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DU CORPS À LA PSYCHÉ :
THÉRAPIE GROUPALE CORPORELLE
AVEC DES ADOLESCENTS HOSPITALISÉS

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Nous souhaitons présenter l’expérience d’un groupe à médiation
corporelle dans le cadre d’une co-thérapie psychiatre/psychomotricienne
dans une unité d’hospitalisation psychiatrique pour adolescents. À
dessein, nous n’aborderons pas ici les difficultés liées au travail psychique
nécessaire à l’adolescence pour renoncer à son corps d’enfant, ni la
réactivation du conflit œdipien, la chute de l’omnipotence infantile et les
nouveaux investissements indispensables pour la construction de l’identité.
CONCEPT DE TRAVAIL ET DÉFINITION DE LA THÉRAPIE PSYCHOMOTRICE

L’expérience sensorielle, le corps dans son éprouvé, les représentations
liées à ce ressenti sont autant de repères structurant la prise en soin
psychomotrice. Cette thérapie s’intéresse à l’image du corps à la fois dans une
réalité sensorimotrice et dans un vécu fantasmé. Il s’agit donc d’une lecture du
corps en référence à sa double appartenance biologique et psychique, précisant
ainsi les liens entre le corps réel, porteur du symptôme, et le corps imaginaire,
signifié, de l’histoire corporelle du sujet.
Les thérapeutes en psychomotricité sont extrêmement attentifs à l’attitude
tonique des patients : tension globale exprimée, instabilité ou inhibition
psychomotrice, risque de passage à l’acte auto- ou hétéro-agressif, tout comme
ils le sont à leur propre tonus afin que celui-ci soit vécu par les patients comme
hypostimulant, pare-excitant. L’engagement corporel du soignant devient donc
primordial. L’intérêt que nous portons à ce que dit le patient dans son attitude
tonique et dans sa sensorimotricité nous permet de mesurer ou du moins
d’approcher son activité de défense, ses résistances par rapport à l’objet. Les
Adolescence, 2005, 23, 2, 417-426.

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ISABELLE CHARPINE PISCAGLIA, LORAINE BIÉLER

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ISABELLE CHARPINE PISCAGLIA, LORAINE BIÉLER

concepts de « dialogue tonique » ou de « relation tonico-émotionnelle » sont donc
fréquemment utilisés dans la théorie psychomotrice mais nous pourrions plus
simplement les remplacer par le terme de « langage corporel ».

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Les patients que nous recevons à l’unité d’hospitalisation psychiatrique
pour adolescents souffrent essentiellement de troubles du comportement de
nature impulsive, avec des passages à l’acte auto- ou hétéro-agressifs, de troubles
de l’humeur ou de troubles psychotiques. Chez la plupart d’entre eux, les
sensations corporelles, aussi simples soient-elles, ne peuvent pas emprunter les
voies psychiques habituelles qui les conduiraient à être perçues puis représentées.
À l’inverse, elles sont « déchargées » de manière sensorimotrice sous forme de
passages à l’acte ou de somatisations. Il semble ne pas y avoir de possibilité, en
tout cas dans le moment de l’hospitalisation, d’appropriation ou du moins de
réappropriation psychique des sensations ou des perceptions corporelles1. Ces
dernières ne sont pas « ré-injectées » sur un mode de pensée, d’élaboration, donc
ne semblent pas inaugurer un processus d’intégration à la vie psychique. C’est à
nouveau comme si le corps devenait extérieur à cette vie psychique.
Nous proposons à ces patients un travail groupal à médiation corporelle.
Ce dispositif permet une approche thérapeutique visant à identifier et mettre en
mots des sensations puis à élaborer les perceptions associées, tout en maintenant
un cadre dont nous supposons que la structure prévient les risques
d’effondrement narcissique liés à la levée de certains clivages. Notre but n’est pas
d’exposer les éprouvés sensoriels au vécu traumatique : nous recherchons un
accès à la représentation des perceptions. Le cadre que nous mettons en place est
hypostimulant donc pare-excitant. Il fait appel à la sensorimotricité tout en évitant
l’envahissement du moi et l’effraction des limites psychiques.
Le groupe que nous avons mis en place dans l’unité est hebdomadaire,
semi-ouvert et d’une durée d’une heure. Les adolescents ont préalablement une
1. Précisons encore la distinction que nous tentons de faire entre « sensation » et
« perception ». La sensation est l’expression physique d’un stimulus qui peut être
purement sensorimoteur ou qui peut s’organiser sans la présence de l’objet externe. La
recherche de sensations comme but en soi, sans lien, sans ouverture ne donne aucun
« sens au sens », elle reste vide de toute expression psychique. Nous considérons la
sensation comme une « nourriture » de base de la pensée. Si nous nous référons au
monde sensitif du bébé, son univers corporel est traversé de sensations agréables ou
désagréables qui, petit à petit, s’organisent pour se représenter et se lier à des pensées,
ceci dans un ancrage interactif, relationnel. « Le corps du bébé, sa sensorialité et sa part
personnelle nécessitent le détour par l’autre pour pouvoir prendre sens et s’inscrire dans
une véritable activité de représentance permettant de faire le lien des sens au sens »
(Golse, 2002, p. 29). La perception, elle, est déjà en lien avec la représentation, comme
une prise en charge par le « moi-corps » de la sensation brute, le corps physique pouvant
représenter un support projectif du « corps psychique » ; mais la perception n’est pas
encore une mise en mots ou en image.

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PRATIQUE ET CLINIQUE DU GROUPE

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rencontre individuelle d’évaluation, soit avec le médecin, soit avec la
psychomotricienne, au terme de laquelle est posée l’indication à participer au
groupe. La décision ultime est prise lors d’une réunion d’équipe incluant tous les
soignants de l’unité. Le but thérapeutique de ce groupe est d’offrir aux
adolescents un espace dans lequel le langage du corps puisse s’écouter et
s’exprimer. Ce corps qui est en train de se transformer, ou qui a déjà mûri,
possède son langage propre qu’il s’agit de redécouvrir. Que peut-il nous dire ?
Comment l’écouter ? Comment entre-t-il en relation avec les autres ? C’est un
espace où chacun peut apprendre à écouter ses émotions, à les apprivoiser, à
réagir en fonction d’elles. La visée psychanalytique de ce travail pourrait être
explicitée ainsi : aider l’adolescent à déplacer la scène de ses émotions et de ses
affects de l’espace externe à son espace interne.
Les exercices à médiation corporelle concernent le mode sensitivoperceptif du corps (ressenti corporel à un niveau afférentiel, tension, détente,
rythme respiratoire, douleur…) comme son mode expressif (expressivité
corporelle, expressivité émotionnelle…). Nous travaillons, si possible de façon
proportionnelle, des exercices de mise en mouvement du corps comme des
exercices de position corporelle passive. De plus, les situations de « mise en jeu
corporelle » (travail en situation de relaxation, travail sur le thème
ouverture/fermeture, tension/détente, travail sur la représentation du corps à partir
d’images, sur le thème accueil/séparation, sur la défense de son territoire, travail
sur le toucher au niveau du dos par l’intermédiaire d’une balle…) proposent aux
patients des expériences permettant d’aborder différents thèmes propres aux
difficultés de l’adolescence.
Concernant la rythmicité d’une séance, nous proposons différents temps
ponctués de la façon suivante :
1ère séquence : Confortablement installés en cercle sur des coussins, les
participants, y compris les soignants, traduisent en quelques mots le ressenti du
moment (une sensation corporelle, éventuellement une émotion).
2ème séquence : Nous proposons ensuite un exercice dit de « centration »
qui va appuyer, confirmer le ressenti préalablement verbalisé ou, tout au contraire,
mettre le patient en contact avec une sensation, un vécu corporel nouveau.
3ème séquence : Vient un temps de mise en jeu corporelle active ou passive
mais avec des consignes impliquant la relation à autrui. Par exemple : guider ou
se laisser guider dans l’espace de la salle (yeux ouverts, fermés, dos à dos, main
contre main…) ; définir chacun son espace et essayer de communiquer avec
l’espace d’autrui ou, au contraire, essayer d’envahir l’espace de l’autre ;
représenter, mimer une émotion en utilisant autrui dans une sorte de mise en
scène ou un jeu de rôle ; massage du dos d’autrui par l’intermédiaire d’une balle.
4ème séquence : Enfin, un temps de relaxation. Différentes techniques
peuvent être utilisées (Jacobson, Schultz, Ajuriaguerra…), le but étant une
intégration et mise en lien des différents vécus (personnel, groupal) de la séance.

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THÉRAPIE GROUPALE CORPORELLE

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Cornelia est une jeune fille de dix-sept ans hospitalisée pour une
pathologie de l’agir avec tentatives de suicide, abus répétés d’alcool et état
dépressif majeur. Elle consomme de l’alcool dans un but anxiolytique et attaque
son corps par scarification lorsque les pensées suicidaires s’avèrent envahissantes
et peu contrôlables (angoisses d’abandon et de morcellement). Dès le début de
son séjour à la clinique, le suivi psychomoteur s’oriente vers des séances
groupales. L’indication de groupe est surtout posée en raison d’un vécu intrusif
lors des séances individuelles, la psychomotricienne étant associée à une
« fouineuse », pour reprendre le terme employé par la patiente, et le travail à
médiation corporelle vécu comme pouvant trahir ses réactions défensives.
D’emblée, nous associons le corps-défense de Cornelia à la solidité et
l’imperméabilité d’une armure.
Dans le dessin de l’image de son corps qu’elle fait en début de séjour, la
patiente figure un cœur brisé et une souffrance intérieure masquée par une épaisse
carapace (elle détruit par ailleurs sa production). Cornelia dit ne pas vouloir se
confronter à cette souffrance et préférer l’anesthésie. Pour les soignants, le risque
d’effondrement est très important, tout comme le risque de passage à l’acte.
Contrairement aux séances individuelles de psychomotricité, la patiente
investit positivement le groupe où, paradoxalement, l’engagement corporel
demandé est conséquent. Il semble que la dynamique groupale lui procure une
possibilité d’étayage et devienne de ce fait rassurante. Le cadre de co-animation
semble aussi sécurisant car il procure une plus grande confiance envers les
soignants présents. L’angoisse d’intrusion vécue en début d’hospitalisation
s’amoindrit pour laisser place, petit à petit, à une plus grande réceptivité à ses
souffrances mais aussi à sa sensorialité et à sa créativité. Nous sommes surtout
frappées par la possibilité de Cornelia de reconnaître ses difficultés corporelles,
psychiques et relationnelles au sein d’un groupe et par l’aisance avec laquelle elle
finit par exprimer librement son vécu, sans avoir recours à ses moyens de
protection habituels, à savoir la « coupure relationnelle » (qui se manifeste par des
paroles brutales et agressives) ou les comportements hypomaniaques et
« excités ».
RÈGLES THÉRAPEUTIQUES ET CADRE

Le cadre, son maintien et sa cohérence, constitue un élément majeur
de l’espace thérapeutique, car nous travaillons avec des patients en
manque de repères internes et dont les principales difficultés se situent

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Ces différentes séquences sont bien évidemment ponctuées par des temps
d’échange verbal fortement guidés par la triade sensation-perceptionsymbolisation.

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dans l’effort à fournir pour s’approprier leur ressenti qui servira ensuite à
construire leur sentiment d’identité. L’espace thérapeutique doit donc être
assez solide pour que les patients osent s’approcher de leur monde interne.
Nous proposons donc un cadre stable, ferme et calme. Les thérapeutes
cherchent à maintenir tout au long du groupe une position
d’accompagnement pare-excitante, afin de restaurer au mieux une forme
d’environnement maternel primaire contenant. Lorsque le pare-excitant
manque, il existe un risque très élevé de réactivation d’éléments
traumatiques et ce d’autant plus que nous avons à traiter du corps et de son
« langage ». Nous avons par exemple réalisé, lors d’un exercice de
relaxation, que lorsque les directives « imposent » des images liées à des
émotions (par exemple : « Cherchez comment vous vous sentez
physiquement lorsque vous êtes tristes » ou bien « Pensez à une image qui
vous fait peur »), les participants vivent en général nos propos comme une
intrusion, avec le sentiment qu’ils ne peuvent échapper à l’envahissement
de ces images. D’où une montée de l’angoisse, des comportements
d’opposition, une menace d’effondrement de l’unité du moi. En revanche,
lorsque le temps de relaxation reste simplement centré sur les sensations
et la détente, le mal-être peut facilement être vécu puis évacué pour
retourner à la détente et au « portage » de la voix de l’animateur qui peut
devenir alors un contenant rassurant. « Quand on impose des images, cela
peut être vécu comme une imposition face à laquelle le jeune est obligé de
se défendre »2. De manière générale, nous considérons crucial de trouver
le bon « dosage » de la présence des thérapeutes, afin d’être assez présents
pour être investis comme source de plaisir à partager, sans devenir une
source d’excitation non maîtrisable qui renforcerait les défenses (nous
pensons surtout au clivage et à l’identification projective). Nous espérons
que cet environnement pare-excitant permette d’assouplir le clivage entre
les représentations et des parties clivées du moi plus inscrites comme des
traces mnésiques corporelles que réellement représentées. Par ailleurs,
« pour symboliser ou développer une capacité représentative il est
nécessaire que la quantité d’excitation à lier par la symbolisation soit
relativement modérée et qu’elle n’excède pas les capacités de l’infans »3.
2. Ph. Jeammet, communication personnelle.
3. Roussillon, 1999, p. 172.

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THÉRAPIE GROUPALE CORPORELLE

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Ici, l’excitation est comprise comme la perturbation psychique qui suit la
séparation ou l’absence de l’objet après un contact nourrissant avec lui.
Autre axe important de la conduite du groupe, les thérapeutes
donnent une autorisation à sentir et à exprimer les sensations ou
perceptions. Ils maintiennent tout au long du groupe une attitude qui
valide des sensations verbalisées et exprimées par les patients. Le patient
est invité constamment à être attentif à ce qu’il vit sur le moment et les
thérapeutes doivent donc accueillir, si possible répondre, renvoyer au
patient que l’expression de son vécu a été entendue. Lorsqu’il en a
l’intuition clinique, surtout lorsqu’il connaît un peu son histoire et ses
modes de défense, le thérapeute peut même aider le patient à faire un pas
de plus dans la représentation du vécu corporel en l’invitant à l’association
d’idées ou d’images. Par exemple : « Il y a peut-être d’autres situations de
la vie quotidienne dans lesquelles vous ressentez la même chose »,
« Comment ce ressenti vous donne-t-il envie de réagir ? », « Quelle serait
la manière la plus confortable pour vous de calmer cette excitation ? ».
L’intervention verbale des thérapeutes doit s’accompagner d’un objectif :
venir compléter le vécu absent des patients, les « trous » représentatifs.
Pour cela, elle doit être personnalisée en fonction du patient et de ses
difficultés propres. Évidemment, la priorité des thérapeutes reste de
permettre au patient de s’exprimer le plus spontanément possible.
Le groupe est structuré de façon à ce qu’il y ait au moins un temps
de partage verbal en début de séance et à la fin. Il arrive que les
thérapeutes décident en cours de route d’ajouter un moment d’échange
verbal entre les exercices, surtout s’ils sentent que les patients expriment
des émotions difficiles, si les interactions sont trop excitantes ou si un
recadrage semble nécessaire avant de passer à un autre exercice. Ces
moments d’échange verbal ont plusieurs visées thérapeutiques : c’est un
moment où l’adolescent peut apprendre à parler en son nom propre et
prendre conscience de la tendance, naturelle à cet âge, à généraliser aux
autres. Cet effort de personnaliser les propos est très difficile à effectuer
pour les adolescents qui préfèrent s’étayer par identification au groupe de
pairs. Ce travail d’appropriation du « Je » permet également d’insister sur
l’importance de la démarche de séparation/individuation que les
adolescents sont en train de vivre. Ils peuvent profiter de cet espace pour

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s’ancrer un peu plus dans leur vie à travers l’appropriation de leurs
sensations (mon corps est à moi, lui seul ressent cela en ce moment). Cet
effort constant des thérapeutes à recentrer l’attention des patients sur leurs
perceptions permet de mettre en lumière que les perceptions et les
représentations n’appartiennent qu’au sujet, et que c’est justement cette
particularité qui le fait exister. Afin que l’attention reste fixée sur ce travail
qui part des sensations corporelles, il est aussi nécessaire de ne pas trop
rapidement intellectualiser ou céder à la tentation de donner un sens aux
sensations exprimées. À l’inverse, il est important de rester dans une
attitude d’observation, de description et de mise en mots des sensations. Il
arrive d’ailleurs souvent que les moments de partage prennent plus de
temps que prévu car nous travaillons avec des patients qui n’ont pas
l’habitude de chercher à utiliser les mots pour se faire comprendre.
Parallèlement, il est important d’intervenir lorsque les patients apportent
un matériel qui inclut une demande de réponse.
Lors d’une séance, Cornelia s’exprime ainsi : « Moi, je suis nerveuse car
je n’aime pas cet exercice ; je sais qu’il n’y a aucune position où je me sente
détendue. » Elle semble confrontée à l’échec inéluctable et risque de développer
une réaction de stress. Son affirmation contient une demande de réassurance ou
une demande de mise en sens, de mise en lien. La thérapeute reprend en validant :
« Lorsque vous vous sentez bien, c’est quand vous êtes en compagnie ? » La
soignante aurait pu aller plus loin : « Lorsque vous êtes seule avec vous-même,
c’est lorsque vous êtes mal dans votre peau ? » et faire ainsi prendre conscience
à Cornelia de son besoin addictif des autres (ou d’alcool) pour ne pas ressentir de
sensations désagréables, ainsi que son isolement/retrait lorsqu’elle ne peut plus
cacher son malaise par un faux-self. Dans ce contexte précis, la soignante s’est
abstenue de poursuivre car elle a estimé que l’état de fragilité de Cornelia
l’empêchait de penser à sa « solitude » sans que l’angoisse associée ne la
désorganise.

Autre particularité du cadre : les deux thérapeutes ont un rôle
légèrement distinct dans le déroulement des séances. Une des thérapeutes
participe activement dans les différentes mises en jeu corporelles tandis
que l’autre adopte un rôle plus extérieur et devient garante du cadre. À
l’arrivée de chaque nouveau participant dans le groupe, nous prenons un
temps pour expliciter cette particularité, surtout afin d’éviter que le

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thérapeute « observateur » ne soit vécu comme persécuteur, comme juge
surmoïque. En général, nous présentons les choses aux patients comme
suit : « Madame Biéler (ou Madame Charpine) aura, par moment, plus
une position d’observateur du groupe, et va être là pour m’aider, en étant
attentive à ce qui se passe dans le groupe y compris à ce qui se passe en
elle-même. Elle a donc la possibilité de nous informer sur ce qu’elle
perçoit, sur ce qui semble se jouer dans le groupe. Elle peut intervenir s’il
y a des choses qui la frappent. »
L’observatrice peut amener une pensée, un affect, des images
(traductions de l’affect sous forme de représentations) qui enrichissent,
alimentent le processus de mise en lien pendant l’exercice et pendant le
temps de partage. Le regard de l’observateur, s’il est dépouillé de toute
connotation jugeante, peut être vécu comme une enveloppe sensorielle, un
contenant corporel. Il a aussi pour fonction de représenter le tiers, celui
dont la présence est indispensable à l’avènement de la représentation ;
« […] on s’accorde à penser que la qualification par l’objet maternel de sa
référence ou de son désir pour un tiers, permet au sujet de sortir de la
spécularité pré-symbolique et anti-symbolisante »4.
Enfin, lors de leurs interventions dans les moments de partage, les
thérapeutes font référence à leur propre ressenti corporel et/ou
émotionnel, ici et maintenant, de manière simple et concise (par exemple :
« Aujourd’hui, je sens une tension entre les épaules », ou bien
« Aujourd’hui, j’ai des difficultés à trouver mon calme »). Nous pensons
que cette attitude thérapeutique particulière peut permettre à l’adolescent
de s’identifier à l’adulte tout en ayant le choix de refuser cette
identification et de se construire « contre », en opposition à cette figure
adulte. Aussi les thérapeutes (en tant que figures transférentielles
parentales) peuvent-elles montrer l’exemple du lâcher-prise, exprimer
l’idée qu’il n’y a pas de danger particulier à dire ce que l’on ressent ou à
être accueilli dans le groupe avec sa particularité du moment. À notre avis,
c’est aussi un accompagnement plus actif et impliqué dans la
reconstruction de la représentation du corps pour l’adolescent. Il nous
semble important de souligner l’implication psychocorporelle des
4. Ibid.

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soignants dans ce cadre thérapeutique. Ces derniers se doivent d’être
réceptifs aux différents vécus corporels chez le patient, à la façon dont sont
marqués, dans le corps de l’adolescent, un certain nombre de conflits
intrapsychiques, tout en étant en lien avec leurs propres perceptions. Les
thérapeutes sont confrontés à des situations dominées par l’agir, dans une
position où le contact direct, visuel avec le patient est omniprésent. Ils
doivent maintenir un cadre qui permette de canaliser le sensorimoteur et
le perceptif vers la pensée tout en écoutant leur contre-transfert corporel.
« En mettant en mouvement son corps propre, on convoque derechef les
émotions, les affects, avec un risque de débordement, c’est-à-dire que le
thérapeute pourrait être submergé par un mouvement qu’il ne contrôlerait
plus. D’ailleurs, du côté du patient, si l’on indique des thérapies à
médiation corporelle, c’est bien dans l’idée de susciter un mouvement
qu’on ne pourrait pas saisir autrement chez lui. Au sein d’un groupe de
psychomotricité, comme celui dont il est question ici, une contenance est
assurée par le fait que les thérapeutes sont au minimum deux et qu’il y a
un encordement possible de l’un à l’autre. Un autre garde-fou essentiel est
constitué par l’expérience thérapeutique personnelle du thérapeute, de
type analytique, ou mieux, une analyse personnelle qui fonctionne aussi
comme un contenant, un cercle de contenance à l’intérieur de la psyché
du thérapeute »5.
Au lieu de considérer la destructivité qui s’exprime dans le
comportement des adolescents gravement malades seulement comme un
échec de l’accès à la représentation, on peut se demander si ce chaos,
souvent exprimé par le corps, n’est pas justement une porte ouverte à
l’action thérapeutique. Celle-ci aurait comme visée une fonction
réorganisatrice et facilitatrice des représentations, puisque chaque acte dit
quelque chose de celui qui l’agit. Ce rapport au corps fortement empreint
de destructivité pourrait-il être envisagé comme une tentative de
ressaisissement de soi, de délimitation de soi ? Il s’agirait alors, pour les
thérapeutes, de mettre l’accent sur le sens des passages à l’acte afin que
l’adolescent puisse prendre conscience de ses besoins psychiques de
5. F. Ladame, communication personnelle.

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THÉRAPIE GROUPALE CORPORELLE

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limites. Cette prise de conscience minimiserait le risque de dépendance aux
percepts et à l’autosensualité pour laisser peu à peu place à la relation
d’objet dans l’organisation de son monde interne. Pour nous, cette
expérience de thérapie groupale s’inscrit dans un accompagnement
corporel de la pensée.
BIBLIOGRAPHIE
GOLSE B. (2002). La

vie sensorielle, la clinique à l’épreuve des sens. Paris : PUF.
(1999). La fonction symbolisante de l’objet. In : Agonie, Clivage et
Symbolisation. Paris : PUF, pp. 169-185.

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Isabelle Charpine Piscaglia
Unité d’hospitalisation pour adolescents
« Le Salève »
2, ch. du Petit-Bel-Air
1225 Chêne-Bourg/Genève, Suisse

Loraine Biéler
1, av. Cardinal-Mermillod
1227 Carouge/Genève, Suisse

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ROUSSILLON R.



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