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D'UN CORPS « À VIF » AU SILICIUM D'UN CORPS « MACHINE »
Corinne Coudert
L'Esprit du temps | Champ psychosomatique
2006/4 - n° 44
pages 47 à 59

ISSN 1266-5371

Article disponible en ligne à l'adresse:

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2006-4-page-47.htm

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Coudert Corinne, « D'un corps « à vif » au silicium d'un corps « machine » »,
Champ psychosomatique, 2006/4 n° 44, p. 47-59. DOI : 10.3917/cpsy.044.0047

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D’un corps « à vif » au silicium d’un
corps « machine »
Corinne Coudert

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D

ans son ouvrage Psychanalyse du feu, Gaston Bachelard
note que « le feu est intime et universel » puisqu’« il est
vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les
deux valorisations contraires : le bien et le mal. Il brille au paradis.
Il brûle à l’enfer. Il est douceur et torture. »1
Cette idée de double polarité inaugure le fil « rouge » de notre
réflexion, le support d’un ordre métaphorique nécessaire lorsqu’on
touche aux limites du concevable.
Quand un sujet vient de faire « l’épreuve du feu » par le biais de
la brûlure grave et qu’un risque vital est immédiat, il est accueilli
dans un service de réanimation spécialisé. Quel va être le devenir
psychique de ce sujet dont le corps « à vif » ne tient qu’aux fils des
machines et aux soins dispensés dans un univers ultra-technicisé ?
Quels bouleversements psychiques induisent ce corps saisi dans
sa chair dont la peau désormais « cartonnée » ne pouvant plus être
identifiante ni expressive, évoque l’informe écorché et le silicium
d’un corps n’étant plus qu’une machine ?
Le service de réanimation spécialisé pour les grands brûlés
est un service fermé. La barrière qui clôt le centre des brûlés a
pour fonction d’assurer des conditions d’asepsie très strictes.
L’architecture même du service en cercles concentriques, permet
de prévenir au mieux toute contamination. L’ensemble du service
est stérile, et un système de sas entre chaque zone (les chambres, le
Corinne Coudert – Psychologue clinicienne, Centre des grands brûlés, Hôpital SaintAntoine et Service de chirurgie plastique et reconstructrice et esthétique, Hôpital
Rothschild Sces Pr M. Mimoun. Assistance Publique. Hôpitaux. Paris 33 boulevard
de Picpus, 75012 Paris.
o
Champ psychosomatique, 2006, n 44, 47-59.

1. Bachelard G.,
La psychanalyse du feu,
Paris, Folio, Essais,
1985, p. 23.

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« Quand le corps se défait, l’essentiel se montre.
L’homme n’est qu’un nœud de relation.
Les relations comptent seules pour l’homme. »
Saint-Exupéry A. , Pilote de guerre

CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

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bloc opératoire, les vestiaires, les parties communes) prévient des
risques d’infection.
Les chambres sont situées à la périphérie de ce « cercle fermé »,
elles sont vitrées vers l’extérieur, c’est-à-dire le couloir visiteur, et
vers l’intérieur du service, du côté du personnel soignant. Le patient
ne pourra avoir un échange verbal avec sa famille qu’au travers
d’une vitre et par l’intermédiaire d’un interphone. Quant à l’équipe
soignante, elle peut apprécier l’état des patients à chaque passage
sans qu’il soit nécessaire d’entrer.
Une fois passé le code d’ouverture, en raison des précautions
aseptiques, l’ensemble du personnel doit enlever sa tenue
vestimentaire du jour pour porter un « pyjama » stérile, des surchaussures, une charlotte qui recouvre les cheveux et un masque
qui ne laisse à découvert que les yeux. En conséquence, tous les
signes visuels qui permettent de donner à chacun une singularité
sont effacés. Cette uniformité dans l’anonymat marque d’emblée
cet environnement particulier d’un caractère « non-humain ».
Arpentant le couloir où se succèdent les vitres qui délimitent le
seuil des chambres, c’est une vision d’un univers ultra-technicisé
qui s’impose. Le matériel de réanimation occupe tout l’espace de la
chambre par son volume, sa pesanteur, une multitude de bruits de
moteurs, les signaux optiques et sonores qui s’affolent. En suivant
les multiples tuyauteries reliées aux appareils, ce que l’on perçoit
d’abord du malade c’est l’image d’une masse, en apesanteur, inerte
sur un lit fluidisé, comme étant le prolongement ou le terminal des
machines.
En franchissant le seuil de la chambre des patients, j’ai
été immédiatement saisie par deux polarités sensorielles
contradictoires.
Une première vision s’impose : celle d’un malade gisant
immobilisé, figé dans la gangue de ses blessures ou dans les
bandelettes de ses pansements, pouvant évoquer l’image d’une
momie. Cette immobilité immaculée entourée par l’univers gris et
lisse des machines donnait l’impression d’être prise dans une glace
éternelle. Par le vecteur de l’identification, ma pensée semblait être
comme « congelée ».
Mais, brusquement, c’est une autre vision qui se dévoile et
s’impose : celle des parties du corps non pansées, rouges, à vif,
boursouflées, œdémaciées et qui semble, par le même fonctionnement
précédent, mettre la pensée en surchauffe.
Ainsi dans un premier temps, ma pensée prise entre le « gelé » et
le « brûlant » semblait être figée, aspirée par ce visible, me plongeant
dans la sidération qui interdit toute activité de penser.
Le regard de l’entourage soignant peut être médusé par cette

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vision du corps dont la peau, surface d’inscription délimitant le
dedans et le dehors, a été détruite par les flammes. Le corps brûlé
revêt l’aspect d’un corps à vif, en décomposition, exhibant la réalité
de sa mortification à l’œuvre.
Même si, lors des premiers pansements, le patient est endormi,
il a conscience que ce sont des lambeaux de peau qu’on lui arrache,
de la nécrose comme morceau de cadavre prélevé sur un corps
mort-vivant. L’odeur de putréfaction prégnante des sécrétions
corporelles infectées, leur épanchement sur les bandelettes
devenues sanguinolentes et purulentes sont autant de signes qui
viennent renforcer le sentiment d’incarner sa finitude. Quand les
représentations morbides ne sont pas rejetées hors du champ de la
conscience, les patients évoquent alors l’horreur du pourrissement
de leur corps.
Ainsi, pour faire une limite à la sidération happée par le cru
de l’archaïque, pourrait s’intercaler l’image d’un environnement
ultra-technicisé se coulissant devant l’horreur. L’univers glacial des
machines pourrait alors être utilisé comme une tentative de mettre
un paravent devant ce spectacle insoutenable de la cadavérisation
du corps, figure de l’irreprésentable.
De même, le bandage du corps donnerait l’illusion de mettre en
suspens le travail de mortification à travers l’image de la momie,
comme embaumement qui conserve le corps pour l’éternité ou
comme un linceul qui anticipe et figure la mort à venir.
Pour le psychologue exerçant dans ce service, la fascination du
visuel (et la terreur d’une identification) peut donc potentiellement
provoquer un écueil nécessitant de se décoller du voir, du perçu, de
l’entendu et donc de dépasser les filtres de cet univers technologique
qui introduit une forme d’opacité. Cette opacité qui tient lieu de
pare-excitant mais que le psychologue clinicien doit appréhender en
tant que porte-parole pour rencontrer le sujet parlant dans un corps
souffrant : le vif du sujet.
Si la peau ne peut être réduite à l’idée d’une simple enveloppe
contenante, c’est cependant une des caractéristiques engagée de
façon particulière dans la brûlure. En effet, du fait de la perte de
l’enveloppe cutanée, le brûlé se répand ; rien ne peut s’opposer à
cette déperdition liquidienne qui entraîne une fuite des éléments
vitaux de l’organisme.
Un jeune patient verbalise avec beaucoup d’acuité ce sentiment
d’un intérieur qui se vide « mais quand est-ce que cela va-t-il
s’arrêter ? »
De plus, le patient, hospitalisé en réanimation, reçoit des soins
qui font sans cesse intrusion, le corps est troué de façon itérative
par différentes sondes (oxygène, tube introduit dans l’estomac pour

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D’UN CORPS « À VIF » AU SILICIUM D’UN CORPS « MACHINE »

2. Anzieu D.,
Le Moi-peau,
Paris, Dunod, 1985.

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3. Etat en manque d’aide.
4. Brette F.,
« Le traumatisme
et ses théories »,
Revue française de
Psychanalyse, n° 26, vol.
52, 1988, p. 1264.

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le nourrir, perfusions…). Le sujet peut alors voir dans un drain, un
cathéter, une sonde, une seule et même fonction : vider le corps de
sa substance, « j’ai l’impression qu’il y a du liquide qui jaillit des
tuyaux ».
Le vécu d’un « moi-peau passoire » (Anzieu)2 est ici à l’image
d’une grille où la limite entre le dedans et le dehors est trouée, ce qui
permet ce double mouvement d’entrée et de sortie. La somme de ces
effractions vient faire voler en éclats les fonctions de contenance et
de différenciation assurées par la peau. Les appareils de réanimation,
les perfusions et autres sondes qui collent et entrent dans le corps
lient brusquement celui-ci à cet environnement technicisé. Les
limites entre l’environnement et le corps sont mises à mal. Est-ce
le monde extérieur qui se prolonge et pénètre dans le corps ou le
corps qui, par ces appendices, produit des extensions externes par
lesquelles il fuit, s’étend ?
L’image du corps machiné est renforcée par l’image du corps
marqué soudainement du sceau de l’étrangeté. En effet, pour
restaurer une couverture cutanée et diminuer le risque infectieux,
la greffe de peau est indispensable. La peau est un organe dont la
structure est complexe, prompte à déterminer une réaction de rejet.
L’auto-greffe, c’est-à-dire la transplantation de peau d’un endroit à
un autre chez le même individu, est donc la solution la plus utilisée.
Ainsi, en parallèle au recouvrement de certaines surfaces, d’autres
sont découvertes de leur revêtement ; des parties distinctes du corps
se trouvent alors mises en rapport, associés symboliquement. Les
soins nécessitent ce « découpage » du corps en petites zones. « La
peau de ma tête sur mon corps, c’est bizarre… je n’arrive pas à
m’y faire… pour moi ce sera toujours de la peau de tête ». Déjà
blessé, marqué par la brûlure, la greffe constitue pour le patient une
nouvelle atteinte corporelle qui peut faire émerger des angoisses de
morcellement face à ce corps transformé en mosaïque.
Dans des cas extrêmes, le recours à des allogreffes, issues de
donneurs décédés, permet un premier recouvrement. Rejetées au
bout d’environ trois semaines, elles permettent de gagner du temps
pour recourir à d’autres techniques telles que les cultures de peau.
Pendant des semaines, le traumatisme initial va être sans cesse
ravivé et renforcé par la répétition de la vision que le patient a de
son corps, par l’ébranlement des fondements de son unité corporelle,
réactivant, par la même, la trace d’une détresse absolue, le drame de
l’Hilflosigkeit.3
Freud relie « l’état de détresse à la prématuration du nouveauné et à sa totale dépendance à l’égard de l’objet ; si celui-ci vient
à manquer, l’enfant se trouve sans recours, dans un état de tension
qui s’accroît »4. La détresse est une douleur profonde qui s’attache à

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l’état d’impuissance du tout petit, liée à son état de dépendance totale
mais aussi surtout à celle qui accompagne cette attente immense,
démesurée, cette attente essentielle de l’autre primordial.
Quand j’ai frappé à la porte d’une patiente pour prévenir de mon
entrée, son corps et en l’occurrence son visage n’a montré aucun
mouvement, aucun signe. C’est lorsque je me suis courbée vers elle,
qu’elle a tourné la tête entièrement recouverte de bandage où seul
le regard injecté de sang pouvait nous servir de support. Son regard
que j’avais perçu initialement plutôt du côté du vide, de l’absence,
s’est tout à coup imposé à moi avec une grande présence et une
détresse insoutenable. Peu à peu, elle a pu verbaliser quelque chose
de cette détresse en évoquant les images de la réanimation, où elle
était enfermée dans son corps avec les tuyaux qui lui donnaient
l’impression d’étouffer mais, surtout, me disant qu’elle se sentait
véritablement abandonnée voire persécutée.
L’état de détresse engagerait « vers des positions originaires
de radicale impuissance dans la nécessité d’appeler l’autre pour
survivre »5. Jacques André précise que la détresse « se vit hors de
soi, dans l’ouverture désespérée sur l’autre ».
Que l’on dise détresse ou agonie, c’est un espace psychique audelà de l’angoisse. Une véritable clinique de l’effondrement peut
s’observer et l’agonie primitive serait alors une première réponse
face à l’expérience de cet effondrement. L’article de Winnicott6
nous éclaire sur le rôle de l’environnement dans la formation ou
dans l’issue de catastrophe psychique.
Ici, dans un service de réanimation de grands brûlés, on
retrouve l’actualité d’une catastrophe sous les traits d’une agonie
primitive mais, pourrait-on dire, qui s’en différencie par le fait que
l’effondrement aurait lieu sous nos yeux.
Les implications de la brûlure grave associée aux soins
incontestables de la technologie médicale convergent vers une
angoisse d’anéantissement, une détresse psychique majeure et des
troubles de l’identité conduisant le patient aux portes de l’archaïque
qui détermine alors une régression psychique importante.
L’univers de la réanimation, par des impératifs d’asepsie,
participe à l’accompagnement de ce processus régressif.
En effet, le personnel soignant n’apparaît que sous forme
anonyme, masqué, ce qui rend difficile la reconnaissance des
membres de l’équipe et favorise un sentiment de dépersonnalisation.
Le patient est isolé dans une chambre stérile, soumise à une
température élevée pour pallier au déficit thermique du corps ;
cette ambiance d’« étuve » donne un caractère particulier à ce lieu.
Totalement coupé du monde extérieur, le patient perd les repères
spatio-temporels en ne faisant plus la différence entre le jour et la

51

5. André J.,
« Entre angoisse et
détresse », Etats de
détresse, Paris, P.U.F.,
1999, p. 9-29.
6. Winnicott D.W.,
(1970), « La crainte de
l’effondrement »,
La crainte de
l’effondrement et autres
situations cliniques,
Paris, Gallimard,
2000, pp. 285-291.

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D’UN CORPS « À VIF » AU SILICIUM D’UN CORPS « MACHINE »

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7. Anzieu D.,
Le moi-peau, Paris,
Dunod, 1985, p. 231.
8. Freud S.,
(1905), Le mot d’esprit
et ses rapports avec
l’inconscient, Paris,
Gallimard, p. 129.
9. Puget J.,
« Etat de menace et
psychanalyse », Violence
d’état et psychanalyse,
Paris, Dunod,
1981, pp. 1-40.

CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

nuit car le service est éclairé 24H/24. Le seul lien possible avec la
famille se fait à travers une vitre, ce qui introduit une distance, une
opacité.
On peut aussi parler d’une régression au sens propre puisque le
patient est oxygéné, nourri, changé, baigné, « emballé », « déballé »,
totalement dépendant du personnel soignant.
Par le biais d’une régression importante, des angoisses
archaïques de la toute petite enfance font aisément surface et se
laissent figurer à travers des images de « situation extrême », telles
que l’incarcération, la torture.
L’environnement technicisé de par son caractère intrusif peut
dès lors être vécu sur un mode persécutif. L’équipe soignante
peut revêtir un aspect quasiment tyrannique dans les soins qu’elle
prodigue quotidiennement. En effet, la douleur provoquée par les
soins, infligée par ceux-là mêmes qui sont responsables de guérir
et de soulager, amène le patient dans un paradoxe. Le fantasme de
persécution s’empare alors facilement de cette réalité.
Souvent, des images d’un univers carcéral s’imposent : « C’est
comme une punition, j’ai l’impression de devenir fou ». Un autre
patient qui fût attaché lors de son réveil car il était particulièrement
agité, a gardé le souvenir de ce moment : « J’étais attaché, les pieds
et les mains, attaché comme un prisonnier, mais quand même, on ne
fait pas ça à un être humain ».
Le service de réanimation peut être perçu comme tout-puissant ;
il réanime. Alors, à l’inverse, il peut aussi bien supprimer la vie ou
déshumaniser. Confrontés à une menace réelle de mort, de chaos,
cela peut déchaîner chez ces patients de véritables catastrophes
internes.
L’angoisse persécutrice est majorée par les soins qui peuvent
prendre un aspect sadique : « la marge est fragile, en effet, entre
arracher les lambeaux de peau morte à quelqu’un pour son bien et
l’écorcher vivant par cruauté ».7
Un patient explique son état de tension extrême lors des soins :
« quand l’infirmière ouvre son sachet d’outils, tout mon corps se
crispe, elle sort des pinces, arrache la peau, je souffre le martyr,
c’est de la torture ». L’image de torture est d’abord associée à
l’intensité de la douleur qui comme le présente Freud « nous met en
relation avec le primaire, le plus profond ».8
Mais, par ailleurs, la clinique de la torture réelle, étudiée par
Janine Puget, dans son ouvrage Etat de menace et Psychanalyse9,
montre que, lorsque la violence s’installe d’une manière permanente
par ceux qui sont censés protéger, alors un état de menace
apparaît. Il s’agit d’une condition mentale dans laquelle le moi
perd la possibilité de reconnaître les indices qui lui permettent de

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discriminer hiérarchiquement le danger en provenance du monde
extérieur, d’effectuer une distinction entre imagination et réalité,
entre vie et mort.
En perdant cette possibilité, l’individu se trouve dans un état de
confusion entre réalité intérieure et réalité externe alors qu’il doit
repérer si l’attaque est imaginaire ou réelle. Cette confusion semble
être vécue par les patients. Par la destruction de la peau, le sujet ne
se sent plus protégé par son enveloppe corporelle et se sent menacé.
Cette menace réelle, en ce qui concerne le risque infectieux, est
transposée au niveau fantasmatique et relationnel. C’est pourquoi
bons et mauvais objets doivent être maintenus séparés car leur
possible rapprochement induirait une angoisse insoutenable. C’est
ainsi que l’environnement va être l’objet de la projection, par le
patient, de tout ce qui est mauvais en lui, c’est-à-dire chargé
d’agressivité, de potentialités destructrices.
La régression à un monde archaïque serait le signe qu’une grave
altération de la peau induirait un possible retour au narcissisme
primaire freudien, là où s’est constitué le moi-peau d’Anzieu. La
régression opérée restaurerait ce qui était en jeu dans la constitution
du moi-peau, notamment dans ce qui en est le premier mouvement :
la métaphore d’une peau commune.
Au cours des entretiens, se crée une relation que l’on pourrait
apparenter à la constitution d’une sorte d’interface. Le cadre de
la chambre, envahie par les appareils de réanimation, où règne un
fond sonore important, paraît s’effacer au fur et à mesure que se
crée l’espace de parole, comme si l’intérieur de celui-ci se tapissait
jusqu’à former une bulle dans laquelle la communication se fait
sans intermédiaire, au-delà même des mots. Comme le fantasme
d’une peau commune, qui s’étaye sur la relation maternelle, permet
au bébé de constituer une enveloppe extérieure qui le protège des
excitations extérieures, le regard du patient dans lequel s’exprime
tout ce qui est vivant en lui, vient prendre appui sur le regard de
l’autre.
Le fantasme d’une peau commune semble être revécu par
certains patients ce qui nous ramène à un état indifférencié et de
dépendance où le moi psychique n’est pas encore différencié du moi
corporel.
Une autre patiente dira qu’elle se sent humiliée par ses brûlures,
qu’elle se sent comme un bébé. Cette situation d’un retour au
narcissisme primaire réactualise la relation de dépendance vitale
du nourrisson, ce qui nous évoque l’idée que cette patiente puisse
être envahie par ce fantasme primitif d’une peau écorchée par la
séparation maternelle.
La régression psychique qui permet au grand brûlé de faire

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D’UN CORPS « À VIF » AU SILICIUM D’UN CORPS « MACHINE »

10. Zaltzman N.,
De la guérison
psychanalytique,
Paris, P.U.F., Epîtres,
1998, p. 20.
11. Cerf de Dudzeele G.,
« Se maintenir en
vie dans l’humaine
barbarie», La résistance
de l’humain, Paris,
P.U.F., 1999,
pp. 107-130.

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12. Laplanche J.
et Pontalis J.B.,
Vocabulaire de la
psychanalyse,
Paris, P.U.F., Quadrige,
1997, p. 368.

CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

retour au narcissisme primaire nous fait associer sur les modes de
protection extrêmes notamment au travers des travaux de Nathalie
Zaltzman, dans lesquels elle pointe ce moment extrême où le
psychique se corporéise et le corps se psychise : « C’est une forme
de libidinisation des besoins corporels, qui ne fonctionnent plus
comme un étayage érogène, mais acquièrent une valence libidinale
directe ».10
Dans l’ouvrage sous la direction de N. Zaltzman, Géraldine Cerf
rend compte dans son article « Se maintenir en vie dans l’humaine
barbarie »11, d’un fonctionnement psychique de survie à partir de
l’histoire d’un homme, celle de Robert Antelme, résistant déporté
en Allemagne.
Il ne s’agit évidemment pas de coller à cette clinique mais plutôt
d’entendre des vécus de même ordre tels que l’anéantissement,
la déshumanisation. Il s’agit donc de pouvoir faire fond sur ce
narcissisme primaire, c’est-à-dire tolérer le retour forcé à un mode
d’être centré sur la satisfaction des besoins vitaux. Cette satisfaction
devient le seul lien d’un maintien des investissements libidinaux à
minima.
C’est parce que les besoins vitaux sont pris en compte par le
sujet qu’ils ont une inscription psychique : c’est ce que désigne le
concept de pulsion d’auto-conservation. Pulsion d’auto-conservation
est « le terme par lequel Freud désigne l’ensemble des besoins liés
aux fonctions corporelles nécessaires à la conservation de la vie de
l’individu ; la faim en constitue le prototype ».12
Dans le service de réanimation, le corps est évidemment l’objet
de toutes les attentions. Dès lors que le malade n’est plus nourri
par l’alimentation parentérale, la nourriture prise devient un enjeu
central pour la cicatrisation de la peau et donc, de barrage contre les
possibles infections.
De façon très régulière, les soignants distribuent des boissons
hyperprotéinées, en plus des repas réguliers. Le patient se saisit
alors de ce besoin, ce qui signifie plus profondément une recherche
de mobilisation psychique pour la satisfaction des besoins vitaux
ou pour le dire autrement en termes freudiens d’avant 1914, un
investissement du registre de l’auto-conservation.
Une autre patiente de vingt-neuf ans va physiquement prendre
des allures de nourrisson, notamment dans les mouvements de ses
mains. Elle semble redécouvrir son corps, s’observe comme si
c’était la première fois qu’elle se regardait vraiment. Elle verbalise
également cet état par des expressions comme « faire ses premiers
pas ». En évoquant sa sortie, elle conclut par : « je serai comme un
bébé qui sort du ventre de sa mère ».
Il semblerait que cette patiente puisse s’appuyer sur la

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possibilité de reconvoquer la mère donneuse de vie afin de survivre
psychiquement. A partir du noyau de réalité d’une nouvelle peau,
de véritables fantasmes de renaissance peuvent surgir de ce temps
d’isolement dans une chambre stérile.
Ainsi, la résistance à la déshumanisation, comme le soutient
Géraldine Cerf de Dudzeele13, se révèlerait pour le patient « grand
brûlé » à travers le rapport de l’individu avec l’alimentation, les
soins corporels qui lui sont prodigués, puis sur la possibilité de
s’appuyer sur la mère donneuse de vie.
L’image initialement perçue des corps momifiés, pansés dans
leur immobilité, s’efface peu à peu pour laisser apparaître une autre
image, celle d’un nouveau-né emmailloté dans ses langes.
Le centre des brûlés devient alors un espace imaginairement
vécu comme un lieu d’enfermement, une matrice, l’univers
humide du placenta où le fœtus est relié par le cordon ombilical,
équivalent aux multiples branchements qui assistent médicalement
le fonctionnement des organes du brûlé.
Le fonctionnement psychique de survie serait la possibilité
d’investir positivement cet environnement mère-soignants-machine
en étant contenu, limité, supporté, porté, regardé, reconnu de
manière sécurisante.
Aussi Géraldine de Cerf souligne que dans le camp, « l’exigence
de la conservation amène les hommes à se saisir d’une référence
commune, l’identification à l’espèce humaine »14. Le narcissisme
primaire dérive du soma et en investissant le fonctionnement de son
corps, il s’agirait alors de sauver la plus petite unité partageable qui
soit. C’est dans cette perspective que Nathalie Zaltzman propose
l’idée d’un capital narcissique initial : « …un capital narcissique
initial, celui d’une certitude d’existence minimale pour autrui.
Le corps est le lieu et l’outil d’un lieu impersonnel de l’individu
à l’ensemble humain. »15 Ainsi, quand le trauma a écrasé les
représentations, la régression narcissique pourrait permettre alors
l’inscription du sujet dans le collectif.
C’est à l’issue de cette hospitalisation que le patient brûlé réalise
que la cicatrisation met un terme au risque vital mais qu’elle ne
termine pas son périple. Les patients ont sauvé leur peau mais celleci garde sa souffrance gravée dans leur chair, ils doivent porter leur
« peau de chagrin ».
Cette nouvelle naissance fantasmée à travers la fin de séjour
en service de réanimation semble revêtir la forme d’une naissance
« pré-maturée ».
La réalité d’une peau encore fragile affleure dans les sensations
des patients décrivant une nouvelle peau en maturation : « l’eau de

55

13. Cerf de Dudzeele,
op. cit.

14. Cerf de Dudzeele,
op. cit., p. 21.
15. Zaltzman N.,
« Homo sacer : l’homme
tuable », sous sa
direction, La résistance
de l’humain, Paris,
P.U.F., 1999.

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D’UN CORPS « À VIF » AU SILICIUM D’UN CORPS « MACHINE »

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16. Tustin F.,
Autisme et protection,
Paris, Seuil, 1992.

17. Ibid, p. 189.

CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

la douche me blesse la peau, j’ai peur qu’elle se déchire comme une
feuille de papier », « j’ai la peau d’un serpent qui mue ».
C’est aussi la sensation d’une peau qui dans un processus de
maturation trop rapide n’aurait pas recouvré ses complètes fonctions,
notamment celles de perméabilité, de plasticité, de mobilité.
Les séquelles majeures d’une peau brûlée sont des rétractations
de la peau, des brides limitant le jeu articulaire, suscitant des
positions anormales des membres et des déformations du visage.
Les patients sont confrontés à une rigidification de leur peau, une
sorte de cuirasse à l’instar d’un corps machine, dévitalisé. Ce bouclier
qui empêche d’entrer en résonnance avec l’autre, de communiquer
semble être une métaphore d’une résistance nécessaire à une survie
psychique mais qui est aujourd’hui invalidante et coûteuse.
Associé à la réalité d’une peau cartonnée, une patiente utilise la
métaphore d’une « armure de fer » pour décrire ce sentiment d’être
enfermée dans un corps rigide. Une autre dira : « je ne suis jamais
à l’aise avec les gens, j’ai une peau trop étroite qui m’enferme sur
moi-même ».
Cette patiente peut décrire visuellement une « bulle » qu’elle
s’est crée depuis l’accident, qui la protège mais aussi l’éloigne des
autres, « ça m’a sûrement aidée mais maintenant je sens que cela
m’isole ».
Cette sensation de carapace nous fait associer sur ces enfants
autistes qui se protègent d’une vulnérabilité par une coquille
autistique. Frances Tustin explique l’autisme par l’hypothèse d’une
déception dramatique et précoce, se traduisant par l’autisme à
carapace. Elle s’est intéressée « à la façon dont les enfants autistes
protègent leur vulnérabilité en engendrant l’illusion d’avoir une
enveloppe extérieure à leur corps, comme une coquille dure »
et s’est rendue compte que « c’est un emploi idiosyncratique et
pervers de leurs sensations corporelles qui produit cette illusion de
protection »16.
En élargissant ce fonctionnement aux patients névrosés, Frances
Tustin note que ce fonctionnement de protection semble concerner
essentiellement la vulnérabilité corporelle, et ajoute qu’« il
s’agit plutôt d’une réaction protectrice psychophysique que d’un
mécanisme de défense psychodynamique »17.
Si la surface brûlée est importante, l’allure corporelle conserve
une certaine rigidité, tout comme le visage peut paraître inexpressif,
figé du fait du manque de souplesse de la peau. Sans mobilité, un
visage peut s’apparenter à un portrait robot. Les traits ont fondu
sous les flammes, effaçant les signes d’appartenance à une filiation
et à une classe d’âge, à l’image d’une masse informe.
De façon récurrente, les patients verbalisent la sensation de porter

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un masque impossible à retirer dans lequel ils ne se reconnaissent
pas, l’un d’eux relate : « mon identité d’homme est à l’intérieur de
moi, je ne suis pas l’image que je donne ». La difficulté qu’a le brûlé
à s’éprouver, se sentir lui-même, l’amène à s’étayer davantage sur
le regard de l’autre. Or, ce qu’il va rencontrer à l’extérieur, à travers
les regards posés sur lui, va venir renforcer l’angoisse d’inquiétante
étrangeté qu’il éprouve au regard de son propre corps.
Néanmoins la peau carbonisée, durcie comme armure de fer,
n’est pas accompagnée de l’image commune grise, sans aspérité du
métal. Car c’est l’image d’un corps « en charpie après un champ de
bataille » qui s’impose. Sa couleur est rouge vive, violacée, la peau
épaisse à certains endroits et fine à d’autres, en relief, hypertrophique
avec des creux et des bosses.
Un patient dit ressembler à « un lapin à qui on a enlevé sa
fourrure ». Une femme verbalise sa difficulté erratique à incarner
ce corps dépecé « c’est terrible cette couleur rouge, c’est comme si
je rougissais tout le temps, comme si j’avais constamment honte de
mes pensées ».
L’enveloppe du corps a enlevé son manteau, s’est figée sur
l’exhibition de la consistance du corps dévoilé. Tout ce qui devait
rester invisible, notamment la matérialité des désirs inavouables, de
la sexualité monstrueuse, est ici mis à nue.
Ce corps hybride, fractal, monstrueux pose la question de
l’identité pour celui qui n’a pas de semblable : « on dirait que je
suis sans famille, je ne me reconnais chez personne ». Le corps
n’est plus perçu comme singulier mais unique : « le privilège des
monstres, c’est qu’ils n’ont pas de moule ».18
Pour sortir de la dualité d’un corps monstrueux coincé entre la
sensation d’un corps machine faisant interface avec celui de l’animal,
il va falloir repasser par le moule de la machine ; un patient dira :
« on est un être façonné qui doit renaître sous une autre forme, usiné
sous un moule, on ressort « achalandé », traité en tant que masse, il
n’y a pas d’enveloppe, comme un boulanger qui pétrit la pâte, mis
en vitrine pour être bon pour le service. Une action mécanique, on
se sent une chose, ça a quelque chose d’inhumain »19.
Dans les couloirs du service de chirurgie plastique et
reconstructrice, d’incroyables corps déambulent. Ces corps brûlés,
amputés, disloqués sont en métamorphose par des processus
techniques qui ne cessent de s’inventer, de dépasser « l’impossible
limite »20, naissant dans la rencontre d’une douleur d’un patient et
de la créativité d’un chirurgien.
Le patient va faire l’épreuve, lors de son parcours de réparation,
d’un crâne déformé par des ballons d’expansion afin de recueillir le
maximum de peau saine et remplacer la peau brûlée. Les chirurgiens

57

18. Pieters C.,
La peau rouge,
Paris, Lattés J.C., 2005.

19. Témoignage recueilli
par Garond Y.,
« L’inquiétante étrangeté
ou l’expérience du
vacillement des repères
chez les grands brûlés »
in Brûlures, vol. V, n°3,
oct. 2004.
20. Mimoun M.,
L’impossible limite,
carnets d’un chirurgien,
Paris, Albin Michel,
1996.

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D’UN CORPS « À VIF » AU SILICIUM D’UN CORPS « MACHINE »

CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

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attendent le moment de difformité maximale pour l’opérer. Cette
métamorphose transitoire vient redoubler sa défiguration initiale.
Le corps monstrueux devenu l’objet d’une « re-création » va
parfois être parlé dans un langage que le patient ne peut entendre.
Alors que la boîte crânienne est provisoirement mise à découvert en
déplaçant la peau qui la recouvre pour permettre la reconstruction
d’une partie du visage, l’équipe soignante pourra dire au patient, en
vérifiant la vitalité de ce lambeau : « tout va bien, c’est beau ».
Ce processus de reconstruction, s’échelonnant dans le temps,
sera émaillé par de multiples opérations qui ne manquent pas de
déconstruire l’image d’un corps devenu instable et transformable.
Ces schémas corporels terrifiants, faisant émerger des ressentis
chaotiques, ébranlent à nouveau le sujet, ce qui ne manque pas de
faire ressurgir alors des angoisses de déréliction. Le patient aura
besoin de créer un espace d’illusion provisoire car la réalité, au
départ trop dangereuse, ne peut être appréhendée comme telle qu’à
l’issue d’un travail psychique qui a besoin de temps pour s’élaborer.
L’espace transitionnel serait celui laissé à la régression narcissique
pour le patient, lui laissant cette possibilité de s’inscrire dans la
réalité interne et la réalité externe.
L’idée d’un espace dynamique est tout aussi importante pour
le clinicien quand il y a une trop grande sollicitation du côté de
la réalité objective. Chaque psychologue n’est pas interpellé de la
même façon par le corps régressé au corps de besoin, il n’en reste
pas moins que ces patients mobilisent une fonction de contenance,
de « holding » ce qui va nécessiter de sa part de parer aussi à cette
tendance de contre investir ses affects négatifs, voire parfois même
de se désidentifier de toute position omnipotente salvatrice.
Aussi, l’étayage de l’équipe à travers l’échange relationnel
permet de constituer une véritable « peau de mots », un patient me
dira après une longue séance de pansement : « l’infirmière m’a bien
expliqué au fur et à mesure, maintenant ça va mieux, ça fait du bien,
ça met du baume au corps, euh je voulais dire au cœur ».
Le travail psychique du patient est considérable, il devra repasser
de la douleur de la détresse, à la souffrance du représentable.
Les interventions chirurgicales, échelonnées dans le temps,
s’entrelaceront au processus de subjectivation, permettant alors de
s’inscrire dans une histoire ordonnant l’informe.
Reconstruire un visage, un corps, c’est leur permettre de s’animer,
c’est faire passer quelqu’un du statut d’objet à celui de sujet. Toute
la douleur est d’accepter pour sien un visage qui n’est pas soi, de
faire face à l’inquiétante étrangeté. A un degré infiniment moindre,
on a connu cela à l’adolescence, lorsque le corps change mais, pour
les personnes brûlées, on est dans la violence de l’imprévisibilité et
de l’irréversibilité.

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D’UN CORPS « À VIF » AU SILICIUM D’UN CORPS « MACHINE »

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Ainsi permettre aux patients de retrouver une forme, une figure
humaine, une plasticité physique et psychique, c’est comme refaire
un chemin à rebours pour atteindre « l’anti-machine ».
L’incroyable ingéniosité du psychisme humain à donner sens à
toutes formes de destin, aussi implacable qu’il paraisse, c’est aussi
ce qui nous humanise à notre tour.

Corinne Coudert — D’un corps « à vif » au silicium d’un corps « machine »

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Mots-clés : Réanimation — Détresse — Régression — Auto-conservation —
Forme et informe — Rigidité et plasticité.
Corinne Coudert – From « a chair bared » body to the silicon of a « human
body ».
Summary : When someone is roughly consumed by fire we are propelled at
the furthermost bounds of what a human being can stand, of what is conceivable. It
is neither without any effect on the subject himself who suffers great hardships nor
for those who look after (treat) him. The metaphor of a body which would work as
a machine leads to clarify the badly burnt person’s way of clinical psychology as
well in the first time of resuscitation as in the second time of repairing surgery. The
mechanical engineering universe and feeling seem to be in constant duality with
the burnt, blunt and archaic wounded body. Stuck between those two polarities the
patient challenge will be to come to life again in a new human decent shape and to
find following the example of a physical plasticity, a psychic elasticity.
Key-words : Reanimation — Unweave — Regression — Self-preservation —
Shape and shapeless — Rigidity and plasticity.

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Résumé : Quand brusquement un corps est saisi par les flammes, nous sommes
propulsés aux confins de ce qui est humain, de ce qui est concevable. Ce n’est
alors pas sans effet sur le sujet qui en fait l’épreuve, ni sur ceux qui le soignent.
La métaphorisation d’un corps qui fonctionnerait comme une machine vient à
maints égards éclairer la clinique des patients grands brûlés, tant dans le premier
temps de réanimation que lors du temps ultérieur de chirurgie réparatrice. L’univers
et le ressenti « machinique » semblent ici en constante dualité avec le vif, le cru,
l’archaïque. Coincé entre ces deux polarités, le défi du patient va être de « renaître »
sous une nouvelle forme humainement acceptable et de retrouver à l’instar d’une
plasticité physique, une élasticité psychique.




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