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UTILISER L’ESPACE
EN THÉRAPIE

Béatrice Jaricot

Du corps à corps
à sa propre verticalité

Béatrice Jaricot est
psychomotricienne
au Centre de psychiatrie et de

Le bébé dans l’espace devient prêt, le temps passant, à
faire le mouvement qui surprend le monde, et le bébé qui a
découvert le monde de cette manière devient prêt, plus tard,
à accueillir les surprises dont le monde est rempli.
D.W. Winnicott

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l’Aubier,

EPS

Érasme,

7 e intersecteur
des Hauts-de-Seine,
à Bourg-la-Reine.

Tout être vit dans un environnement à l’intérieur
duquel se produisent des changements dont il est, en
premier lieu, informé par l’intermédiaire de ses récepteurs sensoriels. La naissance entraîne l’individu dans un
monde physique avec lequel il devra composer. Les
caractéristiques de la matière dont ce monde est constitué
sont solides, liquides ou gazeuses. Le bébé, confronté à
ces trois composantes, va peu à peu s’approprier l’univers qui l’entoure. Mais l’espace est aussi un cadre de
pensée dans lequel s’insèrent les données de l’expérience
physique et psychique. Le nourrisson, au fur et à mesure
de son évolution, va construire sa propre pensée de ces
espaces à vivre.
L’exploration de son environnement par le bébé le
place dans des situations de partage émotionnel et d’attention conjointe avec sa mère (Houzel, 1997) qui lui
permettent ainsi de prendre connaissance de son espace à
vivre, d’intégrer ses composantes et de s’approprier les
savoirs de son milieu. Il est fondamental de ne pas dissocier les dimensions cognitive et émotionnelle (Bullinger,
2004) ; nous pourrions ajouter, avec S. Lebovici, la
dimension fantasmatique. L’intérêt permanent que nous
portons au bébé réel dans le cadre de la thérapie psycho-

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psychopathologie périnatal,

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motrice nous place dans une position épistémologique particulière qui tente de lier le point de vue développemental et le point
de vue psychodynamique, à partir de l’analyse psychomotrice des
interactions précoces.
LES

RAPPORTS DU BÉBÉ À L’ESPACE

Nous devons à la clinique des états autistiques, notamment, et
à la clinique du bébé en particulier, une connaissance de plus en
plus fine de la construction psychique du très jeune enfant. Pour
mieux comprendre les processus en cours, la psychanalyse
emprunte un vocabulaire spatial très précis : « La représentation
et la compréhension des mécanismes mentaux intra et interpsychiques fait largement appel à des métaphores spatiales, ce qui
aide à la représentation, mais qui peut aussi avoir un pouvoir
confusionnant » (Ciccone, 1991).

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In utero, l’espace à vivre est restreint par la paroi utérine, c’est
un espace clos. On observe un dialogue corporel entre le fœtus et
son enceinte lors d’un mouvement, d’un changement de position
ou d’une tension interne d’un des protagonistes. L’étude de l’activité du bébé in utero par l’échographie montre que, dès la vie
intra-utérine, les récepteurs vestibulaires du fœtus sont capables
de lui faire rétablir sa position en fonction des déplacements du
corps de la mère. Il y a donc une recherche d’équilibre qui
s’opère déjà. Les contraintes physiques (la pression et les
tensions) sont très différentes de celles que nous connaissons ; le
fœtus baigne dans le liquide amniotique, il est porté par ce
dernier. B. Bayle en 2004, lors d’une conférence de la WAIMH
francophone (World Association for Infant Mental Health), se
pose la question de l’existence d’un « dialogue corporel fœtomaternel » basé sur les mouvements du fœtus en réponse aux
émotions, aux préoccupations conscientes et aux fantasmes
maternels. Une proto-psychomotricité fœtale serait-elle en action
dans cet espace clos, permettant au fœtus d’accéder à une protoreprésentation des échanges intérieur-extérieur via les surfaces
des corps en contact ? « La transmission psychique n’attendrait
pas la naissance pour emprunter la voie du corps » (B. Bayle).
Ces hypothèses repoussent encore les frontières de la connaissance du fonctionnement humain.

1 « Habiter l’organisme,
en faire son corps,
suppose que l’on maîtrise
les sensations qui arrivent aux frontières de
l’organisme. Savoir cela
c’est, à travers les sensations, délimiter une zone
habitable dotée de moyens
instrumentaux » (Bullinger, 2004).

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« C’est dans l’action que naît la pensée » (Wallon). Pour le
nourrisson, la conquête de l’espace est une occupation de tous les
instants qui passe par le corps en mouvement. Habiter son corps 1
sera donc la première occupation du bébé pour construire cette
première référence : l’espace du corps – et ce, probablement dès la
vie intra-utérine, en fonction de la maturation du système sensoriel.

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Utiliser l’espace en thérapie

LA

CONSTRUCTION DES REPÈRES

À la naissance, la perte de l’alimentation en continu et le
déplissage des poumons marquent le changement de milieu : le
fœtus devient nourrisson. Ce passage impose la perte des limites
de l’enceinte qui contenait le corps, la perte de la sensation d’être
soutenu et bercé par le milieu aqueux. Il y a un besoin vital d’être
maintenu, contenu et enveloppé. La pesanteur du milieu aérien
modifie la gravité ; les mouvements ne sont plus restreints et les
sensations ne sont plus filtrées par cette barrière utérine protectrice ; l’espace est ouvert et infini. Pour le bébé, les étapes de son
développement postural constituent le socle des représentations
spatiales en construction.

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Le contact du dos est une des premières composantes du moi
corporel, il constitue un niveau très précoce d’organisation qui
retentira sur le développement psychomoteur global et sur l’organisation spatiale de l’enfant. Pour le nourrisson, la surface
cutanée la plus développée aux échanges tactiles est celle du dos.
R. Soulayrol émet l’hypothèse d’un pré-moi-peau-dos, préexistant à la naissance, « étayée sur la tactilité de la surface cutanée
dorsale du fœtus » in utero, et il souligne « les difficultés de la
constitution de l’image corporelle quand une perturbation
précoce de la fonction d’étayage postérieur survient dans l’interaction ».
L’espace oral
La position symétrique, en flexion, favorise le centrage de
l’activité autour de la bouche. La faim et son apaisement par le
nourrissage suscitent des ressentis de vide et de plein : l’alimentation fractionnée se met en place. Le corps est éprouvé dans sa
capacité de contenance. La zone buccale devient incontournable
pour explorer et introjecter le monde environnant ; les mains qui
portent à la bouche unissent le corps vers un même point.
L’espace interne du bébé commence à se différencier de l’espace
externe à conquérir. La jonction des mains est à l’origine de la
jonction de deux moitiés du corps, droite et gauche (Haag, 1997).
Les mouvements sont occupés à la capture et aux premières
explorations visuelles, tactiles et auditives. Les points d’appui
sont proposés essentiellement par le portage. Les réflexes
archaïques s’estompent, la fusion des corps est encore de mise
mais elle est fluctuante et dépendante de l’activité maternelle,
introduisant ainsi de la nouveauté qu’il faut assimiler pour s’approprier le monde.

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Le dos

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L’espace du geste

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B. Gibello parle de « représentation de transformation »,
traces des modifications tonicomotrices issues de l’activité du
bébé et des émotions qu’elles suscitent. Cet auteur complète le
concept de D. Anzieu du « moi-peau », en formulant l’hypothèse
de la formation d’un réseau de traces tonicoposturales, qu’il
nomme « moi tonicomoteur ». Un va-et-vient permanent entre les
perceptions externes et les sensations internes s’opère, les représentations se construisent, marquées de la touche personnelle de
l’enfant. L’avènement de sa subjectivité se confirme.
L’espace des déplacements
En parallèle, le champ d’expérience et d’interaction s’élargit
en fonction de la capacité de l’enfant à se mouvoir. L’enfant
roule, rampe, glisse, tire, pousse, tourne, se redresse, s’élève,
s’équilibre et accède peu à peu à la verticalité, tout d’abord en
s’appuyant à quelque chose ou sur quelqu’un, puis de manière
autonome. Le corps devient véhicule, il se transporte dans l’espace. Les déplacements organisent l’action du sujet et, inversement, les distances s’intègrent au profit d’une appropriation de
plus en plus abstraite de l’espace.
LA

NAISSANCE DE L’ABSTRACTION

La permanence de l’objet est une étape capitale du développement de l’enfant ; les relations de cause à effet commencent à
se mettre en place et donnent naissance à une construction
mentale de plus en plus élaborée. L’anticipation permet de penser
la succession, indissociable de la transformation et de la temporalité. La liaison espace-temps prend forme, comme dans le jeu
de la bobine observé par Freud chez son petit-fils. La maîtrise de
la présence-absence incarne, comme dans le jeu du « caché-

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Les modes de préhension se précisent au profit de la découverte des composantes spatiales des objets. Le geste se déploie.
Le bébé agit et tient peu à peu compte des effets de ses mouvements. Ce feed-back le renseigne et enrichit son expérience. Il
explore un espace de plus en plus large et intègre progressivement les données constitutives de cet espace proche. Cette étape
est marquée par la capacité de maîtriser les mouvements du haut
du corps : enroulement et équilibre flexion-extension, prise de
conscience de l’articulation des hanches d’avant en arrière, et
rotations du buste et de la tête qui permettent d’orienter intentionnellement le corps, pour observer et agir. Cette exploration
marque la constitution de l’axe corporel, point de repère fondamental de l’espace du corps.

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Utiliser l’espace en thérapie

coucou-retrouvé », ce lien entre l’espace proche et l’espace lointain invisible et inaccessible physiquement mais représentable
sous forme de pensée, de fantasme. Pour H. Wallon, le codage
des situations vécues et l’organisation du réel par la représentation, qui sont les fonctions mêmes de l’abstraction, sont à l’œuvre
dans l’organisation praxique bien avant que le langage soit
capable de les exprimer et de les dépasser.
La rencontre avec Hugues et ses parents
M. et Mme L. viennent consulter pour leur fils Hugues, alors
âgé de 5 mois, qui présente des pleurs très fréquents et des difficultés d’apaisement. Hugues passe le plus clair de son temps dans
les bras de sa mère ou de son père, y compris pour dormir.

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Dans la salle d’attente, je découvre Hugues noué dans un
grand tissu, plaqué contre le buste de sa mère. Il a le visage
tourné sur le côté, son regard se promène au gré des orientations
et des déplacements de celle-ci. Ses mains sont bloquées, contre
lui, par l’écharpe. Il se laisse bercer sans se manifester.
Les nourrissons et leurs parents sont accueillis dans la salle de
psychomotricité : c’est une petite pièce, plutôt chaleureuse, où les
parents sont d’abord invités à s’installer dans un canapé avec leur
enfant ; le temps des présentations permet à chacun de s’acclimater à ce nouveau lieu et de prendre la mesure de ce premier
contact. Mme L. dénoue l’écharpe multicolore et tient Hugues
debout tourné vers elle : il bouge beaucoup, enfouit son visage
contre sa poitrine ou tente, parfois, de se retourner dans ma direction, furtivement. Face à cet inconfort manifeste pour l’un et
l’autre, Mme L. tourne Hugues vers l’extérieur et l’installe assis à
l’extrémité de ses genoux. Elle le maintient serré entre ses mains,
mais la position ne lui convient pas mieux, Hugues essayant alors
de retrouver le contact charnel avec sa mère par des mouvements
d’hyperextension et de torsion vers l’arrière. Cette première
séquence se termine par la mise au sein d’Hugues qui apaise tout
le monde, y compris le père. La position de l’allaitement, plus
enveloppante, ne suffit cependant pas à le calmer immédiatement : la tétée frénétique de cet enfant semble à la mesure des
tensions internes qu’il éprouve de façon indifférenciée.
Hugues n’a pas pu poser son regard pour prendre connaissance du lieu dans lequel il était : toute son activité a été occupée

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L’indication de thérapie psychomotrice est basée sur la
« nécessité de médiatiser les échanges corporels entre Hugues et
ses parents » selon les consultants, Hugues restant accroché aux
bras de sa mère avec des tensions corporelles importantes.

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à préserver le corps à corps avec sa mère, comme un bouclier
face à la nouveauté. Son regard ne s’arrête pas, non plus, dans
celui de sa mère, il lui faut attendre la sensation d’être rempli par
le lait maternel pour se relâcher, sans lâcher pour autant le sein,
et trouver cet échange des regards ; c’est à ce moment-là que sa
mère peut s’adresser à lui d’une voix douce. Le consultant notera
que l’accès au sein reste « en libre service ». Tout sentiment d’insécurité s’accompagne d’une recherche de réassurance par un
partage de grande proximité, voire d’allaitement.
QUELQUES

MOTS D’ANALYSE

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Cela nous rappelle l’apport précieux, notamment pour la
clinique du bébé, du courant psychanalytique de l’école anglaise
(M. Klein, D.W. Winnicott, W. Bion et E. Bick), auteurs qui « ont
été amenés à insister sur l’aspect indissociable des soins
physiques et des soins psychiques, de l’investissement du corps
et de l’investissement du psychisme de l’enfant par la mère. […]
Les rapports du corps et de l’âme sont ainsi faits que les deux
formes de portage s’étayent l’une sur l’autre et que le portage
psychique se trouve représenté dans le psychisme sur le mode
d’un appui et d’un enveloppement ressentis comme concrets. De
là sont nées les notions équivalentes de peau ou d’enveloppe
psychique » (Houzel, 1997).
Le repérage des appuis stables par les sensations que l’enfant
éprouve est essentiel pour sa construction physique, et psychique.
Soulignons l’importance de « la concomitance de l’éprouvé
tactile du contact du dos et de l’interpénétration des regards, à
condition que cette pénétration s’allie à la douceur » (Haag,
1997), cette concomitance contribue à créer « un espace
derrière » avec un fond qui permet « de surmonter les peurs
paniques de l’exploration de la profondeur de l’espace externe »
(ibid.). Pour Hugues, ce fond n’est accessible qu’après la sensation de replétion partagée avec sa mère qui peut alors se laisser
aller à la douceur.

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Dans cet exemple, Hugues ne semble pouvoir exister sereinement qu’avec sa mère en bouche ou dans un portage mouvant
imposant au parent porteur de se déplacer. Cette maman semble
mise en cause tellement fortement par les demandes excessives
de son fils qu’elle trouve des solutions substitutives rassurantes,
mais épuisantes, par la mise au sein quasi systématique ou par ce
système de portage en écharpe. Ses compétences maternelles sont
attaquées, un « holding » harmonieux et souple ne peut se mettre
en place (Winnicott, 1970 : voir les notions de holding, handling,
object presenting).

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Utiliser l’espace en thérapie

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2 « L’appui sur le milieu
humain peut être excessif. On parle de surprotection lorsque le milieu
humain ne dispose pas
d’image du devenir ou
suppose l’organisme trop
faible pour supporter les
échanges avec le milieu.
Il faut concevoir l’appui
nécessaire sur le milieu
humain comme un trampoline à partir duquel la
personne peut se récupérer et rebondir, plutôt que
comme un refuge que
l’on a de plus en plus de
peine à quitter »
(Bullinger, 2004).

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Vient ensuite la proposition de s’installer au sol pour jouer
ensemble. Mme L. allonge alors Hugues sur le dos, sur le tapis.
Les deux parents s’assoient spontanément de chaque côté de l’enfant et lui tiennent chacun une main. Un « tout à trois » est à
présent réuni. Comment vais-je m’intégrer à ce tout ? Je me place
face à Hugues, et, en lui tenant les deux pieds, j’imprime un
mouvement continu à ses jambes, en sollicitant la flexion du
bassin. L’effet de détente est immédiat : Hugues sourit puis se
tourne vers sa mère pour guetter une approbation de sa part. Les
parents sont étonnés qu’Hugues accepte que je le touche et que je
lui parle directement : « D’habitude, il pleure. » Je lui présente, à
voix basse, ce que nous pouvons faire ensemble dans cette
pièce et les jeux qui sont à disposition ; le père s’écarte doucement et lâche la main de son fils. Un instant, Hugues semble
suivre du regard mon doigt qui pointe les jeux ; ses yeux s’accrochent à la caisse de jouets transparente qui laisse apparaître
son contenu coloré ; ses jambes pédalent, il émet quelques sons.
Ma réponse est donnée sur le mode tonique, verbal et émotionnel
(par l’expression de mon visage, l’intonation de ma voix…)
Mme L. sourit : Hugues lâche sa main et s’agite ; nous jouons,
tous les deux, à pousser-tirer, tendre-relâcher sans lâcher complètement, tourner légèrement sur le côté vers les jouets et revenir
dans l’axe… Hugues me regarde enfin droit dans les yeux. Je
poursuis cet échange par un massage des pieds et des jambes, au
toucher assez marqué, puis je remonte peu à peu, en enveloppant
l’ensemble du corps d’Hugues. Il se laisse faire, les yeux plantés
dans les miens, exprimant la surprise. Hugues se montre réceptif
aux propositions de massage et de mouvements lents, ce qui lui
permet d’accepter, un court instant, de s’éloigner de sa mère et
d’explorer la souplesse de son bassin. Il est, toutefois, vite insécurisé quand l’attention que sa mère lui porte diminue. Hugues
n’utilise pas du tout ses mains, qui paraissent détachées de lui. Il
ne tient rien en main et ne porte aucun objet à la bouche : toutes
les sensations issues d’une stimulation d’une zone isolée du corps
semblent le renvoyer à des angoisses de morcellement. Le travail
global d’enveloppement du corps est à privilégier pour l’aider à
unifier progressivement ses perceptions 2.
Est-il possible d’ouvrir l’espace de cette triade pour que
Hugues explore son environnement ? L’activité spontanée de cet
enfant est-elle accessible ? Le désir de chacun de voir cet enfant
bouger et devenir autonome paraît figé, entravé.

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Collage et agrippement : sur quel appui compter ?

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LE «

SENTIMENT CONTINU D’EXISTER

»

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Cette première approche nous montre de quelle manière le
traitement de l’espace, avec ses jeux de proximité et d’éloignement, est d’emblée présent dans la rencontre et indispensable
pour entrer en communication avec le bébé. La transmodalité et
l’accordage affectif, concepts décrits par Stern, illustrent les
modalités de perception et d’expression du nourrisson avec sa
mère. La régulation des émotions se met en place. Pour cet
auteur, la plupart des accordages maternels sont transmodaux.
Par exemple, si l’expression du bébé est vocale, la réaction
maternelle réempruntera le mode vocal, enrichi d’un geste, d’un
regard constituant ainsi une proposition de réponse à laquelle le
bébé réagira à son tour. La compréhension infraverbale est ainsi
possible : le bébé et sa mère communiquent, se réajustent, ajoutent de la nouveauté pour progressivement s’accorder et s’enrichir mutuellement.
Différents canaux sensoriels sont sollicités afin d’obtenir l’attention et l’apaisement d’Hugues. Cet enfant hypertonique s’accroche ainsi à lui-même par des tensions musculaires intenses.
Bien que la recherche du sein semble impérative, il accepte pourtant de se laisser porter par le toucher et l’enveloppe sonore que
je lui propose. Hugues et ses parents m’ont autorisée à entrer
dans leur « tout ». J’ai ainsi pu initier une légère « danse interactive » avec le support de ma voix et par la mise en mouvement
de cet enfant. La proposition de jeu, en psychomotricité, instaure
une relation de cocréation sur un véritable terrain d’aventure où
l’accompagnement à la découverte et à l’ouverture est de mise.
Le psychomotricien se place alors comme un interlocuteur transitionnel.
L’espace se conquiert grâce à la combinaison de l’action, de
la compréhension de ses effets et de l’intention du sujet. Les
points d’appui corporels propres à l’enfant sont sollicités et
confirmés comme stables par la sensation d’être soutenu et
contenu. Dès cette première séance, nous tentons de défier l’algèbre particulière de ce trio-unité, nous passons du 2 = 1 au
3 = 1, puis 4 = 1, à une tentative du 1 = 1 par l’expérience du
massage qui permet à cet enfant de percevoir son enveloppe et

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Tous ces mouvements sont imprimés progressivement par le
thérapeute qui sollicite la souplesse de l’enfant et obtient sa
détente musculaire en accompagnant progressivement ses gestes,
ses émotions et ses élans. C’est ainsi que le « dialogue tonicoémotionnel » (Ajuriaguerra, 1977), la « transmodalité » et « l’accordage affectif » (Stern, 1989) favorisent l’ouverture de l’espace
psychique et cognitif du jeune enfant.

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Utiliser l’espace en thérapie

son unité corporelles. Nous œuvrons pour la constitution d’un
moi-peau fiable, bien délimité, première frontière somatopsychique (Anzieu, 1985). Par la vectorisation du moi corporel
par le regard, par les modulations toniques, par le mouvement,
par l’émission de sons et de sens pour toucher et échanger, la
projection de soi et l’introjection de l’objet extérieur deviennent
possibles.

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Pour Hugues, la régulation tonico-émotionnelle est impossible et le traitement des flux sensoriels est un travail difficile : en
effet, les conditions d’appui de son corps ne sont pas suffisamment stables pour lui assurer un sentiment de « continuité d’exister » (Winnicott). L’établissement de la « relation d’objet » ne
peut se faire selon les trois fonctions de la mère : le maintien
(holding), le maniement (handling) et la présentation d’objet
(object presenting).
« Le bébé qui s’aperçoit que
sa main lui appartient est en
même temps en train de
construire sa capacité de
relier les sensations, les
perceptions, de former des
pensées, il est en train de
construire son espace
corporel et d’individuer son
espace psychique. »
A. Ciccone

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LA

FORCE LIANTE DE LA THÉRAPIE PSYCHOMOTRICE

Après quelques séances, Hugues a déjà intégré quelques
schèmes moteurs d’enroulement vertébral, ses réponses hypertoniques sont moins fréquentes ; la position allongée sur le dos est
bien tolérée. Il place ses mains devant lui et les regarde, il tourne
la tête pour regarder son père ou sa mère. Il se saisit d’objets
sonores un court instant. L’activité exploratoire de Hugues se
développe très lentement. M. et Mme L. se détendent, même si
Hugues réserve pour l’instant ces réactions au temps des séances.
J’invite ces parents à interagir avec leur fils, quand ils le souhaitent, au cours de la prise en charge, et nous évoquons la possibilité qu’ils reprennent quelques gestes de massage et quelques
mouvements à la maison. Cependant varier les échanges corporels avec Hugues s’avère difficile pour sa mère qui dit avoir peur
de lui faire mal. Cette crainte est partagée par le père bien qu’il
porte son fils avec assurance et détermination lorsqu’il l’installe
dans l’écharpe. Ces peurs s’estomperont au fil des séances, grâce
au travail d’exploration mutuelle qui s’opère peu à peu : l’espace
de psychomotricité est très investi et agit comme une véritable

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Sur le plan développemental, A. Bullinger précise que les
premières estimations de la distance proviennent d’une part du
traitement des variations sonores par la réponse d’orientation
tonico-posturale du corps et d’autre part de l’espace de préhension qui sollicite les coordinations oculomanuelles. Il propose
donc d’étudier la façon dont l’enfant s’approprie son organisme
et les objets de son milieu. Il parle de régulation tonico-émotionnelle et d’équilibre sensori-tonique comme base de l’activité
physique et mentale de l’individu.

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aire transitionnelle pour chacun. Des liens avec la naissance de
Hugues sont faits spontanément par les parents : « On a du mal à
se détacher de lui maintenant. »

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La thérapie psychomotrice s’inscrit comme un travail de
« symbolisation primaire » au sens de Roussillon, par une invitation à sentir par l’acte et à transformer par le co-penser. Les
paroles lient les actes aux éprouvés et aux sentiments. Le travail
de liaison permet de passer du lien matérialisé au lien mentalisé,
introjecté. Dans un article précédent (« Évolution psychomotrice », 2005, n° 63), nous proposions l’idée suivante : « Le
dialogue tonico-émotionnel serait au service d’un premier niveau
de métaphorisation que nous pourrions qualifier de “métaphorisation sensori-tonique” des éprouvés du bébé et de sa mère. Cette
métaphorisation sensori-tonique introduit des appuis physiques et
psychiques pour mieux contenir les sensations et les émotions,
des nuances et des ouvertures pour une meilleure régulation favorable à la construction de sens. […] Il contribue ainsi à la
compréhension de cet espace intersubjectif entre le parent et son
bébé et à sa résonance sur la construction psychique, tant d’un
bébé que d’un père ou d’une mère. »
Quelques mois plus tard, Hugues ose s’aventurer vers des
expériences nouvelles, ce qui ouvre progressivement son espace
de jeu et améliore sa confiance intrinsèque. Il progresse ainsi sur
le plan psychomoteur global malgré le recours encore très
fréquent aux bras d’un des parents, quand il se sent contrarié et
lâché.
UN

UNIVERS SINGULIER EN MARCHE

À 11 mois, le passage de la position allongée à la position
assise est difficile à acquérir pour Hugues. En revanche la posi-

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M. et Mme L. sont de jeunes parents, très isolés dans la région
parisienne où ils sont venus travailler. Leurs familles respectives
ne sont pas présentes auprès d’eux. Cet éloignement semble
choisi par eux et ils veulent se débrouiller, seuls, sans demander
d’aide de leurs proches. Hugues est né avant terme, à 34
semaines. L’accouchement s’est passé de manière précipitée, en
province, alors que madame séjournait chez ses parents. Le suivi
de grossesse s’est déroulé à Paris et la naissance était prévue dans
une maternité parisienne. Le père a pu se libérer « en urgence »,
selon madame, pour la rejoindre et la soutenir pendant l’accouchement. Hugues a été séparé de sa mère très rapidement : il est
resté trois semaines en couveuse « pour une surveillance », dirat-elle. Cette période est décrite par les deux parents comme très
douloureuse, avec des moments de panique et de désespoir.

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Utiliser l’espace en thérapie

tion assise est stable, favorisant des manipulations de plus en plus
élaborées. Changer de position impose à Hugues une modification
de ses appuis corporels, ce qui génère, en lui, une angoisse importante soulignée par le recours à l’hypertonie et aux cris. Quand
Hugues manifeste de la voix sa lassitude, un de ses parents l’aide
à modifier sa position mais la posture ainsi acquise l’est de façon
artificielle et non articulée au mouvement du corps : le corps-charnière est verrouillé. Hugues tient debout, seul, avec appui, mais ne
peut rien faire dans cette position : il adopte alors une posture
monolithique, raide, tout en utilisant cependant l’appui de son
ventre contre le support pour libérer ses mains.

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En position assise, l’exploration du monde des objets est
maintenant bien investie au profit d’une activité mentale fructueuse, et les relations de cause à effet sont étudiées par Hugues
de manière très pertinente : il passe de longs moments à jouer
seul jusqu’à ce que l’objet lui résiste. Il n’apprécie pas l’intervention de l’un des deux parents dans son jeu. Les jeux
d’échange se limitent au jeu de ballon. L’exploration des sensations liées aux points d’appui du corps, pour se tenir de façon
stable et anticiper les ruptures d’équilibre et les chutes, est à enrichir dans le sens d’un assouplissement des articulations et d’un
adoucissement des émotions. L’espace des déplacements n’est
pas encore familier. Prendre soin de soi vient de l’extérieur : les
parents, installés au sol, plongent pour rattraper Hugues et le
maintenir en suspend. Jouer à se pencher, à se protéger, à tomber
en accompagnant sa chute, tout en qualifiant les éprouvés de
l’instant à vivre, nous permettra de relier tonus et émotion au
profit d’une liberté d’initiative sans crainte. La conquête de l’univers passe par l’intégration et l’élaboration psychique de l’espace
proche et de l’infiniment lointain.
BIBLIOGRAPHIE
AJURIAGUERRA, J. de, 1977. Manuel de psychiatrie de l’enfant, Paris, Masson.
ANZIEU, D. 1985. Le moi-peau, Paris, Dunod.
BULLINGER, A. 2004. Le développement sensori-moteur de l’enfant et ses avatars,
Toulouse, érès.
CICCONE, A. 1991. Naissance à la vie psychique, Paris, Dunod.
GIBELLO, B. 2003. « D’Œdipe à Euclide. De l’espace affectif primitif à l’espace
commun », Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, vol. 51, p. 283-287.
GIBELLO, B. 2004. « Corps, pensée et représentations de transformation »,
Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, vol. 52, p. 356-363.
HAAG, G. 1997. « Contribution à la compréhension des identifications en jeu dans le
moi corporel », Journal de psychanalyse de l’enfant, n° 20, Paris, Bayard Éditions.
HOUZEL, D. 1997. « Le corps et l’esprit », Journal de psychanalyse de l’enfant, n° 20,
Paris, Bayard Éditions.
SOULAYROL, R. 1989. « Le dos et l’espace postérieur chez l’enfant : une voie d’approche
perdue et retrouvée chez l’enfant psychotique », Neuropsychiatrie de l’enfant et de
l’adolescent, vol. 27, p. 463-468.

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« Les thérapies
psychomotrices touchent
au moi-corporel et vont
proposer des objets et
un espace intermédiaire,
ludique et parfois un corps
à corps où vont se travailler,
se retravailler et s’élaborer
la mise en place de
ce premier moi, de la
structuration spatiale qui
en découle et de leurs
représentations dans divers
jeux que nous découvrons
avoir été inventés par la
culture pour l’élaboration
progressive de ces aventures
primitives du moi ».
G. Haag, 1997.

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Du corps à corps à sa propre verticalité

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RÉSUMÉ
L’intérêt permanent que nous portons au bébé réel dans le cadre
de la thérapie psychomotrice nous place dans un espace d’analyse
des interactions précoces parents-nourrisson, liant le point de vue
développemental et le point de vue psychodynamique. C’est par
le déploiement de son activité que l’enfant crée sa propre
conscience de l’espace, contenu et soutenu physiquement et
psychiquement par sa mère et par son entourage. L’espace corporel est le point de référence de cette construction. Une vignette
clinique vient témoigner de la mise en marche de ce processus
lorsque dès la naissance, la confrontation au monde extérieur se
révèle problématique.

Mots-clés :
Espace corporel,
espace psychique,
contenance,
orientation tonicoposturale,
régulation tonicoémotionnelle,
sensorimotricité.

SUMMARY
The permanent interest we show to the real infants in the domain
of psychomotor therapy sets us up in a space of analysis about
early interactions between parents and infants, binding the developmental point of view with the psychodynamic. It is through the
display of his activity that the infant fosters his own consciousness about space, being psychologically as well as physically
controlled and supported by his mother and his kindred’s. The
corporal space is the primary reference for such a construction.
If at birth, it appears that the confrontation with the external
world may cause some difficulties, then a clinical token is issued
to acknowledge the beginning of the process.

Key words :
Attitude,
corporal space,
psychological space,
tonico-postural
orientation,
tonico-emotional
control,
sensorimotricity.

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STERN, D. 1989. Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, PUF, coll. « Le fil
rouge ».
WINNICOTT, D.W. 1970. Processus de maturation chez l’enfant : développement affectif
et environnement, Paris, Éditions Payot.
WINNICOTT, D.W. 1992. Le bébé et sa mère, Paris, Éditions Payot.


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