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france

Mercredi 8 janvier 2014

Comment Marine Le Pen dirige le Front national

Malgré ses succès, la présidente du FN est critiquée, en interne, sur son mode d’exercice du pouvoir
Enquête

C

’est un petit bâtiment sans
âme, au fin fond de Nanterre. Bleu et gris clair, il est surnommé le « Carré » par les militantsdu Front national. C’est le siège du parti d’extrême droite
depuisque des difficultésfinancières ont obligé le FN à quitter le
Paquebot, son ancienne adresse à
Saint-Cloud.
Le Carré n’est pas une ruche,
loin de là. Un calme presque étouffant règne entre la statue de Jeanne d’Arc à l’entrée et le coq géant
dans une sorte de cour intérieure.
Chacunépieles mouvementstactiques de ses rivaux et cherche à se
placer. A la méfiance s’ajoute la
jalousie lorsqu’un nouveau venu
obtient un bureau plus proche de
celui de la « présidente » que le
sien. Car Marine Le Pen règne ici
sans partage.
Si bien que les critiques les plus
précises contre la présidente frontiste ne viennent pas aujourd’hui
de ses adversaires, mais de ses propres troupes, et parfois de hauts
responsablesdu parti. Avec des termes parfois très durs : « Autoritaire », « cassante », « manipulable »,
« pas faite pour diriger un parti ».
Ces critiques, les frontistes ne
les adressent pas directement à
leur présidente. Trop peur de sa
réaction. Les militants et les
cadres acceptent de rencontrer les
journalistes sous stricte condition
d’anonymat. La parole, alors, se
libère et les témoignages prennent la forme d’un flot de reproches.

Marine Le Pen lors d’un meeting à Mazan (Vaucluse), le 30 novembre 2013. BERTRAND LANGLOIS/AFP

Les succès de
Marine Le Pen

Marine Le Pen, elle, n’a pas souhaité répondre aux sollicitations du
Monde.

Voilà bien le paradoxe. Jamais,
sans doute, leparti d’extrême droite n’a été aussi influent. En tant
que chef de parti, Marine Le Pen
peut s’enorgueillird’un bilan positif. Son parti enregistre de nouvelles adhésions, les ralliements se
succèdent,les sondages sont excellents. Sur le fond, le Front national
parvient, de plus en plus souvent,
à déterminer l’agenda politique et
à peser sur la ligne de la droite
républicaine.
Mais, trois ans après l’accession
de Marine Le Pen à la tête du parti
d’extrême droite, une question
taraude de plus en plus de cadres :
leur présidente serait-elle capable
de diriger le pays ? Marine Le Pen
ne dirige rien sauf le Front national. Ses mandats – élue régionale
et européenne – ne permettent
pas de voir ce à quoi ressemblerait
un exécutif piloté par la présidente du FN. Son parti, si.
Nous avons donc interrogé des
acteurs qui se trouvent tout au
long de la chaîne de commandement. Depuis la direction jusqu’à
la base, celle des « petites mains »
qui travaillent au siège à Nanterre.

Solitude du pouvoir
Les militants critiques évoquent une ambiance de courtisans, une structure patrimoniale,
où la présidente glisse d’une
influenceà l’autre sans jamais passer par la case collective. « Marine
écoute les personnes qui posent les
problèmes mais elle ne les résout
pas. Elle doute. Et si elle arrive au
pouvoir? Ce sera pareil? », s’inquiète ainsi un dévoué lepéniste.
Lui qui se donne corps et âme
pour le parti ne comprend pas ce
qu’il s’y passe. Et regrette le temps
où Jean-Marie Le Pen dirigeait le
Front. Ce militant ajoute : « Marine
saits’entourer depersonnescompétentes. Mais c’est celui qui la flattera le plus qui remportera la mise. »
« Je suis déçu, ça me mine. Ce n’est
pas elle le problème. Il faudrait
qu’elle puisse s’appuyer sur une
équipe, mais elle n’a personne. »
Un dirigeant historique du FN
abonde. Il reconnaît cependant
que Marine Le Pen « fait un gros
boulot, et fait beaucoup de sacrifices ». Et avoue sans mal « l’admi-

rer ». Cependant, il lâche : « Marine est extrêmement autoritaire,
cassante, bien plus que Jean-Marie
Le Pen. Et personne ne dit rien. Il y a
beaucoup moins de débats
qu’avant, l’atmosphère est pesante. Les gens font acte de présence. Je
ne sais même pas si elle s’en rend
compte.»
Ce cacique décrit un mode de
fonctionnement « dérangeant» et
solitaire: « Elle ne sait pas insuffler
d’esprit d’équipe. Elle s’occupe de
tout, ne délègue rien. Elle n’a
confiance en personne. Je me
demande si ce n’est pas pour ressembler à son père qu’elle est autoritaire comme ça. Mais lui, il avait
une autorité naturelle, il n’avait
pas besoin de cela. »
Un jugement sévère que
dément Steeve Briois, secrétaire
général du FN. « Marine Le Pen est
juste – dans le sens de la “justice” –
dans ses décisions. C’est toujours
argumenté, c’est la meilleure. Elle
n’est pas partisane. Ceux qui disent
qu’elle prend des décisions seule se
verraient bien seul conseiller de la
présidente», plaide ce fidèle de la
dirigeante du Front national, candidat à la mairie d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Un autre
cadre l’assure : « Elle n’est pas des-

2014, année décisive pour le FN
APRÈS DEUX SEMAINES de silence, Marine Le Pen a fait sa rentrée
politique mardi 7 janvier, en présentant ses vœux à la presse. La
présidente du FN n’a pas rompu
sa trêve hivernale, même pour réagir à la polémique autour de Dieudonné. Elle a laissé son numéro
deux, Florian Philippot, assurer la
présence médiatique.
L’année 2014 est décisive pour
le Front national. La formation
lepéniste mise beaucoup sur les
échéances municipales et européennes. De bons résultats valideraient la stratégie de Marine
LePen, qui vise à devenir la troisième force politique du pays. A
défaut, un échec marquerait le
premier temps d’arrêt dans la progression du FN depuis l’élection
de Mme Le Pen à sa tête en 2011.
Les municipales de mars diront
si le FN a su reconstituer son ancra-

ge local qui, en 1995, lui avait permis de conquérir trois villes. Surtout, l’attitude des candidats UMP
entre les deux tours pourrait modifier profondément la physionomie de l’opposition à la gauche. En
effet, le FN est sûr qu’à cette occasion, «des ponts» seront constitués entre candidats de droite et
d’extrême droite.

Maillage territorial
Certains que « la conquête du
pouvoir commence par la base »,
le parti d’extrême droite veut non
seulement gagner des villes, mais
surtout envoyer le plus d’élus possible dans les conseils municipaux. Marine Le Pen considère en
effet qu’être élu municipal d’opposition est la meilleure école de
formation.
Un maillage territorial qui sera
utile au FN non seulement pour

les régionales de 2015 et les législatives de 2017, mais aussi pour les
élections sénatoriales qui auront
lieu en septembre.
Mais, malgré ses ambitions, le
Front national ne sera pas présent
sur tout le territoire (Le Monde du
14octobre 2013). Et même là où des
listes ont été lancées, des démissions commencent à poindre ici et
là, laissant présager des trous dans
le maillage frontiste.
Autre moment fort pour le FN
en 2014 : les européennes. A cette
occasion, Mme Le Pen veut faire du
Front national le « premier parti
de France», en faisant une campagne europhobe et antieuro. Elle a
aussi commencé à tisser des alliances avec d’autres partis d’extrême
droite en Europe, comme le PPV
de Geert Wilders aux Pays-Bas ou
encore le FPÖ autrichien. p
A. Me

potique. Elle respecte les gens dans
leurs prérogatives.»
Louis Aliot, vice-président chargé de la formation, reconnaît qu’il
pensait que la direction du FN
« allait travailler en équipe». « C’est
plus un groupement d’individualités qu’un travail collectif. » Mais,
selon lui, « plus on monte dans la
hiérarchie,plus on est seul. Cela fait
partie du job ». Un cadre confirme:
« Les dirigeants du Front national
ne se parlent pas entre eux. Marine
Le Pen fait le “go-between”.»

«Cloisonnement»
Les décisions sont prises de
manière bilatérale, presque au cas
par cas, selon la personnequi émet
des avis. Un peu comme si l’information restait confinée en de multiples points. La présidente du
Front national se place ainsi
devant un écueil : celui de l’absence de débat et de confrontations
d’idées. Mais cela lui permet aussi
d’éviter les situations de blocages.
« Le mode de direction de Marine Le Pen est extrêmement complexe », explique un cadre du parti
qui laconnaîtbien.«Elleest très respectueuse des instances du parti –
lebureaupolitiqueet le bureauexécutif – qui fonctionnent. Mais sontce des lieux de pouvoir ? C’est une
autre question. Le cloisonnement
et la relation individuelle sont, en
règle générale, de mise », ajoute-t-il.
Un ancien conseiller de la présidente, pourtant très critique, le
reconnaît volontiers : « Marine Le
Pen marche au feeling. C’est très
agréable de bosser avec elle. Elle
apporte beaucoup dans les discussions et ne suit pas aveuglément ce
que l’on dit. Elle est capable de se
remettre en question.»
Steeve Briois assure aussi que
sa patronne respecte les instances
collectives du parti : « Les grands
sujets font l’objet de débats au
bureau politique [BP]et au bureau
exécutif [BE]. Elle a des conseillers
et c’est normal. Elle ne se limite pas
à un ou deux. Elle consulte beaucoup de monde.»
Louis Aliot, concède, lui, que « le
bureau de Marine Le Pen est un
lieu de pouvoir, tout comme le
bureau exécutif ». Derrière le jeu
de mots, l’on perçoit l’ambivalen-

ce du pouvoir lepéniste : collectif
dans la forme, certes, mais d’abord
personneldans laréalité.Une anecdote illustre parfaitement ce paradoxe. Récemment, Marine Le Pen
a justementdemandé au BP l’autorisation de constituer seule les listes aux élections européennes. En
clair, Marine Le Pen demande à
une instance collective l’autorisation d’exercer un pouvoir solitaire…
Un dirigeant décrit la manière
dont sont prises aujourd’hui les
décisions au FN : « Cela se fait dans
les instances, mais souvent les décisions importantes sont faites en
direct avec Marine Le Pen. Chacun
monte au créneau. Il faut être là
physiquement et aller dans son
bureau.Souvent,elle donnele sentiment à ses interlocuteurs que sa
décision est prise alors que ce n’est
pas le cas. »
Il précise : « Elle ne cherche pas
à faire des synthèses mais des équilibres. Ce qui explique que personne n’est totalement content. » Et
surtout, il souligne un paradoxe
chez celle qui entend exercer les
plus hautes responsabilités politiques : « Elle n’a pas envie d’être en
première ligne et veut que les choses se passent de la manière la plus
confortable possible.»

«La cuisine de
Marine Le Pen»

« Le lieu de pouvoir du FN ? La
cuisinede MarineLe Pen!», plaisante quant à lui l’ancien conseiller de
la présidente. Mais au-delà de cette boutade, se cache une réalité
bienfrontiste : les relationsprivilégiées qu’entretient Marine Le Pen
avec ses conseillers successifs. Ces
visiteurs du soir viennent au
domaine de Montretout, à SaintCloud (Hauts-de-Seine), où Marine
Le Pen vit, pour y tenir des réunions de travail.
L’un des principaux reproches
adressés à Marine Le Pen est que
les décisions stratégiques échappent pour beaucoup à la discussion collective. Les affiches ou les
campagnes thématiques ont parfois été décidées en petit comité,
hors de toute instance. « Tout est
décidé entre elle et Philippot », se
désole un soutien de longue date
de la présidente.

Florian Philippot a une grande
influence sur Marine Le Pen. Ce
jeune énarque – il est trentenaire –
prend de plus en plus de place au
sein du FN. Vice-président chargé
de la stratégie et de la communication, candidat à Forbach (Moselle)
pour les municipales, il a l’oreille
deMarineLe Pen.Mais cefonctionnement exclusif n’est pas nouveau au FN et n’a pas commencé
avec l’arrivée de M. Philippot.
« Avec Marine Le Pen, c’est toujours pareil : il y a un coup de foudre soudain, la personne obtient
tout, puis, sans raison, tu deviens
moins que rien, tu es jeté au rebut »,
explique un dirigeant historique.
Il ajoute : « C’est paradoxal avec
l’aspiration à occuper les plus hautes fonctions. Marine Le Pen se fait
manipuler, elle est influencée. Elle
ne sait pas faire la différence entre
courtisans et gens loyaux.»

«Le FN est
irréformable»

Marine Le Pen dirige donc le
Front national en privilégiant les
relations individuelles. Chacun se
voit, ou s’espère, être le conseiller
de la reine. La présidente du FN
joue-t-elle des rivalités qui agitent
son parti, comme le faisait jadis
sonpère ? Pendantsalonguepériode de présidence (1972-2011), JeanMarieLe Pen s’était fait une spécialité de se maintenir en permanence sur la ligne de crête, au point de
rencontre des influences, veillant
à ce que, par leur lutte constante,
aucun des clans ne puisse l’emporter et remettre en cause sa position d’arbitre.
Pour les plus compréhensifs,
comme Louis Aliot, la faute en
revient aux structures. En clair, ce
ne sont pas les dirigeants intuitu
personae qui exercent une forme
autocratique du pouvoir mais l’architecture du parti qui implique
cette solitude à la tête du FN.
Pourlesplus sévères,au contraire, la faute en incombe à la famille
Le Pen. Cet ancien conseiller en est
convaincu : « Le Front est irréformable. La conception patrimoniale duFN estirréformable.La conception féodale du pouvoir chez les Le
Pen est irréformable : le FN est un
fief que l’on se concède.» p
Abel Mestre