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LA BATAILLE DES NOMS DE RUES D ALGER .pdf



Nom original: LA BATAILLE DES NOMS DE RUES D ALGER.pdf
Titre: 1Cairn.info
Auteur: 2Cairn.info

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LA BATAILLE DES NOMS DE RUES D'ALGER
Discours et idéologie d'une toponymie coloniale
Paul Siblot
Presses univ. de Rennes | Cahiers de sociolinguistique
2006/1 - n° 11
pages 145 à 174

ISSN

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Siblot Paul, « La bataille des noms de rues d'Alger » Discours et idéologie d'une toponymie coloniale,
Cahiers de sociolinguistique, 2006/1 n° 11, p. 145-174.

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LA BATAILLE DES NOMS DE RUES D'ALGER
Discours et idéologie d'une toponymie coloniale

I:J

Toponymie et lieux communs

• Noms de rues. Batailles de rues. Bataille d'Alger. Expressions figées,
comme en ordre de bataille: Bataille des noms de rues d'Alger. Le champ
d'analyse de cette « bataille» est lui-même un champ de bataille; un champ
symbolique où se confrontent des historiens, des mémorialistes, des urbanistes,
des linguistes et, par leur biais, des idéologies. Quels sont les noms pour lesquels
se livrent ces batailles d'idées? Quels sont les litiges? Quels sont les enjeux? La
recherche de réponses conduit à solliciter des domaines très différents,
archivistique, historique, linguistique, épistémologique, et impose un parcours
quelque peu labyrinthique l . Une première étape rappelle les curieux noms donnés
aux rues d'Alger par l'autorité militaire après la prise de la ville. La seconde
présente une méthode appropriée à cette étrange odonymie2 ; elle a besoin pour
cela d'une réflexion linguistique, d'ordre théorique revêche mais nécessaire, car
l'application des procédures de l'analyse du discours à un objet d'étude qui relève
de l'onomastique et de l'étude lexicale ne va pas de soi. Le troisième volet
dégage, par une « fouille archéologique du sens », l'inderdiscours sous-jacent à
l'ensemble des noms de rues et grâce auquel le logogriphe de cet obscur
paradigme peut être décrypté. La quatrième et dernière partie de l'étude
s'intéresse aux interprétations de ce cas d'espèce. Plusieurs études, certaines
1 Je remercie Sydney Aufrère et Jean-Louis Planche, respectivement spécialistes de l'antiquité
égyptienne et de l'histoire de l'Algérie, de m'avoir fourni des repères sur ce chemin sinueux.
2 Partie de l'onomastique consacrée à l'étude des noms de voies, rues, chemins ... ; de hodos,
({ route».

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Université Paul Valéry - Montpellier III
UMR 5191 ICARPraxiling
paul.siblot@univ-montp3.fr

Paul SIBLOT - LA BATAILLE DES NOMS DE RUES D'ALGER

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• L'affaire débute en 1832, avec l'apposition sur les murs d'Alger de
plaques aux noms étranges qui ne cesseront de susciter le commentaire. Tout au
long de la période coloniale, les discours que les publicistes, voyageurs, écrivains,
historiographes tiennent sur la Casbah d'Alger4 s'y arrêtent presque tous. Ce sera
plus tard au tour des chercheurs. Les dénominations des rues sont reçues selon les
auteurs comme une énigme incompréhensible, un exotisme pittoresque et original,
ou l'amusante désinvolture d'un excentrique. Brève ou développée, répétitive et
contradictoire, toujours surprise, la glose est récurrente et devient un lieu commun
auquel peu de descriptions échappent. En voici des illustrations, prises au registre
de la littérature algérianiste :
Les portes et les portails barbaresques, les patios à colonnettes et à boiseries indigènes y
abondent. Pareillement dans la rue de l'Etat-m!Üor, la rue Socgemah, la rue Locdor et
combien d'autres! Et du côté de Bab-el-Oued, presque tout le vieux quartier de la Marine,
avec ses étonnants couloirs, souvent voûtés, qui s'appellent la rue EginaYs, la rue des
Numides, la rue Micipsa, la rue des Lotophages, la rue Macaron, et la rue Bisson, avec ses
zigzags, ses étages en surplomb, ses murailles badigeonnées d'azur et d'orangé. Ces ruelles
ont une intensité de couleurs et d'odeurs et surtout un aspect farouche qui n'appartient qu'à
elles (L. Bertrand, 1930, D'Alger à Fez, 32).
La rue du Nil est escarpée comme une montagne. La rue du Diable est si parfaitement
noire, pendant la nuit sans lune, qu'il faut emprunter l'aide de quelque éclairage de fortune
pour s'y retrouver ... Elle grimpe sataniquement la bien nommée, et cela pour redescendre
d'une manière aussi rapide, sur la voie même où elle prit son départ ... La rue du Diable est
en forme de fer à cheval porte-bonheur. La rue du regard offre, en effet, entre deux pans de
murailles grises, un mince filet de mer bleue qui est comme une prunelle toute fraîche, un
coup d'œil d'adolescente. La rue du Lion ne connait que les rugissements de fureurs de
certains maris et les miaulements défensifs de leurs femelles. La rue Delta est droite et sans
eau comme tant d'autres... la rue Kléber est semée de marchands de légumes qui ne
connaissent rien de ce guerrier de l'époque révolutionnaire ... Elle est glorieuse seulement
de produits de vergers victorieux des saisons, de la grêle, des sauterelles. La rue de l'Hydre
est sans bifurcation serpentine et symbolique ... Il en est qui n'ont même plus de nom ... Les
plaques d'émail ont chu... Personne ne les a remplacées. Un nom! Pourquoi? (L. Favre,
1933, Tout l'inconnu de la Casbah, 19).
R. Boudjedra (1975, Deneel), le roman relate les errements et les égarements d'un ouvrier
algérien illettré dans les labyrinthes du métro parisien.
4 Au sens usuel de l'emprunt en français; celui de « ville arabe» qui résulte d'une métonymie
engagée en arabe par les sens de « ville fortifiée, vieille ville Il, et d'une ethnicisation due au
contexte historique dans lequel s'effectue l'emprunt (v. Siblot, 1993).

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importantes, se sont récemment arrêtées en Algérie à la question. Toutes, d'une
manière ou d'une autre, considèrent l'appareil des noms de rues du vieil Alger
comme une sorte « Topographie idéale pour une agression caractérisée », pour
reprendre l'intitulé d'un roman3 . Il apparaît comme la première manifestation
d'un processus d'aliénation et de dépossession symbolique que l'entreprise
coloniale élargira et systématisera par la suite. Ce n'est pas faux mais
simplificateur, et cela ne correspond qu'en partie à la réalité. Aussi est-ce une
double réalité qu'il va falloir reconstituer, celle de faits historiques et celle de la
production effective du sens.

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Que l'étrangeté des noms ajoute au mystère des lieux, qu'on ironise sur
l'impropriété des désignations, qu'on trouve de la poésie à leur fantaisie, la
bizarrerie arrête la curiosité. Il n'est pas commun de découvrir le dédale de
quelques deux cents rues, aux noms incroyables et d'un désordre aussi
insaisissable que la topographie des lieux: rue Médée, Saint-Louis, Sophonisbe,
Volney, Barberousse, rue d'Orléans, des Abencérages, des Vandales, des
Mameluks, des Lotophages, rue de la Girafe, du Centaure, de Tombouctou, du
Chameau, de la Licorne, de l'Ours, de la Dorade ... Le « bazar oriental)} devient
capharnaüm. L'extravagance retient l'attention du passant et celle de
l'onomasticien. Mais l'analyste ne peut se satisfaire de la curiosité générale. Sa
préoccupation concerne l'anomalie, et pour rendre raison de cette apparente
déraison il lui faut reprendre l'ensemble des données.
• Bien que maintenant disparue, cette toponymie hors norme continue de
susciter la réflexion et atteste chez les chercheurs algériens son pouvoir toujours
vivace d'interpellation. Les études, qui lui sont entièrement ou pour partie
consacrées (Missoum, 2003 ; Belkadi, Benamouche, 2003 ; Abdelfetah, 2004;
Atoui, 2005), relèvent à bon droit l'incompréhensibilité des noms pour les
habitants. Mais la visée rétrospective est ici au risque de l'artefact et de
l'anachronisme. A l'évidence, l'opacité des noms a été générale, pour les citadins
comme pour tout le monde, et a perduré jusqu'à aujourd'hui. Mais cette obscurité
peut résulter de plusieurs types de méconnaissance : graphie, langue, référent ou,
c'est la thèse de l'étude, cotexte d'un interdiscours. En 1832 l'illisibilité n'a pu
pour les citadins être fondamentalement liée à l'étrangeté des dénominations. Du
seul fait de la graphie latine, de la langue française, des références historiques et
culturelles, la signification des noms était hors de portée. Et surtout, avant que
n'intervienne un éventuel déchiffrement des dénominations, les plaques ne
pouvaient qu'entraîner, par elles-mêmes, une réaction immédiate de refus.
Imposées d'autorité, étrangères aux usages, mainmises symboliques qui de façon
spectaculaire apposent la marque de l'occupant sur les murs des maisons
individuelles, comment ces intrusions n'auraient-elles pas provoqué d'emblée un
rejet global? L'incongruité des désignations n'a pu assurément que conforter la
récusation, mais quand la traduction intervient ce n'est que de surcroît, pour
conforter une réaction déjà acquise. Dans de telles conditions, le sens des noms
reste second, et les interrogations à son propos sont moins celles des habitants que
des visiteurs. On peut présumer, sans grand risque d'erreur, qu'à l'époque les
habitants de la Casbah continuèrent pour leurs échanges quotidiens d'employer les
appellatifs dont ils avaient l'habitude. Et on les voit mal user de noms de rues,

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Bien souvent par le réseau compliqué des rues en escalier, si richement baptisées (rue du
Sagittaire, rue de la Girafe, rue des Janissaires, rue du Dragon, rue Sophonisbe 1), j'ai
atteint pour y passer des heures de demi assoupissement, - étourdi par la vibration
intensément bleue du golfe et du port, - ces sommets grouillant de vie: c'est là, sur la natte
d'un café maure qui fut cher jadis à Fromentin, que je rencontrai, je crois pour la première
fois, cet artiste plein de promesses et qui les a tenues depuis: Charles Brouty, peintre et
dessinateur, Algérianiste par excellence (R. Janon, 1936, Hommes de peines et filles de joie,
13).

Paul SIBLOT - LA BATAIllE DES NOMS DE RUES D'ALGER

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A l'inverse, les plaques indicatrices étaient indispensables pour les
officiers qui logeaient en ville, pour les marins au débarquement, les milliers
d'hommes dont le cantonnement était dans la cité, pour l'ensemble des
administrations militaires qui s'y étaient installées, en rapport avec les citadins,
les fournisseurs, la cohorte de trafiquants et d'aigrefins qui font suite aux armées.
Ceux-là ne cessaient d'errer, de se fourvoyer, de revenir sur leurs pas dans le lacis
des ruelles enchevêtrées. C'est pour les guider et leur éviter de s'égarer dans le
« labyrinthe de la Casbah» que des services de l'armée tracèrent sur les murs des
parcours coloriés6 , que ceux de la brigade topographique firent le relevé des lieux
et identifièrent les rues, puis que ceux du génie posèrent les plaques de rues. On
ne le voit pas toujours', mais la fonctionnalité de la toponymie fut d'abord et
avant tout franco-française. Cependant, parmi les Français pour qui la lecture des
plaques ne faisait pas difficulté8, rares étaient ceux à même de décrypter les
noms; on ne voit pas sans cela pourquoi les appellations seraient restées jusqu'à
ce jour énigmatiques. Un mot des hommes de troupe en témoigne. Dans le fouillis
5 Selon des mémoires écrites, un Algérois, d'une vieille famille de la Casbah, évoquant ses
souvenirs ne recourt pas aux toponymes coloniaux: « Un café. Le café de la Mersa. Une mosquée.
Djemaa Sidi Rarndao. Une mosquée. Djemaa Safir. Il a été à El Djebel. Partie haute de la Casbah.
Alger, c'est la Casbah. Alger, c'était la Casbah. Dire Alger, c'était dire la Casbah, Sidi
Abderarrahmane, Ketchaoua, Djemaa EI-Djedid, Dar Aziza, Dar Hassan, Dar-Es-Souf. Dar
Mustapha Pacha, Dar Khedaouedj El Amia, Dar El-Hamra. Qui se rappelle Sabat El Hout? 1.. ./
La Fontaine de l'Amirauté. Zoudje Aioune. Caid El Belad. Caid El-Aine. La Fontaine de Sidi
AbdeIlah ... » (Flici, 1985: 64). Aucun des nouveaux noms de rues, mais des noms à l'ancienne;
est-ce choix sélectif ou reprise d'un usage qui a intégré des génériques français? Un exemple
romanesque propose une autre configuration: « La Casbah va lui proposer ses venelles 1... J les
noms changeant des artères glissent: noms français d'hier (rue du Chat, de l'Aigle, de la Grue, rue
du Cygne, ceIle du Condor, de l'Ours), et ceux qui lui viennent aussitôt en arabe (rue du Palmier,
rue de la fontaine de la soif, rue des Tanneurs, des Bouchers, rue de la Grande, rue des Princesses,
et celle de la Maison détruite ... » (Djebar, 2003 : 68). L'écriture romanesque retient l'exotisme
des noms d'animaux et prend vraisemblablement appui sur des sources livresques. Mais ici l'écrit
n'est pas décisif; seule l'enquête de terrain est à même d'apporter la réponse.
6 « Dans les premiers temps de la conquête, les Français avaient la plus grande peine à se
débrouiller dans ce lacis d'étroits couloirs que rien ne distingue les uns des autres. Des raies
tracées au pinceau sur les murailles servaient de fils d'Ariane dans ce labyrinthe africain aux
Thésée au pantalon garance. La rue des Trois-Couleurs a gardé ce nom des trois lignes
conductrices qui rayaient les parois de ses maisons» (Gautier, 1853: 199).
7 Hormis BeIkadi et Benhamouche (2003) qui notent: « Il est clair que la dénomination des rues
résultait des difficultés éprouvées par les Français pour s'orienter à l'intérieur de la ville» (renvoi
4, chap. III).
8 Quel était le taux d'alphabétisation des hommes de troupe ?

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étrangers avant que d'être étranges, inacceptables avant que d'être illisibles, et
lorsqu'on prend la peine de les traduire, incompréhensibles. Pour qui connaît les
lieux de longue date, qui les connaît mieux que les nouveaux venus et les connaît
tout autrement, ces plaques sont inutiles et n'ont pas de raison, sinon l'affiche
blessante du nouveau pouvoir. Aussi furent-elles selon toute probabilité aussitôt
invalidées, et durent le rester longtemps avant que le nom de certaines ne finisse
par entrer dans l'usages.

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de tous ces noms inconnus ils en repèrent quelques-uns, inhabituels pour des
noms de rue mais qui leur sont familiers, et qui sont en nombre : rues du Condor,
du Tigre, du Chat, du Cheval, du Cygne, de la Bonite, de la Grue, de la Baleine,
du Chameau, etc... Cela vaudra à Alger d'être appelée la « Ville des Bêtes », où
les troupiers disent leur incompréhension de la toponymie et probablement, sous
l'ironie, du mépris à l'encontre des citadins9• Les commentateurs, selon qu'ils sont
Français ou Algériens, voient dans ce bestiaire une lubie inexplicable ou une
animalisation de l'altérité qui signe le rapport colonial 10. Ce sont là deux
contresens. Pour l'instant, on s'en tiendra à noter l'anomalie d'une toponymie qui
déconcerte certains, en scandalise d'autres, et dont l'ésotérisme plonge tout le
monde dans la perplexité. L'étude doit être replacée dans le contexte historique et
les contraintes pratiques du moment, ce qui implique une véritable restauration
archéologique des conditions initiales de production du sens. Car la toponymie
coloniale du vieil Alger est un hapax, sans cas semblable en France ou en Algérie,
ni probablement ailleurs. Alors que l'extravagance des dénominations est
unanimement soulignée, cette très singulière singularité n'a pas été relevée. Elle
recèle pourtant la clé de l'énigme.

o

Du répertoire onomastique à l'analyse d'un discours ll

• Le point de départ est fourni par le « Plan d'Alger et des environs,
dressé au dépôt général de la guerre, par ordre de Mr le duc de Dalmatie, ministre
de la guerre, sous la dir. Mr le Lieut-gén. Pelet, levé par les officiers du corps
d'Etat-m~or de la brigade topographique d'Afrique sous les ordres de Mr le chef
de bataillon Filhon» (Paris, 1832). Faute de l'original du dossier on s'est reporté à
des sources secondes, qui sont celles des travaux sur la question. La première est
donnée par les recherches d'Albert Devoulx, arabisant et historiographe, bien
informé du champ par sa fonction de conservateur des archives arabes à
l'administration des Domaines d'Alger I2 • Il a produit sur l'histoire d'Alger et ses
alentours une trentaine d'articles, dont les principaux ont paru dans la Revue
Le contexte et l'argot de ('Année d'Afrique y incitent, mais la dépréciation doit être imputée aux
responsables du jeu de mot, non à la toponymie.
JO « Ce manichéisme va jusqu'au bout de sa logique et déshumanise le colonisé. A proprement
parler, il l'animalise. Et de fait, le langage du colon, quand il parle du colonisé, est zoologique. On
fait allusion aux mouvements de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux
hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut
bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire» (Fanon, 1961 : Il).
Il Les lecteurs peu concernés par la méthodologie linguistique peuvent faire l'économie du
chapitre.
12 Son père, entrepreneur en bâtiment, était arrivé à Alger avec les tout premiers colons et Albert
Devoulx y est vraisemblablement né. Il précise ainsi son mode de travail: « Pour cette description
(des rues), j'ai surtout utilisé les notes que j'ai recueillies, pendant trente ans, dans les quarante ou
cinquante mille titres de propriété ou documents authentiques qui me sont passés entre les mains.
J'ai fait ensuite appel aux connaissances locales de vieux Algériens» (Belkadi, Benhamouche,
éds, 2003 : 158).
9

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Africaine. En 1870, l'essentiel des études archéologiques et topographiques a été
réuni sous la forme d'un manuscrit de 570 pages, pour être présentée à
l'Académie Algérienne. Les responsables d'une réédition de ce dossier original
soulignent « la rigueur et la précision scientifiques ainsi que la curiosité d'esprit»
de Devoulx, mais déplorent des « jugements partiaux émis aveuglément, de temps
à autre, à propos du pays, du peuple, de la religion et de la civilisation
islamiques» (Belkadi, Benhamouche, 2003 : 16). Devoulx donne une description
minutieuse des rues et de leur histoire, dont les éditeurs reprennent les noms dans
un répertoire 13. La seconde source provient des Feuillets d'El-Djezaïr, du
mémorialiste Henri Klein, publiés à partir de 1905 dans le bulletin des Amis du
vieil Alger, société plus ou moins savante dans laquelle se côtoient érudits et
«amateurs éclairés », français ou algériens (v. Oulebsir, 1996). L'ensemble des
travaux, repris sous forme de volume en 1937, a été réédité en 2003. Le listage
des Rues de l'ancien et du nouvel Alger (1913, vol. 6) se borne à dresser un
répertoire qui reprend le recensement de Devoulx, mais ne lui correspond qu'en
partie. On observe entre les registres un écart d'une quarantaine de noms dû à la
disparition de nombreuses rues sous le « pic militaire» (Klein) ; cette diminution
est en partie compensée par l'ajout de noms nouveaux, tels ceux des rues d'Isly
(1844), de Solférino (1859), de la Banque (Banque d'Algérie à cet emplacement
de 1851 à 1865) ... L'étude réunit les deux sources et comporte donc des erreurs;
mais au regard des différences repérées, la marge d'incertitude du corpus n'est pas
une gêne.
• Les listages du corpus sont pour l'essentiel ceux de noms propres.
Chacun sait qu'ils ne catégorisent pas comme le nom commun des classes d'êtres
ou d'objets, mais assurent des désignations individuelles. Le renvoi à un référent
unique, fait parler de « désignateur rigide» et motive l'affirmation, longtemps
soutenue, selon laquelle le nom propre opèrerait une référence mais n'aurait pas
de sens. Ce sont là des évidences fallacieuses qui résultent d'observations rapides
et appellent d'être corrigées. Le traitement des noms propres dépend de l'idée
qu'on s'en fait, celui que l'étude leur applique n'est pas celui auquel les soumet
d'ordinaire l'onomastique.
L'unicité du nom propre d'abord. Elle n'est que relative, liée à un espace
délimité de communication. On recense dans le monde plusieurs villes appelées
Paris et l'on connaît outre Alger, Algésiras, Al-Jazira, auxquels s'ajouter les îles,
îlots, péninsules de même appellation. Il existe ailleurs que dans l'Alger colonial
des rues d'Orléans, de la Victoire ou des Pyramides. Pour que le nom propre
remplisse sa fonction, il suffit qu'il n'y ait pas doublon dans l'espace de
communication, faute de quoi il faudra spécifier, Paris-Texas. L'unicité s'avère
tout aussi relative dans le temps. Lorsque Alger n'était pas encore Alger, l'abri des
îlots qui valent à la ville son nom actuel eut un nom libyque aujourd'hui perdu. La
légende veut qu'il y ait eu une cité grecque au nom d'Eicosi, on sait qu'il y eut un
13

On regrettera qu'il comporte des coquilles et des altérations.

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Le sens ensuite. Ce qui vient d'être observé invalide déjà la prétendue
absence de sens, mais il est vrai que le sens produit l'est autrement par celui d'une
catégorisation nominale. Le sens étymologique, celui du nom commun initial,
n'est plus mobilisé mais peut réapparaître (v. Virolle, 1996). Sa suspension est
normale, car il serait une surcharge inutile pour la référence singulière quand le
sens premier est maintenu, il peut être incongru ou contradictoire; quand on dit
Alger pour des lieux éloignés du port et sans lien avec lui. Mais dans sa mise en
discours, toute désignation fait sens, par les oppositions au sein de paradigme
désignationnel, et par le biais de valeurs associées par l'usage. Les toponymes
font sens, par l'étymologie que le linguiste restaure, par les pratiques langagières
et les strates culturelles qu'ils révèlent. L'étude de ces données relève de
l'onomastique (v. Cheriguen, 1993). Mais la linguistique reste là dans un rôle
auxiliaire de l'historien, du cartographe, de l'officier d'état civil. Elle peut, en
changeant de perspective et en s'intéressant à la production de sens en discours
prétendre à plus. Il lui faut pour cela passer d'une sémantique lexicale à une
sémantique discursive, du listage de dénominations à la dynamique d'actes de
nomination, du recensement onomastique à l'analyse du discours.
• Selon une compréhension très ancienne, la catégorie nominale est vue
comme la partie du discours qui catégorise les êtres, les choses, les états, les actes.
On pense qu'en les distinguant ainsi des ensembles, le nom livre, avec les traits
définitoires de la classe, l'essence, la substance des objets dénommés. Cet
archétype du nom s'inscrit explicitement dans l'appellation grammaticale du
substantif. C'est là une impossibilité. Comment le langage pourrait-il dire la
« substance» des choses? Livrer l' « essence» des êtres, la vérité du monde?
Cette vertu, que la tradition accorde à la langue du paradis, n'est pas celle des
langues réelles. La relativité linguistique, bien repérée par Sapir et Whorf,
témoigne de la variabilité avec laquelle les langues découpent le monde, le
catégorisent et le nomment. A cette relativité spatiale et culturelle qui est celle des
aires linguistiques, la diachronie en ajoute une autre. La diachronie du sémantisme
des termes montre que le langage ne cesse de recomposer ses contenus pour
intégrer l'évolution des connaissances, dans une réélaboration continuelle des
représentations du monde et de ses objets. Faute d'énoncer les choses «en soi»,
« en elles-mêmes », « pour elles-mêmes », nous les disons en fait « pour nous »,

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comptoir phénicien, !Cosim, puis la ville romaine d'Jcosium. De quels noms les
Vandales, les Byzantins, les Berbères désignèrent-ils le lieu? On parlait de
Djazâ'ir Banî-Mazghanna avant qu'on ne parle d'El Djezaïr (v. Boucherit, 1996).
A cette relativité diachronique s'ajoute celle de choisir une appellation dans un
paradigme désignationnel de noms propres et de descriptions défmies. n ne
revient pas au même de dire Alger, El Djezarr, Alger la blanche, Alger la bien
gardée, la capitale, le pori barbaresque, le nid de pirates... Et la langue
employée a son impact. Sans la pluralité et la concurrence des désignations avec
leurs enjeux sociaux, identitaires, territoriaux, idéologiques ... il n'y aurait pas
controverse autour des noms.

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Nommer ce n'est donc pas appliquer les étiquettes d'une nomenclature à
l'univers. C'est désigner 14, à partir d'une appréhension particulière du réel, sur la
base des informations que l'expérience livre sur l'objet, en fonction de besoins,
d'intentions pratiques ou symboliques liées à l'objet 1S • Contrairement aux
apparences, nous ne disons pas l'objet en «substance», nous énonçons, dans la
catégorisation dont nous usons pour le nommer, les rapports que nous entretenons
avec lui et qui déterminent la compréhension que nous en avons. Ce sont ces
rapports qui fondent le sens inscrit dans sa nomination. La problématique de cette
production du sens échappe aux listages lexicaux décontextualisés du
lexicographe et de l' onomasticien. En dressant le répertoire de dénominations
sanctionnées par l'usage, leurs nomenclatures portent sur des sens antérieurement
produits et fixés « en langue» ; elles n'accèdent pas à la production même du
sens. Le handicap des relevés a posteriori est lourd quand il s'agit de désignations
individuelles, du fait de la suspension du sens catégoriel, et de ce que les effets de
sens ne peuvent être appréhendés que dans l'actualisation en contexte, entre
locuteurs et interlocuteurs eux-mêmes situés, avec l'incidence dialogique des
interdiscours. La problématique de l'étude n'est donc pas celle du débat
onomastique sur les dénominations de la toponymie coloniale, mais des
motivations de l'acte de parole qui a nommé les rues et abouti à un si curieux

14 Selon l'étymologie et un emploi toujours actuel, une désignation c'est « montrer Il par un
mouvement d'indication, ou « désigner Il par un nom. Le caractère déictique de la gestuelle signale
expressément la relation qu'implique la nomination linguistique: l'émetteur est « situé» au regard
de ce qu'il montre ou nomme. On se fait par là une idée des locuteurs à partir de leur vocabulaire
(v. Siblot 2006).
IS L'étude de Benramdane (2002) sur la bataille des dénominations d'un même lieu est exemplaire
de la chose: Place Loubet / Place rouge / Place du 17 Octobre 1961/ (Place d'Octobre 17) / al
sâhatu al khadra. La Place Verte. Une fois la relation établie entre la désignation et le référent, il
s'agit de dénominations, appréhendées dans leur aspect résultatif, et dont la chronologie enregistre
celle des dominances politiques (ce qui est le champ normal de l'onomastique). Mais on ne peut
rendre compte de la rivalité des dénominations que dans leur contextualisation et par l'analyse de
la dynamique d'actes de nomination: en fonction des positionnements des protagonistes, de la
situation politique, des symbolismes dont les noms sont porteurs et des modifications que
l'autorité municipale décide d'apporter au référent dans sa matérialité, faute d'être parvenue à
modifier la pratique langagière. Il s'agit là de l'approche de nominations, et on ne saurait mieux
illustrer que la production nominale du sens exprime des relations, au référent, au contexte et aux
discours; et qu'en toute actualisation elle exprime à la fois un point de vue et une prise de
position.

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dans une irréductible relativité. Et c'est la seule façon que nous ayons de le faire.
Lorsque les langues catégorisent et nomment, elles livrent des « façons de voir les
choses», donnent des «points de vue» sur le monde, historiques, culturels,
sociaux, idiosyncrasiques, propres à des périodes, des cultures, des groupes, des
personnes. Le sens n'est pas figé dans les mots, qui sont des instruments
actualisés en discours pour produire des sens variables. Il faut, pour en rendre
compte, passer de la stabilité des dénominations du lexique à la dynamique des
nominations en discours.

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résultat. Précisons encore que le choix de cette approche n'est en aucune façon
une façon détournée de prendre part à la bataille des noms de rues d'Alger .



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- b - Le cheval de bataille réside dans l'hypothèse que les quelques deux
cents noms concernés ne sont pas significatifs isolément, mais dans leur totalité.
Ce qui peut sembler paradoxal pour des noms propres dont la spécificité est de
désigner de manière individuelle, mais revient à considérer qu'il s'agit d'un seul
acte de parole, d'un acte de nomination global qui ne fait sens que dans son
ensemble.
Ce programme particulier de travail soulève quelques problèmes de
méthode. La toponymie d'Alger comprend plus de deux cents termes qui ne sont
pas inscrits dans la linéarité du discours, qui ne sont pas liés entre eux par des
articulations syntaxiques, qui ne sont pas insérés dans une structuration textuelle.
Ce sont des mots isolés, noms communs pour certains (Colombe, Taureau, Paon,
Saule, Laurier, Genièvre), noms propres de personnes, de villes, de pays, de
batailles... pour d'autres (Hercule, Ximenès, Sidon, Bône, Lybie, Soudan,
Lepante, Heliopolis). Lorsqu'on s'interroge sur le sens éventuel de l'ensemble, on
est conduit pour le trouver et le restaurer à postuler qu'un texte, méconnu mais
sous-jacent, tisse les liens absents de ces termes entre eux. La tâche est d'en
retrouver la cohérence, et pour cela de nouer entre les noms des liens qui
permettent de faire sens. Le psychanalyste, qui écoute un discours pour y déceler
les traces d'un autre discours dispose déjà, même déstructuré, d'un discours. Ici il
n'y a pas un seul fil de discours, pas même un discours, mais quelques deux cents
noms en désordre. On est devant un puzzle. Il faut commencer par rechercher la
complémentarité possible de pièces autonomes, la pertinence n'étant que dans
l'éventuelle cohésion finale du tout. Une telle herméneutique est aléatoire. Elle
implique de retrouver et de reconstituer des réseaux sémantiques à partir de
l'observation de récurrences, de la supputation d'inférences, d'essais
d'associations et d'indices épars un interdiscours salvateur 16 •

16 On peut rapprocher ce travail de celui de « l'archive », tel que Foucault le conçoit: « jeu de
relations qui caractérisent en propre le niveau discursif», qui constituent le « système de la
discursivité », qui défmissent « le système de son fonctionnement» (1969: 170-171).

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-aLe plan de bataille consiste à tenir la toponymie coloniale de la
Casbah pour justiciable d'une analyse du discours. Autrement dit, à considérer
que l' odonymie des rues du vieil Alger participe de la formation discursive
coloniale et qu'elle n'en est qu'une réalisation circonstancielle. Autrement dit,
qu'elle est non seulement déterminée par les conditions de sa réalisation, mais
aussi par un interdiscours colonial aux rets duquel elle est prise, de sorte que la
production de sens qu'elle recèle n'est saisissable que par le biais du dialogisme
qui la promeut.

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[J

Toponymie d'une utopie

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•• Le premier des rapprochements partiels est aisé à repérer parce
qu'attendu dans les circonstances. C'est celui de l'autocélébration du corps
militaire. Un ensemble de noms de rues retrace l'épopée de l'Expédition
d'Alger dont elle jalonne le périple: départ de Toulon, halte aux Baléares, Palma,
Mahon, en raison d'une tempête, puis débarquement à Sidi-Ferruch, bataille de
Staouéli et prise de la Casbah dans laquelle s'accomplit la Victoire. Il faut ajouter
le nom du commandant du génie, Boulin, venu secrètement en 1808 sur ordre de
Bonaparte faire le relevé des lieux (ce qui est la moindre des choses de la part du
service de topographie des armées). Doit être également associé celui des
Zouaves, dont le corps fut constitué dès octobre 1830 avec les hommes des tribus
Zouaoua, qui auparavant louaient leurs services aux Turcs; leur nom, leur tenue
avec la célèbre chéchia et leur large culotte bouffante au rouge éclatant sont des
symboles de tout le corps expéditionnaire. Participent du registre les ports pris
depuis 1830 ; Bône et La Calle, où depuis le XVIe siècle était établi le « Bastion
de France», une des « échelles du Levant». Il n'y a pas lieu d'intégrer les rues
Bourmont, Randon, Damrémont, noms d'un maréchal et de généraux liés à la
conquête mais qui n'ont pu être attribués qu'ultérieurement; c'est aussi le cas des
rues Marengo ou de l'Empereur17 • Ce premier sous-ensemble se présente comme
la commémoration de l'Expédition et de la prise d'Alger.
• • Liée à la précédente, sans se confondre avec elle, la seconde
subdivision est aussi de célébration, mais politique. Hommage est rendu à la
monarchie, dans un équilibre balancé entre les clans rivaux des orléanistes et des
légitimistes: Couronne, Orléans, Philippe, Nemours. S'y associent les noms de la
rue de Chartres, dont le duché revenait à la famille d'Orléans, et de la rue de la
Charte (en dépit d'une paronymie qui devait rendre la distinction aléatoire). Il
s'agit de celle « octroyée» aux Français en 1814 par la première Restauration,
17 Après les « Trois Glorieuses» qui virent la chute de Charles X, le Maréchal de Bourmont
s'enfuit par mer; l'année ne lui pardonnait pas d'être passé à l'ennemi à Waterloo. Damrémont,
nommé plus tard gouverneur d'Algérie, sera fauché en 1837 par un boulet au siège de Constantine.
Quant à Randon, qui se fera lui aussi un nom par la suite, il ne sera nommé gouverneur qu'en
1851. Les références au premier Empire sont postérieures à la Restauration et à la Monarchie de
Juillet qui n'eurent de cesse de faire oublier un trop brillant éclat.

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• Aux difficultés signalées s'en ajoute encore une. Elle tient à ce qu'en
deçà de l'unité qu'on pourra lui accorder in fine, le discours déployé dans les
noms de rues d'Alger comporte des sous-ensembles distincts, aux motifs
différents et aux fins propres. Cette hétérogénéité interne est une des raisons de
l'impression d'extravagance donnée par le corpus. Dans un premier temps ce sont
ces sous-ensembles qui seront réunis et identifiés. Ce travail, assez long s'il
s'efforce à l'exhaustivité, est une condition nécessaire pour dégager les
constituants du discours qui soutient l'ensemble. Il est également rendu nécessaire
par les confusions que cette toponymie fantasque a entraînées.

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•• La troisième série est la plus remarquée car la plus insolite. Son lien
avec les précédentes semble problématique. C'est le curieux bestiaire, digne d'une
ménagerie, qui valut le surnom de « ville des bêtes» : Aigle, Antilope, Baleine,
Bélier, Bonite, Chameau, Chat, Cheval, Colombe, Condor, Corbeau, Cygne,
Dorade, Gazelle, Girafe, Grue, Lézard, Lion, Ours, Paon. Sauterelles, Scorpion,
Sphinx, Taureau, Tigre '8. Klein donne l'éclaircissement suivant: « Un grand
nombre de rues reçurent, à cette éfoque, des noms d'animaux qui n'étaient autres
que ceux portés par les gabares' de la flotte de 1830» (2003 : 55). Les récits
historiques confirment pour partie l'explication de Klein, et font mention de
certains de ces noms pour quelques-uns des 675 des bateaux réquisitionnés, ceux
notamment appelés bateaux-bœufs destinés au transport du matériel. Cette
interprétation, si on l'accepte, conduit à y voir un hommage à la Marine, dont on
comprendrait mal l'oubli. L'hommage rendu l'est sans excès, avec une ironie
probable qu'il faut rapporter aux polémiques, acerbes et publiques, entre corps
d'armée dans la revendication du succès. Ce troisième sous-ensemble participe,
lui aussi, des commémorations de l'Expédition d'Alger, dont la position première
est confortée.
•• La quatrième réunion de noms poursuit encore la célébration
militaire, mais sur un plan symbolique. Bien que les troupes ne soient pas encore
allées très au-delà de la Mitidja, elle sent bon le sable chaud : Soleil, Palmier,
Dattes. Chameau, Sahara, Lézard, Scorpion. Sauterelles, Lion, Atlas. Gazelle.
Antilope, Bélier. Egarée loin de sa savane, une Girajè esseulée rejoint le
troupeau20 . Ces clichés sont ceux des prochaines cartes postales et d'un exotisme
banal, dont l'épique Tartarin fera le succès populaire. fis participent des charmes
du continent dévolu à « l'Armée d'Afrique », son nom officiel. Usés mais
toujours à l' œuvre, ces stéréotypes font maintenant sourire et mettent le regard
rétrospectif en porte-à-faux. Il faut relire Daudet pour prendre la mesure de ce que
fut leur emprise. Il est remarquable que l'exotisme dit de bazar apparaisse avant
même que d'être découvert, comme là de tout temps. Son imagerie est déjà dans
18 Comment ne pas penser à la scène fondatrice de la nomination par excellence où l'on voit
Adam, doté du don des langues, parachever l'œuvre du Créateur en attribuant à chaque animal son
juste nom.
19 L'étymologie de gabarre est celle d'un animal: le grec karabos, « langouste », qui en grec
byzantin signifiait par métaphore « bateau », de façon générique. Cela pourrait indiquer que le
registre animalier correspond à la condition modeste de médiocres bâtiments de charge militaires,
à fond plat. Les noms plus valorisants, tels Aigle, Colombe, Sphinx, Tigre ... concernant alors des
navires de plus « noble» catégorie. Couronne et Silène sont également des noms de navires.
20 La connaissance de la faune comporte alors bien des incertitudes, les aires des espèces sont mal
définies et le Sahara reste une grande inconnue. La (rue de la) Girafe évoque un événement
notoire; l'accueil triomphal à Paris, en 1827, de la girafe offerte par Méhémet Ali, vice roi
d'Egypte, à Charles X (v. Dardeaud, 1985).

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modifiée en 1830 puis complétée en 1831 par la Monarchie de Juillet. Le discours
est donc des plus actuels; on ne saura s'il fut tenu sur ordre, par conviction, ou
par opportunisme.

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•• Le cinquième regroupement, tOlÙOurs militaire, toujours africain,
toujours de célébration, convoque la gloire et l'histoire. Il exalte l'Expédition de
Bonaparte en Egypte (1798-1800) dont l'Armée d'Afrique se veut l'héritière et
dont eUe revendique l'aura. Le procédé est celui employé pour l'Expédition
d'Alger: là aussi départ de Toulon, approche du Delta, bataille et prise
d'Alexandrie auquel le nom de Ptolémée est associé (plutôt que la dynastie celui
de l'astronome, dont le système fit autorité près de deux millénaires) ; remontée
du Nil, bataille d'Héliopolis contre Selim et les Mamelucks, victoire de Kléber; à
défaut d'une traversée de la Mer Rouge, passage sur le sous-continent et victoire
de Bonaparte sur les Turcs à Thabo?; hommage à Desaix, le «sultan juste»
gouverneur du Fayoum, et au vice-amiral Brueys d'Aigaitliers, mort au combat à
la bataille navale d'Aboukir. Le nom de Volney doit y être associé bien qu'il n'ait
pas participé à l'expédition; les travaux de cet arabisant, historien érudit et
spécialiste de langues anciennes font autorité. Cette histoire est vivante, et certains
de ceux qui firent la campagne participent à la nouvelle; le camp Bonapartiste la
célèbre d'abondance. Les références à l'antiquité égyptienne (invitée, depuis ses
«quarante siècles », à venir «contempler» la nouvelle gloire en terre
africaine) requièrent d'autres savoirs: Pyramides admirables, Sphinx hiératique,
magnificence de Cléopâtre, grandeur de Thèbes, puissance des prêtres d'Ammon.
On peut penser que la publicité donnée à l'Expédition d'Egypte avait diffusé une
connaissance des figures les plus notoires du règne des pharaons. Avec cette
association à l'équipée de Bonaparte, la prise d'Alger entre au panthéon militaire.
Ce que le registre suivant corrobore.
•• Le sixième sous-ensemble, militaire, africain et historique lui aussi,
concerne encore l'Afrique, mais punique et romaine cette fois; celle des récits de
Salluste, gouverneur de l'Africa Nova avant d'être historien et dont le nom figure
au corpus. Les principaux acteurs de la romanité sont lauréats : Scipion
(l'Africain) qui terrassa Hannibal à Zama, Caton (<< delenda est Carthago »),
Pompée (le Grand, qui battit les partisans de Marius en Afrique), et la capitale de
la province romaine, Utique. Les grands noms des alliés ou des adversaires de
L'équivalence des termes se lit dans les intitulés de deux relations parues à la même époque:
Lauvergne, 1831, Histoire de l'Expédition d'Alger en 1830; D'Ault-Dumesnil, 1832, De
l'Expédition d'Afrique en 1830.
22 On pourrait y l\Ïouter le nom de Sydney Smith donné à une rue, lequel soutint victorieusement le
siège de Bonaparte à Saint-Jean-d'Acre. Cela va à l'encontre du registre hagiographique.
21

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les textes des humanités classiques, puis dans les chroniques des croisades, les
récits de voyages, le théâtre classique, le roman mauresque, les turqueries, la
traduction de Galland, diffusée par une abondante iconographie. Elle dessine un
imaginaire qui ne distingue pas entre l'Algérie et l'Afrique connue, l'Africa latine
des guerres puniques. Images populaires d'une zoo-géographie où l'Afrique et
l'Afrique du Nord sont d'un même tenanr 1• Elles plantent un décor de convention
dans lequel des « matamores », au sens strict, sont appelés à faire briller la gloire
de l'Armée d'Afrique.

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• • Le septième sous-ensemble poursuit de manière analogue le
développement historique, mais d'un point de vue plus partial. II est celui de la
confrontation séculaire de l'islam et de la chrétienté en Méditerranée et débute
avec la mention du père africain de l'église, St Augustin, et celle de sa mère
Monique, actrice de sa conversion; puis avec Saint Louis, mort en croisé à Tunis
(1270) et Renaud, héros de La Jérusalem délivrée du Tasse, chevalier invincible
quand il n'est pas sous le charme d'une belle odalisque; avec Bélisaire encore,
« rempart de la chrétienté» cette fois; le cardinal Ximénès (1436-1517), primat
d'Espagne, et Grand Inquisiteur à la main de fer qui prit successivement Oran,
Bougie et Tripoli; Charles Quint, l'empereur adversaire de la Sublime Porte, tenu
en échec devant Alger (1541) ; Villegaignon qui combattit dans les rangs des
Chevaliers de Malte « en gallere devant Argier» ainsi qu'il l'écrivit à Du Bellay;
l'historien grenadin Marmol (y Carvajal) qui écrivit la Descripci6n general de
Africa (1573); les amiraux Tourville, Duquesne et le vice-amiral d'Estrée qui
bombardèrent Alger, du XVe au xvrrf siècles; Regnard, le poète qui de son
séjour dans les bagnes d'Alger (1678-1679) tira le récit de La Provençale; St
Vincent de Paul qui allait y racheter les esclaves; la bataille navale de Lépante
(1571) où l'armada chrétienne sous le commandement de Doria l'emporta contre
les Turcs; celle de Navarin où sombra la puissance ottomane (1827). Et le
capitaine de navire Bisson qui, la même année, préféra en Méditerranée orientale
faire sauter son brick plutôt que de laisser les pirates le prendre. Peut-être faut-il y
adjoindre le nom de Jean-Bart, corsaire venu de sa lointaine Bretagne remporter
une victoire posthume et fantasmatique sur les barbaresques? Cette vision
unilatérale appelle une contrepartie.

• • C'est l'affaire du huitième ensemble, consacré au monde musulman.
Moins prolixe, il n'est pas vraiment le symétrique du précédent: Croissant,
Sarrasins, Maugrébins, Barberousse, Casbah, Janissaires, Tagarins (Maures
d'Andalousie établis dans un quartier de la ville) et Zophira Geune et belle épouse
du dey d'Alger éliminé par Barberousse, qui fit le choix fatal de se refuser au
nouveau maître). Cette héroi"ne de roman mauresque, dont le genre connut le
succès au XVlf et au XVnf siècles, montre que cette série de noms musulmans
n'est pas la réciproque de l'énumération précédente; n'y apparaissent ni les noms
des héros, ni ceux des victoires du camp adverse, lequel n'est pas figuré pas dans
un antagonisme radical. Le nom des Abderrames (Abd AI-Rahman) dont la

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Rome figurent au palmarès: Gétules, Numides, Annibal, Bocchus, Juba, Jugurtha,
Massinissa, Micipsa, Sophonisbe, Syphax, Tacfarinas. Chacun d'eux apporte avec
son nom une part d'histoire, celle des guerres puniques, ou celles de l'Africa et de
la Mauretania romaines affrontées à la Numidie. La chronologie se poursuit avec
l'invasion des Vandales sous le commandement de Genseric (V e s.), puis des
Byzantins sous celui de Bélisaire (VIC s.). Dans ce mémento d'histoire ancienne
de l'Afrique du Nord la romanité, et dans une moindre mesure les invasions qui
suivent, suggèrent un parallèle glorieux avec la présence française à Alger en
1832.

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•• L'avant dernier sous-groupe reprend, pour l'agrandir dans l'espace et
le temps, la dimension visionnaire esquissée avec l'Expédition en Egypte, où la
grandeur française se trouvait associée à celle des civilisations pharaoniques. La
perspective est maintenant élargie, amplifiée, étendue à d'autres grandes
civilisations antiques de la Méditerranée, jusqu'à l'univers mythologique. Il n'y a
plus lieu de discerner entre histoire et légende. Toutes deux tracent la fresque d'un
passé immense qui plonge dans la nuit des temps, sorte d'empyrée supraterrestre,
de cosmogonie où les appellations des dieux, des demi-dieux, des figures du
zodiaque et d'êtres fabuleux sont également celles des constellations d'une vofite
céleste fantastique: Hercule, Centaure, Bélier, Cygne, Taureau, Aigle, Girafo,
Lézard, Lion, Lyre, At/as, Licorne, Médée, Sagittaire, Scorpion. Ici-bas, les
repères des civilisations antiques balisent un panorama plus temporel, aux
références bibliques (Sinai;
Salomon, Ophir), perses (Cyrus, Mèdes),
mésopotamiennes (Tigre), phéniciennes (Tyr, Sidon), araméennes (Liban, Oronte,
Palmyre, Druses, Kurdes), homériques (Lotophages). Le tout suggère une
fondation fabuleuse du monde et de l 'humanité, dans un vaste brassage de
cultures.
•• Le dernier des ensembles, d'un tout autre ordre, est en marge des
précédents. Il comprend deux séries d'appellations spontanées, qui répondent de
façon normale à des fonctionnalités pratiques; l'une en arabe, l'autre en français.
La nomenclature en arabe comprend une quarantaine de noms réchappés de
l'ancienne toponymie. Quelques-uns sont transcrits correctement, Bab Azoun, Bal
el Oued, Ben Ali, Sidi Ramdan, Azzara ... , mais la plupart subissent de fortes
déformations. Klein signale les contresens induits par ces altérations et la
toponymie de cour des miracles qui en résulte, d'autres commentateurs
l'opacité conséquente :
« Quelques appellations du passé furent, il est vrai, par nous conservées, mais alors
combien dénaturées 1 Citons dans le nombre: la rue Socgemah dénommée en arabe : Soukel-Djama (le Marché du Vendredi); la rue Locdor, jadis EI-Akhdar (rue Verte); la rue
Orali, dont le nom complet était Ben-Kour-Ora/i (la rue du fils d'Ali le boiteux); la rue
Sahara, forme altérée de En-Nsara (des Chrétiens) ; rue de la Sel/e, dénomination qui à la
conquête, remplaça celle d'Et-Azet (le miel) denrée qu'on vendait près de la porte
d'Azoun ; la rue Galia/a, de son vrai nom Khetch-Khaliata (la proue de la Goelette) ; la rue
du Sabbat, en réalité rue A/"n-el-Sebalh (Fontaine de la VoGte») (2003 : 35).

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dynastie fit la grandeur de l'émirat de Cordoue, et celui des Abencérages de
Grenade (dont en 1826 Chateaubriand raconte le déclin sur le registre
romantique), attestent un discours animé de compassion, dans lequel les figures de
l'adversaire, adoucies et ennoblies, ouvrent à l'imaginaire la possibilité de
projections romanesques dans le rêve d'échanges plus civils. On peut aussi
intégrer quelques noms communs, clichés d'une vision orientalisante: Divan,
Cafetan, Caravanes. Dans la représentation que ces noms dessinent de lui, l'Autre
trouve place, celle que le regard du Même lui assigne.

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Nous allons au cimetière d'El Kettar. D'abord, la rue Socgemah. Mon compagnon
m'éclaire sur ce nom: c'était souk-el-djemma, le marché du vendredi. Ainsi les militaires
de 1830 adaptaient-ils les noms arabes sans craindre le pataquès. A charge de revanche, je
cite à l'ami algérien un exemple bien connu dans ma province: du provençal pas-de-l'ansié
(passage de l'angoisse) nos topographes fITent en français le Pas-des-Lanciers (Audisio,
1970: 131).

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Les noms des rues du vieil Alger doivent une part de leur caractère
énigmatique à l'obscurité de ces transcriptions fantaisistes. Il n'y a pas lieu de s'y
arrêter au-delà du relevé de l'artefact. Il signale la limite des compétences
linguistiques et l'absence d'intérêt du « nominateur» pour les noms arabes. Le
volet français de ce sous-ensemble comporte une vingtaine de termes qui
traduisent pour une part des toponymes arabes fonctionnels, rue au Beurre, de la
Fonderie, des Cordonniers, des Tavernes, Porte Neuve 23 ••• , et qui pour une autre
innovent en usant d'un trait pratique et distinctif pour désigner la rue : rue de la
Marine, des Marseillais, du Commerce, de l'Intendance, de la Poudrière, de
l'Etat Major, des Consuls ... Ces désignations arabes ou françaises correspondent
à une toponymie « spontanée» ; elles enregistrent normalement une propriété du
référent (domiciliation, équipement urbain, type de commerce ou d'artisanat), et
livrent des informations sur les pratiques sociales. Elles ne participent d'aucun
discours et se bornent à enregistrer des usages sociaux. Justiciables des procédures
de l'onomastique, elles sont extérieures à nos préoccupations.
• Les subdivisons ainsi constituées, pour autant qu'on les admet, ne
confèrent pas une cohérence au tout. Des liens ont été repérés au sein des
regroupements opérés, mais l'ensemble ne fait pas sens et il faut revenir au
corpus. Les réunions partielles couvrent plus de 200 termes, l'essentiel du corpus
et une quinzaine de noms24 leur échappent. On observe dans le reliquat ce qu'on
pourrait appeler des micro-systèmes, ou micro-structures. Ainsi pour les noms de
Il faut y ajouter la rue du Diable pour laquelle il ne s'agit pas de fonctionnalité; selon Klein
l'appellation est la traduction de Akbet-Ech-Chellan, « la montée du Diable », qui renvoie au
relief de l'endroit. Quant à la rue du Café des Arabes, elle signale le point de vue extérieur d'une
nomination qui ethnicise le référent.
24 La statistique est impossible sans récolement du plan original. Abdelellfetah (2004) dénombre
pour « le plan de Pelet croisé avec l'article de Klein» 327 toponymes, mais le recensement intègre
les noms de sites et comporte des noms postérieurs à 1832. Entre les relevés de Devoulx et de
Klein le nombre de rues varie sensiblement, de 220 à 260, certaines disparaissent quand d'autres
appellations apparaissent; le répertoire de Belkadi, Benhamouche (2003) en comptabilise 184,
avec des manques. Atoui (2005) recense 221 noms. C'est ce chiffre qui a été retenu; il semble
raisonnable et fournit une base suffisante à notre propos. Le corpus peut être considéré comme pris
en charge, le reliquat des appellations non injustifiées n'étant que de 5 à 6%.
23

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D'autres escaliers, extérieurs ceux-là, et munis en leur milieu tout le long de leur
« gradation », de rampes en fer, attiraient nos jeux à mes camarades et à moi dans cette rue
abrupte, verticale, faite de trois segments distincts de marches raides, qui relaient les deux
rues Bleue et de Marengo pas loin de Hwanet Abdallah et de la Synagogue. On l'appelait
rue « Gagliata », un nom que je n'ai jamais pu identifier au regard de l'histoire et de la
géographie (Lacheraf, 1998 : 249).

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couleurs: rue Verte, Rouge, Bleue, rue des Trois Couleurs. Klein fournit là encore
une explication :

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Le fait est corroboré, mais l'explication ignore l'existence de noms de
couleurs dans la toponymie arabe antérieure. Mais cela ne change rien à ce qu'il y
a là un paradigme. On en repère un autre, botanique: Chêne, Genévrier, Grenade,
Laurier, Oranges, Saule. Certains noms (Chêne, Laurier) sont porteurs d'une
symbolique qu'on pourrait intégrer aux nomenclatures militaires; mais ce n'est
pas très convaincant. L'ensemble pourrait aussi être rapporté à la flore
méditerranéenne, qui dispose toutefois d'espèces plus caractéristiques. Faute
d'argument décisif, l'interprétation de ce micro-système restera en suspens. Un
troisième s'avère par contre explicite et intéressant. Son élément le plus voyant est
René Caillé, premier européen à avoir atteint Tombouctou en 1824 (dont le nom
figure aussi au corpus), où il entra en se faisant passer pour un Arabe. La
thématique ainsi ouverte se confirme dans le nom de James Bruce, explorateur
anglais parti d'Abyssinie et qui, par le Darfour et le Soudan (présents également
dans le corpus), crut en 1772 avoir trouvé les sources du Nil. Le thème de
l'exploration se conforte de celui de la conquête dans le nom d'Alfonso de
Albuquerque, navigateur et conquistador portugais qui après avoir fondé une série
de comptoirs devint vice-Roi des Indes; on peut lui associer le nom de la place
forte portugaise de Mogador. Le thème colonial est également inscrit dans le nom
déjà vu de Villegaignon, qui avait au XVIe siècle fondé au Brésil une éphémère
« France antarctique». Cette thématique d'expansion coloniale recoupe de façon
manifeste cinq des sous-ensembles répertoriés : célébrations de l'Expédition
d'Alger (l), de la Marine (3), de l'Armée d'Afrique (4), de l'Expédition d'Egypte
(5) et de l'Africa romaine (6). Le compliment fait à la monarchie qui a pris la
décision politique de l'entreprise (2), la célébration des défenseurs de la chrétienté
(7) et l'évocation des protagonistes musulmans (8) ne se rattachent pas
directement à ce thème colonial, mais ne lui sont pas extérieurs non plus. Seule la
fresque cosmogonique (9) ne semble pas concernée. Ce thème récurrent offre la
possibilité d'un « fil conducteur» pour l'ensemble. Un commentaire enthousiaste
de la toponymie d'Alger aide à le repérer.
• Initiateur et parrain de l' Algérianisme, le premier mouvement littéraire
apparu dans la colonie, Louis Bertrand fut un des chantres du projet et du roman
colonial, sans doute le plus véhément, en tout cas le plus écouté et le mieux
entendu (cela lui valut un fauteuil à l'Académie Française) :

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Déconcertés par l'enchevêtrement que présentaient les voies étroites de l'ancienne cité, les
nouveaux occupants de 1830 s'aidèrent pour s'y diriger de traits de peinture tracés sur les
murs d'un certain nombre d'entre elles. Telle couleur renouvelée à travers le labyrinthe
conduisait au Service de l'Intendance, telle autre à celui des finances, ainsi pour chaque
administration civile et militaire. II advint, par suite de ce procédé, que plusieurs couleurs
se trouvèrent superposées en maintes ruelles. Le hasard fit de la sorte, en l'une d'elles, se
rencontrer les couleurs nationales. Cette voie devint depuis la Rue des Trois Couleurs
(2003: 55)

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Comme ils sont évocateurs, ces noms des rues du vieil Alger! Quel est l'officier de bureau
arabe2', le rond-de-cuir désoeuvré et romantique, qui, au temps de la conquête, inventa ces
noms extraordinaires? Il mériterait assurément de donner le sien à quelque boulevard de
l'Alger moderne. Grâce à cet anonyme de génie, une méchante plaque indicatrice clouée
sur un mur décrépi vous évoque toute l'Afrique de la légende et de l'histoire, avec sa flore
et sa faune, avec les aspects éternels de ses grands paysages, tandis que l'azur du ciel se
découpe entre les hauts murs des maisons étagées qui descendent vers la mer et les mâtures
des navires.
Rue de la Mer-Rouge, rue des Pyramides, rue de la Girafe, rue du Palmier, rue de la
Grenade !... C'est l'Afrique du « Tour du monde» et des livres d'images: oasis,
caravanes, chameaux et chameliers, explorateurs et tueurs de lions. Là-bas la rue des
Lotophages, nous voici en pleine Antiquité homérique. Les Syrtes de la Libye fument
derrière la ligne des sables, Ulysse et ses compagnons débarquent sur l'inhospitalière côte
africaine... Rue Hannibal, on songe à Carthage, on voit Salammbô qui danse sur sa
terrasse, au clair de lune, devant le Golfe endormi... Rue Micipsa, rue Jugurtha, rue Caton,
Rue Salluste, histoire numide et romaine. Sophonisbe, réfugiée dans son harem, à la pointe
du rocher de Cirta, boit la coupe de poison envoyée par son amant. Le conquérant latin, le
sénateur ou le pro-consul se prélasse, à l'heure de la sieste, dans le xyste ou sur le belvédère
de sa villa ... Rue des Abdérames, rue des Maughrébins, rue Barberousse! Voici le flot de
l'islam envahisseur, l'Afrique des croisades, des corsaires, des escales et aussi celle des
Mille et Une nuits ... enfoncez-vous maintenant dans ce couloir obscur, aux demi-ténèbres
douteuses, sous l'enchevêtrement des rondins de thuya qui soutiennent les étages en
surplomb; c'est la rue Médée, ou, plus sinistre, la rue du Diable: l'Afrique des sorcières et
des djinns, des vendeuses de philtres, des incantations et des maléfices ... Ce réseau de
vieilles rues montantes et tortueuses, c'est ce qu'on appelle improprement la Casbah. La
vraie Casbah, c'est la citadelle qui domine la ville (L. Bertrand, 1934/1999, « L'Alger que
j'ai connu», La Revue des deux Mondes, 15 juin 1934; rééd. Algérie 1830 - 1962, Paris,
Maisonneuve & Larose, Valmonde, 316).

Du propos de Bertrand on tire trois enseignements :
- l'auteur s'attache à décrypter des discours dans les noms « évocateurs»
des rues, et les appréhende dans des séries telles Mer-Rouge, Pyramides, Girafe,
Palmier,' Micipsa, Jugurtha, Caton, Salluste,' Abderrames, Maughrébins,
Barberousse ...
- il les explicite par des clichés et des regroupements de stéréotypes que les
noms activent en mémoire: « l'Afrique du Tour du Monde et des livres d'images:
oasis, caravanes, chameaux et chameliers, explorateurs et tueurs de lions»;
« l'Afrique des sorcières et des djinns, des vendeuses de philtres, des incantations
et des maléfices». Ou des scènes d'histoire remémorées: « Sophonisbe, réfugiée
dans son harem, à la pointe du rocher de Cirta, boit la coupe de poison envoyée
par son amant ».
- un thème central transparaît, celui de la confrontation et de l'affrontement
des civilisations en Méditerranée.
Le commentaire livre une précieuse indication sur la manière dont les
discours sous-jacents sont convoqués: « Une méchante plaque ... évoque ...
l'histoire et la légende». Les noms des rues font se remémorer des récits de
Il y a là un anachronisme. Les Bureaux arabes chargés du contrôle, du cantonnement et de
l'administration des « populations arabes» seront créés plus tard et concerneront le domaine rural
(v. Frémeaux, 1993).

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• Les silences de la toponymie peuvent s'avérer aussi éloquents que ses
énoncés. Elle donne clairement à entendre deux mutismes. On s'étonne en effet
que le conflit avec l'islam ne soit pas plus prégnant, ni virulent comme il l'est
chez la plupart des publicistes de Charles X. Voilà des siècles que l'affrontement
suscite le récit sans fin de l'éternel combat entre la Croix et le Croissant, qu'il
nourrit des réquisitoires ecclésiastiques dans toute l'Europe, notamment sur
l'esclavage des chrétiens en Barbarie. Ce thème de prédilection fut une des
justifications officielles de l'Expédition d'Alger et les journaux font chorus sur la
« nouvelle croisade». Or cette diatribe-là est absente, et la toponymie militaire
n'en reprend pas le registre polémique. Il est fait mention des affrontements, et
d'un point de vue unilatéral, mais l'évocation se limite à des références sobres à
défaut d'être impartiales. On aurait également pu trouver des proclamations
.apologétiques, de façon indirecte au besoin, ce n'est pas le cas26. Au regard du
cotexte et du contexte, il y a là une anomalie
Le second silence n'est pas aussi net. Alors que les figures historiques et
politiques sont nombreuses, aucune ne représente les « Arts et des Lettres »27, à
une exception qui surprend. Celle de Constantin François Volney, mentionné plus
haut à propos de l'Egypte, moraliste mis à l'index après qu'il eût refusé à
Bonaparte son offre d'être Consul, et à Napoléon celle d'être Ministre de
l'Intérieur. Ce qui n'aurait pu se faire sous la Restauration qui l'a littéralement
exécré. Il fallait donc un soutien particulièrement déterminé pour qu'en 1832 une
ruelle de la Casbah prenne son nom, comme unique représentant des humanités,
honorées dans son érudition d'historien et sa très libre pensée politique. Volney
s'était fait connaître en 1787 par la publication d'un Voyage en Syrie et en Egypte,
au cours duquel il avait acquis la maîtrise de l'arabe, avant celle de l'hébreu et de
plusieurs langues 28 . Il avait représenté l'Anjou à l'Assemblée de 1789 dont il
devint le secrétaire. En 1791 il publia l'ouvrage qui fit sa notoriété: Les Ruines,
ou Méditations sur les révolutions des empires. Sa réputation se vit grandie par
des Recherches sur l'histoire ancienne, parues en 1814. Un biographe écrit: « Du
haut des ruines de Palmyre, dans une vue panoramique et prophétique, il traite de
la multiplicité des systèmes religieux qui se clôt par la montée libératrice du
26 Dans le même temps l'agressivité de certains militaires à l'encontre de l'islam se donne libre
cours dans la destruction des édifices religieux que des officiers du génie ont de la peine à arrêter.
27 Non que Salluste, homme de lettres, en soit écarté; mais son nom est dans le paradigme celui
d'un gouverneur et d'une figure de l'Amca.
28 Bien que Volney n'ait pas été du nombre des savants qui accompagnèrent l'Expédition
d' Egypte, il est reconnu au titre de son érudition orientaliste pour un des précurseurs de l'Institut
d'Egypte (v. Carré, 1956: 76,118).

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voyages (Tours du Monde ou épopées homériques), historiques (des guerres
puniques), fantastiques (des Mille et Une nuits), légendaires (Sophonisbe),
romanesque (Salammbô) ... C'est par le biais de ce dialogisme multiple et
disparate que d'autres discours sont mobilisés et que les toponymes tiennent leur
propre discours. Et c'est par cet interdiscours profus qu'on peut restaurer les liens
manquants entre les noms et espérer leur trouver une éventuelle cohérence.

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peuple français» (Canivez, 1984: 764). Comment ne pas aussitôt repérer ce
programme dans le paradigme de la toponymie, et dans la rue de Palmyre sa
confinnation par une marque de dialogisme ? Pour le reconnaître pleinement, il
faut entrer dans les vues de Volney et celles de ses épigones.
Ses réflexions participent du mouvement de pensée des Idéologues,
républicains rationalistes et scientifiques, qui œuvrèrent à fonder de ce qu'on
appelle aujourd'hui les Sciences de l'Homme. Leur influence fut décisive dans la
mise en place des instances de l'Enseignement Public, en particulier les Ecoles
Centrales, l'Ecole Nonnale, l'Institut de France ... On peut tenir Volney pour le
philosophe du groupe et pour un des fondateurs, selon certains pour le fondateur
des Sciences morales et politiques. Le credo commun aux Idéologues était celui
du progrès, de l'assurance que la liberté conquise en Occident annonçait un siècle
pouveau, et de la croyance dans l'avènement d'une société nouvelle qui
apporterait le mieux être à l'humanité. Le Recteur Fontanes donna, sur ordre de
l'Empereur, la chasse à ces républicains impénitents qui avaient fait des grandes
institutions d'éducation un champ de diffusion de leur pensée. L'Ecole
Polytechnique était du nombre, en dépit de sa transfonnation par Napoléon en
école militaire, en 1804. Elle resta un foyer d'effervescence intellectuelle, où les
idéaux des idéologues s'assimilèrent en un curieux mélange à la pensée plus
« industrialisante» de Saint-Simon, qui partageait avec eux le progressisme
politique et social hérité des Lumières.
On a dit de Saint-Simon qu'il fut le dernier encyclopédiste du xvnf
siècle et le premier socialiste français. Quelques repères de ses réflexions et de
leur évolution chez ses disciples sont nécessaires. «L'homme a jusqu'ici exploité
l'homme. Maîtres, esclaves; patriciens, plébéiens; seigneurs, serfs; propriétaires,
fenniers ; Association universelle, voilà notre avenir / .. .1 l'homme n'exploite plus
l'homme; mais l'homme associé à l'homme, exploite le monde livré à sa
puissance» (Exposition de la doctrine de Saint-Simon, Premier enseignement,
1830; Guiral, 1984: 388). L'universalisme de cet appel à une «Association
universelle» prend chez les adeptes, l'ingénieur Enfantin notamment, des accents
messianiques. La cité humaine se conforte d'une cité divine, apparaissent des
apôtres, des confréries, le prêche d'un syncrétisme religieux et des professions de
foi pour une «communion de l'Orient et de l'Occident ». «Nous répondons que
l'histoire de la série de civilisations dont la civilisation européenne est aujourd'hui
le dernier tenne embrasse environ trois mille ans et le développement de
l'humanité» (Exposition de la doctrine de Saint-Simon, Premier enseignement,
1830) 29. Les esprits éclairés ne peuvent plus croire que la «chrétienté était
synonyme d'humanité », ils doivent considérer qu'il y avait aussi «des
mahométans, des Indiens, des Africains », et doivent s'appliquer à tirer l'Orient
de l'obscur Moyen-Age dans lequel il est retombé (Exposition, Deuxième
enseignement, 1831). Une «renaissance orientale» couronnera « la communion
de l'Orient et de l'Occident ». Ce n'est pas pure extravagance; il est manifeste
L'explicitation prend appui sur les travaux réunis par Morsy (1989) et plus particulièrement sur
la contribution de Régnier (1989).

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Paul SIBLOT - LA BATAILLE DES NOMS DE RUES D'ALGER

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que Saint-Simon et ses disciples suivent un engouement de l'époque, bien décrit
par Hugo dans la préface aux Orientales, qui paraissent en 1829 :

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Cet Orient couvre la Régence turque d'Alger, qui n'est pas dissociée de
l'Empire Ottoman, et Hugo avait d'abord appelées Algériennes son recueil de
poésies orientalistes. Depuis Alexandrie le « Père» Enfantin écrit : « Si vous
saviez combien les bords du Nil sont beaux, combien sont grandes les pyramides,
et combien les Arabes nos frères du Midi sont intelligents, doux et misérables,
tous vous viendriez briguer l'honneur de faire la Croisade nouvelle, la campagne
pacifique» (cité par Brahimi, 1990: 26io. Illijoute: « Nos anciens camarades de
l'Ecole Polytechnique jusqu'ici ne nous ont pas fait défaut, je compte plus que
jamais sur eux, car il s'agit pour nous d'une œuvre j .. .1 de science; ils ne
manqueront pas à l'appel de l'industrie. A sa naissance l'Ecole a visité et écrit
l'antique Egypte, avec Napoléon; aujourd'hui il faut féconder l'Egypte de
Méhémet; nous ne déchiffrerons pas les vieux hiéroglyphes de sa grandeur
passée, mais nous graverons sur son sol les signes de sa prospérité future». Le
projet spiritualiste prendra forme concrète dans celui du percement de l'isthme de
Suez.
Ce discours est celui inscrit en 1832 dans la toponymie de la Casbah; le
propos est abscons pour qui n'en a pas la clé, mais il devient sans ambages dès
lors qu'il a été décrypté. Une remarque de Régnier sur le mythe orientaliste en est,
mot pour mot, l'exact commentaire: « dans l'appel aux peuples européens pour
qu'ils "se répandent avec leur activité vers cet Orient qui leur tend les bras
féconds et parfumés", la réminiscence homérique sera efficacement relayée par
les souvenirs des Croisades et par le rappel de l'expédition de Bonaparte sous les
Pyramides» (Régnier, 1990 : 39). Est-il besoin d'insister? Les recoupements sont
suffisamment nombreux et les liens de l'ensemble assez manifestes pour que la
raison de la toponymie apparaisse maintenant pour ce qu'elle est : celle de la très
relative cohérence du discours des saint-simoniens. De multiples indices
historiques peuvent en donner confirmation; ceux qu'indique Ch.-A. Julien
suffisent :
Le problème de la colonisation retint plus les esprits que celui de la conquête, car il prêtait à
controverse. En ce domaine, le rôle des saint-simoniens fut considérable; plusieurs d'entre
eux agirent sur place sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire: La Moricière, le

Cf. également Barrault, Occident et Orient, Etudes morales, politiques, religieuses pendant
1833-34 de l'ère chrétienne, 1249-50 de l'hégire.

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On s'occupe alijourd'hui, et ce résultat est dO à miIIe causes qui toutes ont amené un
progrès, on s'occupe beaucoup plus de l'Orient qu'on ne l'a jamais fait. Les études
orientales n'ont jamais été poussées si avant. Au siècle de Louis XIV on était helléniste,
maintenant on est Orientaliste. Il ya un pas de fait. Jamais tant d'intelligences n'ont fouillé
à la fois ce grand abûoe de l'Asie. Nous avons aujourd'hui un savant cantonné dans chacun
des idiomes de l'Orient, depuis la Chine à l'Egypte. L'Orient, soit comme image, soit
comme pensée est devenu pour les intelligences autant que pour les imaginations, une sorte
de préoccupation générale. (2000 : 52)

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C'est bien la pensée des saint-simoniens, relayée avec efficacité par un
réseau d'acteurs militaires, administratifs et économiques à des postes de
responsabilité, qui préside à la toponymie de la Casbah. Faut-il l'imputer au seul
chef de bataillon FiIhon31 ? Il paraît raisonnable de considérer que ce ne fut pas un
simple choix individuel, mais plutôt l'effet de discussions, de pressions,
d'influences diverses, et le résultat d'une décision d'autorité où les saintsimoniens l'emportèrent. Dans cette perspective, un nom s'impose qui prédomine
sans conteste, celui de Juchault de Lamoricière. Polytechnicien brillant, élève
d'Auguste Comte, lieutenant de 27 ans en 1830 il était général dix ans plus tard. Il
s'habillait à l'orientale, s'était plongé dans la lecture du Coran, l'étude des
«mœurs et coutumes» et, selon un mot des troupiers, «parlait comme une
mosquée» six mois après l'entrée dans Alger. Il participa à la création du corps de
zouaves, ouvrit plus tard le premier «bureau arabe» et soutint le projet d'une
colonisation capitalistique, « industrialisante », d'inspiration saint-simonienne. Il
était en position d'avoir le mieux lu Volney et Saint-Simon, et le plus à même de
faire prévaloir un point de vue, d'autant qu'officier du génie il avait levé le plan
de la ville.
Peut-être fut-il lui-même à l'initiative de la toponymie, on imagine mal en
tout cas qu'elle ait pu se faire sans son aval. Cette restauration archéologique livre
le sens qu'on a initialement dans le choix des noms de rue, mais elle ne dit rien de
celui qu'on peut aujourd'hui accorder à une toponymie qui, même décryptée,
conserve sa singularité.

Lui-même était vraisemblablement saint-simonien. Tocqueville fait état, dans ses Notes du
voyage en Algérie, d'une conversation avec son oncle, le Président Filhon du Tribunal supérieur
31

d'Alger. L'homme, qui fait preuve d'une liberté de ton et d'un esprit critique peu communs dans
ses fonctions, lui déclare abruptement: « Tenez pour certain qu'il n'y a ici ni propriété, ni justice»
(Tocqueville, 184112003 : 83).

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commerçant Jourdan, si dévoué au père qu'il lui pardonnât de lui avoir emprunté sa femme
dans son propre foyer; Carette officier de grande culture et de franc parler; Berbrugger qui
avait abandonné le phalanstère pour la famille; le Dr Wamier, dont la passion coloniale et
l'hostilité aux indigènes étouffèrent l'idéalisme mais qui demeura un des meilleurs
connaisseurs des problèmes algériens; Urbain, l'homme le plus sensible à la situation des
Arabes, qui devint le conseiller de Napoléon III ; l'ingénieur Poirel, qui prolongea le môle
d'Alger en utilisant des blocs de béton artificiel; Fournel, qui inventoria le sous-sol; les
Talabot, qui entreprirent l'exploitation des mines et fondèrent la Société Générale
Algérienne qui se transforma, en 1877, en banque sous le nom de Compagnie Algérienne;
Duveyrier, qui explora le Sahara, et bien d'autres dans les milieux militaires, administratifs
et économiques, ainsi que dans les professions libérales et le journalisme. Le P. Enfantin,
au cours de son séjour de 22 mois qu'il fit en Algérie (décembre 1839-octobre 1841), avait
parcouru le pays et conçu un système dont il tira en 1843 un des ouvrages les plus
remarquables qui aient été publiés sous la Monarchie de Juillet, Colonisation de l'Algérie
(1964 : 256).

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L'espace de l'idéologie

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• Les interprétations lui trouvent une originalité intrigante, plaisante ...
lorsqu'elles sont françaises, et voient en elle une fonne caractérisée d'aliénation
coloniale lorsqu'elles sont algériennes. Le propos n'est pas de recenser ces
lectures, mais de comprendre la manière dont l'idéologie s'implique dans les sens
assignés à cette toponymie coloniale. Une fois le discours des saint-simoniens
repéré et identifié, le problème se pose autrement. La question est alors de savoir
la valeur noms devenus toponymes, et de savoir ce que devient le sens tissé par
l'interdiscours saint-simonien. Les études récentes s'arrêtent à la valeur la plus
visible, celle du placard de noms étrangers, imposition symbolique de l'ordre
colonial au même titre que le drapeau hissé sur la citadelle de la Casbah. La
signification des mots n'a plus dès lors grande importance, et les commentaires
dénoncent un cas exemplaire de « topographie idéale pour une agression
caractérisée» :
Les rues d'Alger ont beau avoir du pittoresque, leurs noms un charme particulier, la
colonisation n'est pas recherche romantique de dépaysement. Le désir d'exotisme, tant
décrié plus tard, n'est pas à proprement parler le premier but de l'entreprise. Très vite, pour
en finir avec l'étroitesse, l'enchevêtrement, le côté tortueux, l'insalubrité, les pics du génie
militaire se mettent à l'ouvrage, pour redresser, percer, aligner, ouvrir, élargir, régulariser,
assainir ... ces rues. En même temps que les opérations menées par leurs engins, les
nouveaux conquérants vont aussi s'occuper de quadriller et de numéroter les rues et
maisons, systématiquement. Il importait de maîtriser ce territoire inconnu. Il importait aussi
de marquer sa prise par une nouvelle imposition du nom, qui allait rappeler à tous qui était
le vainqueur, et de le faire tout de suite. Le terme de marquage a rarement été aussi
approprié que dans ce cas, pour exprimer cette volonté de faire sienne cette ville
barbaresque, de le faire savoir et de perpétuer son emprise sur elle. En même temps que les
engins du génie militaire qui se mettaient à réaménager, refaçonner la ville, en commençant
par ses rues, une machine tout aussi efficace procédait donc à une opération de substitution
ou au mieux de ré-interprétation de ce matériau qui faisait corps avec les murs
(Abdelfettah. 2004: 354).

L'analyse critique des aliénations que la colonisation entraîne a depuis
longtemps été engagée. Bourdieu fut de ceux qui l'ont développée : « ...
l'irruption de la civilisation européenne (provoque) des phénomènes de
déstructuration et de restructuration. 1... 1 un paysage nouveau se dessine 1.. ./ peu
à peu, le colonisateur crée un environnement qui lui renvoie son image et qui est
la négation de l'univers ancien, un univers où il se sent chez soi, où, par un
renversement naturel, le colonisé finit par apparaître comme étranger»
(1958 :114). Des analyses, plus culturalistes, ont approfondi l'examen des fonnes
de la domination cultureIle : « Les Européens se font une idole de leur supériorité.
Il y a là un postulat dont la discussion ne doit effleurer l'esprit de quiconque 1.. ./
leur suprématie est globale, fondamentale, elle tient à celle de leur civilisation.
1.. ./ les Européens proposent leur genre de vie comme récompense inestimable
1.. ./ terre promise de la civilisation dominante» (Turin, 1983 : 24). Dans l'Algérie
indépendante, le discours de réappropriation nationale de l'histoire a amplifié les
condamnations. Ces critiques, fondées le plus souvent, valent pour la toponymie

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D

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L'ésotérisme du discours saint-simonien était à l'évidence inaccessible
aux Algériens, comme à la grande majorité des Français. Son propos n'était
destiné ni aux uns, ni aux autres. Il visait une coterie étroite d'officiers, qui seule
pouvait déchiffrer le message codé. Instruits de la doctrine saint-simonienne, ces
hommes se pensaient en élite éclairée et formaient au sein de l'armée un groupe
de pression qui convaincra plus tard Napoléon ID de son rêve d'un «Royaume
arabe ». Ils affichent dans les noms de rues une proclamation cryptée de leurs
convictions, presque une profession de foi, le projet par lequel ils légitiment leur
présence 32 . On commet un anachronisme et un contresens à assimiler la
déclaration saint-simonienne à l'argumentaire courant de l'entreprise coloniale.
En 1832, au moment du relevé topographique, la «question de la colonisation»
de l'Algérie est l'objet de vifs débats. Des avis contraires s'opposent, tant au plan
militaire que politique, sans qu'aucune décision ne soit arrêtée, et le compromis
d'une «occupation restreinte» ne sera trouvé qu'en 1834. L'horizon s'arrête alors
officiellement aux limites d'Alger. Ch.-A. Julien décrit un état d'esprit à l'opposé
de celui qui prévaudra plus tard en faveur de l'extension coloniale: «(Les) leçons
de l'expérience acquise en Egypte, au temps du Directoire, ou en Europe sous
l'Empire, enseignaient qu'une conquête équivaut à une gérance plus ou moins
longue, en attendant le retour du propriétaire. L'incertitude du sort de l'Algérie ne
fut pas pour encourager des plans de longue durée» (1964 : 72). C'est dans ce
contexte qu'il faut replacer le discours de la toponymie: à l'encontre d'une
opinion dominante en faveur du repli, il milite pour « aller de l'avant »33. Il
promeut l'entreprise coloniale, mais le fait selon le projet saint-simonien qui se
différencie du discours colonial à venir.

Le propos qui se lit dans les noms de rues est sans conteste colonial, mais
il l'est dans l'utopie d'une « association universelle». Ne pas prendre cette
spécificité en compte noie le discours singulier des noms de rue dans la vulgate
ultérieure dont il se distingue nettement. Qu'il s'agisse des mythes
cosmogoniques, des civilisations anciennes, des figures historiques de l'Afrique
antique ou des affrontements de l'islam et de la chrétienté, c'est à chaque fois un
Orient appelé à s'allier à l'Occident qui est évoqué. Cet imaginaire d'une
association idéale avec les « frères d'Orient» est incompatible avec la
dépréciation commune de « l'indigène». Cette altérité orientale est certes
orientaliste, et relève du fantasme. Il est de bon ton de se gausser d'un exotisme
qui n'a plus bonne presse. Mais la dérision mésestime une forme d'intérêt, parfois
une sympathie réelle qui, par-delà les mirages et les faux-sens, ont malgré tout
32 Peut-être ne faut-il pas écarter la possibilité d'une composante ludique, liée à l'esprit potache et
canularesque de jeunes hommes, frais émoulus des Grandes Ecoles.
33 Régnier fait mention du long poème d'un saint-simonien, écrit en 1833 sur le mot d'ordre: « les
colonies - en avant! » (1990 : 43).

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d'Alger, mais sont trop courtes. Elles pèchent par une trop grande généralité et par
la méconnaissance de ce qui fait la singularité de son discours. Une analyse plus
serrée met à jour d'autres composantes idéologiques, tout aussi importantes.

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• En même temps que le plan de la Casbah d'Alger est dressé et que des
noms sont donnés aux rues, le recensement du bâti est effectué. Les commentaires
qui se focalisent sur la valeur symbolique des plaques de rues épargnent de leurs
critiques cet aspect de la topographie. Les entrées de maisons sont numérotées
sans qu'on trouve à y redire. Or l'enjeu des chiffres s'avère tout aussi important
que celui des noms. On le voit à l'examen des motifs de l'opération. Pour
expliquer la toponymie militaire, Klein invoque le fait que «les anciennes
désignations arabes étaient tout à fait incompréhensibles pour les vainqueurs»
(2003 : 55). Raison plausible, mais moins décisive que la nécessité de repérer les
rues pour limiter le fourvoiement des nouveaux venus, ce qu'atteste le balisage
des parcours. Il existe une autre raison, plus déterminante, repérée par Abdelfettah
lorsque la chercheuse note qu'« il importait de maîtriser (un) territoire inconnu».
La visée fondamentale du relevé topographique est bien de s'approprier l'espace
d'une altérité, d'une «ville arabe» dont les descriptions françaises soulignent
l'étrangeté et la difficulté d'appréhension (v. Siblot, 1993). Il faut approcher la
procédure pour appréhender le « sens» et 1'« idéologie» d'une toponymie où
nomination et numérotation se conjoignent, et pour cela entrer dans le concret de
ce qu'on pourrait appeler le « sens pratique». Devoulx explique doctement:
Les Algériens n'avaient en toute chose et notamment en matière d'ordre, que des notions
très incomplètes et des procédés primitifs et défectueux. Ils éprouvaient les plus grandes
difficultés pour désigner les différents points de leur ville. En donnant un nom à chaque rue
et un numéro à chaque édifice de chacune des rues, on arrive facilement à un résultat
satisfaisant, mais ils n'étaient pas chez eux. Non seulement ils ne connaissaient pas le
numérotage des immeubles - système qui, à la vérité, est d'application assez récente,
surtout dans les petites villes - mais encore ils n'employaient que des divisions arbitraires
qui ne concordaient pas avec la disposition des lieux. Certaines rues recevaient plusieurs
noms s'appliquant à différentes portions de leur parcours, procédé de morcellement que les
Arabes, dépourvus de vues d'ensemble, appliquent aussi aux cours d'eau et aux montagnes.
D'autres rues, au contraire et c'était de beaucoup le plus grand nombre, n'avaient aucun
nom particulier et se trouvaient englobées dans une dénomination de quartier. L'existence
ou la proximité d'une mosquée, d'une chapelle de marabout, d'une école, d'une zaouYa,
d'une étuve, d'un café, d'une fontaine, d'un moulin, d'un four, d'un fondouk, d'un rempart,
de l'une des portes de la ville, d'une maison appartenant à un personnage plus ou moins
célèbre, d'une voilte, d'un marché, d'une halle créait un point de repère qu'on utilisait pour
le mieux, mais sans grand succès. La mosquée de Sidi Ramdan donne par exemple son nom
34 L'intérêt que les Algérianistes manifestent pour les noms de rues de l'Alger colonial tient à ce
qu'ils y retrouvent, sans bien le concevoir, certaines de leurs vues. La prise en compte de l'altérité
qu'eux aussi revendiquent, s'y fait comme ils le souhaitent: dans le cadre préservé d'un rapport de
domination.

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cherché à prendre en considération une certaine altérité. Le discours toponymique
ne peut être rapporté sans précaution aux canons du discours colonial standard. A
la marge de celui-ci, en nette opposition sur nombre de points, le projet des saintsimoniens n'en est pas moins de domination et participe de l'expansion
européenne du ::xIX" siècle dont il n'est qu'une projection utopique34 • Projet
coloniste, dont l'idéologie est cependant tout autre que celle du discours colonial
qui suivra.

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Le commentaire dit sans ambages ses ressorts idéologiques, c'est au XIX"
siècle l'opinion commune en Europe. La pensée des habitants de la bien nommée
Barbarie, celle des races « inférieures» de l'obscur continent africain, est l'empire
du chaos et des ténèbres. Dans leur introduction, Belkadi et Benhamouche notent,
à propos de l'animalerie africaine: « comme si les Français déniaient la moindre
trace de civilisation à la ville pour la reléguer à la brousse» (2003 : 17); c'est là
l'image prévalente de l'Afrique, avec une évidence qui ne souffre pas de
contestation. Les esprits éclairés l'expliquent, Hugo longuement, bien qu'il n'ait
rien vu de ce dont il parle (v. Siblot, 2004). Tocqueville le fait au retour d'Algérie
: « Il faut bien s'imaginer qu'un peuple puissant et civilisé comme le nôtre exerce
par le seul fait de la supériorité de ses lumières une influence presque invincible
sur de petites peuplades à peu près barbares» (1837/2003: 54). Plutôt qu'une
critique faite cent fois, les arguments à première vue objectifs méritent attention.
Ainsi celui du seul nom de Sidi Rarndan pour sept rues, ou celui inverse d'une
kyrielle de noms pour une même rue. Klein en dénombre 10 pour la rue nommée
Bab-Azoun par le topographe, 13 pour la rue Bab-el-Oued, etc. Le cas est général,
et le préambule du plan militaire peut annoncer que le nom traditionnel a été
préservé chaque fois que la rue portait d'un bout à l'autre le même nom: ce sont
de rares exceptions à la règle. Devoulx signale lui-même que le système
toponymique traditionnel n'est pas fondé sur la désignation des axes de
circulation, mais sur des lieux repérés dans leurs fonctions 35 • Mais l'image
préconçue qu'il se fait d'une ville l'empêche de penser la cité selon une autre
organisation, et ses préjugés lui fournissent une explication toute prête de ce qu'il
perçoit comme aberrant. C'est là qu'en toute rationalité une idéologie se joue dans
les chiffres du cadastre, outil d'appropriation intellectuelle et concrète de l'espace,
moyen de contrôle36 . Les historiens estiment à 20 000 les personnes qui fuient la
ville dans la nuit du 4 au 5 Juillet, jour où les troupes françaises entrent dans
Alger; l'exode se poursuivra laissant vides habitations et bâtiments où l'armée
s'installe. On conçoit, qu'avant les aspects symboliques qui rétrospectivement
priment, l'administration militaire ait eu à résoudre des problèmes immédiats
d'ordre pratique, pour lesquels elle avait besoin de maîtriser l'espace urbain. Il lui
fallait pour cela le mettre en ordre, et selon ses normes propres. Le chiffrage de
On sait qu'il existe deux types de représentation cognitive de l'espace; l'une procède par
repères successifs balisant un itinéraire, l'autre par figuration mentale d'un plan. Il est possible que
les systèmes toponymiques, en arabe et en français, mis en concurrence par l'histoire, soient le
reflet de cette dualité; il faudrait l'établir.
36 L'instrumentalisation s'enregistre dans la filiation sémantique: du grec, kadastikhon, ({ liste »,
donne en français, ({ registre public», puis ({ administration fiscale». Et il n'est pas fortuit que les
listages odonymiques soient le fait d'administrations chargées d'un exercice direct du pouvoir:
services des armées en 1832, Direction Générale de la SOreté nationale en 1984.
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aux rues Barberousse, Sidi Rarndan, Mannol, du Cygne, du Tigre, des Zouaves et de
l'Ours. Lorsqu'un indigène demeurant dans l'une de ces sept rues veut indiquer son
domicile, il est obligé de se livrer à une très longue dissertation topographique dont le
résultat est infailliblement de laisser son interlocuteur dans la plus grande perplexité au
sujet du renseignement qu'on a voulu lui communiquer (2003 : 157).

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• La toponymie consécutive à la prise d'Alger est un acte de l'autorité
militaire; il n'est pas étonnant qu'il ait été et qu'il soit perçu comme un coup de
force; ce qu'il fut. Mais à ne le considérer que sous l'angle de son extranéité, on
méconnaît une composante idéologique qui se joue plus profondément, dans une
altération du fonctionnement linguistique lui-même que pointe une étude des
pratiques contemporaines (Atoui, 2005: 27). Dans l'usage courant, les pratiques
langagières spontanées désignent par sélection d'un trait distinctif du référent (rue
Traversière, rue de la Halle aux grains pour des odonymes); dans les
dénominations traditionnelles des rues d'Alger, on trouve désignés des
commerces, des édifices publics, des domiciles de notables, de saints hommes ...
Il n'y a pas dans ces cas ni « acte de baptême» ni acte d'autorité; l'usage entérine
simplement l'opérativité d'une dénomination fondée sur un usage, lui-même
établi sur une logique naturelle. Ce sont ces traces des usages sociaux que
l'onomastique recherche et qu'elle restaure. C'est ce fonctionnement normal de la
langue qu'en premier lieu l'intrusion militaire bouscule, tout comme le fait alors
en Europe l'institutionnalisation des noms de rues. Le coup de force est l'effet
d'une normalisation étatique, qui n'est pas seulement une rationalisation mais
aussi la mise en place d'un petit « appareil idéologique d'état», selon une
expression pompeuse mais appropriée. La visée du procédé est manifeste et le
paradigme des noms de rues donne à lire les couleurs politiques39 • Une fois
l'Algérie indépendante, quand une administration nouvelle prend place, la
toponymie héritée est remplacée par une nouvelle. Mais l'ancienne procédure est
reconduite, et un autre affichage idéologique installé. C'est ainsi, qu'au nom
d'une « authenticité» retrouvée, l'institution prend de façon paradoxale pour
modèle une pratique venue d'Europe qui substitue des mémoires de nécropole à la

Biens dévolus à des fondations pieuses et dont le revenu est consacré à des actions caritatives.
Voir Khodja H., 183311985, Le miroir, Introduction de A. Djeghloul, Paris, Sindbad, et Ageron
Ch.-A., 2005, Le Gouvernement du général Berthezène à Alger en 1831, Paris, Editions Bouchène.
39 Le problème est celui examiné par Benramdane (2002). On observera qu'il s'agit bien d'un acte
de nomination, lequel informe sur l'émetteur plus que sur le référent.
37

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l'habitat procède simultanément à une anonymisation et à une parcellisation de ce
qui auparavant constituait des ensembles cohésifs et identifiés. L'individualisation
du bâti permet de déclarer vacants les biens habous37 et les biens en indivision, de
légaliser une vaste opération de spoliation immobilière engagée dès septembre
1830 par la confiscation, au profit des Domaines38 , des propriétés turques et des
biens affectés à la Mecque. On touche là aux limites des compétences générales;
les urbanistes et les anthropologues sont mieux à même d'expliquer comment
l'espace social a de la sorte été restructuré. L'analyse, par ces observations,
signale simplement qu'en l'affaire, les chiffres ne sont pas moins « idéologiques»
que les noms de rue français; et qu'ils ne sont pas exemptés de la critique du fait
d'être chiffres arabes.

Paul SIBLOT - LA BATAILLE DES NOMS DE RUES D'ALGER

vie sociale qu'enregistraient les pratiques langagières spontanées et la toponymie
traditionnelle40.

Le sens du logogriphe?

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Comme le logogriphe qui donne à deviner des mots faits des mêmes
lettres 41 , la toponymie coloniale doit être recomposée; comme lui elle forme un
«discours obscur et inintelligible ». Le cryptage semble avoir été une prudence
sinon une nécessité. Les idéologues étaient vilipendés et pourchassés, les saintsimoniens mal vus, et selon toute vraisemblance la confidentialité de règle dans
l'armée. Si le message des noms de rues est resté énigmatique, c'est qu'on le
réservait à un cénacle de sorte que l'énigme a gardé le secret. Il fallait avoir appris
que la victoire de Scipion sur Hannibal avait été acquise à Zama, connaître
Marmol pour l'auteur de la Descripcion general de Africa, savoir que Bisson avait
préféré faire sauter son navire plutôt que de tomber aux mains des pirates ... Rares
étaient ceux qui connaissaient ces faits et ces noms, plus rares encore ceux à
même de repérer dans ce fourre-tout disparate une référence codée aux
divagations du « Père)} Enfantin. Pour qu'il en aille autrement, il aurait fallu que
le projet saint-simonien puisse être affiché publiquement. Il était incompatible
avec la politique de colonisation de Bugeaud, son discours de fraternisation
irrecevable par le colonat, et lui-même irréaliste. Quelle place accorde-t-il
effectivement à cet «Orient» qu'il veut « marier à l'Occident»? Celle d'une
rêverie orientaliste, figurée dans moins de vingt noms sur plus de deux cents :
deux noms emblématiques (Croissant, Sarrasins), quelques clichés (Caravanes,
Cafetan, Divan), une turquerie (Maugrébins, Barberousse, Casbah. Janissaires,
Tagarins), une dynastie abolie (Abderrames) et des mélancolies romantiques
(Zophira, Abencérages). L'Algérie est méconnue, « l'Orient» édulcoré, la réalité
figurée sous les espèces fantomatiques d'une symbolique appauvrie et convenue.
Ce n'est pas rien mais peu, trop passéiste pour un si grand projet. Dans les faits les
saint-simoniens se retrouveront dans les Bureaux Arabes où il leur faudra
contraindre les populations et contenir les appétits de colons. La chéchia et le
burnous du plus brillant d'entre eux sont restés célèbres, et c'est avec lui que Abdel-Kader choisira de traiter pour déposer les armes; mais Lamoricière fut un
sabreur qui échouera dans ses ambitions parisiennes et qui finira à la tête des
zouaves pontificaux. Un saint-simonien est d'une certaine façon resté fidèle à
l'ambition première. Il n'était pas militaire mais homme de lettres. Il créa en 1856
Sur la question, voir dans l'article mentionné (Atoui, 2005) la description de l'appareil
institutionnel et des principes qui régissent la toponymie officielle. La citation qui suit, reprise de
Kahlouche (1999: 186), livre l'essentiel: « L'idéologie nationale héritée de la révolution / .. ./
n'est en réalité que le miroir inversé du discours colonial sur l'Algérie / .. ./. L'idéologie coloniale
travestissait l'histoire pour fonder la légitimité de la domination française. Le nationalisme lui
empruntera sa démarche faisant à son tour bon marché du réel» (Harbi, 1980 : 31).
41 Le principe est proche de celui du puzzle, mais les lettres remplacent les images: nage, orge /
orange.
40

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la Société historique algérienne, puis la Revue africaine qui est la référence
première, et il a constitué un fonds appelé à devenir celui de la Bibliothèque
Nationale d'Algérie. Sa sagesse fut de rester dans la sphère des idées; c'est peutêtre le fin mot de cette idéologie.

Cl

Bibliographie des ouvrages cités

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Ageron Ch.-A. (2005), Le Gouvernement du général Berthezène à Alger en
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Alger. Lumières sur la ville, 2004, Actes de coIloque, 4 - 6 mai 2001, Alger,
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Bibliographie historique et générale

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noms de lieux, de tribus et de personnes en Algérie. Oran, Editions CRASC.

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Paul SIBLOT - LA BATAILLE DES NOMS DE RUES D'ALGER


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