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Titre: Madame Bovary
Auteur: Flaubert, Gustave, 1821-1880

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Madame Bovary
Flaubert, Gustave, 1821-1880

Release date: 2004-11-26
Source: Bebook

<div align="justify">Gustave Flaubert
MADAME BOVARY<br /> <br /> <br />
(1857)<br /> <br /> <br /> Table des
matières<br /> <br /> PREMIÈRE PARTIE I II
III IV V VI VII VIII IX DEUXIÈME PARTIE I II III
IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV
TROISIÈME PARTIE I II III IV V VI VII VIII IX X
XI<br /> <br /> <br /> À
Marie-Antoine-Jules Senard<br /> <br />
MEMBRE DU BARREAU DE PARIS
EX-PRESIDENT DE L�ASSEMBLÉE NATIONALE
ET ANCIEN MINISTRE DE L�INTÉRIEUR<br />
<br /> Cher et illustre ami,<br /> <br />
Permettez-moi d�inscrire votre nom en tête de
ce livre et au- dessus même de sa dédicace;
car c�est à vous, surtout, que j�en dois la
publication. En passant par votre magnifique
plaidoirie, mon oeuvre a acquis pour
moi-même comme une autorité imprévue.
Acceptez donc ici l�hommage de ma
gratitude, qui, si grande qu�elle puisse être,
ne sera jamais à la hauteur de votre éloquence
et de votre dévouement.<br /> <br />
GUSTAVE FLAUBERT<br /> <br /> Paris, 12

avril 1857<br /> <br /> <br /> À Louis
Bouilhet<br /> <br /> <br /> PREMIÈRE
PARTIE<br /> <br /> <br /> I<br /> <br />
Nous étions à l�Étude, quand le Proviseur
entra, suivi d�un nouveau habillé en bourgeois
et d�un garçon de classe qui portait un grand
pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et
chacun se leva comme surpris dans son
travail.<br /> <br /> Le Proviseur nous fit
signe de nous rasseoir; puis, se tournant vers
le maître d�études:<br /> <br /> -- Monsieur
Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que
je vous recommande, il entre en cinquième. Si
son travail et sa conduite sont méritoires, il
passera dans les grands, où l�appelle son
âge.<br /> <br /> Resté dans l�angle,
derrière la porte, si bien qu�on l�apercevait à
peine, le nouveau était un gars de la
campagne, d�une quinzaine d�années
environ, et plus haut de taille qu�aucun de
nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur
le front, comme un chantre de village, l�air
raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu�il ne
fût pas large des épaules, son habit-veste de

drap vert à boutons noirs devait le gêner aux
entournures et laissait voir, par la fente des
parements, des poignets rouges habitués à
être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient
d�un. pantalon jaunâtre très tiré par les
bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal
cirés, garnis de clous.<br /> <br /> On
commença la récitation des leçons. Il les
écouta de toutes ses oreilles, attentif comme
au sermon, n�osant même croiser les cuisses,
ni s�appuyer sur le coude, et, à deux heures,
quand la cloche sonna, le maître d�études fut
obligé de l�avertir, pour qu�il se mît avec
nous dans les rangs.<br /> <br /> Nous
avions l�habitude, en entrant en classe, de
jeter nos casquettes par terre, afin d�avoir
ensuite nos mains plus libres; il fallait, dès le
seuil de la porte, les lancer sous le banc, de
façon à frapper contre la muraille en faisant
beaucoup de poussière; c�était là le
genre.<br /> <br /> Mais, soit qu�il n�eût
pas remarqué cette manoeuvre ou qu�il n�eut
osé s�y soumettre, la prière était finie que le
nouveau tenait encore sa casquette sur ses

deux genoux. C�était une de ces coiffures
d�ordre composite, où l�on retrouve les
éléments du bonnet à poil, du chapska, du
chapeau rond, de la casquette de loutre et du
bonnet de coton, une de ces pauvres choses,
enfin, dont la laideur muette a des profondeurs
d�expression comme le visage d�un imbécile.
Ovoïde et renflée de baleines, elle
commençait par trois boudins circulaires; puis
s�alternaient, séparés par une bande rouge,
des losanges de velours et de poils de lapin;
venait ensuite une façon de sac qui se
terminait par un polygone cartonné, couvert
d�une broderie en soutache compliquée, et
d�où pendait, au bout d�un long cordon trop
mince, un petit croisillon de fils d�or, en
manière de gland. Elle était neuve; la visière
brillait.<br /> <br /> -- Levez-vous, dit le
professeur.<br /> <br /> Il se leva; sa
casquette tomba. Toute la classe se mit à
rire.<br /> <br /> Il se baissa pour la
reprendre. Un voisin la fit tomber d�un coup
de coude, il la ramassa encore une fois.<br />
<br /> -- Débarrassez-vous donc de votre

casque, dit le professeur, qui était un homme
d�esprit.<br /> <br /> Il y eut un rire éclatant
des écoliers qui décontenança le pauvre
garçon, si bien qu�il ne savait s�il fallait
garder sa casquette à la main, la laisser par
terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la
posa sur ses genoux.<br /> <br /> -Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi
votre nom.<br /> <br /> Le nouveau articula,
d�une voix bredouillante, un nom
inintelligible.<br /> <br /> -- Répétez!<br />
<br /> Le même bredouillement de syllabes
se fit entendre, couvert par les huées de la
classe.<br /> <br /> -- Plus haut! cria le
maître, plus haut!<br /> <br /> Le nouveau,
prenant alors une résolution extrême, ouvrit
une bouche démesurée et lança à pleins
poumons, comme pour appeler quelqu�un, ce
mot: Charbovari.<br /> <br /> Ce fut un
vacarme qui s�élança d�un bond, monta en
crescendo, avec des éclats de voix aigus (on
hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait:
Charbovari! Charbovari!), puis qui roula en
notes isolées, se calmant à grand-peine, et

parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne
d�un banc où saillissait encore çà et là, comme
un pétard mal éteint, quelque rire étouffé.<br
/> <br /> Cependant, sous la pluie des
pensums, l�ordre peu à peu se rétablit dans la
classe, et le professeur, parvenu à saisir le
nom de Charles Bovary, se l�étant fait dicter,
épeler et relire, commanda tout de suite au
pauvre diable d�aller s�asseoir sur le banc de
paresse, au pied de la chaire. Il se mit en
mouvement, mais, avant de partir, hésita.<br
/> <br /> -- Que cherchez-vous? demanda le
professeur.<br /> <br /> -- Ma cas... fit
timidement le nouveau, promenant autour de
lui des regards inquiets.<br /> <br /> -- Cinq
cents vers à toute la classe! exclamé d�une
voix furieuse, arrêta, comme le _Quos ego_,
une bourrasque nouvelle. -- Restez donc
tranquilles! continuait le professeur indigné, et
s�essuyant le front avec son mouchoir qu�il
venait de prendre dans sa toque: Quant à
vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois
le verbe _ridiculus sum_.<br /> <br /> Puis,
d�une voix plus douce:<br /> <br /> -- Eh!

vous la retrouverez, votre casquette; on ne
vous l�a pas volée!<br /> <br /> Tout reprit
son calme. Les têtes se courbèrent sur les
cartons, et le nouveau resta pendant deux
heures dans une tenue exemplaire, quoiqu�il
y eût bien, de temps à autre, quelque boulette
de papier lancée d�un bec de plume qui vînt
s�éclabousser sur sa figure. Mais il s�essuyait
avec la main, et demeurait immobile, les yeux
baissés.<br /> <br /> Le soir, à l�Étude, il
tira ses bouts de manches de son pupitre, mit
en ordre ses petites affaires, régla
soigneusement son papier. Nous le vîmes qui
travaillait en conscience, cherchant tous les
mots dans le dictionnaire et se donnant
beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette
bonne volonté dont il fit preuve, il dut de ne
pas descendre dans la classe inférieure; car,
s�il savait passablement ses règles, il n�avait
guère d�élégance dans les tournures. C�était
le curé de son village qui lui avait commencé
le latin, ses parents, par économie, ne l�ayant
envoyé au collège que le plus tard
possible.<br /> <br /> Son père, M.

Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien
aide- chirurgien-major, compromis, vers 1812,
dans des affaires de conscription, et forcé,
vers cette époque, de quitter le service, avait
alors profité de ses avantages personnels pour
saisir au passage une dot de soixante mille
francs, qui s�offrait en la fille d�un marchand
bonnetier, devenue amoureuse de sa
tournure. Bel homme, hâbleur, faisant sonner
haut ses éperons, portant des favoris rejoints
aux moustaches, les doigts toujours garnis de
bagues et habillé de couleurs voyantes, il avait
l�aspect d�un brave, avec l�entrain facile
d�un commis voyageur. Une fois marié, il
vécut deux ou trois ans sur la fortune de sa
femme, dînant bien, se levant tard, fumant
dans de grandes pipes en porcelaine, ne
rentrant le soir qu�après le spectacle et
fréquentant les cafés. Le beau-père mourut et
laissa peu de chose; il en fut indigné, se lança
dans la fabrique, y perdit quelque argent, puis
se retira dans la campagne, où il voulut faire
valoir. Mais, comme il ne s�entendait guère
plus en culture qu�en indiennes, qu�il montait

ses chevaux au lieu de les envoyer au labour,
buvait son cidre en bouteilles au lieu de le
vendre en barriques, mangeait les plus belles
volailles de sa cour et graissait ses souliers de
chasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda
point à s�apercevoir qu�il valait mieux planter
là toute spéculation.<br /> <br /> Moyennant
deux cents francs par an, il trouva donc à louer
dans un village, sur les confins du pays de
Caux et de la Picardie, une sorte de logis
moitié ferme, moitié maison de maître; et,
chagrin, rongé de regrets, accusant le ciel,
jaloux contre tout le monde, il s�enferma dès
l�âge de quarante-cinq ans, dégoûté des
hommes, disait-il, et décidé à vivre en
paix.<br /> <br /> Sa femme avait été folle
de lui autrefois; elle l�avait aimé avec mille
servilités qui l�avaient détaché d�elle encore
davantage. Enjouée jadis, expansive et tout
aimante, elle était, en vieillissant, devenue (à
la façon du vin éventé qui se tourne en
vinaigre) d�humeur difficile, piaillarde,
nerveuse. Elle avait tant souffert, sans se
plaindre, d�abord, quand elle le voyait courir

après toutes les gotons de village et que vingt
mauvais lieux le lui renvoyaient le soir, blasé
et puant l�ivresse! Puis l�orgueil s�était
révolté. Alors elle s�était tue, avalant sa rage
dans un stoïcisme muet, qu�elle garda jusqu�à
sa mort. Elle était sans cesse en courses, en
affaires. Elle allait chez les avoués, chez le
président, se rappelait l�échéance des billets,
obtenait des retards; et, à la maison, repassait,
cousait, blanchissait, surveillait les ouvriers,
soldait les mémoires, tandis que, sans
s�inquiéter de rien, Monsieur, continuellement
engourdi dans une somnolence boudeuse dont
il ne se réveillait que pour lui dire des choses
désobligeantes, restait à fumer au coin du feu,
en crachant dans les cendres.<br /> <br />
Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en
nourrice. Rentré chez eux, le marmot fut gâté
comme un prince. Sa mère le nourrissait de
confitures; son père le laissait courir sans
souliers, et, pour faire le philosophe, disait
même qu�il pouvait bien aller tout nu, comme
les enfants des bêtes. À l�encontre des
tendances maternelles, il avait en tête un

certain idéal viril de l�enfance, d�après lequel
il tâchait de former son fils, voulant qu�on
l�élevât durement, à la spartiate, pour lui faire
une bonne constitution. Il l�envoyait se
coucher sans feu, lui apprenait à boire de
grands coups de rhum et à insulter les
processions. Mais, naturellement paisible, le
petit répondait mal à ses efforts. Sa mère le
traînait toujours après elle; elle lui découpait
des cartons, lui racontait des histoires,
s�entretenait avec lui dans des monologues
sans fin, pleins de gaietés mélancoliques et de
chatteries babillardes. Dans l�isolement de sa
vie, elle reporta sur cette tête d�enfant toutes
ses vanités éparses, brisées. Elle rêvait de
hautes positions, elle le voyait déjà grand,
beau, spirituel, établi, dans les ponts et
chaussées ou dans la magistrature. Elle lui
apprit à lire, et même lui enseigna, sur un
vieux piano qu�elle avait, à chanter deux ou
trois petites romances. Mais, à tout cela, M.
Bovary, peu soucieux des lettres, disait que ce
n�était pas la peine! Auraient-ils jamais de
quoi l�entretenir dans les écoles du

gouvernement, lui acheter une charge ou un
fonds de commerce? D�ailleurs, avec du
toupet, un homme réussit toujours dans le
monde. Madame Bovary se mordait les lèvres,
et l�enfant vagabondait dans le village.<br />
<br /> Il suivait les laboureurs, et chassait, à
coups de motte de terre, les corbeaux qui
s�envolaient. Il mangeait des mûres le long
des fossés, gardait les dindons avec une
gaule, fanait à la moisson, courait dans le bois,
jouait à la marelle sous le porche de l�église
les jours de pluie, et, aux grandes fêtes,
suppliait le bedeau de lui laisser sonner les
cloches, pour se pendre de tout son corps à la
grande corde et se sentir emporter par elle
dans sa volée.<br /> <br /> Aussi poussa-t-il
comme un chêne. Il acquit de fortes mains, de
belles couleurs.<br /> <br /> À douze ans, sa
mère obtint que l�on commençât ses études.
On en chargea le curé. Mais les leçons étaient
si courtes et si mal suivies, qu�elles ne
pouvaient servir à grand-chose. C�était aux
moments perdus qu�elles se donnaient, dans
la sacristie, debout, à la hâte, entre un

baptême et un enterrement; ou bien le curé
envoyait chercher son élève après l�Angélus,
quand il n�avait pas à sortir. On montait dans
sa chambre, on s�installait: les moucherons et
les papillons de nuit tournoyaient autour de la
chandelle. Il faisait chaud, l�enfant
s�endormait; et le bonhomme, s�assoupissant
les mains sur son ventre, ne tardait pas à
ronfler, la bouche ouverte. D�autres fois,
quand M. le curé, revenant de porter le
viatique à quelque malade des environs,
apercevait Charles qui polissonnait dans la
campagne, il l�appelait, le sermonnait un
quart d�heure et profitait de l�occasion pour
lui faire conjuguer son verbe au pied d�un
arbre. La pluie venait les interrompre, ou une
connaissance qui passait. Du reste, il était
toujours content de lui, disait même que le
jeune homme avait beaucoup de mémoire.<br
/> <br /> Charles ne pouvait en rester là.
Madame fut énergique. Honteux, ou fatigué
plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l�on
attendit encore un an que le gamin eût fait sa
première communion.<br /> <br /> Six mois

se passèrent encore; et, l�année d�après,
Charles fut définitivement envoyé au collège
de Rouen, où son père l�amena lui-même, vers
la fin d�octobre, à l�époque de la foire SaintRomain.<br /> <br /> Il serait maintenant
impossible à aucun de nous de se rien
rappeler de lui. C�était un garçon de
tempérament modéré, qui jouait aux
récréations, travaillait à l�étude, écoutant en
classe, dormant bien au dortoir, mangeant
bien au réfectoire. Il avait pour correspondant
un quincaillier en gros de la rue Ganterie, qui
le faisait sortir une fois par mois, le dimanche,
après que sa boutique était fermée, l�envoyait
se promener sur le port à regarder les
bateaux, puis le ramenait au collège dès sept
heures, avant le souper. Le soir de chaque
jeudi, il écrivait une longue lettre à sa mère,
avec de l�encre rouge et trois pains à
cacheter; puis il repassait ses cahiers
d�histoire, ou bien lisait un vieux volume
d�Anacharsis qui traînait dans l�étude. En
promenade, il causait avec le domestique, qui
était de la campagne comme lui.<br /> <br />

À force de s�appliquer, il se maintint toujours
vers le milieu de la classe; une fois même, il
gagna un premier accessit d�histoire
naturelle. Mais à la fin de sa troisième, ses
parents le retirèrent du collège pour lui faire
étudier la médecine, persuadés qu�il pourrait
se pousser seul jusqu�au baccalauréat.<br />
<br /> Sa mère lui choisit une chambre, au
quatrième, sur l�Eau-de-Robec, chez un
teinturier de sa connaissance: Elle conclut les
arrangements pour sa pension, se procura des
meubles, une table et deux chaises, fit venir
de chez elle un vieux lit en merisier, et acheta
de plus un petit poêle en fonte, avec la
provision de bois qui devait chauffer son
pauvre enfant. Puis elle partit au bout de la
semaine, après mille recommandations de se
bien conduire, maintenant qu�il allait être
abandonné à lui-même.<br /> <br /> Le
programme des cours, qu�il lut sur l�affiche,
lui fit un effet d�étourdissement: cours
d�anatomie, cours de pathologie, cours de
physiologie, cours de pharmacie, cours de
chimie, et de botanique, et de clinique, et de

thérapeutique, sans compter l�hygiène ni la
matière médicale, tous noms dont il ignorait
les étymologies et qui étaient comme autant
de portes de sanctuaires pleins d�augustes
ténèbres.<br /> <br /> Il n�y comprit rien; il
avait beau écouter, il ne saisissait pas. Il
travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés, il
suivait tous les cours; il ne perdait pas une
seule visite. Il accomplissait sa petite tâche
quotidienne à la manière du cheval de
manège, qui tourne en place les yeux bandés,
ignorant de la besogne qu�il broie.<br /> <br
/> Pour lui épargner de la dépense, sa mère
lui envoyait chaque semaine, par le messager,
un morceau de veau cuit au four, avec quoi il
déjeunait le matin; quand il était rentré de
l�hôpital, tout en battant la semelle contre le
mur. Ensuite il fallait courir aux leçons, à
l�amphithéâtre, à l�hospice, et revenir chez
lui, à travers toutes les rues. Le soir, après le
maigre dîner de son propriétaire, il remontait
à sa chambre et se remettait au travail, dans
ses habits mouillés qui fumaient sur son corps,
devant le poêle rougi.<br /> <br /> Dans les

beaux soirs d�été; à l�heure où les rues tièdes
sont vides, quand les servantes, jouent au
volant sur le seuil des portes, il ouvrait sa
fenêtre et s�accoudait. La rivière, qui fait de ce
quartier de Rouen comme une ignoble petite
Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette
ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des
ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs
bras dans l�eau. Sur des perches partant du
haut des greniers, des écheveaux de coton
séchaient à l�air. En face, au-delà des toits, le
grand ciel pur s�étendait, avec le soleil rouge
se couchant. Qu�il devait faire bon là-bas!
Quelle fraîcheur sous la hêtraie! Et il ouvrait
les narines pour aspirer les bonnes odeurs de
la campagne, qui ne venaient pas jusqu�à
lui.<br /> <br /> Il maigrit, sa taille
s�allongea, et sa figure prit une sorte
d�expression dolente qui la rendit presque
intéressante.<br /> <br /> Naturellement,
par nonchalance; il en vint à se délier de
toutes les résolutions qu�il s�était faites. Une
fois, il manqua la visite, le lendemain son
cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n�y

retourna plus.<br /> <br /> Il prit l�habitude
du cabaret, avec la passion des dominos.
S�enfermer chaque soir dans un sale
appartement public, pour y taper sur des
tables de marbre de petits os de mouton
marqués de points noirs, lui semblait un acte
précieux de sa liberté, qui le rehaussait
d�estime vis-à-vis de lui-même. C�était
comme l�initiation au monde, l�accès des
plaisirs défendus; et, en entrant, il posait la
main sur le bouton de la porte avec une joie
presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses
comprimées en lui, se dilatèrent; il apprit par
coeur des couplets qu�il chantait aux
bienvenues, s�enthousiasma pour Béranger,
sut faire du punch et connut enfin l�amour.<br
/> <br /> Grâce à ces travaux préparatoires,
il échoua complètement à son examen
d�officier de santé. On l�attendait le soir
même à la maison pour fêter son succès.<br
/> <br /> Il partit à pied et s�arrêta vers
l�entrée du village, où il fit demander sa mère,
lui conta tout. Elle l�excusa, rejetant l�échec
sur l�injustice des examinateurs, et le raffermit

un peu, se chargeant d�arranger les choses.
Cinq ans plus tard seulement, M. Bovary
connut la vérité; elle était vieille, il l�accepta,
ne pouvant d�ailleurs supposer qu�un homme
issu de lui fût un sot.<br /> <br /> Charles se
remit donc au travail et prépara sans
discontinuer les matières de son examen, dont
il apprit d�avance toutes les questions par
coeur. Il fut reçu avec une assez bonne note.
Quel beau jour pour sa mère! On donna un
grand dîner.<br /> <br /> Où irait-il exercer
son art? À Tostes. Il n�y avait là qu�un vieux
médecin. Depuis longtemps madame Bovary
guettait sa mort, et le bonhomme n�avait point
encore plié bagage, que Charles était installé
en face, comme son successeur.<br /> <br />
Mais ce n�était pas tout que d�avoir élevé son
fils, de lui avoir fait apprendre la médecine et
découvert Tostes pour l�exercer: il lui fallait
une femme. Elle lui en trouva une: la veuve
d�un huissier de Dieppe, qui avait
quarante-cinq ans et douze cents livres de
rente.<br /> <br /> Quoiqu�elle fût laide,
sèche comme un cotret, et bourgeonnée

comme un printemps, certes madame Dubuc
ne manquait pas de partis à choisir. Pour
arriver à ses fins, la mère Bovary fut obligée
de les évincer tous, et elle déjoua même fort
habilement les intrigues d�un charcutier qui
était soutenu par les prêtres.<br /> <br />
Charles avait entrevu dans le mariage
l�avènement d�une condition meilleure,
imaginant qu�il serait plus libre et pourrait
disposer de sa personne et de son argent.
Mais sa femme fut le maître; il devait devant le
monde dire ceci, ne pas dire cela, faire maigre
tous les vendredis, s�habiller comme elle
l�entendait, harceler par son ordre les clients
qui ne payaient pas. Elle décachetait ses
lettres, épiait ses démarches, et l�écoutait, à
travers la cloison, donner ses consultations
dans son cabinet, quand il y avait des
femmes.<br /> <br /> Il lui fallait son
chocolat tous les matins, des égards à n�en
plus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses
nerfs, de sa poitrine, de ses humeurs. Le bruit
des pas lui faisait mal; on s�en allait, la
solitude lui devenait odieuse; revenait-on près

d�elle, c�était pour la voir mourir, sans doute.
Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait de
dessous ses draps ses longs bras maigres, les
lui passait autour du cou, et, l�ayant fait
asseoir au bord du lit, se mettait à lui parler de
ses chagrins: il l�oubliait, il en aimait une
autre! On lui avait bien dit qu�elle serait
malheureuse; et elle finissait en lui demandant
quelque sirop pour sa santé et un peu plus
d�amour.<br /> <br /> <br /> II<br /> <br
/> Une nuit, vers onze heures, ils furent
réveillés par le bruit d�un cheval qui s�arrêta
juste à la porte. La bonne ouvrit la lucarne du
grenier et parlementa quelque temps avec un
homme resté en bas, dans la rue. Il venait
chercher le médecin; il avait une lettre.
Nastasie descendit les marches en grelottant,
et alla ouvrir la serrure et les verrous, l�un
après l�autre. L�homme laissa son cheval, et,
suivant la bonne, entra tout à coup derrière
elle. Il tira de dedans son bonnet de laine à
houppes grises, une lettre enveloppée dans un
chiffon, et la présenta délicatement à Charles,
qui s�accouda sur l�oreiller pour la lire.

Nastasie, près du lit, tenait la lumière.
Madame, par pudeur, restait tournée vers la
ruelle et montrait le dos.<br /> <br /> Cette
lettre, cachetée d�un petit cachet de cire
bleue, suppliait M. Bovary de se rendre
immédiatement à la ferme des Bertaux, pour
remettre une jambe cassée. Or il y a, de Tostes
aux Bertaux, six bonnes lieues de traverse, en
passant par Longueville et Saint- Victor. La nuit
était noire. Madame Bovary jeune redoutait les
accidents pour son mari. Donc il fut décidé
que le valet d�écurie prendrait les devants.
Charles partirait trois heures plus tard, au
lever de la lune. On enverrait un gamin à sa
rencontre, afin de lui montrer le chemin de la
ferme et d�ouvrir les clôtures devant lui.<br
/> <br /> Vers quatre heures du matin,
Charles, bien enveloppé dans son manteau, se
mit en route pour les Bertaux. Encore endormi
par la chaleur du sommeil, il se laissait bercer
au trot pacifique de sa bête. Quand elle
s�arrêtait d�elle-même devant ces trous
entourés d�épines que l�on creuse au bord
des sillons, Charles se réveillant en sursaut, se

rappelait vite la jambe cassée, et il tâchait de
se remettre en mémoire toutes les fractures
qu�il savait. La pluie ne tombait plus; le jour
commençait à venir, et, sur les branches des
pommiers sans feuilles, des oiseaux se
tenaient immobiles, hérissant leurs petites
plumes au vent froid du matin. La plate
campagne s�étalait à perte de vue, et les
bouquets d�arbres autour des fermes
faisaient, à intervalles éloignés, des taches
d�un violet noir sur cette grande surface grise,
qui se perdait à l�horizon dans le ton morne du
ciel. Charles, de temps à autre, ouvrait les
yeux; puis, son esprit se fatiguant et le
sommeil revenant de soi-même, bientôt il
entrait dans une sorte d�assoupissement où,
ses sensations récentes se confondant avec
des souvenirs, lui-même se percevait double,
à la fois étudiant et marié, couché dans son lit
comme tout à l�heure, traversant une salle
d�opérés comme autrefois. L�odeur chaude
des cataplasmes se mêlait dans sa tête à la
verte odeur de la rosée; il entendait rouler sur
leur tringle les anneaux de fer des lits et sa

femme dormir... Comme il passait par
Vassonville, il aperçut, au bord d�un fossé, un
jeune garçon assis sur l�herbe.<br /> <br />
-- Êtes-vous le médecin? demanda
l�enfant.<br /> <br /> Et, sur la réponse de
Charles, il prit ses sabots à ses mains et se mit
à courir devant lui.<br /> <br /> L�officier de
santé, chemin faisant, comprit aux discours de
son guide que M. Rouault devait être un
cultivateur des plus aisés. Il s�était cassé la
jambe, la veille au soir, en revenant de faire
les Rois, chez un voisin. Sa femme était morte
depuis deux ans. Il n�avait avec lui que sa
demoiselle, qui l�aidait à tenir la maison.<br
/> <br /> Les ornières devinrent plus
profondes. On approchait des Bertaux. Le petit
gars, se coulant alors par un trou de haie,
disparut, puis, il revint au bout d�une cour en
ouvrir la barrière. Le cheval glissait sur
l�herbe mouillée; Charles se baissait pour
passer sous les branches. Les chiens de garde
à la niche aboyaient en tirant sur leur chaîne.
Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut
peur et fit un grand écart.<br /> <br />

C�était une ferme de bonne apparence. On
voyait dans les écuries, par le dessus des
portes ouvertes, de gros chevaux de labour
qui mangeaient tranquillement dans des
râteliers neufs. Le long des bâtiments
s�étendait un large fumier, de la buée s�en
élevait, et, parmi les poules et les dindons,
picoraient dessus cinq ou six paons, luxe des
basses-cours cauchoises. La bergerie était
longue, la grange était haute, à murs lisses
comme la main. Il y avait sous le hangar deux
grandes charrettes et quatre charrues, avec
leurs fouets, leurs colliers, leurs équipages
complets, dont les toisons de laine bleue se
salissaient à la poussière fine qui tombait des
greniers. La cour allait en montant; plantée
d�arbres symétriquement espacés, et le bruit
gai d�un troupeau d�oies retentissait près de
la mare.<br /> <br /> Une jeune femme, en
robe de mérinos bleu garnie de trois volants,
vint sur le seuil de la maison pour recevoir M.
Bovary, qu�elle fit entrer dans la cuisine, où
flambait un grand feu. Le déjeuner des gens
bouillonnait alentour, dans des petits pots de

taille inégale. Des vêtements humides
séchaient dans l�intérieur de la cheminée. La
pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous
de proportion colossale, brillaient comme de
l�acier poli, tandis que le long des murs
s�étendait une abondante batterie de cuisine,
où miroitait inégalement la flamme claire du
foyer, jointe aux premières lueurs du soleil
arrivant par les carreaux.<br /> <br />
Charles monta, au premier, voir le malade. Il
le trouva dans son lit, suant sous ses
couvertures et ayant rejeté bien loin son
bonnet de coton. C�était un gros petit homme
de cinquante ans, à la peau blanche, à l�oeil
bleu, chauve sur le devant de la tête, et qui
portait des boucles d�oreilles. Il avait à ses
côtés, sur une chaise, une grande carafe
d�eau-de-vie, dont il se versait de temps à
autre pour se donner du coeur au ventre; mais,
dès qu�il vit le médecin, son exaltation tomba,
et, au lieu de sacrer comme il faisait depuis
douze heures, il se prit à geindre
faiblement.<br /> <br /> La fracture était
simple, sans complication d�aucune espèce.

Charles n�eût osé en souhaiter de plus facile.
Alors, se rappelant les allures de ses maîtres
auprès du lit des blessés, il réconforta le
patient avec toutes sortes de bons mots;
caresses chirurgicales qui sont comme l�huile
dont on graisse les bistouris. Afin d�avoir des
attelles, on alla chercher, sous la charreterie,
un paquet de lattes. Charles en choisit une, la
coupa en morceaux et la polit avec un éclat de
vitre, tandis que la servante déchirait des
draps pour faire des bandes, et que
mademoiselle Emma tâchait à coudre des
coussinets. Comme elle fut longtemps avant
de trouver son étui, son père s�impatienta;
elle ne répondit rien; mais, tout en cousant,
elle se piquait les doigts, qu�elle portait
ensuite à sa bouche pour les sucer.<br /> <br
/> Charles fut surpris de la blancheur de ses
ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus
nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés
en amande. Sa main pourtant n�était pas belle,
point assez pâle peut-être, et un peu sèche aux
phalanges; elle était trop longue aussi, et sans
molles inflexions de lignes sur les contours.

Ce qu�elle avait de beau, c�étaient les yeux;
quoiqu�ils fussent bruns, ils semblaient noirs à
cause des cils, et son regard arrivait
franchement à vous avec une hardiesse
candide.<br /> <br /> Une fois le pansement
fait, le médecin fut invité, par M. Rouault
lui-même, à prendre un morceau avant de
partir.<br /> <br /> Charles descendit dans
la salle, au rez-de-chaussée. Deux couverts,
avec des timbales d�argent, y étaient mis sur
une petite table, au pied d�un grand lit à
baldaquin revêtu d�une indienne à
personnages représentant des Turcs. On
sentait une odeur d�iris et de draps humides,
qui s�échappait de la haute armoire en bois de
chêne, faisant face à la fenêtre. Par terre, dans
les angles, étaient rangés, debout, des sacs de
blé. C�était le trop-plein du grenier proche,
où l�on montait par trois marches de pierre. Il
y avait, pour décorer l�appartement,
accrochée à un clou, au milieu du mur dont la
peinture verte s�écaillait sous le salpêtre, une
tête de Minerve au crayon noir, encadrée de
dorure, et qui portait au bas, écrit en lettres

gothiques: «À mon cher papa.»<br /> <br />
On parla d�abord du malade, puis du temps
qu�il faisait, des grands froids, des loups qui
couraient les champs, la nuit. Mademoiselle
Rouault ne s�amusait guère à la campagne,
maintenant surtout qu�elle était chargée
presque à elle seule des soins de la ferme.
Comme la salle était fraîche, elle grelottait tout
en mangeant, ce qui découvrait un peu ses
lèvres charnues, qu�elle avait coutume de
mordillonner à ses moments de silence.<br />
<br /> Son cou sortait d�un col blanc,
rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux
noirs semblaient chacun d�un seul morceau,
tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le
milieu de la tête par une raie fine, qui
s�enfonçait légèrement selon la courbe du
crâne; et, laissant voir à peine le bout de
l�oreille, ils allaient se confondre par derrière
en un chignon abondant, avec un mouvement
ondé vers les tempes, que le médecin de
campagne remarqua là pour la première fois
de sa vie. Ses pommettes étaient roses. Elle
portait, comme un homme, passé entre deux

boutons de son corsage, un lorgnon
d�écaille.<br /> <br /> Quand Charles,
après être monté dire adieu au père Rouault,
rentra dans la salle avant de partir, il la trouva
debout, le front contre la fenêtre, et qui
regardait dans le jardin, où les échalas des
haricots avaient été renversés par le vent. Elle
se retourna.<br /> <br /> -- Cherchez-vous
quelque chose? demanda-t-elle.<br /> <br />
-- Ma cravache, s�il vous plaît, répondit-il.<br
/> <br /> Et il se mit à fureter sur le lit,
derrière les portes, sous les chaises; elle était
tombée à terre, entre les sacs et la muraille.
Mademoiselle Emma l�aperçut; elle se pencha
sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se
précipita et, comme il allongeait aussi son bras
dans le même mouvement, il sentit sa poitrine
effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous
lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda
par-dessus l�épaule, en lui tendant son nerf de
boeuf.<br /> <br /> Au lieu de revenir aux
Bertaux trois jours après, comme il l�avait
promis, c�est le lendemain même qu�il y
retourna, puis deux fois la semaine

régulièrement, sans compter les visites
inattendues qu�il faisait de temps à autre,
comme par mégarde.<br /> <br /> Tout, du
reste, alla bien; la guérison s�établit selon les
règles, et quand, au bout de quarante-six
jours, on vit le père Rouault qui s�essayait à
marcher seul dans sa masure, on commença à
considérer M. Bovary comme un homme de
grande capacité. Le père Rouault disait qu�il
n�aurait pas été mieux guéri par les premiers
médecins d�Yvetot ou même de Rouen.<br />
<br /> Quant à Charles, il ne chercha point à
se demander pourquoi il venait aux Bertaux
avec plaisir. Y eût-il songé, qu�il aurait sans
doute attribué son zèle à la gravité du cas, ou
peut-être au profit qu�il en espérait. Était-ce
pour cela, cependant, que ses visites à la
ferme faisaient, parmi les pauvres occupations
de sa vie, une exception charmante? Ces
jours-là il se levait de bonne heure, partait au
galop, poussait sa bête, puis il descendait
pour s�essuyer les pieds sur l�herbe, et
passait ses gants noirs avant d�entrer. Il aimait
à se voir arriver dans la cour, à sentir contre

son épaule la barrière qui tournait, et le coq
qui chantait sur le mur, les garçons qui
venaient à sa rencontre. Il aimait la grange et
les écuries; il aimait le père Rouault; qui lui
tapait dans la main en l�appelant son sauveur;
il aimait les petits sabots de mademoiselle
Emma sur les dalles lavées de la cuisine; ses
talons hauts la grandissaient un peu, et, quand
elle marchait devant lui, les semelles de bois,
se relevant vite, claquaient avec un bruit sec
contre le cuir de la bottine.<br /> <br /> Elle
le reconduisait toujours jusqu�à la première
marche du perron. Lorsqu�on n�avait pas
encore amené son cheval, elle restait là. On
s�était dit adieu, on ne parlait plus; le grand
air l�entourait, levant pêle-mêle les petits
cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur
sa hanche les cordons de son tablier, qui se
tortillaient comme des banderoles. Une fois,
par un temps de dégel, l�écorce des arbres
suintait dans la cour, la neige sur les
couvertures des bâtiments se fondait. Elle était
sur le seuil; elle alla chercher son ombrelle,
elle l�ouvrit. L�ombrelle, de soie gorge de

pigeon, que traversait le soleil, éclairait de
reflets mobiles la peau blanche de sa figure.
Elle souriait là- dessous à la chaleur tiède; et
on entendait les gouttes d�eau, une à une,
tomber sur la moire tendue.<br /> <br />
Dans les premiers temps que Charles
fréquentait les Bertaux, madame Bovary jeune
ne manquait pas de s�informer du malade, et
même sur le livre qu�elle tenait en partie
double, elle avait choisi pour M. Rouault une
belle page blanche. Mais quand elle sut qu�il
avait une fille, elle alla aux informations; et elle
apprit que mademoiselle Rouault, élevée au
couvent, chez les Ursulines, avait reçu, comme
on dit, une belle éducation, qu�elle savait, en
conséquence, la danse, la géographie, le
dessin, faire de la tapisserie et toucher du
piano. Ce fut le comble!<br /> <br /> -C�est donc pour cela, se disait-elle, qu�il a la
figure si épanouie quand il va la voir, et qu�il
met son gilet neuf, au risque de l�abîmer à la
pluie? Ah! cette femme! cette femme!...<br />
<br /> Et elle la détesta, d�instinct. D�abord,
elle se soulagea par des allusions, Charles ne

les comprit pas; ensuite, par des réflexions
incidentes qu�il laissait passer de peur de
l�orage; enfin, par des apostrophes à
brûle-pourpoint auxquelles il ne savait que
répondre.<br /> <br /> -- D�où vient qu�il
retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault
était guéri et que ces gens-là n�avaient pas
encore payé? Ah! c�est qu�il y avait là-bas une
personne, quelqu�un qui savait causer, une
brodeuse, un bel esprit. C�était là ce qu�il
aimait: il lui fallait des demoiselles de ville! -Et elle reprenait:<br /> <br /> -- La fille au
père Rouault, une demoiselle de ville! Allons
donc! leur grand-père était berger, et ils ont
un cousin qui a failli passer par les assises
pour un mauvais coup, dans une dispute. Ce
n�est pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de
se montrer le dimanche à l�église avec une
robe de soie, comme une comtesse. Pauvre
bonhomme, d�ailleurs, qui sans les colzas de
l�an passé, eût été bien embarrassé de payer
ses arrérages!<br /> <br /> Par lassitude,
Charles cessa de retourner aux Bertaux.
Héloïse lui avait fait jurer qu�il n�irait plus, la

main sur son livre de messe, après beaucoup
de sanglots et de baisers, dans une grande
explosion d�amour. Il obéit donc; mais la
hardiesse de son désir protesta contre la
servilité de sa conduite, et, par une sorte
d�hypocrisie naïve, il estima que cette
défense de la voir était pour lui comme un
droit de l�aimer. Et puis la veuve était maigre;
elle avait les dents longues; elle portait en
toute saison un petit châle noir dont la pointe
lui descendait entre les omoplates; sa taille
dure était engainée dans des robes en façon
de fourreau, trop courtes, qui découvraient ses
chevilles, avec les rubans de ses souliers
larges s�entrecroisant sur des bas gris.<br />
<br /> La mère de Charles venait les voir de
temps à autre; mais, au bout de quelques
jours, la bru semblait l�aiguiser à son fil; et
alors, comme deux couteaux, elles étaient à le
scarifier par leurs réflexions et leurs
observations. Il avait tort de tant manger!
Pourquoi toujours offrir la goutte au premier
venu? Quel entêtement que de ne pas vouloir
porter de flanelle!<br /> <br /> Il arriva

qu�au commencement du printemps, un
notaire d�Ingouville, détenteur de fonds de la
veuve Dubuc, s�embarqua, par une belle
marée, emportant avec lui tout l�argent de son
étude. Héloïse, il est vrai, possédait encore,
outre une part de bateau évaluée six mille
francs, sa maison de la rue Saint- François; et
cependant, de toute cette fortune que l�on
avait fait sonner si haut, rien, si ce n�est un
peu de mobilier et quelques nippes, n�avait
paru dans le ménage. Il fallut tirer la chose au
clair. La maison de Dieppe se trouva
vermoulue d�hypothèques jusque dans ses
pilotis; ce qu�elle avait mis chez le notaire,
Dieu seul le savait, et la part de barque
n�excéda point mille écus. Elle avait donc
menti, la bonne dame! Dans son exaspération,
M. Bovary père, brisant une chaise contre les
pavés, accusa sa femme d�avoir fait le
malheur de leur fils en l�attelant à une
haridelle semblable, dont les harnais ne
valaient pas la peau. Ils vinrent à Tostes. On
s�expliqua. Il y eut des scènes. Héloïse, en
pleurs, se jetant dans les bras de son mari, le

conjura de la défendre de ses parents. Charles
voulut parler pour elle. Ceux-ci se fâchèrent,
et ils partirent.<br /> <br /> Mais le coup
était porté. Huit jours après, comme elle
étendait du linge dans sa cour, elle fut prise
d�un crachement de sang, et le lendemain,
tandis que Charles avait le dos tourné pour
fermer le rideau de la fenêtre, elle dit: «Ah!
mon Dieu!» poussa un soupir et s�évanouit.
Elle était morte! Quel étonnement!<br /> <br
/> Quand tout fut fini au cimetière, Charles
rentra chez lui. Il ne trouva personne en bas; il
monta au premier, dans la chambre, vit sa
robe encore accrochée au pied de l�alcôve;
alors, s�appuyant contre le secrétaire, il resta
jusqu�au soir perdu dans une rêverie
douloureuse. Elle l�avait aimé, après tout.<br
/> <br /> <br /> III<br /> <br /> Un matin,
le père Rouault vint apporter à Charles le
payement de sa jambe remise: soixante et
quinze francs en pièces de quarante sous, et
une dinde. Il avait appris son malheur, et l�en
consola tant qu�il put.<br /> <br /> -- Je sais
ce que c�est! disait-il en lui frappant sur

l�épaule; j�ai été comme vous, moi aussi!
Quand j�ai eu perdu ma pauvre défunte,
j�allais dans les champs pour être tout seul; je
tombais au pied d�un arbre, je pleurais,
j�appelais le bon Dieu, je lui disais des
sottises; j�aurais voulu être comme les taupes,
que je voyais aux branches, qui avaient des
vers leur grouillant dans le ventre, crevé,
enfin. Et quand je pensais que d�autres, à ce
moment-là, étaient avec leurs bonnes petites
femmes à les tenir embrassées contre eux, je
tapais de grands coups par terre avec mon
bâton; j�étais quasiment fou, que je ne
mangeais plus; l�idée d�aller seulement au
café me dégoûtait, vous ne croiriez pas. Eh
bien, tout doucement, un jour chassant l�autre,
un printemps sur un hiver et un automne
par-dessus un été, ça a coulé brin à brin,
miette à miette; ça s�en est allé, c�est parti,
c�est descendu, je veux dire, car il vous reste
toujours quelque chose au fond, comme qui
dirait... un poids, là, sur la poitrine! Mais,
puisque c�est notre sort à tous, on ne doit pas
non plus se laisser dépérir, et, parce que

d�autres sont morts, vouloir mourir... Il faut
vous secouer, monsieur Bovary; ça se passera!
Venez nous voir; ma fille pense à vous de
temps à autre, savez-vous bien, et elle dit
comme ça que vous l�oubliez. Voilà le
printemps bientôt; nous vous ferons tirer un
lapin dans la garenne, pour vous dissiper un
peu.<br /> <br /> Charles suivit son conseil.
Il retourna aux Bertaux; il retrouva tout comme
la veille, comme il y avait cinq mois,
c�est-à-dire. Les poiriers déjà étaient en fleur,
et le bonhomme Rouault, debout maintenant,
allait et venait, ce qui rendait la ferme plus
animée.<br /> <br /> Croyant qu�il était de
son devoir de prodiguer au médecin le plus
de politesses possible, à cause de sa position
douloureuse, il le pria de ne point se
découvrir la tête, lui parla à voix basse,
comme s�il eût été malade, et même fit
semblant de se mettre en colère de ce que
l�on n�avait pas apprêté à son intention
quelque chose d�un peu plus léger que tout le
reste, tels que des petits pots de crème ou des
poires cuites. Il conta des histoires. Charles se

surprit à rire; mais le souvenir de sa femme,
lui revenant tout à coup, l�assombrit.<br />
<br /> On apporta le café; il n�y pensa
plus.<br /> <br /> Il y pensa moins, à mesure
qu�il s�habituait à vivre seul. L�agrément
nouveau de l�indépendance lui rendit bientôt
la solitude plus supportable. Il pouvait
changer maintenant les heures de ses repas,
rentrer ou sortir sans donner de raisons, et,
lorsqu�il était bien fatigué, s�étendre de ses
quatre membres, tout en large, dans son lit.
Donc, il se choya, se dorlota et accepta les
consolations qu�on lui donnait. D�autre part,
la mort de sa femme ne l�avait pas mal servi
dans son métier, car on avait répété durant un
mois: «Ce pauvre jeune homme! quel
malheur!» Son nom s�était répandu, sa
clientèle s�était accrue; et puis il allait aux
Bertaux tout à son aise. Il avait un espoir sans
but, un bonheur vague; il se trouvait la figure
plus agréable en brossant ses favoris devant
son miroir.<br /> <br /> Il arriva un jour vers
trois heures; tout le monde était aux champs; il
entra dans la cuisine, mais n�aperçut point

d�abord Emma; les auvents étaient fermés.
Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur
les pavés de grandes raies minces, qui se
brisaient à l�angle des meubles et tremblaient
au plafond. Des mouches, sur la table,
montaient le long des verres qui avaient servi,
et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le
cidre resté. Le jour qui descendait par la
cheminée, veloutant la suie de la plaque,
bleuissait un peu les cendres froides. Entre la
fenêtre et le foyer, Emma cousait; elle n�avait
point de fichu, on voyait sur ses épaules nues
de petites gouttes de sueur.<br /> <br />
Selon la mode de la campagne, elle lui
proposa de boire quelque chose. Il refusa, elle
insista, et enfin lui offrit, en riant, de prendre
un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc
chercher dans l�armoire une bouteille de
curaçao, atteignit deux petits verres, emplit
l�un jusqu�au bord, versa à peine dans
l�autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa
bouche. Comme il était presque vide, elle se
renversait pour boire; et, la tête en arrière, les
lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne

rien sentir, tandis que le bout de sa langue,
passant entre ses dents fines, léchait à petits
coups le fond du verre.<br /> <br /> Elle se
rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un
bas de coton blanc où elle faisait des reprises;
elle travaillait le front baissé; elle ne parlait
pas, Charles non plus. L�air, passant par le
dessous de la porte, poussait un peu de
poussière sur les dalles; il la regardait se
traîner, et il entendait seulement le battement
intérieur de sa tête, avec le cri d�une poule,
au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de
temps à autre, se rafraîchissait les joues en y
appliquant la paume de ses mains; qu�elle
refroidissait après cela sur la pomme de fer
des grands chenets.<br /> <br /> Elle se
plaignit d�éprouver, depuis le
commencement de la saison, des
étourdissements; elle demanda si les bains de
mer lui seraient utiles; elle se mit à causer du
couvent, Charles de son collège, les phrases
leur vinrent. Ils montèrent dans sa chambre.
Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique,
les petits livres qu�on lui avait donnés en prix

et les couronnes en feuilles de chêne,
abandonnées dans un bas d�armoire. Elle lui
parla encore de sa mère, du cimetière, et
même lui montra dans le jardin la plate- bande
dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers
vendredis de chaque mois, pour les aller
mettre sur sa tombe. Mais le jardinier qu�ils
avaient n�y entendait rien; on était si mal
servi! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins
que pendant l�hiver, habiter la ville, quoique
la longueur des beaux jours rendît peut-être la
campagne plus ennuyeuse encore durant
l�été; - - et, selon ce qu�elle disait, sa voix
était claire, aiguë, ou se couvrant de langueur
tout à coup, traînait des modulations qui
finissaient presque en murmures, quand elle
se parlait à elle- même, -- tantôt joyeuse,
ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à
demi closes, le regard noyé d�ennui, la
pensée vagabondant.<br /> <br /> Le soir,
en s�en retournant, Charles reprit une à une
les phrases qu�elle avait dites, tâchant de se
les rappeler, d�en compléter le sens, afin de
se faire la portion d�existence qu�elle avait

vécu dans le temps qu�il ne la connaissait pas
encore. Mais jamais il ne put la voir en sa
pensée, différemment qu�il ne l�avait vue la
première fois, ou telle qu�il venait de la quitter
tout à l�heure. Puis il se demanda ce qu�elle
deviendrait, si elle se marierait, et à qui?
hélas! le père Rouault était bien riche, et
elle!... si belle! Mais la figure d�Emma
revenait toujours se placer devant ses yeux, et
quelque chose de monotone comme le
ronflement d�une toupie bourdonnait à ses
oreilles: «Si tu te mariais, pourtant! si tu te
mariais!» La nuit, il ne dormit pas, sa gorge
était serrée, il avait soif; il se leva pour aller
boire à son pot à l�eau et il ouvrit la fenêtre; le
ciel était couvert d�étoiles, un vent chaud
passait, au loin des chiens aboyaient. Il tourna
la tête du côté des Bertaux.<br /> <br />
Pensant qu�après tout l�on ne risquait rien,
Charles se promit de faire la demande quand
l�occasion s�en offrirait; mais, chaque fois
qu�elle s�offrit, la peur de ne point trouver les
mots convenables lui collait les lèvres.<br />
<br /> Le père Rouault n�eût pas été fâché

qu�on le débarrassât de sa fille, qui ne lui
servait guère dans sa maison. Il l�excusait
intérieurement, trouvant qu�elle avait trop
d�esprit pour la culture, métier maudit du ciel,
puisqu�on n�y voyait jamais de millionnaire.
Loin d�y avoir fait fortune, le bonhomme y
perdait tous les ans; car, s�il excellait dans les
marchés, où il se plaisait aux ruses du métier,
en revanche la culture proprement dite, avec
le gouvernement intérieur de la ferme, lui
convenait moins qu�à personne. Il ne retirait
pas volontiers ses mains de dedans ses
poches, et n�épargnait point la dépense pour
tout ce qui regardait sa vie, voulant être bien
nourri, bien chauffé, bien couché. Il aimait le
gros cidre, les gigots saignants, les glorias
longuement battus. Il prenait ses repas dans la
cuisine, seul, en face du feu, sur une petite
table qu�on lui apportait toute servie, comme
au théâtre.<br /> <br /> Lorsqu�il s�aperçut
donc que Charles avait les pommettes rouges
près de sa fille, ce qui signifiait qu�un de ces
jours on la lui demanderait en mariage, il
rumina d�avance toute l�affaire. Il le trouvait

bien un peu gringalet, et ce n�était pas là un
gendre comme il l�eût souhaité; mais on le
disait de bonne conduite, économe, fort
instruit, et sans doute qu�il ne chicanerait pas
trop sur la dot. Or, comme le père Rouault
allait être forcé de vendre vingt-deux acres de
son bien, qu�il devait beaucoup au maçon,
beaucoup au bourrelier, que l�arbre du
pressoir était à remettre:<br /> <br /> -- S�il
me la demande, se dit-il; je la lui donne.<br />
<br /> À l�époque de la Saint-Michel,
Charles était venu passer trois jours aux
Bertaux. La dernière journée s�était écoulée
comme les précédentes, à reculer de quart
d�heure en quart d�heure. Le père Rouault lui
fit la conduite; ils marchaient dans un chemin
creux, ils s�allaient quitter; c�était le moment.
Charles se donna jusqu�au coin de la haie, et
enfin, quand on l�eut dépassée:<br /> <br />
-- Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais
bien vous dire quelque chose.<br /> <br />
Ils s�arrêtèrent. Charles se taisait.<br /> <br
/> -- Mais contez-moi votre histoire! est-ce
que je ne sais pas tout? dit le père Rouault, en

riant doucement.<br /> <br /> -- Père
Rouault..., père Rouault..., balbutia
Charles.<br /> <br /> -- Moi, je ne demande
pas mieux, continua le fermier. Quoique sans
doute la petite soit de mon idée, il faut
pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en
donc; je m�en vais retourner chez nous. Si
c�est oui, entendez-moi bien, vous n�aurez
pas besoin de revenir, à cause du monde, et,
d�ailleurs, ça la saisirait trop. Mais pour que
vous ne vous mangiez pas le sang, je
pousserai tout grand l�auvent de la fenêtre
contre le mur: vous pourrez le voir par
derrière, en vous penchant sur la haie.<br />
<br /> Et il s�éloigna.<br /> <br /> Charles
attacha son cheval à un arbre. Il courut se
mettre dans le sentier; il attendit. Une
demi-heure se passa, puis il compta dix- neuf
minutes à sa montre. Tout à coup un bruit se fit
contre le mur; l�auvent s�était rabattu, la
cliquette tremblait encore.<br /> <br /> Le
lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme.
Emma rougit quand il entra, tout en s�efforçant
de rire un peu; par contenance. Le père

Rouault embrassa son futur gendre. On remit à
causer des arrangements d�intérêt; on avait,
d�ailleurs, du temps devant soi, puisque le
mariage ne pouvait décemment avoir lieu
avant la fin du deuil de Charles, c�est-à-dire
vers le printemps de l�année prochaine.<br
/> <br /> L�hiver se passa dans cette attente.
Mademoiselle Rouault s�occupa de son
trousseau. Une partie en fut commandée à
Rouen, et elle se confectionna des chemises et
des bonnets de nuit, d�après des dessins de
modes qu�elle emprunta. Dans les visites que
Charles faisait à la ferme, on causait des
préparatifs de la noce; on se demandait dans
quel appartement se donnerait le dîner; on
rêvait à la quantité de plats qu�il faudrait et
quelles seraient les entrées.<br /> <br />
Emma eût, au contraire, désiré se marier à
minuit, aux flambeaux; mais le père Rouault ne
comprit rien à cette idée. Il y eut donc une
noce, où vinrent quarante-trois personnes, où
l�on resta seize heures à table, qui
recommença le lendemain et quelque peu les
jours suivants.<br /> <br /> <br /> IV<br />

<br /> Les conviés arrivèrent de bonne
heure dans des voitures, carrioles à un cheval,
chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets
sans capote, tapissières à rideaux de cuir, et
les jeunes gens des villages les plus voisins
dans des charrettes où ils se tenaient debout,
en rang, les mains appuyées sur les ridelles
pour ne pas tomber, allant au trot et secoués
dur. Il en vint de dix lieues loin, de Goderville,
de Normanville, et de Cany. On avait invité
tous les parents des deux familles, on s�était
raccommodé avec les amis brouillés, on avait
écrit à des connaissances perdues de vue
depuis longtemps.<br /> <br /> De temps à
autre, on entendait des coups de fouet
derrière la haie; bientôt la barrière s�ouvrait:
c�était une carriole qui entrait. Galopant
jusqu�à la première marche du perron, elle
s�y arrêtait court, et vidait son monde, qui
sortait par tous les côtés en se frottant les
genoux et en s�étirant les bras. Les dames, en
bonnet, avaient des robes à la façon de la ville,
des chaînes de montre en or, des pèlerines à
bouts croisés dans la ceinture, ou de petits


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