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ÉDITORIAL

La Découverte | Mouvements
2014/2 - n° 78
pages 7 à 12

ISSN 1291-6412

Article disponible en ligne à l'adresse:

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------« Éditorial »,
Mouvements, 2014/2 n° 78, p. 7-12. DOI : 10.3917/mouv.078.0007

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Éditorial

DOSSIER

Peut-on être de gauche
et aimer le football ?

mouvements n°78 

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L

a question aura longtemps pu sembler complètement incongrue, voire
nulle et non avenue. De la Democratia Corinthiana, popularisée par
Socratès, club de football de São Paulo engagé dans la lutte contre la
dictature militaire brésilienne à l’expérience du FC Sankt Pauli, club statutairement antifasciste (et doté d’une garderie sous ses tribunes), en
passant par l’histoire conjointe des mobilisations ouvrières et des clubs de villes
minières en Europe, ou, bien sûr, par les groupes de supporters.rices liés à la
gauche antifasciste, l’histoire du football au XXe siècle est jalonnée de passerelles tantôt évidentes, tantôt implicites, fortes ou fragiles, entre les gauches et
le ballon rond.
Alors que le coup d’envoi de la Coupe du monde 2014 s’apprête à être donné au
Brésil, le constat semble sans appel : concilier militantisme (féministe, anticapitaliste, décroissant, internationaliste, anti-islamophobe, etc.) et amour du football
semble chaque jour un peu plus difficile. Force est de reconnaître que le football mondialisé et marchand est l’un des outils qui défait la société plus qu’il ne
fait société, servant de support à de multiples formes de domination, de discrimination, d’exclusion et de marchandisation. Qualifier le football de « fait social
total » est devenu un lieu commun. À ce titre, il véhicule les pratiques et les imaginaires sexistes, homophobes et lesbophobes, racistes, consuméristes et autoritaires qui traversent le monde social et qui se trouvent encore renforcés par sa
surexposition médiatique, agissant comme caisse de résonance.
Bernard Lacombe, « manager général » de l’Olympique lyonnais, peut ainsi déclarer à des journalistes en mars 2013 : « je ne discute pas avec les femmes de football (…). Qu’elles s’occupent de leurs casseroles et puis ça ira beaucoup mieux »,
sans susciter la moindre réaction d’indignation dans le monde du football professionnel – alors même que la section féminine du club qu’il dirige est l’une des
meilleures d’Europe sinon du monde ! Le milieu du football est aussi profondément homophobe. Tout lecteur/toute lectrice allant faire un tour dans une tribune de n’importe quel stade, pourra y entendre plus d’injures homophobes que

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durant un rassemblement de la « Manif pour tous ». Quant à la lesbophobie, il
suffit d’écouter les commentaires sur les équipes de football féminin, en France
ou ailleurs, liant (avec mépris) homosexualité et déviance de genre.
Il en va de même des actes et paroles racistes, qui se multiplient non seulement
sur les terrains et dans les tribunes, mais aussi dans les instances officielles du
football. Lors de l’« affaire des quotas » en 2011, plusieurs dirigeants de la Fédération française de football (FFF) ont envisagé de mettre en place une improbable politique de quotas ethno-raciaux pour éviter de n’avoir que des joueurs
d’origine antillaise et africaine « naturellement grands, costauds, mais pas assez
techniques » dans les centres de formation. Ils estimaient alors, dans des discussions embrouillées, que ces centres non seulement ne recrutaient pas assez de
blancs caucasiens mais encore investissaient dans la formation de joueurs « binationaux » potentiellement « traîtres à la nation », susceptibles de préférer jouer
pour les pays d’origine de leurs parents. En la matière, Thierry Roland est mort
mais son héritage est bien vivant : les retransmissions des compétitions internationales demeurent émaillées de commentaires nationalistes et culturalistes primaires, redessinant les frontières dangereuses du « nous » et du « eux ».
Dans ces conditions, aimer le football apparaît d’autant plus délicat que toute son
économie est gangrenée par des logiques marchandes omniprésentes (cet aspect
mercantile du football est particulièrement visible dans le commerce juteux des
maillots que des supporters aux revenus modestes paient à des prix exorbitants).
Plus largement, toute l’économie du football professionnel relève d’un capitalisme débridé, spéculatif et financiarisé, faisant primer les intérêts privés sur l’intérêt public (et du public lui-même). La vague de construction de grands stades
sur le régime du partenariat public-privé ne fait que renforcer les déséquilibres
entre les deux parties : la puissance publique consacre d’importants financements à l’aménagement de ces enceintes sportives (qui s’ajoutent à ceux consentis en direction des structures et des infrastructures du football amateur, lequel
alimente les clubs professionnels), sans aucune perspective de retour sur investissement mais avec l’assurance que les éventuelles pertes liées aux aléas sportifs
seront à sa charge, comme l’illustre la triste histoire, en France, du Mans Football Club et de sa MMArena.
Au vu de l’importance des sommes en jeu, il n’est pas étonnant que le football
soit devenu le théâtre de dérives mafieuses : les matchs truqués sont légion, le
dopage – sujet tabou s’il en est – est bien présent et les transferts de joueurs
donnent lieu à des montages complexes visant à échapper à l’impôt quand il
ne s’agit pas de blanchiment d’argent sale. Autant de dérives qui trouvent leur
écho au sein même d’instances dirigeantes corrompues et peu regardantes sur
les questions des droits et des libertés fondamentales. Les centaines de milliers de
Brésiliens qui sont descendus dans la rue en juin 2013 ne s’y sont pas trompés,

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Peut-on aimer le football ?

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reliant la question du prix des transports publics, aux lois et règlements d’exception imposés par une FIFA oligarchique à un gouvernement démocratiquement
élu, mettant en cause le droit de tous à la ville et à l’espace public. Ces mouvements sociaux d’une ampleur inédite au pays du football-roi ont probablement
conforté les dirigeants de la FIFA dans l’idée, exprimée en avril 2013 par le Secrétaire général de cette instance, qu’un « moindre niveau de démocratie est parfois
préférable pour organiser une Coupe du monde ». L’idée est ancrée en pratique et depuis longtemps. Ainsi la FIFA organisait le Mundial 1978 en Argentine
alors sous la coupe du général Vidéla. Le choix récent de la Russie et du Qatar
comme pays organisateurs des deux prochaines éditions apparaît sur ce plan
d’une remarquable cohérence.
Bref, à gauche, la cause semble définitivement entendue : le football ne serait
plus qu’un opium populaire, un exutoire aux pulsions viriles et violentes, un pilier
de l’hétérosexisme, un moteur du capitalisme sauvage et, en tant que sport de
moins en moins collectif, un facteur d’individualisme. La droite, elle, hésite entre
deux positions : d’un côté, le football est un secteur économique, investi par des
acteurs et des groupes d’intérêts nationaux et internationaux qu’elle ne peut
négliger. Pour un responsable politique néoconservateur comme Nicolas Sarkozy, s’afficher au Parc des Princes lors d’un match du PSG, « équipe qui gagne »
de surcroît, c’est aussi un moyen de « faire peuple ». De l’autre côté, elle rejette
ce sport pratiqué par les « racailles » qui préfèrent la chicha à la Marseillaise et
leurs mirobolants salaires à l’amour de la patrie.
Ce panorama resterait en outre incomplet si on oubliait de mentionner la surexposition médiatique absolument délirante de ce sport et de ses « supers stars globales ». La place qu’occupe le football dans nos vies est démesurée, y compris
dans les vies de celles et ceux d’entre nous qui s’en fichent. Impossible d’échapper
aux commentaires relatifs à la dernière coupe de cheveux de Cristiano Ronaldo,
aux tatouages d’Olivier Giroud, au rôle des latéraux dans le Bayern de Munich
de Guardiola, et dans une bien moindre mesure, aux épopées européennes de
la section féminine de l’Olympique lyonnais ou aux résultats de l’Ajax de Belleville et du Benfica de Villejuif dans le championnat du district du Val de Marne.
Puisqu’on parle beaucoup trop de football, la seule attitude sage serait peutêtre de se taire à son sujet. Mouvements fait pourtant le choix inverse, celui de
rompre avec le silence de notre revue sur le sport.
Partant du postulat qu’il reste possible de parler différemment du football, de
poser un regard sans concession sur ses dérives sans tomber dans la critique
convenue, d’expliquer comment et pourquoi on peut toujours être de gauche
et aimer ce sport, ce numéro se penche sur les points aveugles de la critique du
football et appréhende ce sport dans ses lieux de pratique, d’émancipation, et
parfois de subversion des rapports de domination et d’oppression.

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Éditorial

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Les groupes de supporters.rices ultra offrent une illustration intéressante de ce
que ce numéro ambitionne de montrer. En Angleterre, puis en Europe continentale et désormais dans l’ensemble du monde, ces supportrices et supporters ont servi de cobayes à l’expérimentation de nouveaux modes de gestion des
foules et de maintien de l’ordre, modes de gestion qui ont ensuite été étendus à
d’autres groupes et d’autres espaces sociaux (groupes politiques radicaux, syndicalistes en luttes ou émeutiers des quartiers populaires). Comprendre les ressorts
de la domestication des usages (en l’occurrence d’un stade et de la ville qui l’entoure) est, à cet égard, essentiel pour lutter contre l’omniprésence des caméras
de vidéosurveillance et autres dispositifs de contrôle dans l’espace public, contre
la sélection par l’argent du « bon public », ou contre la criminologie prédictive
à la Minority Report et toutes les formes de répression policière dont les « interdits de stade » connaissent la tentaculaire architecture. Sans nécessairement prôner l’organisation de tables rondes entre militant.e.s associatifs ou syndicaux et
groupes de supporters, pour réfléchir ensemble à la manière de lutter contre la
vidéosurveillance ou les CRS, nous souhaitons souligner qu’il est problématique
d’ignorer la question de la répression des groupes de supporters au prétexte que
ce sont des hordes de « beaufs avinés ». Les passerelles sont possibles, comme
le prouve la participation massive des supporters de clubs tunisiens, égyptiens ou
stambouliotes (puis de l’ensemble de la Turquie) aux révolutions et mobilisations
récentes. Pourquoi ces liens seraient-ils réservés aux stades au-delà des frontières de l’Union européenne ? Sans doute parce que le sujet a été abandonné
sous l’effet d’une gentrification avancée des tribunes. La participation des supporters de Besiktas à l’occupation du parc de Ghezi ne doit sans doute pas tant
à leur conscience politique qu’au fait qu’ils sont les mieux placés pour savoir ce
que signifie un grand projet inutile et imposé, le contrôle autoritaire de l’espace
public, sa privatisation larvée.
De la même manière et comme l’illustrent les propos des participant.e.s à la
table ronde organisée pour ce numéro, le football conserve parfois son potentiel d’émancipation, de création collective et de lien social. En France, dans certains lieux, essentiellement en bas ou en dehors du système cornaqué par la FFF
– dans les clubs de quartier de futsal, à la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), dans des équipes féminines…–, la pratique du football continue de
fournir des cadres pour l’éducation populaire ou des leviers politiques pour lutter contre les discriminations.
Dès lors que l’on adopte cette perspective, le football (dans ses dimensions professionnelle et amatrice, du point de vue des supporters et des joueurs/euses)
apparaît comme un puissant révélateur des transformations sociales, urbaines
et politiques. Analyser ces transformations à travers le prisme du football peut
même permettre de mieux les comprendre.

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Peut-on aimer le football ?

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Ce dossier de Mouvements est ainsi structuré en trois parties. Il s’ouvre sur une
approche territoriale du football, considérant l’encastrement et le désencastrement de ce sport mondialisé dans les sociétés locales et les espaces urbains, à
partir de l’examen des logiques économiques et politiques à l’œuvre dans l’organisation du mondial brésilien en 2014, de celles orchestrant la construction des
grands stades en France, en passant par l’analyse des moteurs et des effets de
la circulation accélérée des joueurs et des capitaux. Les territoires du football, ce
sont en effet les stades et les villes qui en sont le théâtre, mais aussi les arènes
politiques qui le récupèrent ou s’en saisissent ; la manière dont les stades se remplissent et se vident, leur surveillance et jusqu’aux actes de rébellion des supporters.rices.
Notre étude se poursuit par une série d’articles qui traitent des rapports sociaux
qui se nouent, sur le registre de la domination ou de la rébellion contre la domination, entre les actrices et acteurs du football et les institutions. Comment sont
« fabriqués » les footballeurs et les footballeuses ? Les poncifs et critiques à leur
égard apparaissent comme de bons révélateurs des tensions sociales, sexuées et
raciales qui structurent la société française. Le football persiste à être un concentré des discriminations qui se jouent ici comme dans l’ensemble de la société. Les
pratiques des fédérations, internationale comme nationales, semblent jusque-là
plutôt favoriser la consolidation de ces discriminations que leur remise en cause.
Et ce sont dans des niches fragiles, à la marge ou en dehors de ces institutions,
que s’inventent des pratiques sociales inédites, se développent des interactions
sociales positives et se construisent des collectifs.
C’est donc bien pour revendiquer une autre manière d’investir le football, que
les coordinatrices et coordinateurs du numéro ont voulu partager leur goût, qui
est aussi politique, pour cette pratique collective. Aimer le football, c’est prendre
du plaisir en jouant, en assistant à un match, ou en écoutant le récit d’un match
fondateur et inoubliable que l’on n’a pas vu. Nous savons qu’un contrôle orienté
d’Andres Iniesta ne changera ni la face du monde ni même celle du football.
Nous avons bien conscience que les victoires de petits contre les ogres signifient
souvent bien moins que ce qu’on veut leur faire dire. Nous ne doutons pas que
les moments que nous partageons, le lundi soir ou le dimanche matin dans les
matchs que nous jouons ne paraissent en rien différents de ce que vivent des joggeurs ou des joueuses.eurs de curling. Reste que jouer au foot, le regarder ou en
parler, c’est aussi vivre ensemble des sensations, de la dramaturgie, des luttes,
un héritage familial et social. C’est pour cela qu’il serait regrettable d’abandonner ce sport aux chaînes de télé à péage, aux fédérations corrompues, aux laboratoires médicaux promouvant le dopage, aux Alain Finkielkraut, bref, à toutes
acteurs.rices qui contribuent à faire du foot quelque chose de détestable. Parce
qu’il s’agit avant tout d’une histoire de plaisir, de jeu et de joie – et parce que le

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Éditorial

Peut-on aimer le football ?

plaisir n’est jamais totalement éloigné de l’émancipation. Nous clôturons ainsi ce
dossier par de courts textes qui illustrent la beauté de ce sport, ses possibles subversifs et le plaisir qu’il procure à tant d’entre nous.



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Composition de l’équipe du numéro :
Gardienne de but : Armelle Andro (n° 1)
Défenseurs : Renaud Epstein (n° 4), Philippe Marlière (n° 5)
Milieu : Nicolas Haeringer (n° 8)
Attaquant.e.s : Amin Allal (n° 9), Catherine Achin (n° 11)


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