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Benoît Lesage

HABITER

LES ESPACES

Naître à l’espace

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L’étymologie du mot « espace » est, selon Alain Rey,
obscure. Le terme est initialement employé avec une
valeur temporelle : l’espace d’un instant, l’espace entre
deux événements… Il est également question d’espace
vital, c’est-à-dire d’un territoire revendiqué comme
indispensable. Or, nous allons voir que, s’il existe sans
doute des espaces vitaux, l’espace en lui-même est
toujours vital. De là à imaginer une réflexion sur l’espace
comme un parcours vital, il n’y avait qu’un pas.
Une expression d’usage courant en danse est celle
d’occuper l’espace… Cette formule ambiguë qui renvoie
à une colonisation ou à la captation de l’attention d’une
entité mal définie (comme on occupe un enfant turbulent)
en évoque une autre que nous pouvons immédiatement
relier à la clinique : si certains semblent en effet occuper
l’espace, d’autres l’encombrent ! Comme on dit d’un
atelier modèle où chaque outil est bien rangé, on pourrait
rêver d’une place pour chacun et de chacun à sa place…
Or, trouver sa place, ne pas s’y figer, en faire un espace
de rencontre et non un château fort ou une passoire trop
lâche, savoir se dé-fixer sans se perdre ni se diluer, n’est
pas un donné, mais un processus, une individuation. On
ne s’occupe pas de l’espace aujourd’hui, du temps
demain, de l’énergie du corps ou des émotions un autre
jour, comme autant de chapitres qui égrènent ce qui nous
institue en tant qu’humains. Chacune de ces questions
interpelle d’emblée l’homme dans toutes ses dimensions.
Mais il faut bien ordonner notre réflexion et nous donner
un point d’entrée et un fil rouge. J’aborderai ici la spatialité en m’éclairant de notions co-incidentes, et surtout en

Benoît Lesage est docteur en
sciences humaines, médecin,
danse-thérapeute-formateur,
chargé de cours à Paris-VI
(cursus de psychomotricité),
maître de conférences à la faculté
des sports.

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Prémices d’une clinique élargie

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me référant à des données pratiques : d’une part ma clinique en
psychomotricité 1 et en danse-thérapie, d’autre part les approches
psychocorporelles qui m’ont construit. L’objet de ce parcours est
de tisser des liens, poser des questions, ouvrir des espaces de
réflexion. Rien de plus.

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1. Bien que n’étant pas
psychomotricien DE, il
m’apparaît que c’est dans
ce champ que je travaille
le plus souvent. Les
tenants du titre m’en
excuseront, je l’espère.

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Penser l’espace, c’est aussi se concevoir dans l’espace, y habiter, s’y orienter, s’y mouvoir et s’y déployer. Ces deux qualités
d’espace – espace d’habitation et espace de mouvement –
renvoient à deux modes complémentaires d’être au monde, que
nous pouvons relier à deux imaginaires et deux styles artistiques
distincts. Le paléo-anthropologue Leroi-Gourhan insiste sur cette
obsession humaine d’organiser le temps et l’espace – les deux
catégories kantiennes a priori, c’est-à-dire qui s’appréhendent
directement par intuition et non par une construction de l’esprit –.
Le fait humain par excellence est peut-être moins la création de
l’outil que la domestication du temps et de l’espace, c’est-à-dire
la création d’un temps et d’un espace humains. Selon lui, la capacité d’organiser l’espace est concomitante de celle de symboliser,
ce qu’attestent notamment les représentations graphiques
(gravures, peintures…). Dès sa naissance, l’homme aménage
donc l’espace, et s’extrait d’un espace subi en édifiant un habitat
distinct du chaos extérieur. La spatialité des chasseurs-cueilleurs
diffère de celle des pasteurs-cultivateurs : les premiers témoignent
d’une perception dynamique, itinérante, qui consiste à parcourir
l’espace en en prenant conscience, tandis que les seconds
construisent un espace rayonnant, un territoire, qui s’édifie
comme une suite de cercles successifs, repoussant les limites du
connu (A. Leroi-Gourhan, 1964). Ces deux spatialités répondent à
deux modes de représentation du monde qui coexistent et donnent
lieu à des mythologies spécifiques : celles des chasseurscueilleurs regorgent de trajets, d’itinéraires, de héros qui parcourent le monde et assujettissent des monstres ou des entités
sauvages. L’apparent fouillis de Lascaux s’organise dès lors qu’il
est appréhendé comme trajet, ce qui n’est pas sans évoquer dans
un tout autre registre les jardins japonais, qui s’appréhendent, eux
aussi, dans une circulation, sur un mode kinesthésique. Les
pasteurs-cultivateurs structurent, quant à eux, un espace rayonnant, centré sur l’habitat, en particulier le grenier, la réserve
alimentaire. Le paradis terrestre est un bel exemple de mythologie de pasteurs-agriculteurs, de même que les cosmogonies
chinoises ou précolombiennes qui évoquent un monde ordonné et
surtout nommé. Cette distinction est reprise par l’historien de
l’art, René Huyghe, qui décèle dès la préhistoire deux courants

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ORGANISER L’ESPACE

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L’espace peut être dangereux, prédateur, menace de dissolution ou de phagocytose. Caillois évoque à ce propos la peur du
noir, de l’espace noir, dévorateur, qui anéantit l’existence des
choses, y compris – et à commencer par – soi-même (R. Caillois,
1938). Poser son existence et l’assumer, c’est donc aussi se
distinguer de l’espace, ce qui, selon Bachelard, implique une
densification : « Rendre concret le dedans et vaste le dehors sont,
semble-t-il, les tâches initiales, les premiers problèmes d’une
anthropologie de l’imagination » (G. Bachelard, 1957). Cet
auteur a beaucoup étudié l’espace-habitat, préoccupation que
l’on retrouve également chez Heidegger. Dans son étude sur l’habiter, ce dernier souligne la proximité du bâtir, de l’habiter, et de
l’être, en particulier en relevant les racines étymologiques du
bauen, ce qui le conduit à énoncer : « Être homme veut dire : être
sur terre comme mortel, c’est-à-dire habiter… » (M. Heidegger,
1954).
Ce que nous démontre la clinique, psychiatrique ou neurologique, c’est qu’habiter l’espace se soutient d’une expérience du
corps. Dans la lignée de Goldstein, Schilder, Merleau-Ponty et
Sacks, Rosenfield analyse longuement comment se constitue et
surtout se défait l’expérience du monde, en la rapportant à des
données neurologiques précises. Il évoque ces patients asomatognosiques qui, perdant la relation à une partie de leur corps
(suites hémiplégiques d’accident vasculaire ou de trauma crânien
par exemple), perdent la notion même d’espace : pour le patient,
c’est comme si la place qu’occupait la partie atteinte de son corps
avait disparu… « Le sentiment qu’ont les patients atteints d’une
lésion cérébrale que la place (portion d’espace) occupée par un
de leurs membres a disparu indique d’ailleurs que c’est en référence à l’image du corps que le cerveau crée la notion d’espace :
le sens de soi qui donne à la jambe sa signification confère également sa signification à l’espace occupé par la jambe. L’image du
corps est donc essentielle à la notion d’espace » (I. Rosenfiedl,
1992).
Les pratiques psychocororelles permettent de préciser que, si
l’expérience de l’espace implique celle du corps, la construction
du corps se fait aussi dans son rapport à l’espace. Mais il s’agit

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majeurs, l’un centré sur la forme, l’autre sur le mouvement, dichotomie dont le classicisme et le baroque sont une illustration.
Huyghe rattache ces deux courants à l’expérience du monde, radicalement différente, des nomades et des sédentaires, ce qui rejoint
l’analyse de Leroi-Gourhan (R. Huyghe, 1967). Si j’insiste ici sur
ces notions anthropologiques, c’est qu’elles me semblent éclairer
l’expérience de l’espace et la clinique qui s’y rapporte.

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de fonctions et non d’entités absolues. Nous parlons donc bien de
spatialité et de corporéité, qui sont indissociables. Le corps se
construit en se mouvant dans l’espace, la spatialité s’édifie par
l’exercice du corps qui instruit ses limites, se densifie et se
déploie à la fois, qui crée ainsi une situation qui rend possible
l’adresse. Le geste se coordonne dans cette possibilité de l’adresser, de lui conférer un sens.

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2. Le patterning a parfois
mauvaise presse dans la
mesure où il évoque les
excès de la méthode
Doman. La grande différence ici est dans le
respect du rythme de l’enfant, et surtout dans le
toucher sensible, qui
s’oppose à l’effectuation
d’une coordination mécanique.

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STATIQUE OU DYNAMIQUE

Nous voyons ici coexister la double conception d’un espace :
statique où l’on demeure, dynamique où l’on se meut. L’espace
statique répond initialement à la dialectique dedans-dehors dont on
sait en pathologie à quel point elle est cruciale. Chez l’enfant, on
observe une structuration de la spatialité en deux grandes étapes.
Une première spatialité que l’on peut qualifier de topologique se
met en place en référence à un centre relié à une périphérie. On
trouve là une symétrie radiaire, rayonnante. On sait qu’en topologie, la forme importe moins que le caractère ouvert ou fermé d’une
figure. Sur le plan de l’édification corporelle, cette spatialité
répond à un schème de mouvement qualifié par Irmgard Bartenieff
de core-distal connection. Il s’agit d’une organisation du corps en
étoile, où les six extrémités – tête, mains, pieds, coccyx – sont
rapportées au centre situé par cet auteur au niveau des deux-troisième lombaires. Ce schème gouverne des mouvements d’éloignement / rapprochement entre les extrémités et le centre, et lorsqu’il
est mis en œuvre de façon globale, des mouvements d’enroulement
/ ouverture. J’ai souvent constaté l’impact d’un travail sur ce
schème chez des enfants qui n’ont pas mis en place la dialectique
dedans-dehors ou qui semblent ne rien garder d’une expérience, en
l’annulant par des cris ou des morsures par exemple. Je l’aborde
par le biais d’un patterning sensorimoteur qui s’attache à faire
sentir la connexion entre les parties du corps. Pour ce faire, on peut
utiliser des tissus, des bandes élastiques, voire dessiner sur la peau,
et surtout recourir à un toucher précis et sensible, semblable à celui
qu’on met en œuvre en ostéopathie, qui permet d’accompagner le
mouvement 2. À un niveau encore plus archaïque, il faut souligner
l’intérêt d’une densification de l’espace corporel, que je qualifierais de nourrissage proprioceptif ou approprioception. Il s’agit de
donner à sentir à un enfant son corps, travail pour lequel on aura
intérêt à s’adresser aux différentes catégories proprioceptives. Je
m’adresse pour ce faire aux systèmes du corps : squelette, peau,
muscles, organes, articulations… Il faut rappeler ici que la proprioception ne se résume pas à la perception de sa propriété, mais
qu’elle se constitue selon Bullinger à la rencontre entre la sensibilité profonde, celle d’une partie du corps qui se met en forme pour

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ESPACE

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Le second niveau d’organisation de la spatialité se structure
selon le pattern de l’architecture de l’oreille interne. Or, les trois
canaux semi-circulaires qui la constituent sont orthonormés,
c’est-à-dire qu’ils forment entre eux des angles droits, et la résultante de l’intégration droite-gauche établit une perception précise
des trois plans de l’espace, sagittal, frontal et horizontal. Il existe
ainsi des noyaux du tronc cérébral qui réagissent électivement à
des mouvements ou à des perceptions dans ces trois plans
(A. Berthoz, 1997). Ce second niveau de spatialité présente donc
une structure qui favorise une géométrie euclidienne. Ici apparaissent les notions de trajet, d’itinéraire, de sens, portées par un
espace balisable où le sujet se repère. Notons qu’à ces deux
niveaux de spatialité répondent deux temporalités bien distinctes
: la temporalité cyclique fait place à l’écoulement du temps, avec
certes ses accidents et ses nœuds, mais qui ne fait plus retour sur
lui-même et inscrit le sujet dans une historicité.
Là encore, le corps sert de schéma référent, de matrice projective, à partir de ses propres structures. J’ai évoqué la mise en
place d’un centre avec le schème de core-distal connection,
schème basal sous-jacent qui demeure présent et continue à
soutenir certaines coordinations tout au long de la vie ; on peut le
reconnaître dans des mouvements d’ouverture/fermeture globale
du corps, il est lisible par exemple dans nombre de figures sportives : plongeon d’un gardien de but, arabesque en danse, figures
en gymnastique artistique, et, de façon moins formelle, souvent
réactualisé dans des mouvements de rattrapage ou de déséquilibre, notamment dans un contexte émotionnel…
Les autres schèmes de mouvement, pour lesquels certains ont
proposé une filiation 3 , se conçoivent dans une autre spatialité où
ce n’est plus la relation dedans-dehors qui prime, mais la direction et l’adresse du déplacement et du geste en général. Nous
trouvons là en premier lieu le schème dit spinal, organisé autour
de la colonne vertébrale et de la ligne qu’elle inscrit dans le
corps, et qui a à voir avec l’axialité. Nous sommes en effet organisés, et ce depuis l’apparition des chordés, selon une symétrie
axiale, longitudinale, qui avec la bipédie institue une direction

3. Bonnie Bainbridge
Cohen, qui a créé le Body
Mind Centering.

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contacter quelque chose, et les impressions recueillies. La proprioception est alors une zone d’échange, d’information, de mise en
forme de soi vers de l’autre, la constitution d’une zone habitable
pour reprendre les termes mêmes de Bullinger (1997). En ce sens,
elle soutient la spatialité, et on peut se souvenir ici que les sensations vestibulaires et labyrinthiques qui nous viennent de l’oreille
interne et sont généralement considérées comme le sens de l’espace font intégralement partie de la proprioception.

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haut-bas. Cette axialité, liée donc à la verticalisation, est une
étape importante de la constitution de soi, un soi spatialisé qui
peut se diriger et donc progresser. Geneviève Haag et Bullinger
ont chacun à leur manière insisté sur l’importance de l’intégration d’un axe. Rappelons seulement ici que le nouveau-né pour se
verticaliser doit faire naître une tonicité dans la musculature
axiale, et au contraire relâcher le tonus des membres et ceintures
pour permettre un défléchissement-rotation externe, c’est-à-dire
une ouverture à l’espace qui n’est possible que si l’axe prend
consistance, si naît une tonicité des muscles profonds de la
colonne. Aux mouvements d’ouverture-fermeture, s’ajoutent
alors des ondulations, rotations et torsions, c’est-à-dire une tridimensionnalité qui transforme la spatialité. Cette problématique
d’un axe non intégré est particulièrement présente dans l’autisme.
Soulignons l’importance d’une spatialité tridimensionnelle expérimentée dans l’organisation du mouvement, et qui pose la
matrice d’un espace psychique et relationnel.
Il semble que la transition entre ces deux organisations centrepériphérie et axialité longitudinale se fasse par l’oralité. La bouche
devient en effet très rapidement, à la naissance, le lieu privilégié
d’organisation du mouvement, de la relation et de la présence du
nourrisson. On peut voir la naissance de l’oralité comme une
spécialisation du schème de connexion centre-extrémités, accordant un rôle prédominant à la bouche, à l’image de certains invertébrés qui sortent une vésicule buccale pour capter leur nourriture
et l’amener ensuite vers leur centre. Espace transitionnel et lieu de
transit, fonctionnant sur le mode ouverture-fermeture, réplétionvidage, l’usage de la bouche mène à la maturation de l’axe vertébral, point sur lequel insistent Albert Coeman et Marie Raullier
(2004). La mise en place des structures du corps, qui sont à la fois
structures posturales et structure de mouvement, c’est-à-dire orientation-soutien et effectuation gestuelle, est donc corrélée à l’avènement d’une spatialité tridimensionnelle où le sujet va pouvoir
adresser son geste, s’adresser à autrui.
Pour s’orienter et déployer son activité, tant motrice que relationnelle – souvent les deux à la fois –, le sujet doit ici intégrer
un double référentiel : il se repère simultanément à sa propre
structure et à l’espace qui acquiert une structure propre. Dès lors,
il devient espace partageable, négociable, espace de rencontre,
alors que la spatialité radiaire permettait essentiellement une relation symbiotique, fusionnelle. Il s’agissait en effet de faire pénétrer l’autre dans son espace ou de pénétrer dans le sien. Notons
que cette genèse se retrouve dans l’évolution des habitats : primitivement circulaires, ils s’organisent dans les cultures plus avancées selon des repères orthonormés.

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Habiter les espaces

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LES

PARAMÈTRES SPATIAUX DU GESTE

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Les transports qui caractérisent également l’eutonie se
fondent, eux aussi, sur un prolongement. J’ai toujours admiré cette
intuition de Gerda Alexander qui l’a conduite à organiser le corps
dans une relation à l’espace, une connexion entre espaces internes
soigneusement investigués (conscience des volumes et des flux) et
espaces externes. Le geste qui s’organise alors nous montre que la
spatialité est une clé de la coordination. Une expérience classique
consiste à demander à un partenaire de résister à un autre qui tente
de fléchir son coude. Si l’on demande au sujet de se concentrer sur
la résistance qu’il doit opposer à la force de son partenaire pour
que le bras ne se fléchisse pas, il est beaucoup moins efficace que
si on lui demande de se prolonger vers son partenaire. Cette
démonstration généralement spectaculaire enseigne que, dès lors
que le corps est rapporté à l’espace, par le prolongement en l’occurrence, il organise ses tensions, alors que dans le cas contraire,
il retourne une partie de sa force contre lui-même. La spatialité se
révèle un facteur déterminant de la coordination. Ce qui me
semble remarquable dans l’eutonie, c’est qu’elle montre l’intentionnalité du corps, au sens phénoménologique du terme : le corps
est nécessairement corps-en-relation… et cette relation est avant
tout spatiale. Dès lors, la conscience du corps n’est pas un retour
introspectif sur soi-même, mais conscience de ce vers quoi et avec
quoi le corps se relie. La sensorialité est avant tout sens de circulation, voyage d’ici à là, d’un point de vue, mais aussi point de
sentir, de toucher, d’entendre, vers de l’au-delà. Le corps, vecteur
de cet aller-vers, devient dans ce type de travail corps-conscience
(B. Lesage, 1989).
Un autre champ où l’espace est traité en tant que tel 4 est bien
évidemment celui de la danse. Le système d’analyse et de
construction du geste qui me semble le plus abouti est celui de
Rudolf Laban, complété par une de ses proches collaboratrices,

4. Ce qui n’est pas le cas
dans des approches – par
ailleurs remarquables –
telles que celles de
Feldenkrais ou Ehrenfried
ou encore la kinésiologie
appliquée au mouvement,
qui se centrent avant tout
sur l’effectuation du
mouvement et orientent la
conscience sur le déroulement du geste.

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Si la structuration du corps, en particulier l’axialité, gouverne
le déploiement d’une tridimensionalité qui construit un espace
euclidien, celui-ci fait retour pour organiser le geste. Parmi les
méthodes de construction du corps et du mouvement, deux méritent toute notre attention, dans la mesure où elles accordent à la
spatialité une place de choix. Je me réfère ici à l’eutonie et au
Laban-Bartenieff. L’eutonie construit le corps dans une relation
sensorielle consciente. Parmi les exercices clés, on trouve le
travail des prolongements : l’élève est invité à se prolonger vers
un objet, un partenaire ou plus simplement vers l’espace, selon
des directions précises (prolonger un segment de membre par
exemple) ou de façon plus globale en irradiation.

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5. R. Laban : 1879-1958,
I. Bartenieff : 1901-1981,
G. Alexander : 19081994.

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Irmgard Bartenieff 5. Il s’agissait pour Laban d’étudier et d’enrichir
le registre de l’expressivité humaine. Ayant présenté ailleurs ce
système, je me bornerai ici à souligner ce qui s’y rapporte à la
spatialité (B. Lesage, 2006). Laban, qui a parlé d’espace dynamique, s’est attaché à baliser l’espace. Il le charpente alors en
niveaux, plans et directions. J’ai déjà mentionné les plans et leur
corrélat neurophysiologique. Les niveaux de l’espace – bas,
moyen, haut… – peuvent sembler une évidence sans grand intérêt.
Or, une exploration de ces niveaux mène très rapidement à des
issues émotionnelles, ce qui est compréhensible si l’on se souvient
que dans la verticalisation – qui jalonne l’aventure de la subjectivation –, ces niveaux sont parcourus, associés à l’édification
tonique et posturale. Dès lors, pour peu que l’on permette au sujet
d’explorer les connotations imaginaires et émotionnelles liées aux
niveaux de l’espace où il se situe, on décèle des mémoires affectives spécifiques. Il n’est bien entendu pas nécessaire de se cantonner aux trois niveaux classiques utilisés en pédagogie d’éveil à la
danse. Il est au demeurant intéressant de laisser chacun déterminer
le nombre de niveaux qui lui semblent pertinents, c’est-à-dire qui
marquent un vrai passage d’un monde subjectif à l’autre. Le plus
souvent, il ressort spontanément entre quatre et six niveaux différenciés. Vincenzo Bellia signale que les psychotiques ne différencient généralement qu’un ou deux niveaux (V. Bellia, 2001). Quant
aux plans de l’espace, ils soutiennent également un vécu imaginaire et affectif spécifique. Albert Coeman, formé à la
« Labananlyse », a intégré, dans son observation du bébé, cette
notion de plan et ses corrélats relationnels et émotionnels
(A. Coeman, 2004). Ainsi, le plan frontal (que les Anglo-Saxons
nomment aussi vertical) est celui dans lequel le bébé semble
inscrire ses relations précoces. Le plan horizontal, organisé par un
axe perpendiculaire haut-bas, est celui de l’orientation, de l’exploration. Le plan sagittal supporte davantage la confrontation, la
détermination… Là encore, lorsqu’on invite des élèves à investir
précisément ces plans de mouvement et à en explorer les connotations, on rencontre très rapidement des mémoires émotionnelles.
Les directions de l’espace sont, elles aussi, très chargées émotionnellement. Un jeu que je propose parfois en danse-thérapie consiste
à demander à un sujet de se placer au milieu de la pièce, puis de se
déplacer de quelques pas et de prendre une attitude, puis de revenir à sa place initiale, pour aller explorer ensuite sur le même mode
d’autres directions. Des témoins observent soigneusement ce qui
advient, pour ensuite aller incarner ces postures-statues, là où le
sujet les a posées (on peut explorer dans un premier temps deux
directions seulement, avant-arrière ou droite-gauche…). À partir
de là, peut s’instaurer un dialogue entre le sujet et ses figures, que
je développe en mêlant parole et mouvement. On invite ainsi le

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Habiter les espaces

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sujet à une confrontation avec des figures inconscientes, une
rencontre qui peut déboucher sur une construction dansée ou sur
une verbalisation selon les cas.

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Un autre chapitre de la « Laban-Movement-Analysis », celui
des efforts-dynamique, se réfère aux facteurs du mouvement, et à
l’intention du bougeur. Laban distingue les caractères direct ou
flexible de l’usage de l’espace. Il s’agit en fait d’un facteur de
focalisation, l’intention pouvant être globalement orientée vers
un point précis de l’espace ou au contraire changer à tout
moment. Là encore, l’exercice de ces deux modalités permet de
contacter des images et émotions très différentes. Il s’agit bien ici
de l’intention et non de l’exécution objective. Dès lors, on
comprend que le danseur puisse être hors espace, c’est-à-dire
sans aucune relation avec l’espace. On l’observe très fréquemment en discothèque où la plupart des danseurs sont centrés sur
des facteurs de flux ou de temps, comme c’est le cas également
dans la transe. J’observe très fréquemment cette qualité hors
espace chez des enfants en difficulté. Il faut alors chercher à la
relier, et induire des situations qui les amènent à bouger en relation avec l’espace (consignes de regard, jeux d’éloignementrapprochement, interactions…).
AUTRES

ESPACES…

Cette réflexion sur la spatialité nous montre à quel point le
déploiement dans l’espace et la structuration spatiale font partie
intégrante de l’édification corporelle, et quels en sont les corrélats
émotionnels, comment nos mémoires s’inscrivent dans l’espace.
J’ai mentionné à plusieurs reprises les connotations affectives de
l’espace. La place manque ici pour développer la spatialité
émotionnelle. Pour ne citer qu’un exemple, la pudeur et la colère
ont des dynamiques spatiales opposées, l’une centripète, l’autre
centrifuge… Le niveau cognitif mériterait lui aussi un développement. Que l’on se reporte par exemple aux textes de Michel
Foucault, et l’on constatera à quel point sa pensée chemine sur un

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On comprend donc l’intérêt d’une observation de l’usage de
l’espace en clinique. Un enfant qui exclut un niveau, un plan ou
certaines directions de son vocabulaire moteur nous indique des
nœuds, des mémoires, et nous donne des directions de travail.
Laura Sheleen, qui a beaucoup développé l’approche Laban en y
ajoutant des valeurs symboliques, affirme qu’une direction absente
est une direction refoulée (L. Sheleen,1983). Il n’est donc pas
indifférent qu’un enfant se cantonne à l’espace bas ou rechigne à y
aller, qu’il ne présente pas de torsions dans son mouvement ou ne
sache pas projeter un geste vers une direction donnée…

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Habiter les espaces

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Au terme de cet itinéraire qui a traversé les champs de l’anthropologie, l’histoire de l’art, la neuropsychologie, la clinique et
des pratiques psychocorporelles, et pour in-finir un sujet
immense par essence, je mentionnerai une appréhension spirituelle de l’espace qui m’a semblé en convergence totale avec
certaines pratiques occidentales, en particulier l’eutonie. Il s’agit
du yoga tantrique cachemirien, diffusé chez nous essentiellement
par Éric Barret et Daniel Odier qui explorent la voie shivaïte,
d’origine chamanique, éclose il y a cinq mille ans, et qui a connu
son apogée vers les VIIe et VIIIe siècles au Cachemire (D. Odier,
2004). Dans cette approche, qui n’a rien à voir avec l’image
galvaudée du tantra généralement divulguée chez nous 6, on
trouve une attention particulière à l’espace : le tantrika, dans sa
quête de présence sensorielle à l’entour, se relie à l’espace et
laisse advenir le mouvement en une danse lente qui évoque une
sorte de taï-chi-chuan informel (la danse de Shiva). Les maîtres
cachemiriens, souvent des femmes, ont fait de l’ouverture à l’espace la clé de voûte d’un cheminement spirituel…
On voit que cette question de la spatialité interpelle l’homme
dans sa globalité et dans son lien à l’univers. Nous sommes des
êtres spatialisés, au même titre que nous sommes des êtres corporels. Il en découle que la spatialité a toute sa place – c’est le cas
de le dire – en clinique, dans la lecture diagnostique comme dans
les propositions que nous pouvons être amenés à faire, notamment en psychomotricité et en art-thérapie.
BIBLIOGRAPHIE
6. Et qui ne comporte
donc aucun rite ni aucune
pratique sexuels, contrairement à un tantra d’origine indienne qui en est
un avatar méconnaissable.

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mode spatial : les concepts naissent, se rencontrent, bifurquent… Il
est question de niveaux, de convergences, d’impasses, de sauts…
bref d’actions motrices dans l’espace. La spatialité structurée sert
de tuteur à l’élaboration d’une pensée complexe. A contrario, un
défaut de structuration spatiale entrave et appauvrit le déploiement
de la pensée. Un autre champ à développer serait celui des valeurs
symboliques de l’espace. Laura Sheleen, évoquée un peu plus haut,
a mené toute une recherche sur ce thème et proposé une pratique
sous forme de mandalas dansés où les danseurs explorent et se laissent toucher par les images et connotations des directions de l’espace. On pourrait aussi mentionner ici les spatialités sacrées des
Amérindiens, des Aborigènes australiens, des Inuits…

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Paris, Flammarion.
SHELEEN, L. 1983. Théâtre pour devenir… autre, Paris, Éd. Epi (Hommes et groupes).

RÉSUMÉ
La problématique de l’espace est ici rapportée à la structuration
du corps, notamment aux notions d’instauration de limite, de
proprioception, d’axialité, et de schèmes de mouvement. En référence à des notions anthropologiques et esthétiques, est évoquée
la distinction entre espace habitable et espace de mouvement. Des
références sont également faites à la clinique neurophysiologique.
La construction de la spatialité en deux grandes étapes – espace
radiaire, topologique, et espace euclidien – est reliée à la clinique
et aux approches psychocorporelles, en particulier l’eutonie et la
danse.

SUMMARY
Space problematic, here, is related to the body structuration,
particularly to the notions of limits instauration, proprioception,
axiality and movement schemes. Referring to anthropological and
esthetical notions, the difference between a space to live in and a
space to move in is clearly demonstrated. One can also find references to neurophysiologic clinic. Building up spatiality in two
major steps – topologic and radial space and Euclidian space –
is linked to the clinic and to the psycho-corporal approaches,
particularly eutonia and dance.

Mots-clés :
Corporéité,
spatialité,
proprioception,
eutonie,
danse,
danse-thérapie, Laban
Movement Analysis.

Key words :
Corporeity,
spatiality.
proprioception,
eutonia,
dance,
dance therapy, Laban
Movement Analysis.

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