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Alain Garrigou Manuel anti sondages (2011) .pdf



Nom original: Alain Garrigou - Manuel anti-sondages (2011).pdf

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Alain Garrigou
Richard Brousse
L'Observatoire des sondages

M a n u e l a n t i- s o n d a g e s
L a
d é m o c r a t i e n 'e s t p a s à v e n d r e !

Ouvrages parus aux éditions la ville brûle

Révolution dans l'université. Quelques leçons théoriques
et lignes tactiques tirées de l'échec du printemps 2009, Emmanuel Barot.
La société managériale. Essai sur les nanotechnologies de l'économique
et du social, Anne Pezet, Éric Pezet.
Consignes pour un communisme du XXIe siècle,
Isabelle Garo et Elena vieillard.

En application des articles L.122-10 à L.122-12 du code de la propriété
intellectuelle, toute reproduction à usage collectif par photocopie, intégralement
ou partiellement, du présent ouvrage est interdite sans l'autorisation du Centre
français d'exploitation du droit de copie (CFC, 20 rue des Grands Augustins,
75006 Paris). Toute autre forme de reproduction, intégrale ou partielle, est
également interdite sans autorisation de l'éditeur.
© éditions la ville brûle, 2011
ISBN 978-2-36012-018-5

Alain Garrigou
Richard Brousse
L'Observatoire des sondages

Manuel anti-sondages
La démocratie
n’est pas à vendre !

Comment cela s'appelle-t-il
quand le jour se lève, comme aujourd'hui,
et que tout est gâché, que tout est saccagé,
et que l'air pourtant se respire,
et qu'on a tout perdu,
que la ville brûle,
que les innocents s'entretuent,
mais que les coupables agonisent
dans un coin du jour qui se lève? [...]
Cela s'appelle l'aurore.
Jean Giraudoux, Electre, 1937.

Sommaire

07 Pourquoi ce manuel?
17 Une autre histoire des sondages
18 Mythe des origines ou grand bluff originel?
21 Retour aux sources des sondages
27 L'évolution du marché des études et des sondages
31 Les sondeurs, au coeur du système
39 La construction de l'opinion
40 L'opinion publique n'est pas une donnée naturelle et universelle
42 La fabrication : sondeurs et commanditaires
46 La passation sondeurs et sondés
52 L'interprétation: réservée aux sondeurs
61 La dégradation de la qualité
62 Comment évaluer la qualité des sondages?
66 Les sondages victimes de leur succès
68 L'explosion des enquêtes en ligne
72 Des échantillons peu représentatifs
75 L'influence des sondages sur le commentaire
politique (et réciproquement)
83 L'obsolescence programmée des sondages
87 Usages stratégiques et effets politiques
88 Qui parle au nom du peuple?
89 La prétendue neutralité des sondages
90 La fièvre et le thermomètre
92 Mobilisation et démobilisation
94 L'ubiquité des sondages
100 La politique soumise aux sondages
111 Les push poils
117 La marchandisation de l'opinion
118 L'opinion publique est-elle une denrée rare?
119 Tout se paye et tout s'achète, même la démocratie?
125 Les sondages et l'élection
129 Que faire des sondages?
137 Annexes
139 Les arguments des sondeurs: lieux communs et contre-vérités
162 Glossaire
172 L'Observatoire des sondages
174 Quelques éléments bibliographiques

La critique est nécessaire
La méfiance envers les sondages est grande et alimente un
scepticisme ambiant qui ferait de leur critique la chose la
mieux partagée. Les sondages continuent pourtant de proli­
férer, et il faut bien croire qu’ils impressionnent encore. À cet
égard, la critique est plus nécessaire que jamais : le scepticisme
ne saurait suffire, car l’humeur critique ne remplacera jamais
la critique raisonnée. L’effort reste donc à faire pour contribuer
à la lucidité sur ce sujet doublement technique : sur le plan des
techniques de sondages, qui relève de la statistique et de la
méthodologie d’enquête, et sur le plan des usages politiques
des sondages, qui relève de la science politique.
Un instrument critique doit procéder avec simplicité, en s’atta­
chant aux problèmes élémentaires et fournir les informations
de base : c’est pourquoi nous avons souhaité vous proposer un
manuel comportant un glossaire, des arguments pour réfu­
ter les poncifs des opiniomanes - sondeurs, commentateurs,
politiques qui ne savent plus penser qu’à coups de sondes;
bref, un manuel anti-sondages, tant il est devenu nécessaire
de se déprendre de l’emprise croissante de ce type d’informa­
tion chiffrée, qui souvent ne vaut pas grand-chose mais parti­
cipe pourtant à la mise en condition des citoyens, et donc à la
perversion de la démocratie. Pour cette raison, on n’accorde
pas trop aux sondages en consacrant temps et énergie à leur
critique: ils sont bien plus qu’une simple technique, plus ou
moins imparfaite et trop présente dans la politique.
L’intention originelle des fondateurs était de créer un outil
fiable d’interprétation de l’opinion publique, dont ils criti­
quaient les vieux modes d’expression comme étant archaïques
et infidèles. L’opinion publique, disaient-ils, c’était les conver­
sations de salon, les articles de presse ou encore les discours
politiques. C’était l’opinion des porte-parole qui, partiellement
peut-être, mais toujours avec quelque abus, prétendaient par­
ler au nom des peuples. Une usurpation en somme. Les modes
d’expression directe de cette opinion, manifestations et grèves,
étaient vues comme des expressions frustres, voire brutales,
et dans tous les cas incomplètes d’une minorité de l’opinion
publique - à moins que ce ne soit celle de la foule irrationnelle

8

Manuel anti-sondages

qui avait, avec Gustave Le Bon ou Gabriel Tarde, inquiété les
beaux quartiers. Sans doute existait-il les élections démo­
cratiques, sages ou en voie de l’être, et régulières. Mais elles
avaient l’inconvénient d’être rares et de ne consister qu’à élire
des représentants.
Les sondages seraient, selon leurs initiateurs, la solution per­
mettant de restituer la parole aux peuples, dans une sorte de
consultation quasi permanente et pacifiée. Ils se sont en effet
imposés comme une nouvelle forme d’expression de l’opinion
publique. Les plus optimistes y verront un gain pour la démo­
cratie. Mais ils oublient une chose : le succès des sondages est
tel que les sondeurs prétendent offrir la meilleure expression
de l’opinion publique, voire même se confondre avec elle.
Existe-t-il encore des éditorialistes pour dire l’opinion pu­
blique dans leurs colonnes, comme ils le faisaient si aisément
dans le passé? Dans la presse comme dans les conversations,
on n’appuie jamais plus sûrement son point de vue que par la
sollicitation d’un sondage. D’une manifestation de rue, dit-on
qu’elle représente l’opinion publique? Exceptionnellement,
et quand elle rassemble des millions de gens. Et encore est-il
toujours quelqu’un pour le contester en invoquant la majo­
rité silencieuse. Et si l’élection reste la forme d’expression su­
périeure de l’opinion publique, c’est à elle que les sondages
sont confrontés pour pouvoir prétendre l’exprimer, sans aucun
risque d’ailleurs : les consultations sont si espacées, consis­
tant le plus souvent à déléguer à un élu plutôt qu’à s’exprimer
directement par référendum, qu’elles laissent une place im ­
mense aux autres formes d’expression de l’opinion publique,
c’est-à-dire à cette technique reproductible et simple - voire
simpliste - du sondage.
Les sondeurs n’apprécient pas la critique, ce qui est humain.
Il est en revanche plus étonnant de les voir adopter face à elle
une posture de victimes. Voudraient-ils qu’on les félicite tou­
jours? Jouir des avantages conférés par leur statut de person­
nalités médiatiques sans en encourir les inconvénients?
L’un d’entre eux se plaint ainsi:
«Je suis frappé de cette espèce de fascination, de fantasme, de hargne
parfois, qui se développe à l’égard des sondages [...]. Il y a mainte­
nant une espèce de rituel de l’engueulade du sondeur. Je crois que
nous y échappons de moins en moins. Stéphane Rozès en a été la

Pourquoi ce manuel?

9

victime, moi de même, nos prédécesseurs, Jérôme Jaffré ou Pierre
Giacometti aussi. » (Brice Teinturier, Ipsos1)

On devine dans ces reproches un rappel à la bienséance - pas
de noms2. Il est vrai que les sondeurs ne citent pas, ou très ra­
rement, les critiques - à l’exception de Pierre Bourdieu. Et s’ils
ne le font pas, ce n’est pas parce qu’ils sont polis mais pour ne
pas leur faire de publicité. On assiste donc à la mise en œuvre
d’une stratégie de mise en quarantaine des universitaires par
les sondeurs, qui font comme si la critique des sondages était
une sorte de « spécialité française » confinée à une école, ce qui
est bien entendu inexact.
« Cette visibilité, cette jalousie expliquent sans doute, en partie, le dé­
nigrement intellectuel dont le sondage est parfois victime en France,
et en France seulement» (Roland Cayrol, ex-CSA3)
« Ces dernières années, et presque uniquement en France, les
sondages sont redevenus un objet de querelle de légitimité, à la fois
politique et scientifique (ou du moins de controverse idéologique
s’habillant des oripeaux d’une prétendue « science ») du fait de
l’existence, sur le sol de ce pays, d'une école de philosophie politique
inspirée par Pierre Bourdieu. » (Roland Cayrol4)
« C’est un petit jeu classique dans la vie politique française, en
période électorale tout particulièrement: on a un certain nombre
d’acteurs politiques qui s’en prennent aux sondages à défaut de
s’en prendre aux médias, c’est un rituel. Habituellement ça se passe
plutôt en soirée électorale : c’est un bouc émissaire un peu facile, un
institut de sondage, c’est finalement assez peu dangereux» (Hugues
Cazenave, Opinionway5)
« Si dans une campagne électorale on cessait un jour dans ce pays
de faire le procès des instituts de sondage, et le procès de la mani­
pulation. C’est devenu un grand stéréotype des campagnes» (Brice
Teinturier, Ipsos)6
1 Brice Teinturier, « Sondages et usage des sondages : quel impact ? », Les premiers

2

3
4
5
6

10

entretiens du Jeu de Paum e: La démocr@tie d ’opinion. Du siècle des Lumières à la
démocratie des courts circuits, Versailles, 18 juin 2010.
En ce qui nous concerne, nous nommerons systématiquement dans ce manuel les
auteurs des propos cités. Car comment écrire sur les sondages sans parler des son­
deurs? Ils parlent tant, et pour dire des choses si absurdes, qu’il faut bien relever
leurs propos et dire qui en est l’auteur, ne serait-ce que pour honorer la citation des
références qui est la règle dans l’univers scientifique.
Cf. Roland Cayrol, Sondages, mode d ’emploi, Paris, Presses de SciencesPo, 2000, p. 29.
Cf. Ibid., pp. 113-114.
Talk OrangeTV-Le Figaro, 5 juin 2009.
Brice Teinturier, TNS Sofres, AFP, 5 juin 2009.

Manuel anti-sondages

On connaît le nom des victimes mais pas celui des accusateurs.
À les entendre, les sondeurs cités plus haut n’ont jamais mélan­
gé les genres. Par exemple, en servant secrètement un candidat
tout en jouant les observateurs impartiaux sur les plateaux mé­
diatiques, en étant confronté à des conflits d’intérêts, en com­
mettant des délits d’initiés via la fuite opportune d’informations
confidentielles à des amis journalistes. Ils n’ont, bien entendu,
participé à aucune manipulation d’expert en communication,
jam ais introduit de biais dans leurs questions (sauf par acci­
dent!) ni même «forcé» des chiffres et des interprétations pour
la satisfaction de leurs clients. Et ils n’ont jamais non plus tenu
de propos inappropriés ou agressifs sur leurs critiques.
« Qui fait l’ange fait la bête », disait Biaise Pascal...

Pour une critique citoyenne et
scientifique
Si les élections jouent depuis les origines un rôle essentiel dans
l’histoire des sondages, il faut dorénavant inverser la relation :
les sondages jouent aujourd’hui un rôle crucial dans les élec­
tions, et précisément lors de la désignation des présidents de la
République. Cette vision manipulatoire est bien entendu niée
par les sondeurs et leurs alliés. Voilà quelques décennies, ils
avaient largement raison. Aujourd’hui, ils ont tort, faute d’avoir
changé leurs arguments pour dépeindre une réalité qui a chan­
gé. Ainsi en 1995, en 2002 et en 2007, les vainqueurs l’ont em ­
porté grâce à des sondages qui les ont d’abord consacrés comme
candidats. Longtemps avant l’échéance, l’élection de 2012 a été
le terrain de manœuvres des manipulateurs de tous bords, les
spin doctors1. Parler de trucage en matière électorale aujourd’hui
ce n’est pas parler des méthodes d’antan - fraude, corruption
et pression -, mais essentiellement des manipulations de la
croyance par la publication de sondages.
Il s’agit, comme l’a montré l’affaire des sondages de l’Élysée2,
de la publication régulière de push poils 3 - sondages à la fois
1 Les termes dont la première occurrence figure en italiques sont définis dans le glossaire.
2 Affaire déclenchée après la publication, le 16 juillet 2009, d’un rapport de la Cour des
comptes révélant de graves irrégularités dans la gestion du budget de l'Elysée relatif aux
études d’opinion.
3 Voir chapitre 5 .

Pourquoi ce manuel?

11

porteurs et producteurs d’une opinion favorable - sur des
sujets comme les retraites ou la sécurité. Les sondages de ce
type sont de plus en plus centrés sur la compétition politique
permanente des prétendants au pouvoir, organisée en course
de chevaux par les sondeurs et les journalistes. Mais en poli­
tique, contrairement à ce qui se passe sur les hippodromes,
les commentateurs aident ou pénalisent considérablement les
concurrents. La compétition est-elle alors démocratique? Est­
elle même complètement loyale?
Ce n’est pas la moindre des prouesses que les sondeurs - et
d’autres avec eux - aient réussi à faire de l’opinion une arme
anti-démocratique. Face à cette dérive, nous avons la naïveté
de croire que la connaissance scientifique est un antidote utile
et nécessaire, même s’il n’est pas suffisant.
Quand une réform e des sondages a été am orcée par le
Parlement français en 2010-2011, les sondeurs se sont rebellés
contre cette tentative de régulation, selon eux forcément atten­
tatoire à la démocratie. Certains ont alors proposé de lancer le
débat, comme si les auteurs de la proposition de loi n’avaient
pas pris la peine de s’informer. Tactique dilatoire d’un gouver­
nement et de sondeurs hostiles à cette réforme. L’un d’eux,
pourtant d’origine universitaire, a proposé de réunir, pour ré­
fléchir à cette question, des «sondeurs, journalistes, dirigeants
politiques, citoyens»1. Pas de scientifiques.
Pourquoi la critique est-elle une affaire de scientifiques? Pour
les sondages, pas plus que pour toute autre activité, comment
envisager de céder à la prétention d’une profession de se ré­
server le monopole de la compétence sur elle-même? Comme
pour le reste des activités sociales, la critique scientifique a son
mot à dire. Et même plus que pour toute autre activité, tant
celle-ci revendique l’autorité de la science. La technique des
sondages, fondée sur des normes scientifiques empruntées
aux sciences sociales et statistiques, ne peut prétendre être
affranchie du contrôle scientifique. Et les scientifiques sont
forcément intéressés par les usages marchands de la science
qui ont des effets sur son image publique. S’agit-il alors d’une
défense corporative des scientifiques? Le contrôle réciproque
1 Roland Cayrol, «11 est inutile de légiférer sur la question des sondages», Le Monde,
9 mars 20u.

12

Manuel anti-sondages

que les scientifiques exercent entre eux n’est pas si différent. Il
constitue la norme légitime et nécessaire du fonctionnement
de leur milieu.
Dans la continuité des origines et d’une longue collaboration
des universitaires, les sondeurs attendaient une « critique
constructive». À ce compte, ils paraissaient prêts à pardonner
beaucoup. Or la critique scientifique n’a pas vocation à amélio­
rer l’outil. En tout cas ni directement ni nécessairement. Elle se
suffit à elle-même. Sans doute les sondeurs y perdent-ils cette
caution scientifique qui leur faisait jouer le jeu de la compli­
cité. Cela ne les empêchera pas de continuer leur travail. Les
scientifiques n’y perdent que quelques compliments de cir­
constances. Simplement, ils font leur travail.
La critique se doit par ailleurs d’être sévère, alors que les son­
deurs ont développé une forme de «contrefaçon». En effet, la
critique ne porte évidemment pas sur les méthodes quanti­
tatives en tant que telles, mais sur les enquêtes bâclées, bien
éloignées de la rigueur scientifique, en lesquelles ils dénon­
cent une dérive marchande : les sondages sont des produits
jetables, réalisés en vitesse, avec des coûts limités et pour
d’autres raisons que la recherche scientifique, et il revient aux
scientifiques de dissiper la duperie qui les fait prendre pour un
savoir scientifique.
Dans tous les cas, les modes d’expression ne sont rien face à
ce qu’ils sont censés exprimer, «l’opinion publique», sorte de
souverain dont tout dépend. La prétention à l’exprimer, voire
à l’incarner est équivalente à celle de prêtres qui porteraient la
parole divine. En démocratie, on ne saurait l’abandonner à qui
que ce soit, sauf à se trouver aussi dépossédé que les sujets des
monarchies de droit divin.
En ayant pris autant de place dans cette prétention à exprimer
cette opinion publique à la fois mieux (directement et à vo­
lonté), plus complètement (sur tous les sujets), et plus préci­
sément (grâce à la mesure), les sondages ont gagné leur place
d’objets centraux de la critique scientifique. Ils ne doivent pas
être une spécialité mineure mais au centre de la recherche
sur l’opinion publique, cet «équivalent de Dieu» dont Pierre
Bourdieu a écrit qu’elle n’existait pas1, mais qui peut pourtant
1 Pierre Bourdieu, «L'opinion publique n'existe pas», Les Temps Modernes, n°3i8, jan­
vier 1973, pp. 1292-1309, reproduit in Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de
Minuit, 1980, pp. 222-235.
Pourquoi ce manuel?

13

être exprimée inégalement, partout et nulle part, sous des
formes concrètes différentes, parfois concurrentes, et qui
suscitent tant d’interprètes.
S’intéresser aux sondages d’opinion, c’est donc s’intéresser à
une forme dominante de production de l’opinion publique,
ce qui est loin d’être un sujet mineur, alors que les experts
autoproclamés de l’opinion publique ne se contentent pas
de la mesurer: ils déterminent les politiques publiques et
contribuent à les faire accepter.
C’est un sujet technique, parce que la science est la force de
cette prétention. L’élection s’est imposée par la mesure et
l’universalité ; le sondage par la mesure et la représentativité.
Inférieur d’un côté pour des raisons institutionnelles, il l’em­
porte en souplesse. Si l’élection est apparue comme un pro­
grès scientifique à ses promoteurs, c’est parce qu’elle intro­
duisait la mesure dans les affaires politiques. La complexité
était cependant limité, et les traits légaux de l’élection (mode
de scrutin, découpage électoral) ont été les plus discutés, fai­
sant du vote une affaire de droit plutôt que de statistique.
Comme les sondages tirent leur légitimité de la science, leur
examen critique doit porter sur leur méthodologie, qui est
celle des statistiques et des enquêtes sociales. La technique
seule, les sondeurs apprécient qu’on la discute: pour eux,
les débats techniques n’intéressent pas les profanes, mais
on peut supposer qu’il contribueront à créer au mieux une
bonne impression, au moins une vague croyance dans la
valeur scientifique des sondages... Mais cette question de la
fiabilité de la mesure ne peut être déconnectée de la critique
politique qui l’accompagne, sauf à transformer la critique en
légitimation.
Car il ne suffit pas de discuter la technique des sondages, il
faut aussi considérer leur place et leur rôle dans l’arène po­
litique. Les sondages doivent être étudiés comme une insti­
tution, car c’est ce qu’ils sont devenus par leur ubiquité dans
les débats politiques (sélection du personnel politique, fabri­
cation de l’opinion publique, fonction de légitimation...). Ils
doivent l’être comme une institution parmi d’autres dont il
faut comprendre les spécificités, mais aussi comme une ins­
titution qui change l’ensemble du système politique.

14

Manuel anti-sondages

Les sondeurs ont, par intérêt, dénié les effets politiques
des sondages; ils s’accrochent, inutilement et comme à un
dernier bastion, à leur supposée absence d’effet sur le vote,
mais louent pourtant la « démocratie d’opinion ».
L’imposture est énorme: non seulement les sondages ne
sont pas ce mode d’expression directe et spontanée de l’opi­
nion publique qu’ils essaient encore de suggérer, mais ils ont
transformé les régimes démocratiques en régimes d’opinion.
Une régression majeure.
Au moins reconnaîtra-t-on que c’est un droit démocratique
que de faire scientifiquement leur critique.

Pourquoi ce manuel?

15

1 .

UNE AUTRE HISTOIRE
DES SONDAGES

Mythe des origines ou
grand bluff originel ?
L’histoire des sondages s’ouvre invariablement sur une nais­
sance héroïque : les sondages ont réussi à prédire le résultat de
l’élection présidentielle américaine de 1936! Ce n’est évidem­
ment pas une coïncidence si un même mythe a été forgé en
France avec la prédiction de l’élection présidentielle de 1965.
Dans les deux cas, les commentateurs y ont vu une preuve de
la fiabilité des sondages. Il n’est pas sans ironie que l’on se ré­
clame de la science en forgeant de nouvelles mythologies. Et
qu’elles s’avèrent aussi résistantes, même aux démentis les
plus clairs.
En 1936, George H. Gallup défiait le Literary Digest, magazine
spécialisé dans les «votes de paille»1 (strawvote), en annon­
çant qu’il se tromperait sur le vainqueur de l’élection prési­
dentielle. Un coup de bluff, alors que le magazine n’avait pas
encore fait de pronostic. Du coup, l’histoire mythologique des
sondages allait enregistrer le seul nom de Gallup alors que
d’autres firent des sondages très différents. Roper effectua
un sondage sur une population de 3 000 personnes ; Crossley
interrogea 30 000 personnes ; l’AIPO (American Institute for
Public Opinion) de Gallup distribua quant à lui 321551 bulle­
tins de réponse et interviewa environ 100 000 personnes. Tous
ces sondages étaient éloignés des normes actuelles des son­
dages représentatifs. Si Roper les satisfaisait en termes de taille,
les votes étaient extrapolés d’une batterie de quatre questions
portant sur l’opinion envers Roosevelt, une sorte de cote de
confiance, dirait-on aujourd’hui. Dans tous les cas cependant,
les effectifs de ces échantillons étaient nettement inférieurs
aux deux millions de lecteurs du Literary Digest2.
Les sondeurs se trompèrent - mais moins que le vote de
paille. Alors que le Literary Digest annonçait une victoire de
Alf Landon par 57,4% contre 42,6% à Roosevelt, les sondeurs
annoncèrent celle de Franklin D. Roosevelt, avec 55% pour
1 Terme désignant des simulations de consultations électorales organisées par des
journaux auprès de leurs lecteurs.

2 Sur tous ces points, il faut se référer au livre de Loïc Blondiaux, La fabrique de l’opi­
nion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998.

18

Manuel anti-sondages

Crossley, et 54% pour Gallup. Franklin D. Roosevelt rempor­
ta haut la main l’élection avec... 61% des suffrages. Soit une
énorme erreur du Literary Digest qui en subit la faillite, et
également une erreur importante, selon nos critères, des son­
deurs. Mais les sondeurs avaient annoncé le gagnant, faisant
ainsi la démonstration de la supériorité des échantillons re­
présentatifs. Même à l’état embryonnaire, la mise en œuvre de
la représentativité s’avérait plus sûre que le recours à l’échan­
tillon massif proposé par le vote de paille, qui comportait des
biais aussi importants que la sous-représentation des électeurs
modestes dans le lectorat du magazine. Or l’élection de 1936,
fortement clivée sur le New Deal, avait poussé les électeurs
pauvres à voter très largement en faveur de Roosevelt. Les son­
deurs ont aujourd’hui coutume de dire que les sondages ne
prédisent pas l’élection. C’est vrai quand ils se trompent ; mais
quand ils approchent le résultat, ils tirent parti de leur succès.
Cette prouesse des sondeurs américains est le véritable acte
de naissance des sondages. On a oublié la méthodologie incer­
taine et l’approximation très forte, comme on oubliera ensuite
les échecs.
En 1948, les deux grands instituts - Gallup et Pew - étaient
tellem ent sûrs de la victoire du candidat républicain
(Thomas E. Dewey) sur le président sortant (Harry Truman),
qu’ils arrêtèrent tout sondage plusieurs semaines avant l’élec­
tion. Or Truman l’emporta. Vive polémique dans la presse, où
l’on se moqua beaucoup des sondeurs. Ceux-ci reçurent néan­
moins des soutiens, notamment des milieux universitaires
engagés dans la promotion d’une science américaine après
la Seconde Guerre mondiale. Puis on oublia cet échec - un
simple incident de parcours? - pour ne retenir que la prouesse
originelle.
En France, c’est un universitaire adepte de Gallup, Jean
Stoetzel, qui fonde l’Ifop en 1938. Si la guerre lui interdit de
tenter le coup du docteur Gallup, ce n’est que partie remise,
et l’Ifop utilise le référendum constitutionnel de 1945 comme
première expérience. Une épreuve en principe très favorable
compte tenu du choix binaire (oui/non) proposé aux électeurs.

Une autre histoire des sondages

19

Sûr de son fait, Jean Stoetzel fait préventivement campagne au­
près des médias pour témoigner de l’exploit. Patatras ! Il avait
annoncé la victoire du « oui », et le « non » l’emporte. Cet échec
initial replonge les sondages dans l’ombre et il faudra attendre
près de vingt années pour réussir en France la prouesse fon­
datrice. En 1965, la première élection présidentielle au suffrage
universel donne une occasion favorable tant les choix, sans
être binaires, étaient simples : six candidats sont en lice et tout
semble joué d’avance, le général de Gaulle ayant remporté tous
les scrutins précédents, même s’ils n’étaient pas identiques. La
semaine avant le premier tour, les deux instituts français (l’Ifop
et le nouveau venu, la Sofres) annoncent le ballottage du grand
favori. Incrédulité des observateurs. Toutefois, le soir du pre­
mier tour, ce fut bien le cas.
Comme aux États-Unis quelques décennies plus tôt, la révé­
lation s’est donc opérée sur la surprise. Les résultats étaient
cependant très approximatifs puisque, si le score du général
de Gaulle était proche du résultat annoncé (43%), les scores
des suivants étaient éloignés des résultats réels: 25% pour
François Mitterrand contre 30 % dans les urnes, et 20 % pour
Jean Lecanuet contre 15 % dans les urnes.
Depuis lors, les sondages sur les intentions de vote sont les
plus connus de toutes les variétés de sondages. Chaque élec­
tion est une compétition pour les candidats, mais aussi pour
les instituts de sondages. Qui sera le plus proche des résultats?
Pour les sondages, c’est en général une fausse épreuve, car
si la critique se moque des sondeurs ou les accuse vivement
quand ils se trompent, cela n’a pas grande conséquence sur
leur activité. Venue après coup - donc trop tard - ce n’est en
somme qu’un peu de polémique qui s’ajoute à la mise en scène
de l’élection mais n’entame en rien leur crédit. L’histoire my­
thologique fait une interprétation aussi univoque des limites
montrées par les premiers sondages et de leurs revers que celle
qu’elle a faite de leurs succès. Ainsi, les approximations ini­
tiales attesteraient du progrès de la qualité. Quant aux revers,
ils ne seraient pas si graves, puisqu’il s’agit au pire d’une inver­
sion de l’ordre d’arrivée dans un premier tour où les candida­
tures sont multiples, mais jamais dans un duel.

20

Manuel anti-sondages

Il est vrai que l’exactitude est meilleure grâce aux fameux re­
dressements. Par leurs écarts mêmes avec le vote réel, les pre­
miers sondages ont en effet révélé que les sondés étaient iné­
galement sincères dans leurs déclarations d’intention de vote.
Aussi fut-il imaginé de corriger les chiffres bruts. Il fallait pour
cela les comparer aux déclarations des votes antérieurs. Si un
vote est sous ou sur-déclaré par les sondés par rapport aux ré­
sultats effectifs pris comme référence, on réévalue les inten­
tions de vote en proportion. Avec un petit coup de pouce par
intuition des sondeurs. C’est ce secret de fabrication que les
sondeurs français tiennent à préserver1.
En toute lucidité, il aurait fallu tirer de ces premières prédic­
tions approximatives une tout autre conclusion: si les son­
dages ont bien montré qu’ils prédisent plus juste que les votes
de paille par exemple, c’est grâce aux corrections apportées
aux chiffres bruts. Les erreurs de ces premiers sondages re­
trouvaient en somme un présupposé fondateur des sciences
sociales : les humains ne font pas ce qu’ils disent ni ne disent
ce qu’ils font, du moins pas également et pas complètement.

Retour aux sources
des sondages
Cette histoire des origines permet de mettre en valeur les liens
fondateurs entre sondages et science ainsi qu’entre sondages
et démocratie: les sondages seraient exacts parce que scienti­
fiques, et bons parce que servant à la démocratie.
Ces vérités sont bien entendu partielles. Pour autant, il ne
s’agit pas ici de dire l’inverse, que les sondages n’ont rien à
voir avec la science ou la démocratie, bref de substituer un rap­
port d’essence à un autre. Il s’agit cependant, et simplement,
de montrer que ces liens ne sont ni naturels ni automatiques.
Il faut de plus une certaine sélectivité du regard pour ne pas
voir que les sondages ne procèdent pas que de la science ou de
la démocratie. Ils sont aussi issus de deux sources beaucoup
moins flatteuses : la police et le commerce, la première comme
source historique, la seconde comme source du succès.
1 Voir aussi p. 154.

Une autre histoire des sondages

21

La science
Les sondeurs p erpétueraien t les prem iers travaux de
statistiques sociales amorcés au xvme siècle avec l’arithmétique
politique, puis les enquêtes sociales sur les milieux populaires
comme celles de Villermé et de la statistique générale de la
France. Ils auraient enfin reçu le renfort décisif de la théorie
de la représentativité à la fin du xxesiècle, permettant de
fabriquer des échantillons représentatifs. Et le génie de
quelques personnages évoluant à la marge de la science et du
commerce, exactement le profil d’un homme comme George
H. Gallup, a permis de tirer parti de ces avancées.
Pour savoir ce que pensent les gens, il suffirait de le leur de­
mander. Une croyance bien naïve, qui non seulement n’est pas
scientifique, mais est même l’inverse de la science. Si c’était le
cas, il n’y aurait ni science ni scientifiques, puisque les gens
seraient les plus à même de savoir ce qu’ils pensent. Il n’y a pas
de science sans opacité du réel, or le réel des sondeurs n’est
pas difficile à percer: il suffit d’interroger.
Cela ne discrédite pas les enquêtes sociales, bien au contraire,
mais certains types d’enquêtes et de mode d’explication. Croiton sérieusement que des enquêtes faites à la va-vite par des
enquêteurs non formés, pendus à un téléphone et devant pas­
ser plus de dix appels pour obtenir un questionnaire complet
soient une façon rigoureuse de procéder à un travail empirique
(i.e. d’observer le réel) ? Croit-on que des enquêteurs craignant
de voir leur sondé décrocher - ou plutôt raccrocher, quand il
s’agit d’un téléphone - puissent être préoccupés de la qualité
de l’information? Croit-on que ce même enquêteur, travailleur
précaire et payé à la tâche, n’est pas surtout préoccupé de son
rendement?
Il faut donc prendre en compte les conditions dans lesquelles
s’effectue le travail d’enquête. Lorsque les sondages étaient
réalisées en face-à-face, les enquêteurs étaient minimalement
formés à leur travail. Il y avait un contrôle quasi physique de la
situation : il est plus difficile de mentir - sur son niveau d’ins­
truction, son âge, etc. - à un interlocuteur qui nous fait face,
qu’au téléphone ou devant son ordinateur. Mais voilà, on ne
fait plus guère de telles enquêtes : trop chères. Avec le passage
au téléphone, dont on a critiqué au début le biais de l’inégalité
22

Manuel anti-sondages

d’équipement des ménages, les catégories modestes étaient
sous-représentées - ce qui ne fut plus vrai assez rapidement.
Puis le téléphone a connu un biais important du rendement,
sur lequel nous reviendrons longuement dans le chapitre 5, et
Internet s’est imposé, moins comme un Eldorado que comme
une roue de secours, avec là aussi des biais et des failles spé­
cifiques à ce nouveau mode de passation des questionnaires:
ces derniers étant à présent auto-administrés, les sondés devien­
nent en partie leurs propres enquêteurs. Nous sommes ici bien
loin de la définition d’un travail d’enquête sérieux en sciences
sociales.
La démocratie
La revendication démocratique des sondeurs a été immédiate.
Pour George H. Gallup, qui accolait un titre de docteur à son
nom et publiait un livre au titre on ne peut plus c la ir- The
Puise ofDemocracy1 -, ils permettaient une expression directe,
en dehors des groupes intermédiaires, et permanente, contrai­
rement aux élections. Une belle évidence : demander aux gens
ce qu’ils pensent, quoi de plus démocratique?
Et l’on peut même reconnaître que, dans certains cas, ces
consultations disent effectivement quelque chose de l’opi­
nion. Les sondeurs citent ainsi le soutien des Français au
mouvement social de décembre 1995, mis en évidence par les
enquêtes d’opinion alors même que l’on sait combien les gou­
vernements, dans ce genre de circonstances, se prévalent tra­
ditionnellement d’une supposée «majorité silencieuse» contre
les mouvements de grève.
Selon les sondeurs, beaucoup de questions politiques exigent
de tenir compte des résultats des sondages et de ne pas se limi­
ter à des oppositions de représentants prétendant chacun pos­
séder la juste représentation de l’opinion publique. Pour eux,
les sondages sont partie prenante de la compétition organisée
et pacifiée qu’est la démocratie. Pourquoi cette revendication
est-elle un abus?
1. Il n’y a pas une opinion publique sur tous les sujets. Dans un
certain nombre de cas, les sondages produisent des artefacts.
1 George Horace Gallup, Saul Forbes Rae, The Pulse o f Democraty: The Opinion Poll
and How it Works, New York, Simon and Shuster, 1940.

Une autre histoire des sondages

23

La gamme en est très variable selon les enjeux. Il est significa­
tif que certaines questions soient précédées d’une entrée en
matière du genre «vous savez que... ». Suivent plusieurs lignes
d’information pour s’assurer que les sondés ont bien compris
de quoi il s’agissait. Ils décrochent pourtant souvent et répon­
dent alors n’importe quoi pour en finir. Les sondés opinent,
c’est-à-dire consentent.
2. Les sondages ne sont pas un outil à la portée de tous, que
ce soit pour les faire - qui les paye? - ou pour les utiliser - qui
pose les questions et qui les interprète? Il ne faut pas croire
que les questions se posent naturellement ou encore qu’elles
s’imposent, et que les questions non posées sont sans intérêt.
3. Ils ont des effets sur la politique qui ne sont pas forcément
bénéfiques à la démocratie. Cette course de chevaux détourne
des idées vers les personnes1 et donne à la politique une in­
flexion plébiscitaire qui la fait tendre vers la remise générale
de soi à une autorité.
La police
Le souci des pouvoirs politiques de connaître les pensées des
populations n’est pas nouveau. Il devient systématique avec la
croissance des États.
«Au siècle des Lumières, quelque chose diffère : la lieutenance géné­
rale de police parisienne, créée en 1667, consacre une grande partie
de son travail à mettre en place des informateurs chargés d’écouter
en certains lieux publics (promenades, cabarets, jardins, places et
carrefours) ce qui se dit sur le roi et sur les événements.
Observateurs de police et mouchards (appelés « mouches» par la
population) travaillent à la volée, écoutent les exclamations et les
propos, puis les retranscrivent sur des rapports qu’ils envoient
régulièrement au lieutenant général de police. Ce dernier, dans sa
visite hebdomadaire au roi, tient au courant le monarque du climat
ambiant. »2

L’opinion publique a toujours intéressé les États. États autori­
taires? Lequel ne l’était pas... Il faut donc plutôt regarder du
côté des administrations les plus développées. En l’occurrence,
le souci de la bonne administration se mêlant à celui d’une
1 Nous y reviendrons plus longuement dans le chapitre 4.
2 Ariette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au xvni" siècle, Paris, Seuil, 1992,
pp.15-16.

24

Manuel antl-sondages

police efficace, les sondages sont dans la continuité de l’arith­
métique politique et de la statistique sociale. Ils participent
au processus d’étatisation de sociétés dont les monarques ont
besoin de connaître les ressources pour lever l’impôt et des
troupes. Les régimes autoritaires, qui ont gardé la fonction de
police, sans pouvoir assumer la bonne administration permise
par une bureaucratie efficace et rationnelle sont aussi gênés
par les limites de la liberté d’expression et ses risques. Leurs
polices procèdent par sondages, sans critères représentatifs
transparents. Les renseignements généraux l’ont fait en France
depuis la fin du xixe siècle, par le recours à des informateurs,
avant de renoncer un siècle plus tard à leurs propres enquêtes
au profit de sondages représentatifs effectués par les officines
spécialisées.
On comprend alors pourquoi certains sondages sont effectués,
mais ne sont pas publiés. Tandis que d’autres ne sont même
pas effectués, tant il est des questions qui ne se posent pas. Au
Maroc, les autorités ont interdit un sondage sur le roi, et toute
publication qui s’y référait1. Non qu’une monarchie autoritaire
ne s’intéresse pas à ce que les sujets pensent d’elle, mais cela
ne doit pas être une préoccupation publique au point que le
fait même d’interroger est déjà iconoclaste.
Il en va de même dans les régimes démocratiques, où les son­
dages ne sont pas tous publics, à commencer par ceux qui
sont payés par les gouvernements. Cette opacité n’est sans
doute pas un gage de démocratie, à la fois parce qu’il y a une
inégalité d’accès aux sondages et parce que les sondages ne
sont pas seulement des moyens de connaissance mais bien
d’action. Loin des discussions publiques oiseuses, il n’est per­
sonne pour ignorer que les sondages font aussi l’opinion2.
Il n’y a jam ais eu de rupture définitive avec le contrôle des
consciences.
Le commerce
En France, le terme d’«institut» s’est imposé pour les entre­
prises de sondages, les assimilant ainsi à des structures acadé­
miques. Incontestablement, elles y ont assez bien réussi.
1 Cf. « Le sondage interdit », Le Monde, 4 août 2009.
2 Voir chapitre 2.

Une autre histoire des sondages

25

Elles ne sont d’ailleurs pas les seules à avoir revendiqué cette
autorité de la science, puisqu’il existe aussi des instituts de
beauté... Mais s’il s’agit dans les deux cas de favoriser le com­
merce par la caution de la science, l’enjeu n’est pas le même.
Aussi en ce qui nous concerne, et avec le souci du mot juste,
nous ne parlerons pas ici d’instituts, mais d’«entreprises» de
sondages, un terme plus approprié à la vocation marchande
évidente des sondeurs. L’autre accessoire destiné à transformer
des marchands en scientifiques, à savoir le titre de «polito­
logue» donné aux sondeurs par eux-mêmes et par les journa­
listes, s’est quant à lui imposé dans les années 1990.
L’usage des sondages a connu une croissance exponentielle,
de même que les sociétés commerciales qui les fabriquent
et leurs chiffres d’affaires. Contrairement à un point de vue
progressiste aussi mal fondé intellectuellement qu’il est com­
mode idéologiquement - la croyance dans le progrès univer­
sel - les progrès de la critique sont allés de pair avec la pro­
lifération des sondages et le développement de leurs usages
manipulatoires.
Une critique plus générale, mais tout aussi vague et représen­
tative à ce titre de la misère du temps, fait dire aux observa­
teurs conformistes - auxquels on accordera des circonstances
atténuantes tant la société actuelle est inondée de poncifs qu’une «démocratie d’opinion» s’est imposée avec les son­
dages. Il est tellement difficile d’accepter que l’opinion puisse
aller contre la démocratie que l’on réclamera un peu d’indul­
gence à l’égard de tous les leaders d’opinion et intellectuels
médiatiques qui ont cru - et croient encore - à la possibilité
d’une démocratie d’opinion. Ils n’ont vu que l’ombre dans la
caverne. L’illusion était d’autant plus forte que les sondages
ont proliféré.

26

Manuel anti-sondages

L’évolution du marché
des études et des sondages
Il est difficile de savoir combien de sondages sont effectués
dans le monde. En effet, nombre d’entre eux restent confiden­
tiels, beaucoup concernent le marketing, et le terme même
de sondage recouvre plusieurs réalités. On devrait sans doute
le réserver aux enquêtes sur des échantillons représentatifs,
à l’exclusion de ces enquêtes sur échantillons spontanés, ces
votes de paille organisés par les médias comme des opéra­
tions publicitaires. Cependant, même dans les enquêtes sur
des échantillons représentatifs, on parle souvent de sondage
pour désigner une ou deux questions dans un questionnaire dit
« om nibus» rassemblant les sujets les plus divers. Il existe en
tout cas des indices particulièrement éloquents de leur suc­
cès: l’augmentation de leur nombre et la croissance des en­
treprises, toujours plus nombreuses et toujours plus grandes.
Les estimations actuelles du nombre de sondages publiés
en France font état de plus d’un millier d’enquêtes par an1,
soit un doublement en vingt ans. Environ 80% d’entre elles
ne sont pas rendues publiques par leurs commanditaires2.
Concernant les seules enquêtes d’intention de vote, la com­
mission des sondages notait également leur forte augmenta­
tion, qu’il s’agisse de l’élection présidentielle ou des élections
législatives. 293 enquêtes ont été publiées à l’occasion de
l’élection présidentielle de 2007 contre «seulement» 111 pour
celle de 19813 (153 pour les législatives de 2007, contre 63 en
2002). Seules les élections européennes et régionales échap­
pent, d’après la commission, à ce phénomène.
Cette inflation concerne également les pouvoirs publics. Si
l’affaire de l’OpinionGate s’est traduite par une réduction des
1 Cf. Sénat, Hugues Portelli et Jean-Pierre Sueur (rapp.), Sondages et démocratie : pour
une législation plus respectueuse de la sincérité du débat politique, Rapport d’infor­
mation, n° 54 (2010-2011), 20 octobre 2010, p. 11.
2 Stéphane Rozès (à l’époque directeur général adjoint de CSA), « Les sondages :
peut-on mesurer l’opinion?», Les rendez-vous de l’histoire, Blois, 19 octobre 2007.
Voir également Hélène Meynaud, Denis Duclos, Les sondages d'opinion, Paris, La
Découverte, 2007, (4e éd).
3 153 en 1988,157 en 1995, et 193 en 2002. Cf. Le Monde, 9 mars 2011.

Une autre histoire des sondages

27

dépenses de sondage de l’Élysée, celles du SIG (Service d’in­
formation du gouvernement, placé sous l’autorité directe du
Premier ministre) ont en revanche considérablement augmenté.
Ce phénomène de vases communiquants a suscité le commen­
taire suivant de la Cour des comptes :
«Le SIG a beaucoup plus servi à faire connaître à F exécutif Tétat
de l'opinion des Français sur la politique menée par leurs diri­
geants qu'à communiquer auprès des Français sur Faction du
gouvernement »1.

Évolution du budget sondages de l'Élysée2
20081

2009

2010

3,28 m illio n s €

1,875 m illio n €

1,3 m illio n €

1Date du premier contrôle du budget de l’Élysée par la Cour des comptes.

Évolution du budget du SIG3
2007

2008

2009

2010

6,2 m illions €

10,7 m illions €

27 m illions €

27,95 m illions €

Si Tannée 2009 a enregistré une diminution du chiffre d’affaires
du marché des études et des sondages, tant au niveau m on­
dial (28,9 milliards de dollars, en baisse de 4,6%) que national
(1,93 milliard d’euros, en baisse de 3,4%), cela ne saurait faire
oublier la croissance globale du secteur en France depuis une
décennie, puisque de 1997 à 2008 sa progression s’établit à près
de 120 %4.
1 Cf. Cour des comptes, référé du 22 mai 2010, cité in Libération, 10 novembre 2010.
2

Service d’information du gouvernement. Ce budget ne couvre pas toutes les dé­
penses de communication gouvernementale puisque 120 millions d’euros supplé­
mentaires par an ont été attribués pour 2011 et 2012 à l'agence de publicité et de
marketing AEGIS (actionnaire principal : Vincent Bolloré). Libération, 16 juillet 2010.
3 Cf. Marketing Études. Le guide des études marketing, média et opinion, 16e édition,
P-37.
4 Cf. Marketing Etudes. Le guide des études marketing, média et opinion, 17e édition,
novembre 2010, p.32 et suivantes. Pour la France, les chiffres sont basés sur une en­
quête du Syntec auprès de 500 entreprises et repose donc sur les déclarations de ces
dernières. Nous avons, quand cela a été possible, croisé les chiffres donnés par les
sondeurs français les plus connus médiatiquement avec les données du Registre du
commerce. L’Insee recensait quant à elle, pour l’année 2008, 4600 entreprises pour
17000 salariés et un chiffre d’affaires total de 2,8 milliards d’euros, sachant que les
20 plus grandes entreprises (plus de 100 salariés) réalisaient un tiers de ce chiffre
d’affaires (cf. Insee - Direction des statistique d’entreprise, Les services marchands,
Rapport pour la commission des comptes des services (document de travail), dé­
cembre 2010.

28

Manuel anti-sondages

Marché mondial des études 20091
Région

CA (M$)

Taux de croissance
2008-2009
(après inflation)

Part de
marché
Monde

Évolution

Europe

13 299

- 5,9 %

46%

- 3%

Amérique du Nord

9 180

- 3,5 %

32%

+ 2%

A sie Pacifique

4 480

- 2 ,2 %

15%

+ 1 %

Amérique Latine

1 486

- 4 ,6 %

5%

Afrique & Moyen-Orient

492

- 1 0 ,2 %

2%

Monde

28 946

- 4 ,6 %

-

Classement des sociétés de marketing et dfopinion (France 2009)2
Rang

Groupe

CA 2009
M€

Effectifs
permanents

Part des études d’opinion
dans le chiffre d’affaires (%)1

1

IPSOS France

100,9

597

ne

2

Groupe GfK France

97

725

ne

3

Médiamétrie

62,6

515

ne

4

IMS Health

59

237

ne

5

Groupe BVA

54,5

280

12

6

Groupe MV2

47,5

155

ne

7

Ifop France

33

192

22

8

CSA

32

360

22

9

Groupe LH2-Test

30,1

138

15

10

CegmaT opo/Présence

18,1

48

ne

11

Synovate

17,7

70

ne

12

A+A

16,7

70

ne

13

Sorgem

14,7

68

ne

14

MKG groupe

10,5

60

ne

15

Repères

10,2

52

ne

16

Stratégir

9,7

54

ne

17

Opinion Way

9,1

42

22

18

Harris Interactive

7,9

57

5

19

Global Insight

7,2

56

ne

20

Mica Research

6,9

43

ne

Hors
classement

Viavoice

0,733

ne

1N e se limite pas aux sondages politiques.

1 Cf. Marketing Magazine, n°i40, ier mai 2010. TNS Sofres, absent du classement, a
été racheté depuis par le groupe Kantar, appartenant lui-même au groupe WPP. Au
31 décembre 2009 le chiffre d’affaires de TNS Sofres publié au registre du commerce
s’élevait à 128,9 millions d’euros, pour un effectif de 588 personnes.
2 Cf. Marketing Études. Le guide des études marketing, média et opinion, 17e édition,
novembre 2010, p.32.

Une autre histoire des sondages

29

Marché mondial des études par mode de collecte (2009)

Études quantitatives
22%
On line

Études qualitatives
Groupe

9%

16%

Entretiens
individuels

2%

Face-à-face

13%

On line

1%

Postal

4 %

Audience

1%

Autres

8%

Autres

7%

Téléphone

17%

Automatisé
électronique

Études quantitatives: répartition par mode de recueil (en France)1
Mode de recueil

2007

2008

2009

Études téléphoniques

30%

33%

28%

Face-à-face

37%

31 %

33%

Études via Internet

21%

25%

31 %

Études en salle

7%

10%

4%

Études postales

5%

5%

5%

Études qualitatives: répartition par mode de recueil (en France)
Mode de recueil

2007

2008

2009

Réunions de groupe

60%

56%

48%

Entretiens individuels

23%

25%

24%

Études via Internet

6%

5%

7%

Autres techniques

11%

1 5%

21%

En 1995, Patrick Champagne relevait l'importance politique
prise par les sondages :
«Le poids des sondages dans l'esprit des responsables politiques,
et plus généralement dans le fonctionnement général de la
vie politique, est devenu aujourd'hui considérable : réalisés
en permanence, confortés les uns par les autres, ils tendent à
avoir plus d’existence politique que les procédures électorales
institutionnelles normales»1.

Est-il besoin de dire que cela s’est encore accru? Il est ten­
tant de considérer ce succès comme la conséquence logique
1 Patrick Champagne, « Les sondages, le vote et la démocratie », Actes de la recherche
en sciences sociales, 1995, n°i09, p. 89.

30

Manuel anti-sondages

et naturelle de la valeur des sondages, comme une conquête
ouverte par les succès originels - conquête plus ou moins lon­
gue selon les pays, mais en quelque sorte nécessaire. Cette illu­
sion fréquente revient à croire et faire croire que les choses ont
une force propre. En somme, les sondages se seraient imposés
parce qu’ils sont exacts (force de la science) et parce qu’ils sont
démocratiques (force de la justice). Or cette vision occulte le
rôle des agents sociaux qui, en s’en emparant comme des res­
sources, ont contribué au triomphe des enquêtes d’opinion.
Car dans leur marche vers le succès, les sondeurs et les son­
dages n’étaient pas seuls : ils ont pu compter sur le soutien des
milieux économiques, médiatiques et politiques.

Les sondeurs,
au cœur du système
Les entreprises
On oublie trop souvent que l’essentiel de l’activité des entre­
prises de sondage est un service aux entreprises économiques.
Les grandes entreprises consomment des sondages - pour fi­
naliser leurs projets, lancement de marques, de logos, de nou­
veaux produits, de campagnes publicitaires, etc. - parce que
les sommes en jeu et la rationalisation du travail imposent
de mettre toutes les chances de leur côté. On ne lance pas un
nouveau modèle d’automobile sans avoir exploré les attentes
d’une clientèle. Dans tous les cas, les dirigeants économiques
ne prennent pas la responsabilité d’énormes investissements
sans garanties. Les résultats et les usages de ces études restent
cependant confidentiels.
Le marché des études est lucratif et gigantesque, la concur­
rence y est rude. Les entreprises de sondage sont aussi des
marques qui, pour augmenter leurs parts de marché, se livrent
à une guerre de la notoriété dont les sondages politiques sont
un élément essentiel : leur publication, leur référencement,
leur signalement par les médias, en multipliant les citations de
leur marque, contribuent à leur notoriété auprès de clients po­
tentiels. Les soirées électorales faisant alors figure d’opérations
de promotion à grande échelle.
une autre histoire des sondages

31

Les journalistes
Une coopération régulière, devenue banale, s’est nouée entre
sondeurs et journalistes. La plupart des sondages publiés sont
offerts gratuitement à la presse, de même que leur analyse, ef­
fectuée par le chargé d’étude et reprise dans ses grandes lignes
par le journaliste qui cite le sondeur sous forme de réponse à
une interview. La valeur du cadeau est souvent modique car le
«sondage» n’est guère qu’une ou deux questions posée(s) au
sein d’un sondage omnibus et qui ont donc été payée(s) par le
commanditaire de l’étude.
L’initiative de cette collaboration revient souvent aux son­
deurs qui proposent aux médias les sujets, ou leur offrent des
sondages commandités par d’autres. Il est en théorie difficile
aux grandes entreprises d’influencer directement les médias,
indépendance journalistique oblige. Mais il en va différem­
ment si on leur propose des études. Les difficultés financières
auxquelles la presse est confrontée font qu’elle ne peut se
permettre de refuser une information bon marché. Chacun y
trouve alors son compte dans le cadre de sondages signés de
l’entreprise de sondage et du titre de presse, qui seront cités
dans les revues de presse et dans d’autres médias.
Si les sondeurs répètent à l'envi qu'ils travaillent avec tout le monde,
notamment avec la presse quotidienne, quelles que soient les lignes
éditoriales, les orientations politiques ou idéologiques, il existe bel et
bien des «couples» exclusifs ou quasi exclusifs.
C'est le cas, par exemple, de Libération et Viavoice, Le Nouvel
Observateur et LH2 ou TNS Sofres, Paris Match, France-soir, et l'ifop,
Le Figaro et l'ifop ou OpinionWay, Le Figaro magazine et TNS Sofres,
Métro et OpinionWay. Parmi les «couples» réguliers non exclusifs, on
retrouve Le Parisien, Marianne et 20 Minutes, régulièrement associés à
CSA, Le JDD à l'ifop, Le Point à Ipsos, L'Express à BVA.
Si ces collaborations procèdent entre autre des divers baromètres et
cotes de popularité, elles n'excluent pas d'autres types d'associations
moins régulières. Le Parisien publie par exemple des sondages
d'Harris Interactive, comme Marianne, depuis peu. Mais il est aussi,
des « couples » jusqu'à présent jamais vus, pour se limiter toujours
à la presse écrite, comme Libération et OpinionWay ou Marianne et
OpinionWay (lors de l'audience de son procès en diffamation intenté
contre Marianne suite à l'affaire des sondages de l'Élysée, le PDG
d'OpinionWay a même reconnu naïvement avoir proposé dans un
premier temps, mais sans succès, des sondages gratuits «en réponse»

32

Manuel anti-sondages

aux critiques formulées par le magazine (17e chambre du tribunal
correctionnel de Paris, mardi 2 février 2010).
Mais au-delà de ces partenariats, exclusifs ou non, et de ces
collaborations, toute la presse écrite et audiovisuelle cite, reprend et
commente indistinctement et sans discriminations les résultats de
tous les sondages publiés dans les médias.

Cette coopération n’est pas uniquement un échange de bons
procédés («information» gratuite contre visibilité). Elle ne
fonctionnerait pas sans cette affinité intellectuelle qui fonde la
familiarité entre sondeurs et journalistes. Ces derniers ont en
effet trouvé dans les sondages une ressource inestimable qui
leur permet de s’appuyer sur la légitimité de l’opinion.
À l’exception de quelques grandes plumes, il était difficile à la
plupart des journalistes de contester les propos des élus. Avec
quelle autorité en effet interroger, contredire éventuellement,
quelqu’un qui peut se prévaloir de la légitimité démocratique
conférée par les élections? En se prévalant de l’opinion pu­
blique ! On comprend mieux alors ce tic journalistique qui
consiste aujourd’hui à commencer un article par un pourcen­
tage tiré d’un sondage, une entrée en matière permettant de
suggérer d’emblée que l’auteur écrit avec à la fois la légitimité
de la démocratie et l’autorité de la science.
On en oublie combien l’invocation d’une opinion publique
chiffrée n’allait au départ pas de soi. Il faut rappeler comment
un journaliste connu protestait face à un ministre récusant
un sondage : «Mais c’est scientifique !» Il y eut par la suite de
moins en moins de ministres pour repousser avec mépris toute
invocation de sondage, comme le Premier ministre Raymond
Barre le faisait systématiquement.
Pour toutes ces raisons, on ne doit donc pas s’étonner des re­
lations de connivences établies entre sondeurs et journalistes:
ce sont des relations opaques d’échange bien compris qui
transforment les complicités en amitiés.
Les hommes politiques
Pour les dirigeants politiques aussi, les sondages ont changé l’exer­
cice du métier. L’adoption des sondages ne pouvait être simple
tant ce nouveau mode d’expression de l’opinion publique était
potentiellement concurrent de la légitimité électorale. Les élus

Une autre histoire des sondages

33

opposèrent donc longtemps leur indifférence au développement
de cette technique. Cette indifférence teintée de méfiance
pesa sur la croissance de ce jeune secteur d’activité, et il n’y eut
jusqu’en 1962 qu’une seule entreprise de sondage en France.
Les conditions favorables vinrent finalement d’une bureau­
cratie d’État de plus en plus tournée vers l’administration ra­
tionnelle des choses et des gens, dotée d’institutions comme
l’Insee. Elles vinrent aussi du nouveau régime politique qui, avec
la Ve république, concentre le pouvoir autour du chef d’État,
faisant de l’élection au suffrage universel la clé du pouvoir.
Ce n’est donc pas un hasard si la révélation publique des son­
dages eut lieu en France à cette occasion. Le général de Gaulle,
chef charismatique mais rationaliste, avait subi l’échec de la
mise en ballottage. La communication directe avec le peuple,
dont il prétendait tenir sa légitimité démocratique, révélait ainsi
au moins une faille. Il recourut donc au service des sondeurs
pour connaître les questions «que se posent les Français», se­
lon l’expression introductrice du journaliste qui mena sur ce
sujet une série de quatre entretiens.
Ce triomphe de la mesure de l’opinion publique est demeuré
discret, mais il n’en a pas moins permis aux sondages d’accé­
der au rang d’instrument ordinaire de gouvernement. Le chan­
gement était favorisé par le fait que le Premier ministre - et
futur président de la République - Georges Pompidou était
l’ami du fondateur et dirigeant de l’Ifop, Jean Stoetzel, issu de
la même promotion de l’École normale supérieure.
Si les sondages satisfaisaient à la fois les tendances rationa­
listes de l’État moderne et le type d’autorité charismatique du
chef de l’État, il existait en revanche une sorte d’incompatibi­
lité avec l’administration des notables qui perdurait dans les
circonscriptions. On y était élu grâce à un travail de relations
établi depuis le xixe siècle, via la mobilisation de réseaux d’in­
fluence. Au niveau local, la proximité personnelle des candi­
dats avec les électeurs passait par les interventions, les lettres,
les conversations et les poignées de mains sur les marchés,
dans les associations, etc. Les sondages étaient étrangers aux
modes de pensée de la politique locale - et hors de sa portée
financière. Les parlementaires y furent donc indifférents avant
d’y être hostiles.

34

Manuel anti-sondages

Pour que cette hostilité s’exprime, notamment dans le champ
législatif en 1977, il a fallu la conjonction de l’hostilité éthique
aux sondages et de la crainte d’en être les victimes. Les élec­
tions locales ayant alors tourné à l’avantage très net des par­
tis de gauche, et les sondages annonçant une large victoire de
l’Union de la gauche aux élections législatives de 1978, la peur
d’une amplification du succès de l’opposition décida le gou­
vernement et la majorité à légiférer.
La loi du 29 juillet 1977
Significativem ent, la loi du 29 juillet 1977 ne concerne que les
sondages électoraux: elle interdit leur publication une semaine avant
le scrutin et instaure une commission de contrôle des sondages.
Les sondeurs protestèrent contre ce compromis, mais en réalité,
la gêne était limitée : ils pouvaient faire des sondages, même s'ils
ne pouvaient pas les publier, et cette interdiction était limitée dans
le temps. Plus encore, et compte tenu de la composition de la
commission des sondages (sondeurs et hauts-fonctionnaires),
le contrôle ne s'annonçait pas trop sévère.
Tout en protestant rituellement au nom de la démocratie, les sondeurs
tirèrent rapidement profit de ce cadre législatif qui leur permettait de
se défausser de leurs erreurs au nom de l'interdiction de publier.
Il devint même banal de publier les intentions de vote a posteriori,
pour montrer combien les derniers résultats avaient enregistré
révolution terminale de l'opinion. De plus, ces contraintes s'avérèrent
provisoires, et la modification législative de 2002 réduisit à 48 heures
l'interdiction de publier.
Mais surtout, via la création d'une commission des sondages, les
sondeurs ont bénéficié d'un cadeau décisif: la caution d'État. Ils
produisaient dorénavant une information contrôlée légalement
- même si en réalité seule une infime minorité de sondages l'était.
D'ailleurs, la pratique se généralisa de publier pour tous les sondages
les mentions légales (l'entreprise de sondage, le commanditaire, la
méthode et la taille de l'échantillon) qui n'étaient pourtant obligatoires
que pour les sondages concernés par la loi. La presse prend d'ailleurs
systématiquement la peine de signaler que la «fiche technique est
disponible à la commission des sondages». Quand l'Observatoire des
sondages a fait observer à l'Agence France Presse que cette mention
était erronée, puisque les entreprises de sondages ne le faisaient pas
et n'avaient pas à le faire, il lui fut répondu qu'il s'agissait d'un «copiécollé». On s'interroge encore sur cette explication, révélatrice du profit
que tirent les sondeurs de ce contrôle qui n'en est pas un.
Quand l'affaire des sondages de l'Élysée a éclaté, en juillet 2009,
les fausses déclarations impliquaient le sondeur OpinionWay, la
société Publifact de Patrick Buisson, l'Élysée - qui payait et était

Une autre histoire des sondages

35

donc le commanditaire réel mais n'apparaissait pas - T F 1, LCI et Le
Figaro qui ne payaient pas mais figuraient comme commanditaires.
L'affaire souleva une polémique au cours de laquelle les sondeurs se
prévalurent du contrôle de la commission des sondages pour montrer
que tout était correct. L'argument ne manquait pas de saveur et
montrait que les sondeurs avaient compris l'usage qu'ils pouvaient
faire de cette législation qu'ils avaient critiquée. Et quand, à la suite
de cette affaire, une réforme des sondages plus contraignante fut
engagée par le Sénat, les sondeurs totalement hostiles à celle-ci ne
revendiquèrent pas une dérégulation mais le statu quo, soit le maintien
de la loi de 1977 .

Après cet épisode législatif, l’attitude des élus locaux envers
les sondages finit cependant par évoluer. À cet égard, la com­
paraison des attitudes de deux organismes publics ayant une
mission civique est éloquente. Dans les années i960, le Centre
d’instruction civique publiait une déclaration pour le moins
méfiante :
« Les sondages d’opinion sont détournés de leur véritable objet.
Alors qu’ils devraient constituer pour les seuls états-majors
politiques un élément d’investigation et d’appréciation, qui,
compte tenu des erreurs possibles, ne relèvent pas des sciences
exactes, ils sont sans la moindre précaution livrés au public.
Ainsi que le montre l’étude à laquelle a procédé le CIC, il est
certain que leur publication influence l’électeur et fausse
le sens du scrutin. »'

Un changement radical intervient en 2000 :
« Le Cidem s’est vu confier les attributions auparavant dévolues au
CIC, au premier rang desquelles les campagnes officielles d’incita­
tion au vote, à l’inscription sur les listes électorales et d’information
sur le vote par procuration. Ces différentes campagnes sont menées
chaque année en partenariat avec le ministère de l’intérieur et
l’Association des maires de France. »2

Ce nouvel organisme public a d’ailleurs commandé dès 2001
un baromètre dit « de la citoyenneté » qui
« sert d’appui pour mieux comprendre la réalité de l’abstention et
permet ainsi de dégager des orientations générales dans la lutte
contre l’abstention. »3

1 Le Monde, 15 mars 1967.
2 Cf. cidem.org.
3 Cf. http://www.cidem.org/index.php?page=barometre.

36

Manuel anti-sondages

La comparaison de deux autres moments est aussi significa­
tive. En 1977, la conjonction des méfiances politiques à l’égard
des sondages a donné naissance à une loi. En 2011, le pouvoir
politique - Nicolas Sarkozy est le plus gros consommateur
d’études d’opinion de tous les présidents de la République s’oppose absolument à l’adoption d’une nouvelle loi à la place
de cette régulation devenue obsolète. Sans surprise, cette ini­
tiative émane des sénateurs, restés proches des anciennes mé­
thodes électorales. Sans plus de surprise, la présidence de la
République a posé son veto - en vain au Sénat, avec succès à
l’Assemblée nationale, où les députés dépendent des investi­
tures du parti présidentiel. Et l’on sait combien les sondeurs
ont été actifs - discrètement d’abord puis publiquement,
par leur travail de lobbying auprès des élus et de la presse pour accréditer l’idée que la liberté d’expression était mena­
cée. Quand on constate que le rapporteur de la commission
reprend les arguments de la profession au mot près et en ne
maîtrisant pas complètement l’argumentation des sondeurs,
il n’est pas exagéré de dire que ceux-ci font la loi1.
Entretemps, les sondeurs ont cumulé cette activité avec
celle de commentateurs, de media trainers et de stratèges
en communication, d’autant plus indispensables aux en­
trepreneurs politiques que ces derniers ont adopté les m é­
thodes du marketing et disposent des im portantes res­
sources financières devenues nécessaires au succès politique.
Les sondeurs, dont les limites déontologiques sont d’autant
plus floues qu’aucune autorité ne peut les contraindre à plus
de rigueur, sont donc juges et parties. Ils sont en position de
mesurer et de redresser les cotes de popularité de leurs propres
clients, ou encore de commenter dans les médias les perfor­
mances de ces derniers.

1 Cf. «Psittacisme : quand les sondeurs font la loi», http://www.observatoire-des-sondages.org/Psittacisme-quand-les-sondeurs.html.

Une autre histoire des sondages

37

2.

LA CONSTRUCTION
DE L’OPINION

L’opinion publique n’est pas
une donnée naturelle
et universelle
À en croire les sondeurs, ils enregistreraient l’opinion publique,
une opération simple à penser... mais techniquement sophis­
tiquée à réaliser. En somme, l’opinion publique préexisterait à
sa mesure. À l’inverse, les sociologues font valoir que les son­
dages fabriquent l’opinion publique, selon une expression re­
prise par plusieurs d’entre eux, comme Patrick Champagne 1et
Loïc Blondiaux2.
Par commodité et incompétence, les sondeurs croient y voir la
patte d’une sociologie bourdieusienne. Cela suppose d’ignorer
d’une part que la critique des sondages est née aux États-Unis
dans la mouvance de l’école de Chicago, avec notamment l’ar­
ticle publié par Herbert Blumer en 19483, et d’autre part qu’en
France, les chercheurs critiques se recrutent dans plusieurs
courants, même si tous se réfèrent peu ou prou aux mêmes
sources. En l’occurrence, les sociologues critiques s’opposent
à l’approche behavioriste implicitement mise en œuvre par les
sondeurs.
En renvoyant toute la critique à Pierre Bourdieu, les défen­
seurs des sondages se réfèrent à l’article célèbre de 1973:
«L’opinion publique n’existe pas»4. La force du titre s’explique
par le contexte de sa formulation et il n’est pas de mauvaise
politique que de résumer la pensée du sociologue à cette for­
mule. Simplement, ce n’est pas ce qu’il dit quand on se donne
la peine de lire l’article au lieu de se contenter d’agiter son titre
choc. On sait bien qu’en polémique, il est judicieux de carica­
turer les thèses de l’adversaire pour les réfuter. Est-il besoin de
dire que la pensée du sociologue était plus subtile ?
1 Patrick Champagne, Faire l ’opinion, le nouveau jeu politique, Paris, Éditions de
Minuit, 1990.

2 Loïc Blondiaux, La fabrique de l'opinion. Histoire sociale des sondages, Paris, Seuil,
1998.

3 Herbert Blumer, « Public Opinion and Public Opiuion Polling », American Sociological
Review, n °i3 ,1948, pp. 542-5544 Pierre Bourdieu, «L’opinion publique n’existe pas», Les Temps Modernes, n°3i8,
janvier 1973, pp. 1292-1309, reproduit in Questions de sociologie, Paris, Éditions de
Minuit, 1980, pp. 222-235.

40

Manuel anti-sondages

Ce qu’il est dit dans cet article, c’est que l’opinion publique
n’existe pas uniformément comme un fait préétabli qu’il suffit
d’enregistrer, ou encore qu’elle existe inégalement - et parfois
pas du tout - mais qu’il est dans la capacité de sondages de la
faire exister malgré tout.
Les résultats de sondage sont, nous l’avons dit, généralement
présentés comme n’importe quelle autre information1. Si l’on
dit, par exemple que «56% des Français» (en réalité 56% d’un
échantillon de sondés équivalent à la population des Français
en vertu de la représentativité) sont favorables ou défavorables
à telle mesure politique ou à telle personne, ce pourcentage
ne paraît pas substantiellement différent de l’annonce d’un
accident ou d’une décision gouvernementale. On oublie sim­
plement que, contrairement à une information factuelle, il a
fallu poser une question pour «savoir». Autrement dit, que
cette «information», quelle que soit sa valeur, n’existe pas si
on ne la suscite pas. Et que ni les questions ni la procédure de
questionnement ne sont neutres. Les sondages ne sont pas une
«cueillette» d’informations. Les résultats d’enquêtes d’opinion
ne poussent pas tous seuls, contrairement aux fruits et aux
champignons. Mais à l’inverse, l’opinion n’a pas de saison !
Les sondages procèdent comme le vote, ainsi que l’ont
fait remarquer leurs défenseurs pour faire valoir sa nature
dém ocratique et repousser les critiques qui y voient un
processus antidémocratique. À une grande différence près,
cependant: on ne vote pas tous les jours et sur n’importe quel
sujet. Imagine-t-on que les électeurs soient conviés à voter
de but en blanc sur des sujets auxquels ils n’ont pas pensé?
Le vote n’intervient pas de inopinément. Il a lieu après une
campagne électorale, durant laquelle des arguments sont
débattus et suscitent la réflexion des électeurs, même si ce
n’est que pour confirmer des opinions préétablies quand il
s’agit d’une offre politique stable. L’opinion électorale est donc
une opinion réfléchie et mobilisée.
À l’inverse, les sondages produisent - pour partie, et parfois
en totalité - des artefacts, des opinions qui n’existeraient pas
dans l’esprit des sondés si on ne leur avait pas posé la ques­
tion - voire des «opinions de papier», qui ne sont même
plus dans la tête des sondés après le passage des enquêteurs.
1 Voir aussi p. 153.
La construction de l'opinion

41

Autrement dit, ce que l’on appelle des «opinions» sont des
unités hétérogènes dont la seule mesure est problématique,
comme si l’on additionnait des unités de nature différente.
Nous sommes donc très loin d’une pseudo alternative : «l’opi­
nion publique existe» ou «l’opinion publique n’existe pas». En
revanche, l’opinion publique n’est pas universelle. C’est donc
un immense paradoxe qu’une technique censée procéder des
sciences sociales finisse par en nier les fondements.
Ce paradoxe se renouvelle cependant à toutes les étapes de
la fabrication des sondages. Comprendre comment les son­
dages fabriquent l’opinion publique suppose donc d’étudier
comment les sondages eux-mêmes sont fabriqués, c’est-à-dire
d’aller au-delà de l’évidence de ces pourcentages publiés dans
la presse comme s’ils étaient des données naturelles. On l’a
dit, il ne faut pas compter sur la transparence de ces profes­
sionnels qui, à bien des égards, ne se comportent ni comme
des scientifiques ni comme des démocrates, mais comme des
commerçants et des magiciens.
Ils ne peuvent cependant tout cacher: bien des informations
sont publiques, par exem ple sur les sites Internet des
entreprises de sondages; des sondeurs en activité s’expriment,
d’anciens sondeurs parlent; des enquêteurs ou d’anciens
enquêteurs racontent l’ordinaire des enquêtes... Il est donc
possible de suivre la réalisation d’un sondage dans ses trois
étapes successives : la fabrication du questionnaire, sa
passation, et enfin l’interprétation des résultats.

La fabrication :
sondeurs et commanditaires
Comment commence un sondage? La réponse devrait être
simple: quand un client l’achète. Cela se passe ainsi avec les
sondages commerciaux, mais pour les sondages d’opinion, il
en va souvent différemment. En principe encore, le comman­
ditaire s’adresse à une entreprise qui étudie ses demandes
et élabore les questions permettant d’y répondre. Mais dans
le cas des sondages publiés, il n’en va pas toujours ainsi. Les
médias, indiqués comme les commanditaires sur la fiche

42

Manuel anti-sondages

technique, ne font souvent qu’accepter de publier un sondage
qui leur a été proposé et offert par le sondeur, qui a eu l’idée de
réaliser un sondage sur des intentions de vote ou sur un sujet
particulier et de le proposer à tel organe de presse avec lequel
il a l’habitude de travailler, ou souhaite développer un partena­
riat. Bref, c’est un cadeau, ou plutôt un échange marchandise
à l’avantage réciproque des partenaires. Le sondeur, dont le
nom sera mis en avant dans le journal, obtient ainsi une publi­
cité à moindre coût, de même que l’organe de presse, qui sera
cité dans les revues de presse. Pour les journaux, ces informa­
tions sont d’autant plus appréciables qu’elles sont gratuites :
même l’analyse du sondage est effectuée par le chargé d’étude
de l’entreprise de sondage. Ainsi se sont nouées des relations
stables et souvent amicales de partenariat entre journalistes et
sondeurs. On comprend mieux pourquoi et comment les pre­
miers adoptent l’univers des seconds, et réciproquement.
L’origine d’un sondage est encore moins claire quand le com­
manditaire n’est pas le payeur, le premier cachant le second.
La Cour des comptes a révélé dans son rapport du 16 juillet 2009
que des sondages publiés par Le Figaro, TF1 et LCI et réalisés par
OpinionWay ont été payés par la société Publifact qui travaillait pour
l'Élysée. Nul n'a cru les dirigeants de presse qui prétendaient avoir
payé ces études, tant ce type d'échanges n'est que la norme des
relations entre presse et sondeurs. En complète violation de la loi de
1977 , Publifact jouait, au moins en partie, le rôle de société écran entre
le payeur et le sondeur.

Une situation exceptionnelle ? Sans doute, mais aussi un reflet
de la norme en matière de production des sondages: ceux-ci
posent les questions qui intéressent leurs clients, c’est-à-dire
ceux qui les paient, qu’ils en soient les commanditaires réels
ou fictifs, et les médias.
Ainsi, les sondages posent les questions qui intéressent
ce que l’on pourrait appeler la «classe politique». Patrick
Lehingue notait significativement qu’en neuf ans il n’y avait
eu qu’un sondage sur les SDF, mais plus de quarante sur la
primaire socialiste durant la seule année 20061.
Comment considérer que cette opinion publique circonscrite
à l’espace de curiosité des sondages puisse être universelle?
1 Patrick Lehingue, Subunda, op. cit., p. 194.

La construction de l'opinion

43

L’élaboration du questionnaire se fait via une transaction au
cours de laquelle les désirs du commanditaire sont censés
faire bon ménage avec les règles méthodologiques et déon­
tologiques du sondeur. D’un côté, le commanditaire, qui fait
appel à la compétence technique du sondeur, doit respecter
les règles techniques. Mais de l’autre, il peut espérer obtenir
des résultats qui lui plaisent - voire se mêler plus ou moins de
technique avec l’assurance de celui qui paie.
Tous les sondeurs disposent d’anecdotes sur un bras de fer
avec un commanditaire ayant immanquablement tourné à
leur avantage, celui de l’exigence technique. Il leur arrive donc
parfois de refuser de satisfaire un commanditaire, de même
qu’ils peuvent rejeter l’utilisation des résultats faite par un
commanditaire. En le disant publiquement - ce qui est excep­
tionnel - ou en refusant tout travail futur.
L’exigence principale de formulation des questions réside dans
la neutralité. En pratique, cela ne va pas forcément de soi. Il est
clair par exemple que les résultats des sondages peuvent dif­
férer à cause d’un décalage entre la formulation des questions
élaborées et rédigées par le sondeur, et leur compréhension
par les sondés1 . Ils peuvent également différer selon les com­
manditaires et aller plutôt dans le sens de leurs attentes. Les
exemples sont rares, et reposent sur des coïncidences.
En 2006, deux sondages sur l'homosexualité: «61 % des Français
favorables au mariage des homos» titre en couverture le magazine
gay Têtu (20 juin 2006) s'appuyant sur les résultats d'un sondage Ipsos
commandé par ses propres soins2, et publié trois jours avant la Marche
des fiertés.
«Exclusif. À la veille de la Marche des fiertés, un sondage TNS Sofres/
Nouvel Observateur révèle qu'une majorité de Français [51 %] sont
opposés au mariage homo» titre au même moment le magazine Le
Nouvel Observateur (23 juin 2006)3.
« Plus de 3 Français sur 4 (77 %) estiment que le Médlator n'est pas
"un cas exceptionnel et limité à ce médicament" mais une "défaillance
globale du système qui met en doute la sécurité des traitements",
déclarait la Mutualité Française selon les termes d'un sondage
effectué pour son compte par TNS Sofres, et publié le 10 mai 2011.
Deux semaines plus tard, on apprenait que «82% des Français font
1 Sur ce point voir Daniel Gaxie, «Au-delà des apparences... sur quelques problèmes de me­
sure des opinions ».Actes de la recherche en sciences sociales, 81/82, mars 1990, pp. 97-112.

2 Cf. Têtu, 20 juin 2006.
3 Alain Garrigou, L’ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006.

44

Manuel antl-sondages

confiance aux médicaments» et «94% aux médicaments délivrés
sur ordonnance» selon un autre sondage TNS Sofres (24 mai 2011)
commandité celui-ci par les Entreprises du médicament, organisation
professionnelle regroupant des entreprises françaises du secteur de
l'industrie pharmaceutique. Sans doute la méfiance était-elle trop
difficile à vivre, et le sondage permettait au commanditaire du sondage
de se rassurer: «Cette enquête montre que le lien de confiance avec
les médicaments et les professionnels de santé n'a pas été rompu.»

Des différences de formulation expliquent généralement l’ob­
tention de résultats différents, mais dans un certain nombre
de cas on ne repère rien à ce niveau, et l’on est bien obligé
de chercher du côté de la passation de questionnaire. Dans
ces cas, il est difficile de parler de push p o ll1, ces questions
de sondages plus ou moins délibérément biaisées, ni même
d’entorse à la neutralité. Car la neutralité n’est pas un prin­
cipe facile à respecter. En réalité, il faudrait même dire que la
neutralité n’est pas neutre. Elle impose en effet un biais dans
les formulations les plus communes, une sorte de plus grand
dénominateur commun. Les formulations doivent être lisses
et policées, elles ne peuvent être hétérodoxes et encore moins
provocatrices.
Bien que les sondages avec des questions ouvertes, et a fortiori
les enquêtes qualitatives, donnent des résultats sensiblement
différents, les sondages ont fini par se réduire à des questions
fermées. Cette méthode, la plus simple et la moins coûteuse,
peut induire des biais à la fois par le contenu des questions et
par le contenu des réponses. Il ne s’agit même pas ici de biais
introduits volontairement ou non par des formulations non
neutres, mais bien de propriétés générales du sondage.
Il est par ailleurs probable que les personnes acceptant d’être
sondées sont plus prédisposées que celles qui le refusent à
acquiescer et à se plier au cadre de réponse qu’on leur offre.
Le biais d’acquiescement est si général dans les sondages qu’il
n’est relevé que lorsqu’il est trop manifeste. Il procède d’une
disposition d’ensemble des sondés au légitimisme: il est en
effet moins coûteux de répondre comme les questionnaires
le proposent que de formuler une réponse hétérodoxe, ou
simplement de ne pas répondre. Et si besoin, l’enquêteur se
charge de le rappeler au sondé.
1 Voir p. m.

La construction de l'opinion

45

Ce phénomène est amplifié par le refus des questions ou­
vertes, qui s’explique par la hantise qu’ont les sondeurs de
l’absence d’opinion, mais aussi par l’impossibilité, dans le
cas de questions ouvertes, de suggérer une réponse. Alors que
dans un questionnaire à choix multiples, rien n’est plus facile
que de guider la préférence sur l’une des cases proposées.
Comme une bande passante sonore qui écrête à la fois les aigus
et les graves, les sondages censurent la violence, la souffrance on pourrait dire les sentiments -, les pensées «a-normales» et
délivrent une « opinion » politiquement acceptable - à l’inverse
des focus groups, qui semblent favoriser la prise de parole re­
vendicative. On comprend mieux ainsi l’intérêt politique d’uti­
liser les sondages au-delà de leur utilité technique, pour leur
contribution à ce que Max Weber appelait la «domestication
des dominés»1.

La passation :
sondeurs et sondés
Un sondage est une relation commerciale entre sondeurs et
commanditaires, c’est aussi une relation sociale entre son­
deurs et sondés. En l’occurrence, ce sont des enquêteurs qui
assurent l’interface. Il est toujours ironique d’entendre des
chargés d’étude et dirigeants d’entreprises de sondage parler
doctement de l’enquête, tant la plupart n’a jamais effectué le
travail d’enquêteur.
La relation de sondage est une curieuse relation enchantée,
reproduisant la relation tout aussi enchantée qu’est la démo­
cratie, dans laquelle l’opinion serait spontanée et universelle.
C ’est aussi une relation asymétrique, puisque la rentabilité
marchande de l’opération se fonde sur la gratuité de l’informa­
tion : des sondés sollicités sont censés être heureux de donner
leur opinion, tandis que des sondeurs gagnent de l’argent en
récoltant, puis en vendant, cette opinion.
Le travail d’enquêteur a subi des changements depuis le temps
où les sondages en face-à-face constituaient l’unique m é­
thode de passation des questionnaires. Les enquêteurs étaient
alors formés à l’enquête, surtout s’ils avaient une certaine
1 Max Weber, Sociologie des religions, Paris, Gallimard, 1996, p. 271.
46

Manuel anti-sondages

ancienneté. Le travail est aujourd’hui effectué par des centres
de téléphonie. La formation des enquêteurs en a d'autant plus
souffert que le temps est compté, que les salaires sont faibles,
que le turn over est très rapide et que la relation établie par
téléphone n’est pas celle du face-à-face. Elle reste toutefois
asymétrique en associant la gratuité (côté sondé) et la rému­
nération (côté enquêteur) - en attendant que les sondages en
ligne ne relèguent encore un peu plus le métier d’enquêteur et
ne généralisent une relation marchande1.
La réalité du travail d’enquêteur a été ignorée pendant long­
temps. Elle semblait éloignée du cœur du métier, une simple
mise en œuvre sans intérêt du travail proprement dit des son­
dages : l’élaboration d’échantillons représentatifs, l’élaboration
des questionnaires, les tris statistiques et les analyses. Au mi­
lieu, il suffisait de trouver des sondés. Il a fallu que cette opéra­
tion devienne plus difficile pour que l’on s’y intéresse2.
Or il s’avère que les enquêteurs ont de bonnes et nombreuses
raisons de ne pas faire bien leur travail. Ce travail est précaire
et mal rémunéré. Peu d’enquêteurs se professionnalisent,
c’est-à-dire exercent durablement cette profession. Quelquesuns sans doute font carrière en devenant superviseurs dans
les centres de téléphonie. D’autres utilisent les avantages d’un
emploi à temps partiel qui leur permet de travailler, selon la
demande et quand ils en ont envie, au service de plusieurs
employeurs. Pour l’essentiel, la rotation des travailleurs est
énorme dans le métier. On ne reste guère dans ces emplois dif­
ficiles, et il faut être solide pour encaisser la cascade des refus
plus ou moins polis qui est le lot quotidien des enquêteurs,
même abrité derrière un casque audio et un écran d’ordina­
teur. Et surtout, cela ne s’avère guère rentable. Le paiement aux
pièces impose de faire un nombre de questionnaires plus élevé
que ce qui est matériellement possible. Il est d’abord difficile
d’établir le contact en trouvant un sondé potentiel, il faut en­
suite le convaincre, puis enfin aller au bout du questionnaire,
ce qui nécessite d’obtenir nécessairement des réponses à cer­
taines questions faute de quoi le questionnaire sera annulé
1 Voir chapitre 5.
2 Eisa Mouras, Recueillir des opinions. Enquête sur le terrain téléphonique d ’un institut
de sondage, Mémoire Paris I-Panthéon Sorbonne, 2005, Centre de documentation de
l’U FRu, cote CD 21; RémyCaveng, Un laboratoire du « salariat libéral »: les instituts
de sondage, Bellecombe-en-Bauges, éditions du Croquant, 2011.

La construction de l'opinion

47

et ne sera donc pas payé. Du point de vue de la qualité de l’en­
quête, c’est un pousse-au-crime. Tout y passe pour obtenir des ré­
ponses: supplications, ruse sur l’absence de non-réponse dans
les «cases» disponibles, voire même «oubli» de questions qui
seront remplies ensuite par l’enquêteur. Une bonne partie du
temps de travail passe en approche vaine. Aussi, quand un en­
quêteur «tient» un sondé, il faut qu’il aille jusqu’au bout de
son questionnaire. D’où les ficelles du métier, mises en œuvre
par les enquêteurs avec la complicité des superviseurs qui sa­
vent, pour l’avoir fait, que l’on ne peut gagner minimalement
sa vie sans astuces et ferment les yeux - suffisamment pour
protéger des relations de travail vivables, mais pas trop pour
ne pas ruiner leur propre crédit.
Or si l’on considère que le principal procédé de sondage reste
(pour le moment) l’enquête par téléphone, cette relation ino­
pinée, fugace et anonyme est le maillon faible de la chaîne de
fabrication des sondages1. La relation nouée est inopinée, les
coups de téléphones sont passés au hasard par mécanisme
d’appel aléatoire; elle est fugace, car l’enquêteur a financière­
ment intérêt à la limiter au moins de temps possible ; elle est
opaque car chacun ne connaît de l’autre que sa voix. Ce n’est
certainement pas naturel d’appeler un inconnu à son domicile
pour lui poser des questions de but en blanc, c’est-à-dire des
questions qu’il ne se posait pas à ce moment, qu’il ne se pose­
rait pas sous cette forme ou qu’il ne s’était jamais posées. Cette
intrusion se solde d’ailleurs par de nombreux refus. Parfois, le
sondé croit à une plaisanterie et joue le jeu (« un truc qui me
fait trop rire... c’est les gens qui passent le questionnaire en
croyant que c’est quelqu’un qui leur fait une blague»2), à la
grande satisfaction de l’enquêteur qui se garde bien de le lui
dire. La passation d’un questionnaire se fait aussi sous couvert
d’un semi-anonymat. Situation trouble dans laquelle le nom
de l’abonné à la ligne téléphonique apparaît sur l’écran sans
qu’il soit enregistré dans le questionnaire. Quant aux enquê­
teurs et enquêtrices, ils adoptent souvent des pseudonymes,
surtout si leur prénom a une consonance étrangère.
Accepter d’être interrogé suppose de participer au jeu des
questions-réponses. Et les sondages d’opinion supposent
1 Patrick Lehingue, op. cit.
2 Cité par Eisa Mouras, op. cit.

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Manuel antl-sondages

que l’on ait forcément une opinion. Même si les question­
naires com prennent la possibilité d’être «sans réponse»,
«san s o p in io n » ou de «n e pas savo ir», il n’ em pêche
qu’émettre une opinion suppose une connaissance m ini­
male de la question posée.
Sans doute un sondage est-il rarement d’une lecture passion­
nante. Néanmoins, pour qui se risque à l’exercice, il est un su­
jet de surprise : la faible proportion de sans réponse, qui ne
s’élève généralement qu’à quelques pour cent (voir tableau
p. 51). À en croire ces résultats, les sondés ont tous un avis sur
tout. Cela s’explique par ces deux éléments clés de la relation
d’enquête que sont d’une part le devoir d’opinion implicite, et
d’autre part l’élimination des « sans réponse ».
Les questions amorcées par «vous savez que...» suggèrent
d’emblée une situation scolaire dans laquelle le sondé se sent
en quelque sorte testé. Tous les enquêteurs évoquent ces son­
dés qui terminent un questionnaire en demandant « s’ils ont
bien répondu», et manifestent souvent les symptômes d’une
ignorance cachée les amenant à répondre au hasard.
Éliminer les «sans réponse» est une consigne donnée aux en­
quêteurs par les superviseurs : «Ah non, tu le sauras, on ne lit
jamais, je dis bien jamais, le NSP. Qui signifie d’ailleurs, pour
ton information, "ne sait pas ", ce n’est pas une réponse, un
NSP, OK?» Ou cette autre: «La politique de la maison, c’est
d’admettre que le NSP, ça n’existe pas. »1
De plus, il existe un seuil de NSP au-delà duquel un sondage
ne sera pas payé à l’enquêteur. Les enquêteurs ont donc des
tactiques d’évitement, pour ne pas dire de dissuasion. Ils re­
poussent à la fin du questionnaire la possibilité pour les son­
dés de s’abriter derrière une «sans réponse», en prétendant
par exemple n’avoir pas la case disponible sur leur ordinateur,
ou bien insistent auprès du sondé. Ils arrivent ainsi à minimi­
ser la proportion des questions posées restées «sans réponse».
Cela n’a jamais été une mince affaire de convaincre des gens
de répondre à un sondage, et c’est un réel motif d’inquiétude
pour les enquêteurs. Il faut ensuite convaincre les personnes
interrogées d’aller au bout, surtout si le questionnaire est long
et que c’est un omnibus particulièrement hétérogène. Ainsi
que le déclare un enquêteur, «ils vont commencer à te montrer
1 Cité par Eisa Mouras, op. cit.
La construction de l'opinion

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des signes de faiblesse, à te dire qu’ils aimeraient arrêter. Donc
là, tu as le risque non seulement d’avoir passé plus de temps
que la normale avec un inter 1 et en plus de te faire lâcher en
bout de course, et du coup de même pas être payé pour cela. »2
La pression est forte : « On sait que plus de quatre NSP, c’est
même pas la peine de continuer. Tu peux dire que ton inter est
terminé. Bon après il y a la règle des règles de ne pas donner le
choix des NSP.»
La situation professionnelle des enquêteurs - des travailleurs
précaires, opérant au niveau le plus dévalorisé de la division
du travail et séparés de tout le processus d’exploitation des
données - ne permet guère un souci du travail bien fait et
donc un souci de la qualité de la réponse. Les enquêteurs in­
sistent pour obtenir une réponse en demandant aux sondés
incapables de choisir de procéder par approximation ou éli­
mination. Sous la pression implicite du devoir d’opinion, ou la
pression explicite des enquêteurs, des sondés répondent sans
bien comprendre. «J’ai fait passer plein d’inter à des gens qui
n’y comprenaient rien, mais bon... » Les NSP sont la réponse
au coût le plus élevé, pour l’enquêteur comme pour les son­
deurs en général, et la dissuasion redouble le biais légitimiste
induit par les questions.

1 Pour interview.
2 Cité par Eisa Mouras, op. cit.

50

Manuel anti-sondages

Exemples de taux de non-réponses
NSP

Question posée
Selon vous, quel est le moyen le plus efficace pour lutter contre la faim dans le monde ? 1

3%

Selon vous, est-ce que la France/PAllemagne pourrait connaître dans les prochains mois ou
les prochaines années la même situation que la Grèce et l’Irlande ? 2

0%

Souhaitez-vous que Franck Ribéry poursuive sa carrière en équipe de France ? 3

7%

Diriez-vous que le sujet de la légalisation ou de la dépénalisation du haschich est un thème
sur lequel il faudrait débattre en France ?

1%

Diriez-vous que l’appartenance de la France à l’Union européenne : 5
- renforce la puissance de la France
- affaiblit la puissance de la France
- il n’y a pas de différence

3%

Qu’est-il selon vous important de faire/savoir faire pour réussir dans la vie ? 6

4%

Vous personnellement, êtes-vous très favorable, plutôt favorable, plutôt pas favorable ou
pas favorable du tout à ce que la Turquie devienne dans les années à venir membre à part
entière de l’Union européenne ? 1

5%

Concernant le dossier de candidature aux JO d’Annecy 2018, diriez-vous que vous y êtes
très favorable, plutôt défavorable ou très défavorable ? 8

2%

En France, il existe 5 niveaux politiques et administratifs : le niveau national, le niveau
régional, le niveau départemental, le niveau intercommunal et le niveau communal. Afin de
réduire la dépense publique, seriez-vous favorable ou opposé à la suppression d’un de ces
niveaux ? Et si oui lequel ? 9

0%

Pensez-vous que Caria Bruni-Sarkozy, en tant que première dame de France, donne une
bonne image du pays à l’étranger ? 10

6%

Selon vous, qu’est-ce qui contribue le plus à ce que certains condamnés évitent d’exécuter
leur(s) peine(s) ? 11

2%

Selon vous, faut-il que la Banque centrale européenne
- continue d’avoir pour principale mission de lutter contre l’inflation et la hausse des prix
ou
- ait pour principale mission de favoriser la croissance économique 12

0%

Le prix de l’essence à la pompe a beaucoup augmenté ces derniers temps. Vous
personnellement, à partir de quel niveau de prix pensez-vous que vous utiliserez nettement
moins votre véhicule ? 13

1%

1 BVA-Orange-La Croix-CCFD TeiTe Solidaire, 13 octobre 2010.
I fo p -M Ouest dimanche, 6 décembre 2010.
3 CSA -Le Parisien- T F 1,25 juin 2010.
4 TNS Sofres-Canal Plus, 21 juin 2011.
5 TNS Sofres-Fondapol, 12 mai 2011.
^CSA-La Poste, 9 juin 2011.
8 TNS Sofres-Canal plus, 25 février 2011.
OpinionWay-ODS radio Annecy, 6 juin 2011.
](Ifop-Observatoire de la fiscalité et des finances publiques, 5 juillet 2011.
\M 2-Le Nouvel Observateur, 15 septembre 2010.
1 CS A-LCI, 11 février 2011.
lfop-Fondation Jean Jaurès-Friedrich Ebert-Stiftung, 16 décembre 2010.
13 BVA-Avanquest-BFM-C7?a//ertges, 9 juin 2011.

La construction de l'opinion

51

L’interprétation :
réservée aux sondeurs
Redresser
Les chiffres recueillis à l’issue des enquêtes d’intentions de
vote (chiffres «bruts») ne sont pas exploités en l’état et sont
«redressés» avant d’être publiés. Redresser des résultats bruts
signifie les corriger en les rapprochant de déclarations et de
votes antérieurs. Les sondages sur les intentions de vote se
confrontent ainsi à la réalité de l’acte électoral, et se confor­
ment alors en quelque sorte à la science. Ils sont d’ailleurs les
seuls à pouvoir le faire, aucun autre type de sondage ne pou­
vant être confronté à des résultats réels. L’élection seule offre
cette opportunité unique qui explique la place des sondages
électoraux dans l’histoire des sondages et de leur succès.
Les sondeurs reconnaissent par ailleurs sans peine que leurs
corrections ne s’effectuent pas uniquement sur la base d’écarts
statistiques identifiés, mais se fondent également sur leur « in­
tuition» ou leur « expérience de sondeur», méthode beaucoup
plus discutable et contestable, constituant in fine un ensemble
de pratiques de redressement revendiquées comme des « se­
crets de fabrication» par tous les sondeurs1.
Quant aux autres sondages, c’est-à-dire la plupart d’entre
eux, il ne saurait être question de faire des redressements. Par
rapport à quoi? Il faut donc considérer par hypothèse que les
réponses sont sincères, alors même qu’elles ne peuvent l’être
également selon les sujets. La référence aux sondages électo­
raux a pourtant permis de convaincre que l’on pouvait faire
confiance à la fiabilité de tous les sondages, et ce après avoir
confirmé - sinon démontré - l’inverse : les sondages sont des
mesures fausses qui ne deviennent justes que par la connais­
sance de l’erreur, et il faut des sondages antérieurs pour ap­
précier cette erreur. Ce n’est déjà plus tout à fait un triomphe.
En revanche, quelle singulière conclusion sur les limites de la
rationalité humaine !
1 Sur la question des secrets de fabrication, voir aussi p. 153.

52

Manuel antl-sondages


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