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livre Galbraith L'argent (1975) .pdf



Nom original: livre Galbraith - L'argent (1975).pdf

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John Kenneth Galbraith

L’argent
T R A D U I T DE L ’ A N G L A I S
PAR D AN IE L BL ANCHARD

I

nrf

Titre original :
MONEY, WHENCE IT CAME, W HERE IT WENT

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptatior
réservés pour tous les pays.
© John Kenneth Galbraith, 1975.
© É ditions Gallim ard, 1976, pour la traduction française.

SOMMAIRE

Remerciements
L ’argent
Pièces et trésors
Les banques
La Banque avec un grand « B »
Le papier
Un instrument de la révolution
La guerre des monnaies
Le grand compromis
Le prix
Le système infaillible
La chute
L ’inflation finale
Mutilations volontaires
Le jour où l’argent s’arrêta
La menace de l’impossible
L ’avènement de J. M. Keynes
xvii. Nouvelle guerre, nouvelle leçon
X V III. Les années fastes
XIX . La nouvelle économie à son zénith
XX. Une histoire qui finit mal
XX I. Postface
Index
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
V II.
V III.
IX.
X.
XI.
X II.
X III.
XIV.
XV.
XVI.

11

13
23
41
57
83
103
119
143
171
193
221

239
265
293
317
345
373
401
423
447
475
493

A la mémoire de Jim Warburg
et pour Joan
avec amour

REMERCIEMENTS

Assez innocemment, ce livre s’est engendré lui-même.
Au début, je me proposai seulement de rédiger un long
article sur les problèmes de la gestion économique et de la
stabilisation monétaire et sur leurs origines. C’était une
entreprise de longue haleine. Je pouvais tirer parti des
lectures de toute une vie, sérieuses ou non, car il s’agissait
de matières dont on s’attend qu’un économiste ait quelque
connaissance — et j’ai toujours trouvé l’histoire de la
monnaie, des origines jusqu’à nos jours, excessivement
engageante. La tâche était si intéressante que l’article
devint un livre et un livre assez long. §n aura compris que,
tout étant relatif, l’entreprise a été p*ur m*i s#urce de
plaisir.
Un plaisir dont je suis pour une k*nne part redevable à
mes partenaires dans l’aventure. L’un d’entre eux fut
David Thomas. Un cabinet d’av«cat m’a, hélas! ravi
depuis cet assistant charmant, intelligent et digne de toute
ma confiance. Il avait un talent remarquable pour décou­
vrir à la fois les éléments dont j’avais besoin et les points
sur lesquels je me trompais. Tout malfaiteur assez fortuné
pour tomber entre ses mains sera, je n’en doute pas, sauvé
par la découverte d’une jurisprudence jusque-là inconnue
et le disculpant. Comme pour la quasi-totalité de mes
autres écrits, Arthur Schlesinger a lu, questionné et corrigé
le présent ouvrage. Je ne connais personne d’autre qui
aurait pu le faire en s’appuyant sur une telle érudition, une

12

L ’argent

telle droiture de jugement. Les erreurs éventuelles qui
subsisteraient m’incombent en entier. Mon assistante et
amie Emeline Davis a tapé, re-tapé et corrigé le manuscrit
et surveillé tous les stades de son évolution jusque chez
l’imprimeur. Nanny Bers l’a aidée et m’a aidé. Et, comme
pour tout ce que j’ai fait depuis des années, toutes les
questions de clarté, d’expression, de style et de bon goût
ont été soumises à l’œil infaillible et à l’autorité implacable
d’Andrea Williams. A tous, tous mes remerciements.

C H A P I T R E I er

L ’argent *
« Mrs. Bold possède douze cents livres de
rente, et je suppose que Mr. Harding a l’inten­
tion de s’installer avec elle. »
« Douze cents par an! » dit Slope; — et
sur ces entrefaites il prit congé... Douze cents
par an, se répétait-il, en regagnant lentement
sa demeure. S’il était bien vrai que Mrs. Bold
possédât douze cents livres de rente, quel imbé­
cile il serait de s’opposer au retour de son père
dans son ancienne demeure. Le lecteur compren­
dra sans mal le raisonnement de Mr. Slope...
Bëuze cents livres de rente...
Anthony Trollope,
Barchester Towers

Il n’y a pas si longtemps que l’enquête sur les
affaires pour le moins embrouillées du trenteseptième président des États-Unis a mis au jour une
* Dans tout le cours de ce livre, le m*t anglais m»ney est
traduit tantôt par argent tantôt par monnaie. Ce n’est pas une
inconséquence. C’est qu’il s’ajit dans cet ouvrage à la f*is du
phénomène de la valeur en général, ce qu’on appelle en français
l’argent, et de sa représentation, la monnaie. Le m*t monnaie, de
son côté, pourra recouvrir deux termes anglais distincts : celui de
money au sens cité plus haut de représentation de la valeur et celui
de currency qui désigne une forme spécifique, généralement,
nationale, de cette représentation (A7.* .T.).

L'argent
14
transaction assez intéressante. M. Charles Rebozo,
excellent et taciturne ami de M. Nixon avait reçu
pour le bénéfice, politique ou personnel, de celui qui
était alors président des États-Unis, la somme de
cent mille dollars des mains de l’homme d’affaires
Howard Hughes, plus taciturne encore. Cette
somme considérable, prétendit-on alors, fut conser­
vée en liquide dans un coffre-fort pendant plus de
trois ans avant d’être rendue à M. Hughes. La
curiosité soulevée par cette affaire ne tin t pas au
fait de savoir pourquoi diable on s’aviserait de
rendre de l’argent à M. Hughes, ce qui revient à
verser une larme dans l’océan. Non, on se demanda
plutôt qui s’aviserait de m ettre une telle somme en
conserve. Puisque c’était s’exposer, comme chacun
sait, à lui voir perdre considérablement de sa valeur
— un dollar de 1967 ne possédait plus le pouvoir
d’achat que de 91 cents en 1969, l’année où M. Re­
bozo mit la somme* de côté, et de moins de 80 cents
quand il la récupéra et la rendit. (Au début de 1975,
on était tombé à 64 cents.) L’effet de^cette tendance
ne pouvait avoir échappé à ces «deux personnages.
Ils se privèrent même de la compensation partielle
de cette perte qu’auraient représentée les intérêts,
les dividendes, voire — il est parfois permis de
l’espérer — les gains de capital, qu’un minimum
de prudence leur aurait permis d ’empocher. Dans
la Parabole des Talents, le moins avisé des emprun­
teurs se voit réprimandé pour n’avoir rendu que
l’équivalent de 15 somme avancée. On ne croyait ni
M. Nixon ni M. Rebozo indifférents aux considéra­
tions pécuniaires et voilà que ¿ous deux se révélaient
très inférieurs au minimum biblique de compétence
financière. D’où Incrédulité générale et hochements
de tête entendys.
Cette anecdote constitue une démonstration tout

L ’argent
15
à fait remarquable de ce qui est arrivé aux attitudes
devant la monnaie. Chacun s’attend à la voir perdre
de sa valeur. Personne n’osa suggérer que le
président, responsable en dernier ressort du main­
tien de la valeur de l’argent, pouvait avoir été assez
présomptueux pour parier personnellement sur sa
capacité de le faire. On estimait que, comme tout
un chacun, il était à la recherche d’une stratégie
destinée à contrebalancer les effets de cette détério­
ration; encore que personne ne s’attendît qu’il
connût le moindre succès. E t aucun chef d’État,
dans le monde non socialiste, n’avait plus de
confiance dans sa capacité à maintenir la valeur de
la monnaie que le président des États-Unis. La
tendance était partout la même au cours de ces
années — hausse des prix et déclin du pouvoir
d’achat de l’argent à un rythme irrégulier et
incertain. Rien n’est éternel, pas même l’inflation.
Mais bien des gens ont dû, dans la détresse, juger
cette tendance bigrement persistante.
Sans compter que les étourdis qui m ettaient de
côté 100 000 dollars en liquide n’étaient pas les
principales victimes. Beaucoup plus inquiétante
s’avérait la situation de ceux dont les biens et les
revenus modestes étaient fixés en dollars, livres,
marks, francs ou autres monnaies et qui, incapables
de dire ce que serait à l’avenir le pouvoir d’achat de
ces monnaies, pouvaient seulement prédire qu’il
serait moindre. Au siècle dernier, dans les pays
industriels, on n’était guère assuré de se procurer de
l’argent mais, si l’on y parvenait, il n’y avait aucun
doute sur ce que l’argent lui-même procurait.
Aujourd’hui, les choses ont changé. Sans être
donné, l’argent est devenu plus accessible mais une
nouvelle incertitude a remplacé l’ancienne : de
quelque façon et en quelque quantité qu’on l’ac­

L ’argent
quière, quelle sera la valeur de l’argent? Jadis, on
pensait, comme M. Slope, qu’il était bien confor­
table de disposer d’un revenu exprimé en bel et bon
argent. Depuis quelque temps, disposer d ’un revenu
fixe, c’est courir le risque d’un appauvrissement —
voire d’un appauvrissement rapide. Qu’est-il donc
arrivé à l’argent ?
16

Quelle que soit leur conviction personnelle, une
mode bien établie veut que les historiens se mon­
trent très modestes quant aux leçons qu’on peut
tirer de l’histoire. E t après tout, peut-être ne nous
apprend-elle qu’à reconnaître qu’elle nous apprend
peu. Dans le domaine de l’argent, cette réserve n’est
pas de mise. L’histoire de la monnaie nous apprend
beaucoup —- et, en tout cas, on peut en tirer
nombre d’enseignements. Il est même permis de se
demander s’il existe une seule autre approche
perm ettant d’aboutir à des enseignements durables
à cet égard. Les attitudes devant l’argent se
modifient lentement selon de longs mouvements
cycliques. Quand la monnaie est faible, les gens
désirent qu’elle s’améliore. Quand elle est bonne, ils
pensent à autre chose. Ce n’est qu’en examinant les
choses à travers le temps que l’on arrive à aperce­
voir comment les gens qui connaissent l’inflation
soupirent après une monnaie stable et comment
ceux qui supportent la discipline et le coût de la
stabilité en viennent à accepter les risques de
l’inflation. C’est ce cycle qui nous apprend que rien,
pas même l’inflation, n’est éternel. Nous apprenons
encore que la peur de l’inflation que l’inflation
laisse dans son sillage risque d’être aussi domma­
geable que l’inflation elle-même. L’histoire nous
apprend aussi, et d’une façon plus vivante que

L'argent
17
toute autre démarche, comment la monnaie et les
techniques de sa gestion — voire de sa mauvaise
gestion — ont évolué jusqu’à l’utilisation qui peut
ou ne peut pas en être faite de nos jours. C’est par
l’étude du passé que nous voyons comment des
institutions nouvelles — corporations, syndicats,
États-providence — ont modifié le problème que
pose aujourd’hui le maintien de la stabilité des prix
et comment des circonstances changeantes —
mouvements vers une structure de classe au sein de
laquelle les gens ont les dents de plus en plus
longues, modification de l’intérêt politique des
riches — ont encore et considérablement compliqué
la tâche.
C’est aux leç«ns de l’histoire plus qu’à l’histoire
elle-même que le présent ouvrage s’attache. Il se
propose d’enseigner et d’exposer moins en relation
avec le passé qu’avec le présent. Mais qu’on n’aille
pas le croire à l’avance prodigieusement ennuyeux.
Par bien des aspects, l’histoire de l’argent est
fascinante. Elle en contient plus encore qui jettent
une riche lumière sur les conduites et la folie
humaines. On disputera longtemps de savoir si
l’amour de l’argent est la racine de tout le mal.
Adam Smith, qui reste pour beaucoup une autorité
quasi biblique, parvenait quant à lui en 1776 à la
conclusion que de toutes les activités auxquelles
l’homme s’était jusqu’alors essayé — guerre, poli­
tique, religion, jeux violents, sadisme sans récipro­
cité — faire de l’argent restait socialement la moins
dommageable. Ce qui ne saurait être mis en doute,
c’est que la poursuite de l’argent ou toute associa­
tion prolongée avec lui, sont susceptibles d’induire
des attitudes et des conduites non seulement
étranges mais parfois pleinement perverses.
Et non sans raisons. Ceux qui possèdent de

L ’argent
18
l’argent, comme autrefois ceux qui s’enorgueillis­
saient de grands titres ou d ’une noble naissance
s’imaginent toujours que la crainte et l’admiration
qu’inspire l’argent tiennent en fait à leur propre
sagesse ou à leur personnalité. Le contraste ainsi
créé entre la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes
et la réalité souvent ridicule voire dépravée a
toujours constitué une source d ’étonnement et
d’amusement. De la même manière, il a toujours été
permis de se réjouir assez perfidement de la vitesse
avec laquelle crainte et admiration partent en
fumée quand ces individus connaissent des revers
de fortune.
L’histoire de la monnaie renferme une autre
occasion de s’amuser : de siècle en siècle il s’est
toujours trouvé des hommes pour penser qu’ils
avaient découvert le secret de sa multiplication à
l’infini. E t toujours, ils ont été en mesure de le
persuader à d’autres aussi fortement qu’ils se le
persuadaient à eux-mêmes. Invariablement, le
phénomène comporte la redécouverte, fût-ce sous
une forme vaguement nouvelle, d’une escroquerie
vieille comme le monde. E t le laps de temps qui
sépare le zénith radieux du génie financier du nadir
de l’échec final — qui sépare John Law sauveur de
la Régence de John Law pénitent à Venise, qui
sépare Nicholas Biddle, premier maître des finances
américaines et terreur des présidents de Nicholas
Biddle distingué banquier failli de Philadelphie,
Bernard Cornfeld des jets et des concubines aux
yeux tristes de Bernard Cornfeld détenu à la prison
de Saint-Antoine — n’est souvent que de quelques
mois et tout au plus de quelques années. Il est
permis de s’étonner, voire de se réjouir mécham­
ment, de ces ascensions vertigineuses suivies de
chutes terrifiantes particulièrement quand elles
/

L ’argent
19
arrivent à d’autres. Ici, cela ne fait pas l’ombre
d’un doute, c’est l’histoire — l’anecdote — et non
sa signification qui est importante.
On ne saurait éviter de dire un mot de l’état
d’esprit dans lequel on souhaiterait voir le lecteur
aborder un ouvrage tel que celui-ci. La plupart des
discussions sur la monnaie s’enferment dans une
épaisse gangue d’incantation et de prêchi-prêcha.
Souvent de propos délibéré. Ceux qui parlent
d’argent ou en font le sujet de leur enseignement et
donc leur gagne-pain, tirent prestige, estime et
avantages pécuniaires, comme les médecins ou les
sorciers, de la croyance soigneusement cultivée
qu’ils entretiennent une association privilégiée avec
l’occulte — qu’ils ont des perspectives sur un
domaine totalem ent inaccessible aux gens ordi­
naires. Source de satisfaction professionnelle et de
profit personnel cette attitude n’en constitue pas
moins elle aussi une escroquerie bien connue. Il
n’est rien, s’agissant de l’argent, qu’une personne
dotée d’une curiosité, d’un zèle et d’une intelligence
raisonnable ne puisse comprendre. E t quelles que
soient les erreurs d’interprétation ou de fait que la
présente histoire puisse contenir il n’en est aucune,
le lecteur peut s’en persuader, qui procède d’une
simplification outrancière. L’étude de la monnaie
est, par excellence, le domaine de l’économie dans
lequel la complexité est utilisée pour déguiser ou
éluder la vérité et non pour la révéler. La plupart
des choses de la vie — automobiles, maîtresses,
cancer — ne sont importantes que pour ceux qui les
ont. L’argent au contraire est aussi im portant pour
ceux qui en ont que pour ceux qui n’en ont pas.
C’est pourquoi les uns comme les autres ont intérêt

L ’argent
à le comprendre. E t les uns comme les autres
devraient savoir que cette compréhension est par­
faitement à leur portée.
A cet égard, on ne manquera pas de demander si
un ouvrage consacré à l’histoire de l’argent ne
devrait pas commencer par une quelconque défini­
tion de ce qu’est en réalité l’argent. Cette bande de
papier de valeur intrinsèque nulle, qu’est-ce donc
qui la rend utile à l’échange tout en laissant telle
autre bande de dimension et de couleur semblable
parfaitement sans valeur? Les précédents de ce
genre de tentative ne sont guère encourageants. A
la télévision, les journalistes réputés pour leur
sagacité ouvrent immanquablement les interviews
d’économistes par cette question : « Bon, eh bien,
dites-moi — c’est quoi au juste, l’argent? » Imman­
quablement, les réponses sont incohérentes. Quant
aux professeurs chargés d’enseigner les premiers
rudiments d’Économie, qu’il s’agisse de la monnaie
ou de la banque, ils commencent par donner des
définitions d’une remarquable subtilités Lesquelles
sont soigneusement transcrites, apprises à grandpeine et heureusement oubliées. Le lecteur devrait
s’attaquer aux pages qui vont suivre en sachant
bien que l’argent n’est rien de plus ou de moins que
ce qu’il a toujours cru — ce que l’on offre ou reçoit
pour l’achat ou la vente de biens, services et autres.
Les différentes formes de monnaie, comme ce qui
détermine ce qu’elles achètent, voilà qui est encore
autre chose. Mais c’est précisément ce que les pages
suivantes se proposent de révéler.
20

Un dernier mot. Voici donc une histoire de
l’argent; mais beaucoup moins qu’une histoire de
tout l’argent à travers tous les temps — ouvrage

L ’argent
21
qu’aucun historien ne nous infligera vraisemblable­
ment avant longtemps. Dans chaque période, il m’a
donc fallu opérer une sélection. Pour ce faire, je me
suis laissé guider (comme dans le cas de la Banque
d’Angleterre) par ce qui avait eu la plus grande
influence sur l’évolution de la monnaie; ou bien
(comme dans le cas de la lutte qui opposa Jackson à
Biddle) par ce qui m ettait le mieux en lumière les
forces qui s’affrontaient pour son contrôle; ou
encore (comme dans le cas des travaux- de Keynes
et dans toute l’histoire récente) par ce qui a le plus
contribué à la compréhension que nous en avons
aujourd’hui. Plus contestable, une partie des ch*ix
opérés résulte très probablement de ce qui m ’aura le
plus intéressé.
Dans les derniers chapitres, comme £n s’en
apercevra, le choix s’est porté de plus en plus sur le
dollar. Je ne fais là qu’imiter la vie — sans pour
autant prétendre au nom d’artiste. C’est au dollar
que l’histoire de l’argent aboutit. C’est avec le
dollar que, pour l’instant, l’histoire de l’argent
s’arrête.

P ièces et trésors

Si la monnaie est extrêmement ancienne, l’idée
qu’elle constitue un objet d’échange acceptable sans
autre forme de procès fut, à tous égards, extrême­
ment occasionnelle et ne se manifesta surtout qu’à
partir du siècle dernier. Au cours des quatre
millénaires précédents, l’accord s’était fait pour
l’utilisation dans les échanges d’un ou de plusieurs
des trois métaux suivants : argent, cuivre et or, l’or
et l’argent ayant également été utilisés parfois sous
la forme d’un alliage naturel appelé électrum.
Pendant le plus clair de cette longue période
l’argent domina; mais au cours de périodes plus
courtes, Mycène ou Constantinople après la division
de l’Empire romain, l’or occupa la première place1.
On a toujours jugé méprisables les trente deniers
d’argent pour lesquels Judas livra Jésus. L’argent
indique seulement qu’il s’agissait d’une transaction
1. Sur l’utilisation de divers métaux, l’aooord est loin d’être
général. Je me suis conformé à l’opinion la plus courante, telle que
l’a exposée Keynes. Cf. John Maynard Keynes, Essais sur la
monnaie et l’économie, Paris, 1971. Fernand Braudel a donné une
fort intéressante idée d’ensemble des premiers développements des
monnaies et métaux dans Civilisation matérielle et capitalisme
1400-1800, Paris, 1969.

24
L ’argent
commerciale courante; eût-il traité pour trois pièces
d’or, équivalence plausible pour l’époque, que le
marché en aurait revêtu un caractère d’exception.
Le cuivre, à certains moments, fut d’un usage plus
répandu que l’or: Quant au fer, il faut noter
qu’il fit quelques courtes apparitions. Comme on le
verra, mais beaucoup plus récemment, le tabac joua
lui aussi un rôle remarquable encore que limité.
Mais les éléments plus étranges ou exotiques tels
que bétail, coquillages, whisky et cailloux qui font
pourtant les délices des professeurs d’économie,
n’ont jamais eu qu’une importance très relative
pour les peuples tan t soit peu éloignés d’une
existence agreste ou primitive. L’association histo­
rique entre monnaie et métal est plus qu’étroite;
d’un point de vue pratique général, la monnaie a
presque toujours « été un métal plus ou moins
précieux.
Le métal était une matière malcommode à peser,
diviser, estimer et jauger, réduire en poudre ou en
morceaux; encore qu’il l’em portât de loin sur le
bétail à cet égard. C’est pourquoi dès ï’aube des
temps connus — et probablement un peu plus tôt
— le métal fut façonné en pièces d’un poids
déterminé à l’avance. Hérodote attribue cette inno­
vation aux rois de Lydie, probablement dans la
seconde moitié du v m e siècle avant J.-C. :
Toutes les jeunes femmes de Lydie se prostituent, se
procurant ainsi leur dot; de cette dernière, ainsi que de
leur personne, elles disposent par la suite à leur gré...
... Les manières et coutumes des Lydiens ne diffèrent
pas essentiellement de celles des Grecs si ce n’est cette
prostitution des jeunes femmes. Ils sont le premier
peuple connu à avoir frappé des monnaies d’or et
d’argent et inventé le commerce de détail2.

2. Hérodote, liv. I, Clio.

Pièces et trésors
25
S’il faut en croire certaines épopées hindoues il
est possible que des pièces de monnaie — et une
division décimale — aient, en fait, existé en Inde
quelques centaines d’années auparavant3. A la
suite des Lydiens, les cités grecques et leurs colonies
de Sicile et d’Italie développèrent la frappe des
monnaies jusqu’à en faire un art véritable. La
beauté de certains spécimens parvenus jusqu’à nous
coupe le souffle. Après Alexandre le Grand, la
coutume s’établit de représenter l’effigie du souve­
rain à l’avers des pièces; moins, a-t-on pu dire, pour
en garantir le poids et la finesse du métal qu’à cause
de l’inclination des chefs d’É tat pour ce petit
hommage qu’ils se rendaient à eux-mêmes. Hom­
mage fragile et combien réversible : après la mort
de Caligula, raconte Suétone, on collecta et fondit
toute sa monnaie pour que soient oubliés à jamais le
nom, mais aussi les traits du tyran.
D’une commodité indiscutable, la monnaie métal­
lique était aussi une invitation à la fraude —
publique et de grande envergure, ou privée et plus
modeste. Car les dirigeants dilapidateurs ou pressés
de dettes — c’est-à-dire l’immense majorité des
dirigeants à travers les siècles! — eurent fréquem­
ment la révélation qu’il leur était loisible de réduire
la quantité de métal entrant dans chaque pièce, ou
d’y substituer un quelconque alliage meilleur
marché en espérant que personne ne s’en aperce­
vrait, du moins trop tôt. De cette manière, le
pouvoir d ’achat de l’or ou de l’argent se trouverait
augmenté d’autant, puisqu’une quantité réduite
3. Alexander Del Mar, History of Monetary Systems, Londres,
1895-New York, 1969, p. 1-2.

L'argent
26
achèterait la même chose qu’auparavant. Et, simul­
tanément, il vint à l’esprit de plus d’un particulier,
après la conclusion d’un marché, qu’il lui était
loisible de rogner quelques micromilligrammes sur
chacune des pièces composant la somme qu’il avait
accepté de payer. Répétée régulièrement, cette
opération ajouterait d’agréables petits à-côtés à ses
revenus légitimes. La contrefaçon fut, elle aussi,
une invention rapide. On raconte que dès 540 avant
J.-C. Polycrate de Samos trompa les Spartiates
avec des pièces d’or factices.
Avec le temps, selon les besoins financiers des
dirigeants et à la mesure de leur capacité de résister
à la tentation — capacité qui resta toujours
modérée — avec, aussi, l’épanouissement privé des
arts de la carambouille et du détournement, la
monnaie métallique manifesta une tendance tou­
jours plus marquée à se dégrader. Les Grecs, et en
particulier les Athéniens, semblent avoir victo­
rieusement résisté à cette tendance parce qu’ils
comprenaient parfaitement que la dépréciation de
la monnaie ne serait jamais qu’un expédient à court
terme, une arme à double tranchant, et que
l’honnêteté pouvait à tout le moins passer pour une
bonne politique commerciale. Après l’éclatement de
l’Empire romain et la réaffirmation de l’influence
grecque à Constantinople, le besant devint pour
plusieurs siècles le symbole mondial de la monnaie
saine, acceptée partout au même titre que l’or qu’il
contenait.
La longue histoire des monnaies métalliques de
Rome elle-même, au contraire, n’a été celle que
d’une longue et régulière dégradation, commencée,
suppose-t-on en général, quand se firent sentir les
conséquences financières des guerres puniques.
Avec le temps, l’Empire en vint à remplacer de fait

Pièces et trésors
27
l’étalon or et argent par un étalon cuivre. Sous le
règne d’Aurélien, la pièce d'argent la plus répandue
contenait en fait 95 % de cuivre. Ultérieurement,
sa teneur en argent tomba à 2 % 4. Les pièces d’or
et d’argent que possèdent aujourd’hui les collection­
neurs proviendraient donc des trésors amassés et
cachés par des avares ou des thésaurisateurs puis
oubliés lors du massacre, du départ précipité, voire
du trépas naturel de leurs propriétaires5. De là à
affirmer que la dégradation de la monnaie causa la
chute de Rome, il n’y avait qu’un pas que l’on finit
d’ailleurs par franchir. Cette façon d’écrire l’his­
toire, qui consiste à attribuer de vastes et catastro­
phiques conséquences à telle attitude ou comporte­
ment monétaire que l’on se trouve désapprouver,
nous la retrouverons fréquemment. Est-il utile de
préciser qu’elle doit être envisagée avec la plus
grande méfiance ?
•a n s l’Antiquité et au Moyen Age, les différentes
monnaies métalliques convergeaient vers les grands
centres commerciaux. Dès qu’on y manifestait une
quelconque disposition à accepter les pièces en
confiance, il devenait inévitable que les mauvaises
fussent offertes et les bonnes mises de côté. Cette
précaution élémentaire fut à l’origine d’une
remarque de Sir Thomas Gresham, en 1558, repre­
nant l’avis d’Oresme et de Copernic, et selon lequel
la mauvaise monnaie chasse toujours la bonne.
Voilà peut-être la seule loi économique que per­
sonne n’ait jamais mise en doute, pour l’excellente
4. Norman Angell, The Story of Moneu, New York, 1929,
p. 116-117.
5. Angell, p. 117-118.

28
L ’argent
raison qu’on ne connaît nulle exception à cette
règle. La nature humaine peut bien être variable à
l’infini, elle n’en présente pas moins des constantes.
L’une étant que, pour peu qu’ils aient le choix, les
gens choisissent toujours de garder le meilleur pour
ceux qu’ils aiment par-dessus tout : eux-mêmes.
Avec tan t de mauvaises pièces en circulation —
grattées, rognées, limées, taillées, ou contrefaites —
et étant donné que les plus mauvaises d’entre elles
étaient offertes en premier lieu, la monnaie métal­
lique devint problématique. La voie était désormais
ouverte qui conduirait à la grande réforme sui­
vante, laquelle était un retour à la pesée. Ce pas
décisif fut franchi par la ville d’Amsterdam en 1609
— et l’histoire de l’argent dëymY du même coup
l’histoire de la banque. E t si le pas fut franchi à
Amsterdam, c’est que le commerce y était particu­
lièrement développé. Deuxième recoupement — et
avec l’un des événements qui devaient avoir le plus
d’influence sur l’histoire de l’argent — ce développe­
ment nous renvoie à la découverte de ^Colomlÿ et
aux conséquences, pour l’Europe, des conquêtes
consécutives et de la création de l’Amériflue espa­
gnole.
Après 1493,jnombreux furent les Européens qui
n’entendirent que très vaguement parler de la
conquête de terres nouvelles par-delà les océans,
sans mentionner ceux qui ne furent pas mis au
courant du tout. On peut cependant affirmer sans
risque de se tromper, que bien rares, au contraire,
furent ceux qui n’en ressentirent pas l’une des
principales conséquences. Découverte puis conquête
furent à l’origine d’un vaste afflux de métal
précieux d’Amérique en Europe qui entraîna

Pièces et trésors
29
d’énormes augmentations de prix — inflation occa­
sionnée par l’augmentation de l’offre de la plus
précieuse des monnaies métalliques. Personne ou
presque, en Europe, n’était assez éloigné de l’in­
fluence du marché pour n’en pas ressentir les
conséquences, fût-ce sur son salaire, sur ses ventes,
ou sur le plus minime de ses achats. La flambée des
prix se produisit d’abord en Espagne, où le métal
arrivait; puis, à mesure que les échanges (et, dans
une moindre mesure, la contrebande ou la politique
de conquête) le transférait en France, aux Pays-Bas
et en Angleterre, l’inflation l’y suivit. En Andalou­
sie, de 1500 à 160®, les prix quintuplèrent plus ®u
moins. En Angleterre, si les prix de la secande
moitié du xve siècle — c’est-à-dire les prix d’avant
Colomb — sont pris comme base 10®, ceux des dix
dernières années du xvie tournent autour de 250 et,
quatre-vingts ans plus tard, entre 1673 et 16S2, ils
atteignent 350, ayant donc augmenté trois fois et
demie depuis leur niveau d’avant les Colomb, Cortez
et autres Pizarro. A compter de 1680, ils se
stabilisèrent puis s’effondrèrent, comme ils l’avaient
fait beaucoup plus tôt en Espagne6.
6. La plupart de nos connaissances actuelles sur cette période
dérivent des recherches réellement extraordinaires de Earl Hamilton, qui commença sa carrière à Duke University et la poursuivit
à l’université de Chicago. Keynes, comme bien d’autres, lui
adresse un vif éloge (ouvrage « de la plus haute importance
historique »). Hamilton passa des milliers d’heures, dans sa
jeunesse, à étudier les livres de comptes des hôpitaux, couvents et
autres institutions espagnols pour établir des indices de prix; puis
de nouveau dans les archives espagnoles (et en particulier ce
monument à l’amour bureaucratique de la paperasse que constitue
VArchivo General de Indias) pour établir l’origine, la nature et la
quantité des trésors américains qui atteignaient l’Espagne. Cf. en
particulier son American Treasure and the Price Révolution in
Spain (Cambridge, Mass., 1934) et « American Treasure and the
Rise of Capitalism (1500-1700) », Economica, vol. IX, n° 27

L ’argent
30
Comme on l’a fait remarquer, ce sont ces prix,
plus que les récits des conquistadores, qui apprirent
aux Européens la découverte de l’Amérique. Ce qui
était ainsi à l’œuvre, parfaitement reconnaissable
malgré les conditions quelque peu primitives, c’était
le principe central de toute théorie de la relation
'ën tre ig monnaie et les prix — la théorie quantita­
tive.Sous sa forme la plus élémentaire, elle consiste
à dire que, toutes choses égales, les prix varient
directement avec la quantité de monnaie en circula­
tion. Au xvie et au début du xvne siècle, les prix
montèrent considérablement par suite de l’afflux
des métaux précieux d’outre-Atlantique et de leur
transformation en monnaie. Nous aurons l’occasion
de revenir, dans le courant de la présente histoire, à
cette théorie sous sa forme plus moderne et plus
élaborée. Mais nous aurons acquis en chemin assez
de connaissances en matière monétaire pour la
comprendre plus facilement et, surtout, pour éviter
de la comprendre de travers.
Le message des Amériques n’était pas dq ceux qui
apportent une joie bien partagée. En Espagne, la
nouvelle richesse entraîna une augmentation des
salaires qui, à peu de chose près, semblent y avoir
assez fidèlement suivi les prix. Mais, ailleurs en
Europe, ils restèrent terriblement à la traîne, ce
qu’une différence du développement démogra­
phique tendrait peut-être à expliquer. Les chiffres
dont nous disposons ne font apparaître que des
(novembre 1929) auquel j’emprunte les indices utilisés ici. Pour les
prix anglais que je cite ici en les arrondissant quelque peu, je les
emprunte à l’historien allemand Georg Wiebe. Les calculs qu’il
publia en 1895 ont fait l’objet de corrections de détail par Abbott
Payson Usher — « Prices of Wheat and Commodity Price Indexes
for England, 1259-1930 », The Review of Economie Statistics,
vol. X III, n° 1 (février 1931), p. 103 sq.

Pièces et trésors
31
ordres de grandeur. A quoi il convient d’ajouter que
les salariés de l’époque — et particulièrement ceux
de l’agriculture, les plus nombreux — avaient
d’autres revenus que leur salaire en argent. Il n’en
demeure pas moins qu’en Angleterre, entre 1673 et
1682, alors que les prix avaient été multipliés par
trois et demi, il semble probable que les salaires,
eux, avaient seulement doublé. Le même genre de
décalage existait en France et, on est en droit de le
supposer, dans les villes marchandes des Pays-Bas
et de l’Europe septentrionale.
Ce ne fut pas la dernière fois — et ce n’était
probablement pas la première — que l’inflation eut
un effet dévastateur sur la distribution des revenus,
avec une tendance appuyée à frapper plus dure­
ment ceux qui possédaient le moins. La perte de
ceux qui recevaient ces salaires retardataires corres­
pondait au gain de ceux qui les leur versaient tout
en encaissant des prix plus élevés et encore crois­
sants. B’où des profits élevés7, produisant à leur
tour une accélération générale du capitalisme com­
mercial et, encore que sous une forme plus élémen­
taire, industriel. Les historiens ont pris l’habitude
de discourir avec plus de grandeur, souvent, que de
compréhension personnelle, sur le rôle du Trésor
américain dans le financement, la stimulation, la
promotion et que sais-je encore du jeune capita­
lisme européen. Pour certains, ce fut l’or et l’argent
en eux-mêmes qui nourrirent le capitalisme. Mais en
fait ce ne fut pas le métal, mais ses conséquences,
lesquelles n’avaient rien de mystérieux. .P_rijl. élevés
et bas salaires signifiaient hauts profits. Les hauts
7. Un distinguo établi par Keynes qui oppose l’inflation du profit
à l’inflation du revenu (John Maynard Keynes, A Tréalisé on
Money, New York, 1930, vol. II, p. 148 sq.).

32
L ’argent
profits entraînaient un taux élevé d’épargne et
invitaient en même temps au réinvestissement. De
plus, la montée des prix facilitait les gains d’argent ;
il ne s’agissait plus seulement des récompenses
normales du commerçant avisé ou du manufacturier
efficace, mais du simple fait qu’il suffisait d’at­
tendre pour vendre plus cher. L’inflation facilite
effectivement le commerce, mais c’est en rachetant
les erreurs que les commerçants commettent par
stupidité ou par optimisme. Enfin, il est permis
d’imaginer que les profits faciles ouvrirent la voie à
de nouveaux entrepreneurs qui se révélèrent,
comme c’est souvent le cas, plus agressifs, plus
énergiques, plus doués d’imagination, ou moins
soucieux de l’impossible que ceux qui les avaient
précédés dans la carrière. Voilà comment la mon­
naie américaine et l’inflation qu’elle causa aidèrent
à la naissance du capitalisme européen. E t certes ce
capitalisme serait né sans cela, mais rien ne permet
de m ettre en doute la réalité de cette aide.
Quand il est question de l’Espagne, on rencontre
régulièrement des légendes tenaces, quel que soit le
poids des faits connus et contradictoires. Le fait
pourrait s’expliquer par le caractère des historiens
espagnols qui, différents en cela de leurs confrères
d’autres nationalités, se laissent bien rarement
emporter par un quelconque chauvinisme. Ils se
sont toujours satisfaits du pire. La Sainte Inquisi­
tion, en Espagne, symbolise, dans tous les esprits, la
pire cruauté institutionnelle en dehors du régime
hitlérien. Mais au cours des trois siècles de son
règne, le nombre des Juifs et des autres hérétiques
qui furent victimes de ses procédures au juridisme
sourcilleux — quelques milliers tout au plus — est

33
Pièces et trésors
certainement inférieur à celui des Juifs qu’on
massacrait, de temps à autre, dans les villes du
Rhin, au cours d’une seule année. Et, certes! on s’en
voudrait de prendre la défense d’une telle institu­
tion. Aujourd’hui encore, l’Armada reste le symbole
de la puissance militaire hypertrophiée et préten­
tieuse, défaite par un ennemi inférieur mais plus
éveillé et sanguinaire. La vérité n’a jamais réussi à
s’imposer contre cette croyance. La vérité, c’est que
l’Angleterre disposait d’un tonnage presque équi­
valent de navires de guerre beaucoup mieux conçus,
beaucoup mieux armés et beaucoup mieux pourvus
en hommes, qui constituaient donc en fait une
puissance supérieure à celle de l’Espagne8.
Le trésor américain de l’Espagne est une autre de
ces légendes. Il se serait agi d’or pillé dans les
temples aztèques, arraché comme rançon par Fran­
cisco Pizarro à Atahualpa — il aurait exigé de quoi
remplir une pièce entière de merveilleux objets d’or
en échange de l’Inca — ou encore remis par les
Indiens sous l’effet d’une « persuasion » particulière­
ment cruelle et douloureuse. Ce trésor fut ensuite
transporté vers l’Espagne à bord de galions qui
tombaient fréquemment aux mains des hordes de
pirates qui hantaient le large de l’Espagne et dont
les vols étaient au moins en partie justifiés par la
cruauté et l’avarice qui caractérisaient les Espa­
gnols.
Ce qui fut pillé dans des temples ou arraché aux
Indiens ne représente en fait qu’une infime fraction
du trésor dont la part de loin la plus importante
8. « En 1588, Elisabeth Indisposait de la plus puissante flotte
jamais vue en Europe... une flotte plus rapide, plus maniable que
n’importe quel ennemi et ce par tous les temps... une flotte plus
puissamment armée et de canons à plus longue portée » (Garrett
Mattingley, The Armada, Boston, 1959, p. 195-196).

34
L ’argent
provenait en fait de l’exploitation des mines. L’or
lui-même est une légende. Dans sa presque totalité,
après les premières années, le trésor se composait
d’argent. Chaque année, de 1531 à 1540, le poids
d’argent ne représenta jamais moins de 85 % du
total et, de 1560 à 1570, jamais moins de 97 % 9. San
Luis Potosi, Guanajuato, et les autres riches mines
d ’argent du Mexique, dont certaines sont encore
exploitées aujourd’hui, telle fut, avec les mines
d’argent du Pérou, la source du trésor américain.
Ajoutons pour finir que la majeure partie en fut
transportée sans encombre et de manière parfaite­
ment routinière jusqu’en Espagne. Si l’on excepte
deux ou trois mauvaises années, les pertes occasion­
nées par les pirates — redresseurs de torts ou simples
bandits — furent légères. Il en alla ainsi jusqu’aux
années 1630, à compter desquelles, les plus riches
minerais s’épuisant, les exportations d’argent décli­
nèrent.
Le métal entré officiellement en Espagne était,
conformément à la loi et à la politique mercantiliste, frappé par la Monnaie espagnole. Les pièces
ainsi produites poursuivaient leur route vers l’Eu­
rope septentrionale dont les centres commerciaux
vendaient des produits introuvables ailleurs ou dont
les prix étaient plus intéressants parce que moins
directement influencés par l’afflux de monnaie. Une
certaine quantité de métal de contrebande, sous­
trait à la Monnaie espagnole ou n’ayant jamais
9. Hamilton, op. cit., p. 40. Thorold Rogers, dans son étude
devenue classique des prix anglais, parle déjà de l’effet massif des
arrivages d’argent et de l’effet mineur des arrivages d’or (A
History of Agriculture and Prices in England, vol. V, 1583-1702,
Oxford, 1887, p. 779).

Pièces et trésors
35
transité par l’Espagne, suivait la même route.
Au xvie siècle, des quantités de métal précieux
affluèrent en France et, au xvm e, dans les PaysBas, pour payer les armées espagnoles qui y
opéraient. Il est bon de rappeler que la guerre était
alors une activité de premier plan, responsable
d’importantes ponctions sur les finances publiques.
(Selon les estimations de Max Weber, 70 % des
revenus espagnols et près des deux tiers des revenus
des autres pays d’Europe de l’époque furent
employés de cette m anière10.) Une part non négli­
geable de cette manne convergea sur Amsterdam où
nous allons m aintenant retourner.
Le trésor américain n’eut pas pour seul effet
d’augmenter les profits et de stimuler le commerce
et l’industrie, il facilita aussi la tâche de ceux qui
voyaient dans la monnaie elle-même une manière de
gagner de l’argent. La monnaie d’argent de l’époque
contenait une certaine quantité de cuivre. Il n’était,
guère difficile pour des faussaires de produire
d’excellentes contrefaçons contenant un peu, voire
beaucoup, plus de cuivre. Ils furent encore aidés
dans leur entreprise par le fait que la frappe des
monnaies, même lorsqu’elle était jalousement régle­
mentée, comme en Espagne, restait, pour une bonne
part, du domaine privé. Les marchands d’Amster­
dam, à la fin du xvie siècle — cent ans après le
début du grand afflux d ’argent — se voyaient
proposer une remarquable variété de pièces qui
avaient en commun d’être toutes trafiquées quant à
leur teneur en or ou en argent, par toutes sortes de
moyens ingénieux et nouveaux. Un manuel destiné
10. Cité par Hamilton, op. cit., p. 340.

36
L'argent
aux changeurs, publié par le parlement hollandais
en 1606, ne recense pas moins de 341 pièces
d’argent et 505 pièces d’o r11. A l’intérieur même de
la République batave, quatorze fonderies étaient
autorisées à battre monnaie; on trouvait, comme
toujours, un avantage certain à remplacer la qualité
par l’apparence. Si chaque marchand avait voulu
peser les pièces qu’il recevait, l’embarras eût été
extrême; et les balances étaient elles-mêmes, et à
juste titre, éminemment suspectes. La solution,
telle que devait la décrire Adam Smith cent
soixante-dix ans plus tard, était la suivante : « Dans
la vue de porter remède à ces inconvénients, on
établit, en 1609, une banque sous la garantie de la
ville. Cette banque reçut tan t les monnaies étran­
gères que la monnaie du pays, usée et hors de poids,
sur le pied de leur valeur intrinsèque, payable en
bonne monnaie au titre et au poids légal, en
déduisant seulement ce qui était nécessaire aux
frais du monnayage et les autres dépenses indispen­
sables de l’administration. Pour la valeur qui restait
après cette légère déduction, elle donnait un crédit
sur ses livres12. » C’est ainsi qu’apparut, pour
limiter les abus et protéger la monnaie, la première
grande banque publique13. Des institutions simi­
laires furent rapidement fondées à Rotterdam,
Delft et Middlebourg qui était alors un im portant
11. Richard Van Der Borght, « A History of Banking in the
Netherlands », A History of Banking, New York, 1896, vol. IV
p. 192.
12. Adam Smith, La Richesse des Nations, liv. IV, chap. ni,
Paris, 1859, t. II, p. 244.
13. Elle eut au moins un précurseur vénitien dont l’existence
fut de courte durée. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une
banque centrale. La Banque d’Amsterdam ne possédait guère le
caractère et n’exerçait pratiquement pas les fonctions qu’on
associerait plus tard aux banques centrales.

Pièces et trésors
37
centre commercial. Avec le temps, d’autres banques
de garantie firent leur apparition dans d’autres
pays.
La montée de ces banques fit diminuer à propor­
tion les profits des gratteurs, rogneurs et autres
contrefacteurs. A la banque, seul le métal réelle­
ment présent comptait. Deuxième raison, au moins
aussi importante, avec la montée des États natio­
naux, la frappe des monnaies se restreignit et
s’améliora. La monnaie métallique cessa donc d’at­
tirer l’attention des tripoteurs professionnels. Les
profits de la contrefaçon devinrent bas, voire
dérisoires. Les problèmes de l’argent cessèrent
d’être ceux de la monnaie métallique pour devenir
des problèmes de banques et de finance, sans
excepter celles dès Institutions qui avaient été
établies précisément pour protéger la monnaie.
C’est une constante dans l’histoire de l’argent : tout
remède devient presque immanquablement une
source d’abus nouveaux.
E t tel fut bien le cas de la Banque d’Amsterdam
dont il convient de dire encore quelques mots pour
que le tableau soit complet. Pendant le siècle qui
suivit sa fondation, elle fonctionna utilement et
avec une rectitude qui mérite d’être notée. Un
dépôt est un dépôt et, pour commencer, les pièces
restaient à la disposition de leur propriétaire
jusqu’à ce qu’il décidé de les faire changer de
résidence. Aucune n’était prêtée. L’alerte fut
chaude, en 1672, quand les armées de Louis XIV
arrivèrent en vue d’Amsterdam. Les marchands
assiégèrent là Banque, certains d’entre eux persua­
dés que leur fortune n’y était déjà plus. Tous ceux
qui désiraient leur argent furent payés et, quand ils
eurent constaté que tel était bien le cas, tous
refusèrent le paiement. Comme on a eu mainte

38
L'argent
occasion de le vérifier ultérieurement, quelle que
soit la panique qui les pousse à retirer leur argent
d’une banque, les gens n’en veulent plus dès qu’ils
se sont assurés qu’on pouvait le leur donner.
Avec le temps, les choses se gâtèrent pourtant.
Les relations avaient de tout temps été excellentes
entre le maire et les membres du Sénat de la ville
d’Amsterdam — qui se trouvaient posséder la
Banque — et les directeurs de la Compagnie
hollandaise des Indes orientales. C’était souvent les
mêmes hommes. Tout au long du xvne siècle, la
Compagnie était restée une affaire plus que solide,
encore qu’il lui fallut souvent un petit coup de main
pour armer des bateaux ou tenir jusqu’à leur
retour. Ces prêts finirent par être consentis par la
Banque, sur les fonds déposés au compte d’autres
clients. C’était un petit pas en direction des
opérations les plus courantes et les plus orthodoxes
des banques commerciales d’aujourd’hui. Puis, vers
la fin du xvne siècle, la Compagnie des Indes
commença à faire de moins bonnes affaires. Les
pertes, les dettes s’accumulèrent et, au xvm e siècle,
les choses empirèrent. En 1780, la guerre avec
l’Angleterre occasionna la perte de nombreux
navires et de leur cargaison et les paiements de la
banque devinrent encore plus lents. Le gouverne­
ment de la ville se mit lui aussi à demander des
prêts. Désormais, si tous les auteurs de dépôts
s’étaient présentés ensemble pour retirer leur
argent, on n’aurait pas pu les satisfaire tous. Une
partie de l’argent était ailleurs sous forme de prêts
consentis à la Compagnie des Indes ou à la ville et
dont le remboursement devenait douteux. Aupara­
vant, par opposition aux pièces de mauvais aloi, les
marchands accordaient des ristournes à ceux qui
payaient leurs marchandises ou s’acquittaient de

39
Pièces et trésors
leurs dettes par transfert bancaire. Désormais au
fait des ennuis qui menaçaient la Banque, ils se
mirent à exiger un supplément de ceux qui les
payaient par la voie bancaire. La Banque elle-même
se mit alors à fixer une limite aux sommes que l’on
pouvait retirer ou transférer dans une autre
banque. Le refus ou l’incapacité de produire la
totalité des dépôts en monnaie métallique allait,
dans l’avenir, constituer des signes certains du fait
qu’une banque était dans l’embarras et que, quelle
que fut l’explication choisie pour ces actes, la fin
était en vue. Pour la Banque d’Amsterdam elle
intervint en 1819. Après deux siècles et quelques
années de services, ses affaires s’arrêtèrent.

CHAPITRE

III

Les banques
L’argent a trois créateurs : la Monnaie, le Trésor,
qui est à l’origine du papier-monnaie; et les
banques sous leurs différentes formes. Dans l’ordre
d’ancienneté, les banques viennent juste après la
Monnaie et sont, comme elle, une idée extrêmement
ancienne. La banque avait déjà atteint un niveau
de développement im portant sous les Romains mais
déclina au cours du Moyen Age, quand le commerce
devint plus difficile et que la condamnation reli­
gieuse de l’usure entra en conflit avec l’industrie des
prêteurs. A la Renaissance, elle acquit une vie
nouvelle parce que le commerce revivait et que les
scrupules religieux cédaient très normalement
devant les avantages pécuniaires. Dans la mesure
où il est licite d’attacher une connotation ethnique
aux affaires, celles de la banque appartiennent
indiscutablement aux Italiens1. L’Italie fut le cadre
1. Voir Abbott Payson Usher, « The Origins of Banking : The
Primitive Bank of Deposit, 1200-1600 », The Economie History
Review, vol. IV, n° 4 (avril 1934), p. 399. L’auteur avance l’hypo­
thèse d’un lien éventuel entre la banque romaine et la banque
italienne mais conclut « ... rien ne prouve aujourd’hui qu’il y ait eu
la moindre continuité entre les deux institutions ».

42
L ’argent
tan t du déclin que de la vie nouvelle que n®us
venons d’évoquer; il n’est pas jusqu’à aujourd’hui
de banquiers, pas même les Rothschild ou J. Pierpont Morgan, qui aient égalé la grandeur des
Médicis, grandeur qui ne se trouva pas peu rehaus­
sée du fait qu’ils étaient les agents fiscaux du SaintSiège. Les banques de Venise2 et de Gênes furent
les précurseurs reconnus des banques commerciales
de notre vie quotidienne moderne. Celles de la
plaine du Pô étaient à peine moins avancées et
lorsque le prêt d’argent s’institutionnalisa à
Londres il s’installa tout naturellement dans Lom­
bard Street.
Le processus par lequel les banques créent de
l’argent est si simple que l’esprit en demeure
confondu. Quand il s’agit de choses aussi impor­
2. Charles Dunbar a fait œuvre de pionnier avec une étude
excessivement intéressante des opérations originales : « The Bank
of Venice », The Qaarterly Journal of Economies, vol. VI, n° 3
(avril 1892). Aux x m e, xive et xve siècles, plus d’une centaine de
banques de dépôt virent le jour à Venise. Une proportion
importante connut des faillites plus ou moins fracassantes. Le
Sénat déploya de grands efforts pour tenter de régler leurs
opérations, allant jusqu’à décider de leurs heures d’ouverture et à
contraindre les caissiers à compter les espèces sous les yeux des
clients. Les résultats furent bien décevants. Au xvie siècle, un
certain Tommaso Contarini, membre du Sénat, adressa à ses pairs
un discours dans lequel il résumait les difficultés rencontrées. Dans
la paraphrase qu’en a donnée Dunbar, il faisait remarquer qu’un
banquier avait toujours « la possibilité de rendre service à ses amis
en l’absence de tout paiement par la simple rédaction d’uh petit
bout de papier faisant état d’un dépôt. S’il convoite de beaux
meubles ou des joyaux fins, il peut satisfaire ses propres désirs
d’un simple trait de plume dans son livre de crédit, tout comme il
peut acheter des biens immeubles et richement doter ses enfants
sans bourse délier » (p. 316). Voir aussi Frédéric Lane, « Venetian
Bankers, 1496-1533 : A Study in the Early Stagès of Deposit
Banking », The Journal of Political Economy, vol. XLV, n° 2
(avril 1937), p. 187 sq

Les banques
43
tantes, on est en droit de s’attendre à un mystère
plus profond. Les dépôts de la Banque d’Amster­
dam dont on vient de parler pouvaient, sur instruc­
tion de leur propriétaire, être transférés à d’autres
pour régler des comptes. (Un service qui avait
longtemps été rendu par les précurseurs privés de la
banque.) Les pièces déposées ne servaient pas moins
d’argent par le simple fait d’être enfermées dans
une banque et susceptibles de transfert sous le seul
effet d’un trait de plume.
Il était inévitable que l’on découvre — comme le
firent les échevins conservateurs d’Amsterdam en se
penchant avec un intérêt coupable sur leurs propres
besoins en tan t que directeurs de la Compagnie des
Indes orientales — qu’un autre trait de plume
perm ettrait à un débiteur de la banque, et non plus
à un créditeur du titulaire du dépôt, de recevoir un
prêt sur ce dépôt inemployé. E t bien sûr, c’était la
banque qui percevrait des intérêts sur le prêt ainsi
consenti! On pouvait prévenir les auteurs de dépôts
que ces derniers étaient susceptibles d’une telle
utilisation — peut-être même les payer pour cela.
Le dépôt original restait au crédit de son auteur.
Mais il existait désormais un nouveau dépôt consti­
tué par le prêt. Les deux dépôts pouvaient être
utilisés pour effectuer des paiements, comme de
l’argent. De l’argent avait donc bien été créé. La
découverte de cette capacité des banques à ainsi
créer de l’argent se produisit très tôt dans l’his­
toire de la banque. C’est qu’il existait cet intérêt à
gagner sur les prêts. Avec ce genre de stimulant, les
hommes ont un naturel instinct de novateur.
Il existait une autre possibilité faisant appel à des
billets de banque et qui serait un jour merveilleuse­
ment exploitée par la future république américaine.
L’emprunteur recevait non plus un dépôt mais un

44
L ’argent
billet rachetable dans les espèces qui avaient été
placées à la banque comme capital ou comme dépêt
sédentaire. Avec ce billet, l’emprunteur pouvait
effectuer ses paiements; le bénéficiaire d’un tel
paiement, plutôt que de changer son billet pour de
l’argent liquide pouvait fort bien l’utiliser pour ses
propres paiements, et ainsi de suite à l’infini. Entre­
temps, la banque continuait de recevoir des intérêts
sur le prêt original. Un jour, peut-être, le billet
reviendrait à la banque pour être échangé contre du
liquide. Mais alors l’emprunteur aurait déjà rem­
boursé son emprunt, en liquide lui aussi. Tout serait
pour le mieux, et l’on aurait gagné un intérêt. Il y
avait aussi une chance pour que le billet continue
de passer de main en main sans jamais être
reconverti. Le prêt qui avait conduit à son émission
produirait des intérêts puis serait remboursé. Le
billet continuerait sa ronde. Personne ne viendrait
jamais réclamer les liquidités originales qui avaient
permis le prêt original. Dans les années 1960,
M. George Bail, diplomate, politicien et avocat,
chéri du succès, quitta le service public pour
s’associer aux Lehman Brothers, la grande firme de
Wall Street. « Pourquoi diable, l’entendit-on deman­
der un peu plus tard, est-ce que personne ne
m’avait parlé plus tôt de la banque? »
Écrivant au milieu du siècle dernier, John S,tuart
Mill réglait en quelques/phrases la question des
facteurs déterminant la valeur de la monnaie — ce
qu’elle achète :
La valeur ou puissance d ’acquisition de la m onnaie
dépend, en prem ier lieu, de l’offre et de la dem ande...
L ’offre de la m onnaie, en un m ot, est la to ta lité de la

Les banques

45

monnaie en circulation au moment dont on parle... La
demande de monnaie se compose, au contraire, de toutes
les marchandises mises en vente 3.

L’explication était parfaite pour l’époque. Et
elle dit aussi ce que les banques peuvent faire à
la monnaie. Sur un dépôt original en liquide, on
pouvait consentir des -prêts. Il en résultait de
nouveaux dépôts ou de nouveaux billets utili­
sables comme de l’argent. L’offre de biens restant
inchangée, les prix augmenteraient et la monnaie
perdrait de sa valeur. Pour peu que les banques
se m ontrent âpres au gain, se livrent une concur­
rence acharnée, voire les deux, et pour peu que
les emprunteurs se m ontrent suffisamment eupho­
riques, l’expansion des prêts producteurs d’intérêts
serait importante, dépôts ou billets se multiplie­
raient. Il en résulterait une augmentation des
prix ou une diminution de la valeur ou pouvoir
d’achat de la monnaie.
La hausse des prix était un inconvénient pour le
public ou, en tout cas, pour ceux qui payaient au
lieu de recevoir. E t pour les banques aussi, il y avait
un hic. C’était la possibilité que l’ensemble des
auteurs de dépôts et des détenteurs de billets se
présentent plus ou moins simultanément pour
retirer leur argent. L’auteur original du dépôt
pouvait rentrer dans ses fonds, puisque le dépôt
était toujours à la banque. Sinon, on pouvait le
remettre à celui qui l’avait emprunté. Mais aux
deux à la fois, rien à faire. Cette merveilleuse
capacité des banques — le miracle de la multiplica­
tion des dépôts — était suspendue à un fil. Il fallait
3. John Stuart Mill, Principes d’Économie politique, liv. III,
chap. vni, i 2, Paris, 1861, T. II, p. 10-11.

46
L ’argent
que les auteurs de dépôts ou les détenteurs de
billets ne viennent qu’en petit nombre réclamer les
liquidités que la banque s’engageait à payer. S’ils
venaient tous ensemble, la banque ne pouvait pas
payer. E t dès que l’idée que la banque ne pouvait
pas payer se répandait, tous venaient, précisément,
et souvent à la hâte. Quand cela se produisait, les
dépôts ou les billets qui avaient jusqu’alors servi
d’argent cessaient de servir. Dépôts et billets des
premiers venus seraient transformés en argent
liquide mais pour les retardataires, il ne resterait
rien. Il ne leur restait plus que les bouts de papier
sans valeur d’une banque désormais faillie. Cela
avait cessé d’être de l’argent. Au miracle primitif de
la création d’argent répondait alors le désespoir de
son aussi soudaine disparition.
Comme il y avait désormais moins d’argent pour
acheter, les prix baissaient. Leur baisse pouvait être
rapide et ruineuse tant pour ceux qui avaient des
marchandises à vendre que pour ceux qui avaient
des dettes à rembourser. C’était la dépression, la
panique, la contrepartie naturelle de l’euphorie
antérieure. Et là encore, c’était une chose assez
simple.
Avec le développement de la banque, à compter
du xvne siècle, et l’aide d’un certain nombre
d’autres circonstances, ces cycles d’euphorie et de
panique se multiplièrent. Leur amplitude en vint à
correspondre à peu près avec le temps qu’il fallait
aux gens pour oublier le désastre précédent — le
temps que les génies financiers d’une génération
mourussent dans la honte et fussent remplacés par
de nouveaux hommes de l’art que gogos et gobemouches pouvaient croire aussi doués, mais vrai­
ment, cette fois, que Midas. Ces cycles d’euphorie et
de panique se sont étalés sur deux cent cinquante

Les banques
47
ans, de John Law à Bernard Cornfeld et à YEquity
Funding Corporation of America. Puisque John Law
a montré, peut-être mieux que personne après lui,
ce qu’une banque peut faire avec la monnaie et à la
monnaie, il mérite que l’on s’arrête un peu sur son
cas. D’autant que, se déroulant à Paris, ses opéra­
tions eurent un style et un panache qu’elles
n’auraient probablement pas manifestés si elles
avaient eu pour cadre une place financière plus
banale. Elles eurent aussi le mérite d’une extrême
clarté.
Law arriva en France en 1716 avec des antécé­
dents que, même alors, certains ont dû juger peu
rassurants, ©riginaire d’Ecosse, détail qui retiendra
l’attention plus tard, il fuit l’Angleterre où on
l’accuse de meurtre, à la suite d’un duel dont il est
assez irrégulièrement sorti vainqueur. Héritier
d’une fortune considérable, il l’avait dilapidée
avant de se m ettre à gagner sa vie en jouant. Le
duc de Saint-Simon, aux Mémoires duquel nous
sommes redevables d’un exposé et d’un commen­
taire détaillés des opérations de Law — et qui fut
l’un des rares membres de la noblesse française à
avoir connu Law sans en souffrir financièrement —
le décrivait comme : ce genre d’homme « qui, sans
jamais tromper, avait partout gagné infiniment au
jeu, à force de posséder, ce qui me semble
incroyable, la combinaison des cartes4 ». Law avait
déjà essayé, en Écosse, en Hollande et en Italie, de
vendre sa grande idée, celle d’une banque de la
terre qui délivrerait aux emprunteurs des billets
4. Duo de Saint-Simon, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade,
t. VI, p. 660.

L ’argent
48
garantis par les terres du pays. Une révélation qui
connaîtrait divers avatars plus tardifs — y compris
en Allemagne, en 1923. Law n’en rencontra pas
moins de grandes difficultés avec les Écossais et les
Bataves, peu réputés pour leur imagination.
Mais la France, au contraire, était un terrain
fertile, encore que Law y proposât cette fois une
variante fondée sur des biens immeubles légèrement
plus éloignés. Ayant vécu trop longtemps,
Louis XIV s’était éteint l’année précédente. Quand
Law arrivé, les finances du royaume étaient dans
un état épouvantable. Le m ontant des dépenses
atteignait deux fois celui des recettes, le vide du
Trésor était chronique, les fermiers généraux et la
horde de maltôtiers qui dépendaient d’eux ne
manifestaient pas d’autre talent que celui de se
remplir les poches. Saint-Simon, qui pourtant
n’était pas toujours de bon conseil, préconisait la
banqueroute nationale -— on récusait toutes les
dettes et l’on repartait à zéro. Le Régent, Philippe,
duc d’Orléans — car Louis XV n’avait que sept ans
— ne pensait guère et agissait encore moins. Alors
Law vint. On raconte qu’il avait rencontré Philippe
quelques années auparavant dans un tripot. Ce
dernier « avait été impressionné par le génie finan­
cier de l’Écossais5 ».
Par un édit royal du 2 mai 1716, Law et son frère
se virent accorder le droit de fonder une banque au
capital de 6 millions de livres, soit 250 000 livres
anglaises. La banque était autorisée à émettre des
billets. Ce qu’elle fit sous forme de prêts, le
principal débiteur devenant, on s’en doute, l’État.
A son tour, l’É tat se servit des billets pour régler ses
5. Elgin Groseclose, Money and Man, New York, 1961, p. 129.

Les banques
49
dépenses et acquitter ses dettes. L’É tat décida
d’accepter les billets en paiement des impôts.
A l’origine, les billets étaient éminemment accep­
tables, que ce fût pour les impôts ou pour n’importe
quelle autre transaction. Et cela parce que Law, qui
soutenait par ailleurs que tout banquier qui néglige­
rait de conserver une encaisse métallique suffisante
pour racheter le papier émis par lui m éritait la
mort, Law, donc, s’engageait à racheter à tout
moment les billets à la valeur métal du jour de leur
émission. Les rois de France, suivant en cela une
tradition bien établie, n’avaient cessé de réduire la
teneur en métal précieux de la monnaie française,
espérant comme toujours que moins d’or et
d’argent suffiraient à faire le même travail. En
conséquence, Law semblait offrir une assurance
contre les malversations royales. Pendant quelque
temps, comparés aux pièces de même valeur nomi­
nale, les billets de Law contenaient un bonus.
Il n’est pas permis de douter de l’utilité du
travail accompli par Law au cours de ces premiers
mois. Les finances du gouvernement s’améliorèrent.
Les billets avancés au gouvernement et distribués
par lui pour couvrir ses besoins, joints à ceux qui
avaient été prêtés à des particuliers firent monter les
prix selon le mécanisme formulé par Mill. Et la
hausse des prix, jointe à l’optimisme engendré par
la mort du vieux roi et par la confiance en la
capacité avérée de longue date de l’économie
française de s’accommoder, voire de profiter, des
pires difficultés, entraîna une im portante reprise
des affaires. Law ouvrit des succursales de sa
banque à Lyon, La Rochelle, Tours, Amiens et
Orléans; c’est-à-dire qu’en termes modernes, sa
banque devint publique. Elle devint une compagnie
publique sous le nom de Banque Royale. Si Law
4

L ’argent
50
s’en était tenu à ce résultat, sa contribution à
l’histoire de la banque aurait été modeste. Le
capital liquide souscrit par les actionnaires aurait
suffi à satisfaire tous les porteurs de billets désireux
d’être remboursés. Le remboursement étant assuré,
peu de gens l’auraient effectivement demandé. Mais
il est possible que l’homme capable de s’arrêter
après un tel début n’est pas et n’a jamais été de ce
monde.
Les premiers prêts et l’émission de billets qui en
avait résulté ayant manifestement été bénéfiques —
et lui ayant apporté un grand soulagement person­
nel — le Régent proposa une émission supplémen­
taire. Si quelque chose est bon, il ne faut pas
craindre d’en reprendre. Law acquiesça. Conscient
du besoin, il imagina aussi un moyen de regarnir les
réserves au moyen desquelles la Banque Royale
garantissait le volume croissant des billets qu’elle
ém ettait. Pour ce faire, il montra qu’il n’avait pas
oublié son idée originale d’une banque de la terre. Il
fonda en effet la Compagnie ¿ ’Occident pour
exploiter et transporter en France les grandes
quantités d’or que le sous-sol de la Louisiane était
alors censé receler. Au précieux métal ainsi obtenu,
s’ajouteraient les bénéfices du commerce. Au début
de 1719, la Compagnie d’Occident, qui allait deve­
nir la Compagnie dès Antilles, se vit accorder
l’exclusivité du commerce avec l’Inde, la Chine et
les mers du Sud. Un peu plus tard, pour accroître
encore ses sources de revenus, on lui accorda le
monopole du tabac, le droit de battre monnaie et la
ferme des impôts.
Le pas suivant consista à proposer sur le marché
les actions de cet ancêtre des trusts. Cela fut fait en
1719 et la proposition suscita une réponse qui reste
probablement la plus visible, bruyante, voire parfois

Les banques
51
violente, qu’on ait enregistrée à ce jour. La foule
des candidats actionnaires était dense, la vente des
actions proprement assourdissante. Les transactions
avaient lieu dans l’ancienne bourse de la rue
Quincampoix. (Elles se déplacèrent ensuite place
Vendôme et, pour finir, à l’Hôtel de Soissons.) La
valeur des constructions et des terrains environ­
nants s’accrut considérablement du fait de la
demande de tous ceux qui désiraient s’installer le
plus près possible du centre des activités. La valeur
des actions connut une hausse phénoménale. Un
investissement de quelques milliers de livres au
début de l’année valait des millions en quelques
mois, voire quelques semaines. C’est pour désigner
les heureux bénéficiaires du phénomène qu’on
inventa le terme de millionnaire. Comme l’année
s’avançait, le nombre d’actions vendues ne cessait
de s’accroître.
Dans le même temps, la Banque Royale ne
cessait d’accroître le nombre de ses prêts et, par
conséquent, le nombre des billets qu’elle émettait.
Au printemps de 1719, elle avait émis pour 100 mil­
lions de livres de billets; au milieu de l’été, on en
était à 400 millions et pendant les six derniers mois
de l’année, elle émit 800 nouveaux millions.
On aurait tort d’imaginer que la vente des
actions créait un vaste fonds pour la mise en valeur
des terres vierges de Louisiane car, hélas! il n’en
était rien. Avec l’accord intéressé du Régent, le
produit des ventes d’actions du Mississippi n’allait
pas au Mississippi mais au gouvernement français,
sous forme de prêts dont il couvrait ses dépenses.
Seuls les intérêts de ces prêts étaient consacrés au
développement colonial et à l’exploitation des
mines d’or dont le minerai devait garnir les coffres
de la Banque Royale. En simplifiant à peine : Law

L'argent
52
prêtait des billets de la Banque Royale au gou­
vernement (voire à des particuliers) qui payait ainsi
ses dépenses et ses dettes. Ceux qui les avaient
reçus utilisaient alors ces billets pour acheter des
actions de la Compagnie d’Occident et le produit de
ces ventes d’actions retournait au gouvernement
qui s’en servait pour acquitter ses dépenses et
désintéresser ses créanciers. Ces derniers s’en ser­
vaient à leur tour pour acheter d’autres actions
dont le produit de la vente servait de nouveau à
acquitter les dépenses gouvernementales et à rem­
bourser les créances publiques. E t ainsi de suite,
cycle après cycle, chaque cycle un peu plus ample
que celui qui l’avait précédé.
Cette année-là, personne ou presque ne s’avisa du
fait que le gouvernement de la France était une
affaire encore moins saine que l’exploitation de la
Louisiane ni même du fait que c’est dans celui-là
qu’on investissait en croyant placer son argent dans
celle-ci. Transformé en Lass, plus prononçable, Law
était devenu l’homme le mieux considéré de France.
L’autosatisfaction qui est invariablement la marque
des génies financiers le convainquit de s’intéresser à
d’autres réformes économiques et sociales — et il en
proposa d’ailleurs d’extrêmement sensées. Il
demandait qu’on donne aux paysans les terres en
friche du clergé, que l’on abolisse les tailles et
dîmes, que l’on réduise les droits de douane et que
l’on libère le commerce des céréales de toutes ses
entraves. Il entreprit aussi de financer systéma­
tiquement de grands travaux publics avec les billets
de sa banque. Le souverain reconnaissant l’anoblit :
on ne pouvait sans risque de confusion avec le
Régent lui-même lui offrir La Nouvelle-Orléans, il
devint donc le premier — et à ce jour l’unique —

Les banques
53
duo d’A rkansas6. Le 5 janvier 1720 il eut droit à la
consécration suprême de son génie financier et fut
fait Contrôleur général des Finances. La fin était
proche.
Les billets, faut-il le dire, étaient au centre du
problème. Au début de 1720, le prince de Conti,
offusqué, dit-on, de ne pouvoir acquérir d’actions à
ce qu’il considérait comme leur juste prix, manda
une liasse de billets à la Banque Royale pour les
faire convertir en espèces. Il y en avait un bon
paquet : il fallut trois voitures pour transporter l’or
et l’argent de la transaction. Law en appela au
Régent qui ordonna au prince de restituer une part
considérable du métal précieux qu’il avait reçu en
échange de ses billets. Mais d’autres, plus avisés, se
préoccupaient déjà de convertir leurs billets en or et
en argent qu’ils faisaient passer en Hollande ou en
Angleterre. L’un d’entre eux, un spéculateur
nommé Vermalet, « se fit remettre de l’or et de
l’argent pour une valeur approchant un million de
livres qu’il entassa dans une charrette de fermier. Il
recouvrit le tout de foin et de fumier et, revêtant la
blouse crasseuse d’un paysan, conduisit son pré­
cieux chargement en Belgique pour l’y m ettre en
sûreté 7 ». Des mesures s’imposaient pour restaurer
la confiance. L’une, non dépourvue d’ingéniosité,
consista à enrôler un bon millier de mendiants dans
les bas-fonds parisiens. On les équipa de bêches et
6. Norman Angell, The Story of Money, New York, 1929, p. 247.
7. Charles Mackay, Memoirs of ExtraorcLinary Popular Delusions
and the Madness of Crowds, Londres, 1.841, Boston, 1932, p. 29. Le
livre contient une description fort vive de l’ensemble des activités
de Law, à côté de nombreux autres épisodes illustrant la folie des
foules. On ne saurait hélas! supposer que la totalité des informa­
tions que contient ce livre merveilleux répond aux critères
modernes de la vérité historique.

L ’argent
54
autres pioches et on leur fit parcourir les rues par
petits groupes, comme s’ils étaient en route pour les
mines d’or de Louisiane. Tout le monde saurait
ainsi que l’or n’allait pas tarder à se déverser dans
les coffres de la banque pour couvrir les billets.
Après avoir défilé et paradé autant qu’il le fallait,
les hommes furent dirigés vers les ports. Il s’en
échappa malheureusement une majorité — qu’on
avait peut-être encouragée à le faire — avant
d’atteindre les vaisseaux. Et bientôt, ayant propre­
ment vendu leurs outils, ils revinrent dans les
quartiers où ils avaient leurs habitudes. Paris
attendait l’or et vit revenir les mendiants; la
nouvelle troubla fort les porteurs de parts et de
billets de la Banque Royale. Et il devint nécessaire
de limiter les versements d’espèces en échange de
billets — signe durable de la fin du boom. Ulté­
rieurement, Law prit une mesure encore plus
énergique — il profita des nouveaux pouvoirs dont
il était investi en tan t que contrôleur général pour
interdire aux particuliers de posséder plus que de
petites quantités d’or et d’argent, interdiction qu’il
étendit ensuite aux bijoux et aux pierres précieuses.
Les délateurs étaient invités à partager avec l’É tat
les magots qu’ils seraient en mesure d’indiquer.
Entre-temps, à la Banque Royale de Paris, la foule
était plus nombreuse encore que par le passé, mais
les gens ne voulaient plus d’actions ou de billets, ils
exigeaient des espèces; un jour de juillet 1720, la
foule était si- compacte que quinze personnes
périrent étouffées. Du moins le raconte-t-on. Law
avait cessé d’être un génie financier : on savait
désormais que, livré à la populace parisienne, il
aurait été taillé en menus morceaux. Aussi le
Régent le tint-il prudemment à l’écart avant de lui
faire quitter le pays. Il gagna Venise où il vécut

Les banques
55
pendant dix ans « avec fort peu de bien, et y
mourut catholique, ayant vécu honnêtement,
quoique fort médiocrement, sagement et modeste­
ment, et reçut avec piété les sacrements de l’Égli­
se 8 ».
En France, Law laissait derrière lui des fortunes
brisées, des prix effondrés, des affaires déprimées et
une méfiance extraordinairement enracinée à ren ­
contre des banques et de leurs opérations. Quant
aux billets :
D e tou tes les nations du m onde, la France est la p lu s
renom m ée pour les chansons qu’elle tire de ses
déboires... les rues s’étaien t em plies de chansons...
l’une... en particulier, préconisait l’usage des billets [de
Law ] pour rem plir l’office le plus infam ant que l’on
puisse confier au papier9.

E t l’oraison de Saint-Simon mérite, elle aussi,
d’être citée :

... « d’ajouter com m e on fit au réel de cette banque, la
chim ère du M ississippi, de ses actions, de sa langue tou te
particulière, de sa science, c’est-à-dire un tour de passepasse continuel pour tirer de l’argent des uns et le
donner aux autres, il fallait bien, puisqu’on n ’avait ni
m ines ni pierre philosophale, que ces actions à la fin
portassent à faux, et que le p etit nom bre se trou vât
enrichi de la ruine du grand nom bre, com m e il arri­
va 10 ».

E t le duc poursuit ses réflexions en écrivant que,
partout ailleurs qu’en France, la banque de Law
aurait pu être une bonne idée. Mais les Français
manquent trop de retenue. C’était, nous le verrons,
un point de vue assez hasardeux.
8. Saint-Simon, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, t. VI,
o. 660.
9. Mackay, p. 37.
10. Saint-Simon, p. 528.

CHAPITRE

IV

La Banque avec un grand « B

»

Comme John Law l’avait montré en 1719, le
miracle de la création de monnaie par une banque
pouvait stimuler l’industrie et le commerce et
donner à chacun, ou presque, un doux sentiment de
bien-être. Les Parisiens ne s’étaient jamais sentis
aussi prospères que pendant cette année merveil­
leuse. Mais Law avait aussi m®ntré qu’arrivait
inéluctablement un jour, jour terrible, où il fallait
faire Jes comptes. Tel est, sous sa forme la plus
condensée, le problème qui allait occuper l’esprit —
ou troubler la cupidité — des génies de la finance
pendant les deux siècles suivants : comment avoir le
premier résultat sans le second, le miracle sans la
catastrophe ?
Certains parvinrent à la conclusion que l’un
n’allait pas sans l’autre. Longtemps après Law, les
Français manifestèrent la plus extrême méfiance à
l’encontre des banques et des billets de banque, de
toute monnaie autre que métallique. La Révolution
vint encore les conforter dans cette attitude par
l’expérience des assignats dont nous aurons l’occa­
sion de reparler. Les paysans français, en particu­
lier, manifestèrent désormais une préférence mar­
quée pour les pièces métalliques, préférence qui est


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