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A-t-on besoin des banques ?
Entretien avec Nicolas Dessaux,
militant de Solidarité Irak et d’Initiative communiste-ouvrière.
(2011)

La Bataille socialiste
http://bataillesocialiste.wordpress.com

Stéphane Julien: On a rarement autant parlé des banques que depuis la crise des subprimes en 2007 et le
krach de 2008, puis cet hiver avec le retour de ses bénéfices et de ses primes à ses traders. Nous en avons déjà
parlé dans un précédent entretien, nous avons déjà dit que le mot d’ordre de nationalisation des banques en
période de crise est un mot d’ordre bourgeois…
Nicolas Dessaux: Profitons de cette discussion pour le réaffirmer, et préciser un peu ce que cela signifie.
Les nationalisations forment la base du nationalisme de gauche, c’est-à-dire pour le courant social qui
considère que l’Etat est la réponse à tous les problèmes et qu’il doit assumer la gestion de l’économie.
C’est l’un de ses traits les plus caractéristiques, parmi ceux qui le distinguent du communisme. Donc,
lorsqu’ils parlent de nationalisations des banques à l’occasion de la crise des subprimes ou de telle autre
occasion, ils ne font que décliner ce programme général sur un point particulier. Je reviendrais toutefois
plus en détail sur ce que cela signifie. D’un autre côté, lorsqu’un gouvernement prend la décision de
nationaliser une banque, une partie du sectaire bancaire, une grande entreprise, ou de la renflouer, cela
peut être une simple décision d’opportunité, liée à l’urgence du moment, parce que c’est une solution
acceptable
pour
restaurer
la
situation
économique.
C’est particulièrement vrai dans la période actuelle, parce que les nationalisations ne sont plus associées
politiquement au bloc soviétique. C’est une décision pragmatique, qui découle du rôle de garant de la
stabilité du système imparti à l’Etat. Du même coup, revendiquer des nationalisations ne peut même
plus apparaitre comme une rupture avec le capitalisme. C’est en ce sens qu’on peut parler de mot
d’ordre bourgeois.
S.J.: Dans le discours de la gauche et de l’extrême-gauche, on retrouve souvent la référence à une grande
banque nationale d’État (ou même avec la ritournelle de l’erreur d’avoir donné son indépendance à la
banque centrale européenne). On est dans l’idée d’une grande banque d’État qui luttera contre les
délocalisations, un modèle industrialiste qui s’imagine pouvoir revenir en arrière sur la mondialisation
capitaliste.
N.D.: C’est une vieille antienne de la « gauche », et pour ainsi dire sa véritable raison d’être. C’est une
idée que l’on trouve dès la fin du XIXe siècle au sein de la social-démocratie : le capitalisme serait mal
organisé à cause de « l’anarchie du marché », c’est-à-dire de la libre-concurrence. C’est cela qui
provoquerait les crises, le chômage, et ainsi de suite. Donc, la solution consisterait à organiser le marché,
et dans ce cadre, une banque nationale permet d’orienter les capitaux, les investissements, donc c’est un
outil de contrôle. C’est la solution typique du nationalisme de gauche.
Il ne s’agit pas d’une « erreur » d’analyse, ni d’une « trahison », mais de l’expression idéologique et
politique d’une couche sociale dont les revenus et l’existence dépendent directement de l’existence de
l’Etat. Elle correspond à la fois à leurs intérêts et à leur conceptions sociales. Cette idéologie se répand
ensuite dans le mouvement ouvrier, mais n’en émane pas directement.
La question de l’indépendance de la banque centrale européenne associe deux problèmes qui sont au
cœur des préoccupations des nationalistes de gauche : celle de la place de l’État dans l’économie, et celle
de l’Europe. Une banque centrale publique, c’est un élément de contrôle de l’état sur l’économie, donc
une pièce essentielle de leur programme. Je reviendrais sur ce point. Surtout, l’Europe leur pose
problème, car elle représente la dissolution de l’Etat-Nation, qui est le cadre essentiel et la condition
même de l’existence de ce courant politique. L’hostilité à l’Union européenne est l‘une des
caractéristiques distinctives de ce courant. A l’heure actuelle, il n’existe pas véritablement de
nationalisme européen, ça ne constitue pas un courant social tangible. Il est possible qu’il se développe,
mais ça n’est pas encore le cas. Il en va de même au sujet de la globalisation du capital, à laquelle le
nationalisme de gauche n’a rien d’autre à opposer que la défense de l’état-nation, de la « souveraineté »,

de manière presque anachronique. Lorsqu’il opposait une alternative à son adversaire libéral, c’est-à-dire
un modèle différent de fonctionnement du capitalisme avec une efficacité comparable, il pouvait jusqu’à
un certain point se présenter comme progressiste. Mais, face à la globalisation, il constitue une réponse
de moins en efficace, si bien qu’il est politiquement de plus en plus ouvertement réactionnaire. De
manière très typique, les régimes qui se réclament de près ou de loin de cette idéologie, que ce soit le
Venezuela, la Bolivie, Cuba, la Corée, ou leur allié iranien, visent en pratique à constituer leur propre
marché commun par des échanges privilégiés.
Bien sûr, on trouve dans le Manifeste du parti communiste la revendication d’une concentration bancaire
pour fonder une banque nationale. Même si Marx a revendiqué le manifeste comme un texte essentiel
jusque la fin de sa vie, je ne vois pas qu’il se réfère à cette revendication par la suite, notamment dans la
critique du programme de Gotha. Même s’il a déjà entamé l’étude de l’économie politique depuis les
fameux manuscrits de 1844, et publié sa polémique conte Proudhon, il lui reste à approfondir sa
compréhension des mécanismes du capital. Se prévaloir de cette unique ligne sur la concentration
bancaire, ce serait du fétichisme des textes sacrés, contre la compréhension globale de l’œuvre. C’est
pourquoi je n’y accorde qu’une importance très relative, au-delà de la compréhension du cheminement
intellectuel de Marx. La conception marxiste, c’est que le communisme se situe au-delà du capitalisme,
qu’il en constitue à la fois le dépassement et l’abolition, pas un retour en arrière.
S.J.: Qu’importe une meilleure mobilisation des investissements via l’État si de toute façon les coûts de
production restent largement plus intéressants pour les capitalistes hors d’Europe. La gauche réformiste ou
capitaliste d’État n’a-t-elle pas sur ce terrain des représentations d’autant plus vaines que de toute façon, ces
choix là se font et se feront toujours par les capitalistes et eux seuls ?
N.D.: C’est précisément le mécanisme de la globalisation qui est en jeu. Dans le capitalisme global, les
États se trouvent placés en concurrence pour l’allocation des capitaux. Les entreprises transnationales
peuvent investir à l’échelle mondiale, en segmentant la chaine de travail au plus prêt de leurs besoins, en
intégrant de nombreux facteurs : coût du travail (c’est-à-dire le salaire, mais aussi l’ensemble des droits
sociaux), disponibilité et qualité de la main d’œuvre (formation, discipline), stabilité politique et paix
sociale, infrastructures et transports, fiscalité et tarifs douaniers, et ainsi de suite. C’est autant de facteurs
sur lesquelles les politiques des États peuvent jouer pour attirer à eux les capitaux ; c’est dans ces choix
stratégiques que s’expriment le mieux les nuances entre la gauche et la droite du capital.
On a tendance à identifier la globalisation au mouvement international du capital, voir à un simple
homonyme pour l’impérialisme, tel qu’il a été défini par Hilferding et Boukharine au début du 20e
siècle. Je crois que c’est oublier une composante essentielle, qui est la lutte de classe. C’est aussi une
réponse stratégique du patronat aux luttes ouvrières des années 70 : briser les grandes concentrations
industrielles dans les pays de la métropole, briser les luttes sociales par le chômage massif, morceler et
déstructurer la classe ouvrière européenne et américaine par l’exportation de secteurs complets
d’industrie, afin de faire chuter non seulement les coût de production, mais aussi les coût de
reproduction de la force de travail. Les grèves coûtaient trop cher pour que le capital, les machines, les
équipements, soient rentables. Oublier cet aspect, c’est passer à côté de l’essentiel : la globalisation est
intrinsèquement liée à la défaite des luttes ouvrières des années 70. C’est une forme de contre-révolution
capitaliste.
Le capitalisme d’état, partout dans le monde, avait un rôle précis : favoriser le développement industriel
et économique à marche forcée, dans des pays où la bourgeoisie était trop faible pour assumer ce rôle.
Mais, une fois l’accumulation du capital amorcée, il épuise progressivement ses limites et la caste
dirigeante, tend à se transformer en bourgeoisie privée. Le marché est, effectivement, un modèle plus
efficace pour gérer le capitalisme que l’État. D’un autre côté, les revenus de la classe dirigeante de l’État,
formée de politiciens et de bureaucrates, des sphères les plus élevées aux plus basses, dépendent

largement de la fiscalité, même si la corruption peut jouer un rôle non négligeable dans certains pays.
Cette fiscalité est liée à l’afflux de capitaux, quelque soit la manière dont elle prélevée. Les choix
politiques sont donc, derrières tous les discours, liés en dernier ressort à leur intérêt personnel.
Dette publique et fiscalité sont les principaux termes de la relation entre bourgeoisie et classe politique
dans le circuit du capital. C’est important de le souligner, même si une démonstration rigoureuse
nécessiterait de plus amples développements, car le discours marxiste sur l’État a une fâcheuse tendance
a plaquer des analyses sociologiques (examiner les liens sociaux entre bourgeoisie et couches dirigeantes
de l’état), idéologiques (étudier le rôle idéologique de l’Etat comme superstructure du capitalisme) ou
politiques (le rôle répressif de l’Etat), en négligeant le soubassement économique de son existence. Les
analyses sur le capitalisme d’Etat, la bureaucratie, et ainsi de site, ont posé les bases de cette analyse,
mais ne sont pas allées au-delà malgré les indications de Marx sur le sujet, dans le Plan du Capital. Là
encore, je ne crois pas que ce soit une « erreur », mais l’expression même de la manière dont le
stalinisme, et plus généralement, le nationalisme de gauche, se sont emparés du marxisme en le vidant
de sa critique de l’Etat.
Or, la dette publique est aujourd’hui une donnée centrale du capitalisme. On a vu, avec le soulèvement
égyptien, la réponse des institutions internationales : « n’importe quel gouvernement, du moment qu’il
s’engage à payer la dette ». Pendant des décennies, les Etats ont tenté de doper leur économie par la
dette publique, transformant les relations internationales en une immense accumulation de créances. Le
néolibéralisme, de ce point de vue, n’est pas tant une idéologue qu’une méthode, une cure
d’amaigrissement pour solder cette dette par tous les moyens. C’est pour cela qu’une bonne partie de la
« gauche » s’y est ralliée, car les bases économiques de ses propres options, la relance par la dette,
n’existaient plus. Dans les pays de capitalisme rentier (pétrole, gaz, mines), le nationalisme de gauche
reste une option possible pour la gestion du capital dans la mesure où il existe des ressources susceptible
de financer ses options économiques et politiques, mais ailleurs, il ne reflète guère que les inquiétudes
confuses des laissés pour compte du néolibéralisme. Cela inclus, hélas, une bonne partie de la vieille
classe ouvrière d’Europe, sensibles à la démagogie des nationalistes de gauche et de droite faute d’une
alternative communiste visible.
S.J.: On a également parlé en décembre des banques avec la proposition puérile de retraits bancaires
simultanés des particuliers. La bourgeoisie n’a-t-elle pas utilisé les banques pendant des siècles sans qu’il y ait
de dépôts « populaires » ? Ceux-ci ont-ils le moindre lien avec les réserves de la banque ?
N.D.: Tout cela repose sur deux ressorts : la focalisation sur la figure du banquier, telle que je l’ai déjà
évoqué, et une imagerie tirée des krachs financiers du XIXe siècle, avec une économie encore largement
fondée sur l’or, sur une monnaie réelle, physique. Effectivement, il fut un temps où des retraits massifs
pouvaient couler une banque, provoquer une cascades de faillite, comparable aux krachs boursiers
actuels. Il existe, dans le capitalisme avancé, un certain nombre de dispositifs anticrise qui limitent
l’efficacité de ce genre d’opération. Mais, d’un point de vue communiste, la critique porte moins làdessus que sur le danger qu’il y à attaquer le capitalisme du seul point de vue de la circulation du capital,
et non de la production.
Cela dit, on ne peut justement pas comparer le système bancaire actuel avec ce qu’il a pu être au cours
de la « préhistoire » du capitalisme ou dans ses premiers âges. Nous vivons aujourd’hui dans un
capitalisme où la majorité de la population mondiale est salariée, où la circulation du capital se fait de
façon quasi-instantanée à l’échelle mondiale. Il existe une tendance, aussi vieille que le marxisme, à ne
lire du Capital que le premier volume, voire ses versions résumées, et à éliminer de la discussion de
nombreux outils, des catégories pourtant bien définies par Marx. Le principe général de la sphère de
circulation, tel que Marx l’explique au Livre II du Capital, c’est de rechercher la rotation la plus rapide
possible du capital dans son ensemble. Il doit en permanence être valorisé, chaque cycle doit brasser plus

que le précédent et plus vite. Rien ne doit en sortir ou ralentir cette circulation. Le capitalisme actuel a
éliminé de nombreux obstacles qui gênaient ce mouvement continu. Par exemple, la paie n’est plus,
dans les pays avancés, versée sous forme de billets susceptibles d’être thésaurisés par des salariés
économes, mais directement sur un compte en banque. En pratique, c’est un simple transfert
comptable, qui évite qu’une partie du capital soit immobilisée. Cela peut sembler une évidence, mais
cela ne l’a pas toujours été : la question des économies des particuliers, du « bas de laine », a longtemps
fait partie des obsessions des économistes et des politiciens, car une masse importante d’argent sortait,
pour une période plus ou moins longue, du cycle de circulation du capital. Cela gênait son expansion,
ce qu’on appelle, en vocabulaire marxiste, la « reproduction élargie ».
Distinguer les dépôts des particuliers de ceux des entreprises est une vision statique des choses. Ce sont
des moments d’un même mouvement, des étapes de la circulation. Ils font partie du capital global. Les
capitalistes ne les considèrent pas comme étant la propriété de telle ou telle personne, mais comme des
parcelles de capitaux qu’ils peuvent prêter, investir encore et encore. Lorsqu’on regarde son compte en
banque, il ne s’agit pas d’une somme qui nous attend sous la forme de billets, d’or ou de quoique ce
soit, mais d’une fiction comptable. Au même moment, cet argent fait partie intégrante du gigantesque
mouvement planétaire du capital. Par contre, chaque banque ne peut mettre en circulation, et donc
valoriser, qu’une partie seulement du capital global. Même si leur nombre à l’échelle mondiale tend à
diminuer au gré des fusions et que la masse de capitaux brassée par chacune augmente, elles se livrent
une lutte acharnée pour augmenter leur part sur ce marché. Le contrôle des comptes des particuliers
n’est donc pas anodin pour elles.
Un autre aspect sous-jacent à cette attente, c’est le catastrophisme. C’est une idée ancienne également,
qui postule que le capitalisme va s’effondrer sous le poids de contradiction purement économiques. On
la retrouve sous diverses formes. Elle peut se manifester sous un vernis marxiste quand on met l’accent
sur la baisse tendancielle du taux de profit, sur les obstacles à l’accumulation du capital, sur la théorie
des crises, analysés comme des phénomènes « purement économiques » de manière indépendante de la
lutte des classes, de l’activité de la classe ouvrière. Le plus souvent, aujourd’hui, elle apparaît sous la
forme de la crainte ou de l’attente du krach, de l’explosion de bulles spéculatives, du manque de telle ou
telle matière première, que ce soit sur un mode libéral ou keynésien. Quelques soient les explications
plus ou moins savantes qui leurs sont associées, ces idées ont en commun de concevoir l’économie
comme une sphère séparée des luttes sociales, comme une vaste accumulation de chiffres et de concepts
abstraits. Dans tous les cas, la lutte des classes est évacuée, elle n’est pas nécessaire au raisonnement, elle
ne joue aucun rôle dans la chute finale du capitalisme. La conclusion est simple : il suffit d’attendre.
L’idée de provoquer un krach bancaire va dans le même sens, même si elle est plus active en apparence.
S.J.: Ça me fait penser à cet album de Lucky Luke, où après un cambriolage, le banquier ruiné n’a plus de
liquidités matérielles pour restituer les dépôts. Comme si les banques fonctionnaient vraiment comme ça !
N.D.: Au cours de son histoire, le capitalisme a effectivement affronté des problèmes de ce genre, à une
échelle plus large que celle d’une banque. La circulation monétaire est restée longtemps lié au stock de
métal précieux disponible. La possession de mines d’or ou d’argent donnait à un pays une puissance
considérable, l’exportation de métaux précieux était sévèrement contrôlée, la « richesse des nations »
pouvait se mesurer à la quantité d’or en circulation dans le pays. C’est pourquoi, par exemple, après la
découverte de l’Amérique, l’arrivée massive de l’or du Pérou a joué un rôle essentiel dans la puissance
espagnole, et que toutes les puissances européennes se sont appuyées sur la piraterie pour constituer
leurs propres stocks monétaires. Mais cette richesse était une limite à l’accumulation du capital, qu’on
ne pouvait dépasser que par la découverte de nouveaux filons. Par ailleurs, dès la fin du moyen-âge
existent des systèmes bancaires qui permettent de limiter la circulation monétaire, toujours dangereuse,
par l’emploi de lettres de changes et de balance des paiements. Leur perfectionnement a permis, non

sans mal, de voir émerger un système où de vastes stocks d’or garantissent la stabilité monétaire, en
circulant le moins possible. Seuls circulent leur équivalent, billets de banque, chèques et autres moyens
de paiement sans valeur intrinsèque, qui symbolisent leur équivalent en or. Il a fallu attendre le milieu
du XXe siècle pour que la référence à l’or s’estompe et qu’une monnaie, le dollar, serve de référence à
l’économie mondiale.
Dans le même temps, le capital fictif, c’est-à-dire l’ensemble des dettes, des actions, des obligations, qui
ne représentent plus une valeur réelle mais un droit sur une valeur qui n’existe pas encore, s’est
développé de manière exponentielle. Dans ce système, non seulement les richesses des banques n’ont pas
d’équivalent en étal précieux, mais elles n’ont même pas véritablement leur équivalent en marchandises
produites. Elles existent essentiellement sous la forme de droits sur les marchandises qui pourraient
l’être. C’est l’enjeu du paiement de la dette publique, par exemple, qui joue un rôle si important dans
les luttes actuelles en Europe comme au Moyen-Orient. Les agences de notation sont devenues des
acteurs centraux du capitalisme mondial, puisqu’elles estiment la capacité des États à rembourser leurs
dettes. L’importance des banques dans l’imaginaire collectif est le reflet idéologique de l’importance de
ce capital fictif dans l’économie.
S.J.: En effet, ce qui est intéressant avec les banques, ce sont les représentations mentales et idéologiques qui
sont derrière.
N.D.: La banque, pour les salariés et les chômeurs, c’est à la fois le rapport immédiat au monde l’argent,
celui du découvert qui commence dès la début du mois, des prélèvements automatiques qui vident le
compte aussitôt rempli, des prêts et des crédits à la consommation, de la frustration crée par
l’abondance des marchandises et l’incapacité à les acheter, et à la fois, un monde incompréhensible, où
circulent à chaque seconde des sommes que l’on ne peut même pas se représenter, où la richesse se
manifeste sous sa forme la plus brute. Il est compréhensible que cette distance, cette contradiction
flagrante, suscite l’animosité.
Pour le salarié d’une petite entreprise, le patron est une personne, avec un nom, un visage même
lointain, qui peut focaliser la haine. Mais pour les salariés des multinationales, des chaines de
distribution, des franchises, du secteur public, le capitalisme tend de plus en plus à présenter un visage
abstrait. La vendeuse de chez H&M sait-elle nécessairement qui sont les actionnaires de la chaine ? Qui
est le véritable patron de l’aide-soignante du centre hospitalier régional ? Bien sûr, il existe des directeurs
qui sont la figure visible de la hiérarchie, de l’exploitation, mais le système se présente tout de même
sous une forme très abstraite, celle d’un secteur financier lointain, qui mêle actionnaires, banquiers et
traders dans une même représentation du capital.
La figure du banquier joue un rôle important dans l’imaginaire. Il symbolise la richesse, l’accumulation
du capital au sens le plus imagé. Dans l’imaginaire, c’est par exemple l’oncle Picsou qui se baigne dans
un tas d’or. Le banquier hérite partiellement du mépris associé à l’usurier, qui fait de l’argent à partir de
l’argent, un mépris qui existait déjà dans la théologie médiévale. Par la même occasion, il hérite souvent
de clichés antisémites plus ou moins inconscients, le registre infâme des « banquiers juifs », terrain sur
lequel l’extrême-droite parvient à se donner des allures anticapitalistes. Ce n’est pas par hasard que
l’appel à vide ses comptes bancaires, que tu évoquais précédemment, a été relayé par l’extrême-droite…
S.J.: Nous avons aussi, à cette occasion, été surpris d’entendre des camarades d’extrême-gauche dire qu’on
« avait besoin » des banques.
N.D.: Je ne suis pas sûr, hélas, qu’il faille s’en étonner, tant l’influence du nationalisme de gauche est
forte, même sur des camarades qui jouent un rôle significatif dans le mouvement ouvrier. On a
« besoin » des banques si on considère qu’il est nécessaire de maintenir une économie monétaire,
puisqu’elles n’ont aucune autre utilité. Si l’on baptise socialisme, comme cela a existe dans le passé, une

économie dans laquelle le travail salarié existe toujours, même sans capitalistes privés, alors en effet, on a
« besoin » des banques. On peut toujours se faire croire que cela sera « transitoire », ce que prétendaient
aussi les pays « socialistes », avant qu’ils n’en viennent, de manière plus réaliste, à théoriser le caractère
durable de cette nécessité.
La différence entre le capitalisme et le communisme ne réside pas dans une « meilleure gestion » de
l’économie de marché, mais dans l’abolition du travail salarié. Bien sûr, tous les « communistes », tous
les « marxistes » le savent, mais certains reportent ça dans un futur aussi lointain qu’indistinct. C’est l’un
des traits distinctifs de notre courant, le communisme-ouvrier, que de considérer que le socialisme est
possible dès maintenant, que les conditions de son avènement sont réunies, et que l’abolition du salariat
et la socialisation de la production sont à l’ordre du jour immédiatement. C’est une distinction
importante, car dans une révolution – et l’actualité nous démontre chaque jour que ce n’est pas une
hypothèse hasardeuse ou lointaine, que tout est possible – nous aurons à mettre en avant ces idées, à
tracer une ligne claire entre le programme communiste et celui du capitalisme d’état. Ces questions
cesseront alors très vite d’être virtuelles.
Le basculement vers le socialisme nécessite l’abolition du salariat et de l’argent – qui sont des rapports
sociaux capitalistes. Les nationalistes de gauche, quelque soit la phraséologie marxiste ou marxisante
qu’ils puissent adopter, reculent devant cette étape. Ils parviennent à envisager un capitalisme d’état avec
une banque unique, qui réglerait de manière « rationnelle » l’ensemble des mouvements de la valeur, à
l’opposé de l’« anarchie du marché » du capitalisme libéral. C’est le vieux rêve totalitaire de la
« gauche ». Ce basculement est, c’est vrai, un saut dans l’inconnu. Il est illusoire de l’envisager par
étapes, et encore plus de croire que l’on peut passer d’une banque unique à pas de banque du tout. Il va
falloir passer d’un seul coup à l’abolition de toute relation marchande, à la gratuité totale, au socialisme.
C’est la tâche principale d’une révolution socialiste, et la plus difficile. Cela signifie que d’un seul coup,
des millions de personnes, salariés du secteur financier au sens large, se trouvent privées de toute forme
d’utilité sociale, ou en tout cas, perdent l’illusion d’utilité que leur conférait jusque là leur situation.
L’essentiel de leur formation, de leur expérience professionnelle, ne leur est plus d’aucune utilité. C’est
valable pour les employés des services de paye, d’assurance, de transport de fond, et ainsi de suite –
toutes celles et ceux dont l’emploi est lié à l’argent ou au salariat, à la « sphère de circulation du capital ».
Pour toutes ces personnes, c’est un changement complet de leur existence sociale qui est en jeu. C’est
une question dont il faudra tenir compte quand cela se produira, si on ne veut pas les rejeter dans le
camp de la contre-révolution. Aujourd’hui, toute l’actualité internationale nous dit que la révolution est
loin d’ être une utopie, qu’elle est à l’ordre du jour. Nous devons être capables de répondre
sérieusement, concrètement, à des questions de cette importance car elles se poseront à nous un jour ou
l’autre.


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