Taos AMROUCHE Solitude ma mère .pdf



Nom original: Taos AMROUCHE_Solitude ma mère.pdfTitre: Solitude ma mèreAuteur: Taos AMROUCHE

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TAOS AMROUCHE
SOLITUDE MA MÈRE
P réface de François M aspero
Avec Solitude ma mère, les Éditions Joëlle Losfeld commencent
la réédition des œuvres de Taos Amrouche dans la collection
Arcanes.
«7aos Amrouche avait une présence rayonnante, excessive
comme une tragédienne antique, rires et larmes mêlés : seule sur
scène, chantant a capella, elle soumettait en un instant son
public à la présence charnelle de sa voix qui remplissait tout l'es­
pace — elle a elle-même, en toute clarté, comparé l'acte de
chanter à l'acte sexuel. Elle y joignait une exigence spirituelle
toujours insatisfaite. Un goût pour les choses lumineuses, fleurs,
fruits, une aspiration à une plénitude qui serait fusion de la chair
et de l'âme. [...] Mais, plus que tout, lui importaient ses romans :
pour elle, seuls ceux-ci livraient, mis en mots, tout ce qu'elle sen­
tait vivre en elle de lumineux et de tragique. »
François Maspero
Née à Tunis en 1913, Taos Amrouche est la première romancière
algérienne de langue française. Elle était à la fois la sœur de
l'écrivain Jean Amrouche, mais également l'amie de Gide et de
Giono.
[
Dans ses quatre romans fortement autobiographiques, elle ana­
lyse son déracinement, l'exil, la solitude et exprime le besoin
d'émancipation des femmes étouffées par la tradition. Taos
Amrouche est morte en 1976. Solitude ma mère, son dernier
roman, est resté inédit jusqu'en 1995, date à laquelle il a été édité
aux Éditions Joëlle Losfeld.
ISBN : 2-07-078733-8

PRIX: 10 €
06-XI A78733

conception couverture : transit.design@club-internet.fr
e-mail : joellelosfeld@yahoo.fr

9 782070 787333

MROUCHE

D u même auteur chez le même éditeur :

Jacinthe noire, Éditions Chariot, 1947, pour la première édition.
Éditions François Maspero, 1972. Éditions Joëlle Losfeld, 1996.

Rue des tambourins, Éditions La Table Ronde, 1960, pour la
première édition. Éditions Joëlle Losfeld, 1996.

Lamant imaginaire, 1975, Robert Morel Éditeurs pour la pre­
mière édidon. Éditions Joëlle Losfeld, 1997.
D u même auteur chez d’autres éditeurs :
Le grain magique, Éditions François Maspero, 1966. Éditions de
la Découverte, 1996.
Les chants de Taos, coffret : un album et cinq CD, L’Empreinte
Digitale, 2002.

Solitude ma mère

COLLECTION ARCANES DIRIGÉE PAR JOËLLE LOSFELD

Taos Amrouche

Solitude ma mère
Roman
Préface de François Maspero

© Éditions Joëlle Losfeld, 1995.
© Éditions Gallimard, 2006.
ISBN : 2-07-078733-3

ÉDITIONS JOËLLE LOSFELD

Préface
Marguerite-Taos Amrouche fut dans l’après-guerre,
comme son frère Jean Amrouche, une des grandes «voix»
de la Radiodiffusion française. Elle avait baptisé sa dernière
série d’émissions «Étoile de chance». Elle n’eut pas pour
autant la chance de voir son œuvre littéraire reconnue.
En revanche, elle fut dans les dernières années de sa vie,
par ses récitals, ses disques, son livre de poèmes et de contes
berbères Le grain magique ‘, une porte-parole du peuple
auquel la rattachait ses racines. Elle reste dans le souvenir
de beaucoup comme une des rares et des plus pures inter­
prètes de la mémoire vivante kabyle.
Mais, plus que tout, lui importaient ses romans : pour
elle, seuls ceux-ci livraient, mis en mots, tout ce qu’elle
sentait vivre en elle de lumineux et de tragique. C ’est cette
œuvre, à laquelle l’auteur avait donné le titre générique
de Moissons de l’exil, que Denise Brahimi a décidé de
ressusciter en lui consacrant un livre chez Joëlle Losfeld,
et que le même éditeur entreprend, en outre, de publier
1. Aujourd’hui heureusement réédité aux Éditions de la Découverte.

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1. Histoire de ma vie de Fadhma Aïth Mansour Amrouche (La
Découverte) a été accueilli en 1968 par Albert Memmi dans sa collec­
tion « Domaine maghrébin » - après avoir été refusé pendant vingt ans
par les éditeurs parisiens.

le refus de se conformer à la vie de normalienne, les études
de musicologie à la Casa Velasquez qui lui permirent d’in­
tégrer le patrimoine familial aux traditions méditerranéen­
nes, arabe, juive, andalouse, la fréquentation d’écrivains
comme Gide et O. V de Milosz, l’amitié avec Giono, la
quête passionnée d’une expression littéraire qui l’exprime
toute entière, la conquête trop tardive de la scène et du public
par ses chants, le désespoir de ne pas voir reconnaître son
œuvre romanesque...
Elle avait une présence rayonnante, excessive comme
une tragédienne antique, rires et larmes mêlés : seule sur
scène, chantant a capella, elle soumettait en un instant son
public à la présence charnelle de sa voix qui remplissait
tout l’espace - elle a elle-même, en toute clarté, comparé
l’acte de chanter à l’acte sexuel. Elle y joignait une exigence
spirituelle toujours insatisfaite. Un goût pour les choses
lumineuses, fleurs, fruits, une aspiration à une plénitude
qui serait fusion de la chair et de l’âme, celle du Cantique
des Cantiques : elle a longtemps hésité, pour son roman
Solitude ma mère, entre ce titre-là et un autre, Larbouse
flamboyante. Une personnalité solaire : certains amis
l’appelaient «petite reine Karomama», nom d’une reine
égyptienne dont la statue est au Louvre, d’autres la compa­
raient, dit-on, à Kahena, autre reine, berbère celle-là.
Denise Brahimi, à qui l’on doit des études axées sur la
rencontre, le choc et la fusion des cultures - Fromentin au
Sahara, Isabelle Eberhardt en Algérie -, a choisi une voie
plus difficile que la simple biographie : rendre compte, en
partant de son écriture, de l’univers d’un être à la fois
marqué par «les dédoublements et les déchirements » - un
double exil, une double culture, une double spiritualité,

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intégralement : trois romans depuis longtemps disparus
du catalogue des éditeurs —Rue des Tambourins, Lamant
imaginaire, Jacinthe noire —et le quatrième resté inédit,
Solitude ma mère, qui paraît aujourd’hui en premier.
À l’origine, il y a une famille singulière. À la fin du siècle
dernier, une jeune femme kabyle n’avait eu pour seule
ressource, afin d’échapper à l’opprobre de son village, que
de mettre son enfant sans père à la première école laïque
de filles d’Algérie, ouverte à Fort-National sous le minis­
tère Combes pour tenter l’impossible assimilation. Ainsi
grandit la mère de Taos. Mariée à un Kabyle, elle transmit
à ses enfants, suivant la tradition des femmes aèdes, le
patrimoine oral berbère1. «Une famille de clairchantants»,
a écrit son fils Jean.
Enracinée dans un village de Kabylie, transplantée dans
les années trente à Tunis puis à Paris, la famille Amrouche
incarne, par l’itinéraire de Jean et de Taos, les déchirements
et les contradictions d’êtres viscéralement attachés à la
culture de leurs ancêtres rebelles, et décidés en même temps,
coûte que coûte, à s’exprimer au sein de la culture fran­
çaise devenue une part non moins viscérale d’eux-mêmes.
La vie ardente de Taos Amrouche mérite en soi un livre.
Il était tentant - et peut-être plus gratifiant pour le lec­
teur - d’écrire une vraie biographie : l’enfance tunisienne
et la pauvreté, la bourse pour l’École normale de Fontenay,

un double amour (autant de titres de chapitres du livre)
- et par une recherche de l’absolu, d’une harmonie avec
soi-même comme avec les autres. Une recherche qu’elle
définit comme le «projet unitaire » pathétique et inassouvi
de Taos Amrouche ; une poursuite de l’impossible qu’elle
ne craint pas de comparer à celle de la baleine blanche par
le capitaine Achab.
De l’adolescence à l’âge mûr, de la Rue des Tambourins
à Solitude ma mère, les romans de Taos Amrouche mettent
en scène sous divers noms (le même, Amena, pour deux
d’entre eux) une femme qui vit dans toutes ses fibres ce
qu’elle appelle elle-même son «hybridité» et dont toute
son œuvre, nous dit Denise Brahimi, serait une lente prise
de conscience, le mot n ’apparaissant qu’aux dernières
pages de son dernier livre, pour être enfin assumée comme
une revendication essentielle. C ’est probablement aussi à
l’époque où elle rédigeait ces pages qu’elle renonça au port
de son prénom français pour arborer fièrement celui de
Taos (le paon royal, en kabyle) seul.
«L’héroïne, expliquait l’auteur pour présenter son Amant
imaginaire en 1975, n ’est pas d’ici. Elle porte en elle le
tourment, l’insatisfaction, la révolte et le sentiment d’un
irrémédiable exil. Aména est une transplantée, une inadap­
tée dont les racines sont à nu et qui entend crier ses racines.
D’où son obsédant besoin de prendre racine en chacun de
ceux qui croisent son destin... Dans Solitude ma mère, elle
fait dire à la même Aména : “Je ne ressemble à personne...
Je viens d’A frique...”, mais aussi : “Je veux être heureuse
et apaisée”, rêvant d’une “vie harmonieuse et pleine comme
une orange”. »
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On peut donc comprendre pourquoi les lecteurs d’au­
jourd’hui seront plus aptes à entendre la voix des héroï­
nes de Taos Amrouche, plus attentifs et plus passionnés
par elles que les éditeurs d’il y a quarante ou même vingt
ans : des enfants de «merles blancs» (c’était ainsi que Taos
elle-même qualifiait sa famille) sont aujourd’hui légion.
Peut-être, en revanche, les mêmes lecteurs risquent-ils
d’être légèrement déroutés par le style et les procédés narra­
tifs de la romancière. Denise Brahimi évoque une filiation
avec le roman français d’analyse, de Benjamin Constant à
Gide. C ’est probablement l’une des singularités de Taos
Amrouche que de formuler des passions qui sont totale^
ment de notre temps en des termes classiques qui nous
semblent parfois d’un autre âge. Jean Giono disait qu’il y
avait en elle une Mlle de Lespinasse. Conçus dans les années
cinquante, ses romans fleurent parfois la psychologie de
Paul Bourget plus que celle de Stendhal. Mais ils n’y
sombrent pas. Parce que, là aussi, appâraissent et triom­
phent, dans la trame même de l’écriture, toute l’originalité,
toutes les ressources qui font la force de «l’hybridation» :
dans sa préface à Solitude ma mère, Jacqueline Arnaud qui
fit tant pour les études berbères signalait «cet art du
contraste » comme un trait maghrébin : « Le sens de la
beauté, des belles matières, des beaux objets, l’ivresse
devant le printemps, la profusion sentimentale font place
à l’âpreté tranchante dès que l’honneur ou la justice sont
en jeu, à une amère délectation [... ] à un goût de la
confrontation cruelle avec le destin. »
Denise Brahimi rappelle que Taos Amrouche aimait Les
nourritures terrestres et Lamant de Lady Chatterley. Elle
aurait pu ajouter, à plus juste titre encore, Que ma joie

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demeure. Mais chez Taos, à la différence de Gide, de Law­
rence ou même de Giono, nul apprentissage n’a été néces­
saire pour dire l’accord charnel des êtres et des choses. «Les
Berbères, écrivait déjà Ibn Khaldoun au XIVesiècle, racon­
tent un tel nombre d’histoires... » Au détour des phrases,
l’appétit, la gourmandise pour la vie, coulent de source.
Au plus profond du malheur surgissent les images d’au­
thentiques bonheurs : « Comme ma mère l’Afrique qui,
depuis des millénaires a été convoitée, violée par les inva­
sions successives, mais se retrouve invariablement ellemême [...] Je la sens encore frémissante en moi, l’ardente
jeune fille, l’arbouse flamboyante que je fus à dix-huit
ans. » Des lignes de ses romans naît alors un chant envoû­
tant qui s’élève, toujours indompté, et qui rejoint celui de
son frère Jean : «Tout meurt tout se dissout pour que naisse
la vie/Toute image de nous est image de mort/mais aussi
toute mort est un gage de vie. » Oui, Taos Amrouche fut
bien une clairchantante.
François Maspero
«Le merle blanc de Kabylie»,
Le Monde des Livres, 19 janvier 1996.

Solitude ma mère, redites-moi ma vie
Voici
Le mur sans crucifix
Et la table et le livrefermé
O. V. de L. Milosz

Prologue

M aintenant, je le sais, je n’irai jamais à Sanchanteur.
Luc est pour moi comme mort, plus mort même que s’il
était mort de sa vraie mort. Car, mort de sa belle mort,
foudroyé comme un arbre, je continuerais à le parer de
tous les mérites et à vouloir le rejoindre, fut-ce en rêve...
Autrefois, quand un coup me frappait, mon réflexe était
d’appeler. Aujourd’hui, il n’y a personne. Je creuse la tran­
chée de ma solitude, je la creuse avec une application de
démente : à quarante ans —et sans qu’un être au monde
puisse le comprendre—je suis aussi démunie devant la vie
qu’un enfant dans son berceau.
Il était celui qui devait faire de moi une femme, pour
que s’épanouît enfin ce bouton aux pétales si étroitement
serrés qu’on le dirait de pierre. Car si j’ai connu la déchi­
rure de l’enfantement, je ne suis pas une femme. Des
hommes de tous âges et de diverses races ont eu beau m’ap­
procher pour me prendre de force, quand je n’avais pas
assez d’indifférence ou de dégoût pour être passive, je ne
suis pas une femme pour autant. Une femme est douce,
lisse, consentante, et je suis, moi, le fruit qui s’est refusé
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à mûrir, le fruit vert à l’âge où l’on ne devrait être que
succulence.
Que s’est-il passé ? Rien... ou si peu, en apparence. Hier
encore, mon cœur était comme un brasier. Dans la rue, je
m’étonnais que les passants transis ne s’en approchent pas.
Aujourd’hui, je creuse ma tranchée, je la creuse en avalant
mes larmes, sans relever la tête.
Serais-je tombée dans le piège si Luc n’était venu m’ap­
porter, à la clinique, une brassée d’aubépine ? Y serais-je
tombée, si, dans la pâleur de sa face, il n’y avait eu ce regard
d’une inquiétante profondeur ? Mais je ne savais pas alors
que sa bouche si fière pût trembler... J’ai cru que ses bras
seraient le nid auquel j’aspirais depuis toujours, ce nid
qu’en chaque homme j’ai obstinément cherché.
Luc est vivant. Luc peut ouvrir la porte, et il est pour
moi comme mort, parce que je ne pourrai jamais ni le réta­
blir sur son trône ni surtout lui pardonner de m’avoir
méconnue. S’il en était autrement, je crierais vers le large,
au lieu de creuser toujours plus profond.
Quelle est cette poupée de cire que je berce sur mes
genoux et que j’arrose tous les soirs de mes pleurs ? N ’estce pas mon amour mort ? Si Luc surgissait, il me trou­
verait prostrée, avec mes cheveux défaits. Ses grands cils
feraient une ombre sur sa joue, et il s’en retournerait en
silence. Sanchanteur !... Mais tout s’est écroulé avant de
l’atteindre, avant ces jours savourés en rêves où nous
eussions pu, dans le calme, nous comprendre - nos étrein­
tes ont été si fugitives ! Nous ne nous promènerons jamais
sous les peupliers-trembles de son jardin, je n’entendrai
pas le chuchotement des roseaux près de l’eau verte. Il
ne m’emmènera pas dans sa barque. Il ne me fera pas

connaître le kiosque à musique délabré où il aime à plan­
ter son chevalet. Il ne me soignera pas, l’été, moi la plus
atteinte de ses malades. Sa femme et ses fils n’ont rien à
craindre : il ne leur échappera pas.
Tout est parti de ce bouquet d’aubépine, de cette douceur
de lait qui se répandait sur moi quand, soudain, j’ai évoqué
le visage maudit de Robert et les tribulations qui ont suivi.
Jusque-là, Luc était pour moi un médecin parmi d’autres.
Il me reste à découvrir la raison de tant d’errements, à
creuser sans crainte. Aussi, la nuit, dans le noir de ma
chambre, quand je suis couchée comme une momie dans
mon lit étroit, je tourne les feuillets d’un livre imaginaire
sur lesquels viennent s’inscrire les visages de ceux qui
m’ont approchée, ou seulement frôlée. Ceux qui ont tenté
de me sauver rayonnent comme des enluminures. Ceux
qui m’ont déçue s’impriment cruellement et grimacent,
malgré mon effort pour les repousser. Quand j’entends le
bruit morne de la pluie sur le bord de ma fenêtre et que le
sommeil me fuit, c’est alors que je feuillette avec amer­
tume ce livre lisible pour moi seule.
Etais-je capable de n’aimer qu’un héros ? Est-il possible
que de tant de folie il ne reste que cendres ? Je croyais
presque me trouver à Sanchanteur... Pourquoi n’ai-je pas
mieux défendu mon amour ? Pourquoi ai-je permis à Luc
de déchoir à mes yeux ? Pourquoi ne l’ai-je pas serré contre
mon cœur et n’ai-je pas mis un bandeau pour ne pas voir
devenir cuivre ce que je croyais or pur ?
Perdre de manière définitive celui qu’on aime, avoir le
sentiment d’être à jamais dépossédée, je ne savais pas
encore ce que cela pouvait être, même après que Robert
m’eut abandonnée pour une autre. Mais il faut creuser

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plus avant pour retrouver la fière jeune fille, l’arbouse flam­
boyante que j’étais quand aucune main ne s’était avancée
pour me cueillir. Il faut ouvrir mon livre à sa première
page, toute bleutée, et comme baignée de lune.
Le Beau Clair
A dix-huit ans, à l’âge où mes compagnes avaient des
amoureux qui les faisaient danser dans les bals de banlieue
et les embrassaient sur les bancs des jardins publics, moi,
comme une Victoire de Samothrace, j’allais par les che­
mins de Mélidja, le visage et les seins offerts au soleil et
au vent, à la rencontre de l’amour. Je le voyais partout :
dans le ciel, dans les eaux du lac aux flamants roses, dans
l’herbe haute qui foisonnait auprès de l’abreuvoir.
Une fièvre typhoïde avait si brusquement transformé la
fillette chétive en une adolescente aux formes pleines que
des vergetures étaient apparues, moirant la peau de mes
hanches. J’étais plongée dans une sorte d’extase. J’écoutais le moindre son pour percevoir le premier appel et y
répondre de toute la pureté de mon cœur.
Je ne connaissais pas de garçons. J’avais peur de ceux
que mes camarades voulaient me présenter. Au bal du
dimanche, il m’arrivait de fondre en larmes. Je me sentais
désaccordée et comme traquée. La musique, l’effort
déployé pour y être heureux me paraissaient grotesques.
Tout s'assombrissait au point d’en devenir funèbre, et moi
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je m’éteignais comme une lanterne. J’étais gênée de me
trouver entre les bras d’inconnus, j’étais incommodée par
leur visage trop près du mien, leur souffle chaud sur ma
nuque et les pressions de leurs mains moites. Je détestais
la convoitise que je voyais s’allumer dans leurs gros yeux.
Parmi les collégiens boutonneux et gauches, en était-il un
qui s’enhardît à me serrer, je me raidissais, rejetant le buste
en arrière, alors que mes compagnes de classe se faisaient
souples et tout alanguies. Elles étaient déjà presque des
femmes quand je n’étais qu’une enfant, livrée à elle-même
au fond d’un jardin sauvage. Nulle caresse, nul mot câlin
ne me venaient de mon père ni de ma mère, qui n’expri­
maient librement leur tendresse qu’à l’heure du danger,
quand la mort se tenait sur le seuil —et alors, c’était si bon
qu’on se serait presque laissé mourir pour profiter plus
longtemps de cette douceur inespérée. Seule en face d’une
maman merveilleuse mais inaccessible, tenant de l’abeille
et de l’oiseau.
Heureuse de tout et accordée au temps, elle faisait son
miel avec la moindre goutte de pluie, cueillant les plus
modestes fleurs pour en former des bouquets pleins d’es­
prit. Elle chantait et souriait à longueur de jour, avec son
visage de dragée et ses tresses déjà argentées à l’âge où mes
cheveux sont encore noirs. Capricieuse et vaillante, lectrice
infatigable, elle ignorait l’ennui dans son jardin clos, ne
prêtant qu’une attention distraite à la fillette chagrine qui
ne lui paraissait pas être la sienne. Tout contact lui était
désagréable, hormis celui du soleil ou de l’eau sur sa peau
délicate. L’embrassait-on ? Elle avait un mouvement
machinal pour essuyer la place où vos lèvres s’étaient
posées. Était-ce défense, manque de sensibilité ou une des

manifestations de sa pudeur raciale ? Ou bien, recevant
tant de joie de la simple contemplation de la nature,
n’avait-elle besoin de rien d’autre ? Elle redoutait qu’on
la touchât Elle connaissait un profond bonheur à biner
ses pommes de terre, à cueillir les légumes de sa soupe, à
s’occuper de son jardin fou, et souffrait dès qu’on s’apprê­
tait à couper un dahlia ou une rose, ou même un simple
géranium. Elle vous disait alors d’un air farouche :
— Qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette pauvre fleur ? Pour­
quoi ne l’avoir pas laissée vivre ?
Mais, dès que la maladie s’attaquait à l’un de nous, cette
mère, pour nous défendre, se transformait en louve. La
pudeur et l’austérité étaient aussi les qualités dominantes
de mon père qui, en dépit de son éducation chrétienne,
subissait encore l’emprise de nos millénaires traditions
kabyles.
Ainsi grandissais-je dans un milieu où manquait totale­
ment cette douceur facile que l’on trouve dans presque
toutes les familles. Pendant des années, je me rappelle
n’avoir embrassé mon père qu’au jour de l’An et pour sa
fête (ou quand j’avais à lui demander pardon de mes
fautes, en pleurant). Pour oser, le soir, lui présenter mon
front d’un air naturel, il a fallu bien longtemps. Il m ’ai­
mait, j’en suis sûre, et ma mère aussi qui m’appelait «ma
petite guenuchette» lorsqu’elle était d’humeur tendre, ce
qui était loin d’apaiser ma faim de mots caressants.
Tant que j’étais petite, elle me laissa pousser comme une
folle avoine. Ce n’est qu’au sortir de la maladie, qui avait
failli m’emporter et contre laquelle elle s’était battue jour
et nuit, ce n’est que lorsque je surgis devant elle, un beau
matin, sous la forme d’une adolescente à la taille souple,

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aux épaules rondes et aux seins durs - mes cheveux bouclés
retenus par un ruban - que ma mère fit en moi des ravages.
Car, dès qu’elle me voyait pomponnée et prête à sortir, elle,
si naïve, qui vivait en son jardin aussi recluse qu’une nonne
en son couvent, elle pointait son doigt vers mon ventre et
me disait d’un ton terrible :
— Souviens-toi, ma fille, que l’on part seule et que l’on
revient deux !
Ce sont ces mots lourds de menace, venant d’elle et
s’adressant à moi qui ployais déjà sous le fardeau de notre
héritage racial, ce sont bien ces mots qui devaient tout
empoisonner pour moi, ôtant à l’amour son insouciance et
sa grâce. (Je ne connaissais pas alors le secret de ma mère,
cette naissance irrégulière, marque indélébile, ressenti­
ment qu’elle ne parvint jamais à surmonter et qui donne
la clef d’une méfiance atavique à l’égard des hommes
qu’elle voulait à toute force me transmettre.)
Rien n’assombrissait encore la jeune fille heureuse qui
retrouvait avec délices le goût du pain chaud, de l’eau
fraîche, d’une nourriture frugale, après trois mois de diète
sévère, et qui souriait à l’image que lui renvoyait l’armoire
à glace de la chambre de sa mère. Me mouvoir librement
par les chemins bordés d’orangers en fleur de la proche
banlieue de Ténarès où nous habitions était un bonheur
extrême. Je m’étais fait un amoureux, aux couleurs de l’arcen-ciel, vers qui j’allais en bondissant dans mes jupes à
ramages. Je lui parlais. Je lui tendais les bras. Il n’avait pas
de nom, mais son visage était aussi pur que celui de ma
mère. Je n’imaginais rien de dramatique ni de très roma­
nesque : j’allais en dansant à la recherche du compagnon
qui me ferait entrer dans la grande ronde.

Un jour, cet amoureux, je crus le reconnaître en un voya­
geur que je n’avais encore jamais remarqué. Je l’ai tout de
suite appelé : «le Beau Clair. » Il descendait du petit train
qui nous reliait à Ténarès; il traversait la gare fleurie de
géraniums. Il la traversait sans hâte, le dernier, vêtu de gris,
offrant un visage d’une transparence parfaite et des yeux
aussi limpides que les eaux du lac aux flamants roses qui
bordait la ligne de chemin de fer. Un béret me cachait ses
cheveux. Nous nous sommes regardés et timidement souri.
Il a passé près de moi d’un air grave, et il s’est éloigné en
direction de la mairie. J’étais la plus riche des jeunes filles,
car je n’étais plus celle qui voyait son élu dans le ciel,
l’herbe mouvante ou les miroirs d’eau, ni celle qui, dans le
secret, enviait ses compagnes d’avoir des intrigues : j’avais
trouvé une forme à mon amour.
C’était l’époque où je portais, au printemps, un costume
assez provocant de drap satin gris fer, très ajusté à la taille
par six boutons de métal. Il s’ouvrait sur un corsage capu­
cine, flamboyant les jours de pluie, qui mettait en valeur
mon teint clair, mon abondante chevelure brune et les
longs yeux qui ne regardaient pas encore la vie avec effroi.
J’avais alors un visage enfantin aux courbes douces, dont
les pommettes ne devaient s’accuser que plus tard, et une
bouche épaisse qui venait à peine de découvrir qu’elle
pouvait sourire avec grâce.
Le dimanche, mes compagnes - pensionnaires pour la
plupart - allaient retrouver leurs amoureux à la ville. On
les rencontrait, entre 11 heures et midi, se promenant dans
leurs beaux atours sous les ficus de l’avenue de France ou
sur le quai des Voiliers. L’envie me vint de me pavaner

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comme elles, dans l’espoir de voir apparaître entre les
arbres celui que je n’avais jamais revu, bien que j’eusse
rôdé souvent du côté de la petite gare et guetté les voya­
geurs à travers les eucalyptus. Un dimanche, après la
messe, ayant économisé sou par sou le prix du court voyage,
je m’échappai. Je fus prise de panique dès l’entrée de l’ave­
nue, devant la marée de promeneurs qu’il me fallait fendre.
Je me glissai, avançant avec courage, malgré un sentiment
de solitude que je n’avais encore jamais éprouvé, même
lorsque j’errais de la colline d’oliviers à la mer, ou du lac
à l’oued, poussant parfois mes flâneries jusqu’aux salines,
toujours à la recherche de ce prince qui me prendrait par
la main pour entrer avec moi dans la vie.
J’allais le long de l’avenue bordée de marchandes de
fleurs. J’allais, regardant anxieusement à droite et à gauche,
à travers ces haies de promeneurs souriant à leurs souliers
vernis, comme si de l’asphalte devait surgir cet être mira­
culeux de qui je ne savais rien, mais qui occupait toutes
mes rêveries, ce Beau Clair à qui je faisais en imagination
toutes sortes d’offrandes, partageant avec lui mes espoirs
puérils et mes chagrins, et jusqu’aux mandarines qui
pendaient à nos arbres.
Un peu honteuse et prête à fondre en larmes, je me
disposais à rebrousser chemin, lorsque je le vis tout là-bas,
au bout de l’avenue, se détacher d’une statue blanche et
venir vers moi, habillé de gris, un oeillet à la boutonnière.
L’avenue me parut déserte, je me sentis toute nue et très
exposée. Il ne portait plus de béret, je pus voir son front et
ses cheveux drus, d’un or si beau qu’ils éblouirent l’Afri­
caine que je suis. Un étonnement sans borne se lisait sur
son visage et dans ses yeux. J’eus la déchirante intuition
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que nous ne ferions jamais un pas l’un vers l’autre. Je
ne devais jamais le revoir : il garda toujours ce caractère
d’apparition.
Que serait-il arrivé s’il m’avait abordée, comme si j’eusse
été semblable aux jeunes filles de mon âge ? Sans doute
portais-je la marque de cette solitude à laquelle j’étais
promise et l’avait-il perçue ? Ne m’aurait-il pas fait parti­
ciper à la sorte de danse lente et grave à laquelle se livraient
tous ces personnages endimanchés, s’il en avait été autre­
ment ? Il aura compris que j’appartenais à une autre
planète.
Je n’ai jamais osé parler à personne du Beau Clair - à
Luc moins qu’à un autre. Or son image est la première
qui se présente. Un ange ne pouvait-il se dresser pour
prévenir la jeune fille des tourments qui l’attendaient ?...
Au fond de la barque, à Sanchanteur, j’aurais su, peutêtre, évoquer pour Luc ce visage de mon Beau Clair dont
j’aurais vu les traits se former sur l’eau de la rivière, ou
dans le ciel comme autrefois. Mais il n’y aura jamais ni
barque ni Sanchanteur. Il n’y aura que cette plaie vive, au
cœur, par laquelle tout mon sang se répandrait, si je n’y
prenais garde. Et il y a ce livre dont je suis condamnée à
tourner les pages, comme je suis condamnée à creuser ma
tranchée jusqu’à ce que le sommeil veuille me prendre en
pitié, juste avant le chant du coq.

Aldo

L ’image d’AIdo vient d’éclore dans la nuit. À quel
moment est-il entré dans ma vie, pour en sortir presque
aussitôt, laissant dans mon souvenir un sillage phospho­
rescent ? Quelques mois après le Beau Clair : je devais
avoir dix-neuf ans ; Alexandre, mon frère, officier à Tlemcen, parlait de son retour.
Aldo, avocat sans cause et poète sicilien, venait de publier
ses Poèmes orphiques. Il m’est arrivé souvent de raconter son
histoire - jamais de la même façon. Mais quel besoin,
désormais, de maquiller la vérité ? Qui se soucie encore de
moi ? Ne suis-je pas doublement veuve ? —veuve d Adrien,
mort avant d’avoir eu le temps de m ’apaiser, et veuve de
Luc —qui, à lui seul, aura fait plus de ravages en moi que
tous les autres réunis ? Quant à Olivier, le père de ma fille,
le compagnon des années les plus sombres, le voici enfin
délivré, sans femme ni enfant, menant la vie dépourvue de
responsabilités dont il rêvait Ortega —le bel Ortega —s’est
révélé l’aiguille de glace que j’avais eu la présomption de
conquérir. Un jour, il a cessé de répondre à mes appels, et
je me suis lassée de vouloir étreindre le vent.
27

C’est au printemps qu’Aldo s’est manifesté, au moment
des pieds-d’alouette, des gueules-de-loup, des giroflées et
des tabacs, quand ma mère délaissait sa maison pour dispa­
raître derrière les massifs de marguerites blanches, ne
rentrant à contrecœur dans sa cuisine que sur le coup de
11 heures pour préparer à la hâte le déjeuner.
Je me trouvais un après-midi, à l’heure du thé, chez
Gérald, à Ténarès, quand Aldo fut introduit. Pour qui
savait lire, il portait déjà sans conteste le signe de son tragi­
que destin dans cet éclair du regard évocateur d’un monde
trop beau...
Il ne me découvrit pas tout de suite. A demi cachée par
un paravent, je pus l’observer. Il était mince et d’allure
fière. Sa noble tête eût gagné à être supportée par un corps
plus élancé. Avec sa voix grave, son léger accent, et sa
manière courtoise de s’exprimer (un peu fleurie, même,
car il avait l’hommage près des lèvres, comme un Espa­
gnol), il exerçait un pouvoir sur toutes les jeunes filles. Je
ne me lassais pas de le contempler, priant le ciel qu’il ne
m’aperçût pas encore, tant je craignais la rencontre de nos
regards. Il y avait du raffinement dans sa mise. Des man­
chettes amidonnées, dépassant un peu, égayaient son cos­
tume bleu marine, trop sévère pour le pays. Et ses souliers
à bout fin semblaient sortir des mains d’un de ces yaouleds
qui ne ménagent ni le cirage ni leur peine.
Aldo prit place sur le divan bas, près d’un étudiant maro­
cain au charme indiscutable (Gérald, notre poète anglais,
était ami de la beauté - masculine de préférence -, je m’en
avise aujourd’hui). Bien que naïve, je perçus tout de suite
qu’Aldo était un homme, tant il faisait contraste avec l’An­
glais et son éphèbe. Je n’ose décrire son visage : je m’y suis

essayée tant de fois - et dernièrement avec Luc. Je revois
les cheveux lisses, d’un noir bleu, rejetés en arrière, et la
pointe qu’ils dessinaient au milieu du front à peine bombé,
couleur de miel, sans une ride. Aldo s’exposait-il au soleil,
ou l’or sourd, plus ardent aux pommettes, était-il la tona­
lité naturelle de sa peau ? La bouche sombre s’y détachait
heureuse et calme. Il abaissait vers sa tasse de grandes
paupières brunes, frémissantes comme des ailes. J’attendais
la seconde où elles se soulèveraient pour découvrir la splen­
deur de ce regard vert qu’on disait fascinant. Je désirais,
tout en le redoutant que ce regard vînt me toucher.
Aldo finit par relever la tête. Je me mis à exister pour lui.
Ses yeux obliques s’ouvrirent, immenses et luisants, comme
s’il eût trouvé dans l’herbe un bijou. Il se leva et vint à moi
pour me tendre les mains et me faire asseoir près de lui, sur
le divan. On eût dit que nous nous connaissions depuis
toujours et que nous étions seuls au monde... Il avait la
voix si basse qu’elle évoquait le roucoulement des ramiers.
Je me tenais très droite, un peu figée, les mains allongées
sur les genoux.
Comment nous traversâmes ensemble le patio rempli
de géraniums et de chants d’oiseaux, pour nous retrouver
dans la rue ? Je ne le saurai jamais. Il était venu me cher­
cher, celui que j’attendais pour me faire passer sur l’autre
rive. Désormais, ses yeux seuls comptaient pour moi.
(Quand j’ai voulu le dire à Luc, il a souri. Pourtant, jamais
yeux verts ne furent plus émouvants : ils faisaient penser
à deux lacs abrités par des haies de cyprès.)
Il avait une dizaine d’années de plus que moi. Je n’ai
jamais vu en lui un fiancé, ni même un amoureux. L’aprèsmidi, par beau temps, on pouvait l’apercevoir à la terrasse

28

29

de la pâtisserie Royale. Regarder passer les filles, pour­
suivre on ne savait quel songe obsédant paraissait lui
suffire. Il avait toujours des gens à saluer - surtout des
femmes, jolies pour la plupart, dont il baisait cérémonieu­
sement le bout des doigts. Pour Aldo, mes mains étaient
«des urnes anciennes et très fragiles où sommeillent les
légendes, les parfums et les mystères »... (Luc aura été seul
à ne les avoir pas exaltées, ces mains : il aura mis son point
d’honneur à ne chanter que mes imperfections.)
Aldo n’était pas à son aise en ce monde. Cheminer côte
à côte et confondre nos vies, cela n’avait pas de sens pour
nous qui ne savions pas, au juste, où nous allions. À ma
vue, son visage exprimait une douloureuse extase, et quand
il approchait mes mains de ses lèvres, il pâlissait et fermait
les yeux.
Je n’ai reçu de lui qu’une seule lettre : je n’en recevrai
jamais de plus pathétique. Tracés à l’encre noire, sur papier
bleu assez ordinaire, les signes appuyés révélaient la
noblesse et l’orgueil. Outre quelques ratures, il y avait
certaines incohérences attribuées à tort, peut-être, à l’émo­
tion et à l’usage d’une langue étrangère, qui auraient dû
me frapper... Quand nous allions nous asseoir sur les
rochers, au bord de la mer, il me récitait des poèmes en
italien. Dès qu’il consentait à émerger de ce rêve dans
lequèl le plongeait ma présence, j’aurais pu m’inquiéter
de sa tendance à l’hyperbole : il était, à l’entendre, le fils
d’une puissante famille, l’héritier de toute une île et de
centaines d’hectares de vigne et de forêt. Parlait-on de la
mer? Il «nageait comme un dauphin». S’agissait-il de
chevaux ? Il «montait comme un centaure».
Il vivait aussi désœuvré que les sages orientaux qui nous

entouraient. Pour lui, comme pour eux, seule comptait
l’heure présente. Il était bien question d’un mystérieux
ouvrage qui lui demanderait des années d’effort, mais cela
restait du domaine des velléités.
Plus expérimentée, j’aurais su déceler peut-être le mal
qui devait l’emporter. Son humeur ombrageuse, son sens
très vif de l'honneur pouvaient passer pour les marques
d’un grand caractère. Le fait qu’il allât sans but et fût
comme flottant, et qu’à l’âge d’homme il me courtisât pour
la seule joie de me courtiser, sans penser à me retenir, cela,
bien sûr, eût dû me surprendre : j’étais trop charmée pour
pouvoir m’en étonner. Pour moi qui avais été absorbée,
pendant des mois, par cette sorte de songe irisé que fut le
Beau Clair, Aldo avait une réalité éclatante. Il me regardait,
j’étais éblouie. Il me parlait, le chant du large m’emplissait
les oreilles. Il se taisait, un silence ineffable nous unissait.
Et quand il me prenait dans ses bras, c'était avec tant de
douceur et de respect que je ne pouvais m’en offenser.
Ce qui me frappe aujourd’hui dans ce comportement,
c’est la réserve jointe à une ferveur qu’Aldo se défendait
d’extérioriser. Il ne m’a embrassée qu’une seule fois, par un
après-midi où le bruit de la mer nous assourdissait. Et ce
fut comme si un oiseau s’était posé sur ma bouche. Après
avoir frôlé mes lèvres de ses belles lèvres, Aldo, mortelle­
ment pâle, s’écarta. Nous n’allâmes jamais plus avant
Je me souviens de notre promenade sur les hauteurs de
la Saïda : c’était mon premier rendez-vous d’amour, celui
que me fixait cette lettre bleue, lue en tremblant dans le
jardin, à l’ombre du citronnier, en ce mois de mai délirant où
les fleurs m’arrivaient à la taille, où le vent jeune courbait
les pieds-d’alouette et faisait tomber les dernières oranges.

30

31

Nous avons marché d’un air grave tout l’après-midi. Il
s’arrêtait pour élever ma main à ses yeux, il la gardait là,
comme un bandeau, et puis il la laissait retomber en soupi­
rant, après l’avoir appuyée sur sa bouche.
Il ne m’a jamais interrogée sur mon enfance, ni sur mes
origines. Savoir que j’appartenais au vieux peuple berbère,
à la race la plus mystérieuse d’Afrique blanche, lui était
un enchantement : il en cherchait confirmation dans la
finesse de mes attaches, l’ourlet de mes oreilles, l’élégance
de mes doigts. Combien eût duré cette aventure si Robert
n’avait fait irruption ?...
Avant que le visage de cet ange noir ne triomphe, il faut
que je tente de retrouver trace d’une visite que je fis à Aldo,
à l’adresse où je n’avais encore jamais osé me rendre.
Le printemps touchait à sa fin, les anémones devenaient
rares. Avais-je trop attendu mon poète à la terrasse de la
pâtisserie Royale ? L’inquiétude m’avait-elle envahie au
point de me donner de l’audace ? Je sais que, forte de mon
sentiment sans ombre, en dépit de la réserve que doit s’im­
poser une jeune fille - surtout dans nos pays - et des prin­
cipes sévères de ma mère, j’étais allée frapper à sa porte.
Mon prince habitait en meublé, dans une ruelle obscure.
Une vieille femme m’introduisit. La chambre d’Aldo
donnait sur la cour. Il fallait allumer pour y voir. Surpris
plus-que gêné, il me fit asseoir près du guéridon sur lequel
il écrivait. Une seule note consolante dans ce cadre d’une
laideur conventionnelle : quelques anémones rouges, dans
un verre, sur le point de s’effeuiller. Il me disait travailler
à un article pour une importante revue de Rome. C ’est au
sortir de cette chambre, éclairée sans pitié par une ampoule
nue, que s’imposa pour moi la certitude de ne jamais nous
32

rejoindre en ce monde. Moins d’une semaine après, le
malheur faisait son entrée dans ma vie sous les traits de
Robert
Je me revois prenant congé d’Aldo, de façon définitive,
à l’intérieur de la pâtisserie Royale. Il faisait déjà chaud :
Aldo avait choisi un coin tranquille dans le salon plein de
pénombre. Les fauteuils me parurent énormes et tout me
sembla périmé : depuis notre dernière rencontre, Robert
avait surgi. Indifférente aux gâteaux et aux boissons fraî­
ches, gênée de sentir mes mains dans celles d’Aldo, je tentai
de les lui retirer doucement.
— Aldo, je crois que j’ai rencontré mon fiancé.
Il garda longtemps le silence. Il dit avec effort :
— Je n’ai plus qu’à m’effacer.
Aldo serra une dernière fois mes mains dans les siennes
et s’en couvrit le visage ; nous n’étions déjà plus sur la même
rive. Était-ce au printemps que nous disions adieu ? Le
chemin que nous avions suivi jusque-là ne conduisait nulle
part, c’est pourquoi il était si beau...
Trois ou quatre ans après, j’apprenais qu’il était enfermé
dans un asile. La mort ne devait pas tarder à le prendre. Sa
lettre bleue est restée longtemps dans mon coffret, avec le
coquillage qu’il m’a donné. Sa grande photographie en
cape noire m’a suivie dans toutes mes pérégrinations.
Dès que j’ai su sa mort, je n’ai pu conserver ces reliques.
Elles ne sont plus que dans mon cœur, mais pour toujours.
Et son visage qui ne m’a apporté que beauté, ses yeux, sa
bouche qui la première s’est posée sur la mienne, sont
venus s’imprimer sur mon livre, pour compenser toute la
noirceur et la souffrance qui devaient suivre.

Robert

Avec Robert, ce sont les faux pas qui commencent, l’en­
gagement dans le tunnel à peine éclairé, de loin en loin, par
une image consolante.
A l’heure où d’autres sommeillent et réparent paisible­
ment leurs forces, j’explore le passé; je cherche, creusant
toujours plus profond, la raison de mon désastre. Et mon
cœur, qui jamais ne connaît de repos, vagabonde, sans que
je puisse le retenir... Il y a déjà vingt ans que Robert a
saccagé ma vie, me détournant d’Aldo. Depuis, je m’obstine
à vouloir trouver en chaque homme une compensation à
tant de souffrance inutile et d’erreurs.
Je n’arrive pas encore à comprendre comment Robert
m’a séparée de ceux qui auraient dû me protéger. Aldo
n’était pas seul : il y avait «le bon Edouard», notre voisin,
qui, m’ayant vue grandir, s’était mis à me convoiter, à me
suivre de son regard mouillé. Il y avait Gérald : bien que
sensible aux éphèbes, notre poète anglais s’était décidé à me
courtiser à sa manière. On dit en Kabylie que «sept
cognées façonnent une jeune fille». Ma mère faisait remar­
quer que, depuis ma maladie, les « sept cognées » étaient
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allé bon train, tant j’embellissais à vue d’œil. Mon incroya­
ble naïveté ajoutait à mon charme, poussant Gérald à venir
me chercher, en auto, dans des costumes de tweed d’un
bleu surprenant, au grand déplaisir de mes parents qui
mirent fin à ses assiduités en lui donnant à entendre que
la réputation d’une vierge était chose aussi fragile que
pêche mûre. Gérald dut renoncer à me lire ses poètes favo­
ris et à me mener au Bagdad —salon de thé à la mode où
il aimait à parader avec ses cheveux de Nordique, son teint
frais et ses nœuds papillon.
Aldo, Gérald et le bon Édouard n’étaient pas seuls pour
barrer le chemin à Robert. Il y avait Alexandre, mon frère,
qu’on appelait chez nous «le flambeau». Dans son
uniforme d’officier, il avait à mes yeux plus de prestige
qu’un prince. (Avec sa fiancée, Xavière, il devait occuper
dans ma vie une place prépondérante.) Tous ces gardes du
corps ne suffirent pas, car il était dit que Robert, le moins
exceptionnel des hommes que je rencontrerais, me rendrait
inapte au bonheur dès l’âge de vingt ans.
Il avait dix-neuf ans, il ressemblait à l’Adam de MichelAnge, avec un visage d’homme-enfant : un nez court, de
beaux yeux sombres aux paupières émouvantes comme
des anémones, une chevelure végétale et luxuriante. Il était
très grand, et de forme athlétique. Portés par un corps
d’homme, ce visage d’argile à peine modelé, cette bouche
gourmande, ces cheveux toujours emmêlés m’attendris­
saient.
Malgré sa jeunesse, il sut d’emblée me parler en maître
et même en tyran. C ’était bien ce que je cherchais à mon
insu —ce que toute femme cherche : un maître. Il n’y avait
pas lieu de faire un choix : il était dit de toute éternité qu’il

serait mon fiancé. Comme il avait eu déjà plusieurs intri­
gues avec des femmes mûres, il avait sur moi l’avantage
de n’être pas novice en amour. Néanmoins, je ne m’expli­
que ni cette passivité avec laquelle je l’ai suivi - détournant
mes regards d’Aldo et de ses enchantements -, ni cette
ardeur que j’ai mise à l’aimer, sans que ses baisers et ses
caresses m ’eussent à vrai dire épanouie.
Je revois ce jour d’été de notre rencontre qui devait
s’achever pour moi dans les larmes. Je m’étais timidement
servie pour la première fois d’un rouge à lèvres discret
avant de me mêler à mes camarades qui attendaient,
comme moi, les résultats de l’examen que nous venions
de passer. Très sûr de lui, Robert était un étudiant parmi
d’autres. L’aurais-je seulement remarqué, si j’étais rentrée
triomphante ? A la faveur de cet échec, Robert pénétrait
dans ma vie comme par une brèche. Quand je pense à cet
échec, aux proportions qu’il prit à mes yeux et au violent
chagrin que j’en ressentis, je revois comme une sorte
d’orage transformant en torrents et en lacs mon paysage
familier : j’étais la naufragée que Robert venait sauver en
barque (finirai-je un jour par ne plus prendre pour des
passeurs tous les êtres qui m’abordent ?). Aldo, Gérald, et
tous ceux qui comptaient jusque-là, perdirent de leur
réalité.
Grâce à Alexandre, mes parents me permirent de sortir
davantage et même de m’installer en partie chez Xavière,
à Ténarès. Elle habitait sur le quai un appartement haut
perché qui tenait de la volière : le ciel et la mer avec tous
ses bateaux y pénétraient par de grandes baies sans rideaux.
Nous y recevions des amis (Gérald s’y plaisait). Nous y écou­
tions, tard dans la nuit, de la musique. Nous y mangions

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des friandises que Xavière allait chercher dans les souks.
Robert s’y est montré quelquefois, mais, dès qu’il me fut
possible de le présenter à mes parents, il préféra ma cham­
bre et notre jardin de Mélidja, avec son citronnier des
quatre saisons, sa terrasse, et sa fontaine de lierre.
Je revois surtout la période de mes fiançailles clandes­
tines et la blessure que me fut le premier baiser de Robert
dans un square, au crépuscule —ce baiser qui me remplit
les yeux de larmes et me fit porter la main à ma bouche
comme pour contenir un flot de sang... Aujourd’hui (grâce
à l’accord que j’ai connu avec Luc), je sais que Robert a
commis une effraction, qu’il a déchiré mon cœur et mon
âme, et que, de ma part, il n’y a jamais eu adhésion ni
participation, mais seulement soumission.
Sa force physique m’éblouissait, ainsi que son intelli­
gence livresque. Ses succès m’impressionnaient parce que
je n’avais rien de scolaire. Il sentait que nous étions à part,
ma famille et moi, mais quelque chose lui échappait. Qui
étions-nous ? D’où venions-nous P Quelle était notre his­
toire ?... Il ne comprenait rien à ma nature profonde, et
notre drame le dépassait. Aussi me blessait-il constamment
sans le vouloir. Nos racines étaient à nu ; c’étaient elles qui
demandaient à s’enraciner en un être qui me devienne
l’équivalent du pays à jamais perdu et me. fasse oublier le
sentiment d’exil atroce que nous traînions partout. Cela,
Robert n’avait pas assez d’intuition pour le deviner.
Il était fils d’instituteurs français établis à Ténarès depuis
des générations. Pour lui tout était simple. Moi, la petite
indigène, je n’avais qu’à m’adapter, à marcher du même
pas que lui. Au reste, il avait décrété que, puisqu’il était très

grand, je porterais toujours des souliers à hauts talons pour
que nous formions un plus joli couple. Peu lui importait
l’enflure de mes chevilles. Ainsi de tout. Ma mère devait
l’exécrer et mon père se montrer tout juste poli : leur
instinct les avertissait que ce garçon n’était pas celui qu’il
me fallait. Je rêvais d’un lys, il était un chardon. Je me
sentais de grain plus fin que lui.
Je me suis souvent demandé si mes malheurs ne sont
pas venus de ce que Robert m’imposât d’interminables
fiançailles de quatre ans. Lorsque je pense à lui (et toujours
aux moments les plus douloureux), c’est une succession
de meurtrissures, de blessantes maladresses que je revois :
rien jamais ne fut, avec lui, pleinement accompli. Aucun
acte. Je rêvais d’arriver intacte au mariage. Mais j’aurais
été capable de me donner dans un élan à un homme qui
m’eût aimée sans calcul. Robert m’a grignotée, respectant
de façon pernicieuse l’absurde tabou de la virginité.
Puisqu’il ne pouvait se résoudre à faire de moi sa femme
tout de suite, de peur de compromettre ses études, il aurait
dû se contenter de se promener avec moi, sous les aman­
diers en fleur, en me tenant par le petit doigt.
J’avais une naïveté sans niaiserie qui a survécu à tous
mes déboires. Simplement, je n’attends plus. J’ai fini d’at­
tendre. Là est toute la nouveauté. (Bonne ou mauvaise,
c’est à Luc que je la dois. J’attendais encore avant de le
rencontrer - même après avoir été déçue par Ortega. Je
repartais chaque fois d’un nouvel élan, comme un pèle­
rin sur la terre promise. Aujourd’hui, je suis privée d’élan,
sans me sentir vieille ni usée pour autant.
Oui, j’étais aussi capable qu’une autre de devenir femme,
de m’ouvrir un beau jour comme une grenade mûre. Mais

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pour cela, il ne fallait pas faire, à mes yeux, de l’amour un
sentiment honteux; il ne fallait pas distinguer le pur de
l’impur, le permis du défendu, puisqu’il s’agissait pour
moi de don total. Mariée à un homme simple, j’aurais été
sûrement la plus normale et la meilleure des épouses, ou
encore si Robert avait fait de moi, sans tarder, sa maîtresse.
Mais il devait jouer avec mon corps, durant nos épuisantes
fiançailles, sans jamais se résoudre à s’enfoncer en moi.
Il voulut d’abord connaître ma gorge. Je pouvais être fière
de ces seins libres qui transperçaient mes corsages, malgré
la pudeur qui m’obligeait à fléchir le buste quand je passais
devant mon père. C ’est dans ma chambre de Mélidja, un
soir de septembre, que Robert me demanda ce sacrifice à
voix basse. Je disparus derrière le rideau de la penderie pour
reparaître presque aussitôt, la poitrine nue, offrant à je ne
savais quel bourreau mes seins étincelants. Robert y cacha
son visage en murmurant d’inintelligibles paroles, tandis
que je me sentais mourir de honte et de peur, car, d’une
minute à l’autre, mes parents pouvaient surgir.
Pour conférer plus de solennité à cet instant, il voulut
que je lui donne en gage la médaille d’or rose —présent de
Xavière —que je portais à mon cou. C’est à partir de ce soirlà que mes seins sont devenus tristes : je n’ai plus éprouvé
la même joyeuse exaltation à m’endormir en les prenant
dans mes mains comme deux tourterelles, ni la même
orgueilleuse fierté à fendre l’air des chemins de Mélidja.

ses cols durs et ses épaules tombantes —à un vieux para­
pluie. Sec et nerveux, il était bon, mais d’une partialité
choquante, car ses regards et ses soins allaient surtout à
Robert, orgueil de la famille, comme s’il désespérait de
redonner vigueur à la fille atteinte d’un mal indéfinissable
contre lequel il ne semblait pas vouloir se mesurer, de peur
de dépenser dans une lutte incertaine le peu d’argent
destiné aux études de Robert.
Dominant le quartier neuf de Ténarès, constitué par des
bâtisses à bon marché, une villa modeste - celle de Robert se différenciait de ses sœurs par un toit de tuiles roses.
Située près du pont de chemin de fer, elle vous engageait
à monter jusqu’à elle. Mais dès que vous entriez, la tristesse
jetait sur vous son suaire et les sifflements des trains vous
transperçaient.
Cette maison avait été longtçmps menée par une aïeule
despotique. Après la mort de celle-ci, les rênes étaient
passées aux mains d’une gouvernante moustachue, brus­
que, mais efficace. J’avais été tout de suite sensible au pathé­
tique de cette famille. Rien ne me rebutait : ni les hideux
coussins de peluche, ni le carillon Westminster, ni les faux
objets d’art. La malade m’adopta. Sa transparence et ses
beaux yeux résignés me touchèrent. Je fis alliance avec ce
cadre - une place m’y attendait que je devais rituellement
occuper une fois par semaine durant près de quatre ans.

Il était orphelin de mère. Il avait une sœur aînée
- Amélie —qui passait sa vie sur une chaise longue. Son
père était bien émouvant et pittoresque, à sa façon : insti­
tuteur en retraite, le veuvage l’avait rendu semblable - avec

Vêtue d’un corsage écarlate aux énormes manches ajou­
rées, je me revois adossée à la cheminée de la terne salle à
manger. Je me revois surtout descendant au sous-sol, après
le déjeuner, pour faire la découverte de la chambre de
Robert —une cellule blanchie à la chaux, privée de soleil,

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et dont la froide lumière me glaça. L’étroit lit de fer, le
fauteuil bancal et la minuscule table de rotin accentuaient
l’impression de pauvreté. Entrant par la fenêtre grillagée,
la désolation semblait envelopper toutes choses, ce. qui
n’empêchait pas Robert de se plaire là autant que dans un
palais. Seule une étagère chargée de livres réchauffait le
cœur. Quel contraste avec ma chambre de Mélidja, orien­
tée au couchant et pleine à ras bord du chuchotement des
roseaux! Et pourtant cette pièce avait son charme avant
que Robert ne s’attaquât à l’austérité qui en faisait le prix,
avant qu’il n’eût la fantaisie de me préparer ce qu’il devait
appeler « une surprise »...
Telle qu’elle m’apparut au premier regard, la chambre
était une geôle, avec son lit de fer dont les barreaux peints
en noir se détachaient durement sur le crépi des murs. La
lumière y était blême, et la fenêtre angoissante autant
qu’un judas. Robert y paraissait immense et menaçant.
Nous étions à la veille de son départ pour Grenoble où il
devait poursuivre ses études. Il avait choisi ce jour-là pour
me présenter à son père et à sa sœur. Cela marquait la fin
de nos fiançailles clandestines (nos parents ne s’étaient pas
encore rencontrés), et j’en ressentais quelque mélancolie.
J’aimais tant m’esquiver de Mélidja, à l’heure de la sieste,
pour rejoindre Robert, à l’insu de tous, au Belvédère ou
sur les plages, car je trouvais du prix à mes retours au
crépuscule et aux ruses qu’il me fallait inventer pour ne pas
donner l’éveil à mon père.
Par cet après-midi de fin septembre, début d’une longue
séparation, je me revois livrée à Robert comme dans le fond
d’une forteresse. Nous étions seuls au sous-sol. Dans la
cellule grise, le lit était recouvert d’une courtepointe blanche,

à nids-d’abeille. Robert s’y coucha comme un gisant et
m’attira contre lui. Il ressemblait à un tronc d’arbre noueux
et noir. Brusquement, il se dévêtit, et j’eus la révélation
brutale de ce qu’était un homme. (Je ne me lassais pas de
considérer cette flèche qui me donnait de l’effroi...) Pour­
quoi était-ce si redoutable, un homme, et si terriblement
beau ? Robert avait l’aspect de l’acier poli. Il était rigide
comme une armure, avec son masque tragique. Je me
sentais perdue, dépassée, ridicule : j’avais honte d’être vêtue
quand lui s’offrait comme le pain sur la nappe.
Je me revois ôtant gravement ma jupe, mon corsage et
mes dessous comme on accomplit un rite. L’éclat de mon
corps contre le grand corps sombre de Robert m’éblouit 0e
sens encore la chaleur de Robert, son odeur de pierre à
fusil et, tout contre mon flanc, toute la cruauté de cette
flèche de feu qui ne m’a pas pénétrée.) De pauvres mots
ont dû être prononcés : serments inutiles, vaines louanges
à ma beauté, à ma blancheur et à ma pureté... Je me disais
obscurément qu’il y avait mieux à faire que nous admirer
l’un l’autre ; qu’il existait une façon de communier plus
souveraine, une forme d’amour plus simple, car, malgré
ma crainte, je ne demandais secrètement qu’à être goûtée
et absorbée. L’homme qui m’aimait avait assez d’empire
sur lui-même pour me détailler et se rassasier de l’harmo­
nie de mes lignes comme si j’eusse été une amphore. Il
m ’assurait que c’était là une preuve d’amour très rare.
Mais, moi, du fond de mon instinct, je jugeais malsaine
cette mutuelle contemplation. La gravité du visage de
Robert, l’équilibre et la plénitude de son corps ne me suffi­
saient pas. Ma déception était sans borne, car cet absurde et
dangereux hommage rendu à ma virginité, je le ressentais

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comme une injure à la féminité. Pour un peu, j’aurais ri
cruellement de nous trouver en pareille posture : tout était
prêt pour que s’accomplît la loi, et rien ne s’accomplissait.
Cette scène ne devait que trop se renouveler par la suite.
Il partit pour Grenoble, me laissant désemparée au point
de ne savoir vivre par moi-même : j’étais suspendue aux
nouvelles. Ses lettres étaient pourtant très ordinaires. Mais
je le lui pardonnais. Robert y faisait souvent allusion, à ces
scènes dont le caractère inachevé m’était pénible. Je m’efforçais néanmoins de charger de grâce et de sens le moindre
mot. Certains détails relatifs aux loisirs de sa vie estudian­
tine me permettaient d’entrevoir que mon fiancé ne se
privait pas de jolies filles si, moi, je m’imposais une exis­
tence de vestale. Ma nature s’en accommodait, qui ne
demandait qu’à sublimer toute chose. Je pensais jour et
nuit à Robert, pour porter mon sentiment à son plus haut
degré d’exaltation. Comme j’en dépérissais, Alexandre et
Xavière crurent plus sage de m’envoyer à Paris suivre des
cours d’art dramatique.
Je partis peu avant Noël, heureuse de traverser à mon
tour cette mer qui me séparait de Robert : je n’allais pas
tarder à découvrir que c’était l’exil. La pluie, la grisaille de
Paris eurent vite raison de mon enthousiasme. Je ne pus
m’acclimater et me mis à détester cette ville fiévreuse et
sombre dont je n’apercevais pas les beautés, aspirant au
calme ensoleillé de Mélidja. En février, je décidai brusque­
ment de rentrer au bercail, ce qui détermina Robert à venir
m’attendre à Lyon où j’avais accepté de m’arrêter une nuit
Il y avait déjà cinq mois que nous étions séparés. Vingt
ans se sont écoulés depuis, et le moindre détail de cette

rencontre est resté gravé en moi à la façon indélébile des
tatouages...
Avec quel soulagement tournai-je le dos à Paris !
Où allais-je avec mon secret ? Avec ma toque de velours
noir penchée sur le côté et ma voilette à pois ? Une jeune
épousée en voyage de noce n’eût pas été plus élégante. À
Lyon, je n’aurais qu’à me laisser tomber dans les bras de
Robert. Qu’était-il à mes yeux ? Un fiancé ?... Un mari ?...
Il était Robert. Et j’étais, moi, un oiseau transi. J’avais un
sac neuf, des gants de peau à crispin, et, luxe incroyable, sur
ma robe de jersey grenat, un trois-quarts de fourrure
racheté à une étudiante fortunée. Je connaissais une joie
intense à me regarder à travers ma voilette dans la glace de
mon poudrier : au cours de mon enfance, on m’avait répété
tant de fois que j’étais laide! Or, voici que le miroir me
renvoyait l’image d’une petite chatte lustrée.
Robert me prit en charge tout de suite. Il était à peine
4 heures de l’après-midi, mais il faisait déjà sombre. Je ne
me souviens pas que nous ayons quitté la gare. Je ne revois
que la chambre d’hôtel sordide où mes affaires étaient
venues s’ajouter à celles de Robert : il y avait là, sur la table,
une lampe à alcool, une casserole et comme un matériel de
camping, avec quelques provisions éparses sur une serviette.
Robert n’avait pas de quoi me faire dîner au restaurant; il
avait l’air très à son aise, comme un habitué. (C’est depuis
lors que je déteste les hôtels.) J’entendais dans un rêve la
voix de ma mère : « Souviens-toi, ma fille, que l’on part
seule et que l’on revient deux ! »
Nous fîmes la dînette. Nous bûmes du thé, beaucoup
de thé. Et puis Robert m’entraîna vers le lit aussi étroit et
dur que celui de sa cellule de Ténarès. Je ne devais pas

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Je revois ce lit en désordre, ces draps gris, cette aube grise,
et cette pauvre chambre où j’ai cru avoir tant laissé de ma

blancheur. Ma voilette, au moment de remettre mon
chapeau, me parut un voile de veuve. Je m’en retournai
chez nous humiliée, meurtrie, pleine d’une incommuni­
cable honte, et désespérant d’appartenir jamais à Robert
ni à homme qui vive. Je n’étais plus la même : je pesais
du plomb. La fierté avait non seulement déserté mes seins
mais aussi tout mon corps. « Souviens-toi, ma fille, que l’on
part seule et que l’on revient deux !» Quel fruit amer nour­
rissais-je, moi qui n’étais pas encore une femme ? Et voici
que je ne savais plus me mouvoir avec grâce, ni traverser
comme une barque heureuse les beaux chemins de Mélidja.
Pour tenter de me ressaisir, je pris un poste de surveil­
lante au collège de Mélidja, ce qui me permit d’atteindre
l’été sans trop de mal. Fiancées pour la plupart, mes collè­
gues étaient autrement sereines : rien ne les choquait. J’es­
sayais de savoir si leurs partenaires s’y prenaient de la même
manière que Robert, mais la pudeur et l’appréhension arrê­
taient mon enquête. J’étais seule, en proie à mes obsessions.
Il y avait, certes, le bon Édouard, avec ses yeux de chien
fidèle, mais comment lui demander ?... Quant à Gérald,
il allait de plus en plus vers les éphèbes. Restait Xavière,
mais, quoique plus âgée, elle était aussi inexpérimentée que
moi. La lecture des livres les plus audacieux ne me délivrait
pas. C ’était mon état d’âme même qui me donnait la
nausée : je souffrais de n’être plus celle qui rêvait du Beau
Clair, sans m’être transformée, pour autant, en une femme
aux gestes sûrs. (Je ne savais pas que j’étais condamnée à
ne jamais mûrir, et que vingt ans de larmes brûlantes ne
suffiraient pas à me faire éclore ; cette fatalité, cette irrémé­
diable douleur, seuls les meilleurs parmi les hommes qui
m’ont approchée les ont pressenties, ce qui les a conduits

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connaître de nuit plus honteuse que celle-là où il n’y eut
pas un pouce de ma chair qui ne fut caressé, sans que
Robert eût fait de moi sa femme. J’étais embrassée des pieds
à la tête, mais Robert s’était juré de ne me prendre qu’au
jour du mariage. Il m’initiait inlassablement à toutes sortes
de rites. Épuisés, nous sombrions dans de courts sommeils,
mais pour recommencer, tandis que le deuil s’installait
dans mon âme pour toujours. J’étais comme de la neige
salie ; tout se déflorait à mes yeux sans qu’il me fût donné
de goûter au bienheureux apaisement auquel j’aspirais.
Le plus atroce était qu’avant de s’assoupir, Robert me
racontait ses exploits avec d’autres filles. J’avais alors du
mal à ne pas le souffleter tant son visage m’écœurait Mais
il y avait le mystère de ce corps, et ce fascinant emblème de
la virilité. Robert me menait au bord de l’abîme et m’aban­
donnait ensuite à ma faim. Le terrible était de découvrir
- à l’entendre - que dans l’amour tout était codifié. Et
quel ravage cela devait faire en moi par la suite ! Car si,
d’ordinaire, on tire vanité de ne ressembler qu’à soi-même,
dès qu’il s’agit de sexualité, on souffre à l’idée de n’être
pas comme les autres. Dès cet instant, je me crus perdue.
Aussi pleurais-je mon innocence, tandis que Robert accu­
mulait les maladresses. Je luttais désespérément contre le
grand trouble qui m’envahissait, je ne pouvais imaginer
que cela fût l’amour, moi qui rêvais d’Un corps à corps
éperdu et plein de grandeur, d’un duel à mort, digne de
ce glaive dressé couleur de braise que j’étais prête à adorer
comme un dieu.

à se comporter avec moi d’assez étrange façon : Saphir
surtout, Ortega, et même Luc... Mais chaque visage se
formera à son heure et apparaîtra dans sa lumière propre,
solaire ou ensanglantée.)
*

désastre. Robert s’avisa soudain que je ne ressemblais en
rien aux jeunes filles qu’il avait l’habitude de fréquenter.
Il se mit à déplorer que je n’eusse pas, comme lui, un esprit
philosophique. Tout lui était prétexte à ergoter et à mora­
liser. Il entendait me réformer. Le moindre de mes gestes
était analysé (jusqu’à la façon dont je me tenais à table et
me servais de mon couteau ou de ma fourchette). Cette
atteinte constante à ma liberté m’était intolérable.

Le mois de juillet ramena Robert. Il avait été reçu à ses
examens. C ’est alors que nous entendîmes parler de docto­
rat et d’agrégation, ce qui éloignait considérablement la
date du mariage. Mon père exigea des fiançailles officiel­
les : la famille de Robert fit la grimace. On recula devant
la bague : nous eûmes donc des fiançailles sans gloire ni
bague. Mon père —retraité des chemins de fer -, qui venait
d’acheter une auto d’occasion et s’en amusait comme d’un
jouet, alla chercher à Ténarès la pauvre Amélie toujours
aussi diaphane et son père, qui, pour la circonstance, avait
revêtu malgré la chaleur un costume sombre et une
chemise blanche à col empesé. Robert s’efforçait d’être
naturel. Ma mère s’était résignée à ce que je coupe quel­
ques fleurs pour garnir la cheminée. Alexandre et Xavière,
qui prenaient le frais sur le lac d’Annecy, ne purent être
de la fête ; ils m’envoyèrent une lettre qui me serra un peu
le cœur. Tout le monde s’ingéniait à paraître léger, mais la
joie était absente. Ma mère, que j’avais soigneusement
peignée et poudrée, offrit du champagne, des petits fours
et des dragées, mais moi, j’eus de la peine à retenir mes
larmes.
C ’est à partir de ce moment-là que nous eûmes, Robert
et moi, le sentiment que le ver était dans le fruit. Une sorte
de duel s’engagea entre nous qui devait nous conduire au

Il arrivait à l’heure chaude, dans la pénombre de ma
chambre, tenant serré dans son poing un petit bouquet de
zinnias. A la vue de son front perlé de sueur et de ses
cheveux mordorés, mon cœur se fondait de tendresse. Il
m’enfermait étroitement dans ses bras et m’embrassait avec
une sombre ardeur. J’aimais alors, pour l’aider à reprendre
son calme, tenir dans mes mains son visage. Commençait
bientôt la lutte vaine à propos des idées. Il ne m’entretenait
que de philosophie, moi qui n ’étais passionnée que par la
poésie, le chant et la connaissance intuitive des êtres. Les
noms de Descartes, de sainte Thérèse et de Maine de Biran
s’entrechoquaient dans ma tête : pour créer une diversion,
j’essayais de l’envoyer au jardin me cueillir une corbeille
de figues ou une poignée de jasmin. Il se montrait d’un
entêtement et d’une intransigeance incroyables. Ces discus­
sions stériles se poursuivaient même au cours de nos
promenades sur les plages ou dans la colline d’oliviers.
Il n’y avait qu’Alexandre, avec sa prestance et sa dialec­
tique parfaite, pour tenir en respect Robert qui devenait
alors petit garçon. Bien que moins savante, je me sentais

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*

Pourquoi ne puis-je oublier ? La moitié de ma vie et tant
de faux pas, de visages, d’expériences, n’est-ce donc pas
suffisant pour effacer les traits de cet homme-enfant qui
m’a faussée à jamais ?
J’espérais encore que ma blessure se refermerait par la
grâce d’un amour total, lorsque Luc me tendit à la clinique
son bouquet d’aubépine. Aujourd’hui, je sais que jamais
cette blessure ne se refermera : en rêve, je la bourre d’ouate
pour en résorber le sang.
Comment en suis-je arrivée à ne plus rien attendre, moi
qui n’avais connu jusqu’ici que le supplice de l’espoir ?
En cela, Luc aura été mon libérateur. Je ne regarde ni à
droite ni à gauche, creusant avec une application que rien

ne peut distraire : le téléphone peut sonner, le timbre de la
porte retentir et le télégraphiste surgir, plus rien ne peut
m’atteindre. Que d’événements en moins de cinq ans...
À cause de Luc, je me suis cloîtrée. A cause de lui, j’ai mis
ma fille en pension (la pauvrette devenait gênante) afin
de pouvoir accourir, en taxi, au moindre appel et me jeter
haletante dans ses bras, chaque fois qu’entre deux visites
à ses malades il pouvait distraire quelques instants que
nous passions à nous aimer dans le secret. Nous avons eu
quelques douces soirées —mais si rares ! —quand sa femme
allait en week-end, ou qu’elle se rendait à Dijon dans sa
confortable famille.
Aujourd’hui, je ne sais à qui me fier : je crois découvrir
un ennemi en celui qui s’est toujours révélé un ami ; et je
prends pour un ami l’ennemi le mieux masqué. Qui peut
me suivre, ce soir, dans ma course folle ? Dans la danse
incohérente de mes souvenirs ?... Il y a cinq ans, Olivier,
le père de ma fille, vivait encore auprès de moi de cette vie
pathétique que nous menions côte à côte depuis plus de
dix ans, luttant pour un impossible bonheur. Et Miguel
Ortega, le plus glorieux des sculpteurs, m’avait convaincue
qu’il tenait dans sa main la clef de l’Éden perdu. (Quelle
femme ne se serait sentie fière de l’inspirer dans son art et
d’être élue par lui ? Quand il traversait à Salamanque la
Plaza Mayor, drapé dans sa cape noire, avec ses yeux
rêveurs et sa barbe assyrienne, on eût dit un dieu...) Sans
lui, Olivier ne m’aurait jamais quittée. À cause de lui, il est
parti aux Antilles, berceau de sa famille, pour tenter de
s’accomplir : c’est là-bas qu’Olivier peint furieusement ces
tableaux qui n’ont pu mûrir sous mes yeux, hanté par tous
les Gauguin qui ont fait éclater les murs de leur prison.

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plus avancée que lui qui, tout en ayant le mot de liberté à
la bouche, n’acceptait pas que je fusse différente. Pour vivre
en harmonie avec lui, il fallait, à l’en croire, me nourrir
nécessairement des mêmes nourritures spirituelles, pren­
dre plaisir aux mêmes choses : aimer le sport, le bridge, et
les échecs (Dieu, quel supplice!), les beignets de morue,
les tapisseries à fleurs, Bergson, les romances doucereuses,
les lampes de chevet en verre dépoli bleuâtre et les meubles
Lévitan. C’était sans issue. Et les moments d’abandon sur
la terrasse, au clair de lune, ou dans ma chambre, n’arran­
geaient rien. Jouer avec le feu n’était même plus un sti­
mulant, puisque nous savions par avance que nous ne
franchirions pas certaines barrières : le mal venait de là.
Restait seulement cette panique qui me pétrifiait dès que
j’entendais le pas de mon père, ou celui de ma mère, cette
panique qui devait me suivre partout, au cours de mes
aventures amoureuses...

Une ou deux fois par an, c’est à peine s’il se souvient qu’il
a une fille (il a laissé une enfant, il retrouverait une adoles­
cente pleine de charme exotique auquel il est sensible).
Dominé tout entier par la passion créatrice et le souci de
la célébrité, Ortega s’est contenté d’être un mirage. Pour lui
qui avait mis le cap sur d’autres victoires, le cœur sauvage
d’une femme que nul n’a possédée vraiment était un piètre
présent. À son âge, on aspire à des conquêtes plus positi­
ves : succès, domaines, placements. —«Tu es arrivée trop
tard dans ma vie !» soupirait-il parfois, non sans mélanco­
lie, en levant son noble visage vers l’une des statues qui
exaltaient son orgueil et peuplaient son immense atelier.
Mais cette mélancolie ne l’incitait pas à cueillir avec moi
les dernières joies. Dès qu’on s’éloignait, il n’avait pas son
pareil pour tisser un silence éternel... Et pourtant, même
après ce mécompte, je n’étais pas dévastée, puisque j’ai pu
dominer ma passion pour lui et survivre au départ d’Oli­
vier; puisque j’ai pu divorcer d’avec Olivier, sans haine ni
rancœur, pour épouser mon pauvre Adrien, le sauveur
offert par le destin. Oh ! qui, ce soir, pourrait me compren­
dre et me suivre dans ma danse insensée ?... J’ai perdu
Olivier, le compagnon de toujours, perdu Ortega qui
m’éblouissait comme un glacier. Et quant à Adrien, le bon,
le simple, qui pouvait servir de père à l’enfant, la mort me
l’a repris juste comme il allait nous construire de ses mains
un abri et me faire connaître une vie paisible dans une
bastide, près de la mer, où nous aurions élevé des abeilles
et cultivé des fleurs.
J’ai cru que Luc, à lui seul, compenserait tous mes
espoirs déçus. Il ne s’agissait pas d’exiger qu’il choisît entre
sa femme et moi, mais seulement de me laisser cheminer

dans son ombre. Je ne souhaitais que dépenser pour lui
les trésors de tendresse dédaignés par Ortega. Ce qui était
irréalisable avec le grand homme engagé déjà dans une
vie qui excluait l’aventure semblait concevable avec Luc,
médecin brillant et encore jeune, esprit plein de fantaisie
quoique un peu morbide, à qui manquait un soutien
depuis la mort d’Urbain —l’ami dont l’emprise lui avait
tenu lieu de volonté. (Avec quelle émotion m’a-t-il parlé
d’Urbain, à la clinique, ce soir où, moi, j’étais obsédée par
le souvenir de Robert !)
Olivier... Ortega... Adrien... Et Luc... en cinq ans!
Pour me retrouver avec cette pioche, creusant soir après
soir ma tranchée. À la moindre défaillance, au plus léger
retour en arrière, le visage fatal de Robert est là.
Il neige ce soir. La neige me recouvre de son suaire. Le
froid du gel est dans mes os ; je suis celle qui n’appelle
plus ; qui n’attend plus ; qui ne croit plus. Tous les hommes
qui m’ont trahie parleraient de fatalité. Tous, sauf Adrien,
mon second époux, qui, lui, ne me jugeait pas insatiable.
N ’existait à ses yeux que la faim du corps et du cœur, à
laquelle il faisait face. Il avait le rire franc, le cœur large,
l’épaule solide et la main généreuse ; le cheveu rude, la
barbe drue, le visage brûlé de soleil, mais l’œil plein de
clarté. Il était court, râblé, sans tourment, souverain contre
les intempéries et les chimères. Dans ses bras j’avais chaud.
Je me sentais toute simple. Il ne me suivait pas dans mon
angoisse et mes complications : il les ignorait ; il en avait
raison en étant lui-même. Avec les années, nous nous
serions compris sans effort II m’aurait gavée de miel, de lait,
de noisettes, de bonnes choses fraîches et saines. Il aurait
renouvelé tout mon sang. Et par le poids de sa présence, la

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La deuxième année de nos fiançailles fut terne. Robert
essayait sans succès de m’initier aux échecs et au bridge. Ce
que j’aimais ne le touchait pas : chantais-je ? Lisais-je à
haute voix un poème ? Il s’endormait, prétendant rendre
ainsi le plus bel hommage au charme de ma voix.
Néanmoins, je me revois prendre brusquement le train,
un après-midi, pour lui acheter un jeu d’échecs au bazar de
Ténarès. Le temps était à l’orage, mais je ne m’en souciais
guère, mon absence ne devant pas excéder une heure.
Chaussée de sandales blanches, je quittai la maison, préve­
nant à peine ma mère qui arrosait ses dahlias. Au lieu de
rentrer à Mélidja, mon jeu d’échecs sous le bras, je sautai
presque sans y penser dans le tramway qui conduisait à ce
haut quartier de la ville où Robert habitait. Je n’étais pas
encore arrivée que l’orage éclatait, prenant les proportions
d’un cyclone et faisant de Ténarès une vraie cité lacustre.
Les communications furent coupées, les rues et les
placettes transformées en rivières et en étangs. Eclairs et
tonnerre nous pétrifiaient. Tout semblait englouti, du
promontoire où nous nous tenions. Le bruit de l’eau,
l’odeur de l’eau nous envahissaient : Méiidja était à l’autre
bout du monde ; nous étions retranchés. Les trains étaient

arrêtés. Je passai la nuit chez Robert. On fit du feu dans la
chambre de la défunte grand-mère pour combattre l’humi­
dité et la mélancolie. La gouvernante moustachue prépara
pour moi le majestueux lit de chêne, mais ni les draps
brodés ni le couvre-pieds rouge à fleurs blanches n’empê­
chèrent la tristesse de me gagner sournoisement comme
cette eau qui montait... Je ne me souviens pas d’avoir eu
un seul instant d’intimité avec Robert qui fut cérémonieux
à souhait, m’abandonnant avec ostentation sur le seuil de
la chambre.
Dans cette pièce qui sentait la mort, je ne voyais en
imagination que barques traversant canaux, fleuves et
marécages. Je n’étais moi-même qu’une plante aquatique,
gorgée de solitude et d’appréhension : qu’allait dire mon
père ? Comment réagirait-il à la nouvelle que j’avais passé
la nuit sous le même toit que mon fiancé ? Ses principes
ne tiendraient pas compte des circonstances. Il me rece­
vrait durement J’avais l’impression de devenir de plus en
plus minuscule au fond de l’immense lit. J’aurais voulu
être un poisson pour me glisser hors de cette maison étran­
gère jusqu’à ma chambre de Mélidja. Je n’aspirais à rien
d’autre, le grand corps de Robert ne me hantait pas.
Dans la nuit, l’orage s’apaisa, mais pour nous mettre en
marche, il nous fallut attendre l’après-midi.
Durant le court voyage, Robert fut particulièrement atten­
tif L’orage avait causé des désastres à Mélidja : des arbres
avaient été arrachés, l’oued avait débordé, des enfants
s’étaient noyés. Par chance, nos orangers avaient résisté.
Contrairement à ce que j’imaginais, mes parents nous
présentèrent des visages souriants. Du reste, la terre, le ciel,
les fleurs, tout avait une fraîcheur et un éclat inaccoutumés.

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noblesse, la lenteur de ses gestes, il m’aurait pacifiée en
me faisant oublier ma douleur lancinante d’exilée.
En vain je veux tourner la page : ton effigie de plomb
est là, Robert. Comment ce visage d’argile presque enfan­
tin qui m’attirait et m’attendrissait, aux premiers jours,
est-il devenu de la boue ?
*

On sc serait cru en automne ; pour un peu, on serait allé
à la cueillette des premiers escargots. Les belles-de-nuit
ouvraient déjà leurs corolles roses, blanches ou safranées,
dans l’allée principale, exhalant avec générosité leur odeur
aussi douce que celle du jasmin ou du seringa. Mais le
grand rosier dont pas une rose ne réussissait à s’épanouir
pleinement, faute de soleil et à cause du vent, le grand rosier
vous serrait le cœur avec ses boutons flétris, de la couleur des
feuilles mortes, qui tombaient comme fruits pourris. (Je
revois les admirables boutons nacrés qui d’abord le recou­
vraient, nous promettant à chaque saison les plus belles
roses de la création. Mais revenaient la grêle et le vent, et
adieu nos roses!... La déception se renouvelait sans que
ma mère ne se résignât à couper ce rosier mal exposé sur
lequel ouvrait sa fenêtre. Chaque fois qu’elle ramassait ces
roses noirâtres qui n’avaient pas connu l’éclosion, son
chagrin était manifeste : à force de patience et d’amour, elle
voulait triompher de conditions aussi cruelles. Ce rosier,
elle aurait aimé qu’il fut là, avec toute sa floraison, comme
un défi. Tel qu’il était, en cet endroit impossible, il entre­
tenait en elle - pourtant si sage ! - une perpétuelle attente
du miracle.)
Après ce déluge, c’est tout juste si on ne vint pas à notre
rencontre avec des offrandes : mon père nous accueillit dès
le portail, comme si nous descendions de l’arche de Noé.
Et ma mère sacrifia sur-le-champ un superbe coq blanc
qu’elle pluma sous la véranda. Elle me demanda de le
farcir avec des herbes du potager. Il résultait de cette grande
colère du ciel une extraordinaire clémence. C ’était déjà
septembre : nous mangions les derniers muscats de la
tonnelle près du bassin.

L’hiver qui suivit fut égayé par la présence au jardin et
dans ma chambre de ce chat auquel je m’attachai aussi
passionnément qu’une enfant à son ours. Il m’évoquait ce

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Cette euphorie, je devais la sentir planer au-dessus de
nous encore une fois, le jour où nous allâmes en auto à
Cédiar rendre visite à l’oncle de Robert. C ’était un homme
corpulent et débonnaire. Son domaine lui ressemblait, où
—à perte de vue —tout n’était qu’ordre et luxuriance. Les
arbres bien taillés et arrosés —des orangers, des citronniers,
des mandariniers, des bergamotiers - constituaient la prin­
cipale ressource. Je me souviens avec précision du repas :
chou-fleur farci, chapon à la broche, civet de lièvre (on se
serait cru en France, chez de riches fermiers, dans cette
salle à manger tenant de l’auberge, avec ses faïences et ses
cuivres bien astiqués).
Amélie fut installée sur une chaise longue, à l’ombre des
eucalyptus, et nous parcourûmes, Robert et moi, la pro­
priété. J’étais heureuse de me promener dans ce bel espace
qui parlait à mon cœur de sécurité.- Mais Robert était
soucieux ! il pensait à l’argent que lui donnerait son oncle
pour l’aider dans ses études... Je ne me rappelle pas qu’on
m’eût à aucun moment présentée comme la fiancée de
Robert. Nous partîmes de Cédiar à la tombée de la nuit.
L’auto était chargée de fruits et de chrysanthèmes. J’avais
remarqué un chat gris-bleu, un chaton dont le poil ras était
aussi luisant que les murs peints à l’huile de ma chambre
de Mélidja : je sentis que c’était la seule chose que j’eusse
aimé emporter. L’oncle me le mit dans les bras en me
confiant que c’était un chartreux. Voilà comment j’héritai
de Minounouche.

Mes collègues fiancées s’étaient mariées. Ne restaient que
celles qui, préférant l’aventure, glissaient de bras en bras.

Ma solitude allait croissant. Les lettres de Robert, de jour
en jour plus courtes, étaient impuissantes à combler mon
besoin de certitude et de tendresse. Après la lecture de ces
décevants messages, je restais seule, avec ma faim, avec
mes bras tendus. Le fossé se creusait sous mes yeux. Je
haïssais cette lucidité qui éclairait toutes choses en moi et
alentour. J’en arrivais à envier une vie à la mesure de la
petite voisine d’en face qui ne voyait pas plus loin que la
bague de fiançailles —le minuscule solitaire monté sur
platine -, le service à gâteau, le store en filet, le lustre et la
garniture de cheminée en faux marbre rose. Je me sentais
à la dérive... Ma mère ne pouvait se résoudre à couper son
rosier, et moi, je ne pouvais me détacher de Robert. Ma
mère sortait de ses enchantements pour poser sur moi un
regard de prophétesse : ces fiançailles, ce beau-père veuf,
cette belle-sœur éternellement malade et ce prétendant qui
faisait d’interminables études ne lui disaient rien qui vaille.
Elle n’aimait pas Robert. Elle le trouvait trop jeune, égoïste
et fat.
— Choisis-le charbonnier, s’il le faut, mais que tu n’aies
pas à sortir les jours de pluie ! me disait-elle en se baissant
vers ses salades.
Elle estimait que je m’y prenais mal, que je me montrais
beaucoup trop empressée envers ce garçon. Lorsqu’elle
me voyait allumer la cuisinière, par temps de sirocco, pour
essayer de nouvelles recettes et préparer un festin à Robert,
elle éclatait :
— Tu en reviendras, de ton chérubin ! «Mauvais mariage
est comme a'épuscule, il trouvera les ténèbres prêtes... » Il a
un nez dans lequel il pleut; il cligne des yeux à vous
donner le vertige. Et suffisant, par-dessus le marché ! Tu es

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jour heureux passé à Cédiar. Il me tenait chaud au cœur.
Il m’enchantait quand il sautait de biais dans les allées,
pour disparaître dans les massifs de marguerites et d’as­
ters, quand il gonflait sa queue, l’arrondissant en arc, pour
partir à fond de train comme un petit cheval. Il m’atten­
drissait quand, faisant la sourde oreille, il cachait sa tête
dans le linge blanc fraîchement ramassé, nous présentant
de manière comique son arrière-train, s’imaginant sans
doute être à l’abri, parce qu’il nous dérobait son museau.
Bref, il tenait une place importante dans ma vie qui
manquait d’agrément.
Prise par ma surveillance d’internat, j’allais peu à
Ténarès, et ne rencontrais Xavière que de temps à autre.
J’amassais de quoi faire mon trousseau. Je lisais. J’écrivais
intarissablement à Robert. J’essayais de lutter contre cette
incompréhension mutuelle qui s’installait en nous. Je
rêvais en conduisant, le jeudi, mes processions de pension­
naires sur la colline ou au bord de la mer. Et surtout, je
comptais les jours... Je consacrais les dimanches à Amélie
et à son père ; c’était devenu une sorte de rite : nous parlions
de l’absent, nous nous communiquions les nouvelles récen­
tes. Je me faisais raconter les caprices de Robert, quand il
était enfant. C ’est à peine si mes parents me voyaient, mais
ils n’osaient trop s’en plaindre, tant ils avaient pitié de la
pauvre Amélie de qui j’étais la seule distraction. (Luc a
raison : ces visites dominicales que je faisais à la maison
de Robert ressemblaient à celle que l’on fait aux morts, à
l’époque des chrysanthèmes.)

m’en disait pas moins (pour m’inciter à ne pas me mettre
en frais pour ton père ni pour quiconque) : «Au temps de
ma jeunesse, quand j’avais une joue blanche comme neige
et l’autre vermeille comme sang, je n’avais pas besoin, pour
plaire, de tant me fatiguer; il me suffisait de descendre de
mon âne pour trouver un mari !» —Or chacun sait que
l’âne, en pays kabyle, n’est pas une monture reluisante !
Fais-en ton profit, Aména.

aveugle, ma pauvre enfant, ou tu as des compresses de
raquettes de cactus sur les paupières !
Bien souvent mon père intervenait en souriant :
— Dieu veuille que mon cœur ne s’éprenne pas d’une
marmite !
Ce qui signifiait que la passion se moque de la raison et
que ma mère me tourmentait en vain.
Ce qu’elle pardonnait le plus difficilement à Robert,
c’était de se gaver, tandis qu’il me rationnait pour que je
fusse plus élégante. Il fallait la voir remplir d’autorité mon
assiette et m’enjoindre de manger :
— Tant qu’elle sera sous ma coupe, disait-elle d’un air
orageux, elle mangera à sa faim. Merci ! je l’ai eue suffisam­
ment malade !
Cette tendresse inquiète de ma mère, je l’ai sentie sur
moi comme une main, le soir où je m’étais ingéniée,
malgré la chaleur, à préparer au four, selon une recette des
souks, de petites têtes d’agneau farcies, servies sur un lit de
pomme de terre rôties. Garni de branches de persil et de
rondelles de citron, le plat était magnifique. Il embaumait
les aromates et le méchoui. Quelle ne fut pas ma déception
quand, au lieu de l’ovation espérée, je vis la moue dégoû­
tée de Robert ! Prétendant voir en chacune de ces petites
têtes celle d’un agnelet gambadant sur la prairie, Robert
refusa de se servir : je lui rappelai en vain qu’il faisait ses
délices de la tête de veau. Il mangea deux œufs à la coque.
Ma mère créa une diversion, mais le lendemain, elle me
salua par ces mots :
— Aména, dans notre village, il y avait une femme
dépourvue d’attraits qui s’appelait Touêla. Elle ressem­
blait à un échalas, et, pour comble, elle louchait. Elle ne

Il faut en finir avec l’évolution de cet enlisement Quel
bénéfice peut-il y avoir à creuser impitoyablement en soimême ? Et pour trouver quoi ? «Narcisse, incorrigible
Narcisse, cesseras-tu unjour de chercher ta vérité dans le miroir
de tes larmes ?... » Me voilà pourtant condamnée à un
narcissisme absolu, cachant en moi l’obsédant besoin des
autres qui, s’il est mon tourment, devrait être aussi ma
sauvegarde. Cela, Adrien l’avait compris (et même Olivier).
Mais le plus compatissant, le plus efficace, aura été Ortega,
car l’inestimable don qu’il m’aura fait, c’est de m’absoudre
de cette épuisante contemplation de moi-même —inhé­
rente, m’assure-t-on, à la condition de l’artiste—et à laquelle
rien, aujourd’hui, ne peut m’arracher, puisqu’il n’y a plus
Luc, ni l’espoir de Sanchanteur.
J’aimerais hâter le pas, arriver à l’épisode final, source
de mes autres tribulations. Mais il faut, bon gré mal gré,
avancer comme dans un marécage. J’attendais constam­
ment de Robert qu’il me délivrât d’une sorte de maléfice.
Je la revois, cette nuit de la mi-août qui aurait dû être celle
de l’éclosion du miracle... Elle était profonde et soyeuse,
traversée d’étoiles filantes. Je croyais à chaque instant voir
apparaître dans le ciel la fleur de ma chance. Or cette

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même nuit j’eus la révélation qu’étrangers l’un à l’autre,
nous n’en continuerions pas moins, Robert et moi, à
cheminer absurdement côte à côte vers la catastrophe
finale. L’incident fut des plus minces : il aimait les gâteaux;
j’avais préparé une tarte aux pommes ronde et dorée
comme un soleil. Fière de moi, j’attendais Robert, l’ima­
ginant au moindre bruit sur le point de surgir, un bouquet
serré dans son poing. A 8 heures du soir, il n’était encore
pas là, lui qui d’ordinaire arrivait en pleine canicule, pour
mieux goûter la fraîcheur de ma chambre. Nous dînâmes
sans lui, sous la véranda. Mais mon désappointement fut
si vif que personne n’osa toucher à la tarte.
Lasse d’attendre au jardin, le chat sur mes genoux,
m’acharnant à faire un vœu à chaque étoile filante, j’avais
fini par me réfugier dans ma chambre et m’endormir, la
joue salée de larmes, près de la tarte posée telle une
couronne sur le guéridon. C ’était l’é poque heureuse où le
chagrin n’entraînait pas l’insomnie et où, d’instinct, je
demandais au sommeil l'évasion que ne m’offrait pas la vie.
Dormais-je donc si profondément, moi qui, aujourd’hui,
ne puis tolérer le souffle d’un enfant près de mon visage ou
le tic-tac d’un réveil ? Robert affirma qu’il avait dû tambou­
riner longtemps. Il s’était introduit chez nous, comme un
voleur, en sautant par-dessus la grille. Avant de le faire
entrer par la fenêtre, je passai comme en rêve mon peignoir.
Cette irruption de Robert et la découverte de la tarte près
de mon oreiller me donnaient l’impression insolite de
côtoyer le monde de l’absurde; je continuais debout une
songerie paralysante.
Il revenait de chez son oncle de Cédiar où il avait été
retenu. Il me demandait de ne pas lui en vouloir. Fermée,

La troisième année de nos fiançailles fut assombrie, à
Pâques, par une pleurésie : je renonçai à la surveillance
d’internat Bienheureuse maladie qui me permit de sonder
enfin l’amour trop contenu de mon père et de ma mère,
mais qui me laissa fiévreuse et affaiblie pour des mois ! Au
moindre effort, j’étais en nage. (Je garde encore l’appré­
hension de ces sueurs nocturnes qui, malgré la chaleur,
me faisaient claquer des dents.) Ma mère s’ingéniait à
réveiller mon appétit C ’était elle qui portait la nourriture
à ma bouche. J’étais redevenue sa nourrissonne. Elle me
tentait avec du rouget de roche, du foie de veau, des beignets
de cervelle.jMes mouvements d’humeur ne la découra­
geaient pas. Elle me racontait des histoires cocasses ou me
parlait du jardin : la plus simple fleur, la pousse la plus
timide la charmaient Elle avait le souci constant de ne pas
exercer sa verve à mes dépens. Même la rigueur de mon

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hostile, je lui tenais rigueur de m’avoir arrachée au
sommeil pour ne rien me donner en échange.
— Tu vas manquer le dernier train, lui dis-je d’un air
stupide.
Robert habitait une planète et moi une autre : la tarte
qui nous servait de témoin le disait clairement. J’entendis
les pas de mes parents. Ma mère, à travers la porte, offrit
de préparer la chambre voisine pour mon fiancé. Il refusa.
Il désirait rassurer au plus vite son père et sa sœur. Nous
n’insistâmes pas. Ma vie en eût-elle dépendu, rien ne l’au­
rait retenu. Il partit, sans remarquer la tarte ni prendre
mesure de ma déception.
*

Maintenant, les images se bousculent dans ma mémoire.
Je m’étais plu à me commander une robe de mousseline
imprimée, un tailleur de taffetas et, pour la fraîcheur, une
redingote de lainage blanc. Mais jamais parures choisies
avec amour ne se révélèrent plus superflues.
C ’est à cette époque-là que Robert prit un malin plaisir
à me lire les lettres qu’il recevait de ses conquêtes faciles.
Il me faisait remarquer, d’un air avantageux, que toutes
ces filles qui s’offraient à lui sans scrupules (et qu’il prenait
avec cynisme) appartenaient à la meilleure société greno­
bloise. Ce manque de tact m’affligeait, et je n’eusse pas
touché à mon fiancé avec des pincettes tant que durait ce

petit jeu. Vexé, Robert s’en prenait alors à ce qu’il appelait
notre impossibilité foncière de nous comprendre. Il me
disait d’une voix de collégien qui récite sa leçon :
— Comprends-moi, Aména : la philosophie est ma vie.
D’une autre femme, j’accepterais qu’elle me serve et veille
sur mon repos. Je me résignerais à ce qu’elle partage ma vie
physique, sans entrer dans ma vie spirituelle. De toi, je ne
pourrais admettre que tu ne partages mes goûts profonds,
que tu ne te passionnes pas pour ce qui me passionne,
parce que tu n’es pas comme ces filles volages qui font les
mêmes études que moi et raffolent de la neige et du ski,
Aména. Toi, tu es à part, je le vois mieux chaque jour. Il y
a le groupe qu’elles forment —elles sont dix, elles sont cent,
brunes, blondes ou rousses - et il y a toi. Tu es seule et
pourtant redoutable, car c’est ton image qui m’accueille
dans ma chambre, après mes frasques, et quoi que je fasse
pour me délivrer de ton emprise.
Il avait quatre ans, alors que j’en avais cent. Il cachait
sa tête dans mon giron, je lui répondais avec douceur :
— Robert, tu es un enfant. Toute ta philosophie ne te
rend pas capable de comprendre que tu demandes l’im­
possible, que tu t’insurges contre la solitude à laquelle
nous sommes tous condamnés. Nous aurions beau lire la
même page, épaule contre épaule, et l’aimer, cette page ne
résonnerait pas en nous de la même façon. Nous aurions
beau manger d’un même plat, admirer le même paysage,
faire ensemble les mêmes choses, cela n ’éveillerait pas
forcément en nous les mêmes échos. Et nous aurions beau,
au même instant, contracter le même mal, nous n’en
ferions pas pour autant la même maladie : chacun de nous
réagirait avec sa nature propre. Alors, à quoi bon nous

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père était vaincue par mon état II venait auprès de mon lit,
il me prenait la main avec tendresse et me rapportait des
souks les sucreries que j’aimais. Je recevais aussi les visites
de nos amis de Ténarès, surtout de Xavière qui se dépêchait
de prendre le train, à la sortie de son travail. Quant à nos
voisins (le bon Edouard en tête), ils m’envoyaient des œufs
frais, des fruits ou des fleurs, ce qui touchait ma mère. Je
me sentais presque heureuse, malgré l’insignifiance des
lettres de Robert.
Le médecin m’ayant recommandé d’éviter le soleil et
même les ombres chaudes, j’achetai —outre un grand
chapeau de paille —la seule ombrelle qu’il y eût au bazar
de Ténarès, la mode n’étant pas aux ombrelles. La soie en
était jaunie, les tons précieux, un peu passés. J’entends
encore son bruissement d’ailes quand je l’ouvrais au-dessus
de mon front.) C ’était une ombrelle japonaise, aussi déli­
cate qu’un pommier en fleur... Mais, hélas, comme à mon
chat Minounouche, une triste fin devait lui être réservée...

chicaner ? Tu pourras, le soir, après le dîner, te plonger à
ta fantaisie dans Pascal ou Bergson, je te suivrai dans ton
effort; mais n’exige pas de moi une compréhension autre
qu’intuitive. Pour aimer, Robert, il n’est pas besoin de
philosophie. L’essentiel est que tu ne sois pas tyrannique.
Hélas, si une accalmie survenait, elle n’était que de
courte durée.
Un lamentable incident devait me contraindre à fuir
Mélidja pour me réfugier à Alger, auprès d'Alexandre. Le
cousin Bayou (il avait tout du taureau) villégiaturait chez
nous avec sa femme. Depuis quelques jours, ma mère
s’était remise à me taquiner à propos de Robert, qu’elle
s’obstinait à surnommer Chérubin en raison des deux
années qu’il avait de moins que moi. Ce qui était à peine
supportable, venant d’elle, était intolérable venant des
autres.
Le drame éclata un matin : ils étaient tous sous la
véranda, en train de manger des figues fraîches, tandis que
je repassais en chantonnant dans ma chambre.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda la cousine à
travers la porte. Sors ! qu’on profite un peu de toi ! Viens
manger des figues.
— C ’est le jour de son Chérubin, dit ma mère en riant,
le jour où elle se pomponne, se juche sur ses hauts talons
pour se promener avec lui à Ténarès.
— Quand nous montreras-tu cette merveille et nous
présenteras-tu ce Chérubin ? Est-il vraiment long comme
un jour sans pain ?
C ’était Bayou qui venait de parler d’un ton goguenard.
— Merde!

Un coup de feu n’eût pas surpris davantage. Le mot était
parti malgré moi de ma bouche, en même temps que
j’éclatais en sanglots...
— Ouvre ! hurla le cousin, en ébranlant la porte de ses
poings énormes, car, Dieu sait pourquoi, je m’étais enfer­
mée à clef. Ouvre ! ou je défonce la porte.
— Je t’ordonne d’ouvrir, dit la voix orageuse de mon
père.
Tremblante, pleine de pitié pour cette porte, je tourne
lentement la clef et je fais face. Ils fondirent tous sur moi.
— Ose répéter ce que tu as dit ! hoquetait Bayou, en
me secouant par les épaules, repoussant ma mère qui
essayait de s’interposer.
— Tu n’as pas honte ? demandait sévèrement mon père.
— Tu n’as pas honte ? reprenait ma mère. Est-ce ainsi
que nous t’avons appris à répondre ? Tu ne comprends
plus la plaisanterie, alors ?
Mais au lieu des excuses attendues, je leur criai en pleine
figure le même mot, comme si ma vie en eût dépendu. Les
bras qui, un temps, étaient restés indécis, s’abattirent avec
rage ; lequel frapperait le plus sauvagement, de mon père
ou de Bayou ? Les bravant tous, offrant mon visage aux
coups, emportée par la fureur, je répétais malgré les gifles
le mot infamant.
— Tuez-moi, lâches, mais tuez-moi donc ! Trois contre
un, vous devriez avoir honte. Lâches... Lâches ! Vous ne
me ferez pas taire. Non ! vous pouvez frapper tant qu’il
vous plaira... Je le dirai jusqu’à mon dernier souffle.
Et plus les coups pleuvaient, plus ma frénésie augmen­
tait. Ma mère m’avait prise aux cheveux. Mais on avait
beau me tordre les poignets, me gifler à m’en aveugler, je

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n’en continuais pas moins à répéter le même mot qui ne
signifiait pour moi que ma révolte, mon humiliation, mon
violent désir d’émancipation, comme j’eusse répété rouge
ou vert d’une voix de plus en plus éraillée et suraiguë,
jusqu’à ce que mort s’ensuivît.
Il s’agissait bien d’une protestation de tout l’être, d’une
lutte sans merci contre l’esprit même de notre race, contre
la prééminence du mâle que ma mère elle-même admet­
tait : parce qu’il était un homme, le cousin Bayou pouvait
impunément m’outrager et me battre (c’est tout juste s’il
n’avait pas sur moi droit de vie ou de mort). Puisque j’étais
une femme, je n’avais qu’à courber le front. C ’est à cet
ordre haïssable, venu du fond des âges, que je disais farou­
chement non.
Le déchaînement atteignait son comble : la cousine se
voilait la face et mon père cherchait à me faire mettre à
genoux. C ’est alors que, brandissant mon ombrelle japo­
naise, j’en frappai le cousin. Le craquement du manche
nous dégrisa tous. Pantelante, je réussis à m’échapper, à
m’élancer vers la gare, le visage tuméfié, le robe fripée, le
chapeau rabattu sur les yeux.
J’échouai chez Robert. Il était seuL Sa surprise et sa
consternation furent sans bornes. Cette sauvagerie le dépas­
sait. Il touchait du doigt mon appartenance à une autre
race.
— Mon pauvre petit, quel malheur que je ne puisse
pour le moment te défendre ! Comment tes parents si bons,
si délicats, ont-ils pu ?...
— Ne les juge pas : ni la bonté ni la délicatesse n’ont ici
leur place. Tu ne peux pas comprendre. Imagine une érup­
tion volcanique : la lave sort et tout est saccagé. C ’est du

même ordre. J’aurais eu une arme à feu, je crois que j’aurais
tiré. J’ai frappé comme une forcenée - ma pauvre ombrelle
y est restée... Je vois rouge dès qu’une main se lève sur
moi : ce sont toutes les femmes de mon pays, opprimées,
battues au cours des âges, qui se révoltent en moi. Je me
mets alors à détester le mâle, à vouloir le détruire.
— Que vas-tu devenir ?
— Il m’est impossible de retourner à Mélidja tant que
cette brute de Bayou y sera. Revoir mes parents qui m’ont
remplie de honte me serait très pénible.
— Comment faire ? Ici, avec la complicité d’Amélie,
c’est à peine si nous pourrions te garder un jour ou deux.
(Il vaut mieux ne pas raconter l’histoire à mon père, ça
l’effraierait...) Où vas-tu te réfugier? Tu ne peux pour­
tant pas aller à l’hôtel ? Si encore Xavière était là !
— Il faut télégraphier à Alexandre.
— Alexandre ? Mais tu n’y penses pas ! Tu veux te rendre
à Alger, quand nous venons à peine de nous retrouver ?
Un peu d’effroi dans la voix de Robert me fut doux. Il
poursuivit :
— Et si j’essayais, moi, de raisonner tes parents, de leur
faire comprendre que cela me touche directement ?
— Ne m’enlève pas mon courage. Bayou partira, esti­
mant que pareille offense n’a pas été châtiée comme il
convenait. Tu peux imaginer ma hâte à vouloir que tu
m’épouses au plus tôt. Un malheur aurait pu se produire,
nous avions tous perdu notre sang-froid. Je ne savais même
plus le sens des mots que je répétais. Mais je savais, en
revanche, qu’il fallait tenir en respect cette meute et obéir
à une force obscure.
Robert me traita avec ménagement.

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Rousseau à mesure que s’éteignaient les dernières lueurs
du couchant et que ce monde luxuriant se chargeait de
drame.

Alexandre venait de quitter Tlemcen pour Alger. Il
habitait une villa près du jardin d’essai. Si ma présence le
dérangeait, il sut n’en rien montrer. Il se fit mon défenseur
résolu auprès de mes parents et s’efforça de me consoler.
De mon côté, je tâchai de me rendre utile et surtout d’être
discrète.
Bien que fiancé à Xavière, il n’en fréquentait pas moins
des adolescentes qu’il initiait à la musique et à la poésie.
Ces toutes jeunes filles semblaient fascinées par son bel
uniforme, ses manières cérémonieuses ou désinvoltes. Sa
préférence allait à une brunette dont les yeux étaient
comme des jacinthes sauvages. Elle portait des cols Clau­
dine sur des robes d’écolière. Modeste et douce, émou­
vante de fraîcheur et de grâce avec ses cheveux dans le dos,
elle s’asseyait sur le divan, près du phonographe, pendant
des heures. Son visage exprimait une extase un peu triste,
tandis que je priais dans le fond de mon cœur pour qu’elle
fut protégée contre Alexandre tout le temps qu’il la tenait
sous son charme, la couvant, la saturant de musique
(Mozart et Stravinsky) et la gavant de friandises. Le cœur
lourd, je pensais à Xavière. Et je bénissais le ciel de m’avoir
mise à l’abri des séductions d’Alexandre en ayant fait de
moi sa sœur...
Que de souvenirs ma pioche déterre, que de souvenirs !
A Alger, je vécus en recluse, durant trois semaines, refusant
d’accompagner mon frère dans ses promenades et me
rongeant de chagrin. J’écrivais tous les jours à Robert qui,
pour tuer le temps, me préparait, disait-il, une surprise.
Vers le soir, je consentais à descendre au jardin d’essai.
J’errais à travers les allées, rêvant à La Guerre du douanier

Le cousin Bayou quittait Mélidja. Je pus rentrer à la
maison et retrouver Robert, à Ténarès. Quelle pouvait bien
être cette surprise que m’avait réservée mon fiancé ? un
livre ? un bijou ?... Non. Robert avait tapissé sa chambre
d’un papier peint à grosses roses mauves et orné son lit de
coussins de satinette jaune qui faisaient ressortir ce que
les meubles avaient de sordide. La petite cellule était
méconnaissable, je m’y sentis gênée comme dans une
chambre de prostituée. Dans ce cadre fanfreluché, Robert
était grotesque. Mais il était si satisfait que je n’eus pas la
cruauté de lui montrer ma consternation. Le jeu de bridge
que je lui rapportais l’enchanta au point qu’il ne remarqua
rien. C ’est à partir de ce moment-là que j’évitai de descen­
dre dans ce qu’il appelait son studio. Les jours qui nous
séparaient de la rentrée des classes s’écoulèrent sans éclat
ni bonheur. Nous ne nous rencontrions plus que par habi­
tude : nos fiançailles n’avaient plus de sens. Meurtrie
depuis la scène qui m’avait obligée à fuir Mélidja, je me
réfugiais dans un silence chagrin, prétextant ma santé
ébranlée. Nous n’allions plus à la mer ni sur la colline
d’oliviers, le moindre changement de température me
faisait frissonner. Il fallait trancher le lien, mais chaque
fois mon bras retombait impuissant.

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*

C ’était notre dernier été. Robert se disait à la recherche
de Dieu. Ni sainte Thérèse, ni saint Thomas ne lui avaient
été d’aucun secours. Il ne croyait pas, voulait croire, se
mettait à la torture, et j’en subissais le contrecoup. Le
dimanche, nous allions à la messe de 11 heures. Je m’y

sentais heureuse. Il y prenait un air concentré comme s’il
espérait, tel Claudel à Notre-Dame, être foudroyé par la
grâce derrière un pilier de l’affreuse cathédrale de Ténarès.
Au sortir de là, il tournait en dérision ma croyance, à l’en­
tendre trop intuitive et vague, et dont il n’admettait pas
que je pusse me contenter. Il avait beau m’accuser de féti­
chisme ou de paganisme, cela n’entamait pas ma sérénité.
Les chemins les plus inattendus conduisaient à sa maudite
philosophie.
A mesure que juillet s’écoulait, mon désir de me libérer
grandissait J’avais envie de revoir ce frère de qui je me souve­
nais à peine. Champigny m’appelait avec ses merveilles.
Xavière s’apprêtait à retrouver Alexandre dans les Pyrénées.
La rupture se fit sans drame. Un jour mon bras put sans
effort couper le lien. Eh quoi ! pas un cri ? Pas une larme ?
Pas une goutte de sang ?... Nous étions au sous-sol, dans
sa chambre à jamais déshonorée par les transformations
qu’il y avait apportées. Il me démontrait pour la millième
fois que nous n ’étions pas faits l’un pour l’autre. Au lieu
de gémir et de protester, je lui répondis avec calme :
— Robert, cela a assez duré. On dit chez nous : «Mau­
vais mariage est comme crépuscule, il trouvera les ténèbres
prêtes. » Séparons-nous sans le dire à personne. Essayons de
nous faire à l’idée que nous ne sommes plus rien l’un pour
l’autre. Je vais aller rejoindre mes parents en France. Au
retour, j’y verrai plus clair : j’ai besoin de vacances.
Il tenta de me retenir. J’étais déterminée à lui échapper.
Déjà, une force inattendue m’emplissait toute. Robert était
désemparé. Il prit son air de «petit garçon sans mère».
— Aména, tu es à moi. Tu sais bien qu’il n’y a que
toi. Tu ne vas pas me quitter, Aména ? Encore un peu de

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Vint l’été où se produisit la rupture et où mon bras fut
assez fort, l’été où Aurélien —ce frère aîné qui pour moi
était presque un mythe —se manifesta brusquement.
Mes parents avaient pris le bateau pour la première fois
afin de répondre à l’invitation de ce fils fabuleux qui nous
avait quittés depuis dix ans pour tenter sa chance en
Europe. Voici que ce frère dont on parlait à voix basse
comme de l’enfant prodigue qu’on désespérait de jamais
revoir, voici que cet Aurélien, dont on vantait (tout en le
déplorant) l’esprit d’aventure, nous annonçait à grands
coups de trompette sa réussite : il possédait sur les bords de
la Marne, à Champigny, un pavillon de quatorze pièces
avec parc, roseraie, tennis, bassin aux nénuphars, rocaille,
jet d’eau, chenil, que sais-je encore ! Meubles de style, tapis,
rien ne manquait. Il avait une auto rouge toute neuve, une
Amilcar confortable et rassurante pour emmener sa mère
au bout du monde et même au ciel cueillir la lune comme
une orange... Aurélien nous offrait trois mois de vacances
dorées pour nous faire oublier dix ans de misère et de
séparation. Je ne pouvais pas être de la fête; Robert allait
revenir à Ténarès et je me devais de l’attendre.
La villa de Mélidja fut louée pour la saison des fruits à
de riches indigènes qui payèrent un bon prix et promirent
d’arroser les arbres. Il fut décidé que je passerais le mois de
juillet chez Xavière.

patience et nous serons heureux comme tu ne l’imagines
pas.
— Nous verrons ça à la fin de l’été, Robert Là, ou bien
tu penseras sérieusement à m’épouser, à me préférer à ton
agrégation et à comprendre que cette situation ne peut
s’éterniser, ou bien tu renonceras à moi.
Jusque-là, tout s’assombrissait dès qu’il abordait la ques­
tion de notre avenir; j’avais à me raidir, à me défendre
devant lui contre le désarroi. Maintenant j’étais sereine :
nous allions nous dire gentiment au revoir, et je lui enver­
rais des cartes postales.
Quand il me vit résolue à partir, il choisit de révéler la
vérité à son père et à sa sœur. Nous décidâmes de rompre
nos fiançailles. Amélie fut seule à pleurer ; elle voulut me
rendre un bracelet kabyle que je lui avais offert, je refusai.
Elle ne m’en reprit pas moins les petites jumelles de théâtre
- souvenirs de la défunte grand-mère - que l’on m’avait
données en gage, à défaut de bague de fiançailles. J’avais
perdu toute faculté de souffrir, je n’aspirais qu’à prendre
le large. Moins d’une semaine après, j’étais à Champigny,
et je redécouvrais le visage du plus tendre des frères.
De la belle demeure d’Aurélien, je revois surtout le grand
salon mélancolique, avec son tapis d’Aubusson, ses meubles
précieux, son piano à queue dont nul ne'savait jouer, ses
fauteuils et ses bergères disposés de façon trop symétrique
par une femme de ménage qui prenait soin de ce lieu
comme d’une chapelle, y apportant chaque jour des bras­
sées de fleurs. C ’est dans ce cadre solennel qu’il me plut de
m’installer, séduite par le sofa recouvert de fourrure et par
la baie ouverte sur les massifs d’hortensias. Il régnait là un
74

J silence favorable au trouble de mon cœur, car l’image de
Robert me poursuivait curieusement depuis que j’avais
mis la mer entre nous.
Dans la journée, ce n’étaient que découvertes de toutes
sortes à travers Paris et sa banlieue. Le soir, c’était le recueil­
lement. Pour me retirer de bonne heure, je prétextais un
livre à écrire, ce qui m’attirait des railleries affectueuses de
tous. J’allumais toutes les lampes. Je m’asseyais sur tous
les sièges. Je faisais résonner, en les effleurant à peine, les
touches du piano désaccordé, et je me réfugiais sur le sofa
pour relire une vieille lettre de Robert ou regarder avec
attendrissement la photographie qu’il m’avait donnée sur
le bateau. Le cœur gros, et la joue humide, je me déshabil­
lais. Et je finissais par m ’endormir, doutant d’être jamais
délivrée de Robert.
Je n’étais pas à Champigny depuis une semaine que déjà
nous nous écrivions à l’insu de nos parents. Ma mélanco­
lie ne tarda pas à frapper mon entourage. Pour un rien, je
fondais en larmes. Aurélien me prenait alors d’autorité sur
ses genoux et me parlait comme à une petite fille, ce qui
avait pour effet de m’amollir davantage. Ces lettres que
nous nous adressions en cachette avaient une saveur
étrange : nous retrouvions nos premières émotions ; Robert
me rappelait nos timides rencontres du début, sous les
ficus, il évoquait mille détails que je croyais oubliés, j’en
étais toute remuée... Nous nous crûmes sauvés. Je me
persuadai que la philosophie ne pouvait être un obstacle
sérieux. Je manquais à Robert, Robert me manquait, le reste
était sans importance.
*

75

Xavière seule était dans le secret. Elle me ramena vers la
mi-septembre à Ténarès. En raison de la chaleur, nous
nous installâmes au Bardo, dans la maison de son beaufrère qui offrait le double avantage d’être fraîche et d’avoir
un jardin. C ’est à ce moment-là que Xavière fit couper les
tresses blondes qu’elle coiffait en macarons sur ses oreilles.
Elle y perdit de son charme désuet, car, malgré ses yeux
clairs et ses pommettes hautes, son air modeste et ses
tuniques de toile mauve, elle ne ressemblait plus à une
fleur de lavande.
Je fis savoir à Robert que j’étais de retour. Xavière l’in­
vita à dîner. Il vint un dimanche soir. Assises au jardin, sur
un banc de pierre, Xavière et moi nous parlions de nos
amours avec un peu d’amertume. La soirée sentait déjà
l’automne et nous nous disposions à rentrer, lorsque nous
entendîmes crisser le gravier de l’allée : c’était Robert. Nous
n’osâmes pas nous embrasser. Il avait bruni, il serrait dans
sa main un bouquet de jasmin. Nous demeurâmes un
moment sans nous rapprocher, ni même nous regarder,
nous laissant envelopper par le crépuscule, tandis que
Xavière s’éloignait pour s’occuper du dîner, emportant le
jasmin. Quand la nuit fut venue, Robert couvrit ardem­
ment mon visage de baisers, Xavière nous appela avant
que rien d’irrémédiable n’eût été dit.
A table, nous fûmes très enjoués. Il parla de mon chat
Minounouche que je lui avais laissé en pension. Il parla de
ses études, d’Amélie toujours dolente et de son père qui crai­
gnait de mourir. Le repas était simple, Xavière fit elle-même
le service ; cela permettait à Robert de me prendre la main
ou de me caresser la joue. Les tourments métaphysiques

n’avaient pas leur place ici où tout vous parlait de bienêtre et de certitude. Et Xavière, avec son regard sans ombre,
n’était pas faite non plus pour les favoriser. Toute menace
semblait donc conjurée, j’attendais avec confiance le
moment où nous serions en tête à tête.
— Alors, Robert, où en sommes-nous ? demandai-je
courageusement, dès que nous fûmes seuls dans le petit
salon. Sais-tu enfin ce que tu veux P
— Hélas ! soupira-t-il, rien n’est changé. Vivre sans toi,
je ne puis l’imaginer, t’embarquer avec moi me fait peur.
Quel effort pour reprendre la barre ! Je n’aspirais qu’à
me laisser aller.
— Pourtant, lui dis-je en plantant mes yeux dans les
siens, le moment est venu pour toi de te décider et d’agir
en homme. Voici bientôt quatre ans que dure cette comé­
die : tu ne peux me lier indéfiniment à toi, Robert.
— Tu crois peut-être que je me complais dans cette
incertitude ?
— Torture-toi tant que tu voudras sur le plan des idées,
mais, de grâce, ne joue pas avec moi ! Je ne suis pas une
idée, je suis une femme. Une femme, ça se prend en
charge, ça demande de la chaleur, de l’attention, et ça en
donne en retour. Encore une fois, cesse de parler comme
dans les livres, rends-toi à l’évidence : de deux choses l’une,
ou tu t’engages envers moi, ou tu consens à ce que je
reprenne ma liberté.
— Quel langage tu me tiens, Aména !
— Le seul qui convienne, Robert ! Je ne puis continuer
à perdre ma vie. De la patience, j’en ai eu. De la confiance
et de l’amour, je ne crois pas t’en avoir privé. Il faut savoir
maintenant ce que tu veux.

76

77

désorientée, mais je ne regrettais rien : j’avais besoin d’un
compagnon, non d’un ergoteur.

— Tu ne me parlerais pas différemment s’il fallait me
décider, séance tenante, pour l’achat d’une bête !
— Ou tu te décides, ou tu passes ton chemin. C’est clair.
Cette discussion stérile ne se prolongea pas moins de
deux heures. Il cherchait en vain à m’attendrir en me
prenant dans ses bras : ma volonté ne fléchissait pas. Vers
minuit, sur le point de nous séparer, je lui disais encore :
— Robert, je suis prête à me contenter d’un morceau
de pain et d’un oignon cru, si tu m’épouses d’ici la fin de
l’année. Mais je ne veux pas me consumer à Mélidja, tandis
que tu passeras examen sur examen. D’ici à Noël, je serai
ta femme, ou tu me perdras.
— Aména, tu n’es pas raisonnable. Cette séparation
nous a confirmés dans l’idée que nous ne pouvions vivre
l’un sans l’autre. Laisse-moi terminer mes études, afin que
tu n’aies à manquer de rien. Nous aurions belle mine à
tirer le diable par la queue, avec un salaire d’instituteur,
dans le bled (sans parler des enfants qui viendraient
immanquablement). Non et non, c’est de la folie! Je te
promets de travailler jour et nuit et de t’écrire souvent,
mais toi, dis-moi que tu m’attendras.
— N ’insiste pas, Robert. Je ne me considère plus comme
ta fiancée. Tu es libre, et je suis libre.
Xavière a surgi juste à temps pour lui dire avec gravité :
— Soyez honnête, Robert. Si vous n’êtes pas sûr d’épou­
ser Aména dans les mois qui viennent, alors cessez de lui
écrire et de la tenir en suspens.
Il est parti tête basse, et je me suis jetée sur mon lit,
harassée. Xavière voulait tout savoir, mais j’étais incapable
de finir mes phrases. Ce n’est que plus tard, le lendemain,
que je pus me confier à elle en pleurant. J’étais vidée,

Nous regagnâmes le quai des Voiliers. Outre nos
chambres, Xavière y avait une terrasse exaltante comme
le pont d’un navire d’où l’on apercevait —dominant la mer
—l’incomparable village arabe de Sidi-Fredj. L’immeuble
avait un patio luxuriant sur lequel s’ouvrait ma chambre.
Il nous faisait fête avec ses rosiers, ses géraniums en
caisses, ses pots de basilic à toutes les fenêtres, et scs deux
escaliers de marbre. Un hadj encapuchonné de blanc
montait une garde jalouse sur ces trésors, tout en faisant
infuser à longueur de jour du thé à la menthe dans la
pénombre de sa loge.
Dès la Toussaint entrèrent dans notre cercle tous ceux qui
allaient jouer un rôle dans mon drame : Octavie, Huguette,
puis Kader, et son inséparable ami surnommé Saphir, à
cause de ses yeux bleu nuit. Et Michel, enfin, qui devait me
tenir lieu d’ange gardien. Cet hiver-là, Xavière accueillit
avec empressement toutes les occasions de me divertir. Mes
parents avaient admis d’assez bonne grâce de ne me voir
que deux ou trois fois par semaine : ce va-et-vient conti­
nuel m’était une aide. Le calme de Mélidja alternait avec
l’agitation de Ténarès, l’austérité de mes parents avec la
fantaisie de nos nouveaux amis. Alexandre, toujours à
Alger, faisait de fulgurantes apparitions qu’il mettait à
profit pour me soutenir auprès de mon père, lequel, en
bon Kabyle, me voyait d’un mauvais œil échapper à sa
tutelle. À défaut de mariage, il ne me restait selon lui

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79

*

qu’une manière d’assurer mon indépendance —prendre
un poste d’institutrice dans le Sud. On tenta de le persua­
der que j’étais appelée à un destin plus singulier. Il devait
toujours déplorer de me voir abandonner la sécurité pour
la chimère.
J’étais profondément désaccordée. Je m’ingéniais à suivre
le rythme trop rapide de ceux qui m’entouraient, mais le
moindre incident provoquait en moi de brusques dépres­
sions.
Un jour, Octavie fit son entrée parmi nous dans sa petite
auto baptisée « Coccinelle ». Pauvre Octavie, voici des
années qu’elle est morte, après une agonie qu’il ne m’a
pas été possible d’adoucir, mais je ne puis évoquer la triste
fin de mon aventure avec Robert sans parler de la grati­
tude que je lui garde pour la main ferme qu’elle m’a
tendue à Grenoble quand —après avoir pris mesure de la
déchéance de Robert —j’ai failli chavirer... Octavie était
encore belle et Alexandre ne l’avait pas encore dévastée.
Et tels étaient le charme et la serviabilité de cette nymphe
que ce fut bientôt comme si nous l’avions toujours
fréquentée.
Dans son sillage, c’est Huguette qui s’avance avec ses
cheveux d’ébène ramenés au sommet de la tête en une
tresse unique, ses joues trop rondes, et ses yeux étroits
d’aigue-marine. Comme Aldo, elle aimait à se montrer
dans une tenue un peu sévère, à la terrasse de la pâtisserie
Royale. Elle n’avait pas sa pareille pour organiser à peu de
frais des soirées. Elle s’attacha résolument à moi en raison
de mon chagrin. (Elle-même avait dû rompre des fian­
çailles dans des circonstances pénibles...) On dit qu’elle est
devenue indolente et craintive, esclave d’un mari exclusif

Nous allions tantôt chez Huguette ou Gérald, tantôt
chez Octavie qui, s’il faisait beau, nous promenait dans
Coccinelle aux alentours de Ténarès. Mais à la tombée du
soir, arrivait toujours le moment où je perdais pied. Si l’on
s’en apercevait, je n’avais que la ressource de m’enfuir pour
ne pas fondre en larmes. Je pensais à Robert, à ces quatre
années que je lui avais consacrées en pure perte. J’avais
beau me répéter que rien n’était à regretter, je ne pouvais
profiter de ma liberté reconquise, ni disposer de moimême. J’étais imprenable parce que j’étais déjà prise,
malgré la rupture. Je continuais à être vouée à Robert pour
la seule raison qu’il avait été le premier à me tenir nue
dans ses bras.
J’avais une vie de princesse, aussi bien à Mélidja que
chez Xavière. Aucune obligation : je me levais à l’heure
qui me plaisait. Chacun s’efforçait de ne me heurter en
rien, même mon père qui ne se consolait pas de mon
oisiveté, et ma mère volontiers taquine. À Ténarès, j’avais
une chambre toute blanche donnant sur le fameux patio,
avec un grand divan bas, des rideaux de grosse toile jaune,
et, sur le rebord de ma fenêtre, un pot de basilic et de capu­
cines. La bonne me servait mon petit déjeuner au lit.
Et j’étais pourtant malheureuse à attendrir les pierres.
Le sommeil me fuyait, une fièvre sournoise devint ma
compagne fidèle.

80

81

et de nombreux enfants. Ce portrait ressemble si peu à la
jeune fille alerte et décidée dont l’image est liée au souvenir
de mes déboires que je n’ai jamais voulu revoir Huguette...
C ’est à elle que nous dûmes, Xavière et moi, de nous être
enrichies de l’amitié de nos deux peintres Saphir et Kader.

Huguette qui me savait coquette se mit à m’entraîner
de magasin en magasin. Je rentrais fourbue. L’arrivée
d’Alexandre pour le réveillon ne fut pour moi d’aucun
secours. Je dépérissais. Personne ne me parlait de Robert,
on avait organisé autour de moi la conspiration du silence ;
au lieu de m’inviter à me délivrer, on m’entraînait de
mondanité en mondanité. Les malades préfèrent qu’on
s’intéresse à leur mal, si même au début ils y répugnent.
1 Dans les bals où Huguette et Saphir valsaient à merveille
et devenaient le point de mire, je sentais monter mon
agressivité et trouvais tout le monde grotesque. Il me
manquait un ami silencieux et sûr, j’avais besoin de calme,
| de mesure, de lumière plus tamisée et plus tendre. Par
| bonheur, tout cela devait m’être accordé, car Michel allait
I intervenir pour tenir dans ma vie son rôle d’ange tutélaire.
Le dimanche, nous nous réunissions à El Mansour où
Kader, notre fresquiste au regard d’ambre avait une villa au
bord de la mer. La maison lézardée et à demi vide qui me
serrait le cœur servait d’atelier à nos artistes, aussi y régnaitil un désordre incroyable. Nous y faisions vite une flambée
pour combattre l’humidité. En un clin d’œil, Huguette
donnait un coup de balai, dressait une table de fortune.
C’était à qui ouvrirait une boîte de conserve, démoulerait un
gâteau, déboucherait une bouteille, stimulé par des airs de
jazz, un vieux phonographe étant aussi de la partie.
Seule, un peu à l’écart, je considérais ces préparatifs d’un
regard morne. Le bruit des vagues me plongeait dans un
abîme de tristesse. Tout me déprimait : la plage déserte,
les cafés et les guinguettes fermés. Je redoutais jusqu’aux
cabines vermoulues sur leurs pilotis verdâtres, rongés par
l’eau, quand il eût fallu goûter le charme de cette solitude.
82

Je ne participais à rien, ma souffrance était à son comble.
Venait le crépuscule : j’étais perdue.
C ’est à cette terrasse d’El Mansour, par un dimanche
d’hiver, que m’apparut Michel. La veille, il m’aurait été
présenté au bal de la Marine, sans que sa blondeur nordique
et sa distinction m’eussent frappée. Il est vrai que la plus
grande merveille du monde eût pu me frôler, ce soir-là, sans
attirer mon attention. J’avais dû très vite battre en retraite,
abandonnant Huguette, Octavie et Xavière, belles à faire
tourner les têtes dans leurs robes de taffetas. La mienne,
d’un rose ardent, avec ses volants et ses bouquets, ne m’avait
donné qu’une joie trompeuse. Mon plaisir avait duré le
temps que met une fusée à s’épanouir au cours d’un feu
d’artifice : tout s’était mis brusquement à grimacer et à
s’éteindre sous une pluie de cendre... Michel, lui, m’avait
remarquée; mon air de «corps sans âme» l’avait impres­
sionné.
Accoudé à la balustrade, Michel venait de danser avec
Huguette au son d’un disque trépidant. Il tournait main­
tenant vers la mer un visage noyé de mélancolie. À quelle
personne invisible l’offrait-il ainsi, comme pour la supplier
d’intervenir dans son destin ? Je m’avançai. Il leva sur moi
le regard que j’espérais, un regard farouche et bleu dans la
pâleur de son mince visage. Dès lors, nous étions deux sur
l’île de la silencieuse amitié, Xavière, Octavie, Huguette,
Saphir et Kader - avec son sloughi couleur des dunes, non­
chalamment couché -, appartenant à un autre monde...
Je venais de découvrir le trésor à mes yeux le plus inesti­
mable : un vrai ami.
Conquérir un amant, cela comporte des risques, conqué­
rir la confiance de Michel était aussi exaltant, mais sans
83

risque, puisqu’il aimait éperdument de son côté, comme
moi du mien. Établir avec lui des rapports aussi cordiaux
et aussi simples que ceux qui me liaient à Kader et à Saphir
devint mon objectif. Cela devait me donner plus de mal
que je ne l’imaginais : je comptais sans sa timidité, sa
lenteur à se confier, et sans sa pudeur. Michel appartenait
à un pays brumeux et féerique. Il en avait gardé, outre une
nostalgie très fine, la fraîcheur d’âme qui nous éclairait
tous.
Peu m’importait d’avoir l’air de lui faire la cour : nonne
et bien à l’abri sous ma cornette et mon voile, je n’eusse pas
joui d’une immunité plus totale. Cela me donnait une
audace, une tranquillité parfaites. Personne ne croyait à
ce coup de foudre de l’amitié. Xavière surtout ne manquait
pas une occasion de laisser éclater son mécontentement
chaque fois que je m’étonnais devant elle de la trop grande
réserve de Michel.
Le soir, quand j’étais à la dérive, Xavière venait se
glisser dans mon lit. Je l’entendais entrouvrir la porte et
chuchoter :
— Tu dors, ma chérie ?
Je ne dormais pas. Elle se couchait près de moi, elle me
serrait avec tendresse dans ses bras et me parlait comme à
une enfant Elle avait la peau douce et la voix caressante ;
je finissais par m’assoupir. Nos réveils .n’étaient plus si
gais : je ne lui racontais plus mes rêves de la nuit. Il n’y
avait plus en moi ces envies d’être câlinée, flattée de la
main, comme un jeune animal heureux, qui faisaient dire
à Xavière, avec indulgence :
— Ma chérie, il te faudra choisir un mari riche pour
que le matin il ait le loisir de répondre à tes élans.

C ’est au moment le plus inattendu, après les fêtes, que
me parvint un signe mystérieux de Robert, sous forme
d’une mince plaquette de vers—Saisir de Jules Supervielle —
portant sur la page de garde : « Secrètement, Robert. »
Xavière fut indignée.
J’éprouvais un curieux sentiment de triomphe. Et, bien
que j’eusse promis de ne pas écrire à Robert, je ne pus
m’empêcher de lui envoyer, en cachette, un billet dans
lequel - tout en exprimant mon chagrin - je maintenais
ma position.
Quelques jours plus tard, nous apprîmes que son père
avait eu une petite attaque. J’aurais voulu accourir au
chevet du pauvre vieux et réconforter Amélie, mais Xavière
s’y opposa, offrant d’aller elle-même aux nouvelles. Làhaut, dans la maison près du pont de chemin de fer, c’était
la désolation. Le vieillard sec et craintif dans le fond de
son lit, pourrait s’en tirer cette fois. La prochaine alerte ne
pardonnerait pas. Il avait peur de mourir avant que Robert
n’eût achevé ses études et ne fût en mesure de veiller sur
sa sœur malade. Si l’on donna des détails sur la vie de celui
que je considérais encore comme mon fiancé, dans mon for
intérieur, Xavière se garda bien de me les communiquer.

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85

J’étais muette et prostrée. Je n’incitais plus Xavière à
m’entretenir à cœur ouvert d’Alexandre (je n’aurais pas eu
la force d’apprendre où ils en étaient de leur étrange aven­
ture). Il était question du retour d’Alexandre, comme capi­
taine à Ténarès. Epouserait-il enfin ma pauvre Xavière
vers laquelle il revenait toujours après ses frasques ?
*

Les jours allongeaient. « Coccinelle » nous promenait le
long de la côte, nous faisait visiter les villages indigènes les
plus inaccessibles, si beaux dans leur blancheur bleutée,
avec leurs cimetières offerts au soleil et au vent du large.
Ces cimetières dont les tombes se dispersaient parmi les
oxalis, les marguerites et les gouttes-de-sang, pourquoi
m’attiraient-ils avec cette force étrange, quand ceux d’Eu­
rope m’horrifiaient ? Etait-ce le fond obscur, hérité de mes
ancêtres musulmans, qui était troublé ? (Encore que chez
nous, dans la montagne, le dénuement fut plus accentué
et la mort abordée toujours de face.) Je m’y serais couchée
des heures entières, dans l’espoir de me ressaisir...
ALalla Mabrouka, les amandiers étaient en fleur. Nous
en avions, Michel et moi, rapporté des brassées. Il était
venu me chercher, après une éclipse, dans sa voiture déca­
potable et m’avait emmenée sous l’œil bienveillant de mes
parents. Le silence, la farouche beauté de ce petit village
perdu dans la colline où nous coupions des branches
d’amandiers d’un rose aussi vif que celui des fleurs de
pêcher endormaient notre peine. Je n’oublierai jamais la
transparence de cet après-midi où Michel était venu faire
amitié avec ma chambre de Mélidja, avec mon père et ma
mère, avec mon chat Minounouche et tous nos orangers,
nos mandariniers, nos bergamotiers, avant de partir pour
Lalla Mabrouka où nous revînmes au crépuscule pleins
d’une paix joyeuse. D’autres promenades devaient suivre
qui n’eurent pas la même grâce que celle-là, au cours de
laquelle nous échangeâmes si peu de mots.
Personne ne pouvait admettre que je pusse dépenser tant
86

d’ardeur pour une simple amitié. Dès que Michel tardait
à se manifester, j’allais guetter son passage devant la cathé­
drale, ou sonner carrément à sa porte, à la tombée du soir,
pour lui dire sans la moindre gêne que je me sentais
heureuse et calme en sa compagnie. Il m ’invitait à entrer,
et, dissimulant de son mieux sa surprise ou sort émotion,
m'incitait à l’entretenir de ce qui me préoccupait. Durant
un long moment, il n’était question que de nos malheu­
reuses amours, mais de façon allusive. Pour devenir plus
confiant, il devait mettre des mois.
*
Les fêtes de Pâques approchaient. Elles se situaient, cette
année-là, vers la mi-avril. Dans le jardin de Mélidja fleuri
de giroflées et de freesias, ma mère circulait de massif
en massif, avec ses tresses dans le dos, ses robes de laine
blanche, son visage de dragée, prenant à témoin le ciel de
sa félicité. Elle flânait tout le jour, se réjouissant autant,
d’un cœur de laitue que d’une rose. Mon père, la loupe à
la main, surveillait jalousement sa vigne. Il n’y avait que
moi pour n’être pas accordée à l’éclatement du renouveau.
Et, en dehors de Robert contre lequel je me devais de lutter,
seul Michel avait pouvoir de mettre un peu d’intérêt dans
ma vie.
Saphir, qui faisait son service dans les tirailleurs, venait
en permission. Il nous parlait beaucoup de Paris, de sa
vieille maman veuve, de son atelier près de la Closerie des
Lilas. Ayant été décorateur aux magasins du Printemps, il
évoquait avec lyrisme les vitrines d’un goût parfait, les
87

Bateaux-Mouches, les monuments, les quais, toutes les
beautés qu’il comptait révéler à Kader pour le payer de
son hospitalité orientale, ainsi que les musées qui l’aide­
raient à s’affirmer dans son art. Saphir et Kader rêvaient à
haute voix, ce qui rendait Huguette mélancolique. La
chance, disait Saphir, serait d’arriver à Paris juste à temps
et de participer à l’Exposition coloniale. Accompagné de
son sloughi, Kader se voyait déjà décorant une péniche
sur la Seine... Tout ne serait qu’enchantements et splen­
deurs aquatiques. La fresque entière du paradis d’Allah
se développerait sous les yeux des visiteurs. Troublées par
l’ambre et l’encens, émerveillées par l’euphorie qui se
dégageait de ces houris traversant voluptueusement des
vergers en fleur avec leurs chevelures comme des crinières,
les Parisiennes viendraient immanquablement se pâmer
entre les bras de Kader - le sloughi au collier d’argent
couché à leurs pieds... Ces visions nous remplissaient
d’indulgence. Trop attachée à Saphir, Huguette seule en
était attristée, ce qui ne l’empêchait pas de se préparer à
aborder le printemps avec ses armes et de m’entraîner dans
les magasins. Elle me conseilla un lainage bouton-d’or
qu’on eût dit tissé à la main. La couturière m’en fit une
robe drapée, retenue à l’épaule par un fibule d’argent.
Jamais je n’oublierai cette robe fiée aux pires jours de ma
vie.
La veille des Rameaux, je reçus la visite du bon Édouard,
notre voisin, venu m’annoncer son mariage. Je m’étais
gardée de lui apprendre la rupture de mes fiançailles de
crainte de le voir s’enhardir. Je perdais mon soupirant le
plus naïf. Le lendemain, Minounouche disparaissait...

Incapable de m’en retourner à Ténarès, j’allais par les
chemins, l’appelant d’une voix plaintive. Et ma mère, qui
ne franchissait que rarement nos grilles, faisait de même.
Elle s’aventurait du côté de la voie ferrée. Notre chat était
connu du voisinage. Sauf quand il était en chasse, il se per­
chait dans les plus hautes branches (d’où il fallait l’aider à
descendre), ou sur le portail. Grassement nourri, il n’avait
jamais rien volé à personne : nul n’avait donc intérêt à ce
qu’il disparût.
Minounouche se mit à me manquer cruellement. J’in­
terrogeais en vain les enfants de l’école ; au moindre indice,
je me précipitais dans la direction où l’on prétendait avoir
aperçu un chat gris ardoise (je m’imaginais déjà le serrer
dans mes bras). Mais il n’était pas retrouvé lorsqu Alexandre
arriva. Or voici qu’un matin la mère d’une camarade habi­
tant près de l’église, de l’autre côté du passage à niveau,
vint me chercher : elle avait découvert dans son jardin un
pitoyable chat gris au pelage ras. Hélas, malgré le mal que
j’eus à le reconnaître, c’était bien Minounouche. II était
devenu aveugle pour avoir reçu à la tête une pierre lancée
par un enfant. Je le ramenai dans les bras en pleurant. Dès
lors, je ne pus sans désespoir le voir buter contre le moindre
obstacle et finir par se terrer dans un coin, sourd à notre
voix, n’osant même plus s’approcher de la nourriture. On
essaya vainement de me raisonner : j’interprétais comme
un signe néfaste cet accident survenu à ce chat rapporté
de Cédiar, au temps où mes fiançailles avaient encore un
sens...
Pendant quelques jours, nous espérâmes que Minou­
nouche s’adapterait, mais il risquait chaque fois de se tuer
en tombant de l’escalier où il s’aventurait lamentablement
89

Le mercredi saint, j’étais chez Xavière. Dans l’après-midi,
on sonna à la porte : c’était Robert. Grandes furent ma
surprise et mon émotion. Xavière l’accueillit avec réserve.
Robert était accouru pour revoir une dernière fois son père
dont l’état s’était aggravé. La joie avait paru ranimer le
vieillard ainsi que sa fille toujours sur le point de rendre
l’âme, tant de maladie que de peur. Robert demandait à
me rencontrer, Xavière n’osa s’interposer. Rendez-vous fut
pris pour le surlendemain, vendredi, près de la cathédrale.
De là, nous irions en tramway, tôt dans l’après-midi, secrè­
tement jusqu’à Kouba.
J’étais prête, ce jour-là, bien avant l’heure. Avec mes
hauts talons, ma robe jaune et mon chapeau à plume, me
voici traversant l’avenue pleine à ras bord de promeneurs.
Je crois distinguer Alexandre, là-bas... Vite, j’oblique vers
la droite et me dissimule derrière les ficus. De là, je gagne
le trottoir d’en face et la cathédrale par les petites rues,
Robert m’attendait. Il n’avait pas changé : toujours cette

raie sur le côté partageant ses cheveux rebelles, cette bouche
gourmande, ce nez court, et ce petit front têtu ; toujours ces
grandes mains prêtes à se saisir des miennes, ces paupières
fragiles comme des colchiques et cette expression d’enfant
sans mère. Je me sentis reprise. Lui ne me trouvait plus la
même. Il m’en fit reproche. Je pensai immédiatement à
Michel, avec sa blondeur, sa modestie, son savoir véritable
dont il ne faisait jamais étalage, et son remarquable don de
pianiste. Mais Michel aimait Andréa, Michel ne poserait
jamais sur moi un regard amoureux, alors que mon pou­
voir sur Robert, en cet instant, était manifeste.
Il faisait beau, même trop chaud en ce vendredi saint. Il
y avait quelque chose d’inquiétant, de fou, dans le bleu
du ciel. A peine descendu du tramway, Robert essuya son
front perlé de sueur. Il n’attendit pas que nous fussions
enfoncés dans les jardins pour s’emparer de mon visage :
son baiser fut brutal. Tout en me serrant à me faire mal,
Robert me disait :
— Je ne veux pas te laisser à un autre.
Cette violence me procurait l’effet d’un vin fort : personne
ne m’avait prise d’autorité depuis des mois. La griserie
passée, je constatai que rien en Robert n’avait changé. La
séparation ne l’avait pas rendu plus apte à prendre une
décision. J’en fus immensément découragée.
Les jardins étaient silencieux et déserts en ce vendredi
saint, mais les églises devaient regorger de femmes enca­
puchonnées de tulle noir. J’eus l’impression de commen­
cer un étrange chemin de croix au côté de Robert. Dès qu’il
se fut assuré d’avoir repris sur moi tout son empire, il
retrouva son attitude désinvolte.
Qu’advenait-il de sa recherche de Dieu P S’il y avait un

90

91

avec le désir d’atteindre la terrasse. Il devenait le souffredouleur des autres chats. Mon chagrin prenant une pro­
portion anormale, Alexandre comprit qu’il fallait tuer
Minounouche. Il s’en chargea, et, quand ce fut fait, il
m’annonça bien doucement que mon petit compagnon
avait fini de souffrir... Je ne dirai pas ce que fut ma peine,
malgré le soulagement ressenti à l’idée de ne plus consta­
ter à chaque instant la déchéance de la plus spirituelle des
bêtes et mon impuissance. C ’était, à coup sûr, le signe
d’un naufrage.
*

Le dimanche de Pâques se passa sans histoire. Xavière
se trouvait dans sa famille, Octavie sur les routes, Saphir
et Kader à El Mansour où ils peignaient avec entrain.
Quant à moi, heureuse d’être à Mélidja; je me reposais
dans la paix de ma chambre bleue. Mais dès le lendemain,
chargée de légumes et de fleurs du jardin, j’étais de retour
à Ténarès, à cause de Robert.
Il avait manifesté le désir de revoir les ruines romaines
de la colline d’El Mansour. De là, nous pousserions notre
promenade jusqu’au village de Sidi Fredj où nous irions

boire du thé à la menthe, à la terrasse de pélargoniums du
café maure près du phare.
Nous voici donc en cet après-midi de lundi de Pâques,
assis face à face dans le train de banlieue qui, longeant le
golfe, s’arrête à toutes les petites gares trop blanches, avec
leurs lauriers-roses en caisses. Grouillantes d’une foule
cosmopolite et bigarrée, à la saison des bains de mer, elles
me parurent presque désertes. Pas un nuage. Et pourtant,
les montagnes au loin, le contour des choses, et tout ce qui
s’offrait au regard, était enveloppé d’une tendresse laiteuse.
Souffrir paraissait impossible. Il suffisait de lever les yeux,
de se laisser pénétrer par la bienveillance répandue dans le
ciel et partout, de respirer cet air doux comme le miel et
frais comme le jasmin. Jamais la grâce n’avait été plus
manifeste. Robert riait malgré l’inquiétude que lui causait
la maladie de son père, il semblait heureux : je m’étais
remise à espérer.
Il est question de ses études, d’une certaine Brigitte
- fille de général et alpiniste intrépide - qui a décidé de le
conquérir par tous les moyens. Il veut savoir ce qu’a été
ma vie au cours de l’hiver. J’évoque Xavière, Octavie et
Huguette. Puis Saphir et Kader. Après une hésitation, j’en
arrive à Michel, et à tout ce que je lui dois de reconnais­
sance et de joie sereine. Je découvre un Robert soupçon­
neux et brutal qui emprisonne mes poignets et déclare :
— Tu n’es plus ma fiancée, mais tu es à moi quand
même.
Je me dégage et éclate d’un rire faux.
— Tu es fou, Robert. Toi, tu as le droit de folâtrer avec
les filles, mais moi, je ne dois permettre à âme qui vive de
me consoler ! Tu attendais que je me cloître P

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jour pour parler humblement de la rencontre du Christ,
c’était bien celui-là ! Je le lui fis remarquer, mais il haussa
les épaules et se dirigea, en sifflotant, vers un petit café
niché dans la verdure. Dès qu’il eût commandé un jus de
fruit pour moi, de la bière et un sandwich au saucisson
pour lui, je compris qu’il en était avec Dieu à la période du
défi. Et il me choqua, mordant ostensiblement dans son
saucisson en un pareil jour, narguant ainsi tous les pénitents
du monde.
Je m’en revins plus meurtrie et plus désespérée, dans ma
robe trop éclatante, pensant à la mort affreuse de Minounouche. Il me semblait avoir participé au sacrilège de
Robert. Aussi n’aspirais-je qu’à me reposer auprès de
Michel, mais il était parti, à mon insu, pour le Sud, et ne
rentrerait qu’à la fin des vacances.
Xavière m’accueillit avec une tendre pitié. Elle m’apprit
qu’Alexandre m’avait bel et bien aperçue sous les ficus et
qu’il avait critiqué vertement ma toilette, je décidai de ne
jamais remettre cette robe, m’imaginant qu’elle me portait
malheur.

Il baisse la tête et répond avec entêtement :
— Tu n’es plus ma fiancée, mais tu es à moi quand même.
— C ’est tout ce que tu as retiré de ces mois où nous ne
nous sommes pas écrit ? Pourquoi m’avoir envoyé cette
plaquette de vers avec ce Secrètement écrit d’une écriture
presque illisible dans un coin de page ?
— Pour que tu saches que tu étais toujours dans mon
cœur.
— Pour me convaincre de ta fidélité ?
— Tu peux rire. Il s’agit, en effet, bel et bien de fidélité
envers et contre tout !
— Elle est magnifique, ta fidélité !
Le train entrait déjà en gare d’El Mansour. La lumière ne
me touchait plus. Nous tournâmes le dos à la mer et nous
montâmes vers les ruines. Le spectacle de ces colonnes et
de ces chapiteaux brisés, de ces statues mutilées, vu à
travers ma détresse, m’accabla. Je voulais fuir ces vestiges
devant lesquels je me sentais si misérable, j’avais hâte de
revoir la mer et de reprendre conscience de mes propor­
tions exactes.
<! Cachant mon désarroi, je laissai Robert et m’en fus
Í l’attendre plus bas, comme ces mendiantes assises sur une
pierre, qu’on rencontre les jours de marché dans nos
villages berbères. Il ne tarda pas à me rejoindre, et nous
descendîmes vers la plage. Il me dit, dès que nous fumes
installés à l’abri d’un cabanon :
— Tu as été cruelle, Aména, en parlant de ma fidélité.
— Je t’en prie, Robert, ne gâchons pas cet après-midi.
Allons à Sidi Fredj.
— Non. Si je réponds aux avances des filles, c’est pour
fuir ton emprise, Aména. Sache-le. Tu auras beau te moquer,

c’est ainsi. Je suis fatigué de toujours être suivi par ton
regard qui ne ment jamais et me prend en faute, fatigué de
me trouver en face de ton image sévère qui, brusquement,
se fait si douce qu’elle me donne envie de pleurer. Tu ne
me connais pas sous ce jour. J’essaie d’être cynique pour
combattre ta puissance. C’est en vain que je m’analyse : je
ne sais pas de quoi est constitué ton pouvoir. Sans doute de
tout ce que je ne comprends pas en toi : de ton origine, de
ce qui me choque dans votre comportement (rappelle-toi
la scène de l’ombrelle brisée...). J’ai fait le tour de toutes les
jeunes filles qui se sont offertes, mais toi, tu me demeures
inconnue, malgré le constant effort que tu fais pour te
montrer à moi dans ta vérité. Mon besoin de toi ne me
rend pas apte à refermer ma main sur toi ! Je ne puis ni
renoncer à toi, Aména, ni me décider à t’épouser dans un
élan, sans réfléchir.
Prenant ma tête dans mes mains, je me mis à considé­
rer la mer... Puisqu’il parlait de mon origine, le salut eût
été que la vague qui s’avançait m’emportât. À quoi bon
avoir appris à lire et à écrire, avoir même, tant bien que
mal, suivi le Christ ? Je serais toujours une étrangère, une
indigène. Robert avait peur. Robert avouait la raison obscure
de son indécision.
— Robert, il faut nous dire adieu.
— Je ne peux pas.
— Tu vas encore me dire : «Tu n’es plus ma fiancée,
mais tu es à moi quand même. »
— N ’ironise pas. Je suis comme celui qui n’ose pas
sauter. Il suffirait pourtant de si peu... Le mal est venu de
ce qu’un jour je me suis mis à analyser mon sentiment.
Alors, je me suis senti perdu.

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— Tout cela est bien joli, mon pauvre Robert, mais
quelle est l’issue ?
— Écoute, chuchota-t-il d’un air désespéré, si seule­
ment je réussissais à mettre le doigt dans l’engrenage, tout
le reste suivrait, et j’en serais heureux. Il n’y aurait plus de
problème.
— Je ne te comprends pas.
J — C ’est à peine si je me comprends moi-même.
Il se leva. Nous nous mîmes à marcher comme des
vaincus. De quoi était faite cette chaîne que nous pensions
avoir brisée six mois auparavant ? Il n’était plus question
d’aller à Sidi Fredj boire du thé à la menthe. Nous rentrâ­
mes à Ténarès. Je croyais tout fini, je n’avais plus conscience
de sa présence à mes côtés. J’avais cessé de lutter et même
de souffrir. J’eus la surprise de le voir m’accompagner chez
Xavière.
Il salua Xavière d’un air distrait et se dirigea, comme un
automate, non vers le salon, mais le studio de notre amie
où il me fit signe de le suivre. Je m’apprêtais à l’entendre
me redire les mêmes phrases absurdes, quand il me
renversa sur le lit de Xavière et m’écrasa de tout son poids.
(Vingt ans ont passé sans que j’épuise l’horreur de cette
scène. Combien de fois Luc devait me demander de la lui
décrire, sans omettre un détail, dans l’espoir de me guérir
enfin !)
Ce qui aurait pu se faire dans l’abandon et la joie allait
se produire sans que j’y participe. Robert haletait sur moi,
pétrissait mon ventre et mes hanches de ses grandes mains.
Il cherchait à entrer violemment en moi, sans que je
réagisse, car toute sensibilité m ’avait abandonnée. C ’était
comme si l’on m’avait appliqué un masque d’éther. Le

divan de Xavière était la table d’opération sur laquelle on
m’avait étendue passive. Et le chirurgien était Robert. Il
fouillait en moi jusqu’aux entrailles, transpirant à grosses
gouttes, tandis que le froid de l’éther me gagnait «Si seule­
ment je réussissais à mettre le doigt dans l’engrenage, tout
le reste suivrait... il n’y aurait plus de problème*» C ’était
cela l’engrenage : on allait m’opérer. Il fallait consentir. Il
fallait offrir ma jambe en holocauste au dieu jaloux qui
exigeait cette rançon. (C’était à quoi voulait confusément
me préparer Robert, sur la plage.) Pour que vive le reste de
mon corps et de mon âme et que nous puissions être
heureux, il fallait offrir ma jambe à scier, il fallait la lais­
ser se détacher de moi. Au prix de cette mutilation, nous
serions enfin délivrés. Du fond de ce terrible froid qui
m’avait envahie, je priais pour que le sacrifice fut au moins
suffisant Et Robert sciait ma jambe tout en fouillant en
moi, sans que je sente rien de vivant ni de chaud me péné­
trer. J’avais les yeux grands ouverts et les deux bras le long
du corps. J’attendais avec résignation la fin du sacrifice.
Ce que dura le cauchemar ? Quelques minutes à peine,
qui me parurent une éternité. Enfin Robert tomba à
genoux près du divan et enfouit son visage dans mes jupes,
en pleurant J’étais d’une faiblesse extrême, et incapable
de lui caresser seulement les cheveux. Il releva bientôt la
tête et me dit l’air extasié, fixant sur moi ses yeux ruisse­
lants :
— Maintenant, tu es ma femme. Plus rien ne nous
séparera. Nous sommes unis l’un à l’autre par un lien aussi
sacré que celui du mariage célébré devant l’autel,
j Mes larmes se mirent à couler : j’étais une source à la
i fonte des neiges.

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— Ne pleure pas, mon Aména, dans trois mois, je t’en
fais le serment sur la tombe de ma mère, je viendrai te
chercher et nous nous marierons. Tu es à moi pour tou­
jours. Tu es dans ma chair pour toujours. Tu es moi et je
suis toi. Ne pleure pas. Je suis conscient de la gravité de ce
qui vient de s’accomplir. Ne crains rien, regarde-moi, mon
oiseau tremblant, et cesse de pleurer. Tous nos tourments
sont passés.
Revenant lentement à moi-même, je réalisais que je
venais de basculer d’un monde dans un autre. Désormais
je ne vivrais que dans le mensonge. J’étais femme —du
moins le croyais-je -, mais j’avais transgressé la loi des
ancêtres dont, pour être sûre que je la respecterai, ma mère
m’avait inspiré une sorte de terreur sacrée : « Souviens-toi,
ma fille, que l’on part seule et que l’on revient deux !» Ma
solitude serait inhumaine, jusqu’à ce que Robert vînt me
prendre par la main. J’avais fini par me conduire comme
ces filles dont il avait profité sans scrupules. Mais elles
n’étaient pas, comme moi, infirmes pour toujours. Un
élan fou les avait amenées à se donner, tandis que moi !...
Robert exultait. Il était résolu et comme ébloui de certitude.
C ’était un autre Robert. Je ne réussissais pas à partager sa
confiance ni à reprendre pied. J’étais pantelante, craintive,
et toujours sous l’effet de l’éther. Il me dit avec douceur :
— Aména, nous sommes sauvés. Bien sûr, il eût mieux
valu ne pas en passer par là, mais l’essentiel était de nous
en tirer. Pour que ces trois mois d’attente te soient moins
durs et que le secret te paraisse moins lourd, pour que tu
sois convaincue de l’importance de ce qui vient de se faire,
je vais tout avouer à Xavière : tu ne seras plus seule, Xavière
sera notre témoin. Ma chérie, à mes yeux tu ne peux être

confondue avec les autres : tu es ma petite Aména dont il
a fallu payer cher le bonheur.
Il me prit avec précaution dans ses bras, essuya mes
pleurs et m ’aida à me dresser. Il alla trouver Xavière dans
la chambre voisine. «Je suis sa femme», me répétais-je
sans que la paix entrât en moi.
Pour partager l’exaltation de Robert, il eût fallu avoir des
ailes : les miennes m’avaient été arrachées. Profondément
désorientée, je ne pouvais qu’attendre là, sur le bord du
divan, la tête dans mes mains. Comment affronter le clair
visage de ma mère, la sévérité de mon père et l’affectueuse
protection d’Alexandre ? Comment me mouvoir avec
naturel parmi les fleurs du jardin ? Tout me semblerait
étranger, il me faudrait sans cesse dissimuler. Robert
m’avait enlevée à mon élément pour me laisser en suspens,
car, si solennelle que fût sa promesse, tant de choses
pouvaient survenir en trois mois...
Il revint pour me dire d’une voix grave :
— Xavière a tout compris. Répète-toi que tu es ma
femme, persuade-toi que notre mariage vient de se célébrer
dans le secret, en présence de Xavière. Demain, nous
passerons toute la nuit à nous aimer ici, dans ta chambre
comme le pigeon et la colombe. Ce sera notre nuit de
noces. Je finirai bien par t’apaiser! Ensuite, je repartirai,
mais je t’écrirai plusieurs fois par semaine. Travaillant
comme un bœuf et ne pensant qu’à toi, trois mois seront
vite passés. Tu profiteras de ce temps pour te préparer à
devenir ma femme aux yeux de tous. Laisse-moi, mainte­
nant, te remettre entre les mains de Xavière.
— Mon petit enfant, murmura-t-elle, en me berçant
contre son épaule, essaie de ne penser à rien. Robert m’a

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