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MES

VICTOIRES,

MES DEFAITES,

MA

VIE

j ' a i trouvé cela n o r m a l , car, en plus d u fait
qu'entre l u i et m o i c'était la guerre, je le t r o u vais vraiment vieux avec ses vingt-cinq ans!
Je me rends compte maintenant combien sont
féroces les jeunes q u i commencent à percer,
l'incroyable avidité et la dureté q u i les animent.
E n fait, maintenant je considère l'éviction de
Michel Bernard en 1956 comme une des erreurs
les plus monstrueuses des sélectionneurs.
Mais je le répète, j'avais vingt ans, j'étais
ardent, teigneux, agressif. A u lendemain de ma
victoire dans le championnat de France, on
m'avait offert une tenue d'aviateur et « en avant
marche » pour le service m i l i t a i r e à Caen puis
à Joinville.
Partir pour l'Australie c'était par surcroît d u
temps pris à l'armée. Tout était donc merveilleux.
Je dormis beaucoup durant cet interminable
voyage. Le choc des roues sur les pistes des
escales me réveillait. Je ne savais plus où j'étais,
n i quelle était l'heure, n i quel était le j o u r o u
la n u i t que nous vivions.
Dans mes moments de conscience, Alain M i moun, q u i m'avait pris sous son aile, me parlait.
M o n respect pour l u i était immense. Alain,
pour m o i , était une sorte de surhomme. Dans
l'équipe tout le monde l'appelait le « Vieux ».
84

HYPNOTISÉ

PAR

MIMOUN

M o i j'osais à peine le tutoyer. I l avait alors
trente-six ans. Ses titres et sa légende m ' i n t i m i daient. Son regard, brûlant quand i l parlait de
course à pied, me traversait de p a r t en p a r t .
A Los Angeles i l y eut une escale de quaranteh u i t heures et M i m o u n m ' i n v i t a à partager sa
chambre dans l'immense hôtel où nous étions
descendus.
Je rangeais mes affaires, comme toujours,
avec beaucoup de soin. L u i , assis bien d r o i t sur
le b o r d de son l i t , i l me regardait faire sans
dire u n m o t . J'étais terriblement gêné. Je sentais
ce regard dans m o n dos. Je voulus siffloter p o u r
prendre une contenance, rien ne sortit de mes
lèvres.
Lorsqu'il n'y eut plus rien dans ma valise,
la voix d u Vieux s'éleva; sa drôle de voix précipitée et pointue :
— C'est bien, petit. T u es soigneux. I l faut
être soigneux et mieux que cela encore, maniaque. Combien as-tu pris de paires de
pointes ?
Je fus tout fier de pouvoir répondre :
— Deux paires. Des pointes longues en cas
de pluie, des courtes au cas où la piste serait
dure.
— Fais voir !
Je m'approchai et l u i tendit les deux paires
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VICTOIRES,

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DEFAITES,

MA

VIE

de chaussures. I l les regarda très attentivement
et d i t sans me regarder :
— Les plus longues sont neuves !
— Oui, je les m e t t r a i pour ma série de 1 500
mètres s'il fait beau. Je les garde exprès.
I l redressa la tête et planta son regard dans
le mien.
— T u es fou? Mettre des pointes neuves p o u r
la compétition? Jamais t u entends! T u me feras
le plaisir de les essayer dès les premiers j o u r s
de notre arrivée. T u trotteras au moins dix m i nutes avec. Si elles ne te font pas m a l , t u les
quitteras, t u enlèveras bien toute la terre;
dedans t u mettras d u papier j o u r n a l roulé en
boule et t u n'y toucheras plus jusqu'au j o u r de
ta course. Si elles te gênent u n tant soit peu
t u en demanderas d'autres et t u les essaieras.
I l faut que t u aies des chaussures parfaites. T u
ne dois pas les sentir aux pieds. Ensuite t u
changeras les lacets. Les lacets vendus avec les
chaussures ne valent rien, jamais rien. Je t'en
donnerai, que j'achète pour m o i . Puis t u chercheras des bouchons de liège et t u en enfonceras u n sur chacune des pointes, pour ne pas
déchirer tes affaires dans t o n sac, ou ne pas te
blesser en fouillant dedans, compris ?
— Oui.
— T u dois être minutieux. Maintenant les
86

Et
départ

avec
pour

une
les

équipe
Jeux

de

France

Olympiques

rayonnante,
de

Rome.

ce

fut

/i

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MES

DÉFAITES,

MA

VIE

courses se gagnent o u se perdent d ' u n cheveu.
T u ne dois pas laisser la plus petite chose au
hasard. Tiens, regarde.
I l o u v r i t une petite valise. A l'intérieur i l y
avait à peu près h u i t paires de chaussures de
marathon, une douzaine de paires de socquettes,
plusieurs slips de formes différentes, plusieurs
maillots et flottants, diversement échancrés, et
quelques mouchoirs de f i l blanc.
— Regarde bien, petit Michel! T u vois, j ' a i
des chaussures toutes différentes : de forme,
de poids, de matière, de semelle et de tige, pour
tous les temps; des socquettes et des slips pour
toutes les températures. Rien n'est neuf, je les
ai tous portés dans différentes conditions. Deux
heures avant le départ d u marathon, j e choisir a i exactement ce q u i conviendra en fonction
du temps. Si je ne gagne pas le marathon c'est
que mes vieilles jambes ne le p o u r r o n t pas et
que Dieu ne l'aura pas voulu. Mais ce ne sera
pas ma faute. Je me suis entraîné mieux que
personne, je suis u n régime alimentaire très
strict, t u verras. M o n corps sera prêt, m o n
esprit aussi, mes affaires également. N'oublie
jamais cela. Maintenant allons d o r m i r . Demain
m a t i n je te réveillerai à 5 h 30. Bonne n u i t .
Je n'osais bouger dans m o n l i t de peur de
déranger M i m o u n . J'étais complètement aba88

HYPNOTISÉ

PAR

MIMOUN

sourdi et admiratif. Un peu fatigué par le
voyage, je m'endormis vite en me demandant
pourquoi i l fallait se lever le lendemain à
5 h 30.
Quand Alain me réveilla, je rêvais que je
jouais au football à Oignies. Je tombais encore
de sommeil. Je regardai ma montre. 5 h 29.
— I l ne faut pas d o r m i r avec sa montre, d i t
une voix pointue, ça empêche le sang de bien
circuler.
Je regardai Alain. I l était en flottant, déjà
douché et rasé.
— Vite, fais ta toilette, dit-il, puis mets u n
survêtement et des chaussures d'entraînement.
Dépêche-toi.
Comme je finissais de me laver les dents, i l
s'approcha de m o i .
— Fais voir, ouvre la bouche.
I l se m i t sur la pointe des pieds et regarda
à l'intérieur.
— Ça va, t u as de bonnes dents. Un athlète
doit avoir de bonnes dents, jamais de caries,
c'est mauvais signe. Si une carie vient i l faut
immédiatement la faire soigner. I l faut aller
chez le dentiste se faire examiner tous les mois.
T u es prêt? Allez viens !
— Où allons-nous ?
— Nous entraîner.
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MES

VICTOIRES,

MES DÉFAITES,

MA

VIE

— On n'attend pas d'être à Melbourne ?
I l se retourna le p o i l hérissé, la moustache
agressive, le regard noir, furieux. Je n'oublierai
jamais ce regard. I l m'empoigna par le col du
survêtement et me parla dans le nez.
— Mais q u i es-tu toi? U n international? C'est
ça u n coureur international? Ça pose des questions pareilles? T u ne sais donc pas que l'entraînement doit être quotidien? A tout p r i x ,
quoi q u ' i l arrive, et n'importe où, t u dois c o u r i r
chaque j o u r t u entends? chaque j o u r ! Si t u
arrêtes l'entraînement vingt-quatre heures t u
perds en fait trois o u quatre j o u r s . Si t u ne
cours pas t u régresses d ' u n j o u r ou deux. T u
perds donc cela, plus ce que t u n'as pas fait
ce jour-là. Retiens bien ça petit. Si t u veux
être autre chose qu'une « danseuse », t u dois
t'entraîner chaque j o u r t u m'entends? Chaque
j o u r . N'oublie jamais. Maintenant, allons-y !
Je demandai timidement :
— Où allons-nous nous entraîner ?
I l répliqua bougon :
— J'ai d i t hier soir à tous les dirigeants qu'ils
étaient des incapables et des imbéciles. Figuretoi que notre hôtel est en plein centre de la
ville, le stade et le parc le.s plus proches sont
à 7 ou 8 kilomètres, donc impossible d'y aller.
Nous allons c o u r i r i c i .
90

HYPNOTISÉ

PAR

MIMOUN

— Comment i c i ?
— I c i dans l'hôtel, dans les couloirs, dans les
escaliers. T u as v u i l y a des tapis partout, donc
ça ne nous fera pas m a l aux jambes et on ne
risquera pas d'attraper de tendinite. Allez suismoi !
Avant d'avoir bien saisi, j'avais pris la foulée et suivais sa mince silhouette de trottemenu u n peu penchée sur la gauche.
Et c'est ainsi qu'en une heure nous avalâmes,
sous l'œil stupéfait d u personnel et des clients
de l'hôtel, une bonne douzaine de kilomètres à
travers les longs couloirs doucement éclairés.
Je compris ce jour-là ce qu'était vraiment la
course à pied et ce que réclamait une carrière
de champion : de la m i n u t i e , de la volonté et
du fanatisme. Je n'ai jamais oublié la leçon de
M i m o u n ! Jamais.
Toutefois, u n peu plus t a r d je n'osai pas
l'accompagner par crainte d u ridicule. A u cours
d'une t r o p longue escale, je ne sais plus où, le
« Vieux » soudain tomba la veste et galopa une
bonne demi-heure à travers l'aérodrome.
J'ai eu t o r t de ne pas le suivre car i l n'était
pas ridicule. I l savait ce q u ' i l voulait. C'est tout.
A Melbourne, je partageai encore sa chambre.
I l m'imposa son mode de vie. Je le suivais aveuglément. J'étais fasciné.
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MES

VICTOIRES,

MES DÉFAITES,

MA

VIE

J'ai passé trois semaines au village olympique
avant ma course sans jamais aller à Melbourne.
Je ne connus de l'Australie que l'enclos vert d u
village. Avec Alain nous étions souvent sur le
terrain d'entraînement. Je pus ainsi voir et connaître les plus grands cracks : KUTS, ZATOPEK, P I R I E , J U N G W I R T H , BOYSEN, tous...
Le 1 décembre approchait, le j o u r de m a
série de 1 500 mètres. I l faisait terriblement
chaud, le grand été austral. Je n'étais pas t r o p
ému en m'alignant aux ordres d u starter car je
n'avais aucune chance de me qualifier. Mais je
voulais justifier la confiance que l ' o n avait mis
en m o i en m'envoyant aux jeux Olympiques
pour m ' i n s t r u i r e . De ce point de vue, avec
M i m o u n , je n'avais pas perdu m o n temps.
Je t e r m i n a i 7 en 3'49"8 égalant m o n record
d u 1 500 mètres.
— C'est bien, me d i t Alain à m o n retour au
village. T u as été égal à toi-même. Mais ce q u ' i l
faut c'est être au-dessus de soi-même.
Le j o u r d u marathon était proche. Plus
l'heure se rapprochait, plus M i m o u n devenait
d'une humeur massacrante.
I l n'a jamais été d u genre « rigolo » mais
là, i l battait les records. I l s'engueulait avec
absolument tout le monde. I l menait une vie
impossible aux dirigeants et aux athlètes. I l
er

e

..." '

92
A

Rome

Percy

de

ça ».

// ova/7 raison. Pourtant

étions

fou

génial,

Cerrutti,

sorte

sceptiques.

voyait

l'entraîneur
son

d'Elliot,

élève

Hussen

«


une

grand
droite)

comme
et

moi

•••

MES

VICTOIRES,

MES DÉFAITES,

MA

VIE

faut dire qu'à l'époque, chez les premiers
comme chez les seconds, les Jeux étaient souvent et surtout u n prétexte au tourisme.
Cela rendait fou furieux m o n « moine-soldat »
de protecteur. I l ne l u i en fallait pas tant pour
envoyer promener tout le monde y compris les
journalistes. I l a si mauvais caractère, que nous
nous sommes même brouillés pendant u n an
en 1965. Mais q u i d i t mauvais caractère d i t
caractère tout court. Notre brouille n'a pas
duré.
La veille d u marathon, i l se produisit une
très curieuse série de faits : d'abord u n télégramme de Paris a p p r i t à Alain q u ' i l était père
d'une petite fille. I l n'en parla à personne sauf
à moi.
— Si je gagne, son n o m sera Olympe, murmura-t-il.
Peu après on distribua les dossards et i l
obtint le n° 13. I l est très superstitieux, i l v i t
là u n second et bénéfique signe d u destin. Puis,
dans l'après-midi, i l se souvint que deux
Français avaient déjà été champions olympiques
du marathon : Théato en 1900 et E l Ouafi, Algérien, comme l u i , en 1928.
— T u vois, me dit-il, la deuxième victoire
française est venue vingt-huit ans après la pre94

HYPNOTISÉ

PAR

MIMOUN

mière. Si Dieu le veut, la troisième viendra
encore vingt-huit ans après la seconde.
Vingt-huit ans, le n° 13, et sa fille... Cela tournait dans sa tête et se cristallisait autour de son
enfant. A quelques heures d u départ i l était dans
un état second.
— Je vais c o u r i r pour ma fille, murmura-t-il
en m'embrassant avant de p a r t i r .
Dès cet instant j ' a i vraiment c r u q u ' i l allait
gagner. I l venait de prendre son pouls. 37 coupsminute seulement !
I l y avait 100 000 spectateurs dans le stade.
Nous, les Français, étions groupés dans u n coin
et nous rongions les ongles.
Les tableaux lumineux nous renseignaient sur
la position des marathoniens tous les cinq kilomètres. Depuis la mi-course M i m o u n était seul
en tête. Dans notre clan tout le monde avait
oublié son « caractère de cochon » et ses éternels reproches. Nous ne vivions plus que pour
lui.
— C'est pas possible, répétaient les gars, le
Vieux est p a r t i t r o p tôt. I l ne tiendra jamais les
vingt dernières bornes tout seul.
Et p o u r t a n t i l t i n t .
Je n'oublierai jamais dans ce stade soudain
hurlant, p a r m i cette foule q u i se leva respectueusement, comme u n seul homme, l'entrée
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MES

VICTOIRES,

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MA

VIE

de cette carcasse q u i depuis le haut paraissait
si petite, si fragile. Mais m o i je savais ce q u ' i l
y avait dans cette carcasse.
J'avais vingt ans. Je pris conscience ce jour-là
à Melbourne, au bout d u monde, de ce qu'était
la gloire comme j'avais pris conscience dans les
jours précédents des sacrifices q u ' i l fallait faire
pour l'obtenir. Alain M i m o u n m'avait révélé à
moi-même. Après Melbourne je ne vis plus rien
avec les mêmes yeux. A m o n t o u r j'étais devenu
farouche. J'avais attrapé la f o i .
Le soir, Alain me parla longtemps. Dans u n
souffle épique i l me raconta sa vie, sa guerre,
ses courses, son marathon de la journée où i l
avait perdu 5 kilos.
Sa médaille d'or était posée sur la table, sa
fille s'appelait Olympe.
Naturellement Melbourne restera pour m o i
u n tournant capital de ma carrière et de ma
vie. Melbourne, pour m o i , c'est M i m o u n . M i m o u n q u i me fit comprendre la nécessité de
l'entraînement sérieux. I l y a une chose cependant que je n'ai jamais observée, son régime
alimentaire. L u i avait u n foie fragile, m o i je
peux digérer des boulons. Un régime d u r me
fait perdre ma joie de vivre. J'ai toujours p u
manger et boire ce dont j ' a i eu envie. Jolie
chance.
96

HYPNOTISÉ

PAR

MIMOUN

*

**

J'ai u n autre souvenir de Melbourne moins
i m p o r t a n t mais très m a r r a n t .
Les épreuves n'étaient pas encore commencées. U n soir je jouais aux cartes avec Fournier
le sauteur en hauteur, Macquet et A l l a r d les lanceurs. Dans la pièce i l y avait aussi Delecour le
sprinter, Sillon, Battista et Roudniska, trois terribles pince-sans-rire.
On frappa à notre porte et u n journaliste
entra. C'était u n type d'une agence; nous ne le
connaissions pas bien. I l était nerveux, transpirant, dans tous ses états.
I l vint d r o i t sur Maurice Fournier et l u i
demanda :
— Alors ?
Maurice, c'est le sosie de Jack Palance. 1 m 90,
beau gosse et u n flegme incroyable. I l leva les
yeux de son j e u et demanda :
— Alors quoi ?
— Faites pas de cachotteries q u o i ! d i t le j o u r naliste vous avez fait u n truc terrible cet aprèsm i d i . Je ne sais comment mes patrons l'ont
appris à Paris, mais ils sont à 100 à l'heure. I l s
attendent ma réponse pour sortir la nouvelle.
Ça fera les gros titres dans les journaux. C'est
très i m p o r t a n t .
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