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6/5/2014

Du « grand tour » à Sciences Po, le voyage des élites, par Bertrand Réau (Le Monde diplomatique)

TOURISME, L’INDUSTRIE DE L’ÉVASION

Du « grand tour » à Sciences Po, le voyage des élites
Parcourir le monde pour conserver sa place... Ou comment, depuis le XVIIe siècle, la
domination locale se régénère à l’étranger.
par Bertrand Réau, juillet 2012

Pour qui aspire aux positions sociales les plus élevées, apprendre à être à l’aise dans des contextes sociaux
et culturels divers représente un atout majeur. Au XVIIe siècle déjà, le « grand tour » parachevait
l’éducation des jeunes aristocrates. Ce voyage de plusieurs mois les amenait non seulement à rencontrer
des savants et à se mêler à leurs pairs d’autres pays, mais aussi à s’encanailler en vivant dans des
conditions matérielles moins confortables qu’à l’accoutumée.
Le « grand tour » n’a pas disparu. Des écoles prestigieuses ont même intégré ce type de séjour à leur
cursus : « Dans un monde aux frontières de plus en plus ouvertes, la formation se doit d’être
internationale », peut­on ainsi lire sur le site Internet de Sciences Po. C’est que, comme l’explique le
sociologue Norbert Elias, à mesure que la violence physique recule dans la vie sociale, la distinction se met
à reposer sur des pratiques pacifiées : il ne s’agit plus de montrer sa force, mais ses qualités culturelles,
son adresse, son prestige, sa capacité à alimenter les conversations mondaines (1). Autant d’aptitudes que
les voyages aident à développer.
A l’origine, le « grand tour » — qui a donné le mot « tourisme » — représentait la dernière étape de la
formation des jeunes aristocrates dans la quasi­totalité des pays européens, et en particulier en Grande­
Bretagne. Au­delà de l’objectif éducatif attaché au voyage académique — visant à produire des jeunes
scholarly trained (« familiers du monde des idées ») —, il propose un autre but : devenir civilly trained
(« familiers des civilités »), selon la distinction opérée par sir William Cecil, secrétaire d’Etat de la reine
Elisabeth Ire.
Certains se mettent en quête de sacré, d’autres d’érudition ou encore du sentiment de découverte,
d’esthétisme. Mais, durant leur voyage, ils font largement ce qu’ils veulent, car, selon l’historien Marc
Boyer, leurs apprentissages fondent avant tout ce qui les distingue en tant qu’élite par rapport aux autres.
Qu’importe, dès lors, « si les jeunes nobles fréquentent les académies d’équitation des divers pays
d’Europe, s’exercent à l’escrime, alors que l’art de la guerre devient celui de l’artillerie savante et des
fortifications sophistiquées (2) ».
Le voyage enseigne surtout ce qu’on ne peut apprendre sur le sol natal. Il permet de réfléchir à la fois sur
soi et sur sa propre société. En ce sens, c’est bien l’objectif du retour qui guide les voyageurs. Le
philosophe britannique Francis Bacon, qui a séjourné deux ans en France, synthétise ainsi ses conseils aux
voyageurs : « Langue, préparation, tuteur, guides et cartes, lettres de recommandation, tenir un journal,
et leçons à tirer au retour (3). »
Le jeune homme va d’un point à un autre (Paris, Rome, Florence), se familiarisant avec des pays
différents, leur géographie, leur terroir, leurs œuvres d’art, leurs hommes de lettres et leurs artistes, leurs
lois et leurs usages. Il rencontre des hommes d’Etat, des secrétaires d’ambassade ; il fréquente les cours de
justice et les églises ; il visite monuments, bibliothèques et collèges ; il assiste aux exécutions capitales, etc.
Même si le sensationnel l’emporte souvent sur la rigueur de l’étude scientifique, il retient ainsi des
éléments d’un parcours préconstruit.
http://www.monde-diplomatique.fr/2012/07/REAU/47948

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Du « grand tour » à Sciences Po, le voyage des élites, par Bertrand Réau (Le Monde diplomatique)

Les loisirs qu’offrent des villes comme Paris, Berlin, Turin, Florence ou Rome sont également une
motivation puissante. N’ayant besoin ni de gagner leur vie, ni de mettre en pratique leur connaissance des
pays visités, les « touristes » peuvent se dispenser de procéder à des recherches approfondies. Les visites de
monuments les ennuient­elles ? Ils jouent aux cartes, observent les arrivées et les départs des diligences.
Les lieux à visiter étant largement balisés, ils essayent d’y passer le moins de temps possible. En 1914,
William Edward Mead relativise l’étendue des découvertes qu’autorisent l’empressement, l’incompétence
et l’inattention des jeunes touristes : « Même en prenant en compte, de façon aussi généreuse que
possible, la maîtrise des langues étrangères par les Anglais, au XVIIIe, il est fort probable que — comme
c’est toujours le cas — la plupart rentraient de leurs voyages encore incapables de commander ou de
payer un dîner dans une autre langue que la leur sans se faire tondre par le restaurateur (4). »

Pour la famille, les excès
des jeunes aristocrates en vadrouille
sont un moindre mal
Le voyage offre enfin l’occasion de se soustraire à la contrainte familiale. La camaraderie avec les pairs, les
rencontres amoureuses, le jeu et l’alcool font partie intégrante de la socialisation. Pour ces jeunes en
bonne santé et peu encadrés, les occasions d’aventures sexuelles et/ou amoureuses sont nombreuses.
Certes, l’opinion publique y est largement hostile, non seulement pour des raisons morales, mais
également à cause des maladies vénériennes qu’ils pourraient rapporter en Grande­Bretagne. Tolérant à
l’étranger ce qu’elles n’accepteraient pas chez elles, les familles se dégagent d’un problème potentiel. Les
frais du voyage et les excès relatifs des jeunes aristocrates restent un moindre mal comparés à la remise en
cause des positions politiques de leur milieu, par exemple.
Dès le milieu des années 1990, Sciences Po — dont une large majorité d’étudiants appartient aux classes
sociales supérieures (5) — a renforcé son programme international. Fort d’environ deux mille trois cents
étudiants étrangers (sur un total de sept mille, dont 84 % dépendent du soutien financier de leurs
parents (6)), d’un « réseau de trois cents universités à travers le monde », de quatorze langues enseignées,
l’Institut d’études politiques de Paris a rendu obligatoire depuis 2000­2001 une troisième année à
l’étranger, en stage ou à l’université.
Les buts du séjour à l’étranger peuvent être identiques pour les étudiants des universités qui suivent le
programme Erasmus et pour ceux de Sciences Po, mais les résultats escomptés diffèrent. Comme pour les
usages sociaux d’un diplôme, les ressources sociales, culturelles, économiques et familiales déterminent
largement le profit que les étudiants tireront de leurs expériences à l’étranger.
L’une des fonctions de ces séjours pourrait bien être de favoriser ce sentiment d’ouverture, ce goût pour la
mobilité que donne une expérience encadrée de la position d’étranger. Plus ou moins guidés dans leurs
activités de loisirs et dans les offres de logement, les étudiants sont largement pris en charge par les
institutions d’accueil ; habitués aux voyages à l’étranger, ils ont déjà un certain nombre de repères et de
savoir­faire. Quand ils sont livrés à eux­mêmes, ils peuvent compter sur le soutien moral et financier de
leur famille et de leurs amis, même si leur réseau de relations habituelles ne peut être aussi facilement
mobilisé que chez eux. Ces expériences leur donnent l’assurance de ceux qui ont un regard
« international », par rapport à ceux qui se retrouvent dès lors cantonnés au local (7).
Les participants aux programmes de mobilité institutionnalisée se voient également faciliter les
démarches administratives que tout migrant doit effectuer (logement, visa, banque, etc.). Ils doivent
s’adapter à des modes de vie étrangers, mais il s’agit de ceux d’étudiants aux origines sociales souvent
homologues, vivant dans un cadre protégé. Cela ne signifie nullement qu’ils n’éprouvent pas
ponctuellement des difficultés pratiques, morales et parfois financières ; mais ces obstacles contribuent
également au sentiment d’une « expérience qui rend autonome ». C’est aussi un moment privilégié pour
voyager sur place. Ainsi, les rencontres avec des étudiants d’autres nationalités (mais de classe sociale
comparable) et, de temps à autre, avec des individus d’autres milieux contribuent à cet effet d’ouverture
culturelle si valorisée, notamment chez ceux qui prétendent à des postes de responsabilité ou
d’encadrement. La connaissance pratique des impondérables de la vie quotidienne dans un pays étranger,
les « combines », les « bons plans » sont très appréciés ; ils manifestent et développent les capacités de
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Du « grand tour » à Sciences Po, le voyage des élites, par Bertrand Réau (Le Monde diplomatique)

l’étudiant à se débrouiller, à faire face à l’imprévu — dans une situation, il est vrai, quelque peu biaisée,
parce que institutionnellement éphémère et socialement garantie.

Soutenus à l’étranger et attendus chez eux :
l’inverse de la « double absence » des migrants
« Les voyages forment la jeunesse », dit­on. Peut­être, mais pas toutes les jeunesses. A la différence des
travailleurs immigrés — parfois jeunes, eux aussi —, les étudiants de Sciences Po qui voyagent se trouvent,
tout comme les aristocrates avant eux, dans une position de « double présence » : ils sont à la fois soutenus
à l’étranger et attendus chez eux, alors que l’immigré, lui, est pris, comme l’a montré le sociologue
Abdelmalek Sayad, dans une « double absence » : il part vers un horizon incertain avec l’espoir d’un retour,
et, bien souvent, doit faire sa place dans la société d’arrivée (8). Le retour devient rapidement une illusion,
et quand il a lieu, le migrant n’en retire pas nécessairement un avantage, car son absence peut l’avoir
exclu des relations sociales locales.
Tout voyage à l’étranger ne constitue donc pas un capital. La valorisation de l’« international » comme
ressource ne s’opère que sous certaines conditions, celles­là mêmes qui contribuent à la reproduction de
l’ordre social national (9).
Bertrand Réau
Auteur de l’ouvrage Les
Français et les vacances.
Sociologie des pratiques et
offres de loisirs, CNRS
Editions, Paris, 2011.

(1) Norbert Elias, La Dynamique de l’Occident, Calmann­Lévy, Paris, 1976.
(2) Marc Boyer, Histoire de l’invention du tourisme, XVIe­XIXe siècles, Editions de l’Aube, La Tour­d’Aigues, 2000.
(3) Francis Bacon, Essays or Counsels Civil and Moral, Londres, 1625.
(4) William Edward Mead, The Grand Tour in the Eighteenth Century, The Riverside Press, Cambridge, 1914.
(5) Anne Muxel, Nicolas Catzaras, Jean Chiche, Sophie Maurer et Vincent Tiberj (sous la dir. de), Les Etudiants de Sciences Po. Leurs idées, leurs
valeurs, leurs cultures politiques, Presses de Sciences Po, Paris, 2004.
(6) Ibid.
(7) Cf. Anne­Catherine Wagner, Les Classes sociales dans la mondialisation, La Découverte, coll. « Repères », Paris, 2008.
(8) Abdelmalek Sayad, La Double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Seuil, Paris, 1999.
(9) Cf. Anne­Catherine Wagner, op. cit.

Jeunes

Culture

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ENGLISH

 Grand Tour with a degree

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