux est porté par des personnages
vaillants et déterminés, certains de leur légitimité à atteindre l’objectif qu’ils se sont fixé.
Soit l’inverse à peu près symétrique des
protagonistesde PromisedLand,progressivement rongés par le doute, à mesure qu’une
cascade de rebondissements submerge le
récit. La presse américaine ne s’y trompera
pas, qui déplore dans son ensemble l’héroïsme dilué et vacillant du film : « Si Promised
Land n’atteint pas la résonance émotionnelle
d’Erin Brockovich (de Steven Soderbergh),
c’est en partie parce que les bons et les vilains
nesont pas aussi clairementdessinés », regret-

te ainsi The Chicago Sun-Times. Comme si,
par un curieux effet de miroir, les personnages avaient fini par souffrir des mêmes incertitudes, et des mêmes contradictions que
leurs auteurs.
Ala source du projet,il y a le tandemconstitué par l’écrivain à succès Dave Eggers et l’acteur John Krasinski, un grand brun révélé par
la version américaine de la série The Office.
Leur collaboration remonte à 2009, sur le
road-movie Away We Go, de Sam Mendes.
Eggersen cosigne le scénario,Krasinskiy campe le rôle principal, un commercial en plein
marasme existentiel. De fil en aiguille, la paire échafaude les prémices de Promised Land :
l’histoire de deux cadres d’une compagnie
gazière, chargés de vendre de lucratifs
contrats à des ruraux, asphyxiés par la crise,
en échange de l’exploitation de leurs sols.
Alorsque le scénarion’en est qu’à sesbalbutiements, Eggers quitte le navire, prétextant
un emploi du temps chargé. Krasinski chercheaussitôt un nouveau partenaire.Marié à la
comédienne britannique Emily Blunt, il rencontrepar son entremiseMattDamon. Immédiatementséduitparle projet,lastarde lasaga
Jason Bourne s’attelle à l’écriture d’un scénario à quatre mains. « Je mentirais si je vous

La presse américaine déplore
dans son ensemble l’héroïsme
dilué et vacillant du film
disais que je n’ai pas eu besoin d’une période
d’ajustement avec Matt, confie Krasinski. J’ai
vu Will Hunting plus de 100 fois – c’est un film
qui nous définit un peu, nous autres qui avons
grandi à Boston. Alors, se retrouver à travailler
avec celui qui a écrit et interprété ce scénario
séminal était assez irréel. Mais, très vite, nous
avons trouvé nos marques.»
Envérité,lescriptsubit–commec’estlanorme à Hollywood – d’importantes réécritures.
Situé initialement dans le secteur de l’énergie
éolienne, le récit présente des failles sur le
plan dramatique. Un temps, Damon et Krasinski envisagent de transposer l’intrigue
dans d’autres contextes: exploitation minière de charbon, forage de pétrole, élevage de
saumonsenAlaska…Envain.MattDamonparti sur un tournage, Krasinskise rend compte, à
la lecture de l’actualité, combien l’extraction
des gaz de schiste divise la population. Il trouve là le cadre qu’il cherchait pour déployer
tout le spectre sociopolitique de son histoire.
Lire la suite page 3

Cahier du « Monde » N˚ 21223 daté Samedi 13 avril 2013 - Ne peut être vendu séparément

TEL 01 70 48 92 92

Sandrine Marques et Aureliano Tonet

La religion des armes aux
Etats-Unis Le pays s’interroge
sur son rapport passionnel aux armes
à feu, après la fusillade meurtrière
de Newtown, en décembre 2012. P A G E 7

2

0123

Samedi 13 avril 2013

CULTURE & IDÉES

Street art dans les murs
Avantsa mue en hôtel, les Bains Douches, légendaireboîte de nuit parisienne,accueilleenrésidence
desartistesurbains.Attachésàleurliberté,ceux-cihésitententreindépendanceetreconnaissance
Stéphanie Lemoine

D

epuis leur fermeture administrative en 2010, à la suite
d’un arrêté de péril, il ne restait des Bains Douches que
le souvenir de soirées légendaires des années 1980,
entre branchés et people. Meurtri par des travaux sauvages, le 7, rue du Bourg-l’Abbé (Paris
3e) était devenu un vaisseau fantôme, vidé de
tous ses locataires. Un mythe déchu en quelque sorte, et un encombrant patrimoine pour
Jean-Pierre Marois, son propriétaire. De cette
blessure mortelle, on n’imaginait pas vraiment que l’édifice puisse se remettre.
En décembre2012, pourtant, le bâtiment a
reprisviegrâceàunerésidenceartistiqueéphémère. Jusqu’au 30 avril, date à laquelle commenceront d’importants travaux (prélude à
l’ouvertured’unhôtel,en2014),unequarantaine d’artistes ont été conviés à investir les
3000m2 decedédalehaussmanniendesixétages, tout en parquets, moulures et cheminées.
La plupart sont représentants de l’art urbain,
pour beaucoup issus de la mouvance street art
(«art de la rue ») et graffiti. En résonance avec
l’espace alentour, ils formulent des propositions qui vont de la fresque à l’affiche, en passant par la photographie et l’installation.
Pour Jean-Pierre Marois, le fait d’offrir temporairement les lieux à la création était une
manière de tourner la page en beauté, comme
une thérapie : « C’est la première fois depuis
cent trente ans que l’immeuble est complètement vide et je voulais ponctuer ce moment,
explique-t-il.Il y a quelque chosede trèsréjouissant à remettre à son plus haut niveau un
immeuble qui a une telle histoire…»
Afin de donner forme à son projet, il pense
d’emblée à l’art urbain, champ artistique obsédéparlaquestionde l’espace.C’estdoncà Magda Danysz,galeristeparisiennereconnuecomme l’une des meilleures spécialistes du sujet,
qu’il demande de jouer les commissaires d’exposition. La jeune femme opte pour une sélectionaussi large que possible: les résidentssont
des artistesurbains « historiques» (GérardZlotykamien, Jérôme Mesnager…), des graffeurs
fidèles à la « religion» du nom et aux lettrages
tracés à la bombe aérosol (Psy, Nasty…) ou
ouverts à l’abstraction (Lek, Sowat, Sambre,
Thomas Canto…), des street artists explorant
des formes d’expression et des supports plus
grand public (L’Atlas, Vhils, Invader, Ludo…) et
mêmedesartistescontemporains(JeanneSusplugas, Joachim Sauter…). « La résidence rassemble quatre générations d’artistes et des
approches très diverses, explique Magda
Danysz. Je voulais montrer que l’art urbain a
unehistoire,avec des phases successives,et qu’il
couvre un champ très vaste.»
Pendant qu’elle accompagne les résidents
dans l’élaboration d’un projet cohérent, JeanPierre Marois leur offre ce dont ils ont besoin
pour travailler : un gîte chauffé pour ceux qui
n’habitent pas Paris, des outils, des conseils…
Hors cette aide matérielle, aucun budget n’a
étéaffecté:«Pourquelarésidencepuisseseprolonger jusqu’à fin avril, j’ai décalé le début du
chantier, se justifie Jean-Pierre Marois. Ça a des
conséquences financières assez lourdes.»
Cette façon d’en appeler à la bonne volonté
des artistes en agace certains : « Sous prétexte
que c’est de l’art urbain, on peut se permettre de
ne pas payer », regrette un observateur. Pour
d’autres, le bénévolat aurait un effet négatif
sur la qualité des œuvres présentées. C’est du
moins ce que pense le graffeur Dem189: « Certainsfont des trucs à la va-vite,sans s’investir,et
restent dans leur zone de confort.»
La gratuité est pourtant inscrite dans l’ADN
de l’art urbain. C’est l’une des conditions de sa
liberté. D’où l’ambivalence des artistes dès
qu’il est question de monnayer leurs œuvres
ou de les voir encadrer par un quelconquedispositif de médiation. L’art urbain est travaillé
par une contradiction insoluble entre volonté de rester à la marge, désir de reconnaissance et tentation d’en vivre. Depuis son émergence, dans les années 1960 et 1970, ce mouvement d’autodidactes et d’artistes en rupture avec l’institution s’est toujours bricolé, faute de moyens, grâce à l’énergie et à l’enthousiasme de ceux qui le pratiquent. En toute
liberté. Or, la résidence des Bains Douches
n’est pas exactement un espace de tous les
possibles: les œuvres y sont sélectionnées et
scénographiées.
Surtout, en dépit des dénégations sincères
de Jean-Pierre Marois, il est difficile de ne pas
voirdansl’opérationun fabuleuxcoupde pub.
D’autant qu’elle est promue par un double service de presse: celui du propriétaire et celui de
la galerie… Aussi l’exposition n’évite-t-elle pas
les procès en récupération. « Même si on est

VU DU BRÉSIL

A Rio, l’art
est à la fête
Le nouveau Musée d’art
de Rio, écrin audacieux
pour la culture carioca,
signe un renouveau urbain
Nicolas Bourcier
Rio de Janeiro, correspondant

L

Deux œuvres créées dans le bâtiment des Bains Douches (Paris 3e). En haut, installation de Sambre élaborée
avec du bois récupéré sur place. En bas, graffiti au pochoir de C215. SAMBRE/COURTESY MAGDA DANYSZ. C215/COURTESY MAGDA DANYSZ
assez libre, ça reste l’initiative d’un galeriste »,
note l’un des résidents.
Chaque nouvelle exposition de street art
vient raviver le débat: est-il pertinent d’enfermer entre quatre murs des pratiques supposées contextuelles et subversives? De la rue à
la galerie, du mur à la toile, ne risque-t-on pas
de perdre l’essentiel ? La relation de l’artiste à
un espace non codifié, sa proximité avec le
public, la gratuité et le panache d’une aventure souventcollectivesontdesélémentsconstitutifs de l’art urbain. Le mérite de cette résidence est peut-être d’en repenser les modalités d’exposition. « Certains artistes s’adaptent
très bien au passage en institutionnel, et
d’autres non, explique Magda Danysz. Ce que
nous faisons aux Bains Douches permet
d’ouvrir la programmation à des œuvres difficiles à transposer en galerie, et de laisser s’exprimer des artistes qui proposent des formes
nouvelles. L’installation de Sambre en est un
bon exemple… » Pièce maîtresse de l’exposi-



SUR LE WEB
LES BAINS

La résidence d’artistes
aux Bains Douches
(Paris 3e). Jusqu’au 30 avril.
www.lesbains-paris.com

« Même si on est assez libre,
ça reste l’initiative d’un galeriste »
un des artistes résidents
tion, celle-ci est indissociable du lieu qui l’accueille. Délaissant le graffiti, Sambre y a foré
dans le plancher un cercle autour duquel il
échafaude jour après jour une sphère avec le
bois récupéré sur place.
De même, la présence de Lek et de Sowat
n’a rien d’un hasard. En 2010, ces figures du
graffiti hexagonal ouvraient une résidence
artistique sauvage, dans un supermarché
désaffecté du 19e arrondissement. Tout ce
qui fait le socle du graffiti se trouvait synthétisé dans le projet du « Mausolée » : goût
pour l’exploration urbaine et les lieux en friche, culte du secret, création collective et
éphémère, mise en forme des archives photographiques dans un projet éditorial (Mausolée est paru en 2012 aux éditions Alternatives). Sowat résume ainsi l’entreprise, qui a
été répliquée depuis au Palais de Tokyo, lors
d’une exposition collective sur les murs d’un

escalier de service : « Puisqu’on est mal représentés, l’idée était de nous représenter nousmêmes et de faire un projet de qualité, sans
sponsor ni budget.»
La résidence des Bains Douches hérite en
partiedu modèledu « Mausolée», qui pourrait
inaugurer une nouvelle manière d’exposer
l’art urbain: « Au début, on s’est dit que c’était
du copier-coller, confesse Sowat, et on a eu un
mouvement d’orgueil. Mais les Bains Douches
sont un lieu mythique, qui a marqué une époque. Avec Lek, on a passé notre vie à chercher ce
genre d’endroit…»
L’initiative illustre aussi le tournant pris par
l’art urbain depuis Internet. Désormais, un
nombre croissant d’œuvres produites dans la
rue se décline sur divers supports, qui sont
autant d’espaces d’exposition: sites Internet,
livres, vidéos, etc. Avec la massification des
archives et la possibilité de les diffuser en ligne
sous forme de photographies, de vidéos et
d’animations, l’intervention in situ est devenue le simple maillon d’un dispositif beaucoup plus large – un simple mot-clé ou « tag »
dans un hypertexte.
Aux Bains Douches, c’est d’autant plus vrai
que pour visiter les lieux il faut être artiste ou
journaliste. Fermée au public pour raisons de
sécurité, la résidence ne se dévoile qu’au gré
d’un effeuillage en ligne sur le site Internet,
créé pour l’occasion. Celui-ci a été conçu à la
manière d’une exposition: éphémère comme
l’événement dont il rend compte, il fermera le
30avril.Onn’ydécouvrepasseulementlesbiographies des artistes et les clichés de leurs travaux, mais aussi des vidéos dont on peut se
demandersi elles ne sont pas des œuvres ellesmêmes.Unefoislesitefermé,lesimagescollectées par une poignée de photographesaccrédités iront nourrir un projet de livre.
Parun curieuxrenversement,l’espacephysique des Bains Douches finit ainsi par apparaître comme le moins tangible de tous ceux
où les œuvres sont susceptibles d’être montrées. Signe d’un temps qui préfère au réel sa
représentation ? A moins que ce ne soit
l’inverse: une ruse destinée à donner plus de
prix à l’expérience sensible et une manière
pour les artistes de jouir des lieux en toute
exclusivité. Comme à la grande époque des
Bains Douches. p

a cérémonie d’ouverture début
mars avait été chaotique, les travaux largement en retard et une
manifestation d’artistes cariocas
en colère devant l’immense édifice
avaient quelque peu gâché la fête. Un
mois plus tard, force est de constater que
le Musée d’art de Rio (MAR, « mer» en portugais) a trouvé ses marques, soigné son
image et recouvré le calme.
Conçue par la Ville en partenariat avec
la Fondation Roberto Marinho, cette institution, censée incarner la culture carioca,
assume un positionnement original dans
le paysage artistique. Premier symbole de
réhabilitation du centre urbain de Rio en
vue des Jeux olympiques de 2016, le MAR
«légitime la ville sur le plan créatif et
contribue à corriger le déséquilibre qui voit
la cité carioca regarder avec envie la scène
artistique de Sao Paulo», souligne David
Robert, journaliste spécialisé en art et en
culture. Sa conception architecturale est
signée Thiago Bernardes, Paulo Jacobsen
et Bernardo Jacobsen, et son coût s’élève à
76millions de reis (29 millions d’euros).
Le MAR renvoie l’image d’une union
réussie entre un petit palais Belle Epoque
et un bâtiment moderniste, successivement gare routière, hôpital et terminus de
bus. Les édifices, l’un « jeune » et l’autre
« vieux», sont joints par une passerelle et
un toit surélevé de 800tonnes de béton
en forme de vagues géantes, allégorie
somptueuse d’une mer jamais loin. Dans
ses murs, le projet est tout aussi audacieux. Sur 15000 mètres carrés, le MAR se
scinde en un centre de cours, appelé l’Ecole du regard, et un bloc de quatre étages,
prévu pour recevoir entre deux et quatre
expositions temporaires. « Associer un
musée à une école est une tradition carioca, explique Paulo Herkenhoff, conservateur général du MAR et ancien conservateur du MoMA de New York. Le MAR se présente comme une réponse à ce besoin. »

« Travail éducatif »
Déjà, au début du XIXe siècle, l’Académie impériale des beaux-arts, avait entraîné la création de la collection du Musée
national des beaux-arts. Le bâtiment a été
depuis démoli. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Musée d’art moderne avait été aussi conçu avec une école qui
n’a finalement pas vu le jour.
Avec le MAR, «nous ne cherchons pas à
former un fonds spectaculaire, mais à
créer une articulation au service d’un travail éducatif», insiste Hugo Barreto, secrétaire général de la Fondation Roberto
Marinho. Une formule qui repose sur des
visites pédagogiques, des stages pour les
étudiants et enseignants de la ville.
Le début de la visite commence par le
dernier étage : « Paysage et image» de Rio.
La sélection inclut «400œuvres, dessins,
peintures, photographies, vidéos, installations et objets de la vie de tous les jours qui
ont aidé à façonner l’image de Rio comme
laCité merveilleuse». Un étrange fourretout d’affiches publicitaires de compagnies de voyages, de tableaux du XIXe et
de Barbie en short. Tout cela mis côte à
côte reste du bric-à-brac décoratif. Seuls
les montages d’une Claudia Jaguaribe, de
Guga Ferraz, et les valises sonores et visuelles de Dias & Riedweg donnent un aperçu
corrosif des disparités de la ville.
Les deux niveaux inférieurs sont différents. Chaque étage présente une collection privée, parmi les plus grandes du
pays : celle de Jean Boghici, avec ses toiles de Tarsila do Amaral ou de Rubens
Gerchman, et celle de Sergio Fadel, qui
propose un panorama remarquable des
courants constructivistes, abstraits,
d’art concret et néoconcret brésiliens. Le
rez-de-chaussée présente la jeune scène
de Rio. Histoire de varier les plaisirs,
les œuvres se mélangent avec une thématique urbaine et parfois très revendicatrice. Il y a là les livres peints du collectif Dulcineia Catadora, les portraits floutés de Paula Trope ou l’installation gigantesque du « Projet Morrinho», parpaings
peints et messages de favela. Passionnant.
On en oublierait la mer. p

CULTURE & IDÉES

0123

Samedi 13 avril 2013

3

Terrains explosifs
«PromisedLand», de Gus Van Sant, n’a pas touché son public aux Etats-Unis. En dépit d’un propos nuancé,
le film a été violemmentattaqué par les partisansdu gaz de schiste, et une polémique a éclos sur son financement
Suite de la première page

Dès lors, pendant neuf mois, entre Mexico,
Vancouver et New York, le duo biffe, rature,
reprend son œuvre. Il s’adjoint les services de
DrewVinton,l’anciencolocatairede Damonà
Harvard, chargé de fournir une documentation aussi détaillée que possible sur les
enjeux liés à l’exploitation des gaz de schiste.
«J’étaislegeekdelabande,préciseVinton,qui
travaille depuis six ans chez Pearl Street, la
compagnie de production fondée par Matt
Damon et Ben Affleck. Je suis allé à la rencontre de fermiers. Ils m’ont raconté les pressions
qu’ils subissent de la part des grands groupes
énergétiques, qui les obligent, dans certains
cas extrêmes, à quitter leurs terres.»
De son côté, pour mieux cerner le personnage qu’il entend incarner, Damon approche
des commerciaux du secteur : « Je leur ai
demandé comment ils se comportent quand
ils arrivent dans ces petites villes, comment ils
parlent aux gens qu’ils veulent convaincre»,
expliquaitl’acteurdans un entretienduMonde, en février. « Matt est très méthodique et
mesuré, John grouille d’idées et de propositions,se souvientDrewVinton.Pendantl’écriture, ils n’étaient pas toujours d’accord, mais
ils se sont toujours respectés.»
L’un et l’autre nourrissent le récit de résonances intimes. « Inconsciemment, je pense
avoir écrit ce film pour mon père, glisse Krasinski.Ilagrandidansunpetitevilleindustrielle, près de Pittsburgh. Il m’a souvent raconté à
quelpointlesgenss’entraidaient,dansl’espoir
de lendemains qui chantent. L’appât du gain,
dans une logique individuelle de court terme,
amis à malcesidéaux. PromisedLandappelle
à comprendre pourquoi on en est arrivé là. »
Quant à Damon, c’est moins sa fibre militante – il a créé en 2009 l’ONG Water.org,
visant à développer l’accès à l’eau potable –
quesondésirde passerderrièrelacaméraque
le film ravive : l’hypothèse d’un film réalisé
par lui est l’un des vieux serpents de mer hollywoodien. « J’ai toujours dit que le premier
film que je mettrais en scène serait d’échelle
modeste, qu’il y serait question de relations
humaines, qu’il reposerait beaucoup sur les
acteurs,affirmait-ilau Monde.C’était idéal! Et
puis ça n’a pas marché, pour des raisons de
planning : j’allais être loin de mes enfants
pour trop longtemps.J’ai renoncé à la dernière
minute, ce qui était horrible. On avait déjà
reçu l’argent de la Warner – parce que j’ai un
accord avec eux – et on a dû y renoncer.»
S’il abandonne la mise en scène, l’acteur ne
lâche pas le projet, dans lequel il compte bien
interpréter le rôle principal: il sera Steve, le
représentant du géant gazier, et Krasinski
jouera son ennemi, un mystérieux militant
écologiste.C’estalorsqueDamonappelleGus
Van Sant, sous la direction duquel il a tourné
àtroisreprises(WillHunting,Ala rencontrede
Forrester, Gerry). Le cinéaste accepte avec
enthousiasme, conquis par un script qui fait
écho à son histoire familiale : « Mon grandpère, mon grand-oncle et mon père travaillaient dans la vente, insiste le réalisateur.
A l’origine, mon père représentait une société
de vêtements pour hommes qui a certainement inspiré la marque Polo Ralph Lauren.»
Unefois Van Sant aux manettes,la production passe dans les mains d’une filiale d’Universal, Focus Features, et d’un indépendant
réputé pour ses documentaires engagés, Participant. Focus a déjà travaillé avec Van Sant
sur Harvey Milk, en 2008, Participant avec
Damon sur The Informant!, de Steven Soderbergh, en 2009. Les deux firmes réunissent
15 millions de dollars (11,5 millions d’euros).
Le tournage s’étend sur le mois d’avril 2012,
enPennsylvanie,cetEtatayantconsenti4millions de dollars (3millions d’euros) de déductions fiscales pour faire venir l’équipe.
Trèsvite,cependant,le filmestrattrapépar
son sujet : sans même avoir lu le script, des
militantsperturbentletournageetlapostproduction. Echaudés par Gasland de Josh Fox,
undocumentairenomméen2011auxOscars,
quimettaitengardecontrel’impactdelafracturation hydraulique sur l'environnement et
la santé, les défenseurs de l’exploitation des
gaz de schiste se regroupent autour d’un
autredocumentaire, FrackNation, d’Ann
McElhinney, Phelim McAleer et Magdalena
Segieda.Trèsmédiatisée,sacampagnedepréproductions’appuiesurlefinancementparticipatif ; en moins de trois semaines, près de
2 000 contributeurs lèvent 150 000 dollars,
soit près de 115 000 euros, sur le site de
crowdfunding (« financement par la foule »)
Kickstarter. La communauté qui s’agrège

John Krasinski, acteur et coscénariste du film « Promised Land », de Gus Van Sant.
FOCUS FEATURES

John Krasinski, Gus Van Sant et Matt Damon
lors du Festival international du film de Berlin, le 8 février.
DAVID HEERDE/REX FEAT/REX/SIPA

durant cette collecte de fonds prend violemment à parti le film de Van Sant: « Promised
Land va faire naître des doutes infondés sur la
fracturationhydraulique»,s’émeutainsiPhelim McAleer, au printemps 2012.
Face à ces attaques, le réalisateur de Prête à
tout tient bon. De Krasinski à Vinton, tous
louentle«calme»quele«maîtrezen»ainsufflé au tournage. Cette sérénité se double, chez
Van Sant, d’une certaine ambiguïté: « La fracturation hydraulique ne représente pas une
cause contre laquelle je me bats personnellement,même si elle mérited’être critiquée, estime le cinéaste. Mais la preuve qu’elle va
endommagerlessolsautantquelesgensleprétendent doit être apportée.»
Signe de cette équivoque, au moment du
montage, Van Sant multiplie les projections
tests, auxquelles il convie des confrères respectés – Steven Soderbergh, Cameron
Crowe –, pour leur demander leur avis. « Ce
qui m’émeut dans Promised Land, c’est la
manière dont Van Sant met en scène son propre effacement, souligne Jean-Marc Lalanne,
rédacteur en chef aux Inrockuptibles, et coauteurd’unemonographiesurlecinéaste.AHollywood, il n’est pas le seul à tendre ainsi vers la
disparition, Soderbergh s’y emploie film après
film. Mais Van Sant le fait avec sa douceur
caractéristique. Le filmage épouse avec une
empathie presque fraternelle le jeu de Matt
Damon, qui minore à merveille ses effets. Voir
une figure d’auteur aussi identifiée que Van
Santse dissoudreavec autantdegrâce,je trouve cela bouleversant.»
Bien que souterraine, la signature du
cinéaste traverse cependant, de part en part,
le film. La partition de Danny Elfman – qui



À VOIR
« PROMISED LAND »

film américain
de Gus Van Sant.
Avec Matt Damon, John
Krasinski (1 h 46 min).
Sortie le 17 avril 2013.
« GASLAND »

documentaire américain
de Josh Fox (2011).
1DVD Arte Editions.



À LIRE
« GUS VAN SANT »

de Stéphane Bouquet
et Jean-Marc Lalanne
(Cahiers du cinéma,
2009).

livre là sa cinquième bande originale pour
Van Sant – colore Promised Land d’une teinte
élégiaque,emblématiquedesuniversvansantiens. Car cet îlot de verdure, menacé par la
pollution et la cupidité des hommes, en évoque d’autres: en un sens, le réalisateur a toujours filmé des mondes en mutation, guettés
par l’anéantissement. Des tandems maîtres
et élèves de Will Hunting ou d’A la rencontre
de Forrester aux adolescents meurtriers d’Elephant ou de Paranoid Park, en passant par la
rockstarcrépusculairedeLastDays,VantSant
captecommepersonnelespériodesdetransition, de transmission, de transaction.
C’estunenouvellefoislecasdansPromised
Land: «Quel estvotreprix ?», ne cesse-t-ond’y
entendre. Les marchandages auxquels se
livrent vendeurs et propriétaires terriens
résonnent avec les figures de politiciens qui
peuplent de plus en plus fréquemment son
cinéma, d’Harvey Milk en 2008 au pilote de la
sérieBoss,qu’ilaréaliséen2011:«Jeplacepoliticiens et commerciaux sur le même plan,
concède Van Sant. Tous deux cherchent à
conquérir le cœur de la communauté.»
Et c’est une controverse ô combien politique qui plombera la destinée du film aux
Etats-Unis. Quelques semaines avant sa sortie sur les écrans, un think tank conservateur,
The Heritage Foundation, agite une information passée jusqu’ici inaperçue : Promised
Land a été cofinancé par la société Image
Nation, basée à Abou Dhabi. Un émirat qui,
tirant la majorité de ses revenus du pétrole, a
tout intérêt à critiquer la concurrence que
représente l’exploitation outre-Atlantique
des gaz de schiste. « On n’était pas au courant,
jure Damon. La société Participant, avec
laquelle j’ai l’habitude de travailler, a un
accord avec eux. Image Nation finance, à
l’aveugle, 10 % de leurs investissements.
Quand j’ai découvert leur nom au générique,
j’ai demandé ce que c’était que ce truc. La droite nous est tombée dessus, nous accusant
d’avoir fait un film propagandiste, financé
par le Moyen-Orient, qui ne veut pas que l’on
devienne indépendants énergétiquement…
J’adore travailler avec Participant, mais
quand je pense aux maux de crâne que cette
connerie nous a donnés, il aurait été plus
malin de tout faire financer par Focus.»
Même son de cloche chez Van Sant :
« Découvrir leur nom au générique m’a surpris. La polémique est justifiée, même si je n’ai
eu aucun contrôle dessus. C’est surtout son
caractèreparanoïaquequi,jel’avoue,m’aintéressé.» Vertige d’un film qui, vantant les vertus de la méfiance, a vu cette arme retournée
contrelui,jusqu’àl’irrationnel.ImageNation,
que nous n’avons pas réussi à joindre, a déjà
cofinancé une vingtaine de films depuis
2009, dont des titres aussi différents que
Contagion, Men in Black 3, Indian Palace ou
Zero Dark Thirty. Tout indique que sa partici-

pation à Promised Land relève, comme nous
l’a assuré la totalité des intervenants que
nousavons interviewés,de lacoïncidence– et
non d’un quelconque calcul.
Drew Vinton, qui a grandi en Angleterre,
veut croire que le Vieux Continent accueillera son bébé avec un regard plus cartésien et,
partant,plusbienveillant: «D’unpointdevue
historique, l’Amérique est une terre de pionniers, l’Europe – et plus particulièrement la
France – une terre de sceptiques. En tant que
communauté, vous avez refusé d’exploiter les
gaz de schiste. Cela ne peut que servir à une
réception plus sereine du film.»
De fait, Promised Land a bénéficié de critiques plutôt enthousiastes lors du Festival de
Berlin, en février, où il a obtenu la mention
spéciale du jury. Le distributeur français du
film, Mars Distribution, a décalé au 17avril la
sortie du film, initialement prévue le 13mars,
de manière à pouvoir organiser pas moins de

« La droite nous
a accusés d’avoir fait
un film propagandiste,
financé par
le Moyen-Orient »
Matt Damon

acteur et coscénariste
133 avant-premières dans tout le pays. Programmées dans le cadre des Journées de
l’énergie, sous l’égide du ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie,cesprésentationsontrassembléélus,militants et associations: « On a montré le film
auprès d’un public ciblé, détaille Stéphane
Célérier,PDGdeMarsDistribution,quicompte sortir Promised Land sur 220 copies. C’est
un film politique, militant. On veut que les
gens débattent dessus. C’est pourquoi il a fait
l’objetd’uneattentionparticulière.Onl’adétaché de tous ceux qui sont sortis entre mi-janvier et fin février, juste avant la cérémonie des
Oscars, pour éviter de réitérer l’erreur stratégique de nos collègues américains.»
« Après tout, c’est notre grange ; nous
devons tous en prendre soin », est-il dit, en
substance, à la fin du film. Une grange sous
laquelle se sont abrités des talents et des intérêts éminemment divers, voire divergents.
Que son toit n’ait pas toujours su les protéger
des eaux n’est pas la moindre beauté de ce
film tombé du ciel qu’est Promised Land. p
Sandrine Marques
et Aureliano Tonet

4

0123

Samedi 13 avril 2013

CULTURE & IDÉES
Lettre du critique d’art Félix Fénéon
et autoportrait de Lucie Cousturier.
Cette artiste méconnue a fait acheter
à son père « Un dimanche après-midi
à la Grande Jatte », en 1900.
BRUNO LEVY POUR « LE MONDE »

Le jeu
delapeinture
musicale

Une comédiemusicale, donnéeau Théâtre du Châtelet,
s’inspire du célèbretableau de Seurat «Un dimanche
après-midià la Grande Jatte». Ses auteursont inventé
unehistoire à partir de ce chef-d’œuvre au destin romanesque

C

ertainesœuvresontundestin
étonnant.Undimancheaprèsmidi à la Grande Jatte, célèbre
toile de GeorgesSeurat peinte
entre1884 et 1885, fait partie
de ces créations qui deviennent icône et source d’inspiration. Près de
cent trente ans après sa création, ce tableau
figure au centre de Sunday in the Park with
George, une comédie musicale donnée en
création française au Théâtre du Châtelet, à
Paris, à partir du 15 avril. A l’origine de cette
pièce, il y a la fascination de ses auteurs pour
la toile, et pour le mystère qui s’en dégage.
En 1981, le compositeur et parolier Stephen Sondheim (né en 1930), le plus inventif
et cultivédes auteurs de comédiesmusicales
américaines, vient de connaître l’un des
pires échecs de sa carrière avec Merrily We
Roll Along. Ce musical ne trouvera pas grâce
aux yeux du public et tiendra l’affiche le
temps de seize représentations seulement.
C’est alors que Sondheim rencontre l’homme avec qui il va se lancer dans l’aventure de
Sunday in the Park with George.
James Lapine est un jeune dramaturge et
metteur et scène américain dont Sondheim
connaissait et appréciait deux textes, Twelve
Dreams (1978), donné au Shakespeare Festival, à Central Park, et Table Settings (1979). Il
est égalementplasticiende formation,et propose à Sondheim de chercher un sujet dans
des sources photographiques, comme il
l’avait fait, en 1977, pour une adaptation du
poèmedramatique en cinq actes Photograph
(1920),deGertrudeStein.Cespectacled’avantgarde, présenté dans le quartier de SoHo, à
New York, avait déjà comme élément de
décorunereproductiond’Undimancheaprèsmidi à la Grande Jatte.
En observant une reproduction de la vaste
toile, Lapine et Sondheim se rendent d’abord
compte que le tableau de Seurat peut faire
office de décor de théâtre. En inspectant de
plusprèssacomposition,ilssontensuiteintrigués par les divers personnages qui y figurent, dont les regards ne se croisent jamais:
«En spéculant sur les raisons de cet évitement,
nous nous sommes aperçus que nous parlions
d’une pièce de théâtre, voire d’une comédie
musicale, se souvient Sondheim. James a fait
remarquer: “Il manque juste le personnage

principal.” Moi : “Qui donc?”Lui: “Le peintre.”
C’est alors que nous avons su que nous tenions
un sujet de spectacle.»
Le songwriter et son librettiste décident
d’inventer une biographie aux personnages
de Seurat: « James est rentré chez lui, raconte
Sondheim, il a pris une feuille de papier-calque et a tracé les contours des sept personnages principaux – ceux qui sont au premier
plan.Puis il a inscrit des flècheslégendées: “La
mère de Georges ?” ; “La maîtresse de Georges?” ; “Un peintre?” ; “Un batelier?” , etc. Certains critiques – j’entends: certains commentateurs – pensent que le batelier est un jockey.
Nul ne le sait. Ce qui a intéressé Seurat dans
cette peinture, en dehors de sa techniqueet de
sa géométrie, c’est le commentaire social.
Car, vous savez, il était une sorte de satiriste,
presque à la manière d’un Daumier. Et Seurat
était très intéressé par la façon dont un personnageest défini parson costume.Les costumesrévèlentbeaucoupd’indices; et la présence d’un singe – qui était souvent le symbolede
la prostituée – nous indique qu’un homme
respectable est accompagné d’une femme de
petite vertu.»
Après avoir défini les personnages de l’ActeI de Sunday in the Park with George (GeorgesetDot,samaîtresse,quiluisertdemodèle,
la mèrede Seuratet sa domestique,un couple
d’Américains, un batelier, une petite fille,
Louis le pâtissier pour qui Dot quitte Georges...), Sondheim et Lapine leur donnent une
postérité dans la deuxième partie. « L’ActeII
était à l’origine censé montrer ce qui était arrivé au tableau, et l’influence qu’il avait eue sur
l’existence des personnes après qu’il eut quitté
la France, affirme Stephen Sondheim. J’avais
pensé qu’il serait plaisant de faire un Sunday
in the Park contemporain, dans Central Park,
avecdesgosses qui feraientdu skateboard,des
joueurs de base-ball et des promeneurs…»
Mais l’affaire tourne autrement. Les deux
partenaires inventent le personnage et l’histoire de George, l’arrière-petit-fils de Seurat,
un artisteconceptuelaméricainqui présente,
en 1984, un hommage multimédia à la toile
de son ancêtre dans le musée où elle est exposée. Il est accompagné de sa grand-mère, qui
n’est autre que la fille de Dot, la maîtresse de
Seurat,quiavaitquittélaFrancepourlesEtatsUnis après sa rupture avec le peintre.



À VOIR
« SUNDAY IN THE
PARK WITH GEORGE »

de James Lapine (livret)
et Stephen Sondheim
(paroles et musique).
Théâtre du Châtelet,
Paris 1er.
Tél. : 01-40-28-28-40.
De 20 ¤ à 92,50 ¤.
Du 15 au 25 avril.
À LIRE
« LOOK, I MADE
A HAT, COLLECTED
LYRICS (1981-2011) »

de Stephen Sondheim
(Alfred A. Knopf,
en anglais, 2011).
« SONDHEIM
ON MUSIC, MINOR
DETAILS AND MAJOR
DECISIONS »

de Mark Eden Horowitz
(Scarecrow Press,
en anglais, 2010).
« LUCIE COUSTURIER,
1876-1925 »

d’Adèle de Lanfranchi
(Soumbala, 2008).

« LUCIE COUSTURIER,
LES TIRAILLEURS
SÉNÉGALAIS
ET LA QUESTION
COLONIALE »

Actes du colloque
international tenu
à Fréjus en juin 2008
(L’Harmattan, 2008).

Saisi d’une brusque illumination, GeorgeJr se rend compte qu’il se fourvoie dans sa
démarcheconceptuelle,et il retrouve le goût
de la création en visitant pour la première
fois l’île de la Grande Jatte, le lieu même où
son arrière-grand-pèreavait trouvé la matière de son fameux tableau.
Sondheimserendà l’ArtInstitutede Chicago pour voir de près Un dimanche après-midi
à la Grande Jatte, conservé derrière une protection vitrée. Le choc est vif : « Avant toute
chose, c’est la plus magique des expériences. Je
ne peux en parler sans avoir les larmes aux
yeux.Ily règneun tel calmeimmobile…Toutes
les couleurs sont à présent délavées […]et elles
commençaient déjà à l’être en 1891, lorsque
Seurat est mort. Mais elles sont toujours assez
vivaces, et lorsqu’on constate de près ce à quoi
l’artisteest parvenu là, c’est à couper le souffle.
Chaque touche de couleur est le résultat d’un

« Seurat a eu, sur
sa palette, onze couleurs
plus le blanc. Ce qui fait
douze. Combien
de notes contient
la gamme ? Douze »
Stephen Sondheim

compositeur et parolier
choix, de trois millions de choix – quel que soit
le nombre de coups de pinceau qui s’y trouvent. C’est une peinture de transition qui n’est
pas entièrement pointilliste : Seurat a commencéàpeindreavecletypedepetitesapplications qu’il avait utilisées dans Une baignade à
Asnières [1884], puis, à mi-chemin, quelqu’un
–je croisquec’est Pissarro– luiadit: “Pourquoi
n’utilises-tu pas cette technique par petits
points à laquelle tu t’es essayé dans tes marines?” Ce à quoi Seurat s’est alors appliqué.»
Au début de son travail de composition,
Sondheim songe à établir un principe d’auto-

contrainte musicale semblable à celui que
s’étaitimposélepeintreavecsapalettedecouleurs. Il tente, par exemple, de n’utiliser que
les touches blanches du piano. Puis il cherche
un équivalentmusical à la techniquepicturale divisionniste de Seurat : « N’est-il pas intéressant que Seurat ait eu, sur sa palette, onze
couleurs plus le blanc ? Je me suis dit : “Onze
plus une font douze. Combien de notes
contient la gamme? Douze.”»
Sondheimobserve que Seurat ne mélange
que des couleurs voisines de la gamme chromatique – jaune et orangé, bleu et indigo,
mais jamais jaune et bleu – ou une couleur et
du blanc. Le musicien établit donc une grille
d’accords qui tente de n’associer que les tons
conjointsdela gammechromatiqueoccidentale. Mais le résultat harmonique est décevant, aussi décide-t-il de n’incarner ce pointillisme sonore que par le rythme, l’instrumentation et l’accompagnement, dans une
partition économe, austère mais scintillante
et très souvent lyrique.
Si Lapine et Sondheim ont fait du tableau
de Seurat une pièce de théâtre, l’histoire
d’Un dimanche après-midi à la Grande Jatte
est, elle, digne d’un roman. La toile est exposée pour la première fois en 1886, à l’invitation de Camille Pissarro (1830-1903), dans ce
qui sera la huitième et dernière exposition
des impressionnistes. Quatorze ans plus
tard, en 1900, c’est dans les locaux de La
Revue blanche que le chef-d’œuvre de Seurat
est exposé à la vente, au milieu d’un mélimélo tout à fait bohême où s’entassent, en
contre-jouret superposées,les toilesdupeintre. Selon Félix Fénéon (1861-1944), critique
d’art de La Revue blanche, « la famille [de
Seurat], pourtant millionnaire, vend tout
cela… surtout parce que cela les gêne ». Les
dessins partent pour « 10 francs sans cadre et
100francs quand ils sont sous verre ».
Parmi les acheteurs, on trouve Léon Casimir Brû, industriel aisé à la tête d’une fabrique de poupées, et sa fille, Lucie Brû
(1876-1925).C’est à cette occasion,pense l’historienne d’art Claire Maingon, que la jeune
femme « fit acheter [Un dimanche aprèsmidi] par son père, peut-être avec l’aide d’Edmond Cousturier, qui allait épouser Lucie
dans le même temps ». Avec l’achat, pour
800francs (quelque2 230euros), de la grande

CULTURE & IDÉES

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Samedi 13 avril 2013

5

« Un dimanche après-midi
à la Grande Jatte »,
(1884-1885), de Georges
Seurat, est conservé à l’Art
Institute de Chicago.
AKG-IMAGES

Une toile
pour manifeste

U

toile de Seurat, le père de Lucie obtient
même « par-dessus le marché» un portrait
dessiné de Mme Seurat. Fénéon s’exclame :
« Ces gens-là n’ont pas honte à vendre ainsi le
portrait de leur mère par leur frère! »
Epouse de Jean-Luc Choplin, directeur du
Théâtre du Châtelet, Elisabeth Choplin est
l’un des héritières de sa grand-tante Lucie
Cousturier, dont elle possède une partie des
archives. Notamment une correspondance
(inédite et en grande partie non dépouillée)
adressée à elle par ses amis peintres et critiques, Théo van Rysselberghe (1862-1926),
Paul Signac (1863-1935), Félix Fénéon
(1861-1944) et, surtout, Maximilien Luce
(1858-1941). Selon Mme Choplin, « la toile
aurait pu être offerte à Lucie par son père en
cadeau de mariage».
Or cette nouvelle propriétaire, élevée
dansun milieucultivé etaisé, estune personne peu ordinaire. De son apparence nous
sont parvenues des descriptions totalement
contradictoires: Lucie est, selon les termes
de Fénéon, « de teint assez foncé, cheveux
d’ébène un peu crépus, yeux de velours brun,
bouche au contour plein ». Mais Thadée
Natanson, le fondateur de La Revue blanche,
la décritcomme« une grandejeune fille rousse à la peaublanche, mince, élancée,fort timide mais ardente».
Elle voit très jeune des expositions qu’elle commente par écrit dans des lettres
adressées à son père et se met en autodidacte à la peinture. Recommandée par celui
qui va devenir son époux, Lucie se perfectionne, probablement à partir de 1897,
auprès de Paul Signac, l’un des représentants les plus éminents du néo-impressionnisme et le premier théoricien de ce mouvement artistique, auteur de l’important
livre D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme (1899). Lucie deviendra sa proche
amie, collectionnera ses œuvres, lui consacrera des écrits à partir de 1912 et en fera son
exécuteur testamentaire. Eduquée de
manière libre, elle développe auprès de ses
amis artistes des idées hardies : Lucie est
antimilitariste, bientôt anticolonialiste,
anarchiste et libertaire.
A 25 ans, Lucie Cousturier est exposée au
Salon des artistes indépendants de 1901, créé
entre autres par Seurat et Signac et organisé

n dimanche après-midi à la Grande Jatte est d’abord un tableau
aux grandes dimensions, 207 centimètres de haut, 308 de long. Monumentalité délibérée : Georges Seurat
(1859-1891) le conçoit comme le manifeste
du mouvement qu’il définit en compagnie de Paul Signac, le néo-impressionnisme. Celui-ci veut se distinguer de l’impressionnisme par son caractère scientifique. La perception des couleurs dans la
lumière n’y est plus suggérée de façon
empirique, comme s’y essaient Monet ou
Renoir, mais selon le système des complémentaires, énoncé par Michel-Eugène
Chevreul (1786-1889).
En 1839, ce savant a publié De la loi du
contraste simultané des couleurs. L’œil
humain, à l’en croire, perçoit mieux une
couleur si elle est éclairée par sa complémentaire : une légère dose de violet rend
un jaune plus jaune, un peu de rouge
intensifie la perception du vert. Les néoimpressionnistes en déduisent leur
méthode : poser les couleurs par petites
touches séparées, selon le système des
complémentaires, en dosant les proportions – procédé qui se nomme divisionnisme. Un dimanche après-midi en est l’application, que Seurat espère d’autant plus
convaincante que la toile sera remarquable. Ayant exposé Une baignade à Asnières
au Salon des indépendants en 1884, il se
remet aussitôt au travail.
Il choisit à nouveau un sujet contemporain, dans la suite de Baudelaire et de
Manet : les loisirs des Parisiens sur l’île de
la Grande Jatte, sur la Seine, entre Neuilly
et Courbevoie, lieu très couru de promenades et de rencontres. Se croisent là
bourgeois à chapeau et artisans à casquette, amoureux et mères de famille, militaires en goguette et couples chics. Seurat
associe la modernité du motif – la vie
urbaine, comme Caillebotte ou Degas la
décrivent au même moment – à la modernité du procédé divisionniste.

par la Société des artistes indépendants (toujours en activité). Plus tard, elle se verra invitée à des accrochages divers, en France ou en
Belgique.Elle achèteles toilesde ses amis,qui
lui rendent la politesse. Son œuvre, peu
connue et rare dans les collections publiques
(le Musée d’Orsay possède une seule de ses
toiles), n’est certes pas de premier ordre,
mais elle aura eu son heure et ses admirateurs, qui appréciaient notamment ses dessins : « Sa personnalité spontanée et vive, si
elle s’exprime bien dans ses tableaux colorés,
est mieux résumée encore dans ses croquis et
ses aquarelles à la fois sensibles et vigoureuses », dit la plaquette de présentation de l’exposition« Seuratetses amis», organiséependant l’hiver 1933-1934. Parmi les inédits que
contientlacollectionde Mme Choplin,ontrouve un merveilleux carnet de simples croquis
de son chat par Lucie Cousturier.
Sensible et vigoureuse, elle le fut aussi
dans son activité de critique et d’essayiste.
Selon son ami Léon Werth (1878-1955) – journaliste, critique d’art, ami de Saint-Exupéry

qui lui dédiera son Petit Prince –, elle inventa
«la critique de cœur» : franche, directe et sûre
de son goût en privé, elle saura dire avec tact
dans ses écrits publiés les points les moins
forts des artistes qu’elle chronique. Critique indépendante, intellectuellement mais
aussi financièrement, elle peut en fait se
vouer pleinement à ses passions premières,
parmi lesquelles Seurat, à qui elle consacrera plusieurs articles et un essai, en 1922, qui
fera date et sera constamment réédité.
En 1924, un an avant la mort de Lucie, le
couple Cousturier se sépare d’Un dimanche
après-midi à la Grande Jatte et le vend au
galeriste Charles Vildrac, qui le revend à
son tour à Frederick Clay Bartlett et à son
épouse Helen Birch Bartlett, deux riches collectionneurs américains. Après la mort de
son épouse, Bartlett le lègue, en 1926, à l’Art
Institute de Chicago, d’où il n’a plus bougé
depuis qu’un incendie, lors d’un prêt à un
musée new-yorkais, a failli le réduire en
cendres. p
Renaud Machart

« Sunday in the Park
with George »,
la comédie musicale
américaine de Stephen
Sondheim, est à voir
dans sa création
française au Théâtre
du Châtelet, à Paris.
DR

Commentaires acerbes
Durant deux ans, au fil de nombreux
dessins préparatoires (une trentaine) et
d’études peintes (plus nombreuses) encore, Seurat prépare à la fois son inventaire
social et son analyse des étoffes et des
peaux au soleil ou à l’ombre. Avec un
humour dandy, il introduit quelques
incongruités, un singe en laisse, une élégante pêchant à la ligne et un joueur de
trompette. Cette variété de motifs favorise la variété des couleurs, donc démontre
l’excellence du divisionnisme.
Après deux ans de travail, Un dimanche après-midi est exposé du 15 mai au
15 juin 1886, lors de la huitième exposition du groupe impressionniste, puis au
Salon des indépendants en août et en septembre de la même année. Si les confrères de Seurat observent avec curiosité
l’expérience, la critique se montre moins
compréhensive.
La raideur des figures vues de profil et
prises dans un contour continu suscite
des commentaires acerbes – « des bonshommes en bois pour une fantaisie égyptienne » – ou assez éloignés de la réaction
que le peintre attendait. Ceux qui ne
rient pas célèbrent « des cortèges pharaoniques » ou « des processions
panathénaïques».
Aucun collectionneur ne l’achète. A la
mort de Seurat, cinq ans plus tard, la toile
revient à sa mère, puis à son frère Emile, qui
la vend en 1900. Quand l’œuvre est vendue
en 1924 aux collectionneurs américains Frederic Clay et Helen Birch Bartlett, pour
20000 dollars, personne ne s’avise, au Louvre ou ailleurs, du départ d’un des plus
grands chefs-d’œuvre de l’art moderne. p
Philippe Dagen

6

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Samedi 13 avril 2013

CULTURE & IDÉES
ON EN PARLE

Affaire Graham Ovenden:
l’art doit-il être moral ?

Le 4 juillet 2012,
Jérôme Cahuzac,
alors ministre
délégué
en charge
du budget,
et François
Hollande, lors
du premier
conseil des
ministres du
gouvernement
Ayrault 2.
NICOLAS MARQUES/KR
IMAGES PRESSE

«La vérité
doit venir à point»
Faceaumensonge,l’attitudevarieselonlesépoquesetlescultures.Pourl’historienJean-NoëlJeanneney,
unedémocratiedoitavoirlesmoyensdelecontenir,mêmesilatransparencetotalen’estpasacceptable

H

istorien, auteur d’un livre
sur les milieux d’affaires et
la politique au XXe siècle,
L’Argent caché (Seuil, 1984),
l’ancien ministre Jean-Noël
Jeanneney analyse le phénomène du mensonge dans la vie publique,
après le scandale Cahuzac.
Le mensonge est-il inhérent à la vie
politique, et où commence-t-il ?
L’oppositionbinaireentrelecynismedésabusé qui consiste à dire que tout le monde ment à
chaque instant et un angélisme selon lequel il
seraitpossibleet juste dene jamaisriencacherà
personne est dangereuse. C’est précisément le
travail de la démocratie de réfléchir à l’endroit
où placer le curseur, dès lors qu’il est acquis que
nul ne peut accepter de vivre dans une transparence complète. La démocratie, à la différence
deladictature,exigeimpérieusementlaprotection de la vie privée : aucun citoyen ne peut
consentiràêtreplacéderrièreunevitre,observé
constammentetdetoutesparts,commedansle
panoptique de Jeremy Bentham.
Etles gouvernantsaussiont droit, dansl’intérêt même de leur charge, de ne pas dire tout,
tout de suite, à leurs mandants. C’est évident en
politiqueétrangère,bien sûr, mais aussi à l’intérieur du pays. Le problème, comme l’Histoire
l’enseigne, c’est que le secret risque vite, entouré de faussetés, de cacher des turpitudes. Les
débusquer est l’affaire des contre-pouvoirs.
Alain disait que « le mensonge consiste à tromper sur ce qu’on sait être vrai une personne à qui
l’on doit cette vérité-là».
Il ne fait pas de doute que Jérôme Cahuzac
devait la vérité à François Hollande. Mais
à qui doit-on cette « vérité-là», à une personne, à une nation ?
Affaire de circonstances et de jugement civique et moral. Les journalistes peuvent accepter
de taire des informations sur des otages: mensonge au moins par omission… Voltaire assurait : « Le mensonge n’est un vice que quand il
fait du mal; c’est une grande vertu quand il fait
du bien. » « Grande vertu » ? Excessif, mais…
J’ajoute qu’il faut tenir compte des rythmes: la
vérité doit venir à point. On trouve là une tension de toujours, naturelle, entre ceux qui tendent à prolonger indûment un secret d’abord
légitime et ceux qui, dans la société, ont vocation à le révéler.
Un mensonge politique serait-il relatif ? Et
plus grave venant de la gauche ?
Depuis le XIXe siècle, la gauche s’affirme plus
optimistesur lanaturehumaineetson possible
perfectionnement moral, la droite, plus résignée à ses imperfections durables. C’est Jaurès
contreBarrès.Voilàpourquoijemerisqueàpenser que le « mensonge de gauche » est plus
insupportable pour les gens de gauche que le
« mensonge de droite» pour ceux de droite.
Mais pour une droite conservatrice et catholique, le mensonge est un péché !

Certes, mais, comme pour tous les péchés, on
peut s’en relever par la confession. Souvenezvous de l’ironie de Pascal envers le jésuite Sanchez autorisant à nier quelque action douteuse
qu’on a faite à condition d’ajouter in petto :
« Avant que je sois né. » L’idée qu’une faute
avouée est à moitié pardonnée a souvent permis de s’absoudre à bon compte. Alors que chez
les protestants l’examen de conscience n’allège
pas du péché. Opposition trop schématique
peut-être. Mais il y a là du vrai!
Quelle différence observe-t-on, justement,
entre pays latins et anglo-saxons, ou entre
catholiques et protestants ?
Considérez les réactions à l’affaire Bill Clinton-Monica Lewinsky. Le président des EtatsUnis a frôlé la destitution, pour avoir nié sous
serment ses brèves frasques avec la stagiaire de
la Maison Blanche. Un comportement que les
pays latins ont jugé avec indulgence. En revanche, l’énorme mensonge de George W. Bush sur
les armes de destruction massive en Irak, qui a
entraînéla mort de centainesde milliers de personnes, ne l’a en rien empêché d’arriver au terme de son mandat. Etrange hiérarchie du
péché… Vue d’Europe, des pays latins notamment, celle-ci a été inversée. Je préfère la nôtre.
Le mensonge d’Etat n’est-il pas monnaie
courante dans l’Histoire ?
En effet. Prenez l’exemple de la santé des
chefs d’Etat. On a menti sur le cas de Pompidou
comme de Mitterrand. Roosevelt n’était jamais
montré aux actualités avec l’appareillage compliqué qui lui permettait de se déplacer. Et Lord
Moran, le médecin personnel de Churchill, a
révélé après sa mort, en 1965, que le premier
ministre était très diminué entre 1951 et 1955,
lors de son retour aux affaires. Il avait eu plusieurs attaques, mais nul n’en avait rien su.
L’un des plus grands mensonges de l’histoire
contemporaine concerne le massacre de Katyn,
une affaire tragique. Au printemps 1940, près
de 22 000 officiers polonais ont été assassinés
par le NKVD, la police politique soviétique, à
l’initiative de Staline. Il a donné l’ordre d’installer l’idée que ce crime barbare était l’œuvre des
nazis. Churchill et Roosevelt, tôt informés, ont
accepté de mentir au nom d’une supposée raison d’Etat pour ne pas gêner l’allié soviétique. Il
afalluattendrelesannées1980pourquelavérité soit complètement admise, et octobre 1990
pourqueMikhaïlGorbatchevprésentesesexcuses officielles au peuple polonais.
Faudrait-il, en France, pénaliser le mensonge, le parjure, comme aux Etats-Unis ?
Pénaliser comment? En république, la première sanction est politique : un gouvernement se renverse, un ministre se renvoie. En
France, la justice ne punit pas le mensonge en
tant que tel, mais, s’il est avéré, il rend forcément la sentence plus sévère. La question la
plusdifficiletouche à uneéventuelleinéligibilité une fois une peine purgée. Pour ma part, bon
démocrate,j’aitendanceàfaireconfianceausuffrage populaire, tout en admettant que celui-ci

Jean-Noël Jeanneney.
DR



À LIRE
« L’ÉTAT BLESSÉ »

de Jean-Noël
Jeanneney
(Flammarion,
coll. « Café
Voltaire», 2012).

est souvent surprenant et parfois inquiétant.
L’antiparlementarisme – qui s’accroît de façon
si préoccupante – n’empêche pas toujours que
soient réélues des fripouilles.
Le gendre du président de la République
Jules Grévy, Daniel Wilson, qui avait organisé
un trafic de décorations, a provoqué la chute
de son beau-père en 1887. Il a été condamné
mais a réussi à se faire réélire à deux reprises
député en Indre-et-Loire. On trouverait probablement des exemples plus proches de nous.
La tolérance au mensonge a-t-elle varié en
France avec le temps et selon les domaines ?
Dans le domaine de l’argent, l’opinion est
devenue moins tolérante depuis que des progrès importants ont été accomplis grâce aux
lois sur le financement des partis politiques.
Jusqu’aux années 1990, on nageait en pleine
hypocrisie. Le système reposait en partie sur
les fonds secrets. De temps en temps, cependant, on parlait déjà de transparence.
François Hollande a annoncé, mercredi
10 avril, la création d’une haute autorité
chargée de contrôler le patrimoine des élus
et des hauts fonctionnaires, qui serait rendu public. Qu’en pensez-vous ?
Je n’y suis pas favorable s’il s’agit de le faire
urbi et orbi : trop de mesquineries à la clé.
Qu’en revanche on doive déclarer ses biens
régulièrement à une autorité ad hoc, bravo ! Et,
surtout, que les moyens d’investigation et de
vérification de celle-ci, aujourd’hui si insuffisants, soient puissamment renforcés, avec
d’éventuels renvois à une justice compétente.
Le recours de plus en plus fréquent à des
« communicants» en politique est-il une
manière moderne de travestir la vérité ?
Dans L’Art du mensonge politique, publié à
Londres en 1733 et que Jean-Jacques Courtine a
récemment réédité, John Arbuthnot exprime
sous une forme ironique l’idée qu’il est indispensable de mentir. Le livre en est la métaphore
puisqu’il a été faussement attribué à Jonathan
Swift. Il y imagine des « sociétés de menteurs»,
des sortes de spin doctors qui « mentent mieux
qu’ils ne respirent » et qui auraient la charge
exclusive de la tromperie politique. Il décrit
notammentla tactique qui consiste à lancer des
« ballons d’essai » pour une nouvelle fausse,
«comme une première charge que l’on mettrait
dans une pièce d’artillerie pour l’essayer».
Comment réparer les effets délétères
du mensonge dans une démocratie?
Il faut aborder la question par le détour des
conflits d’intérêts, peste de la démocratie: définir leur diversité, comme le récent rapport Sauvé a fort bien commencé de le faire, resserrer les
interdictions et donner aux institutions les
moyens de mettre en garde les personnalités,
puis de les dénoncer si elles sont coupables.
Mais attention à la calomnie. Rappelons-nous
La Fontaine: « Le peuple est de glace aux vérités
et de feu pour les mensonges». p
Propos recueillis par Béatrice Gurrey

Le peintre et photographe britannique
Graham Ovenden, 70 ans, figure du pop
art, a toujours fait scandale. Ses peintures
et ses portraits de très jeunes filles, parmi
lesquels des nus, ont été décrits comme
choquants. En 2009, à la suite d’une
perquisition, il a été accusé par une cour
britannique d’avoir photographié et
peint 16 images « indécentes » de petites
filles, et d’en posséder 121 comme
collectionneur. Poursuivi en justice,
soutenu par David Hockney et d’autres
artistes, Graham Ovenden avait été
relaxé, en avril 2010. Mais l’affaire a
rebondi : le 2 avril, le peintre a été
reconnu coupable par la cour de Truro
(Cornouailles) d’« attentat à la pudeur »
et d’un « acte indécent » sur sept fillettes
qui lui servaient de modèle, il y a
quarante ans. Quatre femmes ont
témoigné contre lui. Lors de son procès,
Ovenden a nié toute violence, et a
dénoncé une « chasse aux sorcières » qui,
avec « l’idée qu’il faille regarder d’un
mauvais œil un enfant nu », est
«absolument odieuse ». Aussitôt, la Tate
Gallery a retiré de son site Internet les
œuvres d’Ovenden, avançant que cet
arrêt « apportait un nouvel éclairage» sur
ce travail. Depuis, artistes et amateurs
d’art débattent dans la presse
britannique. Dans The Observer, Rachel
Cooke écrit : « L’idée d’un art éthique est
une absurdité. Nous devons séparer l’art
de la vie. »

L’accès aux incunables
en quelques clics

L’extraordinaire Bibliothèque virtuelle
des manuscrits médiévaux (BVMM) a
été ouverte par le CNRS, le 2 avril. Cette
bibliothèque en ligne « permet de
consulter la reproduction d’une large
sélection de manuscrits, du Moyen Age
jusqu’au début de la Renaissance,
conservés dans des fonds patrimoniaux
dispersés sur tout le territoire français,
hormis ceux de la Bibliothèque nationale
de France ». Lancez une recherche, une
liste de 60 villes apparaît. Cliquez sur
Paris et ses 644 propositions, puis sur
« Bibliothèque de la Sorbonne» et ses
184 manuscrits numérisés – le premier
est une bible en latin enluminée du
XIIIe siècle. Grâce à la « visionneuse », des
pages apparaissent, sur lesquelles vous
pouvez zoomer. Vous apercevez ici une
femme avec une incroyable coiffe
blanche, là une lettrine frisée d’or. Vous
pouvez feuilleter l’ouvrage,
magnifiquement illustré et calligraphié.
La bibliothèque propose la reproduction
numérisée d’un millier de manuscrits
en couleurs et 600 en noir et blanc, ainsi
que 4 200 éléments de décor de
manuscrits et d’incunables. Elle sera
ensuite enrichie. Si les chercheurs y
trouveront du grain à moudre, l’amateur
s’y promènera avec plaisir. Attention, si
vous téléchargez une page: les
reproductions sont sous licence « Creative
Commons» – elles ne peuvent être
utilisées qu’à des fins non commerciales.
> Le site : bvmm.irht.cnrs.fr

Le « fier connard »,
une théorie

La lecture du drôle mais très sérieux
Assholes: A theory du professeur de
philosophie Aaron James pose un
problème au lecteur français. Comment
traduire le titre? Dire les « trous du cul » ne
fonctionne pas : l’expression définit
plutôt une sorte de « petit crétin ». Or,
asshole renvoie à une personne plus
stupide encore, mais pas seulement : des
gens intelligents peuvent en être, c’est
alors leur côté « Monsieur Je-Sais-Tout »,
leur façon de s’imposer brutalement qui
dérange. On traduit souvent asshole par
« connard », mais on perd alors la
dimension arrogante du mot anglais. A
bien lire l’ouvrage d’Aaron James, la
meilleure traduction est peut-être « fier
connard». Ainsi, la personne qui vous
double dans une queue ou sur la droite sur
l’autoroute en vous mitraillant d’appels
de phare est un « fier connard». Il ou elle
bafoue les lois du vivre-ensemble, mais se
comporte comme s’il était dans son bon
droit, croyant posséder une supériorité
morale. Selon Aaron James, les « fiers
connards» sont une entité morale. Et ils
sont légion sur les plateaux de télévision,
où ils assènent leurs quatre vérités, chez
les traders qui spéculent, les fonctionnaires
qui détournent de l’argent ou les
industriels qui polluent. Grand défenseur
d’un capitalisme moralisé, l’auteur craint
l’arrivée d’un «capitalisme des connards».
> « Assholes : A theory », de Aaron
James (Doubleday, en anglais, 2012).

CULTURE & IDÉES

0123

Samedi 13 avril 2013

7

Crise de l’arme aux Etats-Unis
Depuis la fusillade de Newtown,en décembre2012, le débat sur la violence est plus vif que jamais.Inscrit dans la Constitution,
le droit de porter une armeà feu a des racineshistoriques très profondes et fait partie intégrante de la culture américaine
Corine Lesnes

P

our une fois, le cliché employé
à chaque fusillade l’a été à bon
escient : la mort de 26 personnes, dont 20 enfants, abattus
par un tueur de 20 ans, le
14 décembre 2012, à Newtown
(Connecticut), a vraiment relancé le débat sur
les armes à feu aux Etats-Unis. Depuis, le pays
s’interroge sur la violence de sa culture et sur
les raisons pour lesquelles il est aussi difficile
d’y remédier. En 1959, 60 % des Américains
étaientfavorablesàuneinterdictiondespistolets. Impensable aujourd’hui: ils ne sont plus
que 26% à le vouloir, selon l’association Brady
Campaign. Sous l’effet du lobby des armes et
desfabricants,lesarmesàfeusesont«inscrustées » dans la société. Sous l’effet, aussi, d’un
sentiment croissant d’insécurité que la réalité
est loin d’étayer.
Après le drame de Newtown, une centaine
de textes de loi sur les armes ont été déposés
dans les assemblées locales. Sur les quinze qui
ont déjà été adoptés, cinq vont dans le sens
d’un renforcement des contrôles. Mais dix
autres visent au contraire à étendre l’usage
des armes, au nom du raisonnement audacieux qui s’est répandu depuis quelques
années dans les milieux conservateurs: plus
d’armes égale plus de sécurité.
Ledébat faitrage. En 2011,les armesontcausé la mort de 32 163 personnes aux Etats-Unis
(dont 19 766 suicides, 11 101 homicides et
851 accidents), soit presque autant que les
34 677 morts par accident de la route, selon le
Journal of the American Medical Association
du 8 avril. Les citoyens affectés sont légion, et
il s’en trouve jusque dans les milieux politiques. La représentante de New York, Carolyn
McCarthy, était infirmière jusqu’à un jour de
1993 où son mari a été abattu par un tireur
fou, avec cinq autres passagers, dans un train
de banlieue. Gabrielle Giffords, la représentante de l’Arizona, a survécu par miracle aux
balles d’un jeune malade mental dans sa ville
de Tucson, en janvier 2011. Dans les années
1980, James Brady, l’ancien porte-parole de
Ronald Reagan, resté paralysé après l’attentat
contre le président en 1981, lançait une campagne contre les armes. Aujourd’hui,Gabrielle Giffords mène, avec le maire de New York,
Michael Bloomberg, la coalition antiarmes
(Coalition to Stop Gun Violence).
Selon les estimations, 300 millions d’armes à feu sont en circulation aux Etats-Unis,
soit presque une par personne. Le chiffre,
impressionnant, cache une grande disparité.
Selon l’enquête General Social Survey,
publiée par l’université de Chicago au début
del’année, untiers seulementdes foyersaméricains possèdent une arme à feu (34 %). Cette
proportion ne cesse de décliner : ils étaient
plus de 50 % dans les années 1970. Chez les
jeunes, la baisse est encore plus importante
(de 47 %, dans les années 1970, à 23 % actuellement), alors que les résultats n’ont pratiquement pas varié pour les personnes âgées. Le
propriétaire d’armes est généralement un
homme blanc : 74 % sont des hommes, 82 %
sont des Blancs.
Ceux qui défendent la possession d’armes,
ycomprisles plusmeurtrières,refusentdefairelemoindrelienaveclesstatistiquesquiindiquent que le taux d’homicides aux Etats-Unis
est sept fois plus élevé que la moyenne dans
lespaysdéveloppés.Ouque,pourlesmoinsde
40 ans, les armes sont la principale cause de
mortalité. En « protégeant» les armes, c’est la
Constitutionelle-mêmequ’ilsestimentdéfendre. Une question existentielle: l’Amérique,
rappellent-ils, s’est construite en s’opposant
militairement à la Couronne britannique.
Limiter la possession d’armes reviendrait à
retirer aux citoyens la possibilité de se défendre contre la tyrannie. « La question des armes
est presque une conviction religieuse, explique
Kirby Farrell, professeur de littérature à l’université du Massachusetts, spécialiste de la violencesociale.Commetouteslesconvictionsreligieuses, elle ne répond pas très bien aux arguments rationnels.»
Les partisans des armes invoquent le
deuxième amendement de la Constitution,
dont la vingtaine de mots a suscité des dizaines de thèses : « Une milice bien organisée
étant nécessaire à la sécurité d’un Etat libre, le
droit qu’a le peuple de détenir et de porter des
armes ne sera pas transgressé. » Pendant des
décennies, la droite et la gauche se sont
affrontéessur soninterprétation: le port d’armes est-il un droit individuel (« le peuple »)
ou réservéaux « milices» représentantla souveraineté populaire? En 2008, la Cour suprême des Etats-Unis a été amenée à trancher. Et

En décembre 2012, 901 armes de poing, 698 fusils, 363 fusils de chasse et 75 armes d’assaut ont été recueillis
par la mairie de Los Angeles (Californie) dans le cadre d’un programme d’échange contre des bons d’achat.
TED PHOTOGRAPHIE SOQUI/TED SOQUI/CORBIS

le débat a montré que cet amendement trouve, de fait, ses origines dans un conflit religieux: celui quia opposéprotestantset catholiques sous la monarchie britannique.
Lorsqueles juges sesont penchéssur l’origine de ces termes, la discussion les a amenés à
remonter jusqu’à l’Angleterre de la fin du
XVIIe siècle, quand le roi Jacques II (1685-1688),
un catholique, avait effrayé les protestants en
tentant de leur retirer leurs armes pour se
doter d’une armée de métier favorable aux
« papistes». Dès qu’il a été chassé du trône, les
protestantsanglaisontinscritle droitde« porter les armes pour leur défense» dans leur Bill
of Rights de 1689. En 1791, les auteurs de la
Constitution américaine se sont inspirés de ce
texte pour leur propre déclaration des droits.

« La question des armes
est presque une
conviction religieuse »
Kirby Farrell

professeur de littérature
à l’université du Massachusetts
Et, en 2008, les juges américains, après avoir
dûment disséqué les commentaires du juriste
anglais du XVIIIe siècle William Blackstone,
ontdécidéqueledeuxièmeamendementdonnait le droit aux Américains de s’acheter des
armes en toute constitutionnalité, fussentelles le Bushmaster AR-15 d’Adam Lanza, le
tueur de Newtown, qui a pu tirer 154 balles en
cinq minutes.
Les armes ont toujours fait partie du paysage américain. On pourrait presque dater cette
mystique patriotique du 19avril 1775, lorsque
les soldats de la Couronne britannique marchèrent sur les villages de Lexington et
Concord, à l’ouest de Boston, pour confisquer
l’armementquelespartisansdel’indépendance américaine avaient commencé à stocker.
Les « patriotes» se défendirent. Ce fut le premier coup de feu de la guerre d’indépendance,
et il fut « entendu autour du monde », selon
l’expressiondupoèteetphilosopheRalphWaldo Emerson,dont le grand-pèrefiguraitparmi
les combattants.
Depuis, chaque époque a son arme emblématique, souvent liée à un fabricant. Le
25 février 1836, Samuel Colt, un homme d’affaires du Connecticut, a déposé le brevet du
revolver. Le colt pouvait tirer six coups sans
avoir à être rechargé. Aussitôt, le nombre
d’homicides a commencé à grimper. La
guerre de Sécession (1861-1865), appelée aussi

guerre civile, a donné le signal de l’essor de la
production de masse. Après la fin des combats, les soldats démobilisés ont été autorisés
à garder leurs fusils, y compris les confédérés
du Sud. Des millions d’armes se sont soudain
trouvées en circulation.
Les armes de la guerre civile ont alimenté
les violences qui ont accompagné la Conquête
de l’Ouest et le maintien de la ségrégation
dans les Etats du Sud. Les tribus indiennes ont
été décimées par les cow-boys équipés de winchesters. L’idée d’homicide justifiable s’est
répandue, selon un principe qui va au-delà de
l’autodéfense: s’il perçoit une menace, nul
besoin de battre en retraite, l’individu a le
droit d’exercer une force létale. Ce principe a
été revigoré avec succès par la National Rifle
Association (NRA) dans les années 2004-2010,
la décennie glorieuse des partisans du deuxième amendement. Il a été invoqué lors du
meurtre, en février 2012, en Floride, du jeune
TrayvonMartin,unadolescentnonarméabattu par un vigile amateur.
La National Rifle Association est née après
laguerrecivile, en 1871.Son premier président,
le général nordiste Ambrose Burnside, avait
constaté avec désolation que, sur dix soldats,
un seul savait à peu près se servir de son fusil.
Il espérait faire œuvre d’éducation. Après la
conquêtepar les Noirs de leurs droitsciviques,
dans les années 1970, la NRA s’est transformée: d’association de défense des chasseurs,
elle est devenue militante agressive du « gun
right », le « droit au fusil ». On lui doit probablement la décision de la Cour suprême de
2008 sur l’interprétation dudeuxièmeamendement. Comme l’a révélé récemment le
Washington Post, la NRA a financé pendant
des années les chaires professorales et les
recherches des étudiants en droit qui ont
patiemment accrédité l’idée que cet amendements’appliqueauxindividusetnonauxmilices des Etats.
Les armes « défendent la Constitution »,
mais elles trahissent aussi une certaine peur,
un sentiment d’insécurité. Selon un récent
sondage Gallup, deux tiers des Américains
pensent que la criminalité va augmenter en
2013, alors même que les statistiques du FBI
montrentque le nombrede crimesne cesse de
décroître depuis une décennie. La culture des
armes est particulièrement présente dans les
Etats les plus anxieux, où la pauvretéest supérieure à la moyenne fédérale et où la classe
moyenne craint le plus de perdre son statut.
Cela se manifeste par un sentiment fort d’ambivalence par rapport à l’Etat fédéral. Le gouvernementest perçucommeincapable d’arrêter le déclin et d’en protéger les Américains.
«Dans un pays stressé par la menace de récession,dontle niveaudevieest remisenquestion,



À LIRE
« BERSERK STYLE
IN AMERICAN CULTURE »

de Kirby Farrell
(Palgrave MacMillan,
en anglais, 2011).



SUR LE WEB
« BRADY CAMPAIGN
TO PREVENT GUN
VIOLENCE »

Campagne contre
la violence par armes
à feu (en anglais):
www.bradycampaign.org
« CENTER FOR GUN
POLICY AND RESEARCH »

Centre pour la recherche
sur les armes, financé par
Michael Bloomberg,
université Johns Hopkins
de Baltimore (en anglais):
www.jhsph.edu

où la législation sur le travail est constamment
attaquée par les grandes entreprises, la société
est plus encline à se sentir en état d’insécurité,
analyse Kirby Farrell. Nous avons les lois sociales les plus faibles du monde développé. Les
gens fantasment sur le pouvoir et le contrôle.»
Kirby Farrell est l’auteur d’un livre sur les
manifestations extrêmes qui s’emparent parfois des individus – Berserk Style in American
Culture –, dont le titre fait référence aux
Vikings et à leur manière de combattre, nus
sous leur peau d’ours, dans une totaledésinhibition. Cette image a des échos dans les chaumières américaines. « Il y a une tendance dans
ce pays à penser que si l’on se débarrasse de ses
inhibitions et que l’on n’a pas à se soucier des
règles et des limites, on peut acquérir des pouvoirs qui ne vous sont pas accessibles en temps
normal», estime-t-il. La boulimie d’armes à
feu correspond à une dérive du sentiment collectif. De plus en plus, les Américains vivent
sur le mythe de l’individuautonome,invulnérable. « Les gens ne pensent plus en termes de
collectivité. Ils n’ont plus confiance dans les
représentants officiels de la loi et l’ordre.» Le
culte des armes n’est pas sans conséquences.
«Comment les habitants de tout un pays peuvent-ils être armés comme en Afghanistan et
ne pas devenir paranoïaques? », s’interroge
M.Farrell. p

LA GRANDE TABLE
Les idées de chacun, la culture pour tous
Caroline Broué
12h-13h30 / du lundi au vendredi

Chaque vendredi, retrouvez les dossiers
et la rédaction du cahier
En partenariat avec

franceculture.fr

8

CULTURE & IDÉES

0123

Samedi 13 avril 2013

A côté des icônes

En montrant la partie méconnuedu travailde Gilles Caron, une exposition à Lausanne fait surgir une image radicalement
nouvelledu photojournaliste.Cette démarche pose la questionde l’utilisationposthumedes archives d’un photographe
K

Un soldat américain blessé
dans le delta du Mékong,
lors de la bataille
de Dak To.
Vietnam, décembre 1967.
FONDATION GILLES CARON

J

Bataille de Dak To.
Vietnam, novembre 1967.
FONDATION GILLES CARON

j Le mannequin anglais Twiggy.
Paris, mars 1967.
FONDATION GILLES CARON

k Transport d’une victime de la famine
due à la guerre civile au Biafra.
Nigeria, juillet 1968.
FONDATION GILLES CARON

Michel Guerrin

D

Lausanne (Suisse), envoyé spécial

aniel Cohn-Bendit nargueunCRSenMai68.Cette affiche anime les rues
de Lausanne. Logique.
C’est une des images les
plus célèbres de Gilles
Caron. Et donc un bon produit d’appel pour
l’exposition que le Musée de l’Elysée, joli
balconsur lelac Léman,consacreàce photoreporter français disparu au Cambodge, en
1970, à l’âge de 30 ans. On retrouve l’image
dans le musée, mais un peu cachée : sur un
reversde mur. C’est bien le sel de cette exposition.GillesCaronestconnupouravoirréalisé, en trois ans à peine, quelques icônes du
photojournalisme – guerre des Six-Jours,
Mai68,Prague,Biafra,IrlandeduNord,Vietnam –, mais elles ne sont pas toutes à l’Elysée, et quand elles y sont, elles sont noyées
dans cent cinquante images sélectionnées.
Ce que l’on ne voit pas non plus, c’est que
Caron était un touche-à-tout (guerre, social,
politique, fait divers, spectacles) capable de
réaliser jusqu’à quatre reportages par jour.
Ou plutôt on le voit, mais dans un film qui
retrace ses grandes images et publications.
Il disait du reste qu’«il n’y a pas tellement de
différence entre couvrir la guerre en Israël et
faire la première à l’Olympia».
L’exposition décoiffe tant elle offre un
autre regard sur le travail de Caron, essentiellement à travers ses photos de guerre.
Le projet est conçu par l’universitaire français Michel Poivert, également auteur
d’un livre très illustré, dans lequel il développe son analyse de l’œuvre. Ce dernier
range le travail du photoreporter par thèmes : « Héroïsme », « Regard intérieur »,

« Douleur des autres », « Mouvements de
révolte»,«Consciencemalheureuseduphotographe», « Nouvelle Vague».
MichelPoivert fait surgir un autreCaron:
un antihéros visionnaire et critique. « Un
rebelle », ajoute Jean-Christophe Blaser,
co-commissaire de l’exposition. Un Caron
qui se pose des questions sur son rôle, est
réservé sur les standards visuels sensationnalistes, construit une œuvre à côté de ses
icônesdont la presse est friande. Il a «l’intuition d’une perte de la valeur d’usage du photojournalisme»,écritMichelPoivert.L’exposition dévoile aussi un montage de deux
tirages où Caron associe un portrait de son
ami Raymond Depardon en train de filmer
un Biafrais agonisant avec une image de
vautour. Ce qui en dit long sur sa vision du
reporter. Pour développer sa thèse, Poivert
s’est plongé dans les archives de la Fondation Caron, a ausculté les planches de
contact et des tirages (la plupart contemporainsdesprisesdevue).Ilafaitremonter«la
partie immergée de l’iceberg» – des images
quifurentpeuoupasexploitéesparlesjournaux. Y compris la couleur.

Tirages médiocres
Lacouverture du livre donne le ton : non
pas Cohn-Bendit, ou le CRS qui pourchasse un étudiant avec sa matraque, encore
moins un Biafrais qui meurt de faim, ou
une photo chaotique du Vietnam. L’image
retenue est une nature morte : un casque,
des chaussuresdans le sablede la guerredes
Six-Jours, en 1967. Un paysage d’actualité
comme on en verra ensuite beaucoup dans
la photographie contemporaine.
L’approche est culottée. Il est excitant de
découvrir une œuvre sous un angle différent de celui qui a suscité l’admiration. On
constateparexempleletalentdeCaron,lors



À VOIR
« GILLES CARON,
LE CONFLIT INTÉRIEUR »

Musée de l’Elysée,
18, avenue de l’Elysée,
1014 Lausanne (Suisse).
Entrée: de 4 CHF à 8 CHF.
Du mardi au dimanche,
de 11 heures à 18 heures.
Jusqu’au 12 mai.
www.elysee.ch
Catalogue par Michel
Poivert (coédition Musée
de l’Elysée
et Photosynthèses,
300 p., 69 ¤).

des nombreux moments d’attente à la
guerre, à cerner des visages de combattants,
comme pris dans leurs pensées. L’effet de
ces portrait mis ensemble est stupéfiant.
Mais cette approche générale de Caron
est-elle juste ? Se pose ici la passionnante
questiondeladéfinitiond’uneœuvre.Comme un écrivain, et contrairement à un peintre, un sculpteur ou un cinéaste, un photographe laisse un matériau énorme, souvent



À LIRE
« SCRAPBOOK »

de Gilles Caron
(Lienart, 2012).

« J’AI VOULU VOIR.
LETTRES D’ALGÉRIE »

de Gilles Caron
(Calmann-Lévy, 2012).

La photo la plus célèbre de Gilles Caron :
Daniel Cohn-Bendit face à un CRS,
devant la Sorbonne. Paris, mai 1968.
FONDATION GILLES CARON

«invisible ».DanslecasdeCaron,des centainesdemilliersdenégatifs,descentainesvoire des milliers d’épreuves, des planchescontacts aussi, qui témoignent d’abord
d’une méthode de travail. Quel est leur statut? Y a-t-il un risque, en les sortant des cartons, de privilégier des images que l’auteur
goûtait peu ? Il existe par exemple un bon
socle de ce que Caron aimait : 229 tirages
qu’ila vendusà laBibliothèquenationale de
France, entre 1968 et sa mort. Ses grandes
imagessont àla BNF,portéessouventparde
beauxtirages.MaisMichelPoivertlesaignorées,leurpréférantdestiragesplutôtmédiocres sortis des archives familiales.
La question de l’œuvre est encore plus
complexe dans le cas d’un photojournaliste
qui appuie avec frénésie sur le déclencheur,
et dont la production et la visibilité dépendent beaucoup du contexte économique et
médiatique.Caronlui-mêmel’adit, dans un
entretien de 1969 au photographe JeanClaude Gautrand,repris par Michel Poivert:
« Tu peux être bon photographe, tu fais
quand même beaucoup, beaucoup de merdes. Je veux dire, tu fais beaucoup de photos,
et sur une planche-contact il peut finalement n’y en avoir que deux de valables, ou
même une, ou même pas du tout, ça arrive.»
Ainsi, l’exposition de Lausanne et le livre
mettenten avantnombred’images que l’on
peut juger ternes. Michel Poivert va jusqu’à
dire que Caron annonce «l’obsolescence du
photojournalisme». Or ce secteur, loin de
décliner, va connaître vingt années très
« profitables» après la mort de Caron. C’est
aussi beaucoup mettre sur les épaules d’un
auteur qui meurt très jeune et qui, à écouter
ceux qui l’ont connu, a joué le jeu du photojournalisme et de son économie. Il était
enfin, en France comme à l’étranger, loin
d’être le seul à s’interroger sur son métier. p

Faut-il vitrifier les ovocytes
pour convenance personnelle ?
L’avis d’une société savante favorable
à leur conservation hors indications
médicales est critiqué. P A G E 2

Chez les macaques aussi, le stress
frappe les classes intermédiaires
Face à la pression, le comportement
des singes est différent selon leur rang,
montre une étude britannique. P A G E 3

Alice Rivières manifeste contre
la « malédiction » Porteuse du gène
muté qui conduit à la maladie de
Huntington, elle veut changer le regard
et les mots sur sa condition. P A G E 7

Le bisphénol perturbe la toxicologie
«C’est la dose qui fait le poison. » Ce credo est rendu caduc par les perturbateurs endocriniens,
lesquels montrent des effets délétères sur la santé non pas à fortes doses mais à de très faibles concentrations.
Le dernier rapport français sur le bisphénol A pointe ainsi des risques cancérigènes liés à l’exposition in utero.
PAGES 4-5

PIERRE JAVELLE POUR « LE MONDE »

Nous sommes tous des mutants

L

carte blanche

NicolasGompel,
Benjamin
Prud’homme
Généticiens,
Institut de biologie
du développement
de Marseille-Luminy (CNRS)
(PHOTO : MARC CHAUMEIL)

e mot mutation, dans le contexte de la génétique,
est généralement connoté de façon négative, car il
est souvent annonciateur de mauvaises nouvelles: handicap, tare, maladie… Pourtant sans mutations,
point de salut pour le vivant! En effet, si les mutations
génétiques peuvent effectivement être à l’origine de
nombreuses pathologies, elles sont également la source
de l’évolution des espèces, car elles modifient, au fil des
générations, les caractères qui permettent aux organismes de s’adapter aux changements environnementaux.
Les mutations surviennent essentiellement lorsque
les cellules dupliquent leurs molécules d’ADN, avant de
se diviser. La machinerie biologique qui effectue la
copie des lettres qui composent l’ADN commet de
temps en temps des fautes de frappe, introduisant au
hasard des changements de lettres. Ces erreurs sont
rares, mais néanmoins suffisamment fréquentes pour
que chaque individu d’une espèce soit porteur d’une
combinaison unique de variations génétiques, des fautes de frappe dans l’ADN accumulées au cours des générations et brassées dans les populations. Ainsi, dans l’es-

Cahier du « Monde » N˚ 21223 daté Samedi 13 avril 2013 - Ne peut être vendu séparément

pèce humaine, le taux moyen de divergence génétique
entre deux individus pris au hasard est de 0,1%, soit pas
moins de 30 millions de lettres différentes. Nous sommes donc tous mutants! Ou, plus exactement, nous
sommes tous des variants génétiques.
Les conséquences des mutations peuvent être bénéfiques, neutres ou délétères pour la survie et la reproduction des individus. Mais ces conséquences peuvent
varier en fonction du contexte. Un exemple remarquable de l’importance du contexte pour juger de la valeur
d’une mutation est celui de l’anémie falciforme. Cette
maladie est due à des mutations dans le gène de l’hémoglobine (Hb), exprimée dans les globules rouges.
Chez les individus dont les deux copies du gène Hb
(une maternelle, une paternelle) sont mutées, les globules rouges adoptent une forme de faucille, ce qui les
rend non fonctionnels et provoque une anémie. Cependant, lorsqu’une seule des deux copies du gène Hb est
mutée et que l’autre est intacte, les individus ne sont
pas malades. Mieux, ces individus sont protégés du
paludisme dû à l’infection par le parasite Plasmodium.

En Afrique centrale et de l’Ouest en particulier, où la
présence du parasite est importante, les individus porteurs d’une copie mutée du gène Hb sont donc avantagés. Il en résulte que des mutations dans Hb sont plus
fréquentes dans les populations de ces régions que
dans le reste du monde.
Une belle illustration de la manière qu’ont les interactions avec des agents pathogènes de façonner l’évolution de nos gènes. Au-delà, cet exemple montre l’ambivalence des mutations, qui ne sont pour la plupart ni
bonnes ni mauvaises en soi, mais dont les effets se mesurent dans un contexte donné. Il est vraisemblable que la
plupart des variations génétiques dans les populations
sont neutres au regard de l’évolution et que ces variations – dans leur majorité – sont à l’origine de caractéristiques qui ne font pas de leurs porteurs des malades,
mais simplement des individus différents des autres.
Les différences génétiques ne sont pas des tares pour la
grande majorité d’entre elles, bien au contraire. Elles
constituent une richesse biologique pour une espèce et
un réservoir de potentialités pour inventer l’avenir. p

2

0123

Samedi 13 avril 2013

SCIENCE & TECHNO

actualité

Conservation des ovocytes: le débat ravivé
La congélationdes gamètesféminins est,à ce jour, autorisée uniquementpour raisonsmédicales.
Une société savanted’obstétriciens,qui propose de l’étendre pour convenance personnelle,est sous le feu des critiques
fertilité |

Camille Bordenet

L

aura a 36 ans. Juriste et célibataire,
elle est allée jusqu’à la clinique
Eugin de Barcelone pour pouvoir
congeler ses ovocytes et se sentir
enfin « tranquille ». « En vitrifiant
aujourd’hui mes ovocytes, je suis
sûrede les avoirà ma dispositionquand j’en aurai
besoin.» Le montant du traitement: 1 950 euros,
« cryopréservation des ovocytes pendant deux
ans comprise», indique-t-on chez Eugin. Un tarif
qui ne comprend cependant pas les traitements
préparatoires.
La vitrification est une méthode de congélation rapide, qui permet une meilleure conservation que la congélation dite « lente». En France, la
conservationdes ovocytes est réservée à un cadre
médical (dans les cas de cancers notamment) ou
pourledonà des couples,composésd’unhomme
et d’une femme, infertiles. Mais le Collège national des gynécologues et obstétriciens français
(CNGOF) a réactualisé le débat, en décembre2012,
enseprononçantpourlalégalisationdelaconservation d’ovocytes sur indications sociétales.
A l’origine de cette prise de position, le CNGOF,
présidé par le Pr Bernard Hedon, estime que les
Françaises sont « sous-informées sur les risques
d’infertilité». Le Collège rappelle les probabilités
de grossesse par cycle : 25% à 25 ans, 12 % à 35 ans
et 6 % à 40 ans. Après 45 ans, elles sont quasi nulles. « L’âge de la maternité ne cesse de reculer. Les
femmes qui consultent pour infertilité sont, elles
aussi, de plus en plus âgées », explique le professeur Joëlle Belaisch, membre du conseil d’administration du CNGOF. N’avoir d’autre alternative
à proposer aux femmes de 40 ans et plus « que le
recours à des ovocytes provenant d’autres femmes plus jeunes n’est pas une solution réaliste »,
poursuit-elle.
« L’autoconservation de convenance des spermatozoïdes est possible pour les hommes, il n’y a
pas de raison pour qu’elle ne soit pas autorisée
aux femmes», indique aussi le CNGOF. Mais derrière cet argumentaire qui se veut féministe, le
professeur Pascale Hoffmann, responsable de
l’unité de médecine de procréation au CHU de
Grenoble, dénonce pourtant un procédé « pervers» : « Pourquoi les femmes qui veulent accomplir une carrière et être mères devraient-elles
repousser l’une des deux options à plus tard ? »,
s’interroge-t-elle, déplorant qu’on ne prenne pas

La clinique Eugin, à Barcelone, propose la vitrification et la cryopréservation des ovocytes
pendant deux ans. Le traitement coûte 1 950 euros. CYRIL MARCILHACY/COSMOS
le problème « dans le bon sens» en organisant la
société pour qu’elle s’adapte à l’horloge biologique « plutôt que le contraire».
Les arguments du Collège suscitent ainsi de
nombreuses réserves chez les gynécologues et
les médecins de la procréation. Principale attaque : l’âge limite qu’il faudrait « absolument »
fixer pour la fécondation des ovocytes congelés
plusieursannées auparavant. Créerune nouvelle
générationde mères de 60 ans serait contraireau
progrès de société souhaité. « La conservation des
ovocytes pour convenance personnelle pourrait
entretenir l’illusion que les limites d’âge pour procréer sont grandement éloignées et que la science
peut tout », soulève la Fédération française des
Centresd’étudeet de conservationdes œufset du
sperme humains (CECOS). Un point épineux pris
en compte par le Collège, et à propos duquel
Joëlle Belaisch précise qu’« un groupe de travail
est à l’œuvre pour décider de la fixation de l’âge
limite à 43, 45 ou 50 ans».

De la congélation à la vitrification

D

epuis sa première utilisation au Japon en 1999,
la vitrification ovocytaire a permis plus de 2000 naissances dans le monde. C’est une
méthode de congélation ultrarapide qui préserve mieux les
propriétés vitales des ovocytes
que la congélation lente utilisée
auparavant. Cette dernière avait
donné naissance en 2010, pour
la première fois en France, à des
jumeaux à l’hôpital AntoineBéclère de Clamart (Hauts-deSeine), dans le service du professeur René Frydman.

La vitrification est autorisée
en France pour raisons médicales depuis la révision en
juillet2011 de la loi bioéthique.
Plusieurs naissances ont été
annoncées depuis, la première
en avril2012. Cette méthode
consiste à plonger les ovocytes
directement dans l’azote liquide
à – 196˚C après conditionnement dans un milieu adéquat.
«Ce n’est qu’une nouvelle
technique de congélation qui
montre pour l’instant de
meilleurs résultats sur la préservation des ovocytes, qui sont des

cellules extrêmement fragiles
puisqu’elles ne sont pas arrivées
à maturation », explique le
docteur Bergues, biologiste au
Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme
humains (Cecos) de Grenoble.
Avant d’envisager une vitrification, il faut passer par une
stimulation ovarienne, un traitement lourd qui comprend des
injections hormonales quotidiennes. Avec divers risques
non négligeables liés à cette
hyperstimulation. p
C. Bo.

Se pose aussi la question de l’anticipation. Ce
n’est pas à 18 ou 20 ans que les jeunes filles vont
être désireuses de faire conserver leurs ovocytes
pour plus tard. Or plus l’âge est avancé et moins
le taux de réussite d’un prélèvement d’ovocytes
estassuré.«Il nestpas questionquetouteslesfemmes aient recours à l’autoconservation à
25ans ! », rappelle Joëlle Belaisch. Le but du Collège est que seules les femmes « qui n’ont pas pu
exaucer leur désir d’enfant à 35 ans se voient proposer l’autoconservation tant que leurs ovaires
travaillent encore correctement».
« Un leurre total », estime Pascale Hoffmann.
Celle qui a milité des années au sein du Collège
dénonce un « coup de com’ décidé par une poignée d’experts du conseil d’administration sans
concertation de la base ». Présente lors du vote,
Joëlle Belaisch affirme que l’avis a été voté « à la
quasi-unanimité». Contactéepar e-mail,Françoise Merlet, de la direction médicale et scientifique
de l’Agence de biomédecine, refuse de se positionner sur l’avis du CNGOF : « Il s’agit d’un sujet
polémique qui relève d’un choix de société.»
Quid du volet économique? Le CNGOF se dit
conscient du problème du financement, « qui
toutefois éviterait à l’assurance-maladie des prises en charge inefficaces de l’infertilité », relève-t-il. Derrière le positionnement du Collège, il
ne faudrait pas chercher autre chose qu’« un lobbying des centres de FIV privés », estime quant à
elle le professeur Sylviane Hennebicq, médecin
biologiste au CECOS de Grenoble. Légalisée, la
vitrification ne serait pas gérée dans les hôpitaux publics « qui n’auraient pas les moyens », ni
prise en charge par la Sécurité sociale « qui ne
pourrait pas rembourser sur indications sociétales». Elle deviendrait donc « un commerce lucratif des cliniques privées pour femmes aisées »,
conclut le médecin. De plus, rares sont ceux qui
rappellent que loin d’être un remède magique à
tous les problèmes de grossesses tardives, une
vitrification nécessite souvent des traitements

lourds, avec de potentiels effets indésirables.
Malgréles progrèsrécents,l’efficacitédel’autoconservation des ovocytes n’est pas non plus
assurée. Une étude récente a montré qu’il fallait
au moins huit ovocytes vitrifiés pour obtenir un
taux de naissances de 46 % : en clair, huit ovocytes pour qu’une femme sur deux ait un enfant.
« Au-dessous de ce nombre, le taux de naissances
chute de manière importante», explique la Fédération française des CECOS. Si la vitrification
sociétale était légalisée, les doutes subsistent
donc quant au nombre de femmes prêtes à franchir le cap sans assurance de grossesse.
Dernier argument du Collège, la conservation

« La conservation des ovocytes
pour convenance personnelle
pourrait entretenir l’illusion
que la science peut tout »
Fédération française des Centres d’étude
et de conservation des œufs et du sperme humains

de convenance permettrait de « mobiliser plus de
donneuses », selon Joëlle Belaisch. Les femmes
congelantleursovocytespourelles-mêmespourraient aussi en donner une partie, ce qui permettrait de pallier la pénurie actuelle en créant une
banque d’ovocytes. Loin d’être corroborée, cette
hypothèse impliquerait de faire « deux stimulations ovariennes différentes», note Pascale Hoffmann. Puisque le prélèvement de huit ovocytes
est insuffisant pour garantir une grossesse, pour
donner, il faudrait donc envisager une seconde
stimulation, avec les contraintes inhérentes :
«Pas sûr que beaucoup de femmes soient prêtes à
le faire », conclut-elle. p

Web français: 1,133 milliards de fichiers archivés en 2012
LaBibliothèque nationale et l’Institut national de l’audiovisuelconservent les fichiers de plus de 3,2millions sites français
David Larousserie

T

out va très vite avec les
nouvelles technologies, y
compris le Web dont les
sites apparaissentet disparaissent, ou sont mis à jour sans
cesse par les contributions individuelles, commerciales ou publicitaires… Si certains n’y avaient pris
garde, il ne resterait rien de cette
histoire mouvementée.
En France, la Bibliothèque nationale (BNF) et l’Institut national de
l’audiovisuel (INA) ont la lourde
charge d’entretenir cette mémoire,
avec sans doute l’une des collections les plus vastes au monde. La

BNF publiera dans les prochains
jours les chiffres de sa moisson
annuelle du Web français effectuée
entre octobre et décembre 2012.
1,133 milliard de fichiers ont été
récupérés et sauvegardés : textes,
images, vidéos, sons… Et même les
fichiersdits« css »,quidécriventles
maquettes des sites Web.
La récolte était budgétée sur
30 téraoctets, comme en 2011,
contre24en2010,datedelapremière collecte entièrement réalisée par
la BNF. Auparavantcelle-ci,comme
l’INA,avaitachetédesfondsàlafondation américaine à but non lucratif Internet Archive, puis avait utilisé ses services pour réaliser le travail de 2004 à 2008.

L’an dernier, 3,2millions de sites
ont été visités par les logiciels automatiques ou robots de la BNF. Un
peumoinsde60%sontdes « .fr» et
30 % des « .com ». Plus précisément, 14 % sont des associations
(«.asso ») et 5 % des institutionnels
(«.fr»). Et 10% correspondent à des
pages d’erreur.

Base non exhaustive
Pour la première fois, les équipes de la BNF ont récupéré plus de
3 000 noms de domaine de Nouvelle-Calédonie, en « .nc ». Le
hasard de la navigation a aussi
recueilli des sites anglais (« .uk »),
allemands (« .de »), belges (« .be »)
ou européens (« .eu »).

Cette base d’archives ne saurait
être exhaustive car, hormis les
« .fr » qui sont dûment répertoriés, les autres sites français (commerciaux ou personnels en
« .com », par exemple) sont difficiles à recenser. De plus, il reste à
définir la fréquence des visites du
robot et jusqu’à quelle profondeur il s’enfonce dans le site ;
c’est-à-dire combien de liens de la
page d’accueil et des suivantes il
explore. La BNF a opté pour une
collecte large mais annuelle et
peu profonde.
L’INA a une autre stratégie, permise par un périmètre limité. Elle
archive en permanence quelque
10 900 sites audiovisuels (sites des

télés, radios, Web-radios,mais aussi sites de fans, ou spécialisés…) sur
une profondeur de 7 ou 8 clics. Ses
robots visitent plusieurs fois par
heure les sites les plus dynamiques. Il existe ainsi près de
25 000 versions du site de TF1 en
2012. La base de données totale
pèse plus de 160 To, allégée grâce à
un système de reconnaissance des
fichiers déjà stockés. En outre, celle-ci n’enregistre pas les contenus
des chaînes déjà archivés par
ailleurs car diffusés à l’antenne.
Contrairement à la BNF, tous les
contenus ont été indexés, ce qui
permet une navigation simplifiée.
Sur des corpus précis – Jeux
olympiques 2012, élections prési-

dentielles, « unes » des journaux… –,laBNFaelleaussiunestratégie plus profonde d’archivage.
Pour des raisons légales, seuls
peuvent accéder à ces données,
dans les locaux de la BNF ou de
l’INA, des « chercheurs », une cinquantaine par mois au total : Webdesigner désireux de revisiter des
styles antérieurs, avocat en quête
de pièces manquantes, association désespérée d’avoir perdu son
site, et bien sûr historiens de différentes questions…
L’internaute nostalgique ne
pourra que se contenter du site
d’Internet Archive (www.archive.org) qui recense quelques sites
en français. p

actualité

SCIENCE & TECHNO

Chez les singes, les classes
moyennes sont sous pression

0123

Samedi 13 avril 2013

3

télescope
Paléontologie
En Chine, des embryons
de dinosaure à croissance rapide

Des chercheurs britanniquesont montré que, chez les macaques,
les plusstressés sont ceux qui occupentun rang intermédiairedans la hiérarchie

éthologie |

Catherine Mary

D

ans les sociétés de
macaques, les singes les plus stressés sont ceux qui
occupent
les
rangs hiérarchiques intermédiaires. Tels sont les
résultats d’une étude, menée par des
chercheurs des universités de Liverpool et de Manchester, qui vient
d’être publiée dans la revue General
and Comparative Endocrinology.
«L’intérêt était de corréler le comportement individuel des singes face au
stress à leur rang dans la hiérarchie»,
explique Katie Edwards, de l’Institut
de biologie intégrative de Liverpool,
qui a mené l’étude.
Durant plus de six cents heures,
elle a observé le comportement de
macaquesdeBarbarievivantensemilibertédanslaforêtdesingesdeTrentham, dans le Staffordshire, au
Royaume-Uni. Elle s’est ainsi appliquée à relever différents types de
comportements associés au stress, à
la soumission ou à l’attachement,
puis à mesurer le lendemain, dans
les selles chez les individus concernés, le taux d’hormone du stress, le
cortisol. Comme cela était prévisible,
les comportements liés aux stress
tels que les menaces, les poursuites
etlesgiflesétaientliésàuneaugmentation de cette hormone.
Plus surprenant, ces comportements étaient observés chez les singes occupant des rangs hiérarchiques intermédiaires. « Leur position
dans la hiérarchie fait qu’ils sont obligés de gérer plusieurs conflits à la
fois», explique Katie Edwards. Ainsi,

Un niveau hiérarchique
élevé serait également
le gage, chez l’homme,
d’une vie moins stressée
lorsque la nourriture est en quantité
limitée, les singes entrent en compétition. Les plus élevés dans la hiérarchie viennent la disputer à ceux
des rangs intermédiaires, qui la disputent par ailleurs aux singes des
rangs inférieurs. Ils doivent ainsi
défendreleurpartàdeuxniveauxdifférents, ce qui augmente leur niveau
de stress.
« Il est raisonnable de penser que
ces observations sont transposables à
l’homme, pour des enjeux autres que

ILLUSTRATION : FABRICE MONTIGNIER

la nourriture, poursuit Katie
Edwards. Les personnes occupant les
niveaux hiérarchiques intermédiaires dans les organisations convoitent
lesrangssupérieurs,maisdoiventaussi exercer leur autorité sur les personnesdesrangsinférieurs,cequilesoblige à intervenir sur plusieurs fronts à
la fois.»
Ces études s’inscrivent dans un
champ de recherche émergent qui
vise à étudier les variations des taux
d’hormones de la reproduction et du
stressdanslaviesauvage.Leursrésultats font notamment écho à un
ensemble d’études récemment
menées chez les babouins, montrant
que les individus qui occupent les
rangs hiérarchiques les plus élevés
sont moins stressés que les autres, et
ce d’autant plus que leur autorité est
incontestée et qu’ils harcèlent leurs
subordonnés.
D’après une autre étude conduite
par des chercheurs de l’université
Harvard et publiée en 2012 dans la
revue PNAS, un niveau hiérarchique
élevé serait également le gage, chez
l’homme, d’une vie à moindre stress.
L’étude a consisté à comparer les

taux de cortisol dans le sang et le
niveau d’anxiété chez 148 fonctionnaires,àdifférentsniveauxhiérarchiques du gouvernement et de l’armée
américaine. Elle montre que plus
une personne occupe un rang hiérarchiqueélevé,plusellegardelecontrôle de soi, et plus bas sont les niveaux
de ces deux indicateurs de stress.
« Ce n’est pas tant la nature des
tâches qui importe que les conditions
dans lesquelles elles sont accomplies», commente le neurobiologiste
BruceMcEwen,del’universitéRockefeller à New York. « Une personne est
d’autant moins stressée qu’elle a par
exemple la possibilité de se détendre
en dehors de son travail», poursuit-il.
«A partir du moment où une personne est dans une situation où elle a les
moyens de faire ce qu’on lui demande,ellegardelesensducontrôle»,renchérit la biologiste Valérie Lallemand-Mezger, de l’université ParisDiderot, dont le groupe de recherche
s’intéresseauxmodificationsdel’expressiondes gènes provoquéespar le
stress dans les cellules du cerveau.
Lestressrésultedusentimentd’incapacité à garder le contrôle d’une

situation, et l’étude montre également que les dirigeants les moins
stressés sont ceux qui ont le plus
grand nombre de subordonnés, et
dont l’autorité est incontestée. « Il
n’est pas étonnant que ces positions
soient associées à un meilleur sens du
contrôle.Elles sonten généralcaractérisées par le prestige issu du sentiment de puissance », commentent
les auteurs, qui notent aussi que ce
moindre stress pourrait être à la fois
lacause etla conséquencedeces hautes positions hiérarchiques.
Outre les conditions extérieures,
l’histoire personnelle et en particulier les événements survenus au
début de l’existence jouent un rôle
déterminant sur le contrôle du stress
à l’âge adulte. Ainsi, plus un enfant a
évolué dans un environnement stable et rassurant, meilleure est son
estime de soi, et plus il sera capable
de garder le contrôle face à des situations stressantes à l’âge adulte. Cette
meilleure résistance pourrait donc
aussi expliquer l’accession aux positions hiérarchiques les plus élevées.
Ces résultats démontent l’idée
reçue suivant laquelle le niveau de
stressseraitliéau nombredetâchesà
accomplir et au degré de responsabilité. Ils sont corroborés par une étude
récente menée par une chercheuse
de l’université de Berkeley (EtatsUnis), et montrant que les personnes
en position de domination dans leur
travail ou dans leur vie privée sont
plus sereines et moins sensibles au
rejet social que les autres.
Source d’anxiété au moment où il
est subi, le stress a aussi des effets à
longtermesurlasanté.Uneaugmentation ponctuelle du taux de cortisol
permet à l’organisme de s’adapter à
des situations de stress. Mais lorsque
ce taux persiste à des niveaux élevés
dufaitd’unstresschronique,ilentraîne de multiples modifications biologiques dont l’effet peut se traduire
par la survenue de maladies telles
quelediabète,lesmaladiescardiovasculaires ou de nombreux cancers.
D’où l’importance de comprendre
et d’évaluer les facteurs associés à un
taux chroniquement élevé de cortisol. «La médecine actuelle ignore les
facteurs psychosociaux et l’histoire
de la personne. Elle tend à considérer
la maladie en soi et à la traiter par des
médicaments, plutôt qu’à chercher à
en comprendre les causes profondes.
Onva vers la médecine personnalisée,
qui tend à considérer la personne
dans son ensemble, avec son histoire
personnelle et son mode de vie, explique Bruce MacEwen. Il apparaît de
plus en plus évident que les politiques
sanitaires doivent également viser à
la réduction du stress.» p

Trop d’actes médicaux non pertinents
Un rapport de l’Académiede médecines’insurgecontre les examenset traitements abusifs
Sandrine Cabut

L

e diagnostic, sévère, va
sans doute faire grincer
des dents. Dans un rapport rendu public mercredi 10 avril, l’Académie de
médecine part en guerre contre
les prescriptions inadaptées ou
abusives d’examens, de médicaments et d’interventions chirurgicales,et livre des recommandations pour « améliorer la pertinence des stratégies médicales».
Souvent frappé au coin du
bon sens, le constat présenté par
les professeurs René Mornex,
Jean Dubousset et Guy Nicolas
n’est pas complètement inédit.
En 2010, un rapport de la Fédération hospitalière de France
– auquel avait d’ailleurs collabo-

ré René Mornex – soulevait déjà
de nombreuses dérives : excès
de cholécystectomies (ablation
de la vésicule biliaire) par rapport aux recommandations,persistance des prescriptions de
radiographiedu crâne pour traumatisme crânien alors que leur
inutilité a été prouvée…
Le rapport de l’Académie de
médecine enfonce le clou. « Il y a
une banalisation des examens
sans réel signe d’appel clinique,
déplore ainsi le professeur Mornex. C’est le cas des échographies, technique indolore et
assez peu onéreuse. Par exemple,
face à une femme qui se plaint
d’une “boule dans la gorge”, les
médecins ont tendance à prescrire une échographie de la thyroïde, et celle-ci conduit souvent à la
découverte de petits nodules,

déclenchant une cascade d’examens pour éliminer l’hypothèse
d’un cancer. » Une échographie
thyroïdienne « prescrite devant
des symptômes imprécis sans éléments d’orientation réels fonctionnels ne doit jamais être réalisée », tranche l’Académie.

Inquiétudes des patients
Egalement sources de dépenses inutiles pour l’Assurancemaladieet d’inquiétudesinjustifiées pour les patients, les examens biologiques abusifs sont
aussi pointés du doigt. « Les
médecins doivent être conscients
que ce que l’on appelle une valeur
normale ne couvre que 95 % de la
population», relève le groupe de
travail. En clair, un écart « de faible amplitude au-dessus ou
au-dessous de ces limites n’a pas

de sens s’il n’y a pas en face une
expression de symptômes», indique l’Académie.
De même, la charge est rude
contre les excès de certaines
interventions chirurgicales, telles les ablations de cataracte ou
les libérations du canal carpien.
Pour ces dernières, le nombre
d’actes a été multiplié par quinze en France entre 1995 et 2005,
indique le rapport. « L’existence
de centres spécialisés dans la
chirurgie de la main crée un phénomène d’accès direct qui explique les grandes différences de
nombre d’interventions selon le
territoire, est-il écrit. Les recommandations de la Haute autorité
de santé [HAS] de septembre2012
laissent encore une zone d’imprécision concernant le moment de
l’interventionet donnent une pla-

ce notable à l’avis du patient. »
Un constat qui laisse dubitative
Caroline Leclercq, chirurgienne
de la main. Selon elle, l’augmentation de ces interventions n’est
pas si marquée, et relève de multiples facteurs : diagnostic plus
fréquent,consultationsplus précoces d’un chirurgien…
Pour l’Académie de médecine
plusieurs mesures s’imposent, à
commencer par la réforme des
études médicales. Elle propose
aussi de développer des recommandations de bonne pratique
clinique. Le travail mené notamment par la HAS serait « une base
de raisonnement utile », mais
avec des défauts comme les
longs délais pour rendre les avis
ou le volume des documents les
rendant « inutilisables ». Les
experts apprécieront. p

Un nid de dinosaures et ses œufs ont
probablement été emportés par une
rivière en crue, il y a 195millions d’années,
dans ce qui n’était pas encore le sud de la
Chine. Ils constituent aujourd’hui pour
les paléontologues un laboratoire unique
pour étudier la croissance des embryons
du sauropode Lufengosaurus,
unherbivore à long cou qui pouvait
atteindre 10 mètres de long à l’âge adulte.
Le Canadien Robert Reisz, à la tête d’une
équipe internationale, a étudié la
structure des quelque 200 os fossilisés. La
conclusion des chercheurs, qui se fondent
sur la haute vascularisation des os, est que
ceux-ci avaient une croissance rapide,
sans équivalent chez les animaux actuels.
En revanche, tout comme ceux des
oiseaux, ils portent des marques
tendineuses qui indiquent que l’embryon
était mobile à l’intérieur de l’œuf, un
entraînement musculaire qui devait le
rendre capable de se mouvoir juste après
l’éclosion. Leschercheurs disent aussi
avoir retrouvé la trace la plus ancienne
à ce jour de matière organique au cœur
deces ossements – il pourrait s’agir
decollagène. Une « découverte»
quisuscite le scepticisme d’une partie
deleurs confrères. (D. MAZIERSKI)
> Reisz et al., « Nature », 10 avril.

Médecine spatiale
Les rayons cosmiques
favoriseraient les cancers
colorectaux

L’exposition prolongée à des rayons
cosmiques, à bord de la Station spatiale
internationale ou plus encore lors de
futurs voyages vers Mars, pourrait
favoriser la prolifération de cellules
cancéreuses dans les intestins, selon
deux études financées par la NASA,
présentées mardi 9 avril lors de
l’assemblée annuelle de l’Association
américaine de recherche en cancérologie.
Ces travaux ont montré que les rayons
cosmiques altèrent la capacité des
cellules intestinales des souris à éliminer
des protéines à caractère oncogène, et
qu’ils induisent un risque de cancer
colorectal qui s’accroît en proportion de
la dose reçue. « Ce type de radiation est
considéré comme le plus grand défi de
l’exploration spatiale », indique Kamal
Datta, l’un des auteurs de ces travaux.

52%

C’est la proportion de femmes qui
disentmanger sous le coup de l’émotion
–contre 20% pour les hommes –, selon
une étude publiée mercredi 10 avril dans
l’American Journal of Clinical Nutrition.
Réalisée à partir d’un échantillon
de35641 adultes français participant
àl’étude Nutrinet-Santé, elle montre
quecette « émotionnalité alimentaire»
estassociée à un risque important d’être
en surpoids. Il est cinq fois plus élevé
chezces femmes que chez celles qui disent
ne pas manger sous le coup de l’émotion.

Médecine
L’étonnante réactivité
des cellules souches sanguines

Logées dans la moelle osseuse, les cellules
souches hématopoïétiques assurent en
continu le renouvellement des globules
rouges, blancs et des plaquettes. Une
équipe franco-allemande a découvert
que cette production n’est pas aléatoire,
mais répond à un processus de
spécialisation en fonction des conditions
ambiantes. Ainsi, lors d’une infection ou
d’une inflammation, la libération d’une
molécule, la M-CSF (Macrophage
Colony-Stimulating Factor), oriente les
cellules souches vers la fabrication de
macrophages. Ce signal pourrait être
exploité pour stimuler la production de
globules blancs, par exemple après une
greffe de moelle osseuse, le temps que les
défenses immunitaires se reconstituent.
> Mossadegh-Keller et al.,
« Nature», 10 avril.

4

0123

Samedi 13 avril 2013

SCIENCE & TECHNO

événement

BisphénolA
Les toxicologues
mis au défi
santé publique

Le BPA est omniprésentdans notre environnementquotidien.
Ses modesd’imprégnation et d’action à très faibles doses remettent
en questionles principes et méthodes toxicologiques

Stéphane Foucart

L

orsqu’un scientifique déclare
publiquement, et avec force,
qu’une bonne majorité de ses
pairssetrompent,trois hypothèses peuvent généralement être
envisagées. La première est celle
d’une révolution scientifique en cours, ou
d’un grand virage épistémologique. Les
autres possibilités – plus fréquentes – sont
celles de l’erreur ou de la supercherie. A n’en
pas douter, la conférence de presse donnée
par Justin Teeguarden, chercheur au Pacific
Northwest National Laboratory (PNNL),
mi-février à Boston (Etats-Unis), assurant de
l’innocuité du bisphénol A (BPA), appartient
à l’un de ces trois registres… mais lequel?
La question se pose d’autant plus que
l’Agence nationale de sécurité sanitaire de
l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) vient au contraire de conclure,
dans son avis du mardi 9 avril, à la réalité du
risque. Selon l’Anses, les enfants à naître de
femmes enceintes exposées à des niveaux

Les enfants à naître de femmes
enceintes exposées à des niveaux
courants de BPA ont un risque
accru de développer, plus tard
dans leur vie, un cancer du sein
courants de BPA ont un risque accru de développer, plus tard dans leur vie, un cancer du
sein (Le Monde du 10 avril).
Le risque est-il réel ou, comme l’assure Justin Teeguarden, fantasmé ? L’intervention
du toxicologue américain, invité à s’exprimerau congrèsannuelde l’AmericanAssociation for the Advancement of Science (AAAS),
a en tout cas été largement relayée par les
médias. « Les doses de bisphénolA trop faibles
dans la populationpour être nocives», annonçait ainsi une dépêche reprise dans le monde
entier. M. Teeguarden affirmait avoir passé
en revue « 150 études d’exposition» couvrant
« 30 000 personnes dans 19 pays ».
Résultats: selon M. Teeguarden,les taux de
BPA circulant dans le sang de la population
générale sont très largement inférieurs aux
« faibles doses » testées en laboratoire sur
l’animal.Corollaire: lesnombreuxeffetsdélé-

tères du BPA documentés sur la souris, le rat
ou le singe nepermettent pasde tirer la moindre conclusion sur les hommes, en conditions réelles d’exposition. De nombreuses
études montrent que cette substance ubiquitaire – présente dans les plastiques rigides,
dans les résines gainant l’intérieur de contenants alimentaires, etc. – imprègne l’ensemble de la population occidentale. Mais cette
imprégnation serait trop faible, selon M. Teeguarden, pour provoquer le moindre effet.
La communication du toxicologue américain a soulevé un concert de protestations.
« Il est très difficile de commenter les méthodes qui ont été utilisées [par M. Teeguarden]
pourmodéliseret calculer l’exposition humaine,carelles n’ontpas été publiéesdans un journalavec revue parles pairs »,explique la biologiste Laura Vandenberg (Tufts University, à
Boston), auteure de nombreux travaux sur
les perturbateurs endocriniens, ces substances qui, à l’image du BPA, perturbent le fonctionnement du système hormonal.
Interrogé, M. Teeguarden confirme que
« les éléments présentés ne sont pas encore
publiés, mais devraient l’être bientôt », sans
toutefois préciser si les travaux en question
ont été soumis et d’ores et déjà acceptés pour
publication… L’endocrinologue Frederick
vom Saal (université du Missouri), l’un des
chercheurs qui ont introduit, au début des
années 1990, la notion de perturbation endocrinienne, juge « simplement inacceptable»
que des données non publiées fassent l’objet
d’une communication au public. D’autres
font valoir que de précédents travaux de
M.Teeguarden sur le BPA ont été financés par
l’industrie américaine du plastique – qui perdrait gros en cas d’interdiction du BPA…
Derrière la polémique se cache un vrai problème scientifique, encore relativement
ouvert. Avec des questions simples en apparence: que devient, dans l’organisme, le BPA
ingéré ? Quelles sont les voies d’exposition
de la population générale ? Pour comprendre, il faut savoir qu’il existe deux formes du
fameux composé : une forme « conjuguée »
et une forme dite « libre ». La première est
incapable de se lier avec les récepteurs
œstrogéniques et n’a donc pas d’activité hormonale ; seule la seconde perturbe le bon
fonctionnement du système endocrinien.
C’est cette dernière qui est nocive.
Lorsque le BPA est ingéré, il est dégradé par
le foie et excrété dans les urines, où il se
retrouveessentiellementsous forme « conjuguée », c’est-à-dire inactive. Une très faible
part parvient à passer le filtre hépatiquepour
arriverdans le sang sousforme « libre ». Quelle est la proportion qui passe ainsi dans le

sang? C’est toute la question.
Caril y a un hic.Les études debiosurveillance qui mesurent le taux de BPA dans les urines en trouvent généralement une moyenne
de quelques nanogrammes (milliardièmes
de gramme) par millilitre (ng/ml). « Si, à partir de ces taux et grâce à un modèle toxicocinétique, on calcule la quantité de BPA libre que
l’on s’attend à voir circuler dans l’organisme,
on trouve des résultats inférieurs à ce que l’on
mesure directement dans le sang », explique
Jean-Pierre Cravedi, chercheur à l’unité de
toxicologie alimentaire de l’Institut national
de la recherche agronomique (INRA) et
expert à l’Anses.
Il y a donc trois possibilités. Soit le modèle
toxicocinétique est erroné, soit l’exposition
de la population est plus importante que prévu, soit les études mesurant le BPA libre dans
le sang sont inexactes et exagèrent le niveau
réel d’exposition. Les déclarations de Justin

Débat sur la définition des perturbateurs endocriniens

L

e terme de perturbateurs
endocriniens chimiques
( Endocrine disrupting chemicals, en anglais) apparaît dans la littérature scientifique en 1993, dans
un article de trois biologistes (Theo
Kolborn, Frederick vom Saal et Ana
Soto) publié par la revue Environmental Health Perspectives. Cet article séminal a été, depuis, cité environ deux mille fois dans la littérature scientifique. Pourtant, près de
deux décennies plus tard, la définition précise de ces perturbateurs
n’est toujours pas arrêtée.
Les plus célèbres d’entre eux

sont le bisphénolA (BPA), certains
phtalates, certaines dioxines, le
célèbre insecticide DDT, les polychlorobiphényles (PCB), ou encore
le pesticide chlordécone – utilisé
dans les Antilles françaises jusque
dans les années 1990. Au total, plusieurs centaines de molécules de
synthèse en circulation sont considérées dans la littérature savante
comme perturbateurs endocriniensavérés ou suspectés.
Le critère, simple, revient à identifier une activité hormonale à une
molécule: si elle se lie à des récepteurs hormonaux ou si elle modi-

fie l’action de certaines hormones,
elle peut être considérée comme
un perturbateur endocrinien.

Pas de cadre réglementaire
Mais tout cela ne fait pas un
cadre réglementaire. Car certaines
substances candidates ont une activité plus ou moins importante. Le
20mars, l’Autorité européenne de
sécurité des aliments (EFSA), après
avoir été saisie par la Commission
européenne, a proposé de distinguer deux groupes: les perturbateurs endocriniens à proprement
parler et les substances actives sur

le système endocrinien. Les premières produiraient des effets délétères et les seconds des effets adaptatifs, c’est-à-dire suscitant une
réponse de l’organisme considérée
comme non problématique.
Sans surprise, cette proposition
de l’EFSA a provoqué de nombreuses protestations parmi les organisations non gouvernementales ainsi qu’au sein de la communauté
scientifique. Un avis concordant a
été rendu quelques jours plus tard
par le Centre commun de recherche
de la Commission européenne. p
S. Fo.

Teeguarden reposent précisément sur cette
dernièrepossibilité: le BPA étant présentpartout (y compris dans les instruments de laboratoire, etc.), il se peut que les niveaux contrôlés dans le sang soient le fait de contaminations dues aux méthodes de prélèvement ou
d’analyse des échantillons… Faut-il faire plus
confianceà la concentrationsanguinede BPA
prévue par un modèle, ou à celle effectivement mesurée ? Les scientifiques préfèrent
généralement les mesures aux modèles. « Il
estdifficiled’imaginerque des dizainesd’expérimentateurs, partout dans le monde, la plupart hautement qualifiés dans l’analyse de
polluants environnementaux, commettent
tous la même erreur », dit Mme Vandenberg.
Le fait que le BPA soit omniprésent et qu’il
agisse à très faibles doses pose des problèmes
bien connus des toxicologues. En particulier,
comment s’assurer, lors des expériences
menées sur des animaux de laboratoire, que
les groupes témoins ne reçoivent pas, eux
aussi et à l’insu des expérimentateurs, de faibles doses du perturbateurendocrinien? Cette question a conduit à de nombreux débats
dans la communauté scientifique…
Quant à l’exposition de la population
humaine, elle est, de fait, sous-estimée. Les
modes d’exposition alimentaire, pourtant
présumés bien connus (conserves, eau conditionnée en bonbonnes, canettes), réservent
par exemple des surprises. « De manière inattendue, on trouve du BPA dans certains produits carnés, en particulier les abats, sans que
l’on sache comment la contamination est
intervenue », dit M. Cravedi. Cette contamination au BPA intervient après abattage des
animaux, sans doute dans le processus de
traitement des carcasses, mais les experts de
l’Anses n’ontpu en déterminerles causesprécises : l’énigme reste entière…
D’autresvoies d’expositionque l’alimentation sont en outre possibles: la voie cutanée
par le biais des papiers thermiques(tickets de

événement

SCIENCE & TECHNO

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Samedi 13 avril 2013

5

La seconde mort
de l’alchimiste Paracelse
Sacélèbreformule,«c’estladosequifaitlepoison»,
estrenduecaduqueparlesperturbateursendocriniens

T

PIERRE JAVELLE POUR « LE MONDE »

caisse, reçus de cartes bancaire), la voie respiratoire par le biais du BPA présent dans l’air
intérieur sous forme volatile. Dans ces deux
cas, le transfert de BPA libre dans le sang se
fait quasi directement, sans passage par le
foie… Mais, à l’exception de certaines catégories de la population – les caissières, par
exemple, qui manipulent des tickets de caisse à longueur de journée –, ces deux voies
d’exposition sont relativement marginales.
Ellesne permettentpas, à ellesseules, d’expliquer les taux de BPA libre dans le sang…
Alors? Une solution pourrait être apportée

« On trouve du BPA
dans certains produits carnés,
en particulier les abats,
sans que l’on sache comment
la contamination est intervenue »
Jean-Pierre Cravedi

unité de toxicologie alimentaire de l’INRA
par les travaux conduits par le pharmacologue français Pierre-Louis Toutain (INRA). Ce
dernier est parvenu à montrer, chez le chien,
que le BPA peut passer dans le sang sous formelibre,directementparlamuqueusesublinguale. Cette muqueuse très fine et très irriguée permettrait, par exemple, le passage
direct dans le système vasculaire de BPA présent dans les poussières domestiques. Ce fait
permettrait d’expliquer la raison pour laquelle la grande majorité des études de biosurveillancemontrentque lestrèsjeunesenfants
sont plus exposés au BPA que les adultes: les
premiers ont une fâcheuse habitude – mettre
ses doigts dans la bouche et les suçoter –

qu’ont perdue de longue date les seconds… Or
le BPA est partout: dans une variété d’objets
quotidiens, mais aussi dans les poussières
domestiques… Une autre voie d’exposition,
rectale celle-ci, n’est pas à exclure en fonction
du papier toilette utilisé – certains d’entre
eux, recyclés, pouvant contenir du BPA.
Il y a d’autres subtilités. Car le BPA, même
lorsqu’il circule dans le sang sous forme
« conjuguée », peut in fine se révéler nocif.
Sur le rat, des expériences montrent ainsi
que ce BPA, théoriquement inactif, peut se
« déconjuguer » pour redevenir libre. « Des
étudesrécentesindiquentqu’une“déconjugaison” libérant du BPA libre est susceptible de se
produirenotammentau niveaudes tissus placentaires ou fœtaux », note ainsi l’Anses.
Hélas ! C’est précisément le fœtus qui est le
plus sensible à l’activité du BPA… Autre interrogation: le BPA peut-il être temporairement
stocké dans les tissus adipeux et progressivement relargué dans l’organisme?
Face à ces questions ouvertes, il y a pourtant une certitude : l’ensemble des troubles
avérésoususpectéssurlesanimauxdelaboratoire après exposition au BPA dans la période
périnatale – incidence plus grande de certains
cancers (prostate, sein, testicule), troubles du
comportement(hyperactivité,déficitd’attention, etc.), avancement de l’âge de la puberté,
obésité, baisse de la fertilité, etc. – se manifestent de manière accrue dans la population
humainedepuisquelquesdécennies.Lacorrélation n’a pas valeur de preuve, mais même
les plus sceptiques la prennent au sérieux.
A l’issue de sa conférence de presse, Justin
Teeguarden s’est ainsi vu demander par une
journaliste s’il prenait garde à ses choix de
consommation pour réduire l’exposition de
sa famille au fameux perturbateur endocrinien… Le toxicologue, qui venait pourtant de
passer près d’une heure à affirmer le caractère fictif des risques posés par le BPA, a déclaré
ne pas souhaiter répondre. p

out est poison, rien n’est poison : c’est
la dose qui fait le poison. » Par cette
phrase,
Philippus
Aureolus
Theophrastus Bombastus von
Hohenheim – mieux connu sous le nom de
Paracelse – a fondé la toxicologie. Le médecin, astrologue et alchimiste suisse est mort
en 1541, mais cette doxa issue de son intuition de médecin lui a largement survécu :
elle est toujours utilisée, aujourd’hui, pour
évaluerles risques liés aux substances chimiques de synthèse. Scientifiquement, elle est
pourtant désormais caduque.
Que signifie-t-elle ? Sur son site Web,
l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) la traduit ainsi : « Plus la dose
absorbée d’un produit chimique est élevée,
plus l’effet est important, ainsi que la probabilité d’un effet indésirable. » A petites doses,
petits effets ; à fortes doses, effets importants. Le constat semble de bon sens mais,
depuis plusieurs années, il est battu en brèche : dans certaines périodes du développement – en particulier la période périnatale
ou l’adolescence –, l’exposition à de très faibles doses de certaines substances peut produire des effets plus importants qu’à des
doses plus élevées… Les relations entre la
dose et l’effet sont alors irrégulières: les chercheurs parlent de « courbes dose-réponse
non monotones ».
Les composés qui se jouent ainsi de notre
intuition appartiennent à la catégorie des
perturbateurs endocriniens – ces substances
capables d’interféreravec le système hormonal, dont le bisphénol A (BPA) est le représentant le plus répandu. Pour nombre d’agences de sécurité sanitaire – comme l’EFSA, la
Food and Drug Administration (FDA) américaine, etc. –, ces effets à faibles doses sont
« controversés ». Ils ne sont donc pas considérés dans l’évaluation des risques des molécules de synthèse.
Y a-t-il réellement controverse ? En 2012,
une vaste revue de la littérature scientifique

Les sources
d’exposition
Selon le rapport de l’Agence nationale
de sécurité sanitaire de l’alimentation,
de l’environnement et du travail
(Anses) rendu le 9 avril, la première
source d’exposition au bisphénol A est
alimentaire (environ 84 %). Près de la
moitié de l’exposition totale est liée à la
consommation d’aliments en conserve. Les résines qui gainent l’intérieur
des boîtes de conserve sont en effet
composées de BPA, dont une minuscule fraction migre vers les aliments. Les
eaux conditionnées en bonbonnes sont
une autre source d’exposition, de
même que certains produits carnés
dont les taux en BPA tiennent du mystère : l’Anses estime que la contamination intervient après l’abattage des animaux, mais ne parvient pas à en déterminer la cause. Enfin, d’autres voies
d’exposition avérées sont l’air intérieur
(avec une moyenne d’un nanogramme
de BPA par mètre cube), les poussières
domestiques ou encore la manipulation de papiers thermiques (tickets de
caisse, reçus de cartes bancaires).

conduite par la biologiste Laura Vandenberg
(Tufts University, à Boston) et publiée dans
la revue Endocrine Reviews a pourtant identifié près de 800 études montrant de tels
effets baroques. A l’heure actuelle, l’écrasante majorité des scientifiques qui ne croient
pas à ces effets sont les experts d’agences de
sécurité sanitaire.
Mais même au sein des agences, les choses
changent, et le vieux Paracelse doit se préparer à une seconde mort. Dans son rapport sur
le BPA rendu le 9 avril, l’Agence nationale de
sécuritésanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) dit avoir
identifié 17 études montrant de telles étrangetés toxicologiques pour le seul BPA. Au
total, ces travaux documentent « 59 relations
dose-effet non monotones identifiées pour
différents types d’effets : 11 in vitro et 48 in
vivo », essentiellementsur des rongeurs, écrivent les chercheurs réunis par l’Anses.

Difficile évaluation du risque
Ces effets du BPA, dont l’intensité n’est
pas proportionnelle à la dose de produit
reçue, portent sur l’âge de la puberté des animaux, le métabolisme des graisses, l’intégrité de l’appareil reproducteur féminin et masculin, l’altération du comportement sociosexuel des animaux testés, etc. Les experts
de l’Anses ne se sont pas arrêtés à cette énumération: ils ont estimé la « plausibilité statistique» des effets documentés. « La moitié
des relations non monotones observées
concernant le BPA ont une plausibilité statistique moyenne, élevée ou très élevée », estiment-ils. Cependant, bien qu’ils reconnaissent la réalité de ces relations dose-effet non
monotones, les experts de l’Anses admettent que leur « prise en compte (…) dans l’évaluation quantitative du risque lié au BPA n’a
pas été possible du fait de difficultés méthodologiques».
Aujourd’hui,l’évaluationdes doses journalières admissibles (DJA) – réputées sans risques pour la santé – repose sur le principe
qu’une plus petite dose produira un plus
petit effet. « Des hautes doses sont testées sur
l’animal jusqu’à identifier un niveau sans
effet délétère observé (ou Noael, pour « no
observedadverse effectlevel»), expliqueLaura Vandenberg. Pour le BPA, cette Noael est
actuellement établie à 50 milligrammes par
kilogramme de poids corporel et par jour
(mg/kg/j).»
Voilà plusieurs années, l’EFSA a calculé
cette Noael à partir de travaux industriels et,
en appliquant des facteurs de sécurité, a fixé
la dose journalière admissible de BPA à
1 000 fois moins que la Noael. En partant du
bon principe de Paracelse voulant que de
plus faibles doses produisent des effets plus
faibles, il ne devrait pas y avoir le moindre
problème… « Pourtant, il y a aujourd’hui pour
le BPA plus d’une centaine d’études montrant
des effets au-dessous de la dose journalière
admissible et plus de 250 études montrant des
effets au-dessous de la Noael, dit Laura Vandenberg. Mon interprétation de ces résultats
est que la Noael, donc la dose journalière
admissible, devrait être revue à la baisse.»
L’Anses formule – en creux – une opinion
semblable. Car si les experts de l’agence française n’ont pas tenu compte des relations
dose-effet non monotones dans leur évaluation des risques, ils se sont appuyés sur
d’autres données que celles de l’EFSA pour
fixer une valeur-seuil d’exposition au BPA.
Une valeur de référence qui, pour être tenue,
devrait conduire à réduire d’un facteur
10 000 environ la dose réputée sûre établie
par l’EFSA… p
S. Fo.

6

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Samedi 13 avril 2013

SCIENCE & TECHNO

rendez-vous

Les charlatans
de la physique
quantique

En panne des sens

le livre

Des voyants, thérapeutes ou
gourous, détournent des concepts
scientifiques. Séance de désintox
David Larousserie

U

n petit tour sur le vaste Web convainc
vite qu’une théorie scientifique
majeure du XXe siècle, la physique
quantique, s’épanouit ailleurs que
dans les labos de recherche. Médecines ou thérapies alternatives, voyance ou sectes religieuses
en raffolent.
Cegrandfoutoirésotérico-thérapeutico-quantique a agacé Richard Monvoisin, enseignant en
épistémologie et didactique des sciences à l’université de Grenoble. Au point de vouloir désintoxiquer le lecteur des fausses idées qui fleurissent sur la mécanique quantique, répandues par
souci commercial par quelques gourous. Fidèle à
la ligne de la maison d’édition Book-e-book, spécialisée en zététique, la discipline qui enseigne
l’art du doute et développe l’esprit critique,
l’auteur en profite aussi pour expliquer ce que
ditouneditpas cettefameusemécaniquequantique. Car son côté bizarre (mais qui marche, dans
lestransistors,lesdisquesdursoules lasers…)prête le flanc à moult récupérations.
L’équivalence masse-énergie sert à justifier
que l’énergie du corps peut réparer ou créer de
nouvelles cellules de notre organisme. La dualité
onde-particule se confond avec le duo corpsesprit.Lefameuxprinciped’incertituded’Heisenberg ouvre grandes les portes d’une incertitude
généraledelaconnaissance,qued’autresnotions,
mystérieuses, pourraient combler. Le chat de
Schrödinger,« mort et vivant», est utilisé comme
preuve que la conscience peut tout. Bref, avec des
motsnouveauxetdesconceptsscientifiquessubtils, il est facile d’impressionner le chaland.

A qui la faute ?
Avec humour et pédagogie, l’auteur démonte
toutes ces constructions et surinterprétations. A
l’aide d’un phare, il réalise un dispositif permettant de filer plus vite que la lumière. Avec un
cylindre, vu selon l’angle tantôt comme un cercle ou comme un rectangle, il crée une dualité
qui,certes, n’arien de quantique,mais quicorrespond à la version faussée de quelque charlatan.
Des démonstrations sans appel.
Une dernière partie, provocatrice, pose une
question dérangeante: à qui la faute? Certes, les
gourous eux-mêmes peuvent séduire et tromper sciemment. Mais la faute repose aussi, selon
l’auteur, sur un acteur inattendu, la vulgarisation scientifique. Autrement dit, les rois du
genre que sont les mensuels Science & Vie et
Sciences et avenir auraient une part de responsabilité dans ces distorsions quantiques. En jouant
avec les concepts pour séduire les lecteurs, ils
créeraient plus de confusion que d’information.
Et planteraient des graines qui germeront en
crédulité… Malheureusement, cette audacieuse
et très critiquable hypothèse n’est que trop peu
développée. Pour en savoir plus, le lecteur
curieux devra se référer à la thèse de Richard
Monvoisin, soutenue en octobre 2007, Pour une
didactique de l’esprit critique (accessible sur
www.cortecs.org/bibliotex).
Dans la même collection, signalons aussi la
parution d’Esprit critique es-tu là ? 30 activités
zététiques pour aiguiser son esprit critique. Riche
et amusant. p

IMPROBABLOLOGIE

Pierre
Barthélémy
Journaliste et blogueur
(Passeurdesciences.blog.lemonde.fr)
(PHOTO : MARC CHAUMEIL)

M

ême en science, il y a
l’officiel et l’officieux.
La raison officielle pour
laquelle une équipe de
l’université McGill de Montréal a
commencé des expériences sur la
privation sensorielle au début des

Des guerriers gaulois
près de Troyes

LES COULISSES
DE LA PAILLASSE

Marco Zito

Médecine
Incroyables mais vrais

Les amateurs de moutons à cinq pattes et
autres histoires médicales sensationnelles à la
« docteur House» vont se régaler. Dans son
dernier ouvrage, le docteur Pierrick Hordé
présente une série de cent diagnostics
extraordinaires, racontés comme autant de
récits à suspense, explication scientifique en
bonus. Rarissimes pour certains, ces cas ont été
collectés par l’auteur sur de nombreuses
années, au fil de ses lectures, des publications
médicales et de discussions avec des confrères.
> « Diagnostics incroyables», de Pierrick
Hordé, Flammarion, 464 p., 19,90 ¤.

leur propose d’être payés à ne rien
faire du tout, allongés toute la journée sur un lit. Seules contraintes,
porter des lunettes brouillant tout
détail, avoir la tête encadrée par un
oreiller en forme de U qui bouche les
oreilles et porter des manches en carton allant jusqu’au bout des doigts et
limitant au maximum toute sensation tactile. Les participants ont le
droit de se lever pour prendre leurs
repas et aller aux toilettes.
Ils commencent par dormir tout
leur soûl. Mais ils finissent par se
réveiller et s’ennuient, s’ennuient,
s’ennuient. Avides de stimulations,
ils se mettent à chanter, siffler, parler tout seuls. Ceux qui avaient prévu de préparer leurs examens dans
leur tête n’y parviennent pas, incapables de se concentrer. Régulièrement testées avec des exercices
mathématiques ou des anagrammes, leurs capacités cognitives sont
en berne. Alors ils laissent leur
esprit vagabonder, voire tomber
dans des périodes blanches où plus
aucune pensée n’émerge.
Enfin, les hallucinations arrivent,
tout d’abord des points de lumière,
des lignes, des structures géométri-

Des épées dans leur fourreau et des lances, des boucliers dont ne subsistent que le cerclage métallique
et l’arête centrale, des fibules de fer ou de bronze,
parfois rehaussées de corail… Tels sont les objets
exhumés de cinq tombes de guerriers gaulois faisant partie d’une nécropole des IVe et IIIe siècles

ques. Puis cela se corse : un cobaye
raconte avoir vu une rangée de petits
hommes jaunes portant, bouche
ouverte, une casquette noire, un
autre se rappelle une procession
d’écureuils avec des sacs à l’épaule,
traversant un champ enneigé, tandis
qu’un troisième a le sentiment que
sa tête se détache de son corps. Malgré la prime quotidienne de 20dollars, qui représente plus du double
de ce qu’ils gagnent en moyenne, plusieurs participants préfèrent quitter
l’expérience avant son terme. Celleci a, selon les auteurs de l’étude, permis de découvrir que le cerveau,
pour fonctionner normalement,
était « accro» aux stimuli extérieurs.
Il y avait aussi – et même surtout – une raison officieuse à ces surprenants travaux. Ces expériences
de privation sensorielle intéressaient l’armée canadienne au point
qu’elles ont tout d’abord été tenues
secrètes. Chinois et Soviétiques
ayant recours à ces techniques pour
les lavages de cerveau, il ne fallait
pas se laisser distancer. Elles ont également fait le bonheur de la CIA. En
matière de torture, on n’a jamais
fini d’apprendre. p

avant notre ère sur le site du Parc logistique de
l’Aube, à Buchères. Cet ensemble funéraire comprend des enclos monumentaux plus anciens
encore. Mis au jour par une équipe de l’Institut
national de recherches archéologiques préventives, il est en cours de fouille. p DENIS GLIKSMAN/INRAP

Recherche: vers une érosion aux Etats-Unis?

Quantox, par Richard Monvoisin
(Book-e-book, 60 p., 11 ¤).

Livraison

années 1950 est ainsi énoncée dans
l’étude qu’elle publie en 1954 dans le
Canadian Journal of Psychology :
lorsqu’une personne doit maintenir
longtemps son attention sur un
environnement où rien ne se passe
(surveillance radar, pilotes au long
cours), des pertes de concentration
en résultent qui peuvent avoir de graves conséquences, comme si, pour
bien tourner, notre cerveau devait en
permanence s’alimenter d’informations de l’extérieur. Pour le vérifier, il
faut donc examiner le fonctionnement cérébral chez des personnes privées de stimulations sensorielles.
Une bonne manière de procéder
consisterait à déconnecter l’encéphale, mais, comme le fait remarquer
l’article avec lucidité, les étudiants
qui servent de cobayes aux expériences de psychologie semblent assez
« réticents à subir des opérations du
cerveau pour des motifs expérimentaux ». L’amour de la science n’étant
plus ce qu’il était, il faut « se contenter d’une isolation de l’environnement moins poussée ».
Voilà comment. Vingt-deux étudiants sont recrutés. Leur mission
doit a priori leur convenir puisqu’on

Physicien des particules,
Commissariatàl’énergieatomique
etauxénergiesalternatives

E

(PHOTO : MARC CHAUMEIL)

st-ce que les Etats-Unis sont
en train de perdre leur leadership mondial en termes
de recherche et développement? C’est la question que se posent
des chercheurs américains au vu des
dernières nouvelles sur le budget

fédéral. Depuis des mois, en effet, ils
étaient en état d’alerte. Le spectre du
Fiscal Cliff («falaise fiscale »), une coupure drastique dans les budgets des
ministères, avait fait craindre le pire.
A la fin du mois de mars, le
Congrès a rendu ses arbitrages, et le
résultat pour la recherche est en
demi-teinte. La plupart des organismes et agences de financement
échappent à des coupes importantes, mais ils doivent se contenter au
mieux d’un budget constant et, dans
la plupart des cas, affronter des
réductions. La NASA a réussi à sauver son programme d’exploration
planétaire, et en particulier la mission vers Mars. Le plus mal loti semble être le Department of Energy
(DOE), qui finance entre autres la
physique nucléaire et la physique
des particules, avec une baisse de
228 millions de dollars, 4,9 % de son
budget. Cela aura un impact « significatif et sur le long terme », commente un des dirigeants du DOE, avec
une réduction du nombre de programmes financés, des périodes de
chômage technique pour ses
employés et des retards ou des annulations des nouveaux projets.

Face à ce tableau maussade, un éditorial dans le journal Science a suscité le débat. L’auteur, Bruce Alberts,
voit dans la situation actuelle le
début d’une érosion, avec un impact
sur la capacité des Etats-Unis à attirer et à garder les meilleurs chercheurs. La recherche de ce pays se
maintient en effet grâce à l’afflux des
meilleurs cerveaux de toute la planète. Attirés par la formation de haut
niveau et par la recherche, ils alimentent les start-up tout comme les grandes entreprises, qui y piochent leur
personnel hautement qualifié.
L’auteur s’inquiète des perspectives
à long terme, dans un pays vieillissant, dont l’infrastructure s’effrite.
Ce phénomène d’érosion a plusieurs visages. Les grands laboratoires de physique de particules se
transforment en centres de recherche technologique, comme le SLAC
(Stanford, Californie). Des intervenants dans les blogs soulignent leur
parcours: après des études aux EtatsUnis, ils sont repartis vers leur pays
d’origine, c’est-à-dire l’Inde ou la
Chine, où ils ont trouvé un bien
meilleur accueil et des postes bien
rémunérés. Au niveau scientifique,

cela est confirmé par les succès,
essentiellement européens, de LHC
et de Planck.
Toutefois, ces exploits européens
ne doivent pas nous faire oublier que
les chercheurs européens n’ont pas
de quoi se réjouir. Le tournant de
l’austérité est en train de faire des
ravages dans plusieurs pays, et
notamment en Grèce, en Espagne et
en Italie. Les coupes menacent d’y
dévaster durablement la recherche
et de compromettre leurs capacités
pendant les prochaines décennies.
Le graphique des dépenses de
R&D en fonction du PIB est frappant.
Depuis une vingtaine d’années, les
Etats-Unis et l’Europe se maintiennent à un niveau constant, avec 2,7 %
et 1,9 % respectivement, alors que la
Chine et la Corée du Sud sont montées en puissance, en passant de
0,6 % à 1,8 %, pour l’une, de 2,3% à
3,7 % pour l’autre. Le Japon aussi reste à un niveau élevé, avec 3,3 %. Il est
de quelque réconfort de savoir qu’il y
a des décideurs qui n’ont pas une
vision comptable de très court terme. Je crois que, pour mes futures
expériences, je vais dépoussiérer
mon manuel de japonais! p

rendez-vous

SCIENCE & TECHNO

C

zoologie

Hervé Morin

L

MARCO CASTRO POUR « LE MONDE »

Alice Rivières
danseavecHuntington

affaire de logique

e haricot magique contre les vampires.»
Un scénariste hollywoodien, même aux
abois, n’irait sans doute pas imaginer
une telle intrigue. C’est pourtant celle
filmée (au microscope) par une équipe de l’université de Californie, à Irvine, et du Kentucky, à
Lexington (Etats-Unis). Ces chercheurs ont décidé de déterminer si, conformément à certains
récits historiques venus des Balkans, il serait
possible de clouer au sol de minuscules vampires, les punaises de lit, en les piégeant non avec
de l’ail, mais avec des feuilles de haricot.
Les résultats de leurs travaux sont présentés mercredi 10 avril dans la revue Journal of
the Royal Society Interface. Ils montrent que
le remède de grand-mère employé jadis
contre Cimex lectularius est extrêmement
efficace, mais aussi que la nature peut être
difficile à imiter.
Catherine Loudon et ses collègues se sont
intéressés à la question parce que la punaise
de lit a fait ces dernières années un retour irritant dans les grandes villes occidentales, infes-

Porteusedu gène muté qui conduit à la maladie,
elle a créé un collectif pour changer le regard sur celle-ci

portrait |

« Comment faire d’une prédiction
médicale absolument tragique autre
chose qu’un avenir désespérant ? »
de la maladie en septembre à Rio de Janeiro.
L’un des volets, une chorégraphie, est signé
Anne Collod. Le nom de chorée vient d’ailleurs
de la propension à danser des malades. Anne
Collod a pour objectif de « réaliser des portraits
de personnes malades, en réécrivant leurs mouvementscommedespartitions,à l’aidedelacinétographie Laban [système de notation du
mouvement]. Pour porter un autre regard sur la
maladie», décrit-elle.
L’histoire d’Alice, qui a deux sœurs, est
d’abordcelle desafamille. Une histoirequicom-

7

Un vampire de
lit mis au pieu
par une feuille
de haricot

Pascale Santi

’est un choc violent qui s’abat sur Alice
Rivières lorsqu’elle reçoit les résultats
de ce satané test,il y a quelquesannées.
La sentence tombe: la jeune femmeest
porteuse de la maladie de Huntington (autrefois appelée chorée). Une maladie génétique
neuro-dégénérative incurable – Alice Rivières
préfère le mot neuro-évolutive – qui touche
l’adultejeune,entre30et50 ans:il perd progressivement ses moyens cognitifs et moteurs, ce
qui provoque des mouvements incontrôlés,
entraîne une perte d’autonomie, des désordres
psychiques (dépression) et, dans les formes les
plus avancées, la mort. Environ 6 000 personnes sont touchées en France.
Etre porteur du gène muté, c’est savoir avec
certitude que l’on développera la maladie. Mais
sans savoir quand, ni comment. «Comment faire d’une prédiction médicale absolument tragique, d’une maladie pour laquelle il n’existe
aucun traitement, autre chose qu’un avenir
désespérant ? », écrit Alice Rivières dans son
Manifeste de Dingdingdong (éditions Dingdingdong, 100 p., 10 euros) récemment publié.
Une démarche totalement inédite, un pari
fou entrepris par cette jolie jeune femme. Celui
d’inventer une grille de lecture différente de la
maladie, une occasion d’explorations dans plusieurs domaines, dit-elle. Ce long cheminement, elle le raconte d’une voix calme et posée.
Issue d’une famille d’artistes, écrivain, elle
chemine pas à pas pour imaginer une impulsion de vie à partir de cette situation. Et a
l’idée de créer un collectif : Dingdingdong
(www.dingdingdong.org). La rencontre avec
ValériePihet,directriceduprogrammed’expérimentation en art et politique à Sciences Po, est
décisive. « A partir du moment où on a été deux,
on a rassemblé une quinzaine de personnes. »
Parmi elles, l’écrivaine Emilie Hermant, qui préside Ddd (pour dingdingdong) ; la philosophe
Isabelle Stengers, marraine du projet ; le docteur Katia Youssov, neurologue au centre de
référence de la maladie de Huntington à l’hôpitalHenri-Mondorà Créteil;ladanseuseet chorégraphe Anne Collod ; des plasticiens, sociologues, historiens… Leur travail : « Explorer et
raconter les expériences où cette maladie est prise comme une occasion d’inventer de nouvelles
manièresde considérer une altérationde soi aussi radicale», définit Alice Rivières.
Elle est aujourd’hui en contact permanent
avecune soixantaine de personnes,« nos correspondants des terres huntingtoniennes ». Elle
sillonne le monde. Le collectif travaille sur la
création d’un spectacle : Bons baisers de Huntington, qui sera présenté au congrès mondial

0123

Samedi 13 avril 2013

mence au début des années 1990, quand son
grand-père, qui était malade, donne un jour à sa
mère un article de la presse médicale. Le jargon
est incompréhensible, mais elle comprend l’essentiel : la probabilité d’une chance sur deux
d’en avoir hérité, d’une chance sur deux de
l’avoir transmise à ses filles. « Une annonce qui
sonne comme une malédiction. » Sa mère fait
alors le test, et met deux ans avant d’aller chercherlerésultat.Porteusedu gènemuté,ellechoisit de n’en parler à personne – ce qui est souvent
le cas –,surtoutpas à sesfilles, dontdeux ont des
enfants. Sa maladie s’est développée à 50 ans.
Aujourd’hui âgée de 68 ans, elle vit chez elle
avec des aides. Elle est très touchée, mais toujours consciente de ce qui lui arrive. Et va mieux
qu’il y a dix ans.
Dès lors se pose la question pour Alice de faire ou non ce test. « Puisqu’il existait, je ne pouvais plus me passer de lui pour construire la
moindre hypothèse solide quant à mon avenir », écrit-elle. Face à cet avenir de « rétrécissement généralisé », un avenir mortifère proposé par la médecine, elle avoue que le suicide lui
est apparu instantanément comme « la seule
contre-voie à la hauteur », la seule « réponse
sensée à une proposition médicale absolument
insensée ».

Il lui faudra quatre ans pour se soigner, non
pas pour guérir – car elle n’est pas malade – « des
conséquences psychologiques que les paroles
prononcées au moment du test ont eues sur elle,
ces formules tragiques ». C’est une rencontre
avecune neurologue, des annéesplus tard, qui a
permisce revirement,grâceà lapostured’humilité de ce médecin vis-à-vis de la maladie, qui a
suemployerdes motsappropriés.Ce satanédiagnostic a cessé d’être une malédiction au
moment où Alice a mis en place cet antidote. La
pensée lui donne de la joie.
« Alice a toujours fait de ce qui lui arrivait un
laboratoire, un point de départ à la réflexion»,
explique Valérie Pihet. A presque 40 ans, elle n’a
pas de symptômes apparents. A l’instar de nombreuses personnes concernées, elle veut rester
anonyme (Alice Rivières est un pseudonyme).
Elle veut protéger sa famille – et notamment les
enfants –, éviter des discriminations, et avancer
masquée face aux assurances, aux banques. Car
le seul mot Huntington fait peur. De même que
démence ou anosognosie… leur incidence peut
être énorme. Les soignants ne mesurent souvent pas assez le pouvoir de la parole, dit-elle. Le
choix de « dingdingdong » n’est donc pas un
hasard: un son de cloche différent pour inverser
les choses, changer le regard sur cette maladie. p

Punaise de lit sur une feuille de haricot.
La microscopie électronique dévoile
les crochets qui piègent l’animal.
LOUDON ET AL./RSIF

tant non seulement les literies des meilleurs
hôtels, mais aussi les maisons des particuliers,
les écoles, les salles de cinéma ou encore les
hôpitaux. L’éclipse de cet arthropode hématophage depuis les années 1940 était due à l’usage de puissants pesticides comme le DDT.
Mais ces produits, dangereux pour l’homme
et l’environnement, ont depuis été interdits,
alors même que certains d’entre eux avaient
perdu leur efficacité en raison de l’apparition
de lignées résistantes.
Aujourd’hui, se débarrasser de l’indésirable
suppose une mobilisation coûteuse. Aspiration, brossage à sec, congélation à – 20 oC, lavage à la machine, nettoyage à la vapeur à 120 oC
ou à haute pression, chauffage ou destruction
du mobilier: dans son dernier numéro, la
Revue médicale suisse passe en revue l’arsenal
disponible pour tenter – sans garantie absolue– d’enrayer l’invasion.
Elle n’évoque pas l’usage de feuilles fraîches
de plants de haricot qu’en Europe de l’Est certains avaient appris à disposer autour du lit, le
soir, avant que les punaises ne sortent des
recoins où elles se cachent à la recherche du
sang frais indispensable à leurs mues successives – même si elles peuvent survivre un an
sans manger. Au matin, les dormeurs récupéraient les feuilles couvertes de bestioles et les
jetaient au feu.
La méthode avait bien été décrite en 1943
dans une revue d’entomologie, « mais le déclin
des infestations après application du DDT et
d’autres insecticides légaux à l’époque et la distraction de la deuxième guerre mondiale a
sans nul doute empêché ce rapport de recevoir
toute l’attention qu’il méritait», notent Catherine Loudon et ses collègues.
Oubli qu’ils ont réparé en testant la méthode. De fait, les punaises placées sur la feuille
de haricot s’y trouvaient piégées en quelques
secondes. Il suffisait de 19 « cycles locomoteurs» – 19 pas effectués par l’une ou l’autre de
leurs six pattes – pour que 90 % d’entre elles
soient définitivement piégées. La microscopie
électronique a montré que de minuscules
hameçons tapissant la feuille – des trichomes– perçaient leur pied et les harponnaient
définitivement. Les chercheurs américains
ont tenté par moulage de reproduire ces crochets, mais leur efficacité est bien moindre
que celle de la feuille naturelle. « Nous testons
d’autres matériaux», assure Catherine Loudon, qui indique qu’une demande de brevet a
été déposée. Pourquoi ne pas se contenter des
feuilles fraîches ? Elles ne conservent leur efficacité « que quelques heures», répond-elle. p

8

0123

Samedi 13 avril 2013

SCIENCE & TECHNO

Une «puce» pour dépister des cellules cancéreuses dans le sang
Le flux sanguin est une voie de prédilection
pour la diffusion d’un cancer à d’autres
organes (métastases). La détection précoce
dans le sang de rares cellules tumorales qui y
circuleraient pourrait favoriser la lutte contre
la maladie.
Une équipe de la Harvard Medical School
(Boston) propose un dispositif qui y parvient
avec une précision inédite. Les mêmes
chercheurs avaient mis au point en 2007
une puce de silicium comprenant des canaux
tapissés d’anticorps spécifiques pour stopper
les cellules tumorales, mais certaines d’entre
elles – notamment les mélanomes –,
dépourvues de cette clé de reconnaissance,
échappaient à la détection. Le nouveau
système, baptisé i-Chip, présenté dans
Science Translational Medicine le 3 avril,
vise à détecter toutes les cellules tumorales
circulantes en trois étapes. La première
consiste à extraire du sang le plasma, les
globules rouges et les plaquettes grâce à un
tamis microscopique.
La deuxième aligne les globules blancs et les
cellules tumorales en les faisant circuler dans
un canal serpentin. Enfin, la troisième étape
voit la séparation de ces deux populations
grâce à des microbilles aimantées accolées à
l’une ou l’autre catégorie de cellules.
Le système peut traiter 10 millions de cellules
à la seconde, soit une heure pour un tube
de sang analysé. Un accord pour
un développement industriel
a été passé avec une filiale
du géant pharmaceutique
Jonhson&Jonhson.

1 Trier les composants
sanguins

globules rouges,
plaquettes et plasma

La première étape consiste à tamiser
le plasma, les globules rouges et les
plaquettes en les faisant circuler
dans un filtre composé d’obstacles
microscopiques qui dévient leur
trajectoire dans le flux sanguin.

globules blancs
magnétisés
cellules cancéreuses

2 Alignement des cellules
i-Chip

Globules rouges
et plaquette

1 Tri par tamisage

Cellules
cancéreuses

Sang

Globules blancs

Liquide neutre

3 Séparer par
aimantation

3 Déviation magnétique

Le marquage des globules blancs
par des microbilles magnétiques
permet de séparer les deux
populations cellulaires restantes.
Les cellules cancéreuses peuvent
alors être analysées pour affiner le
traitement.

2 Aligner globules
blancs et cellules
cancéreuses

Le tri initial laisse en suspension un
mélange de globules blancs et de
rares cellules cancéreuses. Leur
passage le long d’une succession de
virages aboutit à leur alignement
dans le fluide circulant.

Tout nombre pair peut s’écrire comme la somme de deux nombres premiers. Voici un énoncé qui paraît simple.
Pourtant, aucun mathématicien au monde n’a encore pu démontrer cette proposition de Goldbach formulée en 1742

L’impossible démonstration
|

Philippe Pajot

L

esnombrespremiersfascinentparceque sileurdéfinitionest élémentaire – un nombre entier divisible
seulement par un et par luimême –, les problèmes que l’on peut se
poser sur eux sont redoutablement difficiles. Prenons la conjecture de Goldbach,
selon laquelle tout nombre pair (à partir
de 4) peut s’écrire comme la somme de
deux nombres premiers. Malgré cet énoncéqu’unenfantde primairepeutcomprendre, aucun mathématicien au monde n’est
encoreparvenuà démontrercetteproposition que Christian Goldbach a faite, en
1742, dans une lettre à Leonhard Euler.
Que cette propriété ait été vérifiée pour
tous les nombres pairs jusqu’à 4×1018 est
un argument qui laisse accroire que cette
conjecture est juste. De surcroît, notre

c o l l e c t i o n

connaissance de leur répartition montre
que non seulement tout entier pair serait
nécessairement somme de deux nombres premiers, mais qu’il le serait de beaucoup de façons différentes. Mais les
mathématiciens ne se contentent pas de
sentiments. Ils veulent des théorèmes
qui, une fois démontrés, seront vrais de
toute éternité. Une caractéristique qui
confère aux mathématiques une place à
part dans les sciences, puisqu’un théorème est, par essence, non réfutable.
A qui résoudra ce problème réputé difficile, une médiatisation et une reconnaissance aussi éternelle que le théorème
auquel il donnera sans doute son nom.
Est-ce cette recherche de reconnaissance
qui pousse les mathématiciens amateurs
à proposer des démonstrations à ces problèmes jugés difficiles ? Jean-Paul Delahaye, chercheur au Laboratoire d’informatique fondamentale de Lille qui tient

Les nombres premiers

I

ls apparaissent où bon leur
semble, sans prévenir et sans
suivre la moindre règle. Et ils
sont toujours là, omniprésents,
tapis dans l’ombre et prêts à resurgir lorsqu’on s’y attend le moins.
Alors que la majorité des nombres
ont ce que nous pourrions appeler
un bon comportement arithmétique (les pairs s’alternent toujours
avec les impairs, les multiples de
trois apparaissent toujours tous
les trois nombres), les nombres premiers sont un véritable casse-tête.
Mystérieux, indomptables, ils
constituent l’un des plus grands
défis de l’histoire de la science:
Euclide, Fermat, Euler, Gauss, Riemann, Râmânujan… La liste est longue de ceux qui sont tombés dans
leurs filets, succombant, sans
jamais y parvenir, à l’obsession de
trouver enfin la règle présidant à
leur apparition. En cela, les nombres premiers sont finalement

« l e

l’histoire d’un grand échec; oui,
mais un échec merveilleux qui permit de donner naissance à de nouvelles théories, à de nouveaux
paradigmes et qui, en matière de
créativité mathématique, constitue, aujourd’hui encore, une véritable source de richesse. p
No 3, 164 p., 9,99 ¤, en kiosques.

m o n d e

e s t

m a t h é m a t i q u e »

une rubrique de mathématiques dans la
revue Pour la science, en reçoit chaque
semaine, souvent liées aux nombres premiers et à la conjecture de Goldbach. « Il y
a les travaux qui émanent de personnes
ayant bien travaillé un sujet et qui me proposent une démonstration cohérente,
avec une structure logique, et qui admettent leur erreur lorsque je la leur signale,
explique-t-il. D’autres m’informent qu’ils
ont trouvé une démonstration fabuleuse
et simple, mais déposée chez un notaire, et
dont ils ne veulent rien dire ; d’autres
enfin, m’écrivent des choses très naïves qui
n’ont ni queue ni tête, ils ne savent pas ce
que c’est qu’une démonstration et n’admettent pas la contradiction. » Régulièrement, des démonstrations fausses de la
conjecturede Goldbach et d’autres problèmes ouverts apparaissent sur le Net puis
disparaissent, ou sombrent dans l’oubli.
La multiplication des possibilités de
publication illustre la difficulté du processus de validation scientifique. Autrefois, les farfelus publiaient à compte
d’auteur, mais aujourd’hui, en insistant,
ils peuvent publier dans des médias
ayant l’air sérieux, voire officiels. Ainsi,
début 2012, un jeune Guinéen annonçant
avoir démontré la conjecture de Goldbach a fait la « une » des journaux locaux,
une information ensuite reprise par des
milliers de sites Web. Cette même année,
un Chinois et un Indien ont également
prétendu avoir trouvé ce Graal de l’arithmétique, le dernier ayant même les honneurs d’un article dans le quotidien The
Times of India, qui tire à plus de trois millions d’exemplaires…
Sans dénigrer les mathématiciensamateurs, qui font souvent un travail honnête et prennent plaisir à jouer avec les nombres – ce qui est louable –, on peut s’interroger sur leurs chances de trouver une
démonstration à un problème sur les
nombres premiers sur lesquels les professionnels sèchent depuis longtemps. Le
fait que cela ne soit encore jamais arrivé
ne plaide pas en leur faveur, même s’il ne
s’agit pas d’une preuve… Jean-Paul Delahaye doute également de leur succès :
« Les mathématiciens disposent d’une
multitude d’outils, de résultats et de

|

méthodes qui leur permettent d’explorer
de nombreuses idées très rapidement, et
de réaliser souvent sans calcul que nombre d’entre elles ne peuvent aboutir. Ils ne
cherchent donc que dans des directions
précises, les seules pouvant aboutir, alors
que les amateurs perdent leur temps en
calculs inutiles et en travail sur des idées
condamnées par avance et d’ailleurs déjà
envisagées par les professionnels. Je ne
crois pas qu’une grande conjecture comme celle de Goldbach sera démontrée par
un amateur, ignorant de l’état des mathématiques contemporaines.»
Cet état des mathématiques contemporaines est illustré par les avancées tout au
long du XXe siècle des outils de la théorie
analytiquedes nombres. Grâce à ces outils
puissants,Harald Helfgott,un mathématicien du CNRS qui travaille à l’Ecole normale supérieure, devrait annoncer dans les
prochains mois que tout nombre impair

plus grand que 5 est la somme de trois
nombres premiers, ce qu’on appelle la
conjecture de Goldbach ternaire (ou
conjecturede Goldbach faible).Il renforcerait ainsi un résultat de 1937 dû au mathématicien soviétique Ivan Vinogradov, qui
avait montré que tout nombre impair
« assez grand » s’écrit comme la somme de
trois nombres premiers.
Ce travail sur le point d’aboutir signifie-t-il que la conjecture de Goldbach est
enfin à notre portée ? « En fait, pour la
conjecture de Goldbach sur la somme de
deux nombres premiers, le problème binaire, nous n’avons pas le début du commencement d’une démonstration, prévient
Gérald Tenenbaum, spécialiste des nombres premiers à l’université de Nancy.
Toutes les méthodes utilisées jusqu’ici ne
s’appliquent pas au problème binaire. La
bonne méthode reste à trouver. » Avis aux
amateurs, à tous les sens du terme… p

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LA VOIX
EST
LIBRE

Option sport Les élèves du collège
Politzer, à La Courneuve, sont des
veinards. Depuis que leur prof d’EPS
organise chaque semaine une sortie
sport, ce sont aussi des anges. P A G E 6

Un coach qui se mouille Après la razzia
de Londres, Fabrice Pellerin retrouve les
bassins avec les championnats de France.
L’entraîneur juge toujours « fragile »
la réussite de la natation tricolore. P A G E 8

Ligne bleue Notre
reporter a pris le départ du
37e Marathon de Paris. En quelques
kilomètres, elle est passée
de l’enfer… au paradis. P A G E 7

Retour
gagnant
A 25 ans, on pensait Rafael Nadal au bout
du rouleau. Mais après 222 jours d’arrêt, il a
retrouvé son meilleur niveau. Dimanche 14 avril,
l’Espagnol se présente à Monte-Carlo
pour un neuvième titre d’affilée. En attendant
ses retrouvailles avec Roland-Garros.
PAGES 4-5

Rafael Nadal,
le 22 avril 2012
à Monte-Carlo.
LUTTIAU/PRESSE SPORTS

Le grand saut
Le cavalier Simon Delestres’attaque aux obstacles du Grand Palais

U

Simon Delestre au Saut Hermès en mars 2012.
LAHALLE/PRESSE SPORTS

Cahier du « Monde » N˚ 21223 daté Samedi 13 avril 2013 - Ne peut être vendu séparément

ne médaille olympique tient parfois à peu de
chose. Simon Delestre, engagé ce week-end
dans les épreuves du Saut Hermès, sous la nef
du Grand Palais, à Paris, le sait mieux que quiconque. A l’issue de la première manche par équipe des
Jeux de Londres, le cavalier français était sur le point de
réaliser un sans-faute avant que la rêne droite de sa
monture ne casse sur l’avant-dernier obstacle du parcours.Un incident rarissime qui a privé l’équipe de France de toute chance de titre. « Un coup du sort », admet le
spécialiste du saut d’obstacles, dont les premières réactions ont été de maîtriser la fougue de son cheval Napoli
du Ry puis d’encourager ses coéquipiers.
A 32 ans, Simon Delestre fait montre d’« un esprit combatif extraordinaire, confirme son ami Kevin Staut, l’un

des meilleurs Français. Certains croient que c’est une
grande gueule, c’est sa manière de se motiver. Mais il
assume tout, ses qualités et ses défauts, ses erreurs et ses
succès ». Car le malchanceux de Londres demeure un
cavalier de haut niveau (vainqueur du Saut Hermès en
2010, de deux prix au Jumping international de Bordeaux en 2012), qui s’impose une discipline très stricte.
En selle tous les matins sur cinq ou six chevaux, pour
des séances chronométrées, il retourne à l’entraînement l’après-midisur des chevauxplus jeunes. Le calendrier de Simon Delestre comporte environ un concours
par semaine : « Quand il n’y en a pas, je me sens bizarre.»
« Ma vie, c’est les chevaux du matin au soir », assume
le champion, attaché à son fief familial de Solgne, dans
le Nord. p P A G E 3

2

0123

Samedi 13 avril 2013

SPORT & FORME

à vos marques

I love you Joey

chronique

Vikash
Dhorasoo
Footballeur

Q

uand on est con, on est con.» J’imagine
que, dans le vestiaire de l’OM, la chanson de Brassens tourne en boucle. Joey
Barton est violent, vulgaire, mais ce
gars gère un business. Plus de 2000000 de
consommateurs potentiels. On les appelle les
followers.
C’est une nouvelle race de gens accros à leur
mobile, leur PC. Des gens addicts à la connerie
des autres. Ils squattent un truc qui s’appelle

Twitter, un truc de merde où les cons sont rois.
Deux millions de nazes suivent un gars à l’affût
de l’info, de la vanne, du bon mot, prêts à faire
monter la sauce. On appelle ça « faire le buzz».
Alors le bon Joey, pas si con, leur donne à
manger et à boire. Joey, triquard du RoyaumeUni, twitte, provoque. Barton a paraît-il un jour
été un bon joueur (je vérifierai sur YouTube,
mais là, j’ai pas mon iPad blanc). Sans ses tacles
à la carotide, le pauvre ne vaut plus grand-chose. The new Joey ne fait plus peur. Après avoir
défiguré un partenaire, cassé du bois sur les terrains de la first league, fait de la prison et pris
12matchs de suspension, Barton a été contraint
de s’exiler en France pour continuer à jouer au
foot. Le moindre écart lui coûterait sa fin de carrière. Pas si con, Joey ne tacle plus ses adversaires, il les fracasse sur Twitter. Beckham, Neymar, Thatcher, le British dégaine en 140 signes.
Thiago Silva et le Paris-Saint-Football Gay
n’ont pas aimé ses dernières saillies. La twittosphère, elle, s’enflamme. Le tabloïd L’Equipe aussi n’a pas kiffé et en a fait sa « une». Les retweets
ont fusé et les spécialistes ont débattu. Conclusion, Barton fait honte à l’humour british: «Go
back to England and get fat on beer.»
Joey, tu es allé trop loin en comparant Thiago
Silva à un transexuel. La commission d’éthique
a tergiversé avant de le convoquer. «Comment,
Mister Barton, avez-vous osé attaquer un joueur
du PSG qatari qui fait survivre la L1? Brandao,
on veut bien, mais Thiago Silva, le meilleur

défenseur du monde, non !»
Pourtant, tu le sais, Joey, le footballeur, s’il est
un joueur moyen, ou prêté ou en fin de contrat,
ou vieux, est très fragile. On le trouve nul s’il
nous baratine avec son « on va se remettre au
boulot pour gagner le prochain match». Il se
met en danger s’il parle de son coach, de la tactique ou de son club, et il est convoqué s’il écrit
«transexuel» sur Twitter.
Fais gaffe, Joey, tu risques une suspension à
vie, même sur Twitter. Pis, tu risques de devoir
t’excuser publiquement. «Je m’excuse auprès
de mon coach, de mes partenaires, de mes fans
et aussi de ma mère pendant qu’on y est…» Welcome in France, Joey!
Au fait, mec, si jamais tu veux me follower
et te fighter avec moi, voici mon twitter:
vikash_dhorasoo. Je te file aussi mon Wikipédia. J’ai vu le tien : 1 sélection, 1 match de
coupe de l’UEFA. What the fuck, guy ! Mais
comment tu peux attaquer Beckham et ses
potes avec une feuille pareille?
Tu verras, moi, j’ai le niveau pour parler foot
avec toi. Bon, si je te croise un jour, je changerai
de trottoir. Dernier truc, demande à Valbuena
de te traduire le manifeste Tatane. Dans la vie,
on est toujours le loser de quelqu’un, enfin, je
veux dire, le Jallet de quelqu’un…
Bon, je file sur Twitter pour clasher un autre
Joey, mais lui, c’est une star. Je ne t’embrasse
pas, on pourrait me prendre pour un transsexuel indien. p

20
C’est, selon Human Rights Watch, le nombre d’opposants
au régime qui ont été arrêtés à l’approche du Grand Prix
de F1 du Bahreïn, qui se courra du 19 au 21 avril. « Les autorités mènent des perquisitions et arrêtent arbitrairement des
protestataires de l’oppositionen prévision de la course », a
dénoncé l’ONG mercredi 10 avril. Bahreïn est secoué depuis
février2011 par un mouvement de contestation animé par
des chiites, majoritaires dans la population, contre la
dynastie sunnite des Al-Khalifa au pouvoir.

Agenda
Samedi 13 avril
Equitation Sous la nef du Grand Palais, les meilleurs

cavaliers mondiaux, dont le Français Simon Delestre (lire
page3), se retrouvent jusqu’au 14 avril pour le Jumping
international. Quatre mille visiteurs sont attendus pour
assister à un spectacle créé spécialement par le prestigieux
Cadre noir de Saumur. (Eurosport, 15 h 45)
Football A l’inverse de son homologue masculin, la ligue
des champions féminine de football devient une tradition
bien française. L’OL, double champion d’Europe en titre, part
grand favori de cette demi-finale continentale fratricide face
à Juvisy. Avec des moyens financiers plus limités, les
Franciliennes de Juvisy tenteront de réaliser l’exploit et
d’accéder à leur première finale. (Eurosport, 21 heures)

Dimanche 14
Formule 1 Les ténors des circuits ont rendez-vous pour la

dixième année consécutive sur le circuit de Shanghaï.
L’Allemand Sebastian Vettel (photo), triple champion du
monde en titre, vise un deuxième succès en Chine après
celui obtenu en 2009. Derrière, ses principaux concurrents,
de son coéquipier Mark Webber à Lewis Hamilton en passant
par Fernando Alonso, espèrent bien qu’il ne fera pas cavalier
seul. (Canal+, 8 h 55) (PHOTO : AFP)

PETZL

Sur la corde
raide

Ils tutoient le vide au quotidien. Hommes ou
femmes, les cordistes évoluent toute l’année à
plusieurs mètres de hauteur pour entretenir
les ouvrages et les grands monuments, tels
que la tour Eiffel, la Grande Arche de la
Défense ou le pont de Normandie.

Jusqu’au samedi 13 avril, les cordistes français
vont se mesurer dans le cadre des
3e Championnats de France. Ils seront une
centaine à se retrouver au pied de la plus
grande salle d’escalade de France: le mur de
Lyon. Sujets sensibles au vertige s’abstenir. p

l ’ h i s t o i r e

Parc des Princes : buses-pigeons (2-0)

Football Le match phare de la 32e journée de Ligue 1 oppose
Marseille (2e, 57 points) à Lille (5e, 52 points). En cas de succès
et selon les résultats de Saint-Etienne et Lyon, les Dogues
pourraient monter sur le podium et se rapprocher des
Marseillais. L’OM, s’il veut croire encore au titre, ne doit pas
prendre froid dans le Nord. (Canal+, 21 heures)
Lundi 15
Tennis Le 1er tour du tournoi de la Principauté a débuté

dimanche, mais le gros des débats se déroule lundi. Après un
retour victorieux et tonitruant sur dur à Indian Wells où il a
battu Federer, Berdych et Del Potro, Rafael Nadal s’est
préservé pour le traditionnel lancement de la saison
européenne sur terre battue. Il espère réaliser la passe de
neuf sur les courts de Monte-Carlo où il est invaincu depuis
2005. (France 4, 10 h 30)

Mardi 16
Football Les quarts de finale de la Coupe de

Laurent Telo

L

e message ne fut, hélas, pas délivré par
pigeon voyageur (quel trouvaille marketing cela eût été !) mais par simple
e-mail, pour le moins alléchant. On vous le
livre tel quel : « La filiale Avipur Nord Ouest a
été contactée début mars par le Parc des Princes
pour lutter contre la surpopulation de pigeons
dans le stade. Ainsi, deux fois par semaine et ce
jusqu’à mi-avril, deux buses sont mobilisées
pour chasser de manière naturelle et efficace la
population de pigeons.»
Ah ? Une manière élégante d’annoncer officiellement que Jérémy Menez et Kevin
Gameiro ont enfin trouvé un emploi stable et
à la hauteur de leur précision balistique au
sein de l’effectif du club parigot-qatari? Après
tout, canarder des colombes urbaines à grands
coups de reprises de volée ne peut pas être
pire que se faire « pigeonner» sur le banc des
remplaçants.
Quoi qu’il en soit, le courriel étant daté du
3 avril, il était trop tard pour un pigeon
d’avril. On a donc appelé au numéro inscrit
tout en bas du communiqué et… une voix
nous a répondu. « Les services techniques du

Parc des Princes nous ont confié tout naturellement cette mission, connaissant notre spécialisation dans l’effarouchage naturel, qui
permet de contrôler la population de nuisibles
de façon écologique, précise Christophe
Ascelipiade, gérant de la filiale Avipur NordOuest, qui combat les nuisances en tous
genres et s’offre ainsi un joli coup de pub.
L’objectif est de faire fuir de manière efficace
la population de pigeons installée dans le
stade, qui mange les graines semées sur la
pelouse. »
Selon nos informations – recueillies au terme d’une enquête davantage aérienne que souterraine–, il apparaît qu’entre cinquante et
trois cents pigeons viennent régulièrement
sur le site sportif de la porte de Saint-Cloud
dégrader la pelouse de la meilleure équipe de
Ligue 1.

« Allez picorer ailleurs»
« C’est un problème récurrent depuis plusieurs années, précise M. Lafarge, responsable
technique du Parc des Princes, qui n’a pas voulu dévoiler son prénom. Les pigeons sont tellement bien ici qu’ils ont construit des nids sous
le toit en béton. Les faire déguerpir grâce aux
buses était une nouvelle méthode à tester. »

Pour espérer remporter le match contre le
FC Pigeon, Cyril Thévenin, fauconnier dans le
civil, a été dépêché de toute urgence. « Le schéma tactique est le suivant: mes buses portent
des attaques ciblées sur les pigeons, détaille l’expert. C’est pas simple, car le pigeon connaît
bien les lieux [il joue à domicile] et il est, de toute façon, plus rapide et plus malin. Une buse ne
peut pas attraper un pigeon en pleine forme.
Mais le but de la manœuvre est davantage de
créer un climat d’insécurité afin que les pigeons
aillent définitivement picorer ailleurs. »
Selon de nouvelles informations tout
aussi authentiques, le nombre de pigeons a
sensiblement diminué depuis le début de
son intervention. « Mais il reste du boulot,
tempère M. Lafarge. On fera le bilan à la fin de
l’opération.»
La pression demeure donc sur les épaules
du coach Thévenin, qui entend prendre les
pigeons les uns après les autres. Que la SPA ne
s’inquiète pas, peu de pigeons sont tués. Et
comme le rappelle Cyril Thévenin : « Ils n’appartiennent à personne. C’est le cycle de la vie si
les pigeons se font chasser et, éventuellement,
manger par mes buses, qui touchent ainsi leur
salaire en quelque sorte.» Un salaire que l’on
qualifiera de qatarien pour une buse. p

France sont un des nombreux objectifs des
Verts, qui réalisent une bien belle saison.
A la lutte pour une place en Ligue des
champions, qualifiés pour la finale
de la Coupe de la Ligue face à Rennes
(20avril), les coéquipiers de
Pierre-Emerick Aubameyang (photo)
ont encore la faveur des pronostics
face aux Lorientais. La longue disette
au palmarès de l’ASSE pourrait bien
prendre fin cette année : dernière
Coupe de France en 1982 et dernier
titre de champion en 1981.
(Eurosport, 20h 15) (PHOTO : AFP)

Mercredi 17
Basket Efes Istanbul contre l’Olympiakos Le Pirée. Quand

le tenant du titre grec de l’Euroligue affronte lors du
troisième match des quarts de finale, disputés au meilleur
des cinq manches, les Stambouliotes pour un classique du
basket européen, c’est à ne pas manquer ! Dans deux pays où
le ballon orange est roi, l’affiche promet d’être animée et…
très disputée sous les paniers. A vous faire oublier la crise.
(Sport+, 20 h 45)
Football Les Parisiens volent vers leur premier titre de
champion en Ligue 1 depuis 1994, mais s’ils pouvaient y
ajouter une neuvième Coupe de France, le renouveau serait
complet. Pour cela, ils devront assumer leur statut de favoris
chez les Hauts-Savoyards. (France 3, 20 h 45)

portrait

SPORT & FORME

0123

Samedi 13 avril 2013

3

Simon Delestre
sur Valentino Velvet
au Grand Palais,
à Paris, en mars 2012.
DYGA/ICON SPORT

Cavalier pur sang
A cause d’une rêne cassée, Simon Delestre a échoué aux Jeux de Londres. Cetexpert
des obstacles participeaux épreuves du Saut Hermès sousla nef du Grand Palais, à Paris, jusqu’au 14avril.
équitation |

Sylvie Chayette

S

’il était footballeur, Simon
Delestre, un des cinq meilleurs
cavaliers d’obstacles français,
32 ans cette année, penserait à
sa retraite. Mais, dans le monde
de l’équitation, c’est l’âge d’or,
quelques mois de moins que Pierre Durand
quand il remportait les Jeux olympiques de
Séoul en 1988 sur le célèbre Jappeloup qu’un
film honore actuellement sur les écrans.
Deux fois plus jeune qu’un autre Français,
Michel Robert, qui, à 64 ans, a fait un pied de
nez aux petits jeunes en raflant le Grand
Prix de Bordeaux 2012. On est philosophe à
50 ans, on peut être champion de saut d’obstacles toute une vie.
Comme Pierre Durand et Michel Robert,
Simon Delestre a lui aussi connu la folie des
Jeux olympiques. En juin 2012, il a obtenu
une troisième place au Grand Prix de Rotterdamavec Napolidu Ry, et se qualifie pourles
JO de Londres avec ce même cheval. Mais, à
l’issue de la première manche par équipe
desJO, alorsqu’il est en trainde finir un sansfaute,sa rêne droitecasse surl’avant-dernier
obstacle. Un petit morceau de métal, l’ardillon, cède, incident rarissime. Le cavalier a
dû faire une volte et est parvenu miraculeusement à passer le dernier obstacle. Six
points de pénalité. Il était le premier de son
équipeà passer, personnen’a pule rattraper.
Et c’était pourtant un double exploit : du
cavalier qui a su garder un sang-froid hors
du commun et du cheval, l’étalon Napoli
qui, chaud comme la braise à la fin d’un parcours de très haut niveau, a répondu aux
ordres de son cavalier dans le calme et la
confiance. « On a été tellement surpris, lui et
moi. Napoli est resté bien », explique calmement Simon Delestre. Il évoque du bout des
lèvres un « coup du sort », rappelant que le
choc n’a pas été pour le cavalier, mais pour
l’équipe de France. « Il devait souffrir pour
lui-même, se souvient son coéquipier Kevin
Staut. Mais il est descendu tout de suite de
son cheval pour rester avec nous et nous
encourager pour la suite. »
Depuis, Simon Delestre a remporté deux
prix prestigieux au Jumping de Bordeaux,

et il passe les épreuves du Saut Hermès, les
12, 13 et 14 avril, sous la nef du Grand Palais. Il
monte à Paris avec l’étalon Valentino Velvet
pour le Grand Prix et, pour les épreuves
moins hautes, Whisper, une jument de
10 ans qui vient de briller au Grand Prix de
Doha (au Qatar). Valentino Velvet fait régulièrement les grands prix. « Whisper commenceà peinemais elle estextrêmementprometteuse et très compétitive.»
Quantaucavalier,partenairesportifd’Hermès, il vient au Grand Palais depuis la première édition,en 2010. Il abordeles épreuves
sereinement,tout excité par le lieu. «C’est un
endroit exceptionnel et totalement insolite,

« Tous les chevaux
de haut niveau
ont le même profil.
Beaucoup de moyens,
énormément
de respect et un bon
physique »
sourit Simon. Pour nous, Français, ça nous
parle énormément. » Kevin Staut est bien
d’accord. « Ce prix mêle l’adrénaline du sport
à un côté artistique», réfléchit le coéquipier,
qui ajoute: «On est en manque de médiatisation. Ce jumping au cœur de Paris est une formidable occasion de toucher un public de
plus en plus large. » Plus de 50 chevaux ont
été installés dans des box provisoires sur les
Champs-Elysées. Simon Delestre a fait venir
les siens depuis ses écuries de Solgne, à quelques kilomètres de Metz.
Solgne, c’est le fief des Delestre. Le grandpère a acheté cette ancienne ferme, typique
desvilles duNord, danslesannées 1970.Marcel Delestre et son épouse Magali, les
parents de Simon, sont venus s’installer à
côté du grand-père en 1978. Tout tournait
déjà autour de l’équitation: Marcel Delestre

a notamment été sélectionneur de l’équipe
de France junior pendantdix ans, tandis que
Magali était cavalière. « Je suis né là. Cette
maison, c’est mes racines », affirme Simon.
Aujourd’hui,avec sa femme, qui se prénomme également Magali, il a repris la maison,
côté écuries. Ses parents se sont installés de
l’autre côté du grand domaine.
Chaque jour, il continue de partager avec
Marcel le sable du manège, où ils entraînent
les cracks et les futurs champions. Magali
monte elle aussi, mais s’occupe surtout de
la carrière de son mari : communication,
sponsoring. Tout tourne autour du cheval.
« Simon s’est structuré autour de ses écuries
et de sa famille, analyse Kevin Staut. Moi, au
contraire, j’ai beaucoup voyagé pour me
structurer.»
Les deux champions français se connaissent depuis longtemps, mais se sont retrouvés depuis quatre ou cinq ans dans le circuit
haut niveau. « Il a un esprit combatifextraordinaire, reconnaît Kevin Staut. Certains
croient que c’est une grande gueule, c’est sa
manière de se motiver. Mais il assume tout,
ses qualités et ses défauts. Ses erreurs et ses
succès. » Simon lui rend bien son amitié : « Je
connais Kevin Staut depuis les Championnats d’Europe en 2000, on s’apprécie beaucoup et je l’estime énormément. De toute
façon, résume-t-il à sa manière, nos principaux adversaires, c’est les obstacles. »
Bien calé sur sa selle, Simon Delestre passe beaucoup de temps à détendre ses chevaux. « La décontraction musculaire est primordiale. On travaille des cracks qui, par
définition, ont une musculature très exposée parce qu’ils sont énormément travaillés. » Dans le manège de Solgne, entre
son père et ses cavaliers maison, il enchaîne les trois allures, tandis que les colonnes
vertébrales des champions s’allongent.
« Tous les chevaux de haut niveau ont le
même profil, explique Simon Delestre.
Beaucoup de moyens, énormément de respect et un bon physique. » A ses yeux, « la
guerre des stud-books [registres d’élevages
qui servent à conserver des lignées pures]
que se livrent certains éleveurs est totalement absurde. Les grands éleveurs prennent
le meilleur de droite et de gauche. Le niveau
des chevaux augmente grâce à ça. Il est qua-

siment impossible de trouver un cheval à
haut niveau qui a une seule lignée. »
Tous les jours, à 7 heures du matin l’hiver,
plus tôt l’été, il se met en selle. Selon un
emploi du temps strict. Jusqu’à 12 h 30, il
monte cinq ou six chevaux. Les séances sont
chronométrées: si les chevaux sont sortis
en concourset ontdonc moins besoinde travailler, la séance ne dure que quarante-cinq
minutes au lieu d’une heure. L’après-midi
est consacrée aux jeunes chevaux de 5 ou
6 ans. « Mes cavaliers les font évoluer. Je les
monterégulièrementpour voir où ils en sont.
Les séances sont beaucoup plus courtes. Au
bout de vingt minutes, ils sont cuits ! » Il faudra près d’une année pour construire leur
musculature et « rentrer vraiment dans le
travail ». L’entraînement s’arrête à 17 h 30.
Pour supporter ce rythme, le champion
court deux fois par semaine et fait des abdos
afin de consolider un dos « qui commence à
le chatouiller». Il mesure 1,75 m pour un peu
plus de 65 kilos, et ses problèmes de ligne se
résument à « trop maigrir l’hiver».
Côtédistractions,ilapeudechosesàraconter.«Ma vie, répond-ilfièrement,c’estles chevaux du matin au soir. » «Au cas où on pourrait comprendre de travers, précise-t-il, je ne
m’enplainspas. » Jugeantle métier tropdifficile, ses parents avaient pourtant tenté de le
dissuader. En vain. Il ne quitte jamais sa passionet,mêmequandil parledechevaux,derrière son sourire, on sent le cavalier qui
bouillonne et voit les minutes à terre passer
commedes heures. Dans son calendrier, il y a
environunconcourspar semaineet, « quand
il n’y en a pas, je me sens bizarre ».
Comme lui, les chevaux vivent le
concours. La seule angoisse de Simon
Delestre, c’est le moment où tout s’arrête.
« On peut envoyer l’étalon à la reproduction et la jument pouliner. Pour le hongre,
ça peut être terrible. Il n’a connu que l’affection de l’homme. » Habitués à être constamment chouchoutés aux couvertures massantes ou aux guêtres refroidissantes, certains ne supportent pas la solitude de la
retraite. Le petit étalon Panama, le premier crack de Simon Delestre, né un jour
avant lui, s’est éteint tranquillement à
31 ans, tandis que son cavalier était à Londres, une rêne cassée dans la main. p

Dates
1981

Naissance à Metz (Moselle) le
21 juin.

1999

Champion de France junior
avec Bella de Charmois.

2000

Champion d’Europe jeune
cavalier par équipe avec
Didam de la Ressée.

2009

Médaille d’or en individuel et
par équipe aux Jeux méditerranéens de Pescara (Italie)
avec Mélodie Ardente.

2010

Vainqueur du prix du Grand
Palais au Saut Hermès avec
Orphée de L’Illon.
Troisième place au Grand
Prix du Gucci masters de
Paris avec Napoli du Ry.

2012

Deuxième par équipe et 19e en
individuel aux JO de Londres
avec Napoli du Ry.
Vainqueur de deux prix au
Jumping international de Bordeaux avec Whisper et Qlassic
Bois Margo.

4

0123

Samedi 13 avril 2013

SPORT & FORME

récit

La rafale Nadal
tennis

Eloigné des courts pendant sept mois à cause d’un genou récalcitrant,l’Espagnol n’a pas tardé
à retrouverle plus haut niveau.Il réalisemême le meilleur début de saison de sa carrière

Henri Seckel

C

omment ça, vous ne connaissez pas
Horacio Zeballos ? Ce tennisman
argentin a pourtant accompli un
haut fait remarquable, unique en
2013,dontoncommenceà sedemander si l’un de ses confrères sera un
jour capable de le rééditer: battre Rafael Nadal.
C’était au mois de février, en finale du Tournoi de
ViñadelMar,auChili. Depuis,vainqueurpartoutoù
il estpassé– Sao Paulo,Acapulco,IndianWells–, l’Espagnol a oublié la signification du mot « défaite » et
a fait oublier qu’entre le 28 juin 2012 et le 6 février
2013, pendant que ses petits camarades parcouraient la planète, de Londres (Jeux olympiques) à
Melbourne (Open d’Australie) en passant par New
York (US Open), il disputait de son côté autant de
tournois de tennis que de curling: zéro. Voilà que la
saison de terre battue démarre, dimanche 14 avril à
Monte-Carlo, et ces 222 jours d’interruption semblent n’avoir jamais existé. Rafael Nadal sera l’homme à battre. Retour sur un come-back fracassant.
En 2005, effaré par la pugnacitépermanenteet la
débauche d’énergie insensée dont son jeune rival
(19 ans à l’époque) fait preuve sur les courts, Andre
Agassi prophétisait: « Nadal signe des chèques que
son corps ne pourra pas payer. » La vie a fini par
réclamer son dû au surpuissant gaucher, à trois
reprises.Fin 2005 d’abord,uneblessureau piedgauche le laisse trois mois et demi sur le flanc ; en 2009
ensuite, ses genoux éreintés lui valent, en huitièmes de finale,la seule défaite de sa vie à Roland-Garros ; en juin 2012, enfin, à Wimbledon, d’où le double vainqueur du tournoi est éjecté par un inconnu
classé 100e mondial dès le second tour, une première pour lui depuis 2005. Nadal est alors sur les rotules, et ses rotules sont en piteux état: syndrome de

L

Hoffa, tendinite du genou gauche. « Physiquement,
il me faut un break », doit-il admettre.
Alors « Rafa » pose sa raquette, sort son club de
golf et sa canne à pêche, se fait enlever les dents de
sagesse, puis lance l’opération reconstruction du
genou. Car, un mois plus tard, il est censé retourner à Londres pour porter le drapeau de la délégation espagnole et défendre son titre olympique.
Las, une semaine avant les Jeux, on apprend qu’il
les regardera à la télévision : « Je ne suis pas en
condition pour être compétitif aux Jeux olympiques. Je n’ai pas le droit d’être égoïste, je dois penser
au bien du sport espagnol et laisser ma place à un
camarade mieux préparé. J’ai essayé d’accélérer
ma préparation jusqu’au dernier moment, mais ça
n’a pas suffi. C’est l’un des moments les plus tristes
de ma carrière. »
Maintenu hors du circuit, Nadal chute au 5e rang
mondial – qu’il occupait en 2005, avant le premier
de ses sept triomphes à Roland-Garros – et se
demande par quelle porte y rentrer. L’US Open, fin
août ? Prématuré, le genou grince encore, impossible. L’Open d’Australie, en janvier 2013 ? Il pourrait
le jouer, mais pas le gagner, alors c’est hors de question. C’est donc au discret tournoi de Viña del Mar
que revient l’honneur d’accueillir les premiers
coups de raquette du revenant, qui se hisse en finale, perd (face au désormais célèbre Horacio Zeballos), mais gagne quand même : « Le simple fait
d’être là est une victoire. »
C’est en Amérique du Sud – Sao Paulo, Brésil –
que le Majorquin soulève son premier trophée
depuis Roland-Garros en juin 2012. C’est en Amérique centrale – Acapulco, au Mexique – qu’il prend
véritablement conscience de sa force retrouvée, en
écrasant son compatriote David Ferrer (6-0, 6-2),
pourtant l’un des meilleurs spécialistes de la terre
battue. C’est en Amérique du Nord – Indian Wells,
Etats-Unis – qu’il parachève son come-back, dans

Babolat, le compagnon fidèle

e rendez-vous est pris « chez
lui », à Roland-Garros, dans le
bureau du président de la Fédération française de tennis avec une
vue majestueuse sur le court central. Rafael Nadal n’est pas là, mais
son nom et sa photo Harcourt se
voient sur certains murs du bâtiment. « Même quand il n’est pas là,
on parle de lui », sourit Eric Babolat.
Et depuis quelques semaines, on ne
parle que de son retour sur le circuit
après sept mois de blessure. « Nous
l’avons accompagné dans ses soins. Il
était malheureux et triste comme un
boxeur éloigné du ring, raconte Eric
Babolat. Il disait: “Quand est-ce que
je retrouve la bagarre?” Il a manqué
au tennis.»
Cet homme de 43 ans pourrait parler des heures de Nadal, sans reprendre son souffle. Eric Babolat, PDG du
groupe qui porte son nom – leader
de la raquette de tennis en France,
aux Etats-Unis ou au Japon –, est
l’équipementier du joueur espagnol
depuis toujours. Leur rencontre est
digne d’un conte hollywoodien.
Rafael a 10 ans et, sur son île de
Majorque, il hésite entre le football
et le tennis. Dans un premier temps,
l’enfant préfère taper le ballon, mais
pour cela il doit aller à Barcelone et,
pour ce garçon très lié à sa famille, il
n’est pas question de s’éloigner. Va
pour le tennis alors… Dans sa ville de
Manacor, un magasin lui conseille
de jouer avec une raquette… Babolat.
Depuis, la marque – créée en 1875 –
et le joueur ne se sont plus quittés.
Enfant, le garçon ne joue qu’en

Espagne. Le commercial local de la
marque, basée à Lyon (139 millions
d’euros de chiffres d’affaires en
2012), repère cet inconnu et demande au magasin de Manacor de lui
offrir des raquettes. Le 16 mai 2001,
la marque signe un contrat avec le
joueur qui commence tout juste sa
carrière professionnelle. Il n’a pas
encore 16 ans. « A l’époque, il ne parlait pas un mot d’anglais. Il était
déjà très réservé », se rappelle Eric
Babolat.
On parle d’un contrat à cinq
zéros. « On y est allé franco dès le
départ car lui aussi y est allé franco,
explique le patron français. Dès qu’il
est passé pro, il est monté dans le Top
10 très rapidement.» Fidèle à sa marque, le tennisman signe en 2007 un
contrat de… dix ans pour plusieurs
centaines de milliers de dollars, avec
une partie indexée au résultat. « Il a
pris un risque, assure Eric Babolat. Et
si pendant ces dix ans nous n’étions
plus capables de faire évoluer sa
raquette? Il n’a pas eu peur de
cela…»

Au gramme près
La marque le suit dans quasiment
tous ses déplacements. Chaque
hiver, à Manacor, quand il est au
repos, la marque et Nadal affinent
les réglages sur le poids de la raquette confectionnée, au millimètre près
et au gramme près, pour la saison à
venir. Rafael Nadal use une soixantaine de raquettes par an. « Il n’en a
jamais cassé une de colère, souligne
Jean-Christophe Verborg, directeur

de la compétition chez Babolat. S’il le
faisait, ça voudrait dire qu’il ne se respecte pas, qu’il ne respecte pas son
sport. Un jour, il a fendu sa raquette.
Il n’a pas arrêté de s’excuser.»
Pour ce droitier qui joue de la
main gauche, la raquette est « son
outil de travail». Avant chaque
match, il ne s’en sépare pas – des
vestiaires au terrain. Et il insiste
pour poser le grip lui-même. « Il est
humble, loin de l’image de brute
épaisse qu’il donne sur les terrains,
assure Eric Babolat. Il ne demande
qu’à progresser.»

La raquette la plus vendue
On raconte qu’en 2009 l’oncle et
entraîneur de Rafael, Toni Nadal,
disait de son neveu qu’il avait un service « nul » et un revers « dégueulasse » alors qu’il était numéro un mondial. En fait, l’oncle souhaitait que
son poulain puisse donner encore
plus d’effet lifté sur la balle (le
fameux spin). Rafael Nadal débarque alors à Lyon pour tester un nouveau cordage. « Il ne comprenait rien
aux propos de nos ingénieurs, mais il
nous a fait confiance, assure Eric
Babolat. On fait partie de sa famille
sportive.»
Sa raquette – l’Aeropro Drive – est
la plus vendue des Babolat. Plus
globalement, la marque a écoulé
1,7 million de raquettes dans le
monde en 2012. « On a craint que
l’absence de Nadal fasse baisser les
ventes, avoue Eric Babolat. Mais non,
c’est une icône. » p
Mustapha Kessous

un tournoi qui regroupe 49 des 50 meilleurs mondiaux, et où il vainc successivement trois joueurs
du Top 10 (Federer, Berdych, Del Potro) sur une surface (dure) censée le handicaper.
« C’était impossible de faire un meilleur retour,
non ? », rayonne-t-il après son coup d’éclat en Californie, où la concurrence fait mine de trouver tout
ça normal, tant Novak Djokovic – « C’était plus ou
moins attendu, compte tenu des succès sur toutes
les surfaces qu’il a eus dans sa carrière» – que Roger
Federer – « Il ne serait pas revenu s’il n’avait pas été

« C’est incroyable
à quelle vitesse il a retrouvé
son niveau. Il va très vite se battre
pour la première place »
Juan Martin Del Potro

tennisman, 7e au classement ATP
bien, je savais qu’il serait là. » Seul Juan Martin Del
Potro avoue sa stupéfaction : « C’est incroyable à
quellevitesse il a retrouvé son niveau. Il est tellement
fort mentalement. Il est pareil qu’avant. Très solide,
très puissant, très talentueux. Il va très vite se battre
pour la première place [au classement mondial]. »
Indian Wells offre à Nadal son 22e titre – un de
plusque l’ex-corecordmanFederer – dans la catégorie Masters 1000, celle juste en dessous des tournois du Grand Chelem, ainsi que le meilleur début
de saison de sa carrière sur un strict plan comptable
– 17 victoires pour une seule défaite (Horacio Zeballos, n’est-ce pas…). « On pensait que le retour serait
très difficile ; je ne pensais pas qu’il serait aussi fort
après sept mois sans jouer, confesse l’oncle-entraîneur, Toni Nadal. C’est une bonne surprise.»
Unique zone d’ombre sur cette épopée de l’incroyable retour : la polémique déclenchée par
Christophe Rochus, qui sous-entendait en janvier
que Nadal aurait pu esquiver volontairement les
JO et la rigueur de ses contrôles antidopage. « Tout
le monde se pose la question, affirmait le tennisman retraité à une radio belge : comment peut-on
être aussi fort à Roland-Garros [2012]et, un mois
après, soi-disant ne plus pouvoir jouer ? Ça paraît
suspect, mais on n’a aucune preuve. Si ça se trouve,
il est réellement blessé.» Réaction dans L’Equipe de
Nadal, qui dit avoir subi neuf contrôles au cours de
sa longue pause : « Ce genre de rumeur existe parce
que les contrôles ne sont pas publics. L’ITF
[Fédération internationale de tennis] doit jouer la
transparence, l’AMA [Agence mondiale
antidopage] pareil. Sinon, ça continuera, et je devrai
encoreécouter ChristopheRochusfaire ses commentaires stupides sans aucune preuve.»
Que faut-il attendre de Rafael Nadal désormais ?
L’ancien directeur technique national français
Patrice Dominguez livre cette analyse : « Au Chili,
c’était un joueur qui avait peur, craintif sur ses
appuis. A Indian Wells, il est redevenu un lion en
défense, engagé à 2 000 %. Faire disparaître aussi
vite l’angoisse autour de son genou, ce n’est pas du
tout évident, et c’est en cela que Nadal m’a vraiment
étonné. Où en sont les trois autres joueurs du Big 4 ?
Djokovic a mal à la cheville. Federer joue une semaine sur quatre. Murray n’est pas transcendant. On est
obligé de dire qu’à Monte-Carlo et pour la saison de
terre battue, le favori, c’est Nadal. » « Non, non, non,
tempère l’oncle Toni. Rafael peut être un favori,
mais pas le favori. Cinq ou six personnes peuvent
gagner sur terre battue : Djokovic, Murray, Ferrer,
Del Potro, Berdych…»
« La terre battue ne signifie pas automatiquement victoire pour moi, estime également l’intéressé.J’adore cette surface,mais chaque saisonest différente.» Il vaudrait mieux pour lui que le printemps
2013ressemble auprécédent.Rééditerson sans-faute de l’an passé à Monte-Carlo, Barcelone et Rome
pourrait lui permettre d’aborder Roland-Garros,
son objectif prioritaire, au 4e rang mondial, et d’y
éviter les trois autres ogres du Big 4 avant les demifinales, même si l’on doute que cette perspective
l’empêche de dormir. Même Horacio Zeballos,
aujourd’hui, ne fait plus peur à Rafael Nadal. p

récit

SPORT & FORME

0123

Samedi 13 avril 2013

Rafael Nadal
victorieux au
tournoi d’Indian
Wells (Californie),
après avoir battu
l’Argentin Juan
Martin Del Potro,
le 17 mars.
MICHAEL HEIMAN/GETTY
IMAGES/AFP

5

6

0123

Samedi 13 avril 2013

SPORT & FORME

avis aux amateurs

Au collège Politzer,
la sortie sport, c’est sacré
prix « le monde » - fais-nous rêver

Depuis que cet établissementde Courbevoie propose des activités
physiquesà des élèves de 3e, les incidents sont en baisse

graine de champion

Vincent et Florent
Manquest,
les jumeaux du judo
Champion et vice-champion de France
junior, ils ont des ambitions différentes
Florent Bouteiller

T

Les élèves du collège Politzer avant leur première séance de canoë-kayak, lundi 10 avril, sur le canal de l’Ourcq à Sevran.
MAGALIE DELPORTE POUR « LE MONDE »

Emmanuel Versace

D

es canards qui se laissent
porter par le courant huileux du canal. Une vieille
dame qui pédale cahincaha le long des berges. Et
le soleil qui fait de courtes
apparitions entre différentes nuances de
gris. Il ne manque qu’un impressionniste
pour immortaliser cette scène du canal de
l’Ourcq à Sevran, en Seine-Saint-Denis. Ça,
c’était avant l’arrivée de l’association sportive du collège Politzer de La Courneuve voisine. Un vacarme, comme seuls peuvent faire
vingt-cinqadolescentsde3e,vientdéfinitivement mettre un terme à la quiétude du lieu.
Un peu comme les canards, qui s’en souviennent encore, par petits groupes, les élèves s’agglutinent lentement à l’entrée du
centre de canoë-kayak. Chaque semaine,
leur professeur d’EPS Etienne Barraux leur
propose une sortie sportive. Depuis deux
ans, c’est le rendez-vous à ne pas manquer.
« Cette année, nous avons aussi fait du VTT,
de l’aviron, des cours de sauvetage en pisci-

Les prix Education nationale
Les prix « Fais-nous rêver» - Education nationale ont
été remis mercredi 10avril par George Pau-Langevin,
ministre de la réussite éducative, et Régis Juanico,
secrétaire général de l’Agence pour l’éducation par le
sport (Apels). Ils récompensent les plus belles initiatives d’éducation par le sport réalisées en milieu scolaire ou en partenariat avec les acteurs de l’éducation nationale: l’association sportive du collège
André-Malraux de Pontarlier, l’association sportive
du collège Béranger de Péronne, Chartres Horizon,
Beaulieu Football et le Subaquatique club d’Haguenau. Organisée par l’Apels, le ministère de l’éducation nationale, l’Union nationale du sport scolaire
(UNSS) et Le Monde, cette opération sera suivie par
un appel à projets en direction des collégiens.

ne », énumère Etienne Barraux. « Nous
avonségalement fait des initiationsà lalutte
avec Mélonin Noumonvi [triple champion
de France en gréco-romaine], au taekwondo… A l’origine, le but de ce projet, parrainé
par une ancienne pensionnaire du collège, la
championne de taekwondo Gwladys Epangue, était de leur faire vivre une expérience
unique avant les Jeux de Londres. Ils ont pu
suivre des champions comme Grégory Baugé, Mélonin… On a pu accompagner leur évolution et leurs entraînements. C’était une
expérience unique.»

« Aujourd’hui, on est plus posés »
La cerise sur le cake fut un voyage de
dixjours à Londres pendant les JO où ils ont
puassister à des compétitionsde beach-volley,handball,taekwondo…« C’étaitgrandiose… Une intensité… Il n’y a pas de mots pour
expliquer », raconte le jeune Siré, 14 ans,
encore des étoiles plein les yeux. « Le
taekwondo m’a beaucoup impressionné »,
confie-t-il. Ozan, 15 ans, a été surtout marqué par le simple fait d’avoir voyagé au
Royaume-Uni. « Les gens, là-bas, ils te
saluent alors qu’ils ne te connaissent pas. Le
métro n’est pas tout noir comme ici. J’aimerais vraiment y retourner bientôt avec ma
grande sœur. Et, qui sait, y travailler peutêtre un jour ? »
De cette expérience, chacun et chacune a
gardé un souvenir personnel intime, mais
pas seulement. A en croire leur professeur,
ils ont beaucoup gagné en maturité. « L’an
dernier,on avaitentre 60 et 70rapports d’incidents…C’était de véritables“dragons”! Cette année, si on en a six, c’est déjà beaucoup»,
confie-t-il non sans une pointe de fierté. Les
élèvessont d’accord.«C’est vrai,on leur mettait la misère aux profs ! Mais aujourd’hui
on est plus posés. Je ne sais pas si c’est grâce à
la classe ou si c’est parce qu’on a grandi. Ce
qui est sûr, c’est qu’au lieu de traîner dans la
cité, on fait du sport », explique Golf, 16 ans,
amateur de foot et de piano.

Ces 25 élèves n’ont pas été sélectionnés
sur dossier. Ni classe d’élite ni élèves en difficulté scolaire, ils ont été choisis uniquement sur leur motivation et partagent une
même passion pour le sport. Mais pas question de se laisser vivre : ici, les activités sont
notées et comptent dans leur moyenne trimestrielle.
L’activité canoë n’est pas du goût de
tous. Sabine, 15 ans et joueuse de foot, n’est
pas très rassurée. Comme tous les autres,
elle appréhende le contact avec une eau
froide et verdâtre qui ne donne pas forcément envie de piquer une tête. « J’me met
pas à l’eau, moi ! Z’êtes fou, m’sieur Barraux ! » « Mais si, tu verras, c’est sympa le
canoë-kayak…»
Au-delà de quelques réticences, l’ambiance est au beau fixe. Les garçons font les
coqs, les filles les ignorent, on parle, on rit,
on se moque gentiment du voisin, on se
taquine, on blague, on tergiverse, on recule, et finalement on ne va pas beaucoup sur
l’eau. « C’est le premier jour, alors on passe
énormément de temps à parler des mesures
de sécurité, plaide Etienne Barraux. Ils
n’ont pas l’impression d’apprendre, mais
en fait ils en apprennent beaucoup plus
qu’ils ne le pensent. Et rien que le fait de se
concentrer pendant quelques instants, c’est
déjà énorme… »
Le prochain grand projet de l’association
est une minicroisière d’une semaine dans
la baie de Quiberon (Morbihan). « Cette
fois, en plus d’une partie de ces élèves, nous
allons prendre avec nous des non-scolarisés
antérieurement. Ils ont entre 10 et 18 ans,
viennent de Haïti ou du Cap-Vert, et n’ont
jamais suivi de cursus scolaire. Ce sera une
véritable expérience pour tout le monde. »
Les mouettes sont prévenues. p
Cette association concourt au prix
« Le Monde » - Fais-nous rêver, qui vise
à récompenser un projet d’éducation
par le sport. Pour en savoir plus : Apels.org

out juste auréolé du titre
de champion de France
junior dans la catégorie
des – 55 kg, samedi 6 avril,
Vincent Manquest étreint son
frère Florent, en finale lui aussi,
des – 60 kg. Mais ses ultimes
encouragements n’ont pas permis
à son jumeau de réaliser un doublé pour leur club de l’Alliance
Manche judo.
Les frères Manquest sont les premiers invités de notre nouveau
rendez-vous avec les « graines de
champions». Après vous avoir proposé dans ces colonnes d’entrer
dans la vie pré- et postolympique
d’athlètes souvent en mal de reconnaissance, nous essaierons de vous
faire partager le quotidien de jeunes apprentis sportifs de haut
niveau qui seront peut-être les
champions de demain.
« Le plus dur, c’était d’être au
poids. Le titre, c’est un aboutissement, dit Vincent, qui parle déjà
comme ses illustres aînés. Maintenant, je vais me concentrer sur les
échéances européennes et mondiales. » A 18 ans, tous les espoirs sont
permis pour ce judoka élégant qui
dispose déjà d’un bagage technique varié avec ses actions-réactions et ses tai-otoshi fulgurants.
Pensionnaire à l’Institut national
d’entraînement et de formation
(INEF) de la fédération, ce grand
espoir des légers sait que le chemin est encore long et semé d’embûches pour percer au plus haut
niveau chez les seniors.
« Mon frère peut aller très loin »,
pense Florent, médaille d’argent
autour du cou, qui se satisfait de
son parcours du jour après avoir
déjà tiré, lui, un trait sur une éventuelle carrière d’athlète. « Je suis en
prépa véto depuis cette année. Le judo, c’est bien mais ça ne fait
pas tout. Moi, j’ai choisi les études. »

« Ce sont des locomotives »
L’histoire de Vincent et Florent Manquest a commencé le
19 mai 1994. Les jumeaux semblent inséparables, surtout
depuis qu’ils ont commencé le judo à l’Alliance Manche judo
aux portes du Cotentin à l’âge de 6 ans. « Ce sont deux gamins
sérieux qui ont poussé un jour la porte de notre club, raconte
Gérard Lebiez, leur professeur, ému par la performance de ses
deux poulains. Ils sont issus d’une famille d’ouvriers. Ça n’a pas
été facile de convaincre les parents de les laisser partir au Pôle
France de Caen, puis à Marseille. Mais quand on voit le résultat
au final, on se dit que nos efforts n’ont pas été vains. »
Gérard Lebiez et Ludovic Levéziel, professeur lui aussi à
l’Alliance Manche, n’attendent pas de retombées particulières.
Ils savent bien que les subventions dans le judo sont rares.
« On est heureux et on ne demande rien de plus, assure Gérard
Lebiez. Pour un petit club comme le nôtre, ce sont des locomotives, des modèles pour les autres jeunes. Et même s’ils s’entraînent rarement chez nous maintenant, ils sont restés fidèles. »
Prochaine échéance pour Vincent Manquest, la Coupe
d’Europe junior à Saint-Pétersbourg, du 20 au 24 avril. « Pour
gagner, il devra s’engager davantage et travailler plus dur à
l’entraînement», analyse Christophe Gagliano, le responsable
de l’équipe de France junior, qui place en lui « de grands
espoirs». A suivre. p

à moi de jouer

SPORT & FORME

0123

Samedi 13 avril 2013

7

Marathon
woman
Notrereporter a participépour la première
fois au marathon de Paris. Son objectif:
allerau bout d’elle-même et des 42,195km

Elsa Guippe

J

e me demande un peu ce que je fais là. Il
est 8 heures du matin, en ce dimanche
7 avril. Je pourrais être en train de dormir
au fond de mon lit. Au lieu de ça, je grelotte, en short, par deux degrés, au milieu
des Champs-Elysées. Nous sommes
40000 à claquer des dents ensemble, au même
endroit : le kilomètre zéro du Marathon de
Paris. Nous n’avons qu’une seule idée en tête :
aller à 42,195 km de là et franchir la ligne d’arrivée de cette 37e édition.
Le soleil illumine déjà l’Arc de triomphe.
Dans le sas d’attente, certains se concentrent,
d’autres plaisantent, sans doute pour évacuer le
stress qui monte. Autour de moi, on parle quatre langues différentes que je peine à identifier.
Les cris d’encouragements montent, par
vagues, au fur et à mesure que les coureurs
s’élancent, les plus rapides partant avant les
autres pour ne pas être retardés.
Nous avançons vers la ligne de départ, comme des gladiateurs dans l’arène. Puis on nous
annonce : « Une minute trente. » On refait une
dernière fois ses lacets, on regarde une dernière fois sa montre. Et c’est le départ ! Des milliers de bips résonnent : ce sont les chronomètres qu’on déclenche. J’ai l’impression de me
lancer dans une grande odyssée, de me jeter
dans le vide les yeux fermés. Nous dévalons les
Champs-Elysées, avec fierté, dans une liesse
collective.
Kilomètre 1, place de la Concorde. C’est le
moment du « Bon, plus que 41… ». Les premiers
kilomètres sont galvanisants ; le peloton est
joyeux, coloré, porté par les orchestres qui
jouent de la musique le long du parcours. On rit,
on chante, certains sont déguisés. Je vois passer

un Mozart, une tour Eiffel en baskets, des lapins
géants… Au premier ravitaillement, sur la place
de la Bastille, on boit sans soif et on mange sans
faim, anticipant cette idée, pour l’instant
enfouie au fond de l’esprit, que des heures plus
sombres nous attendent.
Au bois de Vincennes, une nuée de messieurs
quittent la route quelques secondes, afin d’aller
se soulager de toute l’eau avalée avant la course.
Pour les femmes, c’est plus compliqué : on se
retient…
Deux heures et dix minutes après le départ
officiel, en passant devant une voiture sur
laquelle est disposé le chronomètre géant, des
rumeurs se propagent sur l’identité du vainqueur qui serait kényan ou… éthiopien. Un sentiment de fierté s’empare de moi quand je
prends conscience que je participe à la même
course que les meilleurs du monde. Certes, avec
quelques heures d’écart… Sous les ponts de
Paris, sur la voie Pompidou, vers le 25e kilomètre, la fatigue commence à se faire sentir. Mais
lorsque nous passons dans un tunnel, le peloton se met à chanter en chœur pour se redonner du courage. Des milliers de voix résonnent
au rythme de la foulée, se répercutent sur les
murs et font vibrer le bitume, comme un gigantesque orchestre ambulant. Ce son qui s’élève,
tel un champ de guerre ou une incantation,
dans une semi-obscurité, engendre une émotion incomparable.
Lorsque nous apercevons la tour Eiffel qui se
dresse devant nous, nous atteignons le 30e kilomètre.L’ambiancea changé. Pasun nuage à l’horizon, mais des signes de grosse dépression. Le
peloton ralentit et marque un arrêt plus prolongé au ravitaillement. C’est fou comme une simple orange peut procurer un sentiment d’inten-

se bonheur. Le
marathonien sait
se contenter de presque
rien. Nous atteignons bientôt un phénomène redouté de
tous : le « mur », cet instant où le
moral s’effondre. Il survient généralement au niveau du 32e kilomètre. Je le guette,
mais pour l’instant je ne le ressens pas. Je souffre le martyre, pourtant. Mes jambes reproduisent mécaniquement le mouvement de la course, mais la machine commence à se dérégler.
Attentive à chaque sensation de mon corps, je
sens mon estomac qui brûle car il ne tolère plus
les ravitaillements. J’ai l’impression qu’à chaque pas mes hanches se disloquent, et que les
tendons de mes genoux se déchirent progressivement comme du papier crépon. Je crois courir pieds nus sur des braises, et un fort bourdonnement résonne dans ma tête. Mon sang bout
dans mes jambes et dans mes tempes. Je suis un
pantin désarticulé. Mais je m’accroche.

« Je suis prise d’une envie
de pleurer incontrôlable.
Je veux m’allonger et ne
plus jamais me relever.
Je n’entends plus rien »
Lorsque nous nous engageons dans le bois de
Boulogne, le peloton ne ressemble plus à cette
énormemachinebien huilée, cette armée obéissante qui avance en cadence. C’est la débâcle, un
champde bataille.Nombreux sont ceux qui, terrassés par la fatigue, s’effondrent sur les bascôtés. Une ambulance remonte la course, toutes
sirènes hurlantes. Un silence pesant s’installe,
tel un couvercle de plomb. Nous sommes les
combattants d’une guerre silencieuse, une
guerre contre nous-mêmes.
Pour me donner du courage, je repense à toutes ces heures passées à avaler des kilomètres
d’asphalte glacé, durant cet hiver intermina-

ble, dans le noir, sous la pluie ou sous la neige.
Je repense à l’énergie qu’il a fallu déployer,
tous les deux jours, pour m’extirper du lit à
5 heures du matin ou résister à l’envie de m’y
allonger à 11 heures du soir. Je repense à ces milliers de kilomètres parcourus depuis dix ans,
depuis mes premières foulées sur le tartan
d’une piste de Font-Romeu. Je repense à ma
première paire de « pointes ». Je pense à Kathrine Switzer, la première femme à avoir couru le
marathon, à Boston en 1967, sans y être autorisée, et qui fut ensuite exclue de la Fédération
américaine d’athlétisme. Je pense à ces femmes, à Gaza, qui en 2013 n’ont pas eu le droit de
courir avec les hommes, ce qui a conduit à l’annulation du Marathon. Je pense aux handisports qui sont partis loin devant moi, et qui
trouvent le courage de continuer d’avancer. Et
je pense à celles et ceux que je veux rendre
fiers.
Au 38e kilomètre, c’est le « mur ». Je le percute
de plein fouet. Je suis prise d’une envie de pleurer incontrôlable. Je veux m’allonger et ne plus
jamais me relever. Je n’entends plus rien. Nous
sommes des dizaines de milliers, mais je suis
seule. Je ne sens plus la souffrance, je n’entends
plus mon cœur battre, le vide qui m’envahit a
pris toute la place. Je suis incapable d’articuler
deuxidées entreelles. Dès que j’essaiede raisonner, ma pensée s’évapore instantanément. De
11 kilomètres heure de moyenne, je tombe à 8,
7… Les secondesse dilatent, deviennent des heures, et les mètres des années-lumière. J’ignore
où je trouve la force de me redresser puisque ni
mon corps, ni mon cœur, ni mon esprit ne me
répondent. Le marathon me fait découvrir en
moi quelque chose que j’ignorais.
Quelques minutes plus tard, je passe directement de l’enfer au paradis. Alors que nous
débouchons sur l’avenue Foch, j’entends au
loin la voixdu speaker qui résonne. J’allongema
foulée. La simple idée d’en finir fait naître en
moi un sentiment d’intense douceur. Puis je
passe la ligne d’arrivée et une joie indicible
remonte en un long frisson le long de mon échine, jusqu’aux yeux… Se remettre à marcher est
presque plus douloureux que de continuer à
courir. On nous tend un tee-shirt, une médaille,
mais ma victoire est dans ma tête. Ça y est, je
suis marathonienne. p

pratique
se préparer

Courir le marathon
n’est pas une décision
qui se prend à la
légère. Les inscriptions
ont lieu plusieurs mois
avant la course
(mi-octobre pour le
Marathon de Paris, qui a
lieu en avril), et il faut
payer de 65 ¤ à 110 ¤, en
fonction des périodes
d’inscription, pour l’épreuve de la
capitale. Un programme
d’entraînement, que l’on trouve
dans les revues spécialisées ou sur
Internet, s’étale sur 10 ou
12semaines, à raison d’au moins
trois séances hebdomadaires (une
de fractionné, une longue et une
plus courte). Un certificat médical
mentionnant la pratique de la
course à pied en compétition est
nécessaire pour retirer son
dossard.
s’équiper

Aux pieds

La chaussure idéale est un
compromis entre le poids et la

qualité de l’amorti. Plus la
semelle est épaisse, plus
la chaussure sera lourde,
mais mieux elle
absorbera les chocs. La
nouvelle Asics
Gel-Nimbus 14 (160 ¤),
légère et très stable,
s’adapte très bien à la
course de fond sur le bitume.
Cette chaussure est également
résistante, un atout non
négligeable pour la préparation
d’un marathon qui nécessite
d’accumuler plusieurs centaines
de kilomètres.

Au poignet

Un cardiofréquencemètre
avec GPS intégré se révélera
très utile pour s’entraîner,
en particulier pour le
coureur qui s’entraîne seul.
Le GPS intégré (229,90 ¤)
permet de connaître pour
chaque séance la distance
parcourue, sa vitesse moyenne et
sa vitesse de pointe. Le capteur de
fréquence cardiaque donne au
coureur un aperçu jour après jour

de l’évolution de ses
performances, en indiquant la
fréquence cardiaque moyenne, la
fréquence cardiaque maximale, et
le temps passé dans chaque
« zone » d’effort. Léger, il bénéficie
également d’une grande
autonomie (12 heures), d’un
système d’enregistrement de

données personnelles, ainsi que
de nombreux modes d’affichage
qui font de lui un outil
entièrement personnalisable.

Aux jambes

On voit depuis quelques années
de plus en plus de coureurs porter
des manchons de compression
pendant les compétitions. En
effet, sur de longues distances
telles que le marathon, il est
difficile d’échapper à la
désagréable sensation des jambes
lourdes pendant la course. Les
manchons de compression (35 ¤)
offrent un véritable confort en
retardant l’apparition de la
fatigue musculaire, par une
meilleure vascularisation des
muscles. La compression, limitant
les chocs, réduit les microlésions
qui peuvent conduire à la
blessure.

A la maison

Spécialement conçu pour les
coureurs, le stimulateur
musculaire à impulsions
électriques Compex Runner

(449 ¤) contient de nombreux
programmes adaptés:
préparation à l’effort (selon votre
souhait de faire une séance
d’endurance, ou de résistance
dure, du fartlek ou une sortie
longue…) ou récupération
(diminution des courbatures,
récupération active). Il est même
possible grâce à cet appareil de
faire un travail de prévention des
entorses de la cheville, tendinites,
crampes ou lombalgies. Le
Compex Runner est léger, petit,
facile à transporter.

Dans l’estomac

Les barres de céréales apportent à
l’organisme une forte quantité de
glucides et de sodium
(notamment grâce au son
d’avoine). Les gels à base
de jus de fruit concentré,
à consommer toutes les
30 minutes environ
pendant l’effort,
apportent ces mêmes
compléments nutritionnels,

ainsi qu’une dose de caféine, ce
qui permet de réduire les effets
de la fatigue physique et mentale.
Il existe également des power gel
shots (1,50 ¤), sortes de bonbons
gélifiés qui redonnent un coup
de fouet.
s’inscrire

Marathon du Finistère (30juin
2013), Marathon du Médoc
(7septembre), Marathon de Lyon
(6octobre). Se renseigner auprès
de la Fédération française
d’athlétisme. Tél.: 01-53-80-70-00.
Athle.com

8

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Samedi 13 avril 2013

SPORT & FORME

entretien

Fabrice
Pellerin,
mardi 9 avril,
à la piscine
Bréquigny
de Rennes.

Propos recueillis par Henri Seckel

H

uit mois après leur moisson
dorée aux Jeux olympiques de
Londres, Yannick Agnel et
CamilleMuffat disputentà Rennes, jusqu’au dimanche
14 avril, les championnats de
France qualificatifs pour les Mondiaux de Barcelone (du 28 juillet au 4 août). L’entraîneur du « gang
des Niçois » raconteau Mondela gestion de l’aprèsJO, et fait le point sur une natation française toujours fragile.

THIERRY
PASQUET/SIGNATURES
POUR « LE MONDE »

Un athlète médaillé aux Jeux olympiques rentre chez lui avec un souvenir matériel de sa
réussite. Et un entraîneur ?
J’ai reçu une sorte de diplôme du Comité international olympique, mais je ne sais même plus où
je l’ai mis. Ça ne m’intéresse pas trop.
Ça y est, la page londonienne est tournée ?
Vraiment,oui. J’y repense quandon me rappelle
l’événement, mais ça me paraît très lointain. Ça
fait vraiment refroidi.
Le souvenir de cette espèce d’acmé qu’ont
représentée les Jeux n’est vraiment pas plus
obsédant que ça ?
Non.Je pensequec’est liéau fait que,pour préparer les Jeux et espérer les remporter, on n’en a pas
fait une acmé. On a mis tout ça à hauteur d’homme. Du coup, c’était un passage comme un autre.
J’ai conscience qu’on a bien fait les choses, mais
c’est une mission accomplie, ce n’est pas un Everest qu’on a atteint.
La vie a-t-elle beaucoup changé depuis votre
retour de Londres ?
Non. Je suis allé à la boulangerie, je n’ai pas été
agressé par ma boulangère, et elle m’a fait payer
mon pain au même prix. Quant aux nageurs, ils
ont la tête sur les épaules. Ils ont profité des
moments agréables, mais ils ne courent pas après
ça au quotidien. Je les retrouve à l’entraînement le
matin, la gueule enfarinée, pas coiffés, dans la simplicité qui était celle d’avant les Jeux.
L’image du « gang des Niçois », parfois perçus
comme arrogants avant les Jeux pour avoir
annoncé des objectifs élevés, a-t-elle évolué ?
Je crois qu’on a vécuça parcequ’on est en France.
Quand Michael Phelps dit : « Rendez-vous aux JO
pour gagner huit médailles d’or », les gens applaudissent. En France, parce qu’on parle d’une
médaille d’or éventuellement, les gens disent :
« Quelle prétention ! » Etre ambitieux et être prétentieux, ça se rejoint vite. Alors qu’on ne se considéraitvraimentpascommeintouchables.Ona toujours accompagné le discours de l’ambition avec
celui du travail. Aujourd’hui, avec la crédibilité
gagnée au travers des résultats de l’été dernier, on
sera peut-être un peu moins critiqués si on dit
qu’on travaille dur et qu’on a envie de tout péter
sur une prochaine compétition. Et si on se rate
lamentablement, on retournera travailler pour
remettre ça à la fois suivante. Ne pas craindre d’annoncer les meilleurs objectifs, ne pas craindrede se
prendre une gifle, les deux permettent d’avancer.
A la suite des impressionnantes performances
olympiques de vos nageurs, vous a-t-on parlé
de dopage ?
Pas directement, non. Mais un nageur hongrois
qui a rejoint mon groupe cette année, David Verraszto, m’a dit récemment qu’il était ravi d’être là
parce qu’il voyait Camille Muffat et Yannick Agnel
s’entraîner quotidiennement, qu’il comprenait
pourquoi ils avaient été champions olympiques,
etque ça le réconciliaitavec la possibilitéde performer au plus haut niveau naturellement, sans se
doper. Je me rends compte dans son discours qu’il
y a beaucoup de nageurs,peut-êtrebeaucoupd’entraîneurs, qui sont amenés à douter, en se disant :
« On s’entraîne bien, on fait bien les choses, mais
est-ce que ça suffit pour rivaliser avec ce qui se fait
de mieux au monde ? » Je crois qu’on a besoin de
réentendre que oui, et que tous ceux qui savent
pertinemment qu’ils ont gagné de la façon la plus
claire possible, sur les valeurs de travail et de motivation, doivent faire passer ce message.
De nombreux nageurs ont demandé à intégrer
votre groupe cette année, vous en avez finalement accueilli trois : David Verraszto, Lotte
Friis (Danemark) et Marco Belotti (Italie). Pourquoi eux ?

Fabrice Pellerin

«Où en est le beau projet censé
faire décoller la natation?»
A l’occasiondes championnatsde France, l’entraîneur de Yannick Agnel et de
Camille Muffatraconte ce qui a changé – ou pas – depuis le triomphedes Jeux de Londres

natation |

Je les ai accueillisparce que je voulais étendre un
petit peu mon groupe [8 nageurs désormais], faire
l’expérience de l’international, et pour que
Camille [Muffat] et Yannick [Agnel] ne soient pas
seulsfaceà eux-mêmes.Leurniveauest telqu’il est
difficile de leur trouver une concurrence. Aujourd’hui, en France, sauf si j’appelle Jérémy Stravius
ou Florent Manaudou… Donc j’ai répondu à des
demandes spontanées venant de l’étranger. Ce qui
m’intéresse aussi, c’est que ce sont des nageurs qui
se sont ratés lamentablement aux Jeux olympiques, donc il y a un travail de reconstruction psychologique, c’est un challenge intéressant.
Pourrait-on voir Yannick Agnel sur 100, 200 et
400 mètres crawl aux Mondiaux de
Barcelone ?
Yannick pourrait vraiment ouvrir la conquête
sur de multiples épreuves. On l’a même vu s’essayer au 800 mètres en petit bain, avec succès [il a
battu le record d’Europe en novembre 2012]. Mais
aujourd’hui – je parle pour le crawl – la natation ne
laisse pas de place au grand écart. Ni même au
petit. On est allés vers une telle spécialisation des
organismes, de la motricité et de la préparation
que quand on gagne sur une distance, il est difficile de gagner sur une autre. Regardez les finalistes
du 200 mètres à Londres : aucun d’entre eux, à
part Yannick, n’est sur la finale du 100 mètres. Certains étaient sur 200 et 400, mais il n’y a pas eu de
doublé. Même la combinaison 50-100, je ne suis
pas sûr que ça soit facile à mettre en œuvre, y compris pour un Florent Manaudou ou un James
Magnussen. J’ai clairement dit à Yannick qu’il faudrait choisir, et je crois qu’il faut partir dans l’idée

qu’il préparera le 200 mètres crawl plus que le 100
à Barcelone.
Et Camille Muffat ?
La logique est similaire chez les filles, même si
c’est un peu plus nuancé. Je suis un peu moins
obtus sur la possibilité pour Camille de préparer
un 200 et un 400.
Quelle place les Mondiaux de Barcelone vontils avoir dans l’aventure que vous vivez avec
ces nageurs ?
Ils s’inscrivent dans ce que j’appelle la technique des petits pas. On a gagné les Jeux de Londres.
Se dire, juste derrière: « Allez, on prépare les Jeux
de Rio », c’est vouloir franchir le Grand Canyon
tout de suite, c’est remettre l’organisme et le mental des unset des autresface à quelquechose de dissuasif. Alors on profite de chaque moment sportif,
de chaque petit meeting. Les championnats du
monde à Barcelone sont une compétition internationale, la première intéressante depuis les Jeux
olympiques, mais ça n’a pas plus de résonance que
ça aujourd’hui. A ceci près que Yannick et Camille
ont conscience que, s’ils étaient médaillés d’or cet
été, ça leur ferait un palmarès assez complet. Europe, Monde, JO : ils auraient brossé toutes les quêtes sportives possibles.
Il y a un an, dans ces colonnes, vous dressiez
un état de lieux préoccupant de la natation
française au sujet de ses infrastructures. Et
aujourd’hui ?
C’est le même bilan en plus grave, parce qu’un
an s’est écoulé. On a perdu un an. Où en est le beau

projet censé faire décoller la natation française? Je
crois qu’il est à l’abandon, ou alors au même point
que l’an dernier. Entre-temps, à Nice, on devrait
avoir un bassin fonctionnel au mois de septembre. Si toutes les villes de France allaient dans ce
sens, on serait dotés, à la rentrée, de dix ou vingt
bassins supplémentaires. Et là, oui, on pourrait
entreprendre quelque chose de fort en termes de
formation.Plutôt que de dire qu’onva faire les prochains Jeux olympiques et accueillir la planète
entière, mieux vaut aller vers la simplicité et l’immédiateté des choses ; ça leur permet d’exister,
même imparfaites.
La question du renouvellement est-elle toujours un motif d’inquiétude ?
Est-ce que les résultats des JO, même si on parle
de résultats historiques, permettent d’avancer
l’idée qu’on ait une natationen voie de renouvellement ? On a des individualités qui ont brillé aux
Jeux, mais sur certaines épreuves, on a été cruellement absents, et on le sera autant cet été à Barcelone.Pouravoir le mêmebilan dansquatreans, il faudra que Florent Manaudou, Camille Muffat et Yannick Agnel soient au moins aussi forts. Si on veut
de vrais papillonneurs, de vrais brasseurs, de vrais
spécialistes du 4 nages et des relais solides, il va falloir vraiment se mettre au travail. Parce que ça ne
s’invente pas, ça se met en place longtemps à
l’avance.
L’équilibre de la natation en France est donc
toujours aussi fragile qu’avant les Jeux ?
Oui. On en est encore au stade de la conquête,
franchement. p

o

13 AVRIL 2013

Los Angeles

M Le magazine du Monde. Supplément au Monde no 21223 du samedi 13 avril 2013.
Ne peut être vendu séparément. Disponible en France métropolitaine, Belgique et Luxembourg.

LE RÊVE AMÉRICAIN
des plasticiens français

Spécial/Dossier
Spécial design
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de Xavier Veilhan



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