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encyclopedie berbere volume 1 .pdf



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ENCYCLOPÉDIE BERBÈRE

U N I O N I N T E R N A T I O N A L E D E S SCIENCES P R É - E T PROTOHISTORIQUES
U N I O N I N T E R N A T I O N A L E D E S SCIENCES A N T H R O P O L O G I Q U E S E T
ETHNOLOGIQUES
LABORATOIRE D ' A N T H R O P O L O G I E E T D E PRÉHISTOIRE D E S PAYS
D E LA M É D I T E R R A N É E O C C I D E N T A L E

ENCYCLOPÉDIE
BERBÈRE
I
Abadir - Acridophagie

Ouvrage publié avec le concours
et sur la recommandation du
Conseil international de la Philosophie
et des Sciences humaines
(UNESCO)

EDISUD
La Calade, 13090, Aix-en-Provence, France

ISBN : 2-85744-201-7 et 2-85744-202-5
La loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article 4 1 , d'une part,
« que les copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées
à une utilisation collective », et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but
d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans
le consentement de ses auteurs ou de ses ayants-droit ou ayants-cause, est illicite » (alinéa 1er
de l'article 40). Cette représentation ou reproduction par quelque procédé que ce soit constituerait
donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
©

Edisud, 1984.

Secrétariat : Laboratoire d'Anthropologie et de Préhistoire des pays de la Méditerranée
occidentale, Maison de la Méditerranée, 5, bd Pasteur, 13100, Aix-en-Provence.

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
GABRIEL CAMPS
p r o f e s s e u r à l ' U n i v e r s i t é de P r o v e n c e
L.A.P.M.O., Aix-en-Provence

CONSEILLERS SCIENTIFIQUES
G. CAMPS (Protohistoire et Histoire)
H. CAMPS-FABRER (Préhistoire et Technologie)
S. CHAKER (Linguistique)
M.-C. CHAMLA (Anthropobiologie)
J. DESANGES (Histoire ancienne)
M. GAST (Anthropologie)
COMITÉ DE RÉDACTION
M. ARKOUN (Islam)
E. BERNUS (Touaregs)
J. BOSH-VILÀ (Al Andalus)
D. CHAMPAULT (Ethnologie)
H. C L A U D O T (Ethnolinguistique)
M. FANTAR (Punique)

E. GELLNER (Sociétés marocaines)
J. LECLANT (Egypte)
T. LEWICKI (Moyen Âge)
K. G. PRASSE (Linguistique)
L. SERRA (Linguistique)
G. SOUVILLE (Préhistoire)

COLLABORATEURS
A. ADAM, Pr. Univ, de Paris V ; J. AKKARI, Tunis ; M. ALMAGRO, Pr. hon. Univ.
Complutense Madrid ( + ) ; M. T. AMROUCHE, Paris ( + ) ; J. APPLEGATE, Howard Univ.
Washington ; A.-J. ARKELL, Londres (+) ; M. ARKOUN, Pr. Univ. de Paris III ; P. AuGIER, INA Abidjan ; G. AUMASSIP, Maître de recherche CNRS ; G. BARRIÈRE, Idelès
Hoggar ; G. BEAUDET, Pr. Univ. de Paris VI ; V. BELTRAMI, Fac. de médecine Chietti ;
E. BERNUS, Dir. de recherche ORSTOM ; S. BERNUS, Chargée de recherche CNRS ; A.
BERTRAND, Paris ; R. BIARD, Lyon ; M. BOUCHENAKI, UNESCO Algérie ; A. BOUR-

GEOT, Chargé de recherche CNRS ; J. BOSCH-VILÀ, Pr. Univ. de Granada ; P. BoYER, Directeur hon. des archives d'Outre-Mer ; J. BYNON, Univ. de Londres ; M. BouGHALI, Marrakech ; A. BESCHAOUCH, Dr. ès lettres, INAA Tunis ; P. CADENAT, Pau ;
G. CAMPS, Pr. Univ. de Provence ; H. CAMPS-FABRER, Maître de recherche CNRS ;
J.-P. CÈBE, Pr. Univ. de Provence ; M. CHABEUF, Médecin général ; S. CHAKER,
Dr. ès lettres ; M.-Cl. CHAMLA, Maître de recherche CNRS ; D. CHAMPAULT,
Maître de recherche CNRS ; J. CHAPELLE, Aix-en-Provence ; J.-L. CHARLET, Université de Provence ; J. D. CLARK, Pr. Univ. de Berkeley ; H. CLAUDOT, Chargée de recherche CNRS ; D. COHEN, Directeur d'Ét. EPHE ; M. COHEN (+) ; J. DASTUGUE,

Pr. Univ. de Caen ; J. DÉJEUX, Dr. ès lettres, Paris ; J. DELHEURE, Paris ; A. DENIS,
Mougins ; J. DESANGES, Directeur Ét. EPHE ; G. DEVERDUN, Dr. ès lettres (+) ;
J. DEVISSE, Pr. Univ. de Paris I ; J.-C. ECHALLIER, Chargé de recherche CNRS ; J.
ERROUX, Pr. hon. Instit. agronomique ; G. ESPÉRANDIEU, Dr. vétérinaire (+) ; M. EuZENNAT, Directeur lab. CNRS ; M. FANTAR, Dr. ès lettres INAA Tunis ; J. FAUBLÉE,
Muséum d'hist. nat. ; A. FAURE, Carnoux ; S. FERCHIOU, Chargée de recherche CNRS ;
D. FEREMBACH, Maître de recherche CNRS ; P.-A. FÉVRIER, Pr. Univ. de Provence ;
P.-A. FlTTE, Ingénieur ; B. FLINT, Marrakech ; L. GALAND, Directeur d'études
EPHE ; G. GARBINI, Instit. d'ét. orient. Naples ; I. DE GARINE, Maître de recherche
CNRS ; J. GASCOU, Maître de recherche CNRS ; M. GAST, Maître de recherche
CNRS ; E. GELLNER, Pr. London School of Economics ; H. GENEVOIX (+) ; L. GOLVIN, Pr. hon. univ. de Provence ; D. GRÉBÉNART, Chargé de recherche CNRS, Dr. ès
lettres ; M. HACHID, CRAPE, Alger ; M. HADDAD, Univ. de Constantine ; M. HADJSADDOK, Inspecteur général hon. ; M. HAMMAD, Aix-en-Provence ; J.-J. HARRIES,

Univ. de Wisconsin ; D. J. HATT, Pr. Univ. of California ; M. HAWAD, Niamey ; D. T.
HlTCKS, Univ. of Manchester ; H. LAAROUSSI, CHU La Timone, Marseille ; H. ISNARD, Pr. hon. Univ. de Nice ; D. JACQUES-MEUNIÉ, Directeur hon. de recherche
CNRS ; M. JANON, Ing. CNRS ; K. KADRA, Directeur des Antiqu. Alger ; J. KEENAN,
Pr. Univ. de Witwatersand, U.S.A. ; T . KOTULA, Pr. Univ. de Wroclaw ; F. LABURTHETORA, Paris ; G. LAFUENTE, Marrakech ; G. LAFUENTE, Elne. N. LAMBERT, Montpel-

lier ; S. LANCEL, Pr. Univ. de Grenoble III ; J. LANFRY, Paris ; G. LAOUST-CHANTEREAUX, Aix-en-Provence ; J.-P. LAPORTE, Paris ; J.-M. LASSÈRE, Pr. Univ. Paul Valéry ;
J. LECLANT, Pr. Collège de France, Membre de l'Institut ; C. LEFEBURE, CNRS ; L.
LEFEVRE, Nîmes ; G. LEFEBVRE, Nîmes ; Ph. LEFEVRE-WITIER, Maître de recherche
CNRS ; M. LE GLAY, Pr. Univ. de Paris X ; A. LEUPEN, Haarlem ; Ph. LEVEAU, Dr.
ès lettres, Univ. de Provence ; T . LEWICKI, Pr. Univ. de Krakow ; H. LHOTE, Directeur de recherche hon. CNRS ; A. Louis, Dr. ès lettres (+) ; M. MAHROUR, Pr. Univ.
d'Alger ; R. MAUNY, Pr. Univ. de Paris I ; J.-L. MlÈGE, Pr. Univ. de Provence ; M.
MILBURN, Dr. en Préhistoire ; V. MONTEIL, Directeur d'Ét. EPHE ; J. MOREL (+) ;
H. MORESTIN, Pr. Univ. d'Avignon ; L. MOUGIN (+) ; M. MORIN-BARBE ; A. M. TI-

MET, Conservateur Musée du Bardo, Tunis ; J.-C. Musso (+) ; J. MUZZOLINI, Dr. en
préhistoire ; H. NACHTINGALL, Pr. Univ. de Marburg ; Y. NACIB, Pr. Univ. d'Alger ;
A. NOUSCHI, Pr. Univ. de Nice ; M. OUARY, Paris ; J. ONRUBIA-PINTADO, Madrid ; S.
PANTUČEK, Pr. Univ. de Prague ; Th. PENCHOEN, Univ. de California ; M. PERVÈS,

Dr. en médecine ; J. PEYRAS, Volx. M. PEYRON, Rabat ; K. G. PRASSE, Pr. Univ. de Co­
penhague ; A. RAHMANI, Paris ; R. REBUFFAT, Directeur de recherche CNRS ; M.
REDJALA, Chargé de recherche CNRS ; J. REVAULT, Maître de recherche CNRS hon. ;
M. ROUVILLOIS-BRIGOL, Paris ; P. ROGNON, Prof. Univ. Pierre et Marie Curie. L.
SAADA, Chargée de recherche CNRS ; P. SALAMA, Chargé de recherche CNRS ; L.
SERRA, Pr. Instit. d'Ét. orient. Naples ; E. SERRES, Lançon ; E. SERVIER, Pr. hon.
Univ. Paul Valéry ; A. SIMONEAU (+) ; G. SOUVILLE, Maître de recherche CNRS ; J.
SPRUYTTE, Vinon-sur-Verdon ; T. TAKACS, Erdliget, Hongrie ; M. TARRADELL, Pr.

Univ. de Valencia ; G. TRÉCOLLE, Dr. en médecine ; J.-F. TROIN, Pr. Univ. de Tours ;
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de Nancy II ; A. WILMS, Pr. Univ. de Hamburg ; M. WORONOF, Pr. Univ. de Besançon ;
X. YACONO, Pr. hon. Univ. de Toulouse ; M. ZGOR, Marrakech ; J. ZOUGHLAMI, Tunis.

AVERTISSEMENT
ÊTRE

BERBÈRE

Les premières mentions des populations que, depuis la conquête
arabe, nous appelons berbères, remontent à l'antiquité pharaonique.
Dès l'Ancien Empire, les Egyptiens étaient en relations étroites, tantôt
guerrières, tantôt pacifiques, avec leurs voisins de l'Ouest, ces Lebou
ou Libyens, Tehenu, Temehu, Meswesh, subdivisés en de nombreuses
tribus. Ces événements historiques, en particulier la tentative d'invasion du Delta par Meryey, en l'an 5 du règne de Mineptah (1227 avant
J . - C ) , nous ont valu des précisions, des noms de personnages, des descriptions, par l'image et les hiéroglyphes, qui ont valeur historique et
ethnographique. L'aspect physique, l'équipement, les vêtements, les
armes des Lebou nous ont été transmis avec une précision quasiphotographique; les tatouages mêmes sont figurés.
Les millénaires ont passé et malgré les vicissitudes d'une histoire
particulièrement riche en conquêtes, invasions et tentatives d'assimilation, des populations du même groupe ethnique, les Berbères, subsistent dans un immense territoire qui commence à l'ouest de l'Egypte.
Actuellement des populations parlant une langue berbère habitent dans
une douzaine de pays africains, de la Méditerranée au sud du Niger,
de l'Atlantique au voisinage du Nil.
Cette région qui couvre le quart nord-ouest du continent n'est pas
entièrement berbérophone, loin de là ! Aujourd'hui, dans cette région,
l'arabe est la langue véhiculaire, celle du commerce, de la religion, de
l'Etat, sauf dans la marge méridionale, du Sénégal au Tchad. Ainsi,
les groupes berbérophones sont isolés, coupés les uns des autres et tendent à évoluer d'une manière divergente. Leur dimension et leur importance sont très variables. Les groupes Kabyle en Algérie, Braber et
Chleuh au Maroc, représentent chacun plusieurs centaines de milliers
d'individus tandis que certains dialectes, dans les oasis, ne sont parlés
que par quelques dizaines de personnes. C'est la raison pour laquelle
les cartes d'extension de la langue berbère n'ont pas grande signification. Le territoire saharien couvert pas les dialectes touaregs (tamahâq)
en Algérie, Libye, Mali et Niger est immense mais les nomades berbérophones qui le parcourent et les rares cultivateurs de même langue ne

Chefs Lebous. Peintures du tombeau de Sethi 1
(d'après O. Bates).

e r

e

( X I X dynastie, vers 1300 av. J.-C.)

doivent guère dépasser le nombre de 250 ou 300 000. Ils sont à peine
plus nombreux que les habitants du Mzab, qui occupent dans le Sahara
septentrional un territoire mille fois plus exigu. Le bloc Kabyle est dix
fois plus peuplé que la région aurasienne, plus vaste, où est parlé un
dialecte berbère différent.
En fait il n'y a aujourd'hui ni une langue berbère, dans le sens où
celle-ci serait le reflet d'une communauté ayant conscience de son unité, ni un peuple berbère et encore moins une race berbère. Sur ces aspects négatifs tous les spécialistes sont d'accord... et cependant les
Berbères existent.
Le berbère, un berbère commun très ancien, qui n'a vraisemblablement existé que dans l'esprit des linguistes, et plus sûrement des parlers berbères plus proches entre eux que ne le sont les dialectes actuels, furent parlés dans la totalité du territoire que nous avons délimité, à l'exception du Tibesti, domaine de la langue téda (Toubou).
Dans le Maghreb, les anciens Africains ont utilisé un système d'écriture, le libyque, d'où est dérivé l'alphabet tifinagh des Touaregs ; or,
des inscriptions libyques et des tifinagh anciens ont été retrouvés en
grand nombre dans des régions aujourd'hui totalement arabisées (Tunisie, nord-est de l'Algérie, Rharb et région de Tanger au Maroc, Sahara septentrional...). Dans les pays du Nord cette écriture subit la
concurrence du punique, puis du latin; on admet qu'elle était déjà oubliée lorsque fut introduit l'alphabet arabe au V I I siècle. En revanche,
elle fut conservée et évolua suivant son génie propre dans les pays sahariens où elle n'avait eu à subir aucune concurrence. E l l e s'étendit
e

même jusqu'aux îles Canaries dont les anciennes populations guanches
étaient berbérophones.
On peut donc affirmer qu'à un moment ou à un autre, les ancêtres
des Berbères ont eu à leur disposition un système d'écriture original
qui s'est répandu, comme eux, de la Méditerranée au Niger.
L'autre argument qui pourrait être présenté à ceux qui, contre toute
évidence, nieraient l'ancienne extension du berbère est donné par la
toponymie : même dans les pays entièrement arabisés il subsiste toujours des noms de lieux qui ne s'expliquent que par le berbère.
Donc, le berbère, auparavant omniprésent a, au cours des siècles,
reculé devant l'arabe, mais le Maghrébin, même arabisé, se distingue
toujours, et des Arabes de la Péninsule, et des Levantins, arabisés plus
tôt que lui. En fait, dans la société musulmane nord-africaine et saharienne, il existe des Maghrébins arabophones ou arabo-berbères et des
Maghrébins berbérophones qui conservent le nom de Berbères que les
Arabes leur donnèrent.
Parmi les Arabo-berbères, qui ne constituent pas plus une entité sociologique que les Berbères, on distingue un groupe ancien, citadin,
aux origines souvent très mêlées, car il faut tenir compte dans les villes
des apports antérieurs à l'Islam, des réfugiés musulmans d'Espagne
(Andalous) et des nouveaux venus généralement confondus sous le nom
de Turcs, bien qu'ils fussent, pour la plupart, des Balkaniques et des
Grecs de l'Archipel. Il existe aussi des groupes sédentaires, cultivateurs. Il existe enfin des nomades, ceux qui, dans le nord du Sahara
(Regueibat, Chaamba, Ouled Sleman) sont les plus proches, linguistiquement et culturellement, des tribus arabes bédouines. C'est parmi
ces derniers que l'on peut trouver d'authentiques descendants des Solaīm et des Māq il.
A côté de ces populations arabes ou arabisées, vivent des sociétés
berbères qui sont, comme elles, toutes musulmanes, à l'exception des
anciens Guanches des îles Canaries qui furent à la fois évangélisés et
hispanisés, et quelques rares familles kabyles converties au christianisme
à la fin du X I X siècle. Ces Berbéries sont encore plus diverses que
les groupes arabo-berbères. Parmi ces populations qui parlent des dialectes divers mais suffisamment apparentés pour être tous qualifiés sans
hésitation de berbères, on reconnaît tous les genres de vie traditionnels
des pays méditerranéens et subtropicaux. Des cultivateurs arboriculteurs sont de vrais paysans attachés à leur terroir, comme les montagnards kabyles ou riffains, hommes de l'olivier et du figuier, ou comme
le jardinier de l'oasis soucieux de ses palmiers dattiers, de ses abricotiers et de ses carrés de légumes, mais il y a aussi des céréaliculteurs
de montagnes arides comme les Matmata du Sud tunisien, les Chleuhs
de l'Anti-Atlas marocain qui savent, les uns et les autres, construire
des terrasses sur les versants escarpés pour conserver et les terres et
l'humidité; d'autres régions connaissent des arboriculteurs-éleveurs,
semi-nomades, tels que les Chaouïa de l'Aurès qui doivent leur nom,
arabe, à leur vie pastorale (Chaouïa veut dire bergers). Quel contraste
entre ces rudes montagnards et cette société citadine saharienne qui
s'est spécialisée dans le négoce transsaharien et le petit commerce dans
e

LAMTOUNA

: Berbérophones disparus

BRABER

A n c i e n n e s limites de la

: Berbérophones actuels (Maghreb)

TOUAT : Berbéro

berbérophonie
phones actuels (Sahara)

Région berbérophone au début du xxème siècle
Saukna

: Centre berbérophone isolé

le Tell algérien, ces Mzabites dont le particularisme religieux (ibadisme)
explique l'isolement et la spécialisation économique ! D'autres pasteurs
montagnards pratiquent une longue transhumance, comme la puissante
confédération des Ait Atta dans et autour du Djebel Sarho (Sud marocain) ou les Beni Mguïld du Moyen Atlas. De grands nomades sahariens, enfin, élèvent des troupeaux faméliques de chameaux et de
chèvres; pour eux les razzias furent, et jusqu'au début du siècle pour
les Touaresg, le complément normal des faibles ressources arrachées à
une nature inhumaine.
Qu'y a-t-il de commun entre le chamelier voilé d'indigo, aussi sec
qu'une branche épineuse d'acacia, et l'épicier mzabite, débonnaire et
calculateur, entre le jardinier kabyle et le pasteur braber? Bien plus
qu'on ne le dit ou le croit.
Il y a, en premier lieu, la langue à laquelle se rattachent leurs différents parlers. L'unité de vocabulaire est incontestable; des îles Canaries à l'Oasis de Siouah en Egypte, de la Méditerranée au Niger. Les
principes fondamentaux de la langue, la grammaire comme la simple
phonétique, ont résisté remarquablement à une très ancienne séparation et à la différenciation des genres de vie. Or l'unité linguistique
fondamentale correspond nécessairement à des systèmes de pensée très
proches, même si le comportement extérieur diffère. Cette parenté
très profonde se retrouve également dans l'organisation sociale. Dans
les formes artistiques, des règles communes, à vrai dire très simples,
qui ont fait parler à tort d'un art berbère, se retrouvent aussi bien chez
les arabophones : il s'agit d'un art rural maghrébin et saharien, très fortement géométrique, préférant les motifs rectilinéaires à la courbe et
au volume. Indépendants des techniques, les motifs, obéissant aux mêmes
règles d'une géométrie stricte et parfois savante, se retrouvent
aussi bien sur les céramiques et les tissages que sur le cuir, le bois ou
la pierre. Or cet art très ancien présente, chez les sédentaires, une remarquable permanence, il est lié à ces populations au mépris des siècles, des conversions religieuses, des assimilations culturelles. Comme
un fleuve tantôt puissant, tantôt souterrain, il est toujours présent dans
l'inconscient du Maghrébin. Souvent étouffé par le triomphe citadin
des cultures étrangères, il est capable d'étonnantes résurgences, apparemment anachroniques, dès que faiblit l'apport extérieur des formes
artistiques plus savantes. C'est un art anhistorique.
En aucun moment de leur longue histoire les Berbères ne semblent
avoir eu conscience d'une unité ethnique ou linguistique. De fait, cette
unité berbère ne pourrait être trouvée que dans la somme de caractères
négatifs. Est berbère ce qui n'est pas d'origine étrangère, c'est-à-dire
ce qui n'est ni punique, ni latin, ni vandale, ni byzantin, ni arabe, ni
turc, ni européen (français, espagnol, italien). Soulevez ces différentes
strates culturelles, certaines insignifiantes, d'autres d'une puissance et
d'un poids considérables, et vous retrouvez le Numide et le Gétule,
dont les descendants, avec un entêtement narquois, sous d'autres
noms, sous d'autres croyances, pratiquent le même art de vivre, conservent dans l'exploitation d'une nature peu généreuse des techniques
d'une étonnante permanence. Cette permanence a une explication très

Guerrier touareg de l'Ahaggar, une image révolue (Photo M. Gast).

simple; cultivateurs et nomades berbères n'ont connu la révolution industrielle, niveleuse des coutumes et des techniques, que sur une
frange étroite de leur domaine. Depuis quelques décennies cette révolution s'étend, gagnant les campagnes et les déserts les plus reculés;
du même coup les particularismes s'estompent, et disparaissent ainsi
des coutumes plus vieilles que l'Histoire.
On serait tenté de dire que l'Histoire de l'Afrique du Nord et du
Sahara n'est que l'histoire de conquêtes et de dominations étrangères
que les Berbères auraient subies avec plus ou moins de patience. Leur
rôle dans l'Histoire se serait borné à une « résistance » dont le maintien de la langue, du droit coutumier et de formes archaïques d'organisation sociale serait le plus beau fleuron. Mais l'Histoire a horreur des
simplifications, surtout lorsqu'elles sont abusives et prêtent aux siècles
passés des conceptions politiques d'aujourd'hui.
En fait on pourrait inverser les prémisses et demander comment des
populations aussi malléables aux cultures étrangères, au point que certaines sont devenues tour à tour puniques, romano-africaines, arabes,
ont pu rester aussi fidèles à leurs coutumes, à leur langue, à leurs traditions techniques, en un mot rester elles-mêmes. C'est cela être berbère.
Condamner les Berbères à un rôle historique passif, c'est-à-dire
quasiment nul, en ne voyant en eux qu'une infatigable piétaille et une
bonne cavalerie au service de dominateurs étrangers, même si on reconnaît que ces contingents furent les vrais conquérants de l'Espagne
au V I I I siècle et de l'Egypte au X , n'est qu'une aberration non dépourvue de racisme. Elle doit être définitivement rejetée.
e

e

Ces longs siècles d'histoire ne sont pas faits seulement d'une anonyme
durée berbère; ici comme ailleurs des hommes et des femmes de caractère ont marqué leur temps d'une empreinte vigoureuse mais l'Histoire, écrite par les étrangers, n'en a pas toujours conservé le souvenir
qu'ils méritaient.
L'Encyclopédie berbère se propose de révéler cette durée et d'éclairer ces figures berbères.

ORIGINES

DES

BERBÈRES

La formation de la population berbère, ou plus exactement des différents groupes berbères, demeure une question très controversée parce
qu'elle fut mal posée. Les théories diffusionnistes ont tellement
pesé depuis l'origine des recherches que toute tentative d'explication
reposait traditionnellement sur des invasions, des migrations, des conquêtes, des dominations.
Tour à tour ont été évoqués l'Orient pris globalement (Mèdes et
Perses), la Syrie et le pays de Canaan, l'Inde et l'Arabie du Sud, la
Thrace, la mer Egée et l'Asie mineure, mais aussi l'Europe du Nord,
la Péninsule ibérique, les îles et la Péninsule italiennes... Il est sûrement plus difficile de rechercher les pays d'où ne viennent pas les Berbères!
Et si les Berbères ne venaient de nulle part?
Plutôt que de rechercher avec plus ou moins de bonheur de vagues
ressemblances de tous ordres et d'amalgamer des données de significations différentes, voire contradictoires, ne vaut-il pas mieux commencer par examiner les Berbères eux-mêmes et les restes humains antérieurs à l'époque historique, époque où, nous le savons, la population
actuelle s'était déjà mise en place?
En un mot nous devons logiquement accorder la primauté à l'Anthropologie. Mais celle-ci ne permet pas aujourd'hui de définir la
moindre originalité « berbère » dans l'ensemble de la population sudméditerranéenne. Ce qui permet aujourd'hui encore de mentionner des
groupes berbères dans le quart nord-ouest de l'Afrique est d'autre
qualité, culturelle plus que physique. Parmi ces données culturelles la
principale demeure la langue.
Nous examinerons donc successivement les données de l'Anthropologie et celles de la Linguistique.
Sans rechercher les origines mêmes de l'homme en Afrique du
Nord, nous devons cependant remonter allègrement les millénaires
pour comprendre comment s'est constitué le peuplement de cette vaste
région actuellement pincée entre le désert et la Méditerranée. Plaçons-nous au début de l'époque qu'en Europe les préhistoriens nomment Paléolithique supérieur : à ce moment vit déjà au Maghreb un
homme de notre espèce, Homo sapiens sapiens, plus primitif que son
contemporain européen, l'Homme de Cro-Magnon et qui est l'auteur
de l'Atérien, culture dérivée du Moustérien. Cet homme atérien découvert à Dar es-Soltan (Maroc) présente suffisamment d'analogies

avec l'homme moustérien du Djebel Irhoud pour qu'on puisse admettre qu'il en soit issu. Plus intéressante encore est la reconnaissance
d'une filiation entre cet homme atérien et son successeur, connu depuis fort longtemps au Maghreb sous le nom d'Homme de Mechta elArbi.
L'Homme de Mechta el-Arbi est un cromagnoïde; il en présente les
caractères physiques dominants; la grande taille (1,74 m en moyenne
pour les hommes), la forte capacité crânienne (1 650 cc), la disharmonie entre la face large et basse, aux orbites de forme rectangulaire plus
larges que hautes et le crâne qui est dolichocéphale ou mésocéphale.
À ses débuts l'Homme de Mechta el-Arbi est associé à une industrie, nommée Ibéromaurusien, qui occupait toutes les régions littorales
et telliennes. L'Ibéromaurusien, contemporain du Magdalénien et de
l'Azilien européens, a déjà les caractères d'une industrie épipaléolithique en raison de la petite taille de ses pièces lithiques. Ce sont très
souvent de petites lamelles dont l'un des tranchants a été abattu pour
former un dos. Ces objets étaient des éléments d'outils, des sortes de
pièces détachées dont l'agencement dans des manches en bois ou en os
procurait des instruments ou des armes efficaces.

Homme du type de Mechta el Arbi (à gauche) et homme protoméditerranéen capsien.
Du premier type, il ne reste que quelques traces infimes dans la population actuelle
qui descend en grande partie des protoméditerranéens capsiens (Photos M. Bovis et
A. Bozom).

Traditionnellement, on pensait que l'Homme de Mechta el-Arbi,
cousin de l'Homme de Cro-Magnon, avait une origine extérieure. Les
uns imaginaient les Hommes de Mechta el-Arbi, venus d'Europe, traversant l'Espagne et le détroit de Gibraltar pour se répandre à la fois
au Maghreb et aux îles Canaries dont les premiers habitants, les Guanches, avaient conservé l'essentiel de leurs caractères physiques avant
de se mêler aux conquérants espagnols.
D'autres pensaient que l'Homme de Mechta el-Arbi descendait
d'Homo sapiens apparu en Orient (Homme de Palestine) et que de ce
foyer originel s'étaient développées deux migrations. Une branche européenne aurait donné l'Homme de Cro-Magnon, une branche africaine
aurait mis en place l'Homme de Mechta el-Arbi.
Origine orientale, origine européenne, deux éléments d'une alternative
qui apparaît déjà dans les récits légendaires de l'Antiquité ou dans
les explications fantaisistes de l'époque moderne et qui se retrouve
dans les hypothèses scientifiques actuelles. Malheureusement l'une et
l'autre présentaient de grandes anomalies qui les rendaient difficilement acceptables. Ainsi la migration des Hommes de Cro-Magnon à
travers l'Espagne ne peut être jalonnée; bien mieux, les crânes du Paléolithique supérieur européen ont des caractères moins accusés que
leurs prétendus successeurs maghrébins. Les mêmes arguments peuvent être opposés à l'hypothèse d'une origine proche-orientale des
Hommes de Mechta el-Arbi : aucun document anthropologique entre la
Palestine et la Tunisie ne peut l'appuyer. De plus, nous connaissons
les habitants du Proche-Orient à la fin du Paléolithique supérieur, ce
sont les Natoufiens, de type proto-méditerranéen, qui diffèrent considérablement des Hommes de Mechta el-Arbi. Comment expliquer, si
les Hommes de Mechta el-Arbi ont une ascendance proche-orientale,
que leurs ancêtres aient quitté en totalité ces régions sans y laisser la
moindre trace sur le plan anthropologique?
Reste donc l'origine locale, sur place, la plus simple (c'est la raison
pour laquelle sans doute on n'y croyait guère!) et aujourd'hui la plus
évidente depuis la découverte de l'Homme atérien. Les anthropologues
spécialistes de l'Afrique du Nord comme M.-C. Chamla et D. Ferembach admettent aujourd'hui une filiation directe, continue, depuis les
néandertaliens nord-africains (Hommes du Djebel Irhoud) jusqu'aux
Cromagnoïdes que sont les Hommes de Mechta el-Arbi. L'Homme atérien de Dar es-Soltane serait l'intermédiaire mais qui aurait déjà acquis
les caractères d'Homo sapiens sapiens.
Le type de Mechta el-Arbi va s'effacer progressivement devant
d'autres hommes, mais sa disparition ne fut jamais complète. Ainsi
trouve-t-on encore 8 % d'hommes mechtoïdes parmi les crânes conservés des sépultures protohistoriques et puniques (Chamla, 1976). De
l'époque romaine, dont les restes humains ont longtemps été dédaignés
par les archéologues « classiques », on connaît encore quelques crânes
de l'Algérie orientale qui présentent des caractères mechtoïdes. Du
type de Mechta el-Arbi il subsiste encore quelques très rares éléments
dans la population actuelle qui, dans sa quasi totalité, appartient aux
différentes variétés du type méditerranéen : quelques sujets méso ou

dolichocéphales à face basse, de taille élevée, et au rapport crâniofacial disharmonique, rappellent les principaux caractères des Hommes
de Mechta el-Arbi. Ils représentent tout au plus 3 % de la population
au Maghreb; ils sont nettement plus nombreux dans les îles Canaries.
À partir du V I I I millénaire, on voit apparaître dans la partie
orientale du Maghreb (nous sommes complètement ignorants de ce qui
se passait au même moment, sur le plan anthropologique, dans les confins de l'Egypte et de la Libye), un nouveau type d'Homo sapiens qui a
déjà les caractères de certaines populations méditerranéennes actuelles.
Il est aussi de taille élevée (1,75 m pour les hommes de Medjez II,
1,62 m pour les femmes), mais il se distingue de l'Homme de Mechta
el-Arbi par une moindre robustesse, un rapport crânio-facial plus harmonique puisque à un dolichocrâne correspond une face haute et plus
étroite, les orbites sont plus carrées et le nez plus étroit. Les reliefs
osseux de ce nouveau type humain sont atténués, l'angle de la machoire, en particulier, n'est pas déjeté vers l'extérieur, il n'y a donc pas extroversion des gonions comme disent les anthropologues. Or ce caractère est très fréquent, sinon constant chez les Hommes de Mechta.
Ce type humain a reçu le qualificatif de Protoméditerranéen. Des
groupes anthropologiquement très proches se retrouvent, à la même
époque ou un peu avant, en Orient (Natoufiens) et dans divers pays de
la Méditerranée où ils semblent issus du type de Combe Capelle (appelé en Europe centrale Homme de Brno) qui est distinct de l'Homme
de Cro-Magnon. Aussi D. Ferembach suppose-t-elle l'existence en
Orient, au Paléolithique supérieur, d'une homme proche de Combe
Capelle.
Manifestement l'Homme de Mechta el-Arbi n'a pu donner naissance
aux hommes protoméditerranéens. Ceux-ci, qui vont progressivement
le remplacer, apparaissent d'abord à l'est, tandis que les Hommes de
Mechta el-Arbi sont encore, au Néolithique, les plus nombreux dans
l'Ouest du pays. Cette progression d'est en ouest indique bien qu'il
faut chercher au-delà des limites du Maghreb l'apparition de ce type
humain protoméditerranéen. Un consensus genéral de tous les spécialistes, anthropologues et préhistoriens, se dégage aujourd'hui pour
admettre qu'il est venu du Proche-Orient.
On peut, à la suite de M.-C. Chamla, reconnaître parmi les Protoméditerranéens deux variétés. La plus fréquente, sous-type de Médjez II,
au crâne élevé, est orthognate, le second, moins répandu, celui de
l'Aïn Dokkara, à voûte crânienne plus basse, est parfois prognate,
sans toutefois présenter les caractères négroïdes sur lesquels on avait à
tort attiré l'attention.
Ces hommes sont porteurs d'une industrie préhistorique qui a reçu
le nom de Capsien, du nom antique de Gafsa (Capsa).
Le Capsien couvre une période moins longue que l'Ibéromaurusien;
elle s'étend du V I I I au V millénaire.
Grâce au grand nombre de gisements plaisamment nommés escargotières et à la qualité des fouilles qui y furent conduites, on a une connaissance satisfaisante des Capsiens et de leurs activités. On peut, dans
leur cas, parler d'une civilisation dont les nombreux faciès régionaux
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Gisement capsien « escargotière » d'Henchir Hamida, Algérie (Photo G. Camps).

reconnus à travers la Tunisie et l'Algérie révèlent certains traits constants. Sans nous appesantir sur l'industrie de pierre caractérisée par
des outils sur lames et lamelles à bord abattu, des burins, des armatures de formes géométriques (croissants, triangles, trapèzes) nous rappelleront qu'elle est fort belle, remarquable par les qualités du débitage,
effectué parfois, au cours du Capsien supérieur, par pression, ce
qui donne des lamelles normalisées. Elle est remarquable également
par la précision de la retouche sur des pièces d'une finesse extraordinaire, comme par exemple les micro-perçoirs courbes dits de l'Aïn
Khanga. Mais le Capsien possède d'autres caractères qui ont pour l'archéologue et l'ethnologue une importance plus grande, je veux parler
de ses œuvres d'art. Elles sont les plus anciennes en Afrique et on peut
affirmer qu'elles sont à l'origine des merveilles artistiques du Néolithique.
Elles sont même, et ceci est important, à l'origine de l'art berbère. Il
y a un tel air de parenté entre certains de ces décors capsiens ou néolithiques et ceux dont les Berbères usent encore dans leurs tatouages,
tissages et peintures sur poterie ou sur les murs, qu'il est difficile de
rejeter toute continuité dans ce goût inné pour le décor géométrique,
d'autant plus que les jalons ne manquent nullement des temps protohistoriques jusqu'à l'époque moderne.
Sur le plan anthropologique les hommes capsiens présentent peu de
différence avec les habitants actuels de l'Afrique du Nord, Berbères
ou arabophones qui sont presque toujours des Berbères arabisés.
Nous tenons, avec les Protoméditerranéens capsiens, les premiers
Maghrébins que l'on peut, sans imprudence, placer en tête de la lignée

berbère. Cela se situe il y a quelque 9 000 ans! Certes tout concorde à
faire admettre, comme nous l'avons dit ci-dessus, que ces Capsiens ont
une origine orientale. Rien ne permet de croire à une brusque mutation
des Mechtoïdes en Méditerranéens alors que les Natoufiens du ProcheOrient dont les caractères anthropologiques, affirmés antérieurement
aux Capsiens, sont du même groupe humain qu'eux et que dans leur
civilisation on peut retrouver certains traits culturels qui s'apparentent
au Capsien.
Mais cette arrivée est si ancienne qu'il n'est pas exagéré de qualifier
leurs descendants de vrais autochtones. Cette assertion est d'autant
plus recevable qu'il ne subsiste que quelques traces des premiers occupants Mechtoïdes. Il est même troublant de constater que si Protoméditerranéens et Mechta el-Arbi ont pendant longtemps cohabité dans
les mêmes régions, puisque ces derniers ont survécu jusqu'au Néolithique, même dans la partie orientale qui fut « capsianisée » plus tôt,
ils ne se sont pas métissés entre eux. L'atténuation des caractères
mechtoïdes que l'anthropologue constate chez certaines populations
antérieures à l'arrivée des Protoméditerranéens ne peut s'expliquer
que par une évolution interne répondant au phénomène général de gracilisation. De même, les Protoméditerranéens les plus robustes ou les
plus archaïques ne présentent aucun caractère mechtoïde et les plus
évolués s'écartent encore davantage de ce type.
Si nous passons aux temps néolithiques il n'est pas possible de saisir
un changement notable dans l'évolution anthropologique du Maghreb.
On note la persistance du type de Mechta el-Arbi dans l'Ouest et
même sa progression vers le Sud le long des côtes atlantiques tandis
que le reste du Sahara, du moins au sud du Tropique du Cancer, est
alors uniquement occupé par des négroïdes. Les Protoméditerranéens
s'étendent progressivement. Arrivés à l'aube des temps historiques
nous constatons que les hommes enterrés dans les tumulus et autres
monuments mégalithiques sont du type méditerranéen quelle que soit
leur localisation, sauf dans les régions méridionales où des éléments
négroïdes sont discernables. Le Maghreb s'est donc, sur le plan anthropologique, «méditerranéisé» sinon déjà berbérisé.
Mais une autre constatation s'impose immédiatement : certains de
ces Méditerranéens sont de stature plus petite, leurs reliefs musculaires
plus effacés, les os moins épais, en un mot, leur squelette est plus
gracile. À vrai dire, les différences avec les Protoméditerranéens ne
sont pas tranchées : il existe des formes de passage et de nombreuses
transitions entre les Méditerranéens robustes et les Méditerranéens
graciles. De plus, il n'y a pas eu élimination des uns par les autres puisque
ces deux sous-types de la race méditerranéenne subsistent encore
aujourd'hui. Les premiers forment le sous-type atlanto-méditerranéen
bien représenté en Europe depuis l'Italie du Nord jusqu'en Galice; le
second est appelé ibéro-insulaire qui domine en Espagne du Sud, dans
les Iles et l'Italie péninsulaire.
En Afrique du Nord, ce sous-type est très largement répandu dans
la zone tellienne, en particulier dans les massifs littoraux, du Nord de
la Tunisie, en Kabylie, au Rif dans le Nord du Maroc, tandis que le

type robuste s'est mieux conservé chez les Berbères nomades du Sahara (Touaregs) dans les groupes nomades arabisés de l'Ouest (Regueibat), chez les Marocains du Centre et surtout du Sud (Aït Atta,
Chleuh). Mais les deux variétés coexistent jusqu'à nos jours dans les
mêmes régions. Ainsi en Kabylie, d'après une étude récente de M.-C.
Chamla, le type méditerranéen se rencontre dans 70 % de la population
mais se subdivise en trois sous-types : l'ibéro-insulaire dominant caractérisé par une stature petite à moyenne, à face très étroite et longue,
l'atlanto-méditerranéen également bien représenté, plus robuste et de
stature plus élevée, mésocéphale, un sous-type « saharien », moins
fréquent (15 % ) , de stature élevée, dolichocéphale à face longue.
Un second élément qualifié d'alpin en raison de sa brachycéphalie,
sa face courte et sa stature peu élevée, représente environ 10 % de la
population, mais M.-C. Chamla répugne à le confondre avec des Alpins véritables et songe plutôt à une variante « brachycéphalisée » du
type méditerranéen. Un troisième élément à affinités arménoïdes, de
fréquence égale au précédent, se caractérise par une face allongée
associée à un crâne brachycéphale.
En quantités infimes s'ajoutent à ce stock quelques individus conservant des caractères mechtoïdes, quelques métis issus d'un élément
négroïde plus ou moins ancien et des sujets à pigmentation claire de la
peau, des yeux et des cheveux.
Cet exemple montre la diversité du peuplement du Maghreb. Mais
nous ne sommes plus au temps où la typologie raciale était le but ultime de la recherche anthropologique. Il était alors tentant d'assimiler
les « types » ou « races » à des groupes humains venant s'agglutiner,
au cours des siècles, à un ou plusieurs types plus anciens. Les recherches modernes, dans le monde entier, ont montré combien l'homme
était, dans son corps, infiniment plus malléable et sensible aux variations et particulièrement à l'amélioration des conditions de vie. La
croissance de la taille, au cours des trois dernières générations, est un
phénomène général largement ressenti et connu de l'opinion publique
mais, aussi, facilement mesurable grâce aux archives des bureaux de
recrutement.
D'autres travaux ont montré que la forme du crâne variait par « dérive génétique » comme disent les biologistes sans qu'il soit possible de
faire appel au moindre apport étranger pour expliquer ce phénomène.
Cette malléabilité, cette sensibilité aux facteurs extérieurs tels que
les conditions de vie et une orientation imprévisible due au hasard de la
génétique paraissent, à bien des anthropologues modernes, suffisantes
pour faire l'économie de nombreuses et mythiques migrations et
invasions dans la constitution des populations historiques. De nos jours
l'évolution sur place paraît plus probable.
Ainsi s'expliquerait l'apparition de la variété ibéro-insulaire à l'intérieur du groupe méditerranéen africain par le simple jeu de la gracilisation. Aucune différence de forme n'apparaît entre les crânes des
époques capsienne, protohistorique et moderne ; seules varient les dimensions et dans un sens général qui est celui de la gracilisation.
Les Protoméditerranéens capsiens constituent certes le fond du peu-

Scène de campement, style « Bovidien récent » d'Iheren (Tassili n'Ajjer). Il s'agit de
populations blanches méditerranéennes qu'on peut déjà qualifier de paléoberbères
(Relevé P. Colombel).

plement actuel du Maghreb, mais le mouvement qui les amena, dans
les temps préhistoriques, du Proche-Orient en Afrique du Nord, ne
cessa à aucun moment. Ils ne sont que les prédécesseurs d'une longue
suite de groupes, certains peu nombreux, d'autres plus importants. Ce
mouvement, quasiment incessant au cours des millénaires, a été, pour
les besoins de la recherche archéologique ou historique, sectionné en
« invasions » ou « conquêtes » qui ne sont que des moments d'une
durée ininterrompue.
Après les temps capsiens, en effet, au Néolithique, sont introduits
animaux domestiques, moutons et chèvres dont les souches sont exotiques et les premières plantes cultivées qui sont, elles aussi, d'origine
extérieure : ces animaux et ces plantes ne sont pas arrivés seuls, même
si les hommes qui les introduisirent ont pu être fort peu nombreux. À cette époque la plus grande partie du Sahara était occupée
par des pasteurs négroïdes. Il est possible que, chassés par l'assèchement intervenu après le I I I millénaire, certains groupes se soient
déplacés vers le Nord et aient atteint le Maghreb. Certains sujets négroïdes ont été reconnus dans les gisements néolithiques du Sud tunisien, et au I V siècle avant J . - C , d'après Diodore de Sicile, il existait
des populations semblables aux Ethiopiens (c'est-à-dire des gens de
peau noire) dans le Tell tunisien, dans l'actuelle Kroumirie. Mais cet
apport proprement africain semble insignifiant par rapport au mouvement insidieux mais continu qui se poursuit à l'Âge des Métaux lorsqu'apparaissent les éleveurs de chevaux, d'abord « Equidiens »,
conducteurs de chars, puis cavaliers qui conquirent le Sahara en asservissant les Ethiopiens. Ces cavaliers, les historiens grecs et latins les
nommeront Garamantes à l'est, Gétules au centre et à l'ouest. Leurs
descendants, les Berbères sahariens, dominèrent longtemps les Haratins qui semblent bien être les héritiers des anciens Ethiopiens.
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Au cours même de la domination romaine, puis vandale et byzantine,
nous devinons de longs glissements de tribus plus ou moins turbulentes
à l'extérieur du Limes romain puis dans les terres mêmes de ce qui
avait été l'Empire. Ainsi, la confédération que les Romains nomment
Levathae et qui était au I V siècle en Tripolitaine, se retrouve au
Moyen Âge, sous le nom de Louata, entre l'Aurès et l'Ouarsenis. Ces
Louata appartiennent avec de nombreuses autres tribus au groupe Zénète, le plus récent des groupes berbérophones dont la langue se
distingue assez nettement de celle des groupes plus anciens que l'on
pourrait nommer Paléoberbères. Les troubles provoqués par l'irruption zénète s'ajoutant aux convulsions politiques, religieuses et économiques que subirent les provinces d'Afrique, favorisèrent grandement
les entreprises conquérantes des Arabes. Quatre siècles plus tard, la
succession des invasions bédouines, des Beni Hilal, Solaïm, Ma qil, ne
sont, elles aussi, que des moments -retenus par l'Histoire- d'un vaste
mouvement qui débuta une dizaine de millénaires plus tôt.
Si la population du Maghreb a conservé, vis-à-vis du ProcheOrient, une originalité certaine, tant physique que culturelle, c'est
qu'un second courant, nord-sud celui-ci, tout en interférant avec le
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Dolmen de Bou Nouara, Algérie (Photo M. Bovis).

premier, a marqué puissamment de son empreinte ces terres d'Occident.
Ce courant méditerranéen s'est manifesté dès le Néolithique. Le littoral du Maghreb connaît alors les mêmes cultures que les autres régions de la Méditerranée occidentale, les mêmes styles de poterie.
Tandis qu'au sud du détroit de Gibraltar apparaissent des techniques
aussi caractéristiques que le décor « cardial » fait à l'aide d'une coquille de mollusque marin, style européen qui déborde sur le Nord du
Maroc, à l'est se répandent les industries en obsidienne venues des îles
italiennes. En des âges plus récents, la répartition de monuments funéraires, comme les dolmens et les hypogées cubiques, ne peut s'expliquer que par un établissement permanent d'un ou plusieurs groupes
méditerranéens venus d'Europe. Cet apport méditerranéen proprement
dit a eu certes plus d'importance culturelle qu'anthropologique. Mais
si certains éléments culturels peuvent, pour ainsi dire, voyager tout
seuls, les monuments et les rites funéraires me paraissent trop étroitement associés aux ethnies pour qu'on puisse imaginer que la construction de dolmens ou le creusement d'hypogées aient pu passer le détroit
de Sicile et se répandre dans l'Est du Maghreb sans que des populations assez cohérentes les aient apportés avec elles.
Sans réduire la primauté fondamentale du groupe protoméditerranéen qui est continental, originaire de l'Est et qui connut des enrichissements successifs, on ne doit pas négliger pour autant ces apports
proprement méditerranéens, plus récents, moins importants sur le plan
anthropologique, mais plus riches sur le plan culturel.
C'est de l'interférence de ces deux éléments principaux auxquels
s'ajoutèrent des apports secondaires venus d'Espagne et du Sahara que
sont nées, au cours des siècles, la population et la civilisation rurale du
Maghreb.

L'apport des études linguistiques ne peut être négligé dans un essai
de définition des origines berbères dans la mesure où la langue est aujourd'hui le caractère le plus original et le plus discriminant des groupes
berbères disséminés dans le quart nord-ouest du continent africain.
Les idiomes berbères adoptent et « berbérisent » facilement nombre
de vocables étrangers : on y trouve des mots latins, arabes (parfois très
nombreux : on compte jusqu'à 35 % d'emprunts lexicaux à l'arabe, en
kabyle), français, espagnols... Il semble que le libyque ait été tout
aussi perméable aux invasions lexicales et onomastiques.
On doit par conséquent se montrer très prudent devant les rapprochements aussi nombreux que hasardeux proposés entre le berbère et
différentes langues anciennes par des amateurs ou des érudits trop imprudents. D'après Bertholon, le libyque aurait été un dialecte hellénique importé par les Thraces; d'autres y voient des influences summériennes ou touraniennes. Plus récemment, l'archétype basque a été
mis en valeur, avec des arguments à peine moins puérils. Les amateurs
du début du siècle croyaient, en effet, pouvoir fonder leurs apparentements en constituant de longues listes de termes lexicaux parallélisés
avec ceux de la langue de comparaison. De tels rapprochements sont
faciles, on peut ainsi noter de curieuses convergences de vocabulaire
aussi bien avec les dialectes amérindiens qu'avec le finnois.
Ces dévergondages intellectuels expliquent l'attitude extrêmement
prudente de certains berbérisants qui apparaît dans un texte célèbre
d'A. Basset : « En somme la notion courante du berbère, langue indigène et seule langue indigène jusqu'à une période préhistorique...
repose essentiellement sur des arguments négatifs, le berbère ne nous
ayant jamais été présenté comme introduit, la présence, la disparition
d'une autre langue indigène ne nous ayant jamais été clairement attestées » (La langue berbère. L'Afrique et l'Asie, 1956).
Malgré leur nombre et un siècle de recherches, les inscriptions libyques demeurent en grande partie indéchiffrées. Comme le signalait
récemment S. Chaker (1973), cette situation est d'autant plus paradoxale que les linguistes disposent de plusieurs atouts : des inscriptions bilingues puniques-libyques et latines-libyques, et la connaissance de
la forme moderne de la langue ; car, si nous n'avons pas la preuve formelle de l'unité linguistique des anciennes populations du Nord de
l'Afrique, toutes les données historiques, la toponymie, l'onomastique,
le lexique, les témoignages des auteurs arabes confirment la parenté du
libyque et du berbère. En reprenant l'argument négatif dénoncé par A.
Basset, mais combien déterminant à mon avis, si le libyque n'est pas
une forme ancienne du berbère on ne voit pas quand et comment le
berbère se serait constitué.
Les raisons de l'échec relatif des études libyques s'expliquent, en
définitive, assez facilement : les berbérisants, peu nombreux, soucieux
de recenser les différents parlers berbères n'ont guère, jusqu'à présent, apporté une attention soutenue au libyque dont les inscriptions
stéréotypées ne sont pas, à leurs yeux, d'un grand intérêt. En revanche, les amateurs ou les universitaires non berbérisants, qui s'intéressaient à ces textes en raison de leur valeur historique ou archéologi-

Inscription libyque,
région d'Annaba, Algérie
(Photo G. Camps).

que, n'étaient pas armés pour cette étude.
Enfin le système graphique du libyque, purement consonnantique,
se prête mal à une reconstitution intégrale de la langue qu'il est chargé de reproduire.
Cependant l'apparentement du berbère avec d'autres langues, géographiquement voisines, fut proposé très tôt; on peut même dire dès le
début des études. Dès 1838 Champollion, préfaçant le Dictionnaire de
la langue berbère de Venture de Paradis, établissait une parenté entre
cette langue et l'égyptien ancien. D'autres, plus nombreux, la rapprochaient du sémitique. Il fallut attendre les progrès décisifs réalisés dans
l'étude du sémitique ancien pour que M. Cohen proposât, en 1924,
l'intégration du berbère dans une grande famille dite chamitosémitique qui comprend en outre l'égyptien (et le copte qui en est la
forme moderne), le couchitique et le sémitique. Chacun de ces groupes
linguistiques a son originalité, mais ils présentent entre eux de telles

parentés que les différents spécialistes finirent par se rallier à la thèse
de M. Cohen.
Ces parallélismes ne sont pas de simples analogies lexicales ; ils affectent la structure même des langues comme le système verbal, la
conjugaison et l'aspect trilitère des racines, bien qu'en berbère de
nombreuses racines soient bilitères, mais cet aspect est dû à une « usure » phonétique particulièrement forte en berbère et que reconnaissent
tous les spécialistes. Ce sont ces phénomènes d'érosion phonétique qui,
en rendant difficiles les comparaisons lexicales avec le sémitique, ont
longtemps retenu les berbérisants dans une attitude « isolationniste »
qui semble aujourd'hui dépassée.
Quoi qu'il en soit, la parenté constatée à l'intérieur du groupe
chamito-sémitique entre le berbère, l'égyptien et le sémitique, ne peut
que confirmer les données anthropologiques qui militent, elles aussi,
en faveur d'une très lointaine origine orientale des Berbères.

LES

MÉCANISMES

DE

L'ARABISATION

Les pays de l'Afrique du Nord sont aujourd'hui des États musulmans qui revendiquent, à juste titre, leur double appartenance à la
communauté musulmane et au monde arabe. Or ces États, après bien
des vicissitudes, ont pris la lointaine succession d'une Afrique qui, à la
fin de l'Antiquité, appartenait aussi sûrement au monde chrétien et à la
communauté latine. Ce changement culturel, qui peut passer pour radical, ne s'est cependant accompagné d'aucune modification ethnique
importante : ce sont bien les mêmes hommes, ces Berbères dont beaucoup se croyaient romains et dont la plupart se sentent aujourd'hui
arabes.
Comment expliquer cette transformation, qui apparaît d'autant plus
profonde qu'il subsiste dans certains de ces États, mais dans des proportions très différentes, des groupes qui, tout en étant parfaitement
musulmans, ne se considèrent nullement arabes et revendiquent aujourd'hui leur culture berbère?
Il importe, en premier lieu, de distinguer l'Islam de l'arabisme. Certes,
ces deux concepts, l'un religieux, l'autre ethno-sociologique, sont
très voisins l'un de l'autre puisque l'Islam est né chez les Arabes et
qu'il fut, au début, propagé par eux. Il existe cependant au ProcheOrient des populations arabes ou arabisées qui sont demeurées chrétiennes, et on dénombre des dizaines de millions de musulmans qui ne
sont ni arabes ni même arabisés (Noirs africains, T u r c s , Iraniens, Afghans, Pakistanais, Indonésiens...) Tous les Berbères auraient pu, comme
les Perses et les T u r c s , être islamisés en restant eux-mêmes, en
conservant leur langue, leur organisation sociale, leur culture. Apparemment, cela leur aurait même été plus facile puisqu'ils étaient plus
nombreux que certaines populations qui ont conservé leur identité au
sein de la communauté musulmane et qu'ils étaient plus éloignés du
foyer initial de l'Islam.
Comment expliquer, aussi, que les provinces romaines d'Afrique,

Cimetière ibadite de Beni-Isguen, au Mzab (Photo M. Gast).

qui avaient été évangélisées au même rythme que les autres provinces
de l'Empire romain et qui possédaient des églises vigoureuses, aient
été entièrement islamisées alors qu'aux portes de l'Arabie ont subsisté
des populations chrétiennes : Coptes des pays du Nil, Maronites du
Liban, Nestoriens et Jacobites de Syrie et d'Iraq?
Pour répondre à ces questions, l'historien doit remonter bien audelà de l'événement que fut la conquête arabe du V I I siècle. Cette
conquête, si elle permit l'islamisation, ne fut pas, cependant, la cause
déterminante de l'arabisation. Celle-ci, qui lui fut postérieure de plusieurs siècles et qui n'est pas encore achevée, a des raisons beaucoup
plus profondes ; en fait, dès la fin de l'Empire romain, nous assistons à
un scénario qui en est comme l'image prophétique.
Rome avait dominé l'Afrique, mais les provinces qu'elle y avait établies : Africa (divisée en Byzacène et Zeugitane), Numidie d'où avait
été retranchée la Tripolitaine, les Maurétanies Sitifienne, Césarienne et
Tingitane, avaient été romanisées à des degrés divers. En fait, il y eut
deux Afriques romaines : à l'est, la province d'Afrique et son prolongement militaire, la Numidie, étaient très peuplés, prospères et lare

gement urbanisés ; à l'ouest, les Maurétanies étaient des provinces de
second ordre, limitées aux seules terres cultivables du Tell, alors qu'en
Numidie et surtout en Tripolitaine, Rome était présente jusqu'en plein
désert. Après le I siècle, toutes les grandes révoltes berbères qui secouèrent l'Afrique romaine eurent pour siège les Maurétanies.
Néanmoins Rome avait réussi, pendant quatre siècles, à contrôler
les petits nomades des steppes; grâce au système complexe du limes,
elle contrôlait et filtrait leurs déplacements vers le Tell et les régions
mises en valeur. C'était une organisation du terrain en profondeur,
comprenant des fossés, des murailles qui barraient les cols, des tours
de guet, des fermes fortifiées et des garnisons établies dans des castella. R. Rebuffat, qui fouilla un de ces camps à Bu-Ngem (Tripolitaine),
a retrouvé les modestes archives de ce poste. Ces archives sont des ostraca, simples tessons sur lesquels étaient mentionnés, en quelques
mots, les moindres événements : l'envoi en mission d'un légionnaire
chez les Garamantes, ou le passage de quelques Garamantes conduisant quatre bourricots (Garamantes ducentes asinos IV...).
Dès le I I
siècle, des produits romains, amphores, vases en verre, bijoux étaient
importés par les Garamantes jusque dans leurs lointains ksour du Fezzan et des architectes romains construisaient des mausolées pour les
familles princières de Garama (Djerma). Légionnaires et auxiliaires
patrouillaient le long de pistes jalonnées de citernes et de postes militaires autour desquels s'organisaient de petits centres agricoles.
Trois siècles plus tard, la domination romaine s'effondre ; ce désert
paisible s'est transformé en une bouche de l'enfer, d'où se ruent, vers
les anciennes provinces, de farouches guerriers, les Levathae, les mêmes que les auteurs arabes appelleront plus tard Louata, qui appartiennent au groupe botr. Ces nomades chameliers, venus de l'est, pénètrent dans les terres méridionales de la Byzacène et de Numidie qui
avaient été mises en valeur au prix d'un rude effort soutenu pendant
des siècles et font reculer puis disparaître l'agriculture permanente, en
particulier ces olivettes dont les huileries ruinées parsèment aujourd'hui une steppe désolée.
Le second événement historique qui bouleversa la structure sociologique du monde africain fut la conquête arabe.
Cette conquête fut facilitée par la faiblesse des Byzantins qui
avaient détruit le royaume vandale et reconquis une partie de l'Afrique
(533). Mais l'Afrique byzantine n'est plus l'Afrique romaine. Depuis
deux siècles, ce malheureux pays était la proie de l'anarchie ; tous les
ferments de désorganisation et de destruction économique s'étaient
rassemblés. Depuis le débarquement des Vandales (429), la plus grande
partie des anciennes provinces échappait à l'administration des États
héritiers de Rome. Le royaume vandale, en Afrique, ne s'étendait qu'à
la Tunisie actuelle et à une faible partie de l'Algérie orientale limitée
au sud par l'Aurès et à l'est par le méridien de Constantine.
Dès la fin du règne de Thrasamond, vers 520, les nomades chameliers du groupe zénète pénètrent en Byzacène sous la conduite de Cabaon. À partir de cette date, Vandales puis Byzantins doivent lutter
sans cesse contre leurs incursions.
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Moulin et pressoir à huile traditionnels dans le village de Koubba de Beni Brahim,
dans les monts du Guergour, Algérie (Photo H. Camps-Fabrer).
L e p o è m e é p i q u e d u d e r n i e r écrivain latin d ' A f r i q u e , la
Johannide
d e C o r i p p u s , r a c o n t e les c o m b a t s q u e le c o m m a n d a n t d e s forces b y z a n t i n e s , J e a n T r o g l i t a , d u t c o n d u i r e c o n t r e c e s t e r r i b l e s a d v e r s a i r e s alliés
a u x M a u r e s d e l ' i n t é r i e u r . C e s B e r b è r e s L a g u a n t a n (= L e v a t h a e
= L o u a t a ) s o n t r e s t é s p a ï e n s . Ils a d o r e n t u n d i e u r e p r é s e n t é p a r u n t a u r e a u n o m m é G u r z i l e t u n d i e u g u e r r i e r , Sinifere. L e u r s c h a m e a u x , q u i
effrayent les c h e v a u x d e la c a v a l e r i e b y z a n t i n e , sont d i s p o s é s en c e r c l e
et p r o t è g e n t ainsi f e m m e s et enfants q u i s u i v e n t les n o m a d e s d a n s l e u r s
déplacements.
D u r e s t e d e l ' A f r i q u e , celle q u e C. C o u r t o i s avait a p p e l é e l ' A f r i q u e
o u b l i é e , et q u i c o r r e s p o n d , en g r o s , a u x a n c i e n n e s M a u r é t a n i e s , n o u s
ne c o n n a i s s o n s , p o u r c e t t e p é r i o d e d e d e u x siècles, q u e d e s n o m s d e
c h e f s , d e r a r e s m o n u m e n t s f u n é r a i r e s ( D j e d a r s p r è s d e Saïda, G o u r
p r è s d e M e k n è s ) et les c é l è b r e s i n s c r i p t i o n s d e M a s t i e s , à A r r i s ( A u r è s ) , q u i s'était p r o c l a m é e m p e r e u r , e t d e M a s u n a , « roi d e s p e u p l e s
m a u r e et r o m a i n » à Altava ( O r a n i e ) . O n d e v i n e , à t r a v e r s les b r i b e s
t r a n s m i s e s p a r les h i s t o r i e n s c o m m e P r o c o p e et p a r le c o n t e n u m ê m e
de c e s i n s c r i p t i o n s , q u e l ' i n s é c u r i t é n ' é t a i t p a s m o i n d r e d a n s c e s r é gions « l i b é r é e s ».
L e s q u e r e l l e s t h é o l o g i q u e s s o n t u n a u t r e f e r m e n t d e d é s o r d r e , elles
n e f u r e n t p a s m o i n s fortes chez les c h r é t i e n s d ' A f r i q u e q u e chez c e u x
d ' O r i e n t . L ' É g l i s e , q u i avait e u t a n t d e mal à l u t t e r c o n t r e le s c h i s m e
d o n a t i s t e , est affaiblie, d a n s le r o y a u m e v a n d a l e , p a r les p e r s é c u t i o n s ,
car l'arianisme est d e v e n u religion d'État. L ' o r t h o d o x i e t r i o m p h e certes
à n o u v e a u d è s le r è g n e d ' H i l d é r i c . L e s listes é p i s c o p a l e s d u C o n c i l e d e
525 r é v è l e n t c o m b i e n l ' É g l i s e africaine avait s o u f f e r t p e n d a n t le siècle

Un village kabyle : Aït Larbaa chez les Ait Yenni, Algérie (Photo J.-C. Bournizeau).

q u i suivit la m o r t de saint A u g u s t i n . N o n s e u l e m e n t d e n o m b r e u x
é v ê c h é s s e m b l e n t avoir déjà d i s p a r u , mais s u r t o u t le p a r t i c u l a r i s m e
provincial et le r e p l i e m e n t a c c o m p a g n e n t la rupture de l ' E t a t r o m a i n .
L a r e c o n q u ê t e byzantine fut, en ce domaine, encore plus désastreuse.
Elle r é i n t r o d u i s i t en A f r i q u e de n o u v e l l e s q u e r e l l e s sur la n a t u r e d u
C h r i s t : le m o n o p h y s i s m e et la q u e r e l l e d e s T r o i s C h a p i t r e s , sous J u s t i n i e n , o u v r e n t la p é r i o d e b y z a n t i n e en A f r i q u e ; la t e n t a t i v e de conciliation p r o p o s é e p a r H é r a c l i u s , le m o n o t h é l i s m e , à son t o u r c o n d a m n é
c o m m e u n e n o u v e l l e h é r é s i e , clôt c e t t e m ê m e p é r i o d e . Alors m ê m e q u e
la c o n q u ê t e a r a b e est c o m m e n c é e , u n e n o u v e l l e q u e r e l l e , n é e de l'initiative de l ' e m p e r e u r Constant I I , celle du T y p e , déchire encore l'Afrique
chrétienne (648).
E n m ê m e t e m p s s'accroît la c o m p l e x i t é s o c i o l o g i q u e , v o i r e e t h n i q u e , d u pays. A u x romano-africains des villes et des c a m p a g n e s , parfois
t r è s m é r i d i o n a l e s ( c o m m e la société p a y s a n n e q u e font c o n n a î t r e les
« T a b l e t t e s Albertini », archives notariales sur bois de c è d r e , t r o u v é e s
à u n e c e n t a i n e de k i l o m è t r e s au s u d d e T é b e s s a ) , et a u x M a u r e s n o n
r o m a n i s é s issus des gentes p a l é o b e r b è r e s , se sont ajoutés les n o m a d e s
« zénètes », les L a g u a n t a n et leurs émules, les débris d u p e u p l e vandale,
le c o r p s e x p é d i t i o n n a i r e et les a d m i n i s t r a t e u r s b y z a n t i n s q u i sont des
O r i e n t a u x . C e t t e société d e v i e n t de p l u s e n p l u s c l o i s o n n é e d a n s u n
p a y s o ù s ' e s t o m p e la n o t i o n m ê m e de l ' É t a t .
C ' e s t d a n s u n p a y s d é s o r g a n i s é , a p p a u v r i et d é c h i r é q u ' a p p a r a i s s e n t , au milieu d u V I I siècle, les c o n q u é r a n t s a r a b e s .
L a c o n q u ê t e a r a b e , on le sait, ne fut p a s u n e t e n t a t i v e de colonisation, c ' e s t - à - d i r e u n e e n t r e p r i s e de p e u p l e m e n t . Elle se p r é s e n t e c o m m e
e

u n e suite d ' o p é r a t i o n s e x c l u s i v e m e n t m i l i t a i r e s , d a n s l e s q u e l l e s le g o û t
d u l u c r e se mêlait facilement à l ' e s p r i t m i s s i o n n a i r e . C o n t r a i r e m e n t à
u n e i m a g e t r è s r é p a n d u e d a n s les m a n u e l s s c o l a i r e s , c e t t e c o n q u ê t e n e
fut p a s le r é s u l t a t d ' u n e c h e v a u c h é e h é r o ï q u e , balayant t o u t e o p p o s i tion d'un simple r e v e r s d e s a b r e .
L e P r o p h è t e m e u r t e n 632 ; d i x ans p l u s t a r d les a r m é e s d u Calife
o c c u p a i e n t l ' E g y p t e et la C y r é n a ï q u e ( l ' A n t â b u l u s , c o r r u p t i o n d e P e n t a p o l i s ) . E n 6 4 3 , elles p é n è t r e n t e n T r i p o l i t a i n e , a y a n t A m r ū b e n
al-Aç à l e u r t ê t e . S o u s les o r d r e s d ' I b n Sâ‘d, g o u v e r n e u r d ' E g y p t e , u n
raid est dirigé s u r les confins d e l'Ifrīqiya ( d é f o r m a t i o n a r a b e d u n o m
de l ' a n c i e n n e Africa), alors en p r o i e à d e s c o n v u l s i o n s e n t r e B y z a n t i n s
et B e r b è r e s r é v o l t é s et e n t r e B y z a n t i n s e u x - m ê m e s . C e t t e o p é r a t i o n révéla à la fois la r i c h e s s e d u p a y s et ses faiblesses. Elle alluma d ' a r d e n t e s convoitises. L ' h i s t o r i e n E n - N o w e i r i d é c r i t avec q u e l l e facilité fut
l e v é e u n e petite a r m é e , c o m p o s é e d e c o n t i n g e n t s fournis p a r la p l u p a r t
d e s t r i b u s a r a b e s , q u i p a r t i t d e M é d i n e en o c t o b r e 6 4 7 . Cette t r o u p e
ne d e v a i t p a s d é p a s s e r 5 0 0 0 h o m m e s , mais en E g y p t e , I b n Sâ‘d, q u i e n
p r i t le c o m m a n d e m e n t , lui adjoignit u n c o r p s levé s u r p l a c e q u i p o r t a à
20 0 0 0 le n o m b r e d e c o m b a t t a n t s m u s u l m a n s . L e choc décisif c o n t r e les
« R o m s » ( B y z a n t i n s ) c o m m a n d é s p a r le p a t r i c e G r é g o i r e e u t lieu p r è s
de Suffetula ( S b e i t l a ) , en T u n i s i e . G r é g o i r e fut t u é . M a i s , ayant pillé
le p l a t p a y s et o b t e n u u n t r i b u t c o n s i d é r a b l e d e s cités d e B y z a c è n e ,
les A r a b e s se r e t i r è r e n t satisfaits e n 6 4 8 . L ' o p é r a t i o n n ' a v a i t p a s e u
d'autre b u t . Elle a u r a i t d u r é q u a t o r z e mois.
L a c o n q u ê t e v é r i t a b l e n e fut e n t r e p r i s e q u e sous le calife M o a w i a ,
q u i confia le c o m m a n d e m e n t d ' u n e n o u v e l l e a r m é e à M o a w i a ibn H o deidj en 6 6 6 . Trois ans p l u s t a r d s e m b l e - t - i l , O q b a b e n N a f e fonda la
p l a c e d e K a i r o u a n , p r e m i è r e ville m u s u l m a n e au M a g h r e b . D ' a p r è s les
r é c i t s , t r a n s m i s avec d e n o m b r e u s e s v a r i a n t e s p a r les a u t e u r s a r a b e s ,
O q b a m u l t i p l i a , au c o u r s d e son second g o u v e r n e m e n t , les raids v e r s
l ' O u e s t , s ' e m p a r a d e villes i m p o r t a n t e s , c o m m e L a m b è s e q u i avait é t é
le siège d e la I I I L é g i o n et la c a p i t a l e d e la N u m i d i e r o m a i n e . Il se d i rigea e n s u i t e v e r s T a h e r t , p r è s d e la m o d e r n e T i a r e t , p u i s a t t e i g n i t
T a n g e r , o ù u n c e r t a i n Yuliān (Julianus) lui d é c r i v i t les B e r b è r e s d u
Sous ( S u d marocain) sous u n jour fort p e u sympathique : « C'est, disaitil, u n peuple sans r e l i g i o n , ils m a n g e n t d e s c a d a v r e s , b o i v e n t le sang d e
l e u r s b e s t i a u x , v i v e n t c o m m e d e s a n i m a u x car ils ne c r o i e n t p a s en
D i e u et n e le c o n n a i s s e n t m ê m e p a s . » O q b a en fit u n m a s s a c r e p r o d i ­
gieux et s ' e m p a r a d e l e u r s f e m m e s q u i é t a i e n t d ' u n e b e a u t é sans égale.
P u i s O q b a p é n é t r a à cheval d a n s l ' A t l a n t i q u e , p r e n a n t D i e u à t é m o i n
« qu'il n ' y avait p l u s d ' e n n e m i s d e la religion à c o m b a t t r e ni d'infidèles
à t u e r ».
e

C e r é c i t , en g r a n d e p a r t i e l é g e n d a i r e , d o u b l é p a r d ' a u t r e s q u i font
aller O q b a j u s q u ' a u fin fond d u F e z z a n avant d e c o m b a t t r e d a n s l'ext r ê m e O c c i d e n t , fait b o n m a r c h é d e la r é s i s t a n c e r e n c o n t r é e p a r c e s e x p é d i t i o n s . C e l l e d ' O q b a finit m ê m e p a r u n d é s a s t r e q u i c o m p r o m i t
p e n d a n t cinq ans la d o m i n a t i o n a r a b e e n Ifrīqiya. L e c h e f b e r b è r e K o ceila, u n A o u r é b a d o n c u n B r ā n i s , déjà c o n v e r t i à l ' I s l a m , d o n n a le si­
gnal d e la r é v o l t e . L a t r o u p e d ' O q b a fut é c r a s é e s u r le c h e m i n d u r e -

t o u r , au sud d e l ' A u r è s , et l u i - m ê m e fut t u é à T e h u d a , p r è s de la ville
q u i p o r t e son n o m et r e n f e r m e son t o m b e a u , Sidi O q b a . K o c e i l a m a r cha s u r K a i r o u a n et s ' e m p a r a de la cité. C e q u i r e s t a i t de l ' a r m é e m u s u l m a n e se r e t i r a j u s q u ' e n C y r é n a ï q u e . C a m p a g n e s et e x p é d i t i o n s se
succèdent p r e s q u e annuellement. Koceila m e u r t en 686, Carthage n'est
p r i s e p a r les m u s u l m a n s q u ' e n 6 9 3 et T u n i s f o n d é e en 6 9 8 . P e n d a n t
q u e l q u e s a n n é e s , la r é s i s t a n c e fut c o n d u i t e p a r u n e f e m m e , u n e D j e raoua, u n e des tribus zénètes maîtresses de l'Aurès. C e t t e f e m m e , qui se
n o m m a i t D i h y a , est p l u s c o n n u e sous le s o b r i q u e t q u e lui d o n n è r e n t les
Arabes : la K a h i n a (la « devineresse »). Sa m o r t , vers 700, p e u t être cons i d é r é e c o m m e la fin de la r é s i s t a n c e a r m é e d e s B e r b è r e s c o n t r e les
A r a b e s . D e fait, l o r s q u ' e n 711 T a r î q t r a v e r s e le d é t r o i t a u q u e l il a laissé son n o m ( D j e b e l el T a r ī q : G i b r a l t a r ) p o u r c o n q u é r i r l ' E s p a g n e , son
a r m é e est e s s e n t i e l l e m e n t c o m p o s é e d e c o n t i n g e n t s b e r b è r e s , de M a u ­
res.
E n bref, les c o n q u é r a n t s a r a b e s , p e u n o m b r e u x mais vaillants, ne
t r o u v è r e n t p a s e n face d ' e u x u n E t a t p r ê t à r é s i s t e r à u n e invasion,
mais des o p p o s a n t s successifs : le patrice byzantin, p u i s les chefs b e r b è res, principautés après royaumes, tribus après confédérations. Quant à
la p o p u l a t i o n r o m a n o - a f r i c a i n e , les Afariq, e n f e r m é e d a n s les m u r s de
ses villes, b i e n q u e fort n o m b r e u s e , elle n'a ni la possibilité ni la v o l o n t é d e r é s i s t e r l o n g t e m p s à ces n o u v e a u x m a î t r e s e n v o y é s p a r D i e u . L a
capitation imposée par les Arabes, le Kharadj, n'était g u è r e plus lourde
q u e les e x i g e n c e s d u fisc b y z a n t i n , et, au d é b u t d u m o i n s , sa p e r c e p t i o n a p p a r a i s s a i t p l u s c o m m e u n e c o n t r i b u t i o n e x c e p t i o n n e l l e aux
m a l h e u r s d e la g u e r r e q u e c o m m e u n e i m p o s i t i o n p e r m a n e n t e . Q u a n t
a u x pillages et aux p r i s e s de b u t i n des cavaliers d ' A l l a h , ils n ' é t a i e n t ni
p l u s ni m o i n s i n s u p p o r t a b l e s q u e c e u x p r a t i q u é s p a r les M a u r e s d e p u i s
d e u x siècles. L ' A f r i q u e fut d o n c c o n q u i s e , mais c o m m e n t fut-elle islamisée puis arabisée?
N o u s avons dit q u ' i l fallait d i s t i n g u e r l'islamisation de l'arabisation.
D e fait, la p r e m i è r e se fit à u n r y t h m e b i e n p l u s r a p i d e q u e la s e c o n d e .
L a B e r b é r i e d e v i n t m u s u l m a n e en m o i n s de d e u x siècles ( V I I - V I I I
s i è c l e s ) , alors q u ' e l l e n ' e s t p a s e n c o r e a u j o u d ' h u i e n t i è r e m e n t a r a b i s é e ,
t r e i z e siècles a p r è s la p r e m i è r e c o n q u ê t e a r a b e .
L ' i s l a m i s a t i o n et la t o u t e p r e m i è r e arabisation f u r e n t d ' a b o r d citad i n e s . L a religion d e s c o n q u é r a n t s s ' i m p l a n t a d a n s les villes a n c i e n n e s
q u e visitaient d e s m i s s i o n n a i r e s g u e r r i e r s p u i s d e s d o c t e u r s v o y a g e u r s ,
r o m p u s a u x discussions t h é o l o g i q u e s . L a c r é a t i o n d e villes n o u v e l l e s ,
v é r i t a b l e s c e n t r e s r e l i g i e u x c o m m e K a i r o u a n , p r e m i è r e fondation m u s u l m a n e ( 6 7 0 ) , et F e s , c r é a t i o n d ' I d r i s s I I ( 8 0 9 ) , c o n t r i b u a à i m p l a n t e r
solidement l'Islam aux deux extrémités du pays.
L a c o n v e r s i o n d e s B e r b è r e s d e s c a m p a g n e s , sanhadja ou z é n è t e s , se
fit p l u s m y s t é r i e u s e m e n t . Ils é t a i e n t c e r t e s p r é p a r é s au m o n o t h é i s m e
absolu de l ' I s l a m p a r le d é v e l o p p e m e n t r é c e n t d u c h r i s t i a n i s m e mais
aussi p a r u n c e r t a i n p r o s é l y t i s m e j u d a ï q u e d a n s les t r i b u s n o m a d e s d u
Sud.
D e p l u s , c o m m e a u x c h r é t i e n s o r i e n t a u x , l ' I s l a m d e v a i t p a r a î t r e aux
Africains p l u s c o m m e u n e h é r é s i e c h r é t i e n n e (il y e n avait tant!) q u e
e

e

c o m m e u n e n o u v e l l e religion ; c e t t e indifférence r e l a t i v e e x p l i q u e r a i t
les f r é q u e n t e s « a p o s t a s i e s » c e r t a i n e m e n t liées a u x f l u c t u a t i o n s p o l i tiques.
Q u o i q u ' i l en soit, la c o n v e r s i o n d e s chefs d e f é d é r a t i o n s , s o u v e n t
p l u s p o u r d e s raisons p o l i t i q u e s q u e p a r c o n v i c t i o n , r é p a n d i t l ' I s l a m
d a n s le p e u p l e . L e s c o n t i n g e n t s b e r b è r e s , c o n d u i t s p a r c e s chefs d a n s
d e f r u c t u e u s e s c o n q u ê t e s faites a u n o m d e l ' I s l a m , f u r e n t a m e n é s t o u t
n a t u r e l l e m e n t à la c o n v e r s i o n .
L a p r a t i q u e d e s o t a g e s p r i s p a r m i les fils d e p r i n c e s o u d e chefs d e
t r i b u s p e u t avoir é g a l e m e n t c o n t r i b u é au p r o g r è s d e l'Islam. C e s e n fants islamisés e t a r a b i s é s , d e r e t o u r chez l e u r s c o n t r i b u l e s , d e v e n a i e n t
d e s m o d è l e s car ils é t a i e n t a u r é o l é s d u p r e s t i g e q u e d o n n e u n e c u l t u r e
supérieure.
T r è s efficaces b i e n q u e d a n g e r e u x p o u r l ' o r t h o d o x i e m u s u l m a n e
a v a i e n t é t é , d a n s les p r e m i e r s siècles d e l ' I s l a m , les m i s s i o n n a i r e s k h a rédjites v e n u s d ' O r i e n t q u i , t o u t e n r é p a n d a n t l ' I s l a m d a n s les t r i b u s
s u r t o u t z é n è t e s , « s é p a r è r e n t » u n e partie d e s B e r b è r e s d e s a u t r e s m u s u l m a n s . Si le schisme kharédjite e n s a n g l a n t a le M a g h r e b à p l u s i e u r s
r e p r i s e s , il e u t le m é r i t e d e c o n s e r v e r à t o u t e s les é p o q u e s , la n ô t r e
c o m p r i s e , u n e force r e l i g i e u s e m i n o r i t a i r e mais e x e m p l a i r e p a r la rig u e u r d e sa foi e t l'austérité d e ses m œ u r s .
A u t r e s m i s s i o n n a i r e s e t g r a n d s v o y a g e u r s : les «daï» c h a r g é s d e r é p a n d r e la d o c t r i n e chiite. Il faut d i r e qu'en c e s é p o q u e s q u i , en E u r o p e
Tighremt (ou Casbah en arabe) d'El M'dint, région d'Ouarzazate, Sud marocain
(Photo R. Bertrand).

c o m m e en A f r i q u e , n o u s p a r a i s s e n t c o n d a m n é e s à u n e vie c o n c e n t r a t i o n n a i r e en r a i s o n d e l ' i n s é c u r i t é , les clercs v o y a g e n t b e a u c o u p e t fort
loin. Ils s ' i n s t r u i s e n t a u p r è s d e s p l u s c é l è b r e s d o c t e u r s , se m e t t a n t d é l i b é r é m e n t à l e u r s e r v i c e , j u s q u ' a u j o u r o ù ils p r e n n e n t c o n s c i e n c e d e
l e u r savoir, d e l e u r a u t o r i t é , e t d e v i e n n e n t m a î t r e s à l e u r t o u r , é l a b o r a n t parfois u n e n o u v e l l e s d o c t r i n e . C e f u t , e n t r e a u t r e s , l'histoire
d'Ibn T o u m e r t , f o n d a t e u r d u m o u v e m e n t a l m o h a d e (1120) q u i d o n n a
naissance à u n e m p i r e .
P o u r g a g n e r le c œ u r d e s p o p u l a t i o n s , d a n s les villes e t s u r t o u t les
c a m p a g n e s , les m i s s i o n n a i r e s m u s u l m a n s e u r e n t r e c o u r s s u r t o u t à
l ' e x e m p l e . Il fallait m o n t r e r à c e s M a g h r é b i n s , d o n t la religiosité fut
t o u j o u r s t r è s p r o f o n d e , ce q u ' é t a i t la vraie c o m m u n a u t é d e s D é f e n s e u r s d e la F o i .
L e r i b â t en fut l ' e x e m p l e a c h e v é . C e fut à la fois u n c o u v e n t e t u n e
g a r n i s o n , b a s e d ' o p é r a t i o n c o n t r e les infidèles o u les h é r é t i q u e s . L e
r i b â t p e u t ê t r e i m p l a n t é n ' i m p o r t e o ù , s u r le littoral o u à l ' i n t é r i e u r d e s
terres, c o m m e le R i b â t T a z a , p a r t o u t o ù la d é f e n s e d e la F o i l'exige.
Les moines-soldats qui occupent ces châteaux s'entraînent au combat
et s ' i n s t r u i s e n t a u x s o u r c e s d e l ' o r t h o d o x i e la p l u s r i g o u r e u s e . L ' Â g e
d ' o r d e s r i b â t s fut le I X siècle, en Ifrīqiya, o ù les f o n d a t i o n s p i e u s e s
d e s é m i r s a g h l a b i t e s se m u l t i p l i e n t d e T r i p o l i à B i z e r t e , p a r t i c u l i è r e m e n t s u r les c ô t e s d e l ' a n c i e n n e B y z a c è n e . L e r i b â t d e M o n a s t i r , le
p l u s c é l è b r e (il suffisait d ' y avoir t e n u g a r n i s o n p e n d a n t trois j o u r s
p o u r g a g n e r le p a r a d i s ! ) , fut c o n s t r u i t en 7 9 6 , c e l u i d e S o u s s e en 8 2 1 .
A l'autre e x t r é m i t é d u M a g h r e b , s u r la c ô t e a t l a n t i q u e , u n e autre c o n c e n t r a t i o n d e r i b â t s a s s u r a i t la d é f e n s e d e l ' I s l a m s u r le p l a n militaire
et s u r c e l u i d e l ' o r t h o d o x i e , aussi b i e n c o n t r e les p i l l a r d s n o r m a n d s q u e
c o n t r e les h é r é t i q u e s B a r g a w a t a . L'un d ' e u x , d e fondation assez t a r d i v e
p a r l ' a l m o h a d e Y a ‘ q ū b e l - M a n s ū r , d e v a i t d e v e n i r la c a p i t a l e d u r o y a u ­
m e c h é r i f i e n e n c o n s e r v a n t le n o m d e R a b a t . A r c i l a , au n o r d , Safi,
Q o ū z e t s u r t o u t M a s s a t , a u s u d , c o m p l é t a i e n t la d é f e n s e littorale d u
M a g h r e b el-Aqsa.
C e s m o r a b i t ū n sont aussi d e s « ibad », h o m m e s d e prière ; les g e n s
d e s r i b â t s s a v e n t , le cas é c h é a n t , d e v e n i r d e s r é f o r m a t e u r s zélés e t efficaces. C e u x q u i p a r m i les L e m t o u n a e t les G u e z o u l a , t r i b u s sanhadja
d u S a h a r a o c c i d e n t a l , a v a i e n t s o u s la f é r u l e d ' I b n Yasin fondé u n r i b â t
d a n s u n e île du S é n é g a l , f u r e n t , a u d é b u t d u X I siècle, à l'origine d e
l ' e m p i r e a l m o r a v i d e d o n t le n o m e s t u n e d é f o r m a t i o n h i s p a n i q u e d e
morabitūn.
D a n s les z o n e s n o n m e n a c é e s , le r i b â t p e r d i t son c a r a c t è r e militaire
p o u r d e v e n i r le siège d e r e l i g i e u x t r è s r e s p e c t é s . D e s c o n f r é r i e s , q u ' i l
serait e x a g é r é d ' a s s i m i l e r a u x o r d r e s r e l i g i e u x c h r é t i e n s , s ' o r g a n i s è rent, aux époques récentes, en prenant appui sur des centres d'études
r e l i g i e u s e s , les zaouïas,
q u i s o n t les h é r i t i e r s d e s a n c i e n s r i b â t s . C e
m o u v e m e n t , s o u v e n t m ê l é d e m y s t i c i s m e p o p u l a i r e , e s t lié a u m a r a b o u t i s m e , a u t r e m o t d é r i v é d u ribât. L e m a r a b o u t i s m e c o n t r i b u a g r a n d e m e n t à a c h e v e r l'islamisation d e s c a m p a g n e s , a u p r i x d e q u e l q u e s
concessions secondaires à des pratiques antéislamiques qui n'entament
p a s la foi du c r o y a n t .
e

e

Guelaa de Benian, Aurès (Photo M. Bovis).
Il fut c e p e n d a n t d e s p a r t i e s d e la B e r b é r i e o ù l ' I s l a m n e p é n é t r a q u e
t a r d i v e m e n t , n o n p a s d a n s les g r o u p e s c o m p a c t s d e s s é d e n t a i r e s m o n t a g n a r d s q u i , a u c o n t r a i r e , j o u è r e n t t r è s vite u n r ô l e i m p o r t a n t d a n s
l ' I s l a m m a g h r é b i n , c o m m e les K e t a m a d e P e t i t e K a b y l i e ou les M a s m o u d a d e l'Atlas m a r o c a i n , mais c h e z les g r a n d s n o m a d e s d u lointain
H o g g a r et d u S a h a r a m é r i d i o n a l . Il s e m b l e q u ' i l y e u t , chez les T o u a r e g s , si on en croit l e u r t r a d i t i o n , u n e islamisation t r è s p r é c o c e , œ u v r e
des S o h â b a ( C o m p a g n o n s d u P r o p h è t e ) ; mais c e t t e islamisation, si elle
n ' e s t p a s l é g e n d a i r e , n ' e u t g u è r e d e c o n s é q u e n c e , et l ' i d o l â t r i e s u b s i s t a
j u s q u ' à ce q u e d e s m i s s i o n a i r e s r é i n t r o d u i s e n t l ' I s l a m a u H o g g a r , sans
g r a n d s u c c è s s e m b l e - t - i l . E n fait la v é r i t a b l e islamisation n e s e m b l e
g u è r e a n t é r i e u r e a u X V siècle.
e

Il est m ê m e u n p a y s b e r b é r o p h o n e q u i n e fut jamais islamisé : les

îles C a n a r i e s , d o n t les h a b i t a n t s p r i m i t i f s , les G u a n c h e s , é t a i e n t r e s t é s
p a ï e n s au m o m e n t de la c o n q u ê t e n o r m a n d e et e s p a g n o l e , a u x X I V et
X V siècles.
L ' i s l a m i s a t i o n d e s B e r b è r e s ne fit p a s d i s p a r a î t r e i m m é d i a t e m e n t
t o u t e t r a c e d e c h r i s t i a n i s m e e n A f r i q u e . L e s g é o g r a p h e s et c h r o n i q u e u r s a r a b e s sont p a r t i c u l i è r e m e n t d i s c r e t s sur le m a i n t i e n d'églises
africaines q u e l q u e s siècles a p r è s la c o n q u ê t e et la c o n v e r s i o n massive
(?) des B e r b è r e s ; ce n ' e s t q u e r é c e m m e n t q u e les h i s t o r i e n s se sont
vraiment intéressés à cette question.
L e s r o y a u m e s r o m a n o - a f r i c a i n s q u i s ' é t a i e n t c o n s t i t u é s p e n d a n t les
é p o q u e s v a n d a l e et b y z a n t i n e é t a i e n t e n majorité c h r é t i e n s . L ' e m p e r e u r
M a s t i e s p r o c l a m e son c h r i s t i a n i s m e , le roi d e s U c u t a m a n i , q u i sont les
K o t a m a des écrivains a r a b e s , se dit « servus Dei », les souverains q u i se
faisaient c o n s t r u i r e les i m p o s a n t s D j e d a r , m o n u m e n t s f u n é r a i r e s de la
r é g i o n d e F r e n d a , é t a i e n t aussi c h r é t i e n s , c o m m e v r a i s e m b l a b l e m e n t
M a s u n a , « roi des M a u r e s et des R o m a i n s » en M a u r é t a n i e v e r s 508 et
M a s t i n a s , a u t r e p r i n c e m a u r e q u i f r a p p a peut-être m o n n a i e v e r s 535.
E n fait, seuls d e s chefs n o m a d e s , c o m m e I e r n a a d o r a t e u r d u t a u r e a u
G u r z i l , sont e n c o r e p a ï e n s . T o u t s e m b l e i n d i q u e r q u ' u n e p a r t i m p o r t a n t e d e s p o p u l a t i o n s p a l é o b e r b è r e s d a n s les a n c i e n n e s p r o v i n c e s de
l ' e m p i r e r o m a i n est évangélisée au V I siècle. L e s villes ont laissé les
t é m o i g n a g e s les p l u s n o m b r e u x , on ne saurait s'en é t o n n e r : basiliques
v a s t e s et n o m b r e u s e s , n é c r o p o l e s , i n s c r i p t i o n s f u n é r a i r e s , e n p a r t i c u lier la r e m a r q u a b l e série de la lointaine Volubilis q u i couvre la p r e m i è r e
m o i t i é d u V I I siècle ( 5 9 5 - 6 5 5 ) , celle d ' A l t a v a à p e i n e p l u s a n c i e n n e
( V s i è c l e ) , celles e n c o r e d e P o m a r i a o u d ' A l b u l a e , villes q u i faisaient
aussi p a r t i e d u r o y a u m e de M a s u n a . O n ne doit p a s e n tirer la c o n c l u sion q u e seule la p o p u l a t i o n citadine était d e v e n u e c h r é t i e n n e : de très
m o d e s t e s b o u r g a d e s de N u m i d i e , q u i n ' é t a i e n t e n fait q u e de gros vill a g e s , p o s s è d e n t l e u r s b a s i l i q u e s ; des t e x t e s p r é c i e u x le m o n t r e n t , tel
q u e celui de J e a n de Biclar q u i a n n o n c e la c o n v e r s i o n , v e r s 5 7 0 , des
G a r a m a n t e s et d e s M a c c u r i t a e , q u i é t a i e n t r e s t é s p a ï e n s . F a u t - i l
s'étonner de ce q u ' E l - B e k r i affirme q u ' à l ' é p o q u e byzantine les Berbères
p r o f e s s a i e n t le c h r i s t i a n i s m e ? L e m a i n t i e n d e c o m m u n a u t é s c h r é t i e n n e s e n p l e i n e p é r i o d e m u s u l m a n e , p l u s i e u r s siècles a p r è s la conq u ê t e , ne fait p l u s , a u j o u r d ' h u i , a u c u n d o u t e . A u x d é c o u v e r t e s é p i g r a p h i q u e s , telles les f a m e u s e s i n s c r i p t i o n s f u n é r a i r e s de K a i r o u a n ,
d a t é e s d u X I siècle, et celles d e s s é p u l t u r e s c h r é t i e n n e s d ' A i n Z a r a et
d ' E n N g i l a en T r i p o l i t a i n e , s'ajoute le c o m m e n t a i r e d e t e x t e s j u s q u ' alors q u e l q u e p e u négligés. T . L e w i k i a m o n t r é q u ' i l existait u n e forte
c o m m u n a u t é c h r é t i e n n e p a r m i les I b a d i t e s , d ' a b o r d d a n s le r o y a u m e
r o s t é m i d e de T a h e r t , e n s u i t e à O u a r g l a . N o u s connaissons u n é v ê c h é
de Qastiliya d a n s le S u d t u n i s i e n , tandis q u e la c h a n c e l l e r i e pontificale
c o n s e r v e la c o r r e s p o n d a n c e d u p a p e G r é g o i r e V I I avec les é v ê q u e s
africains au X siècle. H . R . Idriss r e c o n n a î t le m a i n t i e n d e la c é l é b r a tion d e fêtes c h r é t i e n n e s en Ifrïqiya à l ' é p o q u e z i r i d e , et C h . - E . D u f o u r c q , r e p r e n a n t le t e x t e d ' E l B e k r i , r a p p e l l e l ' e x i s t e n c e d ' u n e p o p u lation c h r é t i e n n e et d ' u n e église à T l e m c e n au X siècle et p r o p o s e
m ê m e d e r e t r o u v e r la m e n t i o n d e p è l e r i n a g e s c h r é t i e n s a u p r è s d e s « r i e

e

e

e

e

e

e

e

b â t s » d a n s la ville r u i n é e de C h e r c h e l - C a e s a r e a . F o r t j u s t e m e n t le
m ê m e a u t e u r m e t e n r a p p o r t la s u r v i v a n c e d u latin d ' A f r i q u e (alL â t i n i - a l - a f a r î q ) avec le m a i n t i e n d u c h r i s t i a n i s m e .
C e n ' e s t q u ' a u X I I siècle q u e s e m b l e n t d i s p a r a î t r e les d e r n i è r e s
c o m m u n a u t é s c h r é t i e n n e s ; e n c o r e c e t t e e x t i n c t i o n p a r a î t - e l l e p l u s le
fait d ' u n e p e r s é c u t i o n q u e d ' u n e d i s p a r i t i o n n a t u r e l l e . L e s califes
a l m o h a d e s f u r e n t p a r t i c u l i è r e m e n t i n t o l é r a n t s . A p r è s la p r i s e de T u n i s ,
‘ A b d e l - M o u m e n , e n 1159, d o n n e à choisir a u x juifs et aux c h r é t i e n s
e n t r e se c o n v e r t i r à l'Islam o u p é r i r p a r le glaive. À la fin d u siècle, son
p e t i t - f i l s , A b ū Y ū s ū f Y a ‘ q ū b e l - M a n s ū r , se v a n t a i t de ce q u ' a u c u n e
église c h r é t i e n n e ne subsistait d a n s ses é t a t s .
L ' a r a b i s a t i o n suivit d ' a u t r e s v o i e s , b i e n q u ' e l l e fût p r é p a r é e p a r
l'obligation de prononcer en arabe les q u e l q u e s phrases essentielles d'adh é s i o n à l'islam. P e n d a n t la p r e m i è r e p é r i o d e ( V I I - X I s i è c l e s ) , l'arabisation l i n g u i s t i q u e et c u l t u r e l l e fut d ' a b o r d e s s e n t i e l l e m e n t c i t a d i n e .
P l u s i e u r s villes m a g h r é b i n e s de f o n d a t i o n a n c i e n n e , K a i r o u a n , T u n i s ,
T l e m c e n , F e s , o n t c o n s e r v é u n e l a n g u e assez c l a s s i q u e , s o u v e n i r de
c e t t e p r e m i è r e arabisation. C e t a r a b e citadin, en se c h a r g e a n t de c o n s t r u c t i o n s d i v e r s e s e m p r u n t é e s a u x B e r b è r e s , s'est m a i n t e n u a u s s i , d ' a p r è s W . M a r ç a i s , chez de v i e u x s é d e n t a i r e s r u r a u x c o m m e les h a b i t a n t s
d u Sahel tunisien ou de la région maritime d u Constantinois, ou encore
les T r a r a s et les Jebala d u Rif o r i e n t a l ; o r , ces r é g i o n s m a r i t i m e s
sont les d é b o u c h é s de vieilles capitales r é g i o n a l e s a r a b i s é e s de l o n g u e
date. C e t t e situation linguistique semble r e p r o d u i r e celle de la p r e m i è r e
arabisation. A i l l e u r s , c e t t e f o r m e a n c i e n n e , d o n t on i g n o r e q u e l l e fut
l ' e x t e n s i o n , fut s u b m e r g é e p a r u n e l a n g u e p l u s p o p u l a i r e , l ' a r a b e b é d o u i n , q u i p r é s e n t e u n e c e r t a i n e u n i t é d u S u d t u n i s i e n au R i o de O r o
r e m o n t a n t l a r g e m e n t v e r s le n o r d d a n s les p l a i n e s de l ' A l g é r i e c e n t r a l e ,
d ' O r a n i e et d u M a r o c . C e t a r a b e b é d o u i n fut i n t r o d u i t au X I siècle
p a r les t r i b u s hilaliennes car ce sont e l l e s , e n effet, q u i o n t v é r i t a b l e m e n t arabisé u n e g r a n d e p a r t i e des B e r b è r e s .
P o u r c o m p r e n d r e l'arrivée inattendue de ces tribus arabes b é d o u i n e s ,
il n o u s faut r e m o n t e r au X siècle, au m o m e n t o ù se d é r o u l a i t , au
M a g h r e b c e n t r a l d ' a b o r d , p u i s e n Ifrīqiya, u n e a v e n t u r e p r o d i g i e u s e et
b i e n c o n n u e , celle de l'accession au califat d e s F a t i m i d e s . Alors q u e les
B e r b è r e s z é n è t e s é t e n d a i e n t p r o g r e s s i v e m e n t l e u r d o m i n a t i o n sur les
H a u t e s - P l a i n e s , les B e r b è r e s a u t o c h t o n e s , les Sanhadja, c o n s e r v a i e n t
les t e r r i t o i r e s m o n t a g n e u x de l ' A l g é r i e c e n t r a l e et o r i e n t a l e . L ' u n e de
ces t r i b u s q u i , d e p u i s l ' é p o q u e r o m a i n e , o c c u p a i t la P e t i t e K a b y l i e , les
K e t a m a , avait accueilli u n m i s s i o n n a i r e c h i i t e , A b ū ‘ A b d ‘ A l l a h , q u i a n ­
nonçait la v e n u e de l ' I m a m « dirigé » ou M a h d i , d e s c e n d a n t d'Ali et de
F a t i m a . Abu‘Abd‘Allah s'établit d ' a b o r d à T a f r o u t , d a n s la r é g i o n d e
M i l a ; il o r g a n i s e u n e milice q u i g r o u p e ses p r e m i e r s p a r t i s a n s , p u i s
t r a n s f o r m e Ikdjan, à l'est des B a b o r s , e n place forte. Se r é v é l a n t u n r e m a r q u a b l e s t r a t è g e et m e n e u r d ' h o m m e s , il s ' e m p a r e t o u r à t o u r de
Sétif, Béja, C o n s t a n t i n e . E n m a r s 9 0 9 , les C h i i t e s sont m a î t r e s de K a i r o u a n et p r o c l a m e n t I m a m le F a t i m i d e O b a ï d ‘Allah, e n c o r e p r i s o n n i e r
à l'autre b o u t d u M a g h r e b c e n t r a l , d a n s la lointaine Sidjilmassa. U n e
e x p é d i t i o n k e t a m a , t o u j o u r s c o n d u i t e p a r l'infatigable A b ū ‘ A b a d ‘ A l l a h ,
e

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e

e

e

Femme kabyle des Ouadhias (Aït Yenni) (Photo G. Camps).

Four de potier de Guellala à Jerba (Photo G. Camps).

le r a m è n e t r i o m p h a n t à K a i r o u a n , en d é c e m b r e 9 0 9 , n o n sans avoir, au
p a s s a g e , d é t r u i t les p r i n c i p a u t é s k h a r e d j i t e s . L a d y n a s t i e issue d ' O b a ï d
‘Allah, celle des F a t i m i d e s , r é u s s i t d o n c u n m o m e n t à c o n t r ô l e r la p l u s
g r a n d e p a r t i e d e l ' A f r i q u e d u N o r d , mais d e t e r r i b l e s r é v o l t e s s e c o u e n t
le p a y s . L a p l u s grave est celle d e s K h a r e d j i t e s , m e n é e p a r M a h l a d b e n
K a y d ā d dit A b ū Y a z i d , « l ' h o m m e à l ' â n e ». M a i s la d y n a s t i e est u n e
n o u v e l l e fois s a u v é e p a r l ' i n t e r v e n t i o n d e s Sanhadja d u M a g h r e b c e n t r a l , s o u s la c o n d u i t e d e Z i r i . A u s s i , l o r s q u e les F a t i m i d e s , a p r è s avoir
c o n q u i s l ' E g y p t e avec l'aide d e s Sanhadja, é t a b l i s s e n t l e u r c a p i t a l e a u
C a i r e ( 9 7 3 ) , ils laissent le g o u v e r n e m e n t d u M a g h r e b à l e u r l i e u t e n a n t
B o l o g g i n , fils d e Ziri.
E n trois g é n é r a t i o n s , les Z i r i d e s r e l â c h e n t l e u r s liens d e vassalité
à l ' é g a r d d u calife fatimide. E n 1 0 4 5 , E l - M o e z z rejeta la chiisme q u i
n ' a v a i t p a s été a c c e p t é p a r la majorité d e ses sujets et p r o c l a m a la s u p r é m a t i e d u calife a b b a s s i d e d e B a g d a d . P o u r p u n i r c e t t e s é c e s s i o n , le
F a t i m i d e « d o n n a » le M a g h r e b a u x t r i b u s a r a b e s t r o p t u r b u l e n t e s q u i
a v a i e n t é m i g r é d e Syrie et d ' A r a b i e n o m a d i s a n t d a n s le Sais, en H a u t e
E g y p t e . C e r t a i n e s d e ces t r i b u s se r a t t a c h a i e n t à u n a n c ê t r e c o m m u n ,
H i l a l , d ' o ù le n o m d ' i n v a s i o n hilalienne d o n n é e à c e t t e n o u v e l l e i m m i g r a t i o n o r i e n t a l e e n A f r i q u e d u N o r d . L e s Beni H i l a l , b i e n t ô t suivis
d e s B e n i S o l e ī m , p é n è t r e n t en Ifrīqiya e n 1 0 5 1 . À vrai d i r e , l ' é n u m é r a tion d e ces t r i b u s et fractions est assez l o n g u e mais r e l a t i v e m e n t b i e n
c o n n u e , g r â c e a u r é c i t d ' I b n K h a l d o u n et à u n e l i t t é r a t u r e p o p u l a i r e
a p p u y é e s u r u n e t r a d i t i o n orale e n c o r e b i e n v i v a n t e , v é r i t a b l e c h a n s o n
d e g e s t e c o n n u e sous le n o m d e T a g h r i b ā t Bani H i l a l (la m a r c h e v e r s

l ' o u e s t d e s B e n i H i l a l ) . Il y avait d e u x g r o u p e s p r i n c i p a u x , le p r e m i e r
f o r m é d e s t r i b u s Z o g h b a , A t h b e j , R y ā h , D j o c h e m , R e b i a e t A d i se
r a t t a c h a i t à H i l a l , le second g r o u p e c o n s t i t u a i t les Beni Solaīm. À ce
flot d ' e n v a h i s s e u r s s u c c é d a , q u e l q u e s d é c e n n i e s p l u s t a r d , u n g r o u p e
d ' A r a b e s y é m é n i t e s , les M a ‘ q i l , q u i s u i v i r e n t l e u r voie p r o p r e , p l u s
m é r i d i o n a l e , et a t t e i g n i r e n t le S u d m a r o c a i n et le S a h a r a o c c i d e n t a l .
D e s g r o u p e s juifs n o m a d e s s e m b l e n t b i e n avoir a c c o m p a g n é ces b é d o u i n s et c o n t r i b u è r e n t à r e n f o r c e r les c o m m u n a u t é s j u d a ï q u e s d u
M a g h r e b , d o n t l ' e s s e n t i e l était d ' o r i g i n e z é n è t e .
O n a u r a i t t o r t d ' i m a g i n e r l ' a r r i v é e d e ces t r i b u s c o m m e u n e a r m é e
e n m a r c h e o c c u p a n t m é t i c u l e u s e m e n t le t e r r a i n et c o m b a t t a n t d a n s u n e
g u e r r e sans m e r c i les Z i r i d e s , p u i s l e u r s c o u s i n s , les H a m m a d i t e s , q u i
a v a i e n t o r g a n i s é u n r o y a u m e distinct e n A l g é r i e . Il serait faux é g a l e ment de croire qu'il y eut entre Arabes envahisseurs et Berbères une
c o n f r o n t a t i o n t o t a l e , d e t y p e racial o u national. L e s t r i b u s q u i p é n è t r e n t a u M a g h r e b o c c u p e n t le p a y s o u v e r t , r e g r o u p e n t l e u r s forces
p o u r s ' e m p a r e r des villes q u ' e l l e s p i l l e n t s y s t é m a t i q u e m e n t , p u i s se
d i s p e r s e n t à n o u v e a u , p o r t a n t p l u s loin pillage et désolation.
Les princes berbères, Zirides, H a m m a d i t e s , plus tard Almohades,
et M é r i n i d e s , n ' h é s i t e n t p a s à utiliser la force m i l i t a i r e , t o u j o u r s d i s p o n i b l e , q u e c o n s t i t u e n t ces n o m a d e s q u i , d e p r o c h e en p r o c h e , p é n è t r e n t ainsi p l u s avant d a n s les c a m p a g n e s m a g h r é b i n e s .
D è s l ' a r r i v é e d e s A r a b e s b é d o u i n s , les s o u v e r a i n s b e r b è r e s s o n g e n t
à utiliser c e t t e force n o u v e l l e d a n s l e u r s l u t t e s i n t e s t i n e s . Ainsi, loin d e
s ' i n q u i é t e r d e la p é n é t r a t i o n d e s H i l a l i e n s , le s u l t a n ziride r e c h e r c h e
l e u r alliance p o u r c o m b a t t r e ses c o u s i n s h a m m a d i d e s et d o n n e u n e d e
ses filles en mariage au cheikh des Ryāh, ce qui n'empêche pas ces mêmes
A r a b e s d e battre p a r d e u x f o i s , e n 1050 à H a ï d r a e t e n 1052 à K a i r o u a n , les a r m é e s zirides et d ' e n v a h i r l'Ifrīqiya, b i e n t ô t e n t i è r e m e n t
s o u m i s e à l ' a n a r c h i e . D e s chefs a r a b e s en p r o f i t e n t p o u r se tailler d e
m i n u s c u l e s r o y a u m e s aussi é p h é m è r e s q u e r e s t r e i n t s t e r r i t o r i a l e m e n t ;
tels s o n t les é m i r a t s d e G a b è s e t d e C a r t h a g e , d è s la fin d u X I siècle.
P a r a l l è l e m e n t , les H a m m a d i d e s o b t i e n n e n t le c o n c o u r s d e s Athbej q u i
combattent leurs cousins Ryāh, comme eux-mêmes luttent contre leurs
c o u s i n s zirides.
E n 1152, u n siècle a p r è s l ' a r r i v é e des p r e m i e r s c o n t i n g e n t s b é ­
d o u i n s , les B e n i Hilal se r e g r o u p e n t p o u r faire face à la p u i s s a n c e
g r a n d i s s a n t e d e s A l m o h a d e s , m a î t r e s d u M a g h r e b el-Aqsa e t d e la p l u s
g r a n d e p a r t i e d u M a g h r e b c e n t r a l , mais il est t r o p t a r d et ils sont écra­
sés à la bataille d e Sétif. P a r a d o x a l e m e n t , c e t t e défaite n ' e n t r a v e p a s
leur expansion, elle en modifie seulement le processus. L e s Almohades,
successeurs d'Abd e l - M o u m e n , n'hésitent pas à utiliser leurs con­
t i n g e n t s e t , fait p l u s grave d e c o n s é q u e n c e s , ils o r d o n n e n t la d é p o r t a ­
tion d e n o m b r e u s e s fractions Ryâāh, A t h b e j et D j o c h e m d a n s d i v e r s e s
p r o v i n c e s d u M a g h r e b e l - A q s a , d a n s le H a o u z et les p l a i n e s a t l a n t i q u e s
q u i sont ainsi a r a b i s é s .
T a n d i s q u e s ' é c r o u l e l ' e m p i r e a l m o h a d e , les H a f s i d e s a c q u i è r e n t
l e u r i n d é p e n d a n c e en Ifrīqiya et s ' a s s u r e n t le c o n c o u r s des K o o ū b ,
l ' u n e d e s p r i n c i p a l e s fractions des Solaīm. A u m ê m e m o m e n t , le z é n è t e
e

Potier jerbien (Photo G. Camps)

Fiancée chez les Ait Haddidū, Maroc (Photo R. Bertrand).
Y a g h m o r a s e n f o n d e le r o y a u m e a b d - e l - w a d i d e d e T l e m c e n avec l ' a p ­
p u i d e s A r a b e s Z o r b a . D ' a u t r e s B e r b è r e s z é n è t e s , les Beni M e r i n ,
c h a s s e n t les d e r n i e r s A l m o h a d e s d e F e s ( 1 2 4 8 ) . L a n o u v e l l e d y n a s t i e
s'appuya sur des familles arabes d é p o r t é e s au M a r o c par les Almohades.
P e n d a n t p l u s d ' u n s i è c l e , le m a g h z e n m é r i n i d e f u t a i n s i r e c r u t é
c h e z les K h l o t .

P a r t o u t ces c o n t i n g e n t s a r a b e s , introduits parfois c o n t r e l e u r volonté
d a n s d e s r é g i o n s n o u v e l l e s o u établis à la tête d e p o p u l a t i o n s agricoles
d o n t le g e n r e d e vie n e r é s i s t e p a s l o n g t e m p s à l e u r s d é p r é d a t i o n s ,
p r o v o q u e n t i n e x o r a b l e m e n t le déclin d e s c a m p a g n e s . M a i s b i e n q u ' i l s
a i e n t pillé K a i r o u a n , M e h d i a , T u n i s e t les p r i n c i p a l e s villes d'Ifrīqiya,
b i e n q u e I b n K h a l d o u n les ait d é p e i n t s c o m m e u n e a r m é e d e s a u t e ­
relles détruisant t o u t sur son passage, Beni Hilal, Beni Solaīm et plus
t a r d Beni Ma’qil f u r e n t b i e n p l u s d a n g e r e u x p a r les f e r m e n t s d ' a n a r ­
chie qu'ils introduisirent au M a g h r e b q u e par leurs p r o p r e s dépréda­
tions.
C ' e s t u n e é t r a n g e e t , à vrai d i r e , assez m e r v e i l l e u s e h i s t o i r e q u e la
t r a n s f o r m a t i o n e t h n o - s o c i o l o g i q u e d ' u n e p o p u l a t i o n d e p l u s i e u r s millions d e B e r b è r e s p a r q u e l q u e s dizaines d e milliers d e B é d o u i n s . O n
n e saurait, en effet, e x a g é r e r l ' i m p o r t a n c e n u m é r i q u e d e s Beni Hilal ;
q u e l q u e soit le n o m b r e d e c e u x q u i se c r o i e n t l e u r s d e s c e n d a n t s , ils
é t a i e n t , a u m o m e n t d e l e u r a p p a r i t i o n en Ifrīqiya e t a u M a g h r e b , t o u t
a u p l u s q u e l q u e s dizaines d e milliers. L e s a p p o r t s successifs d e s Beni
Solaīm, p u i s d e Ma’qil q u i s ' é t a b l i r e n t d a n s le S u d d u M a r o c , n e p o r ­
t è r e n t p a s à p l u s d e c e n t mille les i n d i v i d u s d e sang a r a b e q u i pénétrèr e n t en A f r i q u e d u N o r d au X I siècle. L e s V a n d a l e s , l o r s q u ' i l s franc h i r e n t le d é t r o i t d e G i b r a l t a r p o u r d é b a r q u e r s u r les c ô t e s d ' A f r i q u e ,
e n m a i 4 2 9 , é t a i e n t a u n o m b r e d e 8 0 0 0 0 (peut-être le d o u b l e si les
chiffres d o n n é s p a r V i c t o r d e Vita ne c o n c e r n e n t q u e les h o m m e s e t les
enfants d e sexe m â l e ) . C ' e s t - à - d i r e q u e l ' i m p o r t a n c e n u m é r i q u e d e s
d e u x invasions e s t s e n s i b l e m e n t é q u i v a l e n t e . O r q u e r e s t e - t - i l d e l ' e m p r i s e v a n d a l e e n A f r i q u e d e u x siècles p l u s t a r d ? R i e n . L a c o n q u ê t e b y z a n t i n e a g o m m é p u r e m e n t e t s i m p l e m e n t la p r é s e n c e v a n d a l e , d o n t
on r e c h e r c h e r a i t e n vain les d e s c e n d a n t s o u c e u x q u i p r é t e n d r a i e n t e n
d e s c e n d r e . C o n s i d é r o n s m a i n t e n a n t les c o n s é q u e n c e s d e l ' a r r i v é e d e s
A r a b e s hilaliens d u X I siècle : la B e r b é r i e s'est en g r a n d e p a r t i e a r a b i sée e t les É t a t s d u M a g h r e b se c o n s i d è r e n t c o m m e d e s É t a t s a r a b e s .
e

e

C e n ' e s t , b i e n e n t e n d u , ni la f é c o n d i t é d e s Beni H i l a l , ni l ' e x t e r m i n a t i o n d e s B e r b è r e s d a n s les p l a i n e s q u i e x p l i q u e n t c e t t e p r o f o n d e a r a bisation culturelle et linguistique.
Les tribus bédouines ont, en premier lieu, porté un nouveau coup à
la vie s é d e n t a i r e p a r l e u r s d é p r é d a t i o n s e t les m e n a c e s q u ' e l l e s font
p l a n e r s u r les c a m p a g n e s o u v e r t e s . Elles r e n f o r c e n t ainsi l'action d i s solvante d e s n o m a d e s « n é o - b e r b è r e s » z é n è t e s q u i a v a i e n t , d è s le V I
siècle, p é n é t r é en Africa e t en N u m i d i e . P r é c u r s e u r s d e s H i l a l i e n s , c e s
n o m a d e s z é n è t e s f u r e n t facilement assimilés p a r les n o u v e a u x v e n u s .
Ainsi les c o n t i n g e n t s n o m a d e s a r a b e s , q u i p a r l a i e n t la l a n g u e s a c r é e e t
en t i r a i e n t u n g r a n d p r e s t i g e , loin d'être a b s o r b é s c u l t u r e l l e m e n t p a r la
masse berbère nomade, l'attirèrent à eux et l'adoptèrent.
e

L ' i d e n t i t é d e s g e n r e s d e vie facilita la fusion. Il était t e n t a n t p o u r
les n o m a d e s b e r b è r e s d e se d i r e aussi a r a b e s e t d ' y g a g n e r la c o n s i d é r a tion e t le s t a t u t d e c o n q u é r a n t , v o i r e d e chérif, c ' e s t - à - d i r e d e s c e n d a n t
d u P r o p h è t e . L ' a s s i m i l a t i o n était e n c o r e facilitée p a r u n e fiction j u r i d i q u e : l o r s q u ' u n g r o u p e d e v i e n t le client d ' u n e famille a r a b e , il a le
d r o i t d e p r e n d r e le n o m de son p a t r o n c o m m e s'il s'agissait d ' u n e s o r t e

Au Mzab (Photo G. Camps).
d ' a d o p t i o n collective. L ' e x i s t e n c e d e p r a t i q u e s a n a l o g u e s , chez les B e r b è r e s e u x - m ê m e s , facilitait e n c o r e le p r o c e s s u s . L ' é p i s o d e b i e n c o n n u
d e la K a h é n a a d o p t a n t c o m m e t r o i s i è m e fils son p r i s o n n i e r a r a b e K h a led est u n b o n e x e m p l e d e ce p r o c é d é .
L a compénétration des g r o u p e s b e r b è r e s et arabes nomades ou semin o m a d e s fut telle q u e le p h é n o m è n e i n v e r s e , c e l u i d e la b e r b é r i s a tion d e fractions a r a b e s o u se disant a r a b e s , a p u ê t r e parfois n o t é .
N o u s c i t e r o n s à t i t r e d ' e x e m p l e , q u i est loin d ' ê t r e isolé, le cas d e la
tribu a r a b e d e s Beni M h a m e d i n f é o d é e à l ' u n d e s « k h o m s » (celui des
O u n e b g i ) de la p u i s s a n t e c o n f é d é r a t i o n d e s Aït‘Atta.
L ' a r a b i s a t i o n gagna d o n c en p r e m i e r lieu les t r i b u s b e r b è r e s n o mades et particulièrement les Z é n è t e s . Elle fut si complète qu'il ne s u b siste p l u s , a u j o u r d ' h u i , d e dialectes z é n è t e s n o m a d e s ; c e u x q u i o n t e n c o r e u n e c e r t a i n e vitalité sont p a r l é s p a r d e s Z é n è t e s fixés soit d a n s les
m o n t a g n e s ( O u a r s e n i s ) , soit d a n s les oasis d u S a h a r a s e p t e n t r i o n a l
(Mzab).
A v a n t le X V s i è c l e , les p u i s s a n t s g r o u p e s b e r b è r e s n o m a d e s H a w a ra d e T u n i s i e c e n t r a l e et s e p t e n t r i o n a l e sont déjà c o m p l è t e m e n t a r a b i sés et se sont assimilés aux Solaim ; c o m m e le n o t e W . M a r ç a i s , d è s
c e t t e é p o q u e la T u n i s i e a acquis ses c a r a c t è r e s e t h n i q u e s e t l i n g u i s tiques actuels ; c'est le pays le plus arabisé d u M a g h r e b . Au M a g h r e b
c e n t r a l , les B e r b è r e s d u g r o u p e Sanhadja, l o n g t e m p s d o m i n a n t s , s o n t
e

d e p l u s en p l u s s u p p l a n t é s p a r les t r i b u s z é n è t e s arabisées ou en voie
d ' a r a b i s a t i o n q u i , e n t r e a u t r e s , f o n d e n t le r o y a u m e a b d - e l - w a d i t e d e
T l e m c e n , tandis q u e d ' a u t r e s Z é n è t e s , les Beni M e r i n , é v i n c e n t les
derniers Almohades du Maroc.
U n a u t r e f a c t e u r d ' a r a b i s a t i o n q u i fut m o i n s s o u v e n t r e t e n u p a r les
h i s t o r i e n s d u M a g h r e b est l ' e x t i n c t i o n d e s t r i b u s q u i , ayant j o u é u n
rôle i m p o r t a n t , o n t v u f o n d r e l e u r s effectifs au c o u r s d e c o m b a t s
i n c e s s a n t s ou d ' e x p é d i t i o n s lointaines. C e fut le cas d e s K e t a m a d e
P e t i t e K a b y l i e ; s o l i d e m e n t i m p l a n t é s d a n s l e u r r é g i o n m o n t a g n e u s e , ils
c o n t r i b u è r e n t , n o u s l ' a v o n s v u , à f o n d e r l ' e m p i r e f a t i m i d e , firent des
e x p é d i t i o n s d a n s t o u t e s les d i r e c t i o n s : Ifrīqiya, Sidjilmassa, M a g h r e b
e l - A q s a , p u i s Sicile et E g y p t e , le t o u t e n t r e c o u p é p a r u n e c o û t e u s e
r é b e l l i o n c o n t r e le calife q u ' i l s a v a i e n t établi. D i s p e r s é s d a n s les g a r n i s o n s , d é c i m é s p a r les g u e r r e s , les K e t a m a d i s p a r a i s s e n t c o m m e d a n s
u n e t r a p p e ; a u j o u r d ' h u i l e u r p a y s , d e p u i s le massif d e s B a b o r s j u s q u ' à
la f r o n t i è r e t u n i s i e n n e , est p r o f o n d é m e n t arabisé.
A la c o n c o r d a n c e d e s g e n r e s d e vie e n t r e g r o u p e s n o m a d e s , p u i s s a n t
f a c t e u r d ' a r a b i s a t i o n , s'ajoute, n o u s l ' a v o n s v u , le jeu p o l i t i q u e des
s o u v e r a i n s b e r b è r e s q u i n ' h é s i t e n t p a s à utiliser la mobilité et la force
militaire d e s n o u v e a u x v e n u s c o n t r e l e u r s frères d e r a c e . P a r la d o u b l e
p r e s s i o n d e s m i g r a t i o n s p a s t o r a l e s et d e s actions g u e r r i è r e s a c c o m p a gnées d e pillages, d'incendies ou d e simples c h a p a r d a g e s , la m a r é e n o m a d e q u i , d é s o r m a i s , s'identifie, d a n s la p l u s g r a n d e p a r t i e d u M a g h r e b , a v e c l ' a r a b i s m e b é d o u i n , s ' é t e n d sans c e s s e , g a n g r è n e les É t a t s ,
efface la vie s é d e n t a i r e d e s p l a i n e s . L e s r é g i o n s b e r b é r o p h o n e s se r é d u i s e n t p o u r l'essentiel à d e s îlots m o n t a g n e u x .
M a i s ce schéma est t r o p t r a n c h é p o u r ê t r e exact dans le détail. O n ne
p e u t faire subir u n e telle d i c h o t o m i e à la r é a l i t é h u m a i n e d u M a g h r e b .
L e s n o m a d e s n e sont p a s t o u s arabisés : il s u b s i s t e d e vastes r é g i o n s
p a r c o u r u e s p a r des n o m a d e s b e r b é r o p h o n e s . T o u t le S a h a r a c e n t r a l et
m é r i d i o n a l , d a n s trois É t a t s ( A l g é r i e , M a l i , N i g e r ) , est c o n t r ô l é p a r
e u x . D a n s le S u d m a r o c a i n , l ' i m p o r t a n t e c o n f é d é r a t i o n des Aït ‘ A t t a ,
c e n t r é e s u r le Jbel S a r h o , m a i n t i e n t u n s e m i - n o m a d i s m e b e r b è r e e n t r e
les g r o u p e s a r a b e s d u T a f i l a l e t , d ' o ù est issue la d y n a s t i e c h é r i f i e n n e ,
et les n o m a d e s R e g u e i b a t d u S a h a r a occidental q u i se d i s e n t d e s c e n d r e
d e s t r i b u s a r a b e s Ma’qil. Il faut é g a l e m e n t t e n i r c o m p t e des p e t i t s n o m a d e s d u g r o u p e B r a b e r d u M o y e n Atlas : Z a ï a n , B e n i M g u i l d , Aït
Seghouchen...
L e b e r b è r e n ' e s t d o n c p a s e x c l u s i v e m e n t u n p a r l e r d e s é d e n t a i r e , ce
n ' e s t p a s non p l u s u n e l a n g u e e x c l u s i v e m e n t m o n t a g n a r d e . U n e île a u s si p l a t e q u e J e r b a , les villes d e la P e n t a p o l e m z a b i t e , les oasis d u T o u a t
et d u G o u r a r a , les i m m e n s e s p l a i n e s s a h é l i e n n e s f r é q u e n t é e s p a r les
T o u a r e g K e l G r è s , K e l D i n n i k , O u i l l i m i d e n , sont des zones b e r b é r o p h o n e s au m ê m e t i t r e q u e les massifs marocains ou la m o n t a g n e kabyle.
Il n e faut p a s n o n p l u s i m a g i n e r q u e t o u s les A r a b e s , au M a g h r e b ,
s o n t e x c l u s i v e m e n t n o m a d e s ; b i e n a v a n t la p é r i o d e française q u i favorisa, n e serait-ce q u e p a r le r é t a b l i s s e m e n t de la s é c u r i t é , l ' a g r i c u l t u r e et
la vie sédentaire, des g r o u p e s arabophones menaient, d e p u i s des siècles,
u n e vie s é d e n t a i r e a u t o u r des villes et d a n s les c a m p a g n e s les p l u s

r e c u l é e s . C ' é t a i t , en p a r t i c u l i e r , le cas des h a b i t a n t s de P e t i t e K a b y l i e
et de l ' e n s e m b l e des massifs et d e s m o y e n n e s m o n t a g n e s littorales de
l ' A l g é r i e o r i e n t a l e et d u N o r d de la T u n i s i e . T o u s ces m o n t a g n a r d s et
h a b i t a n t s d e s collines sont arabisés de l o n g u e d a t e ; c e p e n d a n t , vivant
d e la forêt, d ' u n e a g r i c u l t u r e p r o c h e d u jardinage et de l ' a r b o r i c u l t u r e ,
ils o n t t o u j o u r s m e n é u n e vie s é d e n t a i r e a p p u y é e sur l ' é l e v a g e de
b o v i n s . Bien d ' a u t r e s cas s e m b l a b l e s , d a n s le Rif o r i e n t a l , l ' O u a r s e n i s
o c c i d e n t a l , p o u r r a i e n t ê t r e cités.
M a i s il n ' e m p ê c h e q u ' a u j o u r d ' h u i , d a n s le M a g h r e b sinon au Sahar a , les z o n e s b e r b é r o p h o n e s sont t o u t e s des r é g i o n s m o n t a g n e u s e s ,
c o m m e si celles-ci avaient servi de b a s t i o n s et de r e f u g e s a u x p o p u l a t i o n s q u i a b a n d o n n a i e n t p r o g r e s s i v e m e n t le p l a t p a y s a u x n o m a d e s et
s e m i - n o m a d e s é l e v e u r s de p e t i t b é t a i l , a r a b e s ou arabisés. C ' e s t la r a i son p o u r l a q u e l l e , au X I X siècle, l ' A f r i q u e d u N o r d p r é s e n t a i t d e c u r i e u s e s i n v e r s i o n s de p e u p l e m e n t : m o n t a g n e s et collines au sol p a u v r e ,
o c c u p é e s p a r des a g r i c u l t e u r s , avaient des d e n s i t é s de p o p u l a t i o n b i e n
p l u s g r a n d e s q u e les p l a i n e s et g r a n d e s vallées au sol r i c h e p a r c o u r u e s
p a r de p e t i t s g r o u p e s d ' é l e v e u r s .
C e r t a i n s g r o u p e s m o n t a g n a r d s sont si p e u a d a p t é s à la vie en m o n t a g n e q u e l e u r origine s e m b l e devoir ê t r e r e c h e r c h é e ailleurs. D e s d é tails v e s t i m e n t a i r e s , et s u r t o u t l ' i g n o r a n c e de p r a t i q u e s agricoles telles
q u e la c u l t u r e en t e r r a s s e d a n s l'Atlas t e l l i e n , a m è n e n t à p e n s e r q u e les
m o n t a g n e s ont été non s e u l e m e n t des bastions q u i r é s i s t è r e n t à l ' a r a b i s a t i o n , mais q u ' e l l e s f u r e n t aussi de v é r i t a b l e s r e f u g e s d a n s l e s q u e l s se
r a s s e m b l è r e n t les a g r i c u l t e u r s fuyant les p l a i n e s a b a n d o n n é e s aux d é p r é d a t i o n s d e s p a s t e u r s n o m a d e s . Si la c u l t u r e en t e r r a s s e est i n c o n n u e
c h e z les a g r i c u l t e u r s des m o n t a g n e s telliennes (alors q u ' e l l e est si
r é p a n d u e d a n s les a u t r e s p a y s et îles m é d i t e r r a n é e n s ) , elle e s t , e n
r e v a n c h e , p a r f a i t e m e n t m a î t r i s é e , et c e r t a i n e m e n t de t o u t e a n t i q u i t é ,
c h e z les B e r b è r e s d e l'Atlas saharien et des chaînes voisines.
e

Q u e l l e s q u e soient l e u r s o r i g i n e s , les B e r b è r e s q u i o c c u p e n t les
m o n t a g n e s d u T e l l sont si n o m b r e u x s u r u n sol p a u v r e et r e s t r e i n t
q u ' i l s sont c o n t r a i n t s de s ' e x p a t r i e r . C e p h é n o m è n e , si i m p o r t a n t e n
K a b y l i e , n ' e s t pas r é c e n t . C o m m e les S a v o y a r d s d e s X V I I I et X I X
siècles, les K a b y l e s se firent c o l p o r t e u r s o u se s p é c i a l i s è r e n t , e n ville,
d a n s c e r t a i n s m é t i e r s . L ' e s s o r d é m o g r a p h i q u e c o n s é c u t i f à la colonisation p r o v o q u a l ' a r r i v é e massive de m o n t a g n a r d s b e r b é r o p h o n e s d a n s
les p l a i n e s mises en c u l t u r e et d a n s les villes. C e m o u v e m e n t a u r a i t p u
e n t r a î n e r u n e sorte de r e c o n q u ê t e l i n g u i s t i q u e et c u l t u r e l l e aux d é p e n s
de l ' a r a b e , or il n'en fut rien. Bien au c o n t r a i r e , le B e r b è r e a r r i v a n t en
p a y s a r a b e , q u ' i l soit K a b y l e , Rifain, C h l e u h o u C h a o u i ( a u r a s i e n ) ,
a b a n d o n n e sa l a n g u e et s o u v e n t ses c o u t u m e s , t o u t e n les r e t o u v a n t ais é m e n t l o r s q u ' i l r e t o u r n e au p a y s .
e

e

C e t t e d i s p o n i b i l i t é d e s masses b e r b è r e s est d ' a u t a n t p l u s r e m a r q u a ble q u ' e l l e s c o n s t i t u e n t la q u a s i totalité d u p e u p l e m e n t , q u ' e l l e s soient
a r a b i s é e s ou non. P a r l e u r v e n u e d a n s le p l a t p a y s et d a n s les villes, les
m o n t a g n a r d s d e s z o n e s b e r b é r o p h o n e s , q u i d e m e u r e n t les g r a n d s r é servoirs démographiques du M a g h r e b , contribuent à développer ce
p h é n o m è n e p a r a d o x a l q u ' e s t l'arabisation de l'Afrique d u N o r d . L e s

Cultures en terrasses dans l'Anti-Atlas, Maroc (Photo G. Camps).
p a y s d u M a g h r e b n e c e s s e n t d e voir la p a r t d e sang a r a b e , déjà infime,
se r é d u i r e à m e s u r e q u ' i l s s ' a r a b i s e n t c u l t u r e l l e m e n t et l i n g u i s t i q u e ment.

POURQUOI

UNE

ENCYCLOPÉDIE

BERBÈRE?

L a c o m p l e x i t é d e s p r o b l è m e s liés à l ' e x i s t e n c e des p o p u l a t i o n s b e r b è r e s est telle q u e les spécialistes des q u e s t i o n s africaines, q u ' i l s t r a i t e n t d u M a g h r e b , d u S a h a r a , des r é g i o n s s a h é l i e n n e s o u d u voisinage
d u N i l , ont le plus grand besoin d e disposer d ' u n classement m é t h o d i q u e
des connaissances sur l'ensemble des populations de ces régions.
C e t t e e n c y c l o p é d i e , o u v r a g e i n t e r n a t i o n a l , t e n t e d e r é p o n d r e à ce
besoin. S o n objet est v a s t e car elle c h e r c h e à saisir, n o n p a s s e u l e m e n t
les é l é m e n t s c a r a c t é r i s t i q u e s d e s p o p u l a t i o n s b e r b é r o p h o n e s a c t u e l l e s ,
q u i ne sont q u e des g r o u p e s r e l i q u e s d ' u n m o n d e é c l a t é , mais d e
m e t t r e en é v i d e n c e , s o u s les a p p o r t s successifs, le s u b s t r a t africain et
m é d i t e r r a n é e n q u i fut c e l u i des L i b y e n s d e l ' A n t i q u i t é , d e s B e r b è r e s
d u M o y e n Âge et d e c e u x q u i se d i s e n t e n c o r e I m a z i g h e n . L e l e c t e u r
c o m p r e n d r a q u e l ' E n c y c l o p é d i e b e r b è r e n e p u i s s e en a u c u n e façon se


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