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Enf&Psy n°14 (100à160) 11/05/05 14:55 Page 100

Agnès Lauras-Petit

Agnès Lauras-Petit est
psychomotricienne. Docteur en
psychologie, enseignante et
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formatrice à Paris-X et Paris-VII,
elle anime des stages de formation
au toucher thérapeutique dans le
cadre de l’ AFPUP (Association pour
la formation postuniversitaire en
psychomotricité,
UFR

Pitié-Salpêtrière).

Signe des temps, le toucher, plutôt absent du devant
de la scène de notre culture occidentale, réapparaît
actuellement sous des formes pour le moins contradictoires : suspendu dans nombre de nos échanges quotidiens au profit de l’image, du son et du contact virtuel de
nos écrans et de nos téléphones mobiles (sauf pourtant
dans l’intimité de leurs « vibreurs »), il réapparaît en
force sur le marché du bien-être et de la forme avec instruments et instructions de massage, et s’immisce dans
les espaces de rencontre que la technique médicale a
désertés, comme dans l’haptonomie autour de la naissance ou dans l’accompagnement des mourants.
Ces dernières années ont également permis de faire
surgir du fin fond de notre refoulement collectif l’horreur des abus sexuels et de l’inceste, commis jusque-là
sans véritable sanction sociale sur les enfants par des
pédophiles au profil irréprochable.
Déplacé ou vanté, caché ou publiquement dénoncé,
le toucher ne trouverait ainsi ses lettres de noblesse
qu’en excluant la question de l’excitation, et ne devrait
intéresser que des situations ou des périodes de la vie
censées se passer de libido.
EXCITATION ET TOUCHER
DANS LE DÉVELOPPEMENT DE L’ENFANT
Et pourtant, seul de nos cinq sens qui soit forcément
réflexif, le toucher ne peut concerner l’un de ses protagonistes sans concerner l’autre. L’excitation proscrite ne
le serait-elle pas d’autant plus qu’elle pourrait autant
déborder celui qui touche que celui qui est touché ?

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Excitation et toucher

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Excitation et toucher

Qu’il y ait éventuel décalage entre ce que l’un et l’autre trouvent et
recherchent dans l’intimité de leurs contacts souligne d’ailleurs que
le toucher n’est pas univoque. Ainsi serait-on parfois confronté à ce
que S. Ferenczi (1932-1933) avait désigné comme « confusion des
langues », entre « langage de la passion » de l’adulte et « langage de
la tendresse » de l’enfant, qui dénierait l’écart produit par l’immaturité psychoaffective et sexuelle de ce dernier.

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Pourtant, quoi de plus honorable et même structurant que la
fameuse « p’tite bête qui monte, qui monte, qui monte... » et produit
chez le bébé, comme chez le parent, la délicieuse élation partagée du
« guili, guili », présage du bon établissement de l’auto-érotisme chez
l’enfant ? Elle est séduction de l’adulte maternant certes, mais dans
le cadre symbolisant d’une comptine transmise par les générations
précédentes, et dont les rythmes et paroles contiennent et structurent
l’agitation des sens.
Il en va bien autrement de ces « papouillages » et « tripotages »
incessants, qui viennent agacer ou bouleverser le petit, et provoquent
en lui cet afflux d’excitation endogène auquel il ne peut se soustraire
et qu’il ne peut alors élaborer d’aucune représentation mentale.
Freud (1981), qui avait d’abord voulu distinguer courant sensuel et
courant tendre dans la pulsion sexuelle, parla ensuite d’une désexualisation qui serait seconde et se produirait par inhibition de la pulsion
quant à son but, et qui présiderait par exemple dans les soins maternels. Cette notion reprise récemment par H. Parat (1999) souligne
que l’apport et la transmission narcissiques vitaux de ces soins se
fondent sur un soubassement érotique, dont la mère est consciente
mais qu’elle renonce à satisfaire avec son bébé.
Ce qui déborde l’enfant dans le toucher n’est donc pas l’excitation en tant que telle, mais le vide psychique dont elle peut s’accompagner. La mainmise de l’autre, si l’adulte en fait pour lui-même
un impensable, y est alors appropriation qui bafoue le corps dans son
inscription relationnelle et dénie à l’enfant son statut de personne qui
vit, qui sent et qui pense. La peau ne pourra servir de support et de
préfiguration à la construction de l’identité que lorsqu’elle aura été
respectée dans sa limite et confirmée dans ses fonctions structurantes
[fonctions de maintenance, de contenance et d’inscription que nous
ne pouvons développer ici, mais dont le lecteur trouvera la théorisa-

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Notre société semble cependant recouvrir d’un certain leurre sa
vision d’un toucher dont on pourrait ainsi distinguer l’aspect primitif et « vierge », qui reproduirait l’eden des soins maternels, d’un
deuxième aspect qui contiendrait le sexuel et ne devrait donc s’exercer qu’entre partenaires « avertis ». Penser qu’un toucher pourrait
exister dans la pleine innocence dédouanerait ainsi ses partenaires de
la libido qui les anime, déculpabilisant les uns de leur séduction
incestueuse et rendant aux autres le statut d’enfant angélique que
Freud (1951, 1962) dénonça le premier.

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L’enfant excité

tion autour du concept de Moi-peau créé dans le champ de la psychanalyse par D. Anzieu (1985)].

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Cette limitation qui le frustre l’oblige à quitter ses positions
archaïques pour mieux s’établir dans le monde de la pensée et du
langage vers lequel le pousse l’adulte. L’interdit du toucher ne jouera
pas alors comme seule castration – pour reprendre les termes de
F. Dolto (1984) – mais bien comme promotion et inscription dans un
espace symbolique qui se détache progressivement de l’espace corporel. Dès lors, l’enfant se dégage du contact proche, prédateur ou
débordant qu’il imposait à son environnement : la médiation par le
regard, par la parole puis par la pensée viendra progressivement
prendre le relais. Les jeux de poursuite, de bagarre ou de « papa et
maman », comme les jeux de « docteur », seront encore l’occasion
d’attouchements plus ou moins érotisés, qui finiront par se sublimer
en période de latence dans l’apprentissage de sports collectifs. Ceuxci (poursuite à « chat », judo, danse, foot, etc.) ritualisent les contacts
et les autorisent dans certaines limites (embrassades sur le terrain,
empoignades sur le tatami) et, le plus souvent, dans la seule compagnie du même sexe. Les longues heures passées côte à côte à jouer
sur les « game-boy » et autres « consoles » ou à essayer coiffures,
maquillages et vêtements permettent encore de se toucher tout en
garantissant la distance.
Quant à la masturbation, que notre époque tolère comme une
activité naturelle, voire nécessaire au développement psychosexuel,
elle n’interrogera que lorsqu’elle s’exerce dans la compulsion et
dans l’angoisse. Souvent absente ou déplacée à la latence (combien
de jeunes à cet âge s’adonnent en toute innocence à des activités
comme l’équitation, le vélo ou la manipulation fébrile de leurs
manettes de jeux ?), elle réapparaît dans un tout autre contexte à
l’adolescence, du fait des remaniements pubertaires. Le toucher solitaire s’accompagne alors de fantasmes destinés à contrôler et introjecter la scène primitive (mystère de la vie sexuelle des parents),
comme à conjurer l’angoisse de castration. Lorsque le Moi se renforce et peut s’affirmer dans sa génitalité, la masturbation sera plutôt entourée de fantaisies érotiques autour d’un partenaire imaginaire

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Cela souligne qu’un toucher insistant, permanent ou effractant
interdit à l’enfant de se percevoir capable à son tour de réguler son
excitation, puis de la mettre au service de son évolution. « Saisir » le
monde, c’est d’abord l’explorer, le manipuler, le tâter ; toucher les
parties de son propre corps, toucher le visage et le corps de l’autre,
puis caresser, taper, frotter les objets afin d’en expérimenter la
forme, la nature, la consistance et la résistance sont autant d’actes
qui soutiennent la soif de découvertes et de rencontres. Le jeune
enfant y prend un plaisir évident et nécessaire, comme il le fera plus
tard en jouant avec ces matières qui deviendront siennes, comme la
nourriture, puis ses fèces avant qu’il en soit détourné par l’interdit
parental.

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Excitation et toucher

qui prépare l’accès à une sexualité accomplie. Les jeunes s’essayent
d’abord au déroulement d’activités individuelles au sein du groupe
(sports de glisse et de surf, comme voyages d’« internaute »), qui les
protègent plus sûrement de l’excitation qu’un rapproché direct qu’ils
ne s’autoriseront qu’ultérieurement et par étapes (les « rave-party »
sont ainsi l’occasion d’un déferlement des sensations qui ne peut
encore se produire qu’à l’abri de la foule et des stupéfiants).
Progressivement, s’intégreront les fantasmes pervers de l’enfance pour se placer sous la suprématie de la génitalité et du plaisir
hétérosexuel partagé. Le toucher s’en trouvera modulé et saura se
faire érotique ou social, selon les circonstances.

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Les thérapeutes qui utilisent le toucher pour médiation doivent
d’autant plus réfléchir à leur action autour de l’équilibre dynamique
entre pulsions et défenses propres à chaque âge comme à chaque
problématique. Ces thérapies ne sauraient d’ailleurs être proposées
en dehors d’un cadre qui en contienne les effets : références à l’institution qui s’en porte garante, à la formation professionnelle et personnelle du thérapeute qui l’assigne à une place définie et aux
repères théoriques qui le soutiennent. Les proposer innocemment
serait se fonder sur un déni qui en suspendrait les effets thérapeutiques, comme nous l’avons développé dans des travaux antérieurs
(Lauras-Petit, 1989, 1996).
TOUCHER POUR RÉPONDRE
À L’EXCITATION
Afin d’illustrer ces propos, je décrirai les différentes phases de la
prise en charge en relaxation d’un jeune garçon que j’ai suivi dans le
cadre de la consultation d’un service de pédopsychiatrie.
Jean était âgé de 8 ans lorsqu’il fut reçu par le psychiatre de la
consultation. C’est sa mère qui l’accompagnait, venant chercher
conseil pour une « agitation incessante », qui n’était plus supportée
à l’école depuis longtemps et qu’elle semblait mal tolérer depuis
peu. Jean ne pouvait rester en place, bougeait dans tous les sens, dispersait toutes ses affaires et celles des autres, n’arrivait plus à s’endormir. En classe, il ne pouvait rester assis pour écouter la maîtresse,
encore moins poser son attention sur une tâche continue et perturbait
le fonctionnement du groupe, qu’il menaçait de ses angoisses.
Venue chercher une simple réponse médicamenteuse à l’excitation de son fils, la mère révéla au psychiatre l’imminence de la
brusque séparation qu’elle envisageait d’imposer à son mari, pour
régler l’intensité de leur conflit conjugal et rejoindre un autre

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Lorsque cette évolution structurante n’a pu se dérouler, l’excitation semble à la fois recherchée et rejetée parce qu’elle effracte et
menace l’identité tout en témoignant de sa vitalité.

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L’enfant excité

homme en province, en emmenant Jean avec elle. Ni le père, qui
d’ailleurs ne savait rien de la présente consultation, ni Jean n’étaient
au courant de ces projets.

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Dans ce groupe, quatre garçons et filles de 8 à 13 ans poursuivaient chacun à son rythme une relaxation, selon la technique proposée par J. Berges et M. Bounes (1974). Jean vint progressivement
trouver sa place et apaiser la charge fantasmatique qui débordait
dans ses agirs, grâce aux fonctions contenantes du toucher.
Soulignons combien la particularité du cadre de ce groupe – qui inscrit chaque enfant dans une relation individuelle avec le thérapeute
et déroule la relaxation à son rythme propre – a joué ici un premier
rôle essentiel. Dans une relation duelle, Jean n’aurait pu se risquer à
la passivité et à la détente, et nous aurions été débordés l’un comme
l’autre par l’excitation qui le protégeait de la régression.
Premiers contacts : de la dispersion aux premières traces
En fait de détente, les premières séances ne furent que courses
éperdues entre le dedans et le dehors de la salle. Impressionné par la
pénombre, par les chuchotements et l’immobilité des autres enfants
étendus sur leur matelas comme par la perspective d’être touché à
son tour, Jean ne pouvait rester dans la pièce et parcourait bruyamment le couloir qui le séparait de sa mère, restée dans la salle d’attente. Encore lui fallait-il se munir du sac à mains qu’elle lui laissait
le droit de prendre et de fouiller, comme témoin de leur proximité
sans limites. Jean resta ainsi sur le seuil plusieurs fois, avant de pouvoir se risquer à entrer en coup de vent, faire le tour de la pièce en
vitesse et repartir à toutes jambes. Rassuré sans doute de n’avoir pas
été retenu de force dans ce lieu qu’il pénétrait comme un intrus, Jean
commença par y répandre les affaires de sa mère, premières traces
qu’il se permettait de laisser et que je ramassais puis rassemblais
dans mes bras en un tout que je lui rendais avant qu’il ne s’en aille.
Voyant que je ne touchais pas plus avant à l’intimité de sa mère et
que je ne lui interdisais pas l’agitation qui exprimait son angoisse,

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Le premier travail du consultant fut donc d’amener la mère à
lever le secret, puis de rencontrer le père. Soulagé d’un premier
niveau d’inquiétudes, Jean n’en restait pas moins dispersé et les tests
psychologiques vinrent confirmer l’hypothèse d’angoisses
archaïques chez un enfant intelligent, conduisant au diagnostic de
prépsychose. La nature de ces troubles nécessitant des soins appropriés amena donc à préparer une admission en hôpital de jour, dans
la région où la mère s’apprêtait à partir après avoir pu régler les
conditions de son divorce. Jean fut alors prévenu de ces perspectives
par ses parents et assuré de la possibilité de revoir son père. Le psychiatre, cherchant le moyen de contenir Jean afin de l’aider à faire
face à cette période de transition difficile, me demanda de le recevoir
dans le cadre du groupe de relaxation hebdomadaire que j’avais
constitué dans le service.

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Excitation et toucher

Jean supporta d’entrer sans le sac, puis de rester un peu plus dans la
pièce. Il accepta ensuite d’être momentanément contenu dans mes
bras lorsque la trajectoire de sa course venait me frôler. De luimême, ensuite, Jean vint se coller contre mon dos, lorsque, accroupie et ne le regardant pas, je m’occupais d’un autre enfant. Jean pouvait ainsi s’essayer à la détente et se laisser porter par un contact
étendu dont il ne risquait pas de rester captif. Mais il pouvait aussi
participer aux dialogues toniques et verbaux qui ne pourraient pas le
« toucher » directement, puisqu’ils ne lui étaient pas destinés.

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Un changement de salle nous fit bénéficier d’un espace beaucoup
moins vaste et plus sécurisant pour la relaxation. Jean put alors rester brièvement sur le matelas où je le faisais glisser doucement
depuis mon dos sur lequel il se relâchait. Dès lors, Jean matérialisa
le contenu de ses fantasmes en venant muni de petits monstres mous
et gluants qu’il tirait de ses poches et jetait à la volée dans la pièce
en arrivant. Cette collection d’« horreurs » provoquait dans le
groupe frayeur et dégoût, bientôt transformés en excitation et hilarité
générales : les enfants se jetaient les monstres d’un matelas à l’autre
avec force gestes, grimaces et onomatopées. Ces jeux de plaisir et
d’effroi que je laissai simplement se dérouler n’entravaient pas pour
autant la relaxation individuelle de chacun : lorsque je m’approchai
d’un enfant, celui-ci gardait le jouet en main ou le mettait dans sa
poche, tandis que les autres, respectant l’espace d’échange duel, ne
venaient plus le solliciter. Finalement, les « monstres » ne furent plus
projetés en l’air et passèrent de main en main pour relier chacun à
ses voisins. Ces échanges se développèrent avec des objets moins
inquiétants qu’apportèrent les uns et les autres : billes, balles, images
ou bonbons. Conforté sans doute dans l’idée que ses fantasmes pouvaient être tolérés, partagés et repris par le groupe, Jean put alors y
apporter les aspects les plus dévitalisés et mortifères de lui-même,
par l’intermédiaire d’un petit squelette en caoutchouc collant, qu’il
jetait sur les murs pour en regarder la lente et inexorable chute.
J’intervins en recueillant systématiquement ce squelette sur l’oreiller
qui était posé pour Jean sur le matelas. Jean repartait alors s’étendre
et reprenait ce jeu de lancer-rattraper au-dessus de sa tête, mais circonscrit dans l’espace qui lui était réservé. J’estimai alors qu’il était
maintenant possible de le toucher, ce qu’il supporta effectivement. Je
prenais toujours soin de le prévenir de mes intentions en le laissant
anticiper le contact par une approche progressive, puis en l’accompagnant par la verbalisation et la dénomination des parties de son
corps que je touchais. Je me gardai longtemps de lui proposer le
temps de manipulation passive habituel au cadre de la relaxation,
afin de ne pas lui faire subir par cette mainmise une passivité qu’il
était encore loin de pouvoir tolérer. Mes gestes ne manquaient pas
pour autant de la « poigne » nécessaire à lui renvoyer la solidité et la
fermeté des limites de son corps. Jean vint alors avec des livres, dont
il regardait les illustrations quand j’étais occupée avec un autre

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Nouveaux repères : de la contention à la contenance

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L’enfant excité

enfant : encyclopédie sur la vie des insectes, dont nous reprenions en
quelques mots les caractéristiques (avec une carapace ou de fragiles
ailes, avec de gros yeux ou avec des antennes, par exemple), ce qui
lui servait de support d’expression de ses propres sensations, puis
livre anatomique qu’il montrait aux autres. Enfin put-il apporter
l’histoire d’un ourson dans sa famille.

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Dans les séances suivantes, s’établit un nouvel espace de « transitionnalité » qu’il n’avait jusqu’alors expérimenté que par brefs
fragments. Jean ferma les yeux pour la première fois et laissa son
corps se détendre. Je pus alors empaumer vraiment ses bras et
jambes, les soulever et les déplacer, lui imprimer des mouvements
d’oscillations légères, soulever sa tête entre mes mains. J’axai mes
interventions sur une détente et une perception globale du corps qui
soient contenantes de ses angoisses archaïques. Je n’abordai pas la
phase suivante de la relaxation qui, en introduisant la respiration,
alternance rythmée et passage du dedans au dehors, aurait été trop
intrusive et excitante pour Jean à ce stade-là. Jean put ressentir de
vrais moments de calme et de cohérence dans son univers fragmenté.
Il put accéder au contact, qu’il ne ressentait au départ que comme
extrêmement débordant et dangereux. Sa relation à l’autre commençait à se négocier autour des frontières d’un corps, dont il avait testé
la sécurité et les limites dans la réalité de ses éprouvés et non plus
seulement par le biais de ses fantasmes morbides.
Mieux toléré à l’école parce qu’il s’y montrait moins dispersé,
Jean put reprendre sa place dans sa classe jusqu’au moment de son
départ en province. Accueilli là-bas dans un hôpital de jour, Jean put
y être suivi pour l’ensemble de sa problématique.
Nous pensons que notre intervention thérapeutique lui aura proposé l’étayage nécessaire pour que sa fragile structure de personnalité résiste aux bouleversements familiaux et intrapsychiques auxquels il était alors soumis. L’indication de relaxation témoigne ici de
ce que le toucher peut être nettement moins excitant que la parole
dans certaines situations : une adresse en psychothérapie aurait pu
dans ce contexte alimenter au contraire la fantasmatique de l’enfant,
et le noyer dans la profusion de l’imaginaire sans corps qui le transperçait à l’époque.
Cela n’a été possible qu’en appui sur le travail d’élaboration de
la problématique familiale conduite par le médecin consultant avec
les parents de l’enfant. Sans ce cadre qui différenciait aussi les
espaces, Jean n’aurait probablement pas pu se saisir de l’expérience
personnelle qui lui était proposée.
Pour conclure, je voudrais souligner que le toucher n’a pas en
tant que tel d’action univoque. Il peut tout aussi bien lever l’isolation

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Détente : du calme à la cohérence

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Excitation et toucher

par rapport à des ressentis affectifs profonds et s’opposer au démantèlement désintégrateur que produire l’abolition aliénante des
limites. Lorsqu’il est imposé dans le déni des enjeux tendres comme
érotiques qu’il contient, le toucher ne peut promouvoir l’espace de
la séparation qui lui permet d’intégrer l’excitation à l’ensemble de
l’activité psychique.
BIBLIOGRAPHIE

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RÉSUMÉ
L’auteur reprend la place du toucher dans le développement psychogénétique, en soulignant la diversité de ses fonctions sur l’excitation : provocateur et déstructurant lorsqu’il déborde les capacités intégratives du sujet, contenant et liant lorsqu’il en soutient
l’activité psychique. Les thérapies corporelles qui en utilisent la
médiation ne peuvent en ignorer les enjeux sans reproduire les
effets de clivage qui alimentent certaines tendances individuelles
inconscientes et idéologies sociales.

Mots-clés
Toucher, excitation,
érotisation, tendresse,
représentation mentale,
thérapies corporelles.

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